# Trois contes (Édition B1)

*Gustave Flaubert*

## Un cœur simple – I

Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont-l'Évêque ont envié à Mme Aubain sa servante Félicité.

Pour cent francs par an, elle faisait la cuisine et le ménage. Elle cousait, lavait et repassait. Elle savait aussi brider un cheval, engraisser les volailles et battre le beurre. Et elle est restée fidèle à sa maîtresse, qui pourtant n'était pas une personne agréable.

Mme Aubain avait épousé un beau garçon sans fortune. Il est mort au commencement de 1809. Il lui a laissé deux enfants très jeunes et une grande quantité de dettes. Alors elle a vendu ses biens, sauf la ferme de Toucques et la ferme de Geffosses. Ces deux fermes lui rapportaient 8 000 francs de rente, tout au plus. Elle a quitté sa maison de Saint-Melaine pour en habiter une autre, moins chère. Cette maison avait appartenu à ses ancêtres. Elle se trouvait derrière les halles.

La maison était couverte d'ardoises. Elle se trouvait entre un passage et une petite rue qui allait jusqu'à la rivière. À l'intérieur, les sols n'étaient pas tous au même niveau, et on risquait de tomber. Un couloir étroit séparait la cuisine de la *salle*. Mme Aubain restait là toute la journée, assise près de la fenêtre dans un fauteuil de paille. Contre les boiseries peintes en blanc, huit chaises d'acajou étaient alignées. Sur un vieux piano, sous un baromètre, il y avait un tas de boîtes et de cartons en forme de pyramide. Deux bergères de tapisserie se trouvaient de chaque côté de la cheminée. Elle était en marbre jaune, de style Louis XV. Au milieu, la pendule représentait un temple de Vesta. Et toute la pièce sentait un peu le moisi, parce que le plancher était plus bas que le jardin.

Au premier étage, il y avait d'abord la chambre de « Madame ». Elle était très grande, avec un papier à fleurs pâles sur les murs. On y voyait le portrait de « Monsieur », habillé en muscadin. Cette chambre donnait sur une chambre plus petite, où il y avait deux lits d'enfants, sans matelas. Puis venait le salon, toujours fermé, plein de meubles couverts d'un drap. Ensuite, un couloir menait à un cabinet de travail. Les étagères d'une bibliothèque étaient pleines de livres et de vieux papiers. Cette bibliothèque entourait de ses trois côtés un large bureau de bois noir. Les deux autres panneaux étaient cachés sous des dessins à la plume, des paysages à la gouache et des gravures d'Audran. C'étaient les souvenirs d'un temps meilleur et d'un luxe disparu. Au second étage, une lucarne éclairait la chambre de Félicité. Elle avait vue sur les prairies.

Félicité se levait dès l'aube, pour ne pas manquer la messe. Elle travaillait jusqu'au soir sans s'arrêter. Puis, quand le dîner était fini, la vaisselle rangée et la porte bien fermée, elle enterrait la bûche sous les cendres. Ensuite elle s'endormait devant le feu, son rosaire à la main. Quand il fallait discuter un prix, personne n'était plus têtu qu'elle. Et pour la propreté, ses casseroles brillaient tellement que les autres servantes en étaient désespérées. Elle était économe. Elle mangeait lentement et ramassait du doigt, sur la table, les miettes de son pain. C'était un pain de douze livres, cuit exprès pour elle, et il durait vingt jours.

En toute saison, elle portait un mouchoir d'indienne, fixé dans le dos par une épingle. Un bonnet lui cachait les cheveux. Elle avait des bas gris et un jupon rouge. Par-dessus sa camisole, elle mettait un tablier à bavette, comme les infirmières d'hôpital.

Son visage était maigre et sa voix aiguë. À vingt-cinq ans, on lui en donnait quarante. À partir de la cinquantaine, elle n'a plus eu d'âge. Toujours silencieuse, le dos droit et les gestes mesurés, elle ressemblait à une femme en bois, qui fonctionnait comme une machine.

### Glossaire

- **la servante**: femme payée pour faire le travail de la maison.
- **la maîtresse**: la femme chez qui la servante travaille.
- **la rente**: argent reçu chaque année, ici grâce aux fermes.
- **les halles**: grand marché couvert de la ville.
- **l'acajou**: bois rouge foncé, cher, qui sert à faire de beaux meubles.
- **la bergère**: grand fauteuil large et confortable.
- **le muscadin**: jeune homme très élégant, à la mode d'autrefois.
- **la lucarne**: petite fenêtre dans le toit.
- **le rosaire**: collier de petites boules pour compter les prières.
- **l'indienne**: tissu de coton imprimé de couleurs.
- **la camisole**: petite veste simple que les femmes portaient sur la chemise.
- **le tablier à bavette**: tablier qui couvre aussi le haut du corps, jusqu'à la poitrine.
- **brider**: mettre à un cheval les lanières de cuir qui servent à le conduire.
- **les ardoises**: plaques de pierre grise, fines et plates, qui couvrent un toit ou des murs.
- **la tapisserie**: tissu épais décoré de dessins faits à l'aiguille, pour couvrir des meubles.
- **la gouache**: sorte de peinture à l'eau, épaisse.
- **la bûche**: gros morceau de bois qu'on brûle dans le feu.
- **économe**: qui dépense peu et ne gâche rien.
- **le mouchoir**: ici, morceau de tissu carré porté sur les épaules.

## Un cœur simple – II

Elle avait eu, comme une autre, son histoire d'amour.

Son père, un maçon, s'était tué en tombant d'un échafaudage. Puis sa mère est morte, et ses sœurs sont parties chacune de leur côté. Un fermier l'a prise chez lui. Toute petite, elle devait garder les vaches dans la campagne. Elle tremblait de froid sous ses vêtements déchirés. Pour boire l'eau des mares, elle se couchait sur le ventre. On la battait pour rien. Finalement, on l'a chassée pour un vol de trente sols, qu'elle n'avait pas commis. Elle est entrée dans une autre ferme, et elle y est devenue fille de basse-cour. Les patrons l'aimaient bien, alors les autres domestiques étaient jaloux d'elle.

Un soir du mois d'août, quand elle avait dix-huit ans, ils l'ont emmenée à l'assemblée de Colleville. Tout de suite, la tête lui a tourné, et elle était très étonnée. Il y avait le grand bruit des musiciens, les lumières dans les arbres, les costumes de toutes les couleurs, les dentelles, les croix d'or. Et toute cette foule sautait en même temps ! Elle restait à l'écart, modestement. Alors un jeune homme est venu l'inviter à danser. Il avait l'air riche. Il fumait sa pipe, les deux coudes sur le timon d'une charrette. Il lui a payé du cidre, du café, de la galette et un foulard. Il pensait qu'elle comprenait ce qu'il voulait, et il a proposé de la ramener chez elle. Au bord d'un champ d'avoine, il l'a renversée brutalement par terre. Elle a eu peur et elle s'est mise à crier. Il s'est éloigné.

Un autre soir, sur la route de Beaumont, elle a voulu dépasser un grand chariot de foin qui roulait lentement. En passant tout près des roues, elle a reconnu Théodore.

Il s'est approché d'elle d'un air tranquille. Il a dit qu'il fallait tout pardonner, puisque c'était « la faute de la boisson ».

Elle n'a pas su quoi répondre, et elle avait envie de s'enfuir.

Tout de suite, il a parlé des récoltes et des gens importants de la commune. En effet, son père avait quitté Colleville pour la ferme des Écots. Donc, maintenant, ils étaient voisins.

« Ah ! » a-t-elle dit.

Il a ajouté que sa famille voulait le marier. D'ailleurs, il n'était pas pressé. Il attendait une femme à son goût. Elle a baissé la tête. Alors il lui a demandé si elle pensait au mariage. Elle a répondu, en souriant, que c'était mal de se moquer.

« Mais non, je vous jure ! »

Et de son bras gauche, il l'a prise par la taille. Elle marchait, soutenue par ce bras qui la serrait. Ils ont ralenti. Le vent était doux, les étoiles brillaient. L'énorme charge de foin bougeait de droite à gauche devant eux. Les quatre chevaux traînaient leurs pas et soulevaient de la poussière. Puis, sans que personne leur commande rien, ils ont tourné à droite. Il l'a embrassée encore une fois. Elle a disparu dans l'ombre.

La semaine suivante, Théodore a obtenu d'elle des rendez-vous.

Ils se rencontraient au fond des cours de ferme, derrière un mur, sous un arbre isolé. Elle n'était pas innocente comme les demoiselles : les animaux lui avaient appris les choses de la vie. Mais la raison et l'instinct de l'honneur l'ont empêchée de céder. Cette résistance a rendu l'amour de Théodore encore plus fort. Alors, pour obtenir ce qu'il voulait (ou peut-être naïvement), il a proposé de l'épouser. Elle hésitait à le croire. Il a fait de grands serments.

Bientôt, il a avoué une chose ennuyeuse. L'année dernière, ses parents lui avaient acheté un homme. Mais d'un jour à l'autre, l'armée pouvait encore le prendre. L'idée de servir comme soldat lui faisait peur. Pour Félicité, cette lâcheté était une preuve de tendresse, et sa tendresse à elle a doublé. Elle s'échappait la nuit pour aller au rendez-vous. Et là, Théodore la torturait avec ses inquiétudes et ses demandes pressantes.

Enfin, il a annoncé qu'il irait lui-même à la Préfecture pour se renseigner. Il lui apporterait les nouvelles dimanche prochain, entre onze heures et minuit.

Quand le moment est arrivé, elle a couru vers son amoureux.

À sa place, elle a trouvé un de ses amis.

Cet ami lui a appris qu'elle ne devait plus le revoir. Pour échapper à la conscription, Théodore avait épousé une vieille femme très riche, Mme Lehoussais, de Toucques.

Son chagrin a été terrible et fou. Elle s'est jetée par terre, elle a poussé des cris, elle a appelé le bon Dieu. Elle a gémi toute seule dans la campagne jusqu'au lever du soleil. Puis elle est revenue à la ferme et elle a dit qu'elle voulait partir. À la fin du mois, on lui a payé ce qu'on lui devait. Elle a mis toutes ses petites affaires dans un mouchoir, et elle est partie pour Pont-l'Évêque.

Devant l'auberge, elle a posé des questions à une bourgeoise en capeline de veuve. Justement, cette dame cherchait une cuisinière. La jeune fille ne savait pas grand-chose. Mais elle semblait avoir tant de bonne volonté et demandait si peu, que Mme Aubain a fini par dire :

« Soit, je vous accepte ! »

Un quart d'heure après, Félicité était installée chez elle.

D'abord, elle a vécu dans cette maison avec une sorte de tremblement. C'était à cause du « genre de la maison » et du souvenir de « Monsieur », qui planait sur tout ! Paul avait sept ans, et Virginie à peine quatre. Pour Félicité, ils semblaient faits d'une matière précieuse. Elle les portait sur son dos, comme un cheval. Mme Aubain lui a interdit de les embrasser à chaque minute, et cela l'a blessée. Pourtant, elle se trouvait heureuse. La douceur de ce milieu avait fait fondre sa tristesse.

Tous les jeudis, des habitués venaient faire une partie de boston. Félicité préparait à l'avance les cartes et les chaufferettes. Ils arrivaient à huit heures bien juste, et ils partaient avant le coup de onze.

Chaque lundi matin, le brocanteur qui habitait sous le passage étalait par terre ses vieux objets en fer. Puis la ville se remplissait d'un bruit continu de voix. Il s'y mêlait les cris des chevaux, des agneaux et des cochons, et le bruit sec des charrettes dans la rue. Vers midi, au plus fort du marché, on voyait sur le seuil un vieux paysan. Il était grand, avec la casquette en arrière et le nez crochu. C'était Robelin, le fermier de Geffosses. Peu de temps après, Liébard arrivait à son tour. C'était le fermier de Toucques, petit, rouge et très gros. Il portait une veste grise et des guêtres avec des éperons.

Tous les deux offraient à leur propriétaire des poules ou des fromages. Félicité découvrait toujours leurs ruses. Et ils repartaient pleins de respect pour elle.

De temps en temps, sans date fixe, Mme Aubain recevait la visite du marquis de Gremanville, un de ses oncles. Il était ruiné par la crapule. Il vivait à Falaise, sur le dernier petit morceau de ses terres. Il arrivait toujours à l'heure du déjeuner, avec un affreux caniche dont les pattes salissaient tous les meubles. Il faisait des efforts pour avoir l'air d'un gentilhomme. Il soulevait même son chapeau chaque fois qu'il disait : « Feu mon père. » Mais l'habitude était la plus forte. Il se versait à boire, verre après verre, et il racontait des histoires un peu sales. Félicité le poussait dehors poliment :

« Vous en avez assez, Monsieur de Gremanville ! À une autre fois ! »

Et elle refermait la porte.

Elle l'ouvrait avec plaisir à M. Bourais, ancien avoué. Il y avait sa cravate blanche et sa tête chauve, le jabot de sa chemise, sa large redingote brune. Il y avait aussi sa façon de priser en arrondissant le bras. Toute sa personne produisait chez elle un grand trouble. C'est le trouble qu'on ressent devant les hommes extraordinaires.

Il s'occupait des propriétés de « Madame ». Il s'enfermait donc avec elle pendant des heures dans le cabinet de « Monsieur ». Il avait toujours peur de se compromettre. Il respectait énormément les juges, et il prétendait savoir le latin.

Pour instruire les enfants de manière agréable, il leur a offert une géographie en estampes. Les images montraient différentes scènes du monde : des mangeurs d'hommes avec des plumes sur la tête, un singe qui enlevait une demoiselle, des Bédouins dans le désert, une baleine qu'on harponnait, etc.

Paul a expliqué ces images à Félicité. C'est même la seule éducation littéraire qu'elle a reçue.

Celle des enfants était faite par Guyot, un pauvre diable employé à la Mairie. Il était célèbre pour sa belle écriture, et il aiguisait son canif sur sa botte.

Quand le temps était clair, on partait de bonne heure à la ferme de Geffosses.

La cour est en pente, la maison est au milieu. Et la mer, au loin, ressemble à une tache grise.

Félicité sortait de son cabas des tranches de viande froide. On déjeunait dans une pièce qui se trouvait juste après la laiterie. C'était le seul reste d'une ancienne maison de campagne, aujourd'hui disparue. Le papier des murs était en morceaux, et il tremblait dans les courants d'air. Mme Aubain baissait la tête, écrasée par ses souvenirs. Les enfants n'osaient plus parler.

« Mais jouez donc ! » disait-elle.

Et ils partaient en courant.

Paul montait dans la grange, attrapait des oiseaux, faisait des ricochets sur la mare. Ou bien il tapait avec un bâton sur les gros tonneaux, qui résonnaient comme des tambours.

Virginie donnait à manger aux lapins. Elle courait vite pour cueillir des bleuets, et ses jambes rapides laissaient voir ses petits pantalons brodés.

Un soir d'automne, on est rentré par les prés.

La lune, à son premier quartier, éclairait une partie du ciel. Un brouillard flottait comme une écharpe au-dessus des courbes de la Toucques. Des bœufs, couchés au milieu de l'herbe, regardaient tranquillement passer ces quatre personnes. Dans le troisième pré, quelques-uns se sont levés. Puis ils se sont mis en rond devant elles.

« Ne craignez rien ! » a dit Félicité.

Elle murmurait une sorte de chanson triste. Elle a caressé le dos du bœuf le plus proche. Il a fait demi-tour, et les autres l'ont imité. Mais quand elles ont traversé le pré suivant, un cri de bête terrible s'est élevé. C'était un taureau, caché par le brouillard. Il est venu vers les deux femmes. Mme Aubain allait courir.

« Non ! non ! moins vite ! »

Pourtant, elles marchaient plus vite. Elles entendaient derrière elles un souffle bruyant qui se rapprochait. Ses sabots battaient l'herbe du pré comme des marteaux. Voilà qu'il galopait maintenant ! Félicité s'est retournée. Avec ses deux mains, elle arrachait des morceaux de terre et elle les lui jetait dans les yeux. Il baissait le museau, secouait les cornes et tremblait de fureur en poussant des cris horribles. Mme Aubain était au bout du pré avec ses deux petits. Folle de peur, elle cherchait comment passer le haut talus. Félicité reculait toujours devant le taureau. Elle lançait sans arrêt des mottes de gazon qui l'aveuglaient, et elle criait :

« Dépêchez-vous ! dépêchez-vous ! »

Mme Aubain est descendue dans le fossé. Elle a poussé Virginie, puis Paul. Elle est tombée plusieurs fois en essayant de monter le talus. À force de courage, elle a réussi.

Le taureau avait coincé Félicité contre une barrière. Sa bave lui sautait au visage. Une seconde de plus, et il l'éventrait. Elle a eu le temps de se glisser entre deux barreaux. Et la grosse bête, toute surprise, s'est arrêtée.

Pendant bien des années, on a parlé de cet événement à Pont-l'Évêque. Félicité n'en a tiré aucun orgueil. Elle ne se doutait même pas qu'elle avait fait quelque chose d'héroïque.

Elle ne s'occupait plus que de Virginie. En effet, après cette grande peur, la petite a eu une affection nerveuse. M. Poupart, le docteur, a conseillé les bains de mer de Trouville.

À cette époque-là, presque personne n'y allait. Mme Aubain s'est renseignée et elle a consulté Bourais. Elle a fait des préparatifs comme pour un long voyage.

Ses bagages sont partis la veille, dans la charrette de Liébard. Le lendemain, il a amené deux chevaux. L'un avait une selle de femme, avec un dossier de velours. Sur le dos du second, un manteau roulé formait une sorte de siège. Mme Aubain y est montée, derrière lui. Félicité s'est chargée de Virginie. Paul est monté sur l'âne de M. Lechaptois. On le lui avait prêté à condition d'en prendre grand soin.

La route était si mauvaise qu'il a fallu deux heures pour faire ses huit kilomètres. Les chevaux s'enfonçaient dans la boue jusqu'aux paturons. Pour en sortir, ils faisaient de brusques mouvements des hanches. Ou bien ils butaient contre les ornières. D'autres fois, ils devaient sauter. À certains endroits, la jument de Liébard s'arrêtait tout à coup. Il attendait patiemment qu'elle reparte. Et il parlait des gens dont les propriétés bordaient la route. Il ajoutait à leur histoire des réflexions morales. Ainsi, au milieu de Toucques, ils sont passés sous des fenêtres entourées de capucines. Alors il a dit, en haussant les épaules :

« En voilà une Mme Lehoussais, qui au lieu de prendre un jeune homme… »

Félicité n'a pas entendu la suite. Les chevaux trottaient, l'âne galopait. Ils ont tous pris un sentier. Une barrière s'est ouverte, deux garçons sont apparus. Et on est descendu de cheval devant le tas de fumier, juste sur le seuil de la porte.

La mère Liébard, en voyant sa maîtresse, a montré une très grande joie. Elle lui a servi un déjeuner. Il y avait un aloyau, des tripes, du boudin, une fricassée de poulet, du cidre mousseux, une tarte aux fruits cuits et des prunes à l'eau-de-vie. Avec tout cela, elle faisait beaucoup de politesses. Madame avait l'air en meilleure santé. Mademoiselle était devenue « magnifique ». M. Paul avait beaucoup « forci ». Elle n'oubliait pas non plus leurs grands-parents morts. Les Liébard les avaient connus, car ils étaient au service de la famille depuis plusieurs générations. Comme eux, la ferme était très ancienne. Les poutres du plafond étaient mangées par les vers, les murs noirs de fumée, les vitres grises de poussière. Un buffet en chêne portait toutes sortes d'ustensiles : des pots, des assiettes, des bols en étain, des pièges à loup, des grands ciseaux pour tondre les moutons. Une seringue énorme a fait rire les enfants. Dans les trois cours, chaque arbre avait des champignons à son pied, ou une touffe de gui dans ses branches. Le vent en avait jeté plusieurs par terre. Ils avaient repoussé par le milieu, et tous pliaient sous le poids de leurs pommes. Les toits de paille ressemblaient à du velours brun. Ils n'avaient pas partout la même épaisseur, mais ils résistaient aux plus fortes tempêtes. Pourtant, le hangar à charrettes tombait en ruines. Mme Aubain a dit qu'elle allait s'en occuper, et elle a fait remettre les harnais aux bêtes.

Il a fallu encore une demi-heure pour arriver à Trouville. La petite troupe est descendue pour passer les *Écores*. C'était une falaise au-dessus des bateaux. Trois minutes plus tard, au bout du quai, ils sont entrés dans la cour de l'*Agneau d'or*, chez la mère David.

Dès les premiers jours, Virginie s'est sentie moins faible, grâce au changement d'air et aux bains. Elle se baignait en chemise, parce qu'elle n'avait pas de costume. Sa bonne la rhabillait dans une cabane de douanier, qui servait aux baigneurs.

L'après-midi, on partait avec l'âne au-delà des Roches-Noires, du côté d'Hennequeville. D'abord, le sentier montait entre des terrains en creux et en bosses, comme la pelouse d'un parc. Puis il arrivait sur un plateau, avec des pâturages et des champs labourés. Au bord du chemin, des houx se dressaient au milieu des ronces. Çà et là, un grand arbre mort dessinait des zigzags avec ses branches sur le ciel bleu.

Presque toujours, on se reposait dans un pré. On avait Deauville à gauche, le Havre à droite, et en face la pleine mer. Elle brillait au soleil, lisse comme un miroir. Elle était si calme qu'on entendait à peine son murmure. Des moineaux cachés chantaient, et le ciel immense recouvrait tout cela. Mme Aubain, assise, faisait de la couture. Virginie, près d'elle, tressait des joncs. Félicité arrachait des fleurs de lavande. Paul s'ennuyait et voulait partir.

D'autres fois, ils traversaient la Toucques en bateau et cherchaient des coquillages. La marée basse laissait voir des oursins, des godefiches, des méduses. Et les enfants couraient pour attraper des flocons d'écume que le vent emportait. Les vagues endormies tombaient sur le sable et se déroulaient le long de la plage. La plage s'étendait à perte de vue. Mais du côté de la terre, elle s'arrêtait aux dunes, qui la séparaient du *Marais*. C'était une large prairie en forme d'hippodrome. Quand ils revenaient par là, Trouville grandissait à chaque pas, au fond, sur la pente de la colline. Avec toutes ses maisons inégales, la ville semblait s'ouvrir comme une fleur, dans un désordre gai.

Les jours où il faisait trop chaud, ils restaient dans leur chambre. La lumière éblouissante du dehors faisait des barres de lumière entre les lames des volets. Aucun bruit dans le village. En bas, sur le trottoir, personne. Ce grand silence rendait les choses encore plus tranquilles. Au loin, les marteaux des calfats tapaient sur la coque des bateaux. Et une brise lourde apportait l'odeur du goudron.

La distraction principale, c'était le retour des barques. Dès qu'elles avaient dépassé les balises, elles commençaient à avancer en zigzag contre le vent. Leurs voiles descendaient aux deux tiers des mâts. La voile de devant était gonflée comme un ballon. Les barques venaient en glissant sur les petites vagues, jusqu'au milieu du port. Là, l'ancre tombait tout à coup. Ensuite, le bateau se plaçait contre le quai. Les marins jetaient par-dessus le bord des poissons qui bougeaient encore. Une file de charrettes les attendait. Des femmes en bonnet de coton se précipitaient pour prendre les paniers et embrasser leurs hommes.

Un jour, une de ces femmes a parlé à Félicité. Peu de temps après, Félicité est entrée dans la chambre, toute joyeuse. Elle avait retrouvé une sœur ! Et Nastasie Barette, femme Leroux, est apparue. Elle tenait un bébé contre sa poitrine et, de la main droite, un autre enfant. À sa gauche se tenait un petit mousse, les poings sur les hanches et le béret sur l'oreille.

Au bout d'un quart d'heure, Mme Aubain l'a renvoyée.

On les rencontrait toujours près de la cuisine, ou pendant les promenades. Le mari ne se montrait pas.

Félicité s'est attachée à eux. Elle leur a acheté une couverture, des chemises, un fourneau. Il était clair qu'ils profitaient d'elle. Cette faiblesse agaçait Mme Aubain. D'ailleurs, elle n'aimait pas les familiarités du neveu, car il disait « tu » à son fils. Et comme Virginie toussait et que la saison n'était plus bonne, elle est rentrée à Pont-l'Évêque.

M. Bourais l'a conseillée pour le choix d'un collège. Celui de Caen passait pour le meilleur. Paul y a été envoyé. Il a fait ses adieux courageusement. Il était content d'aller vivre dans une maison où il aurait des camarades.

Mme Aubain a accepté le départ de son fils, parce qu'il était nécessaire. Virginie y a pensé de moins en moins. Félicité regrettait le bruit qu'il faisait. Mais une occupation est venue la distraire : à partir de Noël, elle a conduit tous les jours la petite fille au catéchisme.

### Glossaire

- **l'assemblée**: fête de village avec musique et danse.
- **acheter un homme**: payer un autre homme pour faire le service militaire à sa place.
- **la conscription**: obligation de faire le service militaire.
- **le boston**: jeu de cartes.
- **la chaufferette**: petite boîte chaude pour se chauffer les pieds.
- **la crapule**: ici, une vie de fêtes, d'alcool et de plaisirs honteux.
- **l'avoué**: homme de loi qui s'occupe des affaires des gens.
- **priser**: respirer du tabac en poudre par le nez.
- **la géographie en estampes**: livre avec des images du monde entier.
- **le mousse**: jeune garçon qui travaille sur un bateau.
- **l'échafaudage**: construction en bois ou en métal, montée contre un mur pour que les maçons puissent travailler en hauteur.
- **la charrette**: voiture à deux roues, tirée par un cheval, pour transporter des choses.
- **le cidre**: boisson faite avec des pommes.
- **la galette**: gâteau rond et plat.
- **gémir**: faire entendre des plaintes, des sons de douleur.
- **le mouchoir**: ici, grand morceau de tissu carré.
- **le brocanteur**: homme qui achète et vend de vieux objets.
- **crochu**: courbé comme un crochet.
- **les guêtres**: morceaux de cuir ou de tissu qui couvrent le bas de la jambe.
- **les éperons**: pièces de métal fixées au talon, pour faire avancer le cheval.
- **les ricochets**: sauts d'une pierre plate qu'on lance à la surface de l'eau.
- **le bleuet**: petite fleur bleue des champs.
- **galoper**: courir très vite (pour un cheval, un âne ou un taureau).
- **le talus**: bord de terre en pente, plus haut que le chemin ou le pré.
- **les paturons**: le bas des jambes du cheval, juste au-dessus du pied.
- **les ornières**: trous longs et profonds faits par les roues dans un chemin.
- **les capucines**: plantes à fleurs orange ou jaunes.
- **l'aloyau**: gros morceau de viande de bœuf.
- **les tripes**: plat fait avec l'estomac d'un bœuf.
- **le boudin**: sorte de saucisse faite avec du sang de porc.
- **la fricassée**: plat de viande coupée en morceaux et cuite dans une sauce.
- **le gui**: plante qui pousse sur les branches des arbres.
- **les harnais**: l'équipement de cuir qu'on met à un cheval pour le faire travailler.
- **les godefiches**: mot normand pour des coquillages de mer.
- **les calfats**: ouvriers qui réparent la coque des bateaux.
- **les balises**: objets placés dans l'eau pour montrer aux bateaux le chemin.
- **les joncs**: plantes longues et fines qui poussent près de l'eau.

## Un cœur simple – III

À la porte, elle faisait une génuflexion. Puis elle marchait sous la haute nef, entre les deux rangées de chaises. Elle ouvrait le banc de Mme Aubain, elle s'y installait et elle regardait tout autour d'elle.

Les garçons à droite et les filles à gauche occupaient les stalles du chœur. Le curé se tenait debout près du lutrin. Sur un vitrail, au fond de l'église, le Saint-Esprit était au-dessus de la Vierge. Un autre vitrail montrait la Vierge à genoux devant l'Enfant-Jésus. Et derrière le tabernacle, un groupe en bois représentait Saint-Michel qui jetait le dragon à terre.

D'abord, le prêtre a raconté l'Histoire-Sainte en résumé. Félicité croyait voir le paradis, le déluge, la tour de Babel, des villes tout en flammes, des peuples qui mouraient, des idoles renversées. De ces images éblouissantes, elle a gardé le respect du Très-Haut et la peur de sa colère. Puis elle a pleuré en écoutant la Passion. Pourquoi l'avaient-ils crucifié ? Il aimait les enfants, il nourrissait les foules, il guérissait les aveugles. Et par douceur, il avait voulu naître au milieu des pauvres, sur le fumier d'une étable ! Les semailles, les moissons, les pressoirs : toutes ces choses familières dont parle l'Évangile faisaient partie de sa vie. Le passage de Dieu les avait rendues saintes. Alors elle a aimé plus tendrement les agneaux, par amour de l'Agneau, et les colombes, à cause du Saint-Esprit.

Elle avait du mal à imaginer sa personne. Car il n'était pas seulement un oiseau, mais aussi un feu, et d'autres fois un souffle. C'est peut-être sa lumière qui voltige la nuit au bord des marais, son haleine qui pousse les nuages, sa voix qui rend les cloches harmonieuses. Et elle restait là, en adoration. Elle profitait de la fraîcheur des murs et de la tranquillité de l'église.

Les dogmes, elle n'y comprenait rien, et elle n'a même pas essayé de comprendre. Le curé parlait, les enfants disaient leurs leçons par cœur, et elle finissait par s'endormir. Elle se réveillait tout à coup quand ils partaient en faisant claquer leurs sabots sur les dalles.

C'est de cette manière, à force de l'entendre, qu'elle a appris le catéchisme. Dans sa jeunesse, personne ne s'était occupé de son éducation religieuse. À partir de ce moment, elle a imité toutes les pratiques de Virginie. Elle jeûnait comme elle, elle se confessait avec elle. À la Fête-Dieu, elles ont fait ensemble un reposoir.

La première communion l'inquiétait d'avance. Elle s'agitait pour les souliers, pour le chapelet, pour le livre, pour les gants. Avec quel tremblement elle a aidé la mère à habiller la petite !

Pendant toute la messe, elle a ressenti une angoisse. M. Bourais lui cachait un côté du chœur. Mais juste en face, il y avait le troupeau des fillettes. Elles portaient des couronnes blanches sur leurs voiles baissés, et elles ressemblaient à un champ de neige. De loin, Félicité reconnaissait la chère petite à son cou plus fin et à son air recueilli. La cloche a sonné. Les têtes se sont baissées, et il y a eu un silence. Au son éclatant de l'orgue, les chantres et la foule ont commencé l'*Agnus Dei*. Puis le défilé des garçons a commencé. Après eux, les filles se sont levées. Pas à pas, les mains jointes, elles allaient vers l'autel plein de lumière. Elles se mettaient à genoux sur la première marche et recevaient l'hostie l'une après l'autre. Puis, dans le même ordre, elles revenaient à leur prie-Dieu. Quand le tour de Virginie est arrivé, Félicité s'est penchée pour la voir. Elle avait l'imagination que donne le vrai amour. Il lui a semblé qu'elle était elle-même cette enfant. Le visage de Virginie devenait le sien, sa robe l'habillait, son cœur lui battait dans la poitrine. Au moment d'ouvrir la bouche, Félicité a fermé les yeux, et elle a failli s'évanouir.

Le lendemain, de bonne heure, elle est allée à la sacristie, pour que M. le curé lui donne la communion. Elle l'a reçue avec dévotion, mais elle n'y a pas trouvé le même bonheur.

Mme Aubain voulait faire de sa fille une jeune fille parfaite. Et comme Guyot ne pouvait lui apprendre ni l'anglais ni la musique, elle a décidé de la mettre en pension chez les Ursulines d'Honfleur.

L'enfant n'a rien dit contre. Félicité soupirait. Elle trouvait Madame insensible. Puis elle a pensé que sa maîtresse avait peut-être raison. Ces choses-là la dépassaient.

Enfin, un jour, une vieille tapissière s'est arrêtée devant la porte. Une religieuse en est descendue : elle venait chercher Mademoiselle. Félicité a monté les bagages sur le toit de la voiture. Elle a fait des recommandations au cocher. Et elle a mis dans le coffre six pots de confiture et une douzaine de poires, avec un bouquet de violettes.

Au dernier moment, Virginie a éclaté en sanglots. Elle embrassait sa mère, qui l'embrassait sur le front en répétant :

« Allons ! du courage ! du courage ! »

Le marchepied s'est relevé, et la voiture est partie.

Alors Mme Aubain s'est évanouie. Le soir, tous ses amis sont venus la consoler : le ménage Lormeau, Mme Lechaptois, ces demoiselles Rochefeuille, M. de Houppeville et Bourais.

D'abord, l'absence de sa fille lui a fait très mal. Mais elle recevait une lettre d'elle trois fois par semaine. Les autres jours, elle lui écrivait. Elle se promenait dans son jardin, elle lisait un peu. De cette façon, elle occupait les heures vides.

Le matin, par habitude, Félicité entrait dans la chambre de Virginie et regardait les murs. Elle s'ennuyait de ne plus avoir à peigner ses cheveux, à lacer ses bottines, à la border dans son lit. Elle ne voyait plus tout le temps son joli visage. Elle ne la tenait plus par la main quand elles sortaient ensemble. Comme elle n'avait plus rien à faire, elle a essayé de faire de la dentelle. Mais ses doigts trop lourds cassaient les fils. Elle ne savait plus rien faire, elle avait perdu le sommeil. Elle était, comme elle disait, « minée ».

Pour « se dissiper », elle a demandé la permission de recevoir son neveu Victor.

Il arrivait le dimanche après la messe. Il avait les joues roses, la poitrine nue, et il sentait l'odeur de la campagne qu'il avait traversée. Tout de suite, elle mettait son couvert. Ils déjeunaient l'un en face de l'autre. Elle-même mangeait le moins possible, pour économiser. Mais elle le bourrait tellement de nourriture qu'il finissait par s'endormir. Au premier coup de cloche des vêpres, elle le réveillait. Elle brossait son pantalon, elle faisait le nœud de sa cravate. Et elle allait à l'église appuyée sur son bras, fière comme une mère.

Ses parents lui disaient toujours de rapporter quelque chose de chez elle : un paquet de sucre brun, du savon, de l'eau-de-vie, parfois même de l'argent. Il apportait ses vieux vêtements à réparer. Et elle acceptait ce travail, heureuse d'avoir une raison qui l'obligeait à revenir.

Au mois d'août, son père l'a emmené faire du cabotage.

C'était l'époque des vacances. L'arrivée des enfants l'a consolée. Mais Paul devenait capricieux. Et Virginie n'avait plus l'âge d'être tutoyée, ce qui mettait une gêne, une barrière entre elles.

Victor est allé à Morlaix, puis à Dunkerque, puis à Brighton. Au retour de chaque voyage, il lui offrait un cadeau. La première fois, c'était une boîte en coquillages ; la deuxième, une tasse à café ; la troisième, un grand bonhomme en pain d'épices. Il devenait beau. Il était bien bâti, avec un peu de moustache, de bons yeux francs, et un petit chapeau de cuir posé en arrière, comme un pilote. Il l'amusait en lui racontant des histoires pleines de mots de marins.

Un lundi, le 14 juillet 1819 (elle n'a jamais oublié la date), Victor a annoncé qu'il s'était engagé au long cours. Dans la nuit du surlendemain, il prendrait le paquebot de Honfleur pour rejoindre sa goélette. Elle devait bientôt partir du Havre. Il allait peut-être partir pour deux ans.

Une si longue absence a désolé Félicité. Pour lui dire encore adieu, le mercredi soir, après le dîner de Madame, elle a mis des galoches. Et elle a fait à pied les quatre lieues qui séparent Pont-l'Évêque de Honfleur.

Arrivée devant le Calvaire, au lieu de prendre à gauche, elle a pris à droite. Elle s'est perdue dans des chantiers et elle est revenue sur ses pas. Des gens à qui elle a parlé lui ont dit de se dépêcher. Elle a fait le tour du bassin rempli de navires. Elle se cognait contre les cordes des bateaux. Puis le terrain est descendu, des lumières se sont croisées, et elle a cru qu'elle devenait folle : elle voyait des chevaux dans le ciel !

Au bord du quai, d'autres chevaux poussaient des cris, effrayés par la mer. Une machine les soulevait et les descendait dans un bateau. Là, des voyageurs se bousculaient entre les tonneaux de cidre, les paniers de fromage, les sacs de grain. On entendait chanter des poules, le capitaine jurait. Et un mousse restait accoudé sur le bossoir, indifférent à tout cela. Félicité ne l'avait pas reconnu. Elle criait :

« Victor ! »

Il a levé la tête. Elle s'élançait quand, tout à coup, on a retiré l'échelle.

Le paquebot est sorti du port, tiré par des femmes qui chantaient. Sa charpente craquait, et les vagues lourdes fouettaient l'avant du bateau. La voile a tourné, et on n'a plus vu personne. Sur la mer argentée par la lune, il faisait une tache noire. Elle pâlissait de plus en plus, elle s'est enfoncée, elle a disparu.

En passant près du Calvaire, Félicité a voulu confier à Dieu ce qu'elle aimait le plus. Elle a prié longtemps, debout, le visage couvert de larmes, les yeux vers les nuages. La ville dormait, des douaniers se promenaient. Et l'eau tombait sans arrêt par les trous de l'écluse, avec un bruit de torrent. Deux heures ont sonné.

Le parloir du couvent n'ouvrirait pas avant le jour. Un retard, bien sûr, contrarierait Madame. Alors, malgré son envie d'embrasser l'autre enfant, elle est repartie. Les filles de l'auberge se réveillaient quand elle est entrée dans Pont-l'Évêque.

Le pauvre gamin allait donc rouler sur les flots pendant des mois ! Ses voyages précédents ne lui avaient pas fait peur. D'Angleterre et de Bretagne, on revenait. Mais l'Amérique, les Colonies, les Îles, c'était perdu dans une région incertaine, à l'autre bout du monde.

À partir de ce moment, Félicité n'a plus pensé qu'à son neveu. Les jours de soleil, elle avait peur qu'il ait soif. Quand il y avait de l'orage, elle avait peur pour lui de la foudre. Elle écoutait le vent qui grondait dans la cheminée et emportait les ardoises. Alors elle le voyait battu par cette même tempête, en haut d'un mât cassé, tout le corps en arrière, sous une nappe d'écume. Ou bien elle se rappelait la géographie en estampes. Elle l'imaginait mangé par les sauvages, attrapé dans un bois par des singes, ou mourant au bord d'une plage déserte. Et jamais elle ne parlait de ses inquiétudes.

Mme Aubain, elle, en avait d'autres, pour sa fille.

Les bonnes sœurs trouvaient qu'elle était affectueuse, mais fragile. La moindre émotion l'énervait. Il a fallu abandonner le piano.

Sa mère exigeait du couvent des lettres régulières. Un matin, le facteur n'est pas venu. Elle s'est impatientée. Elle marchait dans la salle, de son fauteuil à la fenêtre. C'était vraiment extraordinaire ! Depuis quatre jours, pas de nouvelles !

Pour la consoler par son exemple, Félicité lui a dit :

« Moi, madame, voilà six mois que je n'en ai pas reçu !… »

« De qui donc ?… »

La servante a répondu doucement :

« Mais… de mon neveu ! »

« Ah ! votre neveu ! »

Mme Aubain a haussé les épaules et elle a repris sa promenade. Cela voulait dire : « Je n'y pensais pas !… D'ailleurs, je m'en moque ! Un mousse, un gueux, belle affaire !… tandis que ma fille… Pensez donc !… »

Félicité avait pourtant été élevée durement. Mais elle a été indignée contre Madame. Puis elle a oublié.

Il lui semblait tout naturel de perdre la tête quand il s'agissait de la petite.

Les deux enfants avaient pour elle la même importance. Un lien de son cœur les unissait, et leurs destins devaient être les mêmes.

Le pharmacien lui a appris que le bateau de Victor était arrivé à la Havane. Il l'avait lu dans un journal.

À cause des cigares, elle imaginait la Havane comme un pays où l'on ne fait rien d'autre que fumer. Et Victor se promenait parmi des nègres, dans un nuage de tabac. Pouvait-on, « en cas de besoin », revenir par la terre ? À quelle distance était-ce de Pont-l'Évêque ? Pour le savoir, elle a interrogé M. Bourais.

Il a pris son atlas, puis il a commencé des explications sur les longitudes. Devant l'air perdu de Félicité, il avait un beau sourire de pédant. Enfin, avec son porte-crayon, il a montré un point noir, presque invisible, dans les découpures d'une tache ovale. Il a ajouté :

« Voici. »

Elle s'est penchée sur la carte. Ce filet de lignes en couleurs lui fatiguait les yeux, sans rien lui apprendre. Bourais lui a demandé ce qui l'embarrassait. Alors elle l'a prié de lui montrer la maison où habitait Victor. Bourais a levé les bras, il a éternué, il a ri énormément. Une telle naïveté le mettait en joie. Et Félicité ne comprenait pas pourquoi. Elle s'attendait peut-être à voir jusqu'au portrait de son neveu, tant son intelligence était bornée !

Quinze jours après, Liébard est entré dans la cuisine, à l'heure du marché, comme d'habitude. Il lui a donné une lettre envoyée par son beau-frère. Aucun des deux ne savait lire. Elle est donc allée trouver sa maîtresse.

Mme Aubain comptait les mailles d'un tricot. Elle l'a posé près d'elle. Elle a ouvert la lettre, elle a sursauté. Puis elle a dit d'une voix basse, avec un regard profond :

« C'est un malheur… qu'on vous annonce. Votre neveu… »

Il était mort. La lettre n'en disait pas plus.

Félicité est tombée sur une chaise, la tête contre la cloison. Elle a fermé les paupières, qui sont devenues roses tout à coup. Puis, le front baissé, les mains pendantes, les yeux fixes, elle répétait de temps en temps :

« Pauvre petit gars ! pauvre petit gars ! »

Liébard la regardait en soupirant. Mme Aubain tremblait un peu.

Elle lui a proposé d'aller voir sa sœur, à Trouville.

Félicité a répondu, d'un geste, qu'elle n'en avait pas besoin.

Il y a eu un silence. Le bonhomme Liébard a pensé qu'il valait mieux partir.

Alors elle a dit :

« Ça ne leur fait rien, à eux ! »

Sa tête est retombée. Et sans y penser, de temps en temps, elle soulevait les longues aiguilles sur la table à ouvrage.

Des femmes sont passées dans la cour avec une civière chargée de linge mouillé, d'où tombaient des gouttes.

En les voyant par la vitre, elle s'est rappelé sa lessive. Elle l'avait mise à tremper la veille, et il fallait la rincer aujourd'hui. Alors elle est sortie de la pièce.

Sa planche et son tonneau étaient au bord de la Toucques. Elle a jeté sur la rive un tas de chemises, elle a remonté ses manches, elle a pris son battoir. Les coups forts qu'elle donnait s'entendaient dans les jardins voisins. Les prairies étaient vides, le vent agitait la rivière. Au fond, de grandes herbes se penchaient dans l'eau, comme des chevelures de cadavres qui flottent. Elle retenait sa douleur. Jusqu'au soir, elle a été très courageuse. Mais dans sa chambre, elle s'est laissée aller. Elle était couchée sur le ventre sur son matelas, le visage dans l'oreiller, les deux poings contre les tempes.

Beaucoup plus tard, elle a appris comment il était mort, par le capitaine de Victor lui-même. À l'hôpital, on l'avait trop saigné, pour la fièvre jaune. Quatre médecins le tenaient à la fois. Il était mort tout de suite, et le chef avait dit :

« Bon ! encore un ! »

Ses parents l'avaient toujours traité avec barbarie. Elle a préféré ne pas les revoir. Et eux n'ont rien fait pour la revoir, par oubli, ou parce que la misère les avait rendus durs.

Virginie devenait de plus en plus faible.

Elle avait du mal à respirer, elle toussait, elle avait une fièvre continuelle et des taches sur les joues. Tout cela montrait une maladie profonde. M. Poupart avait conseillé un séjour en Provence. Mme Aubain s'y est décidée. Elle aurait repris tout de suite sa fille à la maison, s'il n'y avait pas eu le climat de Pont-l'Évêque.

Elle s'est arrangée avec un loueur de voitures, qui la conduisait au couvent chaque mardi. Il y a dans le jardin une terrasse d'où l'on voit la Seine. Virginie s'y promenait au bras de sa mère, sur les feuilles de vigne tombées. Parfois le soleil traversait les nuages et l'obligeait à cligner des yeux. Elle regardait les voiles au loin et tout l'horizon, depuis le château de Tancarville jusqu'aux phares du Havre. Ensuite, on se reposait sous la tonnelle. Sa mère avait acheté un petit tonneau d'excellent vin de Malaga. Et Virginie, en riant à l'idée d'être un peu ivre, en buvait deux doigts, pas plus.

Ses forces sont revenues. L'automne a passé doucement. Félicité rassurait Mme Aubain. Mais un soir, elle était allée faire une course dans les environs. En rentrant, elle a trouvé devant la porte le cabriolet de M. Poupart. Le docteur était dans le couloir. Mme Aubain attachait son chapeau.

« Donnez-moi ma chaufferette, ma bourse, mes gants ; plus vite donc ! »

Virginie avait une fluxion de poitrine. C'était peut-être sans espoir.

« Pas encore ! » a dit le médecin.

Et tous les deux sont montés dans la voiture, sous des flocons de neige qui tourbillonnaient. La nuit allait tomber. Il faisait très froid.

Félicité s'est précipitée dans l'église pour allumer un cierge. Puis elle a couru après le cabriolet. Elle l'a rejoint une heure plus tard. Elle a sauté légèrement à l'arrière, et elle se tenait aux cordons. Mais une idée lui est venue : « La cour n'était pas fermée ! Si des voleurs entraient ? » Et elle est descendue.

Le lendemain, dès l'aube, elle est allée chez le docteur. Il était rentré, puis il était reparti à la campagne. Ensuite, elle est restée à l'auberge. Elle croyait que des inconnus apporteraient une lettre. Enfin, au petit jour, elle a pris la diligence de Lisieux.

Le couvent se trouvait au fond d'une petite rue très en pente. Vers le milieu, elle a entendu des sons étranges : un glas. « C'est pour d'autres », a-t-elle pensé. Et Félicité a frappé violemment avec le marteau de la porte.

Au bout de plusieurs minutes, des pantoufles ont traîné sur le sol. La porte s'est entrouverte, et une religieuse est apparue.

La bonne sœur a dit, d'un air grave et triste, qu'« elle venait de passer ». En même temps, le glas de Saint-Léonard sonnait encore plus fort.

Félicité est montée au second étage.

Dès la porte de la chambre, elle a vu Virginie, couchée sur le dos, les mains jointes, la bouche ouverte. Sa tête était en arrière, sous une croix noire qui se penchait vers elle. Autour d'elle pendaient les rideaux immobiles, moins pâles que son visage. Mme Aubain, au pied du lit, le serrait dans ses bras. Elle poussait des hoquets d'agonie. La supérieure était debout, à droite. Sur la commode, trois chandeliers faisaient des taches rouges, et le brouillard blanchissait les fenêtres. Des religieuses ont emmené Mme Aubain.

Pendant deux nuits, Félicité n'a pas quitté la morte. Elle répétait les mêmes prières. Elle jetait de l'eau bénite sur les draps, revenait s'asseoir et la regardait. À la fin de la première nuit, elle a remarqué que le visage avait jauni. Les lèvres devenaient bleues, le nez se pinçait, les yeux s'enfonçaient. Elle les a embrassés plusieurs fois. Elle n'aurait pas été très étonnée si Virginie les avait rouverts. Pour de pareilles âmes, le surnaturel est tout simple. Elle a fait sa toilette et l'a enveloppée dans son linceul. Elle l'a descendue dans sa bière, lui a posé une couronne et a étalé ses cheveux. Ils étaient blonds, et extraordinairement longs pour son âge. Félicité en a coupé une grosse mèche. Elle en a glissé la moitié contre sa poitrine, décidée à ne jamais s'en séparer.

Le corps a été ramené à Pont-l'Évêque, comme Mme Aubain le voulait. Elle suivait le corbillard dans une voiture fermée.

Après la messe, il a fallu encore trois quarts d'heure pour arriver au cimetière. Paul marchait en tête et sanglotait. M. Bourais était derrière, ensuite les principaux habitants, les femmes couvertes de mantes noires, et Félicité. Elle pensait à son neveu. Elle n'avait pas pu lui rendre ces honneurs. Alors elle était encore plus triste, comme si on l'enterrait avec l'autre.

Le désespoir de Mme Aubain a été sans limites.

D'abord, elle s'est révoltée contre Dieu. Elle le trouvait injuste de lui avoir pris sa fille. Elle n'avait jamais fait de mal, et sa conscience était si pure ! Mais non ! Elle aurait dû l'emmener dans le Midi. D'autres docteurs l'auraient sauvée ! Elle s'accusait, elle voulait la rejoindre. Elle criait de détresse au milieu de ses rêves. Un rêve surtout ne la quittait pas. Son mari, habillé en marin, revenait d'un long voyage. Il lui disait en pleurant qu'il avait reçu l'ordre d'emmener Virginie. Alors ils cherchaient ensemble une cachette quelque part.

Une fois, elle est rentrée du jardin, bouleversée. Tout à l'heure (elle montrait l'endroit), le père et la fille lui étaient apparus, l'un à côté de l'autre. Ils ne faisaient rien ; ils la regardaient.

Pendant plusieurs mois, elle est restée dans sa chambre, sans bouger. Félicité lui faisait doucement la morale. Il fallait se garder pour son fils, et pour l'autre, en souvenir « d'elle ».

« Elle ? » reprenait Mme Aubain, comme si elle se réveillait. « Ah ! oui !… oui !… Vous ne l'oubliez pas ! »

C'était une allusion au cimetière. On lui avait strictement défendu d'y aller.

Félicité y allait tous les jours.

À quatre heures précises, elle passait le long des maisons et montait la côte. Elle ouvrait la barrière et arrivait devant la tombe de Virginie. C'était une petite colonne de marbre rose, avec une dalle en bas. Tout autour, des chaînes entouraient un petit jardin. Les plates-bandes disparaissaient sous une couverture de fleurs. Elle arrosait leurs feuilles, renouvelait le sable, se mettait à genoux pour mieux travailler la terre. Quand Mme Aubain a pu y venir, elle en a ressenti un soulagement, une sorte de consolation.

Puis des années ont passé, toutes pareilles. Il n'y avait pas d'autres événements que le retour des grandes fêtes : Pâques, l'Assomption, la Toussaint. Certains faits de la maison servaient de dates, et on s'en souvenait plus tard. Ainsi, en 1825, deux vitriers ont blanchi le couloir. En 1827, un morceau du toit est tombé dans la cour et a failli tuer un homme. L'été de 1828, c'était au tour de Madame d'offrir le pain bénit. Vers cette époque, Bourais s'est absenté mystérieusement. Et les anciennes connaissances sont parties peu à peu : Guyot, Liébard, Mme Lechaptois, Robelin, l'oncle Gremanville, paralysé depuis longtemps.

Une nuit, le conducteur de la malle-poste a annoncé dans Pont-l'Évêque la Révolution de Juillet. Peu de jours après, un nouveau sous-préfet a été nommé : le baron de Larsonnière, ancien consul en Amérique. Il avait chez lui, en plus de sa femme, sa belle-sœur avec trois demoiselles, déjà assez grandes. On les voyait sur leur pelouse, habillées de blouses flottantes. Elles avaient un nègre et un perroquet. Mme Aubain a reçu leur visite, et elle n'a pas manqué de la leur rendre. Dès que ces dames apparaissaient au loin, Félicité courait la prévenir. Mais une seule chose pouvait l'émouvoir : les lettres de son fils.

Il ne pouvait suivre aucune carrière, car il passait son temps dans les estaminets. Elle lui payait ses dettes, et il en faisait d'autres. Mme Aubain soupirait en tricotant près de la fenêtre. Ses soupirs arrivaient jusqu'à Félicité, qui faisait tourner son rouet dans la cuisine.

Elles se promenaient ensemble le long de l'espalier. Et elles parlaient toujours de Virginie. Elles se demandaient si telle chose lui aurait plu, et ce qu'elle aurait sans doute dit dans telle occasion.

Toutes ses petites affaires occupaient un placard, dans la chambre à deux lits. Mme Aubain les regardait le moins souvent possible. Un jour d'été, elle s'y est résignée. Des papillons de nuit se sont envolés de l'armoire.

Ses robes étaient alignées sous une planche. Sur cette planche, il y avait trois poupées, des cerceaux, une petite vaisselle de poupée, et la cuvette dont elle se servait. Elles ont sorti aussi les jupons, les bas, les mouchoirs. Elles les ont étendus sur les deux lits, avant de les replier. Le soleil éclairait ces pauvres objets. Il montrait les taches, et les plis faits par les mouvements du corps. L'air était chaud et bleu, un merle chantait, tout semblait vivre dans une douceur profonde. Elles ont retrouvé un petit chapeau de peluche, à longs poils, de couleur marron. Mais il était tout mangé par les insectes. Félicité l'a demandé pour elle. Leurs yeux se sont fixés l'un sur l'autre et se sont remplis de larmes. Enfin la maîtresse a ouvert les bras, et la servante s'y est jetée. Elles se sont serrées très fort. Elles calmaient leur douleur dans un baiser qui les rendait égales.

C'était la première fois de leur vie, car Mme Aubain ne montrait pas facilement ses sentiments. Félicité lui en a été reconnaissante comme d'un cadeau. Et à partir de ce jour, elle l'a aimée avec un dévouement d'animal et une vénération religieuse.

La bonté de son cœur a grandi.

Parfois elle entendait dans la rue les tambours d'un régiment en marche. Alors elle se mettait devant la porte avec une cruche de cidre, et elle offrait à boire aux soldats. Elle a soigné des malades du choléra. Elle protégeait les Polonais. L'un d'eux a même déclaré qu'il voulait l'épouser. Mais ils se sont fâchés. Un matin, en rentrant de l'angélus, elle l'a trouvé dans sa cuisine. Il y était entré tout seul, il s'était préparé une vinaigrette, et il la mangeait tranquillement.

Après les Polonais, il y a eu le père Colmiche. C'était un vieillard qui avait, disait-on, fait des horreurs en 93. Il vivait au bord de la rivière, dans les ruines d'une porcherie. Les gamins le regardaient par les fentes du mur. Ils lui jetaient des cailloux, qui tombaient sur son mauvais lit. Il y restait couché, toujours secoué par un catarrhe. Il avait des cheveux très longs, les paupières enflammées, et au bras une tumeur plus grosse que sa tête. Elle lui a apporté du linge. Elle a essayé de nettoyer son taudis. Elle rêvait de l'installer dans le fournil, sans qu'il gêne Madame. Quand le cancer a crevé, elle l'a pansé tous les jours. Parfois elle lui apportait de la galette. Elle le mettait au soleil, sur une botte de paille. Et le pauvre vieux, en bavant et en tremblant, la remerciait de sa voix éteinte. Il avait peur de la perdre. Il tendait les mains dès qu'il la voyait partir. Il est mort, et elle a fait dire une messe pour le repos de son âme.

Ce jour-là, elle a eu un grand bonheur. Au moment du dîner, le nègre de Mme de Larsonnière est arrivé. Il tenait le perroquet dans sa cage, avec le bâton, la chaîne et le cadenas. Dans un petit mot, la baronne annonçait à Mme Aubain que son mari était nommé à une préfecture. Ils partaient le soir même. Elle la priait d'accepter cet oiseau comme un souvenir, et comme une marque de son respect.

Depuis longtemps, ce perroquet occupait l'imagination de Félicité, car il venait d'Amérique. Et ce mot lui rappelait Victor. Alors elle posait des questions au nègre sur l'oiseau. Une fois même, elle avait dit :

« C'est Madame qui serait heureuse de l'avoir ! »

Le nègre avait répété cette phrase à sa maîtresse. Elle ne pouvait pas emmener l'oiseau, et elle s'en débarrassait de cette façon.

### Glossaire

- **le reposoir**: petit autel décoré dans la rue, pour la procession de la Fête-Dieu.
- **la pension**: école où les enfants vivent et dorment, tenue par des religieuses.
- **le cabotage**: navigation le long des côtes.
- **au long cours**: pour de longs voyages sur l'océan.
- **la goélette**: bateau à voiles.
- **la fièvre jaune**: maladie grave des pays chauds.
- **saigner (un malade)**: autrefois, faire couler le sang d'un malade pour le soigner.
- **la fluxion de poitrine**: grave maladie des poumons.
- **le glas**: son de cloche qui annonce une mort.
- **la bière**: ici, la caisse où l'on met un mort (le cercueil).
- **le pain bénit**: pain béni à la messe et offert aux fidèles.
- **l'estaminet**: petit café où l'on boit et où l'on fume.
- **le nègre**: mot ancien pour une personne noire ; aujourd'hui, ce mot est très offensant.
- **la génuflexion**: mouvement où l'on plie un genou jusqu'au sol, pour saluer Dieu.
- **les stalles**: sièges de bois, en rangées, dans le chœur de l'église.
- **le lutrin**: grand meuble de l'église où l'on pose les livres de chant.
- **le tabernacle**: petite armoire sur l'autel, où l'on garde les hosties.
- **éblouissant**: si brillant qu'on a du mal à le regarder.
- **crucifié**: cloué sur une croix et mort sur elle, comme Jésus.
- **la colombe**: oiseau blanc ; dans l'église, il représente le Saint-Esprit.
- **le catéchisme**: leçons sur la religion catholique, pour les enfants.
- **jeûner**: ne pas manger, ou manger très peu, pour des raisons religieuses.
- **se confesser**: dire ses fautes à un prêtre pour être pardonné.
- **la sacristie**: pièce de l'église où le prêtre s'habille et où l'on garde les objets du culte.
- **la tapissière**: voiture légère avec un toit, ouverte sur les côtés, tirée par des chevaux.
- **le marchepied**: petite marche pour monter dans une voiture.
- **le paquebot**: grand bateau qui transporte des passagers.
- **les galoches**: chaussures avec une semelle en bois.
- **le cidre**: boisson faite avec des pommes.
- **le bossoir**: pièce de bois à l'avant d'un bateau.
- **l'écluse**: porte qui retient ou laisse passer l'eau d'un canal.
- **le parloir**: salle d'un couvent où l'on peut voir les élèves.
- **les paupières**: la peau qui couvre l'œil quand on le ferme.
- **la civière**: sorte de grand plateau à deux longues barres, porté par deux personnes.
- **le battoir**: palette de bois pour battre le linge quand on le lave.
- **la tonnelle**: petit abri de jardin couvert de plantes.
- **le cabriolet**: petite voiture légère à deux roues, tirée par un cheval.
- **le cierge**: longue bougie qu'on allume à l'église.
- **le linceul**: drap dans lequel on enveloppe un mort.
- **le corbillard**: voiture qui transporte un mort jusqu'au cimetière.
- **la mante**: grand manteau sans manches, avec un capuchon.
- **la malle-poste**: voiture qui transportait le courrier et des voyageurs.
- **le perroquet**: oiseau de couleurs vives qui peut répéter des mots.
- **le rouet**: machine à roue pour faire du fil.
- **l'espalier**: mur contre lequel on fait pousser des arbres fruitiers.
- **le catarrhe**: maladie qui fait tousser et cracher.
- **le fournil**: pièce où l'on fait cuire le pain.

## Un cœur simple – IV

Il s'appelait Loulou. Son corps était vert, le bout de ses ailes rose, son front bleu, et sa gorge dorée.

Mais il avait une manie pénible : il mordait son bâton. Il s'arrachait les plumes, il jetait ses saletés partout, il renversait l'eau de sa baignoire. Il ennuyait Mme Aubain, alors elle l'a donné pour toujours à Félicité.

Félicité a commencé à lui apprendre des mots. Bientôt, il a répété : « Charmant garçon ! Serviteur, monsieur ! Je vous salue, Marie ! » On l'avait placé près de la porte. Plusieurs personnes s'étonnaient qu'il ne réponde pas au nom de Jacquot, puisque tous les perroquets s'appellent Jacquot. On le comparait à une dinde, à une bûche : autant de coups de poignard pour Félicité ! Et Loulou était étrangement têtu : il ne parlait plus dès qu'on le regardait !

Pourtant, il aimait la compagnie. Le dimanche, ces demoiselles Rochefeuille, monsieur de Houppeville et de nouveaux habitués faisaient leur partie de cartes. Ces nouveaux habitués étaient Onfroy l'apothicaire, monsieur Varin et le capitaine Mathieu. Pendant ce temps, Loulou frappait les vitres avec ses ailes. Il s'agitait si fort qu'on ne pouvait plus s'entendre.

La figure de Bourais lui semblait sans doute très drôle. Dès qu'il le voyait, il commençait à rire, à rire de toutes ses forces. Les éclats de sa voix résonnaient dans la cour, et l'écho les répétait. Les voisins se mettaient à leurs fenêtres, et ils commençaient à rire aussi. Pour ne pas être vu du perroquet, M. Bourais se glissait le long du mur, en cachant son profil avec son chapeau. Il arrivait jusqu'à la rivière, puis il entrait par la porte du jardin. Et les regards qu'il envoyait à l'oiseau manquaient de tendresse.

Un jour, Loulou avait mis la tête dans le panier du garçon boucher, et celui-ci lui avait donné une pichenette. Depuis, le perroquet essayait toujours de le pincer à travers sa chemise. Fabu menaçait de lui tordre le cou. Pourtant, il n'était pas cruel, malgré ses bras tatoués et ses gros favoris. Au contraire ! Il aimait plutôt bien le perroquet. Parce qu'il était joyeux, il voulait même lui apprendre des jurons. Ces manières faisaient peur à Félicité, et elle a mis Loulou dans la cuisine. On lui a retiré sa petite chaîne, et il se promenait dans la maison.

Quand il descendait l'escalier, il appuyait la courbe de son bec sur les marches. Il levait la patte droite, puis la gauche. Et elle avait peur que cette gymnastique lui donne des vertiges. Il est tombé malade. Il ne pouvait plus parler ni manger. Il avait sous la langue une épaisseur, comme en ont parfois les poules. Elle l'a guéri en arrachant cette petite peau avec ses ongles. Un jour, M. Paul, sans réfléchir, lui a soufflé dans le nez la fumée d'un cigare. Une autre fois, Mme Lormeau jouait à l'énerver avec le bout de son ombrelle, et il en a arraché d'un coup de bec l'anneau de métal. Enfin, il s'est perdu.

Elle l'avait posé sur l'herbe pour qu'il prenne le frais. Elle s'est absentée une minute. Et quand elle est revenue, plus de perroquet ! D'abord, elle l'a cherché dans les buissons, au bord de l'eau et sur les toits. Elle n'écoutait pas sa maîtresse, qui lui criait :

« Prenez donc garde ! vous êtes folle ! »

Ensuite, elle a fouillé tous les jardins de Pont-l'Évêque. Et elle arrêtait les passants :

« Vous n'auriez pas vu, quelquefois, par hasard, mon perroquet ? »

À ceux qui ne connaissaient pas le perroquet, elle le décrivait. Tout à coup, elle a cru voir quelque chose de vert qui volait, derrière les moulins, au bas de la côte. Mais en haut de la côte, rien ! Un porte-balle lui a assuré qu'il l'avait vu tout à l'heure, à Saint-Melaine, dans la boutique de la mère Simon. Elle y a couru. Là-bas, on ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire. Enfin elle est rentrée, épuisée, ses vieilles chaussures en morceaux, la mort dans l'âme. Elle s'est assise au milieu du banc, près de Madame. Elle racontait toutes ses recherches quand un poids léger lui est tombé sur l'épaule : Loulou ! Qu'est-ce qu'il avait bien pu faire ? Peut-être qu'il s'était simplement promené dans les environs !

Elle a eu du mal à s'en remettre. Ou plutôt, elle ne s'en est jamais remise.

Elle a pris froid, et elle a eu une angine. Peu de temps après, elle a eu mal aux oreilles. Trois ans plus tard, elle était sourde. Elle parlait très fort, même à l'église. Ses péchés auraient pu être répandus dans tous les coins du diocèse, sans honte pour elle ni gêne pour personne. Pourtant, M. le curé a jugé préférable de ne plus l'entendre en confession que dans la sacristie.

Elle entendait dans ses oreilles des bruits imaginaires, et cela la rendait encore plus confuse. Souvent, sa maîtresse lui disait :

« Mon Dieu ! comme vous êtes bête ! »

Elle répondait :

« Oui, Madame. »

Et elle cherchait quelque chose autour d'elle.

Le petit cercle de ses idées est devenu encore plus étroit. Le carillon des cloches, les cris des bœufs n'existaient plus. Tous les êtres bougeaient dans le silence, comme des fantômes. Un seul bruit arrivait maintenant à ses oreilles : la voix du perroquet.

Comme pour la distraire, il imitait le tic-tac du tournebroche, l'appel aigu d'un vendeur de poisson, la scie du menuisier qui habitait en face. Et quand la sonnette sonnait, il imitait Mme Aubain :

« Félicité ! la porte ! la porte ! »

Ils avaient des conversations. Lui répétait sans fin les trois phrases qu'il connaissait. Elle lui répondait par des mots qui n'avaient pas plus de sens, mais où son cœur s'ouvrait. Dans sa solitude, Loulou était presque un fils, un amoureux. Il grimpait sur ses doigts, mordait doucement ses lèvres, s'accrochait à son fichu. Et quand elle penchait le front en balançant la tête, comme font les nourrices, les grandes ailes du bonnet et les ailes de l'oiseau tremblaient ensemble.

Quand des nuages s'accumulaient et que le tonnerre grondait, il poussait des cris. Il se rappelait peut-être les averses de ses forêts natales. L'eau qui ruisselait le rendait fou. Il voletait dans tous les sens, montait au plafond, renversait tout. Il sortait par la fenêtre pour aller jouer dans l'eau du jardin. Mais il revenait vite se poser sur un des chenets. Il sautillait pour sécher ses plumes, et il montrait tantôt sa queue, tantôt son bec.

Un matin du terrible hiver de 1837, elle l'avait mis devant la cheminée, à cause du froid. Elle l'a trouvé mort, au milieu de sa cage, la tête en bas, les ongles dans les fils de fer. Une congestion l'avait tué, sans doute ? Elle a cru qu'on l'avait empoisonné avec du persil. Elle n'avait aucune preuve, mais elle a soupçonné Fabu. Elle a tellement pleuré que sa maîtresse lui a dit :

« Eh bien ! faites-le empailler ! »

Elle a demandé conseil au pharmacien, qui avait toujours été bon pour le perroquet.

Il a écrit au Havre. Un certain Fellacher s'est chargé de ce travail. Mais la diligence perdait parfois les colis. Alors elle a décidé de porter l'oiseau elle-même jusqu'à Honfleur.

Au bord de la route, les pommiers sans feuilles se suivaient. De la glace couvrait les fossés. Des chiens aboyaient autour des fermes. Les mains sous sa petite cape, avec ses petits sabots noirs et son cabas, elle marchait vite, au milieu de la route.

Elle a traversé la forêt, elle a dépassé le Haut-Chêne, elle est arrivée à Saint-Gatien.

Derrière elle, une malle-poste descendait la côte au grand galop, dans un nuage de poussière. Elle se précipitait comme une tornade. Le conducteur a vu cette femme qui ne s'écartait pas. Il s'est levé au-dessus de la capote, et le postillon criait aussi. Ses quatre chevaux, qu'il ne pouvait pas retenir, allaient de plus en plus vite. Les deux premiers la frôlaient. D'un coup sur les rênes, il les a jetés sur le bord de la route. Mais, furieux, il a levé le bras. De toutes ses forces, avec son grand fouet, il l'a frappée du ventre au chignon. Le coup était si fort qu'elle est tombée sur le dos.

Quand elle a repris connaissance, son premier geste a été d'ouvrir son panier. Heureusement, Loulou n'avait rien. Elle a senti une brûlure à la joue droite. Elle y a porté les mains, et ses mains étaient rouges. Le sang coulait.

Elle s'est assise sur un tas de cailloux. Elle s'est tamponné le visage avec son mouchoir. Puis elle a mangé une croûte de pain, qu'elle avait mise dans son panier par précaution. Et elle se consolait de sa blessure en regardant l'oiseau.

Arrivée en haut d'Équemauville, elle a vu les lumières de Honfleur qui brillaient dans la nuit, comme une quantité d'étoiles. Plus loin, la mer s'étendait, floue dans l'ombre. Alors une faiblesse l'a arrêtée. La misère de son enfance, la déception de son premier amour, le départ de son neveu, la mort de Virginie : tout est revenu à la fois, comme les vagues d'une marée. Tout cela lui montait à la gorge et l'étouffait.

Puis elle a voulu parler au capitaine du bateau. Sans lui dire ce qu'elle envoyait, elle lui a fait des recommandations.

Fellacher a gardé le perroquet longtemps. Il le promettait toujours pour la semaine suivante. Au bout de six mois, il a annoncé qu'une caisse était partie. Et puis on n'en a plus parlé. On pouvait croire que Loulou ne reviendrait jamais. « Ils me l'auront volé ! » pensait-elle. Enfin, il est arrivé. Il était splendide, droit sur une branche d'arbre vissée dans un socle d'acajou. Il avait une patte en l'air et la tête penchée. Il mordait une noix, que l'empailleur avait dorée, par amour de la grandeur.

Elle l'a enfermé dans sa chambre.

Elle laissait entrer peu de monde dans cette pièce. On aurait dit à la fois une chapelle et un bazar, tant elle contenait d'objets religieux et de choses de toutes sortes.

Une grande armoire gênait pour ouvrir la porte. En face de la fenêtre qui donnait sur le jardin, un œil-de-bœuf regardait la cour. Près du lit de sangle, une table portait un pot à eau, deux peignes et un cube de savon bleu dans une assiette ébréchée. Contre les murs, on voyait des chapelets, des médailles, plusieurs bonnes Vierges, un bénitier en noix de coco. La commode était couverte d'un drap, comme un autel. Dessus, il y avait la boîte en coquillages que Victor lui avait donnée. Puis il y avait un arrosoir et un ballon, des cahiers d'écriture, la géographie en estampes, une paire de bottines. Et au clou du miroir, accroché par ses rubans, le petit chapeau de peluche ! Félicité poussait ce respect si loin qu'elle gardait même une des redingotes de Monsieur. Toutes les vieilles choses dont Mme Aubain ne voulait plus, elle les prenait pour sa chambre. C'est ainsi qu'il y avait des fleurs artificielles au bord de la commode, et le portrait du comte d'Artois dans le creux de la lucarne.

Grâce à une petite planche, on a installé Loulou sur un morceau de cheminée qui avançait dans la pièce. Chaque matin, en se réveillant, elle le voyait à la lumière de l'aube. Alors elle se rappelait les jours disparus, et de petites actions sans importance jusque dans leurs moindres détails. Elle s'en souvenait sans douleur, pleine de tranquillité.

Elle ne parlait avec personne, et elle vivait dans un engourdissement de somnambule. Seules les processions de la Fête-Dieu lui redonnaient de la vie. Elle allait chez les voisines demander des chandeliers et des petits tapis de paille. Cela servait à décorer le reposoir que l'on dressait dans la rue.

À l'église, elle regardait toujours le Saint-Esprit, et elle a remarqué qu'il avait quelque chose du perroquet. La ressemblance lui a paru encore plus claire sur une image d'Épinal qui représentait le baptême de Notre-Seigneur. Avec ses ailes pourpres et son corps vert émeraude, c'était vraiment le portrait de Loulou.

Elle a acheté l'image et l'a accrochée à la place du comte d'Artois. Ainsi, d'un seul coup d'œil, elle les voyait ensemble. Dans sa pensée, ils se sont unis. Le perroquet devenait saint grâce à ce lien avec le Saint-Esprit. Et le Saint-Esprit devenait pour elle plus vivant et plus facile à comprendre. Pour parler, le Père n'avait pas pu choisir une colombe, puisque ces bêtes-là n'ont pas de voix. Il avait plutôt choisi un des ancêtres de Loulou. Et Félicité priait en regardant l'image, mais de temps en temps elle se tournait un peu vers l'oiseau.

Elle a eu envie d'entrer chez les demoiselles de la Vierge. Mme Aubain l'en a empêchée par ses conseils.

Un grand événement est arrivé : le mariage de Paul.

D'abord, il avait été clerc de notaire. Puis il avait travaillé dans le commerce, dans la douane, dans les impôts. Il avait même commencé des démarches pour entrer aux eaux et forêts. À trente-six ans, tout à coup, comme par une inspiration du ciel, il avait découvert sa voie : l'enregistrement ! Il y montrait de si grandes qualités qu'un vérificateur lui avait offert sa fille, en lui promettant sa protection.

Paul, devenu sérieux, l'a amenée chez sa mère.

Elle a critiqué les habitudes de Pont-l'Évêque, elle a fait la princesse, elle a blessé Félicité. Quand elle est partie, Mme Aubain s'est sentie soulagée.

La semaine suivante, on a appris la mort de M. Bourais, en basse Bretagne, dans une auberge. La rumeur d'un suicide s'est confirmée. Des doutes sont apparus sur son honnêteté. Mme Aubain a étudié ses comptes. Elle a vite découvert la longue liste de ses mauvaises actions : de l'argent détourné, des ventes de bois cachées, des faux reçus, etc. De plus, il avait un enfant naturel, et « des relations avec une personne de Dozulé ».

Ces actions honteuses lui ont fait beaucoup de peine. Au mois de mars 1853, elle a eu une douleur dans la poitrine. Sa langue semblait couverte de fumée. Les sangsues n'ont pas calmé son étouffement. Et le neuvième soir, elle est morte, à soixante-douze ans juste.

On la croyait moins vieille, à cause de ses cheveux bruns. Ils encadraient en bandeaux son visage blême, marqué par la petite vérole. Peu d'amis l'ont regrettée, car ses manières hautaines éloignaient les gens.

Félicité l'a pleurée comme on ne pleure pas les maîtres. Que Madame meure avant elle, cela troublait ses idées. Cela lui semblait contraire à l'ordre des choses, inadmissible et monstrueux.

Dix jours après (le temps d'arriver en vitesse de Besançon), les héritiers sont venus. La bru a fouillé les tiroirs, elle a choisi des meubles et elle a vendu les autres. Puis ils sont retournés à l'enregistrement.

Le fauteuil de Madame, son guéridon, sa chaufferette, les huit chaises étaient partis ! La place des gravures se voyait sur les murs, en carrés jaunes. Ils avaient emporté les deux petits lits, avec leurs matelas. Et dans le placard, il ne restait plus rien de toutes les affaires de Virginie ! Félicité est remontée dans sa chambre, ivre de tristesse.

Le lendemain, il y avait une affiche sur la porte. L'apothicaire lui a crié dans l'oreille que la maison était à vendre.

Elle a failli tomber, et elle a dû s'asseoir. Ce qui la désolait surtout, c'était de quitter sa chambre, si pratique pour le pauvre Loulou. Elle le regardait avec angoisse, et elle suppliait le Saint-Esprit. Elle a pris l'habitude idolâtre de dire ses prières à genoux devant le perroquet. Parfois, le soleil entrait par la lucarne et frappait son œil de verre. Il en faisait jaillir un grand rayon lumineux, qui la mettait en extase.

Elle avait une rente de trois cent quatre-vingts francs, laissée par sa maîtresse. Le jardin lui donnait des légumes. Pour les vêtements, elle en avait assez jusqu'à la fin de ses jours. Et elle économisait la lumière en se couchant dès la tombée de la nuit.

Elle ne sortait presque pas, pour éviter la boutique du brocanteur, où l'on voyait quelques-uns des anciens meubles. Depuis son étourdissement, elle traînait une jambe. Ses forces diminuaient. Alors la mère Simon, ruinée dans l'épicerie, venait tous les matins couper son bois et pomper de l'eau.

Ses yeux sont devenus plus faibles. On n'ouvrait plus les volets. Bien des années ont passé. Et la maison ne se louait pas, et ne se vendait pas.

Félicité avait peur qu'on la renvoie, alors elle ne demandait aucune réparation. Les lattes du toit pourrissaient. Pendant tout un hiver, son traversin a été mouillé. Après Pâques, elle a craché du sang.

Alors la mère Simon a fait venir un docteur. Félicité a voulu savoir ce qu'elle avait. Mais elle était trop sourde pour entendre, et un seul mot lui est parvenu : « Pneumonie. » Elle connaissait ce mot, et elle a répondu doucement :

« Ah ! comme Madame. »

Elle trouvait naturel de suivre sa maîtresse.

Le moment des reposoirs approchait.

Le premier était toujours au bas de la côte, le second devant la poste, le troisième vers le milieu de la rue. Il y a eu des disputes à propos de celui-là. Et finalement, les femmes de la paroisse ont choisi la cour de Mme Aubain.

Son étouffement et sa fièvre augmentaient. Félicité était triste de ne rien faire pour le reposoir. Si au moins elle avait pu y mettre quelque chose ! Alors elle a pensé au perroquet. Les voisines ont dit que ce n'était pas convenable. Mais le curé a donné la permission. Elle en a été si heureuse qu'elle l'a prié d'accepter Loulou, sa seule richesse, quand elle serait morte.

Du mardi au samedi, veille de la Fête-Dieu, elle a toussé de plus en plus souvent. Le soir, son visage était tiré, ses lèvres se collaient à ses gencives. Des vomissements ont commencé. Et le lendemain, au petit jour, elle se sentait très mal, et elle a fait appeler un prêtre.

Trois bonnes femmes l'entouraient pendant l'extrême-onction. Puis elle a déclaré qu'elle avait besoin de parler à Fabu.

Il est arrivé dans ses habits du dimanche, mal à l'aise dans cette atmosphère lugubre.

« Pardonnez-moi », a-t-elle dit, en faisant un effort pour tendre le bras, « je croyais que c'était vous qui l'aviez tué ! »

Que voulaient dire de pareilles histoires ? L'avoir soupçonné d'un meurtre, un homme comme lui ! Il s'indignait, il allait faire du scandale.

« Elle n'a plus sa tête, vous voyez bien ! »

De temps en temps, Félicité parlait à des ombres. Les bonnes femmes sont parties. La Simonne a déjeuné.

Un peu plus tard, elle a pris Loulou et l'a approché de Félicité :

« Allons ! dites-lui adieu ! »

Ce n'était pas un cadavre, et pourtant les vers le dévoraient. Une de ses ailes était cassée, et l'étoupe lui sortait du ventre. Mais Félicité, aveugle maintenant, l'a embrassé sur le front, et elle le gardait contre sa joue. La Simonne l'a repris, pour le mettre sur le reposoir.

### Glossaire

- **le perroquet**: oiseau de couleurs vives qui peut répéter des mots.
- **le porte-balle**: marchand qui va de village en village avec ses marchandises sur le dos.
- **l'angine**: maladie de la gorge.
- **empailler**: remplir la peau d'un animal mort pour lui garder sa forme.
- **la malle-poste**: voiture à chevaux qui transporte le courrier.
- **le postillon**: homme qui conduit les chevaux d'une voiture.
- **l'œil-de-bœuf**: petite fenêtre ronde.
- **l'image d'Épinal**: image populaire en couleurs, simple et naïve.
- **l'enregistrement**: administration qui enregistre les actes et perçoit des taxes.
- **la bru**: la femme du fils.
- **la rente**: argent reçu chaque année.
- **l'extrême-onction**: sacrement donné par le prêtre à un mourant.
- **l'apothicaire**: ancien mot pour le pharmacien.
- **la bûche**: gros morceau de bois qu'on brûle dans le feu.
- **la pichenette**: petit coup donné avec un doigt.
- **tatoué**: avec des dessins faits dans la peau, qui ne partent pas.
- **le cigare**: rouleau de feuilles de tabac qu'on fume.
- **le carillon**: son de plusieurs cloches qui sonnent en même temps.
- **le tournebroche**: machine qui fait tourner la viande devant le feu pour la cuire.
- **le fichu**: morceau de tissu que les femmes mettaient sur les épaules.
- **les chenets**: supports en métal sur lesquels on pose le bois dans la cheminée.
- **le cabas**: grand sac pour faire les courses.
- **la capote**: toit de tissu ou de cuir d'une voiture.
- **le chignon**: cheveux roulés et attachés derrière la tête.
- **le socle**: support sur lequel on pose un objet.
- **le bénitier**: petit récipient pour l'eau bénite.
- **le lit de sangle**: lit simple, fait de bandes de tissu tendues sur un cadre.
- **la redingote**: longue veste d'homme d'autrefois.
- **le somnambule**: personne qui marche en dormant.
- **le clerc de notaire**: employé qui travaille chez un notaire.
- **les sangsues**: petits animaux qui sucent le sang ; autrefois, on les utilisait pour soigner.
- **la petite vérole**: grave maladie qui laisse des marques sur la peau.
- **le guéridon**: petite table ronde.
- **le traversin**: long coussin qu'on met à la tête du lit.
- **l'étoupe**: fibres qu'on met à l'intérieur d'un animal empaillé.

## Un cœur simple – V

Les prés envoyaient l'odeur de l'été. Des mouches volaient en faisant du bruit. Le soleil faisait briller la rivière et chauffait les ardoises.

La mère Simon était revenue dans la chambre, et elle s'endormait doucement.

Des coups de cloche l'ont réveillée : les gens sortaient des vêpres. Le délire de Félicité s'est calmé. Elle pensait à la procession, et elle la voyait, comme si elle la suivait.

Tous les enfants des écoles, les chantres et les pompiers marchaient sur les trottoirs. Au milieu de la rue marchaient d'abord le suisse, armé de sa hallebarde, et le bedeau avec une grande croix. Puis venaient l'instituteur, qui surveillait les gamins, et la religieuse, inquiète pour ses petites filles. Trois des plus mignonnes, frisées comme des anges, jetaient dans l'air des pétales de roses. Le diacre, les bras écartés, dirigeait la musique. Deux porteurs d'encens se retournaient à chaque pas vers le Saint-Sacrement. C'est M. le curé qui le portait, dans sa belle chasuble. Il marchait sous un dais de velours rouge vif, tenu par quatre fabriciens. Derrière, un flot de monde se poussait, entre les nappes blanches qui couvraient les murs des maisons. Et on est arrivé au bas de la côte.

Une sueur froide mouillait les tempes de Félicité. La Simonne lui séchait le visage avec un linge. Elle se disait qu'un jour, elle aussi, elle devrait passer par là.

Le bruit de la foule a grossi. Il a été très fort pendant un moment, puis il s'éloignait.

Des coups de fusil ont fait trembler les vitres. C'étaient les postillons qui saluaient l'ostensoir. Félicité a roulé les yeux, et elle a dit, le plus fort qu'elle a pu :

« Est-il bien ? »

Elle s'inquiétait pour le perroquet.

Son agonie a commencé. Un râle, de plus en plus rapide, lui soulevait les côtes. De l'écume venait aux coins de sa bouche, et tout son corps tremblait.

Bientôt, on a entendu le son puissant des ophicléides, les voix claires des enfants, la voix profonde des hommes. Par moments, tout se taisait. Et le bruit des pas, adouci par les fleurs, ressemblait au bruit d'un troupeau sur l'herbe.

Le clergé est apparu dans la cour. La Simonne est montée sur une chaise pour atteindre l'œil-de-bœuf. De cette manière, elle voyait le reposoir d'en haut.

Des guirlandes vertes pendaient sur l'autel, décoré d'un volant en point d'Angleterre. Au milieu, il y avait un petit cadre qui contenait des reliques. Il y avait deux orangers dans les coins. Et tout le long, il y avait des chandeliers d'argent et des vases en porcelaine. Dans ces vases se dressaient des tournesols, des lis, des pivoines, des digitales, des bouquets d'hortensias. Ce tas de couleurs éclatantes descendait en pente, du premier étage jusqu'au tapis qui continuait sur les pavés. Des choses rares attiraient les yeux. Un sucrier de vermeil portait une couronne de violettes. Des pendentifs en pierres d'Alençon brillaient sur de la mousse. Deux écrans chinois montraient leurs paysages. Loulou, caché sous des roses, ne laissait voir que son front bleu, pareil à une plaque de lapis-lazuli.

Les fabriciens, les chantres, les enfants se sont rangés sur les trois côtés de la cour. Le prêtre a monté lentement les marches. Il a posé sur la dentelle son grand soleil d'or, qui rayonnait. Tous se sont mis à genoux. Il y a eu un grand silence. Et les encensoirs, balancés de toutes leurs forces, glissaient sur leurs petites chaînes.

Une fumée bleue est montée dans la chambre de Félicité. Elle a avancé le nez et l'a respirée avec une sensualité mystique. Puis elle a fermé les yeux. Ses lèvres souriaient. Les battements de son cœur ont ralenti un peu. Ils étaient plus faibles chaque fois, plus doux, comme une fontaine qui coule de moins en moins, comme un écho qui disparaît. Et quand elle a poussé son dernier soupir, elle a cru voir, dans le ciel entrouvert, un perroquet gigantesque qui planait au-dessus de sa tête.

### Glossaire

- **les vêpres**: prière de l'église, le soir ou l'après-midi.
- **la procession**: longue file de personnes qui marchent dans les rues en priant.
- **le suisse**: homme en uniforme qui garde l'ordre à l'église.
- **la hallebarde**: longue arme avec une lame au bout d'un bâton.
- **le dais**: tissu tendu au-dessus du prêtre, porté sur quatre bâtons.
- **les fabriciens**: hommes qui s'occupent des biens et de l'argent de l'église.
- **l'ostensoir**: objet d'or en forme de soleil où le prêtre montre l'hostie.
- **l'agonie**: derniers moments avant la mort.
- **l'ophicléide**: gros instrument de musique en cuivre, au son grave.
- **le reposoir**: petit autel décoré dans la rue, pour la procession de la Fête-Dieu.
- **le vermeil**: argent recouvert d'or.
- **l'encensoir**: petit vase suspendu à des chaînes, où brûle l'encens.
- **les ardoises**: plaques de pierre grise, fines et plates, qui couvrent un toit.
- **le bedeau**: homme qui aide le curé et s'occupe de l'église.
- **frisé**: aux cheveux qui forment de petites boucles.
- **le diacre**: homme d'église qui aide le prêtre pendant la messe.
- **les tempes**: les côtés de la tête, entre l'œil et l'oreille.
- **le râle**: bruit rauque de la respiration d'un mourant.
- **l'écume**: mousse blanche.
- **les guirlandes**: longues chaînes de fleurs ou de feuilles, pour décorer.
- **le chandelier**: support pour une ou plusieurs bougies.
- **les pivoines**: grosses fleurs rouges, roses ou blanches.
- **les hortensias**: plantes avec de grosses boules de fleurs bleues, roses ou blanches.
- **le lapis-lazuli**: pierre d'un bleu profond.
- **la sensualité**: plaisir qu'on ressent par le corps, par les sens.

## La Légende de saint Julien l'Hospitalier – I

Le père et la mère de Julien habitaient un château, au milieu des bois, sur la pente d'une colline.

Aux quatre coins, il y avait quatre tours. Leurs toits pointus étaient couverts de petites plaques de plomb. Le bas des murs s'appuyait sur de gros blocs de rocher. Ces rochers descendaient en pente raide jusqu'au fond des douves.

Les pavés de la cour étaient aussi propres que le sol d'une église. De longues gouttières avaient la forme de dragons, la gueule tournée vers le bas. Elles crachaient l'eau de pluie vers la citerne. Au bord des fenêtres, à tous les étages, il y avait un pot d'argile peinte. Dans chaque pot, un basilic ou un héliotrope était en fleurs.

Une deuxième clôture, faite de pieux, entourait d'autres terrains. Il y avait d'abord un verger, avec des arbres à fruits. Ensuite venait un parterre, où les fleurs étaient arrangées pour dessiner des chiffres. Puis il y avait une treille, avec des petits abris de verdure pour se mettre au frais. Il y avait aussi un jeu de mail, qui servait à amuser les pages. De l'autre côté se trouvaient le chenil, les écuries, la boulangerie, le pressoir et les granges. Tout autour, il y avait une grande prairie d'herbe verte. Elle était elle-même fermée par une forte haie d'épines.

On vivait en paix depuis si longtemps que la herse ne descendait plus. Les fossés étaient pleins d'eau. Des hirondelles faisaient leur nid dans les petits trous des créneaux. Un archer se promenait toute la journée sur le haut du mur. Mais dès que le soleil brillait trop fort, il rentrait dans sa petite tour de garde. Là, il s'endormait comme un moine.

À l'intérieur, les pièces de fer brillaient partout. Dans les chambres, des tapisseries protégeaient du froid. Les armoires étaient pleines de linge. Les tonneaux de vin s'empilaient dans les caves. Les coffres de chêne craquaient sous le poids des sacs d'argent.

Dans la salle d'armes, on voyait des drapeaux et des têtes de bêtes sauvages. Entre eux, il y avait des armes de toutes les époques et de tous les pays. Il y avait les frondes des Amalécites et les javelots des Garamantes. Il y avait aussi les braquemarts des Sarrasins et les cottes de mailles des Normands.

La grande broche de la cuisine pouvait faire tourner un bœuf entier. La chapelle était aussi riche que la chapelle privée d'un roi. Dans un coin à l'écart, il y avait même un bain de vapeur à la romaine. Mais le bon seigneur ne s'en servait pas. Pour lui, c'était une habitude de ceux qui adorent de faux dieux.

Il était toujours enveloppé dans un manteau de fourrure de renard. Il se promenait dans sa maison et rendait la justice à ses vassaux. Il calmait les disputes de ses voisins. En hiver, il regardait tomber les flocons de neige, ou il se faisait lire des histoires. Dès les premiers beaux jours, il partait sur sa mule le long des petits chemins. Il passait au bord des blés qui devenaient verts. Il parlait avec les paysans et il leur donnait des conseils. Après beaucoup d'aventures, il avait épousé une demoiselle de très haute famille.

Elle avait la peau très blanche. Elle était un peu fière et sérieuse. Les cornes de son hennin touchaient le haut des portes. Le bas de sa robe de drap traînait trois pas derrière elle. Sa maison était aussi bien réglée qu'un monastère. Chaque matin, elle donnait le travail à ses servantes. Elle surveillait les confitures et les onguents. Elle filait avec sa quenouille, ou elle brodait des nappes d'autel. À force de prier Dieu, elle a eu un fils.

Alors il y a eu de grandes fêtes. Un repas a duré trois jours et quatre nuits. Il y avait la lumière des torches et la musique des harpes. Le sol était couvert de feuillages. On a mangé les épices les plus rares, avec des poules grosses comme des moutons. Pour amuser les invités, un nain est sorti d'un pâté. La foule augmentait toujours, et bientôt les bols n'ont plus suffi. Alors on a dû boire dans des oliphants et dans des casques.

La jeune mère n'a pas assisté à ces fêtes. Elle restait tranquillement dans son lit. Un soir, elle s'est réveillée. Sous un rayon de lune qui entrait par la fenêtre, elle a aperçu comme une ombre qui bougeait. C'était un vieil homme vêtu d'une robe de laine grossière. Il avait un chapelet au côté et un sac sur l'épaule. Il avait tout l'air d'un ermite. Il s'est approché du lit et lui a dit, sans ouvrir les lèvres :

« Réjouis-toi, ô mère ! ton fils sera un saint ! »

Elle allait crier. Mais il a glissé sur le rayon de lune, il s'est élevé doucement dans l'air, puis il a disparu. Les chants du banquet ont éclaté plus fort. Elle a entendu les voix des anges. Et sa tête est retombée sur l'oreiller. Au-dessus de l'oreiller, il y avait un os de martyr dans un cadre d'escarboucles.

Le lendemain, on a interrogé tous les serviteurs. Tous ont dit qu'ils n'avaient pas vu d'ermite. Rêve ou réalité, ce devait être un message du ciel. Mais elle a fait attention à n'en rien dire. Elle avait peur qu'on l'accuse d'orgueil.

Les invités sont partis au lever du jour. Le père de Julien venait de raccompagner le dernier jusqu'à la petite porte du château. Il était encore dehors quand, tout à coup, un mendiant s'est dressé devant lui, dans le brouillard. C'était un Bohême à la barbe tressée. Il avait des anneaux d'argent aux deux bras et des yeux qui brillaient comme du feu. D'un air inspiré, il a prononcé avec peine ces mots sans suite :

« Ah ! ah ! ton fils !... beaucoup de sang !... beaucoup de gloire !... toujours heureux ! la famille d'un empereur. »

Il s'est baissé pour ramasser son aumône. Puis il s'est perdu dans l'herbe et il a disparu.

Le bon châtelain a regardé à droite et à gauche. Il a appelé de toutes ses forces. Personne ! Le vent sifflait, et les brumes du matin s'envolaient.

Il a pensé que cette vision venait de la fatigue, parce qu'il avait trop peu dormi. « Si j'en parle, on se moquera de moi », s'est-il dit. Pourtant, la gloire promise à son fils l'éblouissait. Et cela, même si la promesse n'était pas claire, et même s'il doutait de l'avoir entendue.

Le mari et la femme se sont caché leur secret. Mais tous les deux aimaient l'enfant d'un même amour. Ils le respectaient comme un enfant marqué par Dieu, et ils l'entouraient de soins infinis. Son petit lit était rempli des plumes les plus fines. Au-dessus, une lampe en forme de colombe brûlait sans arrêt. Trois nourrices le berçaient. Il était bien serré dans ses linges de bébé. Il avait le visage rose et les yeux bleus. Il portait un manteau de brocart et un petit bonnet couvert de perles. Il ressemblait à un petit Jésus. Ses dents ont poussé sans qu'il pleure une seule fois.

Quand il a eu sept ans, sa mère lui a appris à chanter. Pour le rendre courageux, son père l'a fait monter sur un gros cheval. L'enfant souriait de plaisir. Bientôt, il a tout su des chevaux de guerre.

Un vieux moine très savant lui a enseigné l'Écriture sainte, les chiffres arabes et les lettres latines. Il lui a aussi appris à faire de jolies petites peintures sur le vélin. Ils travaillaient ensemble tout en haut d'une petite tour, loin du bruit.

Après la leçon, ils descendaient dans le jardin. Ils s'y promenaient pas à pas et ils étudiaient les fleurs.

Quelquefois, on apercevait au fond de la vallée une file de bêtes chargées de paquets. Elles étaient conduites par un homme à pied, habillé à la mode d'Orient. Le châtelain reconnaissait un marchand et il envoyait un valet vers lui. L'étranger prenait confiance et quittait sa route. On le faisait entrer dans le parloir. Là, il sortait de ses coffres des pièces de velours et de soie, des bijoux d'or et d'argent et des parfums. Il sortait aussi des objets étranges, dont on ne connaissait pas l'usage. À la fin, le brave homme repartait avec un gros profit, et personne ne lui avait fait de mal. D'autres fois, un groupe de pèlerins frappait à la porte. Leurs habits mouillés fumaient devant le feu. Quand ils avaient bien mangé, ils racontaient leurs voyages. Ils parlaient des navires perdus sur la mer couverte d'écume, et des marches à pied dans les sables brûlants. Ils parlaient de la cruauté des païens, des grottes de la Syrie, de la Crèche et du Sépulcre. Puis ils donnaient au jeune seigneur des coquillages de leur manteau.

Souvent, le châtelain offrait de grands repas à ses vieux compagnons d'armes. En buvant, ils se rappelaient leurs guerres. Ils parlaient des attaques contre les forteresses, avec les coups des machines de guerre. Ils parlaient aussi de blessures extraordinaires. Julien les écoutait et il poussait des cris. Alors son père était sûr qu'il deviendrait plus tard un conquérant. Mais le soir, à la sortie de l'angélus, Julien passait entre les pauvres qui s'inclinaient. Il prenait de l'argent dans sa bourse pour eux, avec beaucoup de modestie et un air très noble. Alors sa mère comptait bien le voir un jour archevêque.

Dans la chapelle, sa place était à côté de ses parents. Les offices étaient parfois très longs, mais il restait toujours à genoux sur son prie-Dieu. Son chapeau était posé par terre, et il avait les mains jointes.

Un jour, pendant la messe, il a levé la tête et il a aperçu une petite souris blanche. Elle sortait d'un trou dans le mur. Elle a couru sur la première marche de l'autel. Elle a fait deux ou trois tours à droite et à gauche, puis elle s'est enfuie du même côté. Le dimanche suivant, l'idée qu'il pourrait la revoir l'a troublé. Elle est revenue. Chaque dimanche, il l'attendait, et elle le dérangeait. Il s'est mis à la détester, et il a décidé de s'en débarrasser.

Alors il a fermé la porte et il a semé des miettes de gâteau sur les marches. Puis il s'est installé devant le trou, une baguette à la main.

Au bout de très longtemps, un museau rose est apparu, puis la souris tout entière. Il a frappé un coup léger. Puis il est resté stupéfait devant ce petit corps qui ne bougeait plus. Il y avait une goutte de sang sur la pierre du sol. Il l'a essuyée très vite avec sa manche. Il a jeté la souris dehors, et il n'en a parlé à personne.

Toutes sortes de petits oiseaux mangeaient les graines du jardin. Julien a eu l'idée de mettre des pois dans un roseau creux. Quand il entendait des oiseaux chanter dans un arbre, il s'approchait doucement. Puis il levait son tube et il gonflait ses joues. Et les petites bêtes lui tombaient sur les épaules comme une pluie. Il y en avait tant qu'il ne pouvait pas s'empêcher de rire. Il était heureux de sa ruse.

Un matin, il revenait par le chemin en haut du mur. Sur le sommet du rempart, il a vu un gros pigeon qui se gonflait fièrement au soleil. Julien s'est arrêté pour le regarder. À cet endroit, le mur était cassé, et ses doigts ont rencontré un morceau de pierre. Il a lancé son bras, et la pierre a abattu l'oiseau. Le pigeon est tombé d'un seul coup dans le fossé.

Julien s'est précipité vers le fond. Il se déchirait aux buissons et il cherchait partout, plus vif qu'un jeune chien.

Le pigeon, les ailes cassées, tremblait encore. Il était accroché dans les branches d'un troène.

L'oiseau continuait à vivre, et cela a irrité l'enfant. Il s'est mis à l'étrangler. Les mouvements violents de l'oiseau faisaient battre son cœur. Ils lui donnaient un plaisir sauvage et fou. Quand l'oiseau est devenu raide pour la dernière fois, Julien s'est senti près de s'évanouir.

Le soir, pendant le souper, son père a déclaré qu'à son âge, il fallait apprendre la vénerie. Il est allé chercher un vieux cahier d'écriture. Ce cahier contenait tout l'art de la chasse, sous forme de questions et de réponses. Un maître y expliquait à son élève comment dresser les chiens et les faucons. Il lui expliquait comment tendre les pièges. Il lui montrait comment reconnaître le cerf à ses crottes, le renard à ses empreintes. Le loup, on le reconnaissait à la terre qu'il gratte. Le maître donnait le bon moyen de suivre leurs pistes et la manière de les faire sortir. Il disait où se trouvent d'habitude leurs refuges, et quels vents sont les plus favorables. Il y avait aussi la liste des cris et les règles de la curée.

Quand Julien a pu réciter par cœur toutes ces choses, son père lui a formé une meute.

D'abord, il y avait vingt-quatre lévriers de Barbarie. Ils étaient plus rapides que des gazelles, mais ils devenaient vite trop excités. Puis il y avait dix-sept couples de chiens bretons, roux avec des taches blanches. Ils ne perdaient jamais la piste. Ils avaient une poitrine forte et ils hurlaient très fort. Pour attaquer le sanglier et pour ses fuites dangereuses, il y avait quarante griffons, poilus comme des ours. Il y avait aussi des mâtins de Tartarie, presque aussi hauts que des ânes. Ils étaient couleur de feu, avec le dos large et les pattes droites. Ils servaient à poursuivre les aurochs. Le poil noir des épagneuls brillait comme du satin. Les talbots aboyaient aussi bien que les bigles, ces chiens qui chantent. Dans une cour à part, huit dogues alains grondaient. Ils secouaient leur chaîne et roulaient les yeux. C'étaient des bêtes terribles, qui sautent au ventre des cavaliers et qui n'ont pas peur des lions.

Tous mangeaient du pain de blé, buvaient dans des bacs de pierre et portaient un nom sonore.

Les oiseaux de chasse étaient peut-être encore plus beaux que la meute. À force d'argent, le bon seigneur avait obtenu des tiercelets du Caucase, des sacres de Babylone et des gerfauts d'Allemagne. Il avait aussi des faucons pèlerins, capturés sur les falaises, au bord des mers froides, dans des pays lointains. Ils vivaient sous un hangar au toit de paille. Ils étaient attachés sur le perchoir, rangés par taille. Devant eux, il y avait un morceau de terre couvert d'herbe. De temps en temps, on les posait dessus pour leur faire bouger les pattes.

On a fabriqué des filets, des hameçons, des pièges à pointes et toutes sortes d'engins.

Souvent, on emmenait dans la campagne des chiens d'oysel. Ces chiens s'arrêtaient très vite, immobiles, devant le gibier. Alors des piqueurs venaient pas à pas. Avec précaution, ils étendaient un immense filet sur les corps immobiles des chiens. Un ordre faisait aboyer les chiens, et des cailles s'envolaient. Les dames des environs étaient invitées avec leurs maris. Elles, les enfants, les femmes de chambre, tout le monde se jetait sur les cailles et les attrapait facilement.

D'autres fois, on battait du tambour pour faire sortir les lièvres. Des renards tombaient dans des fosses. Ou bien un ressort se détendait et attrapait un loup par la patte.

Mais Julien a méprisé ces moyens trop faciles. Il préférait chasser loin des gens, avec son cheval et son faucon. C'était presque toujours un grand tartaret de Scythie, blanc comme la neige. Son capuchon de cuir portait des plumes. Des petites cloches d'or tremblaient à ses pattes bleues. Il se tenait ferme sur le bras de son maître pendant que le cheval galopait et que les plaines défilaient. Julien dénouait ses liens et le lâchait tout à coup. L'oiseau hardi montait droit dans l'air, comme une flèche. On voyait alors deux taches inégales tourner, se rejoindre, puis disparaître tout en haut du ciel bleu. Le faucon ne tardait pas à redescendre en déchirant un oiseau. Il revenait se poser sur le gant de son maître, les deux ailes tremblantes.

De cette manière, Julien a chassé le héron, le milan, la corneille et le vautour.

Il aimait suivre ses chiens en sonnant de la trompe. Les chiens couraient sur le flanc des collines, sautaient les ruisseaux et remontaient vers le bois. Quand le cerf commençait à gémir sous les morsures, Julien le mettait à mort rapidement. Puis il prenait plaisir à la fureur des mâtins. Ils dévoraient le cerf, coupé en morceaux sur sa peau qui fumait encore.

Les jours de brouillard, il s'enfonçait dans un marais. Là, il guettait les oies, les loutres et les jeunes canards sauvages.

Dès l'aube, trois écuyers l'attendaient au bas du perron. Le vieux moine se penchait à sa petite fenêtre et faisait des signes pour le rappeler. Mais c'était inutile : Julien ne se retournait pas. Il sortait sous le soleil brûlant, sous la pluie, dans la tempête. Il buvait l'eau des sources dans sa main. Il mangeait des pommes sauvages sans arrêter son cheval. S'il était fatigué, il se reposait sous un chêne. Et il rentrait au milieu de la nuit, couvert de sang et de boue. Il avait des épines dans les cheveux, et il sentait l'odeur des bêtes sauvages. Il est devenu comme elles. Quand sa mère l'embrassait, il acceptait froidement ses bras. Il semblait rêver à des choses profondes.

Il a tué des ours à coups de couteau, des taureaux avec la hache, des sangliers avec la lance de chasse. Une fois même, il n'avait plus qu'un bâton. Avec ce bâton, il s'est défendu contre des loups qui rongeaient des cadavres au pied d'une potence.

Un matin d'hiver, il est parti avant le jour, bien équipé. Il avait une arbalète sur l'épaule et un paquet de flèches attaché à la selle.

Son genet danois était suivi de deux bassets. Le cheval marchait d'un pas régulier et faisait résonner la terre. Des gouttes de glace se collaient au manteau de Julien, et un vent violent soufflait. Un côté de l'horizon s'est éclairci. Dans la lumière blanche du petit matin, il a aperçu des lapins qui sautaient au bord de leurs trous. Les deux bassets se sont tout de suite jetés sur eux. Ici et là, très vite, ils leur cassaient le dos.

Bientôt, il est entré dans un bois. Au bout d'une branche, un coq de bruyère dormait, la tête sous l'aile, raide de froid. D'un revers d'épée, Julien lui a coupé les deux pattes. Puis il a continué sa route sans le ramasser.

Trois heures plus tard, il s'est trouvé au sommet d'une montagne. Elle était si haute que le ciel semblait presque noir. Devant lui, un rocher pareil à un long mur descendait au-dessus d'un précipice. Au bout du rocher, deux boucs sauvages regardaient l'abîme. Julien n'avait pas ses flèches, car son cheval était resté en arrière. Alors il a eu l'idée de descendre jusqu'à eux. À moitié courbé, pieds nus, il est enfin arrivé au premier bouc. Il lui a enfoncé un poignard sous les côtes. Le second bouc, pris de terreur, a sauté dans le vide. Julien s'est élancé pour le frapper. Mais son pied droit a glissé. Il est tombé sur le cadavre de l'autre bouc, le visage au-dessus de l'abîme et les deux bras écartés.

Il est redescendu dans la plaine et il a suivi des saules au bord d'une rivière. De temps en temps, des grues passaient au-dessus de sa tête, en volant très bas. Julien les frappait à mort avec son fouet, et il n'en a pas manqué une seule.

Pendant ce temps, l'air plus doux avait fait fondre le givre. De grandes vapeurs flottaient, et le soleil s'est montré. Tout au loin, il a vu briller un lac gelé, qui ressemblait à du plomb. Au milieu du lac, il y avait une bête que Julien ne connaissait pas : un castor au museau noir. Malgré la distance, une flèche l'a abattu. Julien a été triste de ne pas pouvoir emporter la peau.

Puis il s'est avancé dans une allée de grands arbres. À l'entrée d'une forêt, leurs sommets formaient comme un arc de triomphe. Un chevreuil a bondi hors d'un buisson. Un daim est apparu à un carrefour. Un blaireau est sorti d'un trou. Un paon a déployé sa queue sur l'herbe. Et quand il les a tous tués, d'autres bêtes sont arrivées. Il y avait d'autres chevreuils, d'autres daims, d'autres blaireaux, d'autres paons. Il y avait aussi des merles, des geais, des putois, des renards, des hérissons, des lynx. C'était une infinité de bêtes, plus nombreuses à chaque pas. Elles tournaient autour de lui en tremblant, avec un regard plein de douceur et de prière. Mais Julien ne se fatiguait pas de tuer. Tour à tour, il tendait son arbalète, il sortait son épée, il frappait avec son grand couteau. Il ne pensait à rien. Il ne se souvenait de rien. Il chassait dans un pays quelconque, depuis un temps qu'il ne connaissait pas. Il chassait seulement parce qu'il existait. Tout se faisait avec la facilité qu'on ressent dans les rêves.

Un spectacle extraordinaire l'a arrêté. Une petite vallée en forme de cirque était pleine de cerfs. Ils étaient serrés les uns contre les autres. Ils se réchauffaient avec leur haleine, et on la voyait fumer dans le brouillard.

L'espoir d'un pareil carnage, pendant quelques minutes, l'a fait étouffer de plaisir. Puis il est descendu de cheval. Il a relevé ses manches et il s'est mis à tirer.

Au sifflement de la première flèche, tous les cerfs ont tourné la tête en même temps. Des trous se sont creusés dans leur masse. Des voix plaintives montaient, et un grand mouvement a secoué le troupeau.

Le bord de la vallée était trop haut pour le franchir. Les cerfs bondissaient à l'intérieur, et ils cherchaient à s'échapper. Julien visait et tirait. Les flèches tombaient comme les traits d'une pluie d'orage. Rendus furieux, les cerfs se sont battus. Ils se dressaient sur leurs pattes arrière et montaient les uns sur les autres. Leurs corps et leurs bois emmêlés formaient un large tas. Ce tas s'écroulait, puis se déplaçait.

Enfin, ils sont morts, couchés sur le sable. Ils avaient de la bave au nez et les entrailles sorties. Leurs ventres se soulevaient de moins en moins. Puis tout est devenu immobile.

La nuit allait venir. Derrière le bois, entre les branches, le ciel était rouge comme une nappe de sang.

Julien s'est adossé contre un arbre. Les yeux grands ouverts, il regardait l'énormité du massacre. Il ne comprenait pas comment il avait pu le faire.

De l'autre côté de la vallée, au bord de la forêt, il a aperçu un cerf, une biche et son faon.

Le cerf était noir et d'une taille monstrueuse. Il portait seize andouillers et une barbe blanche. La biche, blonde comme les feuilles mortes, mangeait l'herbe. Le faon tacheté la suivait et buvait son lait, sans l'arrêter dans sa marche.

L'arbalète a ronflé encore une fois. Le faon a été tué tout de suite. Alors sa mère a regardé le ciel et elle a bramé d'une voix profonde, déchirante, humaine. Julien, exaspéré, l'a frappée en pleine poitrine et l'a étendue par terre.

Le grand cerf l'avait vu, et il a fait un bond. Julien lui a envoyé sa dernière flèche. Elle l'a atteint au front, et elle y est restée plantée.

Le grand cerf n'a pas eu l'air de la sentir. Il passait par-dessus les morts, et il venait toujours plus près. Il allait se jeter sur Julien et lui ouvrir le ventre. Julien reculait, plein d'une terreur impossible à dire. L'animal prodigieux s'est arrêté. Ses yeux brillaient comme du feu. Il était solennel comme un patriarche et comme un juge. Pendant qu'une cloche sonnait au loin, il a répété trois fois :

« Maudit ! maudit ! maudit ! Un jour, cœur féroce, tu assassineras ton père et ta mère ! »

Il a plié les genoux, il a fermé doucement les paupières, et il est mort.

Julien a été stupéfait. Puis une fatigue soudaine l'a écrasé. Un dégoût et une tristesse immense l'ont envahi. Le front dans les deux mains, il a pleuré longtemps.

Son cheval était perdu. Ses chiens l'avaient abandonné. Autour de lui, la solitude lui a semblé pleine de dangers inconnus. Alors, poussé par la peur, il s'est mis à courir à travers la campagne. Il a choisi un sentier au hasard. Et presque tout de suite, il s'est trouvé à la porte du château.

La nuit, il n'a pas dormi. Sous la lumière tremblante de la lampe suspendue, il revoyait toujours le grand cerf noir. La prédiction ne le quittait pas. Il se débattait contre elle.

« Non ! non ! non ! je ne peux pas les tuer ! »

Puis il pensait : « Si je le voulais, pourtant ?... » Et il avait peur que le Diable lui en donne l'envie.

Pendant trois mois, sa mère, pleine d'angoisse, a prié au bord de son lit. Son père gémissait et marchait sans arrêt dans les couloirs. Il a fait venir les maîtres mires les plus célèbres. Ils ont ordonné des quantités de remèdes. D'après eux, le mal de Julien venait d'un mauvais vent, ou d'un désir d'amour. Mais à toutes les questions, le jeune homme secouait la tête.

Ses forces sont revenues. On le promenait dans la cour. Le vieux moine et le bon seigneur le tenaient chacun par un bras.

Quand il a été complètement guéri, il ne voulait absolument plus chasser.

Son père a voulu lui faire plaisir, et il lui a offert une grande épée sarrasine.

Elle était accrochée en haut d'un pilier, avec d'autres armes. Pour l'atteindre, il a fallu une échelle. Julien est monté. L'épée était trop lourde, et elle lui a échappé des doigts. En tombant, elle est passée si près du bon seigneur qu'elle a coupé sa houppelande. Julien a cru qu'il avait tué son père, et il s'est évanoui.

À partir de ce jour, il a eu peur des armes. La vue d'une lame nue le faisait pâlir. Cette faiblesse désolait sa famille.

Enfin, le vieux moine lui a donné un ordre, au nom de Dieu, de l'honneur et des ancêtres. Julien devait reprendre ses exercices de gentilhomme.

Tous les jours, les écuyers s'amusaient à lancer la javeline. Julien y est très vite devenu excellent. Il envoyait la sienne dans l'ouverture étroite des bouteilles. Il cassait les dents des girouettes. À cent pas, il frappait les clous des portes.

Un soir d'été, à l'heure où la brume rend les choses floues, Julien était sous la treille du jardin. Tout au fond, il a aperçu deux ailes blanches qui volaient à la hauteur de l'espalier. Il était sûr que c'était une cigogne. Et il a lancé son javelot.

Un cri déchirant est parti.

C'était sa mère. Son bonnet, avec ses deux longs pans de tissu, restait cloué contre le mur.

Julien s'est enfui du château, et il n'est jamais revenu.

### Glossaire

- **les douves**: fossés pleins d'eau autour du château.
- **les gouttières**: tuyaux qui conduisent l'eau de pluie du toit.
- **le basilic**: petite plante qui sent bon.
- **l'héliotrope**: plante aux petites fleurs violettes qui sentent bon.
- **la treille**: vigne qui grimpe sur un support en bois et qui donne de l'ombre.
- **les frondes**: armes simples pour lancer des pierres.
- **le javelot**: lance légère qu'on jette avec la main.
- **les braquemarts**: épées courtes et larges.
- **les cottes de mailles**: vêtements de guerre faits de petits anneaux de fer.
- **la broche**: longue tige de fer pour faire cuire la viande au-dessus du feu.
- **les vassaux**: hommes qui dépendent d'un seigneur et lui doivent obéissance.
- **le hennin**: haut chapeau pointu des dames du Moyen Âge.
- **les onguents**: crèmes pour soigner la peau.
- **la quenouille**: bâton qui tient la laine quand on la file à la main.
- **les oliphants**: cornes d'ivoire dans lesquelles on souffle.
- **l'ermite**: homme qui vit seul pour prier Dieu.
- **le chapelet**: collier de petites boules pour compter les prières.
- **les escarboucles**: pierres précieuses rouges.
- **le Bohême**: vagabond qui voyage sans maison.
- **les nourrices**: femmes qui nourrissent un bébé de leur lait et s'occupent de lui.
- **le brocart**: tissu riche, avec des dessins d'or ou d'argent.
- **le vélin**: peau fine sur laquelle on écrivait et on peignait.
- **le parloir**: salle où l'on reçoit les visiteurs.
- **l'angélus**: prière annoncée par la cloche de l'église, le matin, à midi et le soir.
- **le prie-Dieu**: petit banc pour se mettre à genoux et prier.
- **le roseau**: plante haute et creuse qui pousse au bord de l'eau.
- **le rempart**: gros mur qui protège le château.
- **le troène**: petit arbre aux feuilles vertes.
- **la vénerie**: l'art de chasser avec des chiens.
- **la curée**: la part de l'animal tué qu'on donne aux chiens après la chasse.
- **la meute**: groupe de chiens de chasse.
- **le faucon**: oiseau de proie dressé pour la chasse.
- **les lévriers**: chiens de chasse minces et très rapides.
- **les griffons**: chiens de chasse au poil long et dur.
- **les mâtins**: gros chiens très forts.
- **les aurochs**: grands bœufs sauvages d'autrefois.
- **les épagneuls**: chiens de chasse aux longues oreilles.
- **les talbots**: anciens chiens de chasse qui aboient fort.
- **les bigles**: petits chiens de chasse.
- **les dogues alains**: très gros chiens de combat.
- **les tiercelets**: faucons mâles.
- **les sacres**: grands faucons.
- **les gerfauts**: grands faucons des pays froids.
- **les hameçons**: petits crochets pour attraper les poissons.
- **les piqueurs**: serviteurs qui s'occupent des chiens pendant la chasse.
- **les cailles**: petits oiseaux des champs.
- **le tartaret**: sorte de grand faucon.
- **le milan**: oiseau de proie.
- **les loutres**: animaux qui vivent dans l'eau et mangent des poissons.
- **les écuyers**: jeunes hommes au service d'un seigneur.
- **le perron**: escalier devant la porte d'une grande maison.
- **la potence**: poteau où l'on pendait les condamnés.
- **l'arbalète**: arme qui lance des flèches avec un mécanisme.
- **le genet**: petit cheval.
- **les bassets**: chiens de chasse aux pattes courtes.
- **le coq de bruyère**: gros oiseau sauvage des forêts.
- **les boucs**: chèvres mâles.
- **les saules**: arbres qui poussent au bord de l'eau.
- **les grues**: grands oiseaux aux longues pattes.
- **le chevreuil**: petit cerf des forêts.
- **le daim**: animal de la forêt qui ressemble au cerf.
- **le blaireau**: animal gris qui vit dans un trou sous la terre.
- **les putois**: petits animaux sauvages qui sentent mauvais.
- **les geais**: oiseaux des bois aux plumes de couleur.
- **la biche**: la femelle du cerf.
- **le faon**: le petit du cerf et de la biche.
- **les andouillers**: les pointes des bois du cerf.
- **bramé**: crié, pour un cerf ou une biche.
- **les maîtres mires**: les médecins du Moyen Âge.
- **la houppelande**: longue robe d'homme au Moyen Âge.
- **la javeline**: lance légère qu'on jette avec la main.
- **les girouettes**: plaques de métal sur les toits, qui tournent avec le vent.
- **l'espalier**: mur contre lequel on fait pousser des arbres fruitiers.
- **la cigogne**: grand oiseau blanc aux longues pattes.

## La Légende de saint Julien l'Hospitalier – II

Il est entré dans une troupe d'aventuriers qui passaient.

Il a connu la faim, la soif, les fièvres et la vermine. Il s'est habitué au bruit des combats et à la vue des mourants. Le vent a rendu sa peau dure comme du cuir. Ses membres sont devenus durs au contact des armures. Il était très fort, courageux, sobre et prudent. Alors il a obtenu sans peine le commandement d'une compagnie.

Au début des batailles, il entraînait ses soldats d'un grand geste de son épée. La nuit, il grimpait aux murs des citadelles avec une corde à nœuds. L'ouragan le secouait. Des petites flammes de feu grégeois se collaient à sa cuirasse. La résine brûlante et le plomb fondu coulaient du haut des créneaux. Souvent, une pierre a frappé son bouclier et l'a brisé. Des ponts trop chargés d'hommes se sont cassés sous lui. En faisant tourner sa masse d'armes, il s'est débarrassé de quatorze cavaliers. En combat singulier, il a battu tous ceux qui se sont présentés. Plus de vingt fois, on l'a cru mort.

Grâce à la faveur de Dieu, il s'en est toujours sorti. En effet, il protégeait les gens d'Église, les orphelins, les veuves, et surtout les vieillards. Quand il voyait un vieil homme marcher devant lui, il criait pour voir son visage. C'était comme s'il avait peur de le tuer par erreur.

Des esclaves en fuite, des paysans révoltés et des bâtards sans fortune sont venus à lui. Toutes sortes d'hommes sans peur sont arrivés en foule sous son drapeau, et il s'est formé une armée.

Elle a grandi. Il est devenu célèbre. On le recherchait.

Tour à tour, il a secouru le Dauphin de France et le roi d'Angleterre. Il a aussi aidé les templiers de Jérusalem, le suréna des Parthes, le négud d'Abyssinie et l'empereur de Calicut. Il a combattu des Scandinaves couverts d'écailles de poisson. Il a combattu des Nègres montés sur des ânes rouges, avec des boucliers ronds en cuir d'hippopotame. Il a combattu aussi des Indiens couleur d'or. Au-dessus de leurs couronnes, ils levaient de larges sabres, plus clairs que des miroirs. Il a vaincu les Troglodytes et les Anthropophages. Il a traversé des régions si brûlantes que, sous le soleil, les cheveux prenaient feu tout seuls, comme des torches. Il a traversé d'autres régions si glacées que les bras se détachaient du corps et tombaient par terre. Et il a traversé des pays où il y avait tant de brouillard qu'on marchait entouré de fantômes.

Des républiques en difficulté lui ont demandé conseil. Quand il rencontrait des ambassadeurs, il obtenait des conditions qu'on n'espérait pas. Si un roi se conduisait trop mal, il arrivait tout à coup et lui faisait des reproches. Il a libéré des peuples. Il a délivré des reines enfermées dans des tours. C'est lui, et pas un autre, qui a tué la guivre de Milan et le dragon d'Oberbirbach.

Or, l'empereur d'Occitanie avait triomphé des Musulmans d'Espagne. Ensuite, il avait pris pour concubine la sœur du calife de Cordoue. Il avait eu d'elle une fille, et il l'avait élevée dans la religion chrétienne. Mais le calife a fait semblant de vouloir se convertir. Il est venu rendre visite à l'empereur avec une escorte nombreuse. Il a massacré tous ses soldats. Puis il a jeté l'empereur au fond d'un cachot très profond. Là, il le traitait durement, pour lui arracher ses trésors.

Julien est venu vite à son aide. Il a détruit l'armée des infidèles et il a fait le siège de la ville. Il a tué le calife et il lui a coupé la tête. Puis il a jeté cette tête comme une boule par-dessus les remparts. Ensuite, il a sorti l'empereur de sa prison. Il l'a fait remonter sur son trône, devant toute sa cour.

Pour le remercier d'un tel service, l'empereur lui a présenté beaucoup d'argent dans des paniers. Julien n'en a pas voulu. L'empereur a cru qu'il en voulait davantage. Alors il lui a offert les trois quarts de ses richesses. Julien a encore refusé. Puis l'empereur lui a proposé de partager son royaume. Julien l'a remercié. L'empereur en pleurait de dépit, car il ne savait pas comment montrer sa reconnaissance. Tout à coup, il s'est frappé le front et il a dit un mot à l'oreille d'un courtisan. Les rideaux d'une tapisserie se sont levés, et une jeune fille est apparue.

Ses grands yeux noirs brillaient comme deux lampes très douces. Un sourire charmant ouvrait ses lèvres. Les boucles de ses cheveux s'accrochaient aux pierres précieuses de sa robe à demi ouverte. Sous sa tunique transparente, on devinait la jeunesse de son corps. Elle était toute mignonne et potelée, avec la taille fine.

Julien a été ébloui d'amour. Il l'était d'autant plus que, jusqu'alors, il avait mené une vie très chaste.

Il a donc reçu en mariage la fille de l'empereur, avec un château qui lui venait de sa mère. Les noces terminées, on s'est quitté après des politesses infinies des deux côtés.

C'était un palais de marbre blanc, construit dans le style des Maures. Il se trouvait sur un promontoire, dans un bois d'orangers. Des terrasses de fleurs descendaient jusqu'au bord d'un golfe. Là, des coquillages roses craquaient sous les pas. Derrière le château s'étendait une forêt qui avait la forme d'un éventail. Le ciel était toujours bleu. Les arbres se penchaient tour à tour sous la brise de la mer et sous le vent des montagnes. Au loin, ces montagnes fermaient l'horizon.

Les chambres étaient pleines d'une lumière de crépuscule. Elles étaient éclairées par les incrustations des murs. De hautes colonnes, fines comme des roseaux, soutenaient la voûte des coupoles. Ces coupoles étaient décorées de reliefs qui imitaient les stalactites des grottes.

Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaïques dans les cours et des cloisons finement découpées. Il y avait mille délicatesses d'architecture. Et partout régnait un tel silence qu'on entendait le léger bruit d'une écharpe ou l'écho d'un soupir.

Julien ne faisait plus la guerre. Il se reposait, entouré d'un peuple tranquille. Chaque jour, une foule passait devant lui. Les gens se mettaient à genoux et lui baisaient la main, à la manière de l'Orient.

Vêtu de pourpre, il restait appuyé sur les coudes, au bord d'une fenêtre. Il se rappelait ses chasses d'autrefois. Il aurait voulu courir dans le désert derrière les gazelles et les autruches. Il aurait voulu se cacher dans les bambous pour guetter les léopards. Il aurait voulu traverser des forêts pleines de rhinocéros. Il aurait voulu monter au sommet des montagnes les plus difficiles, pour mieux viser les aigles. Il aurait voulu combattre les ours blancs sur les glaces de la mer.

Quelquefois, dans un rêve, il se voyait comme notre père Adam au milieu du Paradis, parmi toutes les bêtes. Il tendait le bras, et il les faisait mourir. Ou bien elles défilaient deux par deux, rangées par taille, des éléphants et des lions jusqu'aux hermines et aux canards. C'était comme le jour où elles sont entrées dans l'arche de Noé. Depuis l'ombre d'une caverne, il lançait sur elles des javelots qui ne manquaient jamais leur but. D'autres bêtes arrivaient. Cela ne finissait pas. Et il se réveillait en roulant des yeux sauvages.

Des princes, ses amis, l'ont invité à chasser. Il a toujours refusé. Il croyait que cette sorte de pénitence éloignerait son malheur. En effet, il lui semblait que le sort de ses parents dépendait du meurtre des animaux. Mais il souffrait de ne pas les voir. Et son autre envie, celle de chasser, devenait insupportable.

Pour le distraire, sa femme a fait venir des jongleurs et des danseuses.

Elle se promenait avec lui dans la campagne, dans une litière ouverte. D'autres fois, ils étaient allongés au bord d'une barque. Ils regardaient les poissons se promener dans l'eau, claire comme le ciel. Souvent, elle lui jetait des fleurs au visage. Accroupie devant ses pieds, elle jouait des airs sur une mandoline à trois cordes. Puis elle lui posait sur l'épaule ses deux mains jointes. Et elle disait d'une voix timide :

« Qu'avez-vous donc, cher seigneur ? »

Il ne répondait pas, ou bien il éclatait en sanglots. Enfin, un jour, il lui a avoué son horrible pensée.

Elle l'a combattue avec de très bons arguments. Son père et sa mère étaient probablement morts. S'il les revoyait un jour, par quel hasard, et dans quel but, arriverait-il à une chose aussi horrible ? Donc, sa peur n'avait pas de raison. Il devait recommencer à chasser.

Julien souriait en l'écoutant, mais il ne se décidait pas à satisfaire son désir.

Un soir du mois d'août, ils étaient dans leur chambre. Elle venait de se coucher, et il se mettait à genoux pour sa prière. Alors il a entendu le cri d'un renard, puis des pas légers sous la fenêtre. Et il a cru voir dans l'ombre des formes d'animaux. La tentation était trop forte. Il a décroché son carquois.

Elle a paru surprise.

« C'est pour t'obéir ! a-t-il dit. Au lever du soleil, je serai revenu. »

Pourtant, elle avait peur d'une aventure terrible.

Il l'a rassurée, puis il est sorti. Il était étonné de voir son humeur changer si vite.

Peu de temps après, un page est venu annoncer que deux inconnus demandaient tout de suite la dame. Comme le seigneur était absent, c'était elle qu'ils voulaient voir.

Bientôt, un vieil homme et une vieille femme sont entrés dans la chambre. Ils étaient courbés et couverts de poussière. Ils portaient des habits de toile, et chacun s'appuyait sur un bâton.

Ils ont pris courage, et ils ont déclaré qu'ils apportaient à Julien des nouvelles de ses parents.

Elle s'est penchée pour les entendre.

Mais ils se sont consultés du regard. Puis ils lui ont demandé si Julien les aimait toujours, et s'il parlait d'eux quelquefois.

« Oh ! oui ! » a-t-elle dit.

Alors ils se sont écriés :

« Eh bien ! c'est nous ! »

Et ils se sont assis, car ils étaient très las et épuisés de fatigue.

Rien ne prouvait à la jeune femme que son mari était leur fils.

Ils en ont donné la preuve. Ils ont décrit des marques particulières qu'il avait sur la peau.

Elle a sauté hors du lit et elle a appelé son page. On leur a servi un repas.

Ils avaient très faim, mais ils pouvaient à peine manger. Un peu à l'écart, elle regardait leurs mains maigres trembler quand ils prenaient les gobelets.

Ils ont posé mille questions sur Julien. Elle répondait à chacune. Mais elle a fait attention à cacher l'idée funeste qui les concernait.

Comme ils ne le voyaient pas revenir, ils avaient quitté leur château. Ils marchaient depuis plusieurs années, en suivant de vagues indications, sans perdre l'espoir. Il avait fallu beaucoup d'argent pour passer les fleuves et pour dormir dans les auberges. Il avait fallu payer les taxes des princes et donner aux voleurs ce qu'ils exigeaient. Maintenant, leur bourse était vide, et ils mendiaient. Mais qu'importe ? Bientôt, ils allaient embrasser leur fils ! Ils disaient qu'il avait bien de la chance d'avoir une femme aussi gentille. Ils ne se lassaient pas de la regarder et de l'embrasser.

La richesse de l'appartement les étonnait beaucoup. Le vieil homme a examiné les murs. Puis il a demandé pourquoi le blason de l'empereur d'Occitanie s'y trouvait.

Elle a répondu :

« C'est mon père ! »

Alors il a tressailli, car il se rappelait la prédiction du Bohême. Et la vieille femme pensait aux paroles de l'Ermite. Sans doute, la gloire de leur fils n'était que l'aurore d'une splendeur éternelle. Tous les deux restaient la bouche ouverte, sous la lumière du candélabre qui éclairait la table.

Ils avaient dû être très beaux dans leur jeunesse. La mère avait encore tous ses cheveux. Ils formaient de fines bandes, pareilles à des plaques de neige, qui pendaient jusqu'au bas de ses joues. Le père, avec sa haute taille et sa grande barbe, ressemblait à une statue d'église.

La femme de Julien leur a conseillé de ne pas l'attendre. Elle les a couchés elle-même dans son lit, puis elle a fermé la fenêtre. Ils se sont endormis. Le jour allait se lever. Derrière le vitrail, les petits oiseaux commençaient à chanter.

Julien avait traversé le parc. Il marchait dans la forêt d'un pas nerveux. Il aimait sentir l'herbe molle et l'air doux.

Les ombres des arbres s'étendaient sur la mousse. Quelquefois, la lune faisait des taches blanches dans les clairières. Alors il hésitait à avancer, car il croyait voir une flaque d'eau. Ou bien, au contraire, la surface des mares tranquilles avait la même couleur que l'herbe. Partout, il y avait un grand silence. Il ne trouvait aucune des bêtes qui, quelques minutes plus tôt, tournaient autour de son château.

Le bois est devenu plus épais, et l'obscurité est devenue profonde. Des bouffées de vent chaud passaient, pleines de parfums qui rendaient tout mou. Il s'enfonçait dans des tas de feuilles mortes. Il s'est appuyé contre un chêne pour reprendre son souffle.

Tout à coup, derrière son dos, une masse plus noire a bondi : un sanglier. Julien n'a pas eu le temps de prendre son arc. Il en a été triste comme d'un malheur.

Puis il est sorti du bois, et il a aperçu un loup qui courait le long d'une haie.

Julien lui a envoyé une flèche. Le loup s'est arrêté. Il a tourné la tête pour le regarder, puis il a repris sa course. Il trottait en restant toujours à la même distance. De temps en temps, il s'arrêtait. Et dès que Julien le visait, il recommençait à fuir.

De cette manière, Julien a parcouru une plaine sans fin, puis des collines de sable. Enfin, il s'est trouvé sur un plateau qui dominait un grand pays. Des pierres plates étaient dispersées entre des tombeaux en ruine. On trébuchait sur des os de morts. Ici et là, des croix rongées par les vers se penchaient d'un air triste. Mais des formes ont bougé dans l'ombre des tombeaux. Des hyènes en sont sorties, affolées, haletantes. Elles faisaient claquer leurs griffes sur les dalles. Elles sont venues vers lui et elles sentaient son odeur. Elles ouvraient grand la bouche, et on voyait leurs gencives. Il a sorti son sabre. Alors elles sont parties en même temps dans toutes les directions. Elles ont continué leur galop boiteux et rapide, et elles ont disparu au loin dans un nuage de poussière.

Une heure plus tard, dans un ravin, il a rencontré un taureau furieux. Le taureau avait les cornes en avant, et il grattait le sable avec son sabot. Julien lui a enfoncé sa lance sous les fanons. La lance s'est brisée, comme si l'animal était en bronze. Julien a fermé les yeux et il a attendu la mort. Quand il les a rouverts, le taureau avait disparu.

Alors son âme s'est effondrée de honte. Un pouvoir plus fort que lui détruisait sa force. Pour rentrer chez lui, il est retourné dans la forêt.

Elle était encombrée de lianes. Il les coupait avec son sabre, quand une fouine a glissé brusquement entre ses jambes. Une panthère a bondi par-dessus son épaule. Un serpent est monté en spirale autour d'un frêne.

Dans le feuillage de ce frêne, il y avait un choucas monstrueux qui regardait Julien. Ici et là, entre les branches, beaucoup de grands points de lumière sont apparus. C'était comme si le ciel avait fait pleuvoir toutes ses étoiles dans la forêt. C'étaient des yeux d'animaux : des chats sauvages, des écureuils, des hiboux, des perroquets, des singes.

Julien a lancé ses flèches contre eux. Les flèches, avec leurs plumes, se posaient sur les feuilles comme des papillons blancs. Il leur a jeté des pierres. Les pierres retombaient sans rien toucher. Il s'est maudit lui-même. Il aurait voulu se battre. Il a hurlé des malédictions, et il étouffait de rage.

Et tous les animaux qu'il avait poursuivis sont réapparus. Ils formaient un cercle étroit autour de lui. Les uns étaient assis sur leur derrière, les autres étaient dressés de toute leur hauteur. Il restait au milieu, glacé de terreur, incapable de faire le moindre mouvement. Par un immense effort de volonté, il a fait un pas. Ceux qui étaient perchés dans les arbres ont ouvert leurs ailes. Ceux qui étaient sur le sol ont bougé leurs pattes. Et tous l'accompagnaient.

Les hyènes marchaient devant lui, le loup et le sanglier derrière. À sa droite, le taureau bougeait la tête de droite à gauche. À sa gauche, le serpent ondulait dans l'herbe. Et la panthère, le dos arrondi, marchait à pas de velours et à grandes enjambées. Il allait le plus lentement possible, pour ne pas les mettre en colère. Et il voyait sortir du fond des buissons des porcs-épics, des renards, des vipères, des chacals et des ours.

Julien s'est mis à courir. Ils ont couru aussi. Le serpent sifflait, les bêtes puantes bavaient. Le sanglier lui frottait les talons avec ses défenses. Le loup lui frottait l'intérieur des mains avec les poils de son museau. Les singes le pinçaient en faisant des grimaces. La fouine se roulait sur ses pieds. Un ours, d'un coup de patte, lui a enlevé son chapeau. Et la panthère, avec mépris, a laissé tomber une flèche qu'elle portait dans sa gueule.

Il y avait de l'ironie dans leurs manières sournoises. Ils l'observaient du coin de l'œil, et ils semblaient préparer une vengeance. Le bruit des insectes l'assourdissait. Des queues d'oiseaux le frappaient. Les haleines des bêtes l'étouffaient. Il marchait les bras tendus et les yeux fermés, comme un aveugle. Il n'avait même pas la force de crier « grâce ! ».

Le chant d'un coq a vibré dans l'air. D'autres coqs lui ont répondu. C'était le jour. Au-delà des orangers, Julien a reconnu le haut de son palais.

Puis, au bord d'un champ, il a vu des perdrix rouges qui volaient dans les chaumes, à trois pas les unes des autres. Il a détaché son manteau et il l'a jeté sur elles comme un filet. Quand il a soulevé le manteau, il n'a trouvé qu'une seule perdrix. Elle était morte depuis longtemps, pourrie.

Cette déception l'a exaspéré plus que toutes les autres. Son envie de tuer le reprenait. Comme il n'y avait plus de bêtes, il aurait voulu massacrer des hommes.

Il a monté les trois terrasses. Il a enfoncé la porte d'un coup de poing. Mais au bas de l'escalier, le souvenir de sa chère femme a adouci son cœur. Elle dormait sans doute, et il allait lui faire une surprise.

Il a retiré ses sandales, il a tourné doucement la serrure, et il est entré.

Les vitraux garnis de plomb assombrissaient la pâle lumière de l'aube. Julien s'est pris les pieds dans des vêtements, par terre. Un peu plus loin, il a heurté une crédence encore chargée de vaisselle. « Sans doute, elle aura mangé », s'est-il dit. Et il allait vers le lit, perdu dans l'obscurité au fond de la chambre. Il est arrivé au bord du lit. Pour embrasser sa femme, il s'est penché sur l'oreiller. Deux têtes y reposaient, l'une près de l'autre. Alors il a senti contre sa bouche le contact d'une barbe.

Il a reculé. Il croyait devenir fou. Mais il est revenu près du lit. En touchant, ses doigts ont rencontré des cheveux très longs. Pour se prouver qu'il se trompait, il a repassé lentement la main sur l'oreiller. C'était bien une barbe, cette fois, et un homme ! un homme couché avec sa femme !

Il a éclaté d'une colère sans limites. Il a bondi sur eux à coups de poignard. Il tapait des pieds, il écumait, il poussait des hurlements de bête sauvage. Puis il s'est arrêté. Les morts, percés au cœur, n'avaient même pas bougé. Il écoutait attentivement leurs deux râles presque égaux. Pendant qu'ils devenaient plus faibles, un autre râle, très loin, les continuait. D'abord incertaine, cette longue voix plaintive se rapprochait. Elle s'est gonflée, elle est devenue cruelle. Et, terrifié, il a reconnu le bramement du grand cerf noir.

Il se retournait, quand il a cru voir dans l'encadrement de la porte le fantôme de sa femme, une lumière à la main.

Le bruit du meurtre l'avait attirée. D'un seul regard, elle a tout compris. Elle s'est enfuie d'horreur et elle a laissé tomber sa torche.

Il l'a ramassée.

Son père et sa mère étaient devant lui, couchés sur le dos, avec un trou dans la poitrine. Leurs visages avaient une douceur majestueuse. Ils semblaient garder comme un secret éternel. Des éclaboussures et des flaques de sang s'étalaient sur leur peau blanche. Il y en avait sur les draps du lit, par terre, et le long d'un christ d'ivoire suspendu dans l'alcôve. Le soleil frappait maintenant le vitrail. Son reflet rouge vif éclairait ces taches rouges, et il en jetait d'autres, plus nombreuses, dans toute la chambre. Julien a marché vers les deux morts. Il se disait, il voulait croire, que ce n'était pas possible, qu'il s'était trompé, qu'il existe parfois des ressemblances qu'on ne peut pas expliquer. Enfin, il s'est un peu baissé pour voir le vieil homme de tout près. Entre les paupières mal fermées, il a aperçu un œil éteint qui l'a brûlé comme du feu. Puis il est passé de l'autre côté du lit. L'autre corps était là, et ses cheveux blancs cachaient une partie de son visage. Julien a passé les doigts sous les bandes de cheveux, et il a levé la tête. Il la regardait en la tenant au bout de son bras raidi. De l'autre main, il s'éclairait avec la torche. Des gouttes coulaient du matelas et tombaient une à une sur le plancher.

À la fin du jour, il s'est présenté devant sa femme. D'une voix qui n'était pas la sienne, il lui a donné des ordres. D'abord, elle ne devait pas lui répondre, ni s'approcher de lui, ni même le regarder. Ensuite, elle devait suivre tous ses ordres, sinon elle serait damnée. Ces ordres ne pouvaient pas changer.

Les funérailles seraient faites selon les instructions qu'il avait laissées par écrit, sur un prie-Dieu, dans la chambre des morts. Il lui laissait son palais, ses vassaux et tous ses biens. Il ne gardait même pas les vêtements qu'il portait, ni ses sandales, qu'on trouverait en haut de l'escalier.

Elle avait obéi à la volonté de Dieu en causant son crime. Elle devait prier pour son âme, puisque désormais il n'existait plus.

On a enterré les morts avec magnificence, dans l'église d'un monastère, à trois jours de voyage du château. Un moine, la cagoule baissée sur le visage, a suivi le cortège. Il marchait loin de tous les autres, et personne n'osait lui parler.

Pendant la messe, il est resté allongé sur le ventre, au milieu du portail. Il avait les bras en croix et le front dans la poussière.

Après l'enterrement, on l'a vu prendre le chemin qui menait aux montagnes. Il s'est retourné plusieurs fois, et il a fini par disparaître.

### Glossaire

- **la vermine**: les poux, les puces et les autres petites bêtes qui vivent sur les gens sales.
- **le feu grégeois**: feu de guerre qui brûlait même sur l'eau.
- **la cuirasse**: partie de l'armure qui protège la poitrine et le dos.
- **la résine**: liquide collant qui sort des arbres et qui brûle bien.
- **les templiers**: moines-soldats chrétiens du Moyen Âge.
- **le suréna**: grand chef de guerre chez les Parthes.
- **le négud**: titre du roi d'Abyssinie.
- **les écailles**: petites plaques dures qui couvrent la peau des poissons.
- **les Nègres**: ancien mot pour parler des personnes noires ; aujourd'hui, ce mot est une insulte.
- **l'hippopotame**: très gros animal d'Afrique qui vit dans les fleuves.
- **la guivre**: serpent monstrueux des légendes.
- **la concubine**: femme qui vit avec un homme sans être mariée avec lui.
- **le calife**: chef musulman.
- **les infidèles**: ici, les gens qui ne sont pas chrétiens.
- **la tunique**: vêtement long et léger.
- **ébloui**: ici, si charmé qu'on ne voit plus rien d'autre.
- **le promontoire**: haute pointe de terre qui avance dans la mer.
- **les incrustations**: petits morceaux de pierre ou de métal brillants posés dans un mur.
- **la pourpre**: tissu rouge foncé, porté par les rois et les princes.
- **les hermines**: petits animaux blancs à la fourrure précieuse.
- **la litière**: sorte de lit ou de siège, porté par des hommes ou des animaux.
- **le carquois**: étui pour porter les flèches.
- **le page**: jeune garçon noble au service d'un seigneur ou d'une dame.
- **le blason**: dessin qui sert de signe à une famille noble.
- **le candélabre**: grand chandelier à plusieurs branches.
- **les hyènes**: animaux sauvages qui mangent les cadavres.
- **les fanons**: la peau qui pend sous le cou du taureau.
- **la fouine**: petit animal sauvage au corps long et mince.
- **la panthère**: grand chat sauvage et dangereux.
- **le frêne**: grand arbre des forêts.
- **le choucas**: oiseau noir, comme une petite corneille.
- **les porcs-épics**: animaux couverts de longues pointes.
- **les chacals**: animaux sauvages qui ressemblent à des chiens.
- **les chaumes**: ce qui reste des tiges de blé dans un champ après la récolte.
- **les sandales**: chaussures légères, faites d'une semelle et de lanières.
- **la crédence**: meuble où l'on pose la vaisselle.
- **le râle**: bruit de la respiration d'un mourant.
- **le bramement**: le cri du cerf.
- **l'alcôve**: coin de la chambre où se trouve le lit.
- **damnée**: condamnée par Dieu à l'enfer.

## La Légende de saint Julien l'Hospitalier – III

Il est parti, et il a mendié pour vivre à travers le monde.

Sur les routes, il tendait la main aux cavaliers. En se mettant à genoux, il s'approchait des paysans qui coupaient le blé. Ou bien il restait immobile devant la barrière des cours de ferme. Son visage était si triste qu'on ne lui refusait jamais l'aumône.

Par humilité, il racontait son histoire. Alors tout le monde s'enfuyait en faisant des signes de croix. Dans les villages où il était déjà passé, on le reconnaissait tout de suite. On fermait les portes, on lui criait des menaces, on lui jetait des pierres. Les plus généreux posaient un bol sur le bord de leur fenêtre. Puis ils fermaient le volet pour ne pas le voir.

On le repoussait de partout, alors il a évité les hommes. Il s'est nourri de racines, de plantes, de fruits tombés, et de coquillages qu'il cherchait le long des plages.

Quelquefois, au tournant d'une colline, il voyait en bas une foule de toits serrés les uns contre les autres. Il y avait des clochers de pierre, des ponts, des tours, des rues noires qui se croisaient. De là montait jusqu'à lui un bruit sourd et continuel.

Il avait besoin de se mêler à la vie des autres, et cela le faisait descendre dans la ville. Mais l'air bestial des visages, le bruit des métiers et l'indifférence des conversations rendaient son cœur froid comme la glace. Les jours de fête, dès l'aurore, la grosse cloche des cathédrales mettait tout le peuple en joie. Alors il regardait les habitants sortir de leurs maisons. Il regardait les danses sur les places et les fontaines de cervoise aux carrefours. Il regardait les tentures de damas devant les maisons des princes. Et le soir venu, par les fenêtres des rez-de-chaussée, il voyait les longues tables de famille. Des grands-parents y tenaient des petits enfants sur leurs genoux. Les sanglots l'étouffaient, et il retournait vers la campagne.

Il regardait avec des élans d'amour les jeunes chevaux dans les prés, les oiseaux dans leurs nids, les insectes sur les fleurs. Mais quand il approchait, tous couraient plus loin, se cachaient, pleins de peur, ou s'envolaient très vite.

Il a cherché les endroits déserts. Mais le vent apportait à son oreille comme des râles de mourants. Les larmes de la rosée tombaient par terre, et elles lui rappelaient d'autres gouttes, plus lourdes. Tous les soirs, le soleil étalait du sang dans les nuages. Et chaque nuit, en rêve, il commettait de nouveau son parricide.

Il s'est fait un cilice avec des pointes de fer. Il a monté à genoux toutes les collines qui avaient une chapelle à leur sommet. Mais la pensée sans pitié rendait sombre la splendeur des tabernacles. Elle le torturait à travers toutes les souffrances de sa pénitence.

Il ne se révoltait pas contre Dieu, qui lui avait fait commettre cet acte. Et pourtant, il était désespéré d'avoir pu le commettre.

Sa propre personne lui faisait tellement horreur qu'il voulait s'en délivrer. Alors il l'a exposée à des dangers. Il a sauvé des incendies des gens qui ne pouvaient pas bouger. Il a sauvé des enfants au fond des gouffres. Mais l'abîme le rejetait, et les flammes l'épargnaient.

Le temps n'a pas calmé sa souffrance. Elle devenait insupportable. Il a décidé de mourir.

Un jour, il se trouvait au bord d'une fontaine. Il s'est penché au-dessus pour juger de la profondeur de l'eau. Alors il a vu apparaître en face de lui un vieil homme très maigre, à la barbe blanche. Il avait l'air si malheureux que Julien n'a pas pu retenir ses larmes. L'autre pleurait aussi. Julien n'a pas reconnu sa propre image. Mais il se rappelait vaguement un visage qui ressemblait à celui-là. Il a poussé un cri : c'était son père ! Et il n'a plus pensé à se tuer.

Ainsi, il a parcouru beaucoup de pays, en portant le poids de son souvenir. Et il est arrivé près d'un fleuve très dangereux à traverser. Son courant était violent, et sur les rives s'étendait une grande étendue de boue. Depuis longtemps, personne n'avait plus le courage de le passer.

Une vieille barque, l'arrière enfoncé dans la boue, dressait sa proue au milieu des roseaux. En l'examinant, Julien a découvert une paire d'avirons. Alors l'idée lui est venue de passer sa vie au service des autres.

D'abord, il a construit sur la berge une sorte de chemin de pierres. Ce chemin permettrait de descendre jusqu'à l'eau profonde. Il se cassait les ongles à déplacer des pierres énormes. Il les appuyait contre son ventre pour les transporter. Il glissait dans la boue, il s'y enfonçait. Plusieurs fois, il a failli mourir.

Ensuite, il a réparé le bateau avec des morceaux de navires naufragés. Et il s'est fait une cahute avec de l'argile et des troncs d'arbres.

On a appris qu'on pouvait passer le fleuve, et les voyageurs sont venus. Ils l'appelaient de l'autre rive en agitant des drapeaux. Julien sautait vite dans sa barque. Elle était très lourde. Et on la chargeait encore de toutes sortes de bagages et de paquets. Il y avait aussi les bêtes de somme. Elles donnaient des coups de pied de peur, et elles prenaient encore plus de place. Julien ne demandait rien pour sa peine. Quelques-uns lui donnaient des restes de nourriture qu'ils sortaient de leur sac. D'autres lui donnaient des habits trop usés dont ils ne voulaient plus. Des brutes criaient des blasphèmes. Julien leur faisait des reproches avec douceur, et ils répondaient par des insultes. Lui se contentait de les bénir.

Une petite table, un tabouret, un lit de feuilles mortes et trois coupes d'argile : c'étaient tous ses meubles. Deux trous dans le mur servaient de fenêtres. D'un côté s'étendaient, à perte de vue, des plaines stériles. Ici et là, il y avait sur ces plaines des étangs pâles. Devant lui, le grand fleuve roulait ses vagues verdâtres. Au printemps, la terre humide sentait la pourriture. Puis un vent désordonné soulevait la poussière et la faisait tourner dans l'air. Elle entrait partout. Elle salissait l'eau, et elle craquait sous les dents. Un peu plus tard, il y avait des nuages de moustiques. Leur bruit et leurs piqûres ne s'arrêtaient ni le jour ni la nuit. Ensuite arrivaient des gelées atroces. Elles rendaient les choses dures comme de la pierre. Et elles donnaient un besoin fou de manger de la viande.

Des mois passaient sans que Julien voie personne. Souvent, il fermait les yeux. Il essayait de revenir dans sa jeunesse par la mémoire. Alors il voyait la cour d'un château. Il y avait des lévriers sur un perron et des valets dans la salle d'armes. Sous une treille de vigne, il y avait un adolescent aux cheveux blonds. Il était entre un vieil homme couvert de fourrures et une dame au grand hennin. Tout à coup, les deux cadavres étaient là. Julien se jetait à plat ventre sur son lit et il répétait en pleurant :

« Ah ! pauvre père ! pauvre mère ! pauvre mère ! »

Et il tombait dans un demi-sommeil où les visions de mort continuaient.

Une nuit, pendant qu'il dormait, il a cru entendre quelqu'un l'appeler. Il a tendu l'oreille, mais il n'a entendu que le grondement des vagues.

Mais la même voix a repris :

« Julien ! »

Elle venait de l'autre rive. Cela lui a paru extraordinaire, car le fleuve était très large.

Une troisième fois, on a appelé :

« Julien ! »

Et cette voix forte avait le son d'une cloche d'église.

Il a allumé sa lanterne et il est sorti de la cahute. Un ouragan furieux remplissait la nuit. L'obscurité était profonde. Ici et là, elle était déchirée par la blancheur des vagues qui bondissaient.

Après une minute d'hésitation, Julien a détaché la corde de la barque. Tout de suite, l'eau est devenue calme. La barque a glissé dessus, et elle a touché l'autre rive. Là, un homme attendait.

Il était enveloppé dans une toile en lambeaux. Son visage ressemblait à un masque de plâtre, et ses deux yeux étaient plus rouges que des charbons. Julien a approché la lanterne, et il a vu qu'une lèpre horrible le couvrait. Pourtant, il y avait dans son attitude comme une majesté de roi.

Dès qu'il est entré dans la barque, elle s'est enfoncée énormément, écrasée par son poids. Une secousse l'a remontée, et Julien s'est mis à ramer.

À chaque coup d'aviron, le choc des vagues soulevait l'avant de la barque. L'eau, plus noire que de l'encre, courait avec furie des deux côtés du bateau. Elle creusait des abîmes, elle faisait des montagnes. La barque sautait dessus, puis elle redescendait dans des trous profonds. Là, elle tournait sur elle-même, secouée par le vent.

Julien penchait son corps et il tendait les bras. Il appuyait fort sur ses pieds. Puis il se renversait en arrière en tordant sa taille, pour avoir plus de force. La grêle frappait ses mains. La pluie coulait dans son dos. La violence du vent l'étouffait. Il s'est arrêté. Alors le bateau a été emporté par le courant. Mais Julien a compris qu'il s'agissait d'une chose très importante. C'était un ordre, et il ne fallait pas désobéir. Il a repris ses avirons. Et le claquement des avirons sur le bois coupait le grand bruit de la tempête.

La petite lanterne brûlait devant lui. Des oiseaux volaient autour, et par moments, ils la cachaient. Mais il voyait toujours les yeux du Lépreux. Celui-ci se tenait debout à l'arrière, immobile comme une colonne.

Et cela a duré longtemps, très longtemps !

Quand ils sont arrivés dans la cahute, Julien a fermé la porte. Il a vu le Lépreux assis sur le tabouret. L'espèce de linceul qui le couvrait était tombé jusqu'à ses hanches. Ses épaules, sa poitrine et ses bras maigres disparaissaient sous des plaques de pustules couvertes d'écailles. D'énormes rides creusaient son front. Comme un squelette, il avait un trou à la place du nez. Ses lèvres bleuâtres soufflaient une haleine épaisse comme un brouillard, et qui donnait la nausée.

« J'ai faim ! » a-t-il dit.

Julien lui a donné ce qu'il avait : un vieux morceau de lard et les croûtes d'un pain noir.

Quand le Lépreux les a eu dévorés, la table, le bol et le manche du couteau portaient les mêmes taches que son corps.

Ensuite, il a dit :

« J'ai soif ! »

Julien est allé chercher sa cruche. Quand il l'a prise, il en est sorti un parfum qui a ouvert son cœur et ses narines. C'était du vin ! Quelle trouvaille ! Mais le Lépreux a tendu le bras, et il a vidé toute la cruche d'un seul coup.

Puis il a dit :

« J'ai froid ! »

Avec sa chandelle, Julien a allumé un paquet de fougères, au milieu de la cabane.

Le Lépreux est venu s'y chauffer. Il était accroupi sur ses talons. Il tremblait de tout son corps, et il devenait de plus en plus faible. Ses yeux ne brillaient plus, ses plaies coulaient. Et d'une voix presque éteinte, il a murmuré :

« Ton lit ! »

Julien l'a aidé doucement à s'y traîner. Il a même étendu sur lui, pour le couvrir, la toile de son bateau.

Le Lépreux gémissait. Les coins de sa bouche montraient ses dents. Un râle de plus en plus rapide secouait sa poitrine. Et à chaque fois qu'il respirait, son ventre se creusait jusqu'à la colonne vertébrale.

Puis il a fermé les paupières.

« C'est comme de la glace dans mes os ! Viens près de moi ! »

Et Julien a soulevé la toile. Il s'est couché sur les feuilles mortes, près de lui, côte à côte.

Le Lépreux a tourné la tête.

« Déshabille-toi, pour que j'aie la chaleur de ton corps ! »

Julien a enlevé ses vêtements. Puis, nu comme au jour de sa naissance, il s'est recouché dans le lit. Il sentait contre sa cuisse la peau du Lépreux. Elle était plus froide qu'un serpent et rude comme une lime.

Il essayait de l'encourager. Et l'autre répondait en haletant :

« Ah ! je vais mourir !... Rapproche-toi, réchauffe-moi ! Pas avec les mains ! non ! toute ta personne. »

Julien s'est étendu complètement sur lui, bouche contre bouche, poitrine contre poitrine.

Alors le Lépreux l'a serré dans ses bras. Tout à coup, ses yeux ont pris la clarté des étoiles. Ses cheveux se sont allongés comme les rayons du soleil. Le souffle de ses narines avait la douceur des roses. Un nuage d'encens s'est élevé du feu, et les vagues chantaient. Pendant ce temps, Julien était près de s'évanouir. Une abondance de délices, une joie plus qu'humaine descendait dans son âme comme une inondation. Et celui qui le serrait toujours dans ses bras grandissait, grandissait. Sa tête et ses pieds touchaient les deux murs de la cabane. Le toit s'est envolé, et le ciel s'est déployé. Et Julien est monté vers les espaces bleus, face à face avec Notre-Seigneur Jésus, qui l'emportait dans le ciel.

Et voilà l'histoire de saint Julien l'Hospitalier, à peu près comme on la trouve sur un vitrail d'église, dans mon pays.

### Glossaire

- **l'aumône**: argent ou nourriture qu'on donne aux pauvres.
- **les coquillages**: petits animaux de la mer qui vivent dans une coquille.
- **la cervoise**: sorte de bière, au Moyen Âge.
- **les râles**: bruits de la respiration d'un mourant.
- **le parricide**: le crime de tuer son père ou sa mère.
- **le cilice**: vêtement qui blesse la peau, porté par pénitence.
- **la pénitence**: souffrance qu'on s'impose pour se faire pardonner ses péchés.
- **les tabernacles**: petites armoires sur l'autel, où l'on garde les hosties.
- **se révoltait**: de se révolter : refuser d'obéir, se lever contre quelqu'un.
- **la proue**: l'avant d'un bateau.
- **les avirons**: les rames d'une barque.
- **la cahute**: petite cabane pauvre.
- **le blasphème**: parole qui insulte Dieu.
- **les piqûres**: petites blessures faites par un insecte.
- **les lévriers**: chiens de chasse minces et très rapides.
- **le perron**: escalier devant la porte d'une grande maison.
- **la treille**: vigne qui grimpe sur un support en bois et qui donne de l'ombre.
- **le hennin**: haut chapeau pointu des dames du Moyen Âge.
- **la lèpre / le Lépreux**: maladie qui détruit la peau ; le Lépreux est le malade de la lèpre.
- **le linceul**: tissu dans lequel on enveloppe un mort.
- **les pustules**: petits boutons pleins de pus sur la peau.
- **la cruche**: grand pot avec une anse, pour l'eau ou le vin.
- **les narines**: les deux trous du nez.
- **les fougères**: plantes vertes aux grandes feuilles découpées.
- **la lime**: outil de métal, très rude, qui sert à user le bois ou le fer.
- **l'encens**: résine qu'on brûle à l'église et qui sent bon.

## Hérodias – I

La citadelle de Machaerous était à l'est de la mer Morte, sur un pic de basalte en forme de cône. Quatre vallées profondes l'entouraient : deux sur les côtés, une en face, et la quatrième derrière. Des maisons se serraient contre le bas de la montagne. Un mur les entourait, et ce mur montait et descendait avec le terrain. Un chemin en zigzag, taillé dans le rocher, reliait la ville à la forteresse. Les murailles de la forteresse étaient hautes de cent vingt coudées. Elles avaient beaucoup d'angles et des créneaux sur le bord. Çà et là, il y avait des tours. Elles ressemblaient aux ornements d'une couronne de pierres, suspendue au-dessus de l'abîme.

À l'intérieur, il y avait un palais orné de portiques. Il était couvert d'une terrasse, fermée par une balustrade en bois de sycomore. Sur cette terrasse, on avait placé des mâts pour tendre un vélarium.

Un matin, avant le jour, le Tétrarque Hérode-Antipas est venu s'appuyer sur la balustrade, et il a regardé.

Juste sous lui, les montagnes commençaient à montrer leurs crêtes. Mais leur masse était encore dans l'ombre, jusqu'au fond des abîmes. Un brouillard flottait. Il s'est déchiré, et les contours de la mer Morte sont apparus. L'aube se levait derrière Machaerous et répandait une couleur rouge. Bientôt, elle a éclairé le sable de la plage, les collines et le désert. Plus loin, elle a éclairé toutes les montagnes de la Judée, avec leurs pentes grises et rugueuses. Au milieu, Engeddi traçait une barre noire. Hébron, plus au fond, avait la forme ronde d'un dôme. Esquol avait des grenadiers, Sorek des vignes, Karmel des champs de sésame. Et la tour Antonia, comme un cube énorme, dominait Jérusalem. Le Tétrarque a détourné les yeux pour regarder, à droite, les palmiers de Jéricho. Il a pensé aux autres villes de sa Galilée : Capharnaüm, Endor, Nazareth, Tibérias. Peut-être qu'il n'y reviendrait plus jamais. Pendant ce temps, le Jourdain coulait sur la plaine sèche. Elle était toute blanche et brillait comme une nappe de neige. Le lac, maintenant, semblait fait de lapis-lazuli. À sa pointe sud, du côté du Yémen, Antipas a reconnu ce qu'il avait peur de voir. Des tentes brunes étaient dispersées. Des hommes avec des lances allaient et venaient entre les chevaux. Des feux qui s'éteignaient brillaient au ras du sol, comme des étincelles.

C'étaient les troupes du roi des Arabes. Antipas avait répudié la fille de ce roi pour prendre Hérodias. Hérodias était alors mariée à l'un des frères d'Antipas, qui vivait en Italie et ne cherchait pas le pouvoir.

Antipas attendait l'aide des Romains. Mais Vitellius, le gouverneur de la Syrie, tardait à venir, et Antipas était rongé d'inquiétude.

Agrippa l'avait sans doute perdu auprès de l'Empereur ? Philippe, son troisième frère, qui régnait sur la Batanée, s'armait en secret. Les Juifs ne voulaient plus de ses habitudes d'idolâtre. Tous les autres ne voulaient plus de son pouvoir. Alors il hésitait entre deux projets : calmer les Arabes, ou faire une alliance avec les Parthes. Il avait trouvé un prétexte : son anniversaire. Pour le fêter, il avait invité beaucoup de monde à un grand repas de fête, ce jour même. Il y aurait les chefs de ses troupes, ceux qui géraient ses terres et les hommes importants de la Galilée.

Il a fouillé toutes les routes d'un regard perçant. Elles étaient vides. Des aigles volaient au-dessus de sa tête. Le long du rempart, les soldats dormaient contre les murs. Rien ne bougeait dans le château.

Tout à coup, une voix lointaine a fait pâlir le Tétrarque. Elle semblait sortir des profondeurs de la terre. Il s'est penché pour écouter, mais elle avait disparu. Elle a repris. Alors il a frappé dans ses mains et il a crié :

« Mannaëi ! Mannaëi ! »

Un homme est arrivé. Il était nu jusqu'à la ceinture, comme les masseurs des bains. Il était très grand, vieux et très maigre. Sur sa cuisse, il portait un grand couteau dans un étui de bronze. Ses cheveux étaient relevés par un peigne, et son front paraissait encore plus long. Ses yeux étaient pâles, comme endormis, mais ses dents brillaient. Ses orteils touchaient à peine le sol de pierre. Tout son corps avait la souplesse d'un singe, et son visage était immobile comme celui d'une momie.

« Où est-il ? » a demandé le Tétrarque.

Mannaëi a montré avec son pouce quelque chose derrière eux, et il a répondu :

« Là ! toujours ! »

« J'avais cru l'entendre ! » a dit Antipas.

Il a respiré profondément. Puis il a demandé des nouvelles de Iaokanann, le même que les Latins appellent saint Jean-Baptiste. Le mois dernier, par bonté, on avait laissé entrer deux hommes dans sa prison. Les avait-on revus ? Savait-on, depuis, ce qu'ils étaient venus faire ?

Mannaëi a répondu :

« Ils ont échangé avec lui des paroles mystérieuses, comme les voleurs, le soir, aux carrefours des routes. Ensuite ils sont partis vers la Haute Galilée. Ils ont annoncé qu'ils apporteraient une grande nouvelle. »

Antipas a baissé la tête. Puis il a dit, plein de terreur :

« Garde-le ! garde-le ! Et ne laisse entrer personne ! Ferme bien la porte ! Couvre la fosse ! Personne ne doit même deviner qu'il est vivant ! »

Mannaëi faisait déjà tout cela, sans en avoir reçu l'ordre. Car Iaokanann était juif, et Mannaëi détestait les Juifs, comme tous les Samaritains.

Les Samaritains avaient eu leur temple sur le mont Garizim. Moïse avait choisi ce lieu pour être le centre d'Israël. Mais ce temple n'existait plus depuis le roi Hyrcan. Et le temple de Jérusalem rendait les Samaritains furieux. Pour eux, c'était une insulte et une injustice permanente. Un jour, Mannaëi y était entré en cachette pour salir l'autel avec des os de morts. Ses compagnons, moins rapides que lui, avaient eu la tête coupée.

Il a aperçu le Temple, entre deux collines. Le soleil faisait briller ses murs de marbre blanc et les plaques d'or de son toit. On aurait dit une montagne de lumière, quelque chose de plus grand que l'homme. Le Temple écrasait tout de sa richesse et de son orgueil.

Alors Mannaëi a tendu les bras vers Sion. Il se tenait bien droit, le visage rejeté en arrière, les poings fermés. Et il a lancé un anathème contre le Temple, car il croyait que les mots avaient un vrai pouvoir.

Antipas écoutait, et il ne paraissait pas choqué.

Le Samaritain a dit encore :

« Par moments, il s'agite, il voudrait fuir, il espère qu'on va le libérer. D'autres fois, il a l'air tranquille d'une bête malade. Ou bien je le vois marcher dans l'obscurité, et il répète : “Qu'importe ? Pour qu'il grandisse, il faut que je diminue !” »

Antipas et Mannaëi se sont regardés. Mais le Tétrarque était fatigué de réfléchir.

Tout autour de lui, les montagnes ressemblaient à des étages de grandes vagues changées en pierre. Il y avait les gouffres noirs sur le flanc des falaises, l'immensité du ciel bleu, la lumière violente du jour, la profondeur des abîmes. Tout cela le troublait. Le spectacle du désert le remplissait de tristesse. Avec son sol bouleversé, le désert faisait penser à des amphithéâtres et à des palais écroulés. Le vent chaud apportait une odeur de soufre. C'était comme le souffle des villes maudites, enterrées plus bas que le rivage, sous les eaux lourdes. Ces marques d'une colère éternelle effrayaient son esprit. Il restait les deux coudes sur la balustrade, les yeux fixes, les tempes dans les mains. Quelqu'un l'a touché. Il s'est retourné. Hérodias était devant lui.

Une simarre de pourpre légère l'enveloppait jusqu'aux sandales. Elle était sortie de sa chambre très vite, et elle n'avait ni colliers ni boucles d'oreilles. Une tresse de ses cheveux noirs tombait sur un de ses bras. Le bout de la tresse s'enfonçait entre ses deux seins. Ses narines, trop relevées, tremblaient. La joie d'un triomphe éclairait son visage. Elle a secoué le Tétrarque, et elle a dit d'une voix forte :

« César nous aime ! Agrippa est en prison ! »

« Qui te l'a dit ? »

« Je le sais ! »

Elle a ajouté :

« C'est parce qu'il a souhaité l'empire à Caïus ! »

Agrippa vivait de l'argent qu'ils lui donnaient. Pourtant, il avait cherché à obtenir le titre de roi, et eux aussi voulaient ce titre, comme lui. Mais maintenant, ils n'avaient plus rien à craindre !

« Les prisons de Tibère s'ouvrent difficilement, et quelquefois, on n'est pas sûr d'y rester en vie ! »

Antipas l'a comprise. Elle était la sœur d'Agrippa, et pourtant son intention horrible lui a semblé juste. Ces meurtres venaient de la nature des choses. C'était le destin des familles royales. Dans la famille d'Hérode, on ne les comptait plus.

Puis elle lui a raconté tout ce qu'elle avait fait. Elle avait acheté des clients et découvert des lettres. Elle avait mis des espions à toutes les portes. Et elle avait réussi à séduire Eutychès, le dénonciateur.

« Rien ne me coûtait ! Pour toi, est-ce que je n'ai pas fait plus ?... J'ai abandonné ma fille ! »

Après son divorce, elle avait laissé cette enfant à Rome. Elle espérait bien avoir d'autres enfants avec le Tétrarque. Elle ne parlait jamais de sa fille. Il s'est demandé pourquoi elle montrait soudain tant de tendresse.

On avait déplié le vélarium, et on avait vite apporté de larges coussins près d'eux. Hérodias s'est laissée tomber dessus. Elle pleurait en lui tournant le dos. Puis elle s'est passé la main sur les paupières. Elle a dit qu'elle ne voulait plus y penser, qu'elle était heureuse. Et elle lui a rappelé leur passé, là-bas. Ils bavardaient dans l'atrium et se retrouvaient aux bains. Ils se promenaient le long de la voie Sacrée. Le soir, ils allaient dans les grandes villas. Ils écoutaient le murmure des fontaines, sous des arcs de fleurs, devant la campagne romaine. Elle le regardait comme autrefois. Elle se frottait contre sa poitrine, avec des gestes tendres. Il l'a repoussée. L'amour qu'elle essayait de réveiller était si loin, maintenant ! Et tous ses malheurs venaient de cet amour. Car depuis bientôt douze ans, la guerre continuait. Elle avait vieilli le Tétrarque. Ses épaules se courbaient dans une toge sombre, bordée de violet. Ses cheveux blancs se mêlaient à sa barbe. Le soleil passait à travers la toile et baignait de lumière son front triste. Le front d'Hérodias, lui aussi, avait des rides. Ils étaient face à face, et ils se regardaient d'un air sauvage.

Les chemins de la montagne ont commencé à se remplir de monde. Des bergers poussaient des bœufs avec un bâton pointu, des enfants tiraient des ânes, des valets d'écurie conduisaient des chevaux. Certains descendaient des hauteurs, au-delà de Machaerous, et disparaissaient derrière le château. D'autres montaient le ravin d'en face. Arrivés à la ville, ils déchargeaient leurs bagages dans les cours. C'étaient les fournisseurs du Tétrarque et des serviteurs. Ils arrivaient avant ses invités.

Mais au fond de la terrasse, à gauche, un Essénien est apparu. Il portait une robe blanche, il était pieds nus et il avait l'air calme et dur. Du côté droit, Mannaëi s'est précipité vers lui en levant son couteau. Hérodias lui a crié :

« Tue-le ! »

« Arrête ! » a dit le Tétrarque.

Mannaëi s'est arrêté net, et l'autre aussi.

Puis ils se sont retirés à reculons, chacun par un escalier différent, sans se quitter des yeux.

« Je le connais ! a dit Hérodias. Il s'appelle Phanuel. Il cherche à voir Iaokanann, puisque tu es assez aveugle pour le garder ! »

Antipas a répondu que Iaokanann pourrait être utile un jour. Ses attaques contre Jérusalem mettaient le reste des Juifs de leur côté.

« Non ! a-t-elle repris. Ils acceptent tous les maîtres, et ils ne sont pas capables de faire une patrie ! »

Cet homme agitait le peuple avec des espérances que l'on gardait depuis Néhémias. Pour elle, la meilleure politique était de le faire disparaître.

Selon le Tétrarque, rien ne pressait. Iaokanann, dangereux ! Allons donc ! Il faisait semblant d'en rire.

« Tais-toi ! »

Et elle a raconté encore une fois son humiliation. C'était un jour où elle allait vers Galaad, pour la récolte du baume.

« Des gens, au bord du fleuve, remettaient leurs vêtements. Sur une petite butte, à côté, un homme parlait. Il avait une peau de chameau autour des reins, et sa tête ressemblait à celle d'un lion. Dès qu'il m'a vue, il a craché sur moi toutes les malédictions des prophètes. Ses yeux lançaient des flammes. Sa voix rugissait. Il levait les bras, comme pour arracher le tonnerre. Impossible de fuir ! Les roues de mon char étaient à moitié dans le sable. Je m'éloignais lentement, je m'abritais sous mon manteau. J'étais glacée par ces injures, qui tombaient comme une pluie d'orage. »

Iaokanann l'empêchait de vivre. Quand on l'avait arrêté et attaché avec des cordes, les soldats avaient l'ordre de le poignarder s'il résistait. Mais il était resté doux. On avait mis des serpents dans sa prison. Les serpents étaient morts.

Tous ces pièges inutiles mettaient Hérodias en rage. D'ailleurs, pourquoi faisait-il la guerre contre elle ? Quel intérêt le poussait ? Ses discours, criés devant les foules, s'étaient répandus. Ils passaient de bouche en bouche. Elle les entendait partout, ils remplissaient l'air. Contre des armées, elle aurait été courageuse. Mais cette force était plus dangereuse que les épées, et on ne pouvait pas la saisir. Cela la laissait stupéfaite. Elle marchait sur la terrasse, toute pâle de colère. Elle ne trouvait pas de mots pour dire ce qui l'étouffait.

Elle pensait aussi que le Tétrarque allait peut-être écouter l'opinion des gens. Alors il déciderait peut-être de la répudier, et tout serait perdu ! Depuis son enfance, elle rêvait d'un grand empire. C'était pour l'atteindre qu'elle avait quitté son premier mari. C'était pour cela qu'elle s'était unie à celui-ci. Et il l'avait trompée, pensait-elle.

« J'ai trouvé un bon soutien, en entrant dans ta famille ! »

« Elle vaut bien la tienne ! » a dit simplement le Tétrarque.

Hérodias a senti bouillir dans ses veines le sang de ses ancêtres, des prêtres et des rois.

« Mais ton grand-père balayait le temple d'Ascalon ! Les autres étaient des bergers, des bandits, des conducteurs de caravanes. C'était une bande sauvage, qui payait un impôt à Juda depuis le roi David ! Tous mes ancêtres ont battu les tiens ! Le premier des Makkabi vous a chassés d'Hébron. Et Hyrcan vous a forcés à vous faire circoncire ! »

Elle avait pour lui le mépris d'une femme noble pour un homme du peuple, la haine de Jacob contre Édom. Elle lui a reproché son indifférence aux insultes. Elle lui a reproché sa faiblesse devant les Pharisiens, qui le trahissaient. Elle lui a reproché sa lâcheté devant le peuple, qui la détestait.

« Tu es comme lui, avoue-le ! Et tu regrettes la fille arabe qui danse autour des pierres. Reprends-la ! Va vivre avec elle, dans sa maison de toile ! Dévore son pain cuit sous la cendre ! Avale le lait caillé de ses brebis ! Embrasse ses joues bleues ! Et oublie-moi ! »

Le Tétrarque n'écoutait plus. Il regardait le toit plat d'une maison. Il y avait là une jeune fille, et une vieille femme qui tenait un parasol. Le manche du parasol était en roseau, et il était long comme la ligne d'un pêcheur. Au milieu du tapis, un grand panier de voyage restait ouvert. Des ceintures, des voiles, des bijoux d'or en pendentif en sortaient en désordre. De temps en temps, la jeune fille se penchait vers ces objets et les secouait en l'air. Elle était habillée comme les Romaines, avec une tunique plissée et un péplum à glands d'émeraude. Des rubans bleus tenaient ses cheveux. Ils étaient trop lourds, sans doute, car de temps en temps, elle y portait la main. L'ombre du parasol bougeait au-dessus d'elle et la cachait à moitié. Deux ou trois fois, Antipas a aperçu son cou délicat, le coin d'un œil, le coin d'une petite bouche. Mais il voyait toute sa taille, des hanches à la nuque. Elle se penchait, puis se redressait avec souplesse. Il guettait le retour de ce mouvement. Sa respiration devenait plus forte, et des flammes s'allumaient dans ses yeux. Hérodias l'observait.

Il a demandé :

« Qui est-ce ? »

Elle a répondu qu'elle n'en savait rien. Et elle s'en est allée, soudain calmée.

Sous les portiques, des Galiléens attendaient le Tétrarque. Il y avait le maître des écritures, le chef des pâturages et l'administrateur des salines. Il y avait aussi un Juif de Babylone, qui commandait ses cavaliers. Tous l'ont salué en l'acclamant. Puis il a disparu vers les chambres intérieures.

Phanuel a surgi au coin d'un couloir.

« Ah ! encore ? a dit Antipas. Tu viens pour Iaokanann, sans doute ? »

« Et pour toi ! J'ai à t'apprendre une chose très importante. »

Et, sans quitter Antipas, Phanuel est entré derrière lui dans une pièce sombre.

La lumière tombait par un grillage, qui courait tout le long du mur, sous le plafond. Les murs étaient peints couleur grenat, d'un rouge presque noir. Au fond, il y avait un lit d'ébène, avec des sangles en peau de bœuf. Au-dessus, un bouclier d'or brillait comme un soleil.

Antipas a traversé toute la salle, et il s'est couché sur le lit.

Phanuel était debout. Il a levé le bras, comme un homme inspiré par Dieu :

« Le Très-Haut envoie de temps en temps un de ses fils. Iaokanann en est un. Si tu le maltraites, tu seras puni. »

« C'est lui qui me persécute ! s'est écrié Antipas. Il a voulu de moi une chose impossible. Depuis ce temps-là, il me déchire. Et pourtant, je n'étais pas dur, au début ! Il a même envoyé de Machaerous des hommes qui mettent le désordre dans mes provinces. Malheur à sa vie ! Puisqu'il m'attaque, je me défends ! »

« Ses colères sont trop violentes, a répondu Phanuel. N'importe ! Il faut le libérer. »

« On ne relâche pas les bêtes furieuses ! » a dit le Tétrarque.

L'Essénien a répondu :

« Ne t'inquiète plus ! Il ira chez les Arabes, chez les Gaulois, chez les Scythes. Son œuvre doit s'étendre jusqu'au bout de la terre ! »

Antipas semblait perdu dans une vision.

« Sa puissance est forte !... Malgré moi, je l'aime ! »

« Alors, il sera libre ? »

Le Tétrarque a secoué la tête. Il avait peur d'Hérodias, de Mannaëi, et de l'inconnu.

Phanuel a essayé de le convaincre. Pour garantir ses projets, il a rappelé que les Esséniens obéissaient toujours aux rois. On respectait ces hommes pauvres. Les tortures ne pouvaient pas les faire céder. Ils étaient vêtus de lin, et ils lisaient l'avenir dans les étoiles.

Antipas s'est souvenu d'une phrase que Phanuel avait dite tout à l'heure.

« Quelle est cette chose que tu m'annonçais comme importante ? »

À ce moment, un nègre est arrivé. Son corps était blanc de poussière. Il respirait avec peine, et il n'a pu dire qu'un mot :

« Vitellius ! »

« Comment ? Il arrive ? »

« Je l'ai vu. Avant trois heures, il est ici ! »

Les rideaux des couloirs ont bougé, comme sous le vent. Un grand bruit a rempli le château. Des gens couraient, on traînait des meubles, de l'argenterie tombait par terre. Et du haut des tours, des buccins sonnaient pour appeler les esclaves dispersés.

### Glossaire

- **le basalte**: roche noire et dure qui vient d'un volcan.
- **la coudée**: ancienne mesure de longueur, environ un demi-mètre.
- **les créneaux**: ouvertures en haut d'un mur de château, pour se protéger et tirer.
- **l'abîme**: trou ou vide très profond.
- **le portique**: galerie couverte avec des colonnes.
- **la balustrade**: petite barrière au bord d'une terrasse.
- **le sycomore**: sorte d'arbre des pays chauds.
- **le vélarium**: grande toile tendue au-dessus d'un lieu pour faire de l'ombre.
- **le Tétrarque**: prince qui gouverne une partie d'un royaume.
- **le grenadier**: arbre qui donne des grenades, des fruits rouges.
- **le lapis-lazuli**: pierre d'un bleu profond.
- **répudier**: renvoyer sa femme, divorcer.
- **idolâtre**: qui adore des idoles, de faux dieux.
- **la fosse**: trou profond dans la terre, ici une prison.
- **l'anathème**: malédiction lancée contre quelqu'un.
- **la simarre**: longue robe large et légère.
- **le dénonciateur**: personne qui dénonce les autres aux chefs.
- **l'atrium**: grande salle au centre d'une maison romaine.
- **un Essénien**: Juif pauvre et pieux, vêtu de lin, qui vit à part.
- **le baume**: produit qui sent bon, tiré de certaines plantes.
- **le péplum**: sorte de manteau léger des femmes de l'Antiquité.
- **les salines**: lieux où l'on récolte le sel.
- **l'ébène**: bois noir et très dur.
- **un nègre**: ancien mot pour dire un homme noir ; aujourd'hui, ce mot est une insulte.
- **le buccin**: sorte de longue trompette.

## Hérodias – II

Les remparts étaient couverts de monde quand Vitellius est entré dans la cour. Il s'appuyait sur le bras de son interprète. Une grande litière rouge le suivait, décorée de plumes et de miroirs. Il portait la toge, le laticlave et les bottes d'un consul. Des licteurs l'entouraient.

Ils ont planté contre la porte leurs douze faisceaux : des baguettes liées par une bande de cuir, avec une hache au milieu. Alors, tout le monde a tremblé devant la majesté du peuple romain.

La litière, portée par huit hommes, s'est arrêtée. Il en est sorti un adolescent. Il avait le ventre gros, le visage couvert de boutons et des perles le long des doigts. On lui a offert une coupe pleine de vin et d'épices. Il l'a vidée, et il en a demandé une deuxième.

Le Tétrarque est tombé aux genoux du Proconsul. Il était désolé, disait-il, de ne pas avoir su plus tôt que le Proconsul lui ferait l'honneur de venir. Sinon, il aurait fait préparer sur les routes tout ce qu'il fallait pour les Vitellius. Ils descendaient de la déesse Vitellia. Une route, qui allait du Janicule jusqu'à la mer, portait encore leur nom. Dans la famille, on ne comptait plus les questeurs et les consuls. Quant à Lucius, qui était maintenant son invité, il fallait le remercier. Il avait vaincu les Clites. Il était aussi le père du jeune Aulus. Et Aulus semblait revenir chez lui, puisque l'Orient était la patrie des dieux. Antipas a dit tous ces compliments exagérés en latin. Vitellius les a acceptés sans montrer aucune émotion.

Il a répondu que le grand Hérode suffisait à la gloire d'une nation. Les Athéniens lui avaient confié la direction des jeux Olympiques. Il avait bâti des temples en l'honneur d'Auguste. Il avait été patient, habile, terrible, et toujours fidèle aux Césars.

Entre les colonnes, dont le haut était en bronze, on a vu Hérodias s'avancer avec un air d'impératrice. Elle était entourée de femmes et d'eunuques. Ils tenaient des plateaux d'argent doré, où brûlaient des parfums.

Le Proconsul a fait trois pas vers elle, et il l'a saluée d'un mouvement de tête.

« Quel bonheur ! » s'est-elle écriée. Désormais, Agrippa, l'ennemi de Tibère, ne pouvait plus faire de mal !

Vitellius ne savait rien de cet événement. Hérodias lui a paru dangereuse. Et comme Antipas jurait qu'il ferait tout pour l'Empereur, Vitellius a ajouté :

« Même en faisant du tort aux autres ? »

Vitellius avait obtenu des otages du roi des Parthes. Mais l'Empereur n'y pensait plus. Car Antipas était présent à la rencontre. Pour se faire bien voir, il avait tout de suite envoyé la nouvelle à l'Empereur. De là venaient une haine profonde, et les retards à envoyer de l'aide.

Le Tétrarque a bégayé. Mais Aulus a dit en riant :

« Calme-toi, je te protège ! »

Le Proconsul a fait semblant de ne pas avoir entendu. La fortune du père dépendait de la honte du fils. Aulus était comme une fleur née dans la boue de Caprée. Cette fleur rapportait au père des profits si importants qu'il l'entourait de soins. Mais il se méfiait d'elle, parce qu'elle était pleine de poison.

Un grand bruit s'est élevé sous la porte. On faisait entrer une file de mules blanches. Des hommes habillés en prêtres étaient montés dessus. C'étaient des Sadducéens et des Pharisiens. La même ambition les poussait à venir à Machaerous. Les premiers voulaient obtenir la sacrificature, et les autres voulaient la garder. Leurs visages étaient sombres, surtout ceux des Pharisiens, ennemis de Rome et du Tétrarque. Dans la foule, les pans de leur tunique les gênaient. Sur leur front, leur tiare penchait d'un côté et de l'autre, au-dessus de bandes de parchemin couvertes d'écritures.

Presque en même temps sont arrivés des soldats de l'avant-garde. Ils avaient mis leurs boucliers dans des sacs, pour les protéger de la poussière. Derrière eux venait Marcellus, le lieutenant du Proconsul, avec des publicains. Ceux-ci serraient sous leurs bras des tablettes de bois.

Antipas a présenté les hommes les plus importants de son entourage. Il y avait Tolmaï, Kanthera et Séhon. Il y avait Ammonius d'Alexandrie, qui lui achetait de l'asphalte, et Naâmann, le capitaine de ses vélites. Enfin, il y avait Iaçim le Babylonien.

Vitellius avait remarqué Mannaëi.

« Celui-là, qui est-ce donc ? »

Le Tétrarque lui a fait comprendre d'un geste que c'était le bourreau.

Puis il a présenté les Sadducéens.

Jonathas était un petit homme aux manières libres, qui parlait grec. Il a supplié le maître de leur faire l'honneur d'une visite à Jérusalem. Vitellius irait sans doute.

Éléazar avait le nez crochu et une longue barbe. Au nom des Pharisiens, il a demandé le manteau du grand prêtre. Les autorités civiles le gardaient dans la tour Antonia.

Ensuite, les Galiléens ont accusé Ponce-Pilate. Un fou cherchait les vases d'or de David dans une grotte, près de Samarie. À cette occasion, Pilate avait tué des habitants. Tous parlaient en même temps, et Mannaëi plus violemment que les autres. Vitellius a promis que les criminels seraient punis.

Des cris ont éclaté devant un portique. Les soldats y avaient suspendu leurs boucliers. On avait enlevé les sacs, et on voyait la figure de César sur les *umbo*. Pour les Juifs, c'était adorer de faux dieux. Antipas leur a fait un discours. Pendant ce temps, Vitellius s'étonnait de leur fureur. Il était assis entre les colonnes, sur un siège élevé. Tibère avait eu raison d'exiler quatre cents Juifs en Sardaigne. Mais chez eux, ils étaient forts. Alors il a ordonné de retirer les boucliers.

Alors, ils ont entouré le Proconsul. Ils lui demandaient de réparer des injustices, de leur donner des privilèges, des aumônes. Les vêtements se déchiraient, on s'écrasait. Pour faire de la place, des esclaves frappaient avec des bâtons, à droite et à gauche. Ceux qui étaient près de la porte sont descendus sur le sentier, d'autres le montaient. Puis ils ont reculé. Deux courants se croisaient dans cette masse d'hommes. Elle allait d'un côté à l'autre, serrée entre les murs.

Vitellius a demandé pourquoi il y avait tant de monde. Antipas lui a expliqué la raison : le grand repas de son anniversaire. Et il lui a montré plusieurs de ses serviteurs. Ils étaient penchés sur les créneaux et tiraient avec des cordes d'immenses paniers. Il y avait des viandes, des fruits, des légumes, des antilopes et des cigognes. Il y avait de grands poissons bleu ciel, des raisins, des pastèques, et des grenades empilées en pyramides. Aulus n'a pas pu résister. Il s'est précipité vers les cuisines. Il était emporté par cet appétit sans limite qui allait un jour étonner le monde.

En passant près d'une cave, il a aperçu des marmites qui ressemblaient à des cuirasses. Vitellius est venu les regarder. Puis il a exigé qu'on lui ouvre les salles souterraines de la forteresse.

Elles étaient taillées dans le roc, avec de hautes voûtes et des piliers de place en place. La première contenait de vieilles armures. La deuxième était pleine de piques, dont les pointes sortaient d'un bouquet de plumes. La troisième semblait couverte de tapis de roseaux, tant les flèches minces étaient serrées, bien droites, les unes à côté des autres. Des lames de cimeterres couvraient les murs de la quatrième. Au milieu de la cinquième, des rangées de casques, avec leurs crêtes, ressemblaient à un bataillon de serpents rouges. Dans la sixième, on ne voyait que des carquois. Dans la septième, il n'y avait que des cnémides, et dans la huitième, que des brassards. Dans les suivantes, il y avait des fourches, des crochets, des échelles, des cordes. Il y avait même des mâts pour les catapultes, et même des grelots pour la poitrine des dromadaires ! La montagne s'élargissait vers sa base, et elle était creusée à l'intérieur comme une ruche d'abeilles. Alors, sous ces salles, il y en avait d'autres, plus nombreuses et encore plus profondes.

Vitellius, Phinéas son interprète, et Sisenna, le chef des publicains, les parcouraient. Trois eunuques les éclairaient avec des torches.

Dans l'ombre, on distinguait des choses horribles inventées par les barbares. Il y avait des massues garnies de clous, des javelots qui mettaient du poison dans les blessures, des tenailles qui ressemblaient à des mâchoires de crocodiles. Enfin, le Tétrarque avait dans Machaerous des armes et des munitions pour quarante mille hommes.

Il les avait rassemblées au cas où ses ennemis s'uniraient contre lui. Mais le Proconsul pouvait croire, ou dire, qu'elles devaient servir contre les Romains. Antipas cherchait des explications.

Elles n'étaient pas à lui. Beaucoup servaient à se défendre contre les bandits. D'ailleurs, il en fallait contre les Arabes. Ou bien, tout cela avait appartenu à son père. Et au lieu de marcher derrière le Proconsul, il marchait devant lui, à pas rapides. Puis il s'est placé contre le mur. Il le cachait avec sa toge, les deux coudes écartés. Mais le haut d'une porte dépassait au-dessus de sa tête. Vitellius l'a remarquée, et il a voulu savoir ce qu'elle cachait.

Seul le Babylonien pouvait l'ouvrir.

« Appelle le Babylonien ! »

On l'a attendu.

Son père était venu des bords de l'Euphrate pour se mettre au service du grand Hérode. Il avait amené cinq cents cavaliers pour défendre les frontières de l'est. Après le partage du royaume, Iaçim était resté chez Philippe. Maintenant, il servait Antipas.

Il est arrivé, un arc sur l'épaule, un fouet à la main. Des cordons de toutes les couleurs serraient fort ses jambes tordues. Ses gros bras sortaient d'une tunique sans manches. Un bonnet de fourrure faisait de l'ombre sur son visage, et sa barbe était frisée en anneaux.

D'abord, il a eu l'air de ne pas comprendre l'interprète. Mais Vitellius a lancé un coup d'œil à Antipas, et Antipas a tout de suite répété l'ordre. Alors Iaçim a posé ses deux mains contre la porte. Elle a glissé dans le mur.

Un souffle d'air chaud est sorti de l'obscurité. Un passage descendait en tournant. Ils l'ont pris, et ils sont arrivés à l'entrée d'une grotte, plus grande que les autres souterrains.

Au fond, une arcade s'ouvrait sur le précipice, qui défendait la citadelle de ce côté-là. Un chèvrefeuille s'accrochait à la voûte, et ses fleurs retombaient en pleine lumière. Au ras du sol, un filet d'eau murmurait.

Il y avait là des chevaux blancs, une centaine peut-être. Ils mangeaient de l'orge sur une planche, à la hauteur de leur bouche. Ils avaient tous la crinière peinte en bleu. Leurs sabots étaient dans des sortes de moufles en fibres tressées. Entre leurs oreilles, les poils gonflaient par-dessus la courroie du front, comme une perruque. Avec leur queue très longue, ils se battaient doucement les pattes arrière. Le Proconsul est resté muet d'admiration.

C'étaient des bêtes merveilleuses, souples comme des serpents, légères comme des oiseaux. Elles partaient aussi vite que la flèche du cavalier. Elles renversaient les hommes en les mordant au ventre. Elles savaient sortir des rochers difficiles et sauter par-dessus des abîmes. Elles pouvaient galoper comme des folles dans les plaines pendant une journée entière. Un seul mot les arrêtait. Dès que Iaçim est entré, elles sont venues vers lui, comme des moutons quand le berger arrive. Elles tendaient le cou, et elles le regardaient avec inquiétude, avec leurs yeux d'enfant. Par habitude, il a poussé du fond de sa gorge un cri rauque, qui les a rendues joyeuses. Elles se dressaient sur leurs pattes arrière, affamées d'espace, et elles demandaient à courir.

Antipas avait peur que Vitellius les prenne. Alors il les avait enfermées dans cet endroit, prévu pour les animaux en cas de siège.

« L'écurie est mauvaise, a dit le Proconsul, et tu risques de les perdre ! Fais l'inventaire, Sisenna ! »

Le publicain a pris une tablette à sa ceinture. Il a compté les chevaux et il les a inscrits.

Les agents des compagnies d'impôts payaient les gouverneurs pour qu'ils les laissent piller les provinces. Celui-là reniflait partout, avec sa mâchoire de fouine et ses paupières qui clignaient.

Enfin, on est remonté dans la cour.

Çà et là, au milieu des pavés, des plaques rondes de bronze couvraient les citernes. Sisenna en a remarqué une, plus grande que les autres. Sous les talons, elle ne résonnait pas comme elles. Il les a toutes frappées, l'une après l'autre. Puis il a hurlé en tapant des pieds :

« Je l'ai ! je l'ai ! C'est ici le trésor d'Hérode ! »

Chercher les trésors d'Hérode, c'était une folie des Romains.

Le Tétrarque a juré que ces trésors n'existaient pas.

Pourtant, qu'y avait-il là-dessous ?

« Rien ! Un homme, un prisonnier. »

« Montre-le ! » a dit Vitellius.

Le Tétrarque n'a pas obéi : les Juifs auraient connu son secret. Il n'avait pas envie d'ouvrir la plaque, et cela rendait Vitellius impatient.

« Enfoncez-la ! » a-t-il crié aux licteurs.

Mannaëi avait deviné ce qu'ils faisaient. En voyant une hache, il a cru qu'on allait couper la tête de Iaokanann. Au premier coup sur la plaque, il a arrêté le licteur. Il a glissé une sorte de crochet entre la plaque et les pavés. Puis il a raidi ses longs bras maigres, et il l'a soulevée doucement. Elle est tombée sur le côté. Tous ont admiré la force de ce vieil homme. Sous le couvercle, doublé de bois, il y avait une trappe de la même taille. D'un coup de poing, elle s'est repliée en deux panneaux. Alors on a vu un trou, une fosse énorme. Un escalier sans rampe tournait autour. Ceux qui se sont penchés sur le bord ont aperçu au fond quelque chose de vague et d'effrayant.

Un être humain était couché par terre. Ses longs cheveux se mêlaient aux poils de bête qui couvraient son dos. Il s'est levé. Son front touchait une grille, fixée à plat dans la pierre. De temps en temps, il disparaissait dans les profondeurs de son trou.

Le soleil faisait briller la pointe des tiares et la poignée des épées. Il chauffait très fort les dalles. Des colombes s'envolaient du haut des murs et tournaient au-dessus de la cour. C'était l'heure où, d'habitude, Mannaëi leur jetait du grain. Il se tenait accroupi devant le Tétrarque, qui était debout près de Vitellius. Les Galiléens, les prêtres et les soldats formaient un cercle derrière eux. Tous se taisaient. Ils attendaient avec angoisse ce qui allait arriver.

D'abord, il y a eu un grand soupir, poussé d'une voix profonde, comme sortie d'une caverne.

Hérodias l'a entendu à l'autre bout du palais. Elle était attirée malgré elle. Elle a traversé la foule. Et elle écoutait, une main sur l'épaule de Mannaëi, le corps penché en avant.

La voix s'est élevée :

« Malheur à vous, Pharisiens et Sadducéens, race de vipères, outres gonflées, cymbales bruyantes ! »

On avait reconnu Iaokanann. Son nom passait de bouche en bouche. D'autres gens sont accourus.

« Malheur à toi, ô peuple ! Malheur aux traîtres de Juda, aux ivrognes d'Éphraïm ! Malheur à ceux qui habitent la vallée riche, et que les vapeurs du vin font tituber !

« Qu'ils disparaissent comme l'eau qui s'écoule, comme la limace qui fond en marchant, comme l'enfant mort-né d'une femme, qui ne voit pas le soleil.

« Moab, il faudra te cacher dans les cyprès comme les moineaux, dans les cavernes comme les gerboises. Les portes des forteresses seront brisées plus vite que des coquilles de noix. Les murs s'écrouleront, les villes brûleront. Et le fléau de l'Éternel ne s'arrêtera pas. Il retournera vos membres dans votre sang, comme la laine dans la cuve d'un teinturier. Il vous déchirera comme une herse neuve. Il répandra sur les montagnes tous les morceaux de votre chair ! »

De quel conquérant parlait-il ? Était-ce de Vitellius ? Seuls les Romains pouvaient causer une telle destruction. Des plaintes s'échappaient :

« Assez ! assez ! Qu'il finisse ! »

Il a continué, plus fort :

« Près du cadavre de leurs mères, les petits enfants se traîneront dans les cendres. On ira, la nuit, chercher son pain dans les ruines, au hasard des épées. Les chacals se disputeront des os sur les places, où les vieillards bavardaient le soir. Tes vierges avaleront leurs larmes et joueront de la cithare dans les grands repas de l'étranger. Et tes fils les plus braves courberont le dos, écorché par des charges trop lourdes ! »

Le peuple revoyait les jours de son exil, toutes les catastrophes de son histoire. C'étaient les paroles des anciens prophètes. Iaokanann les lançait l'une après l'autre, comme de grands coups.

Mais la voix est devenue douce, harmonieuse, chantante. Il annonçait la libération et des splendeurs dans le ciel. Il annonçait le nouveau-né qui met son bras dans la caverne du dragon. Il annonçait l'or à la place de l'argile, et le désert qui fleurit comme une rose.

« Ce qui vaut maintenant soixante kiccars ne coûtera pas une obole. Des fontaines de lait jailliront des rochers. On s'endormira dans les pressoirs, le ventre plein ! Quand viendras-tu, toi que j'espère ? D'avance, tous les peuples se mettent à genoux, et ton pouvoir sera éternel, Fils de David ! »

Le Tétrarque s'est rejeté en arrière. L'existence d'un Fils de David l'insultait comme une menace.

Iaokanann l'a attaqué parce qu'il se faisait roi :

« Il n'y a pas d'autre roi que l'Éternel ! »

Et il l'a attaqué pour ses jardins, pour ses statues, pour ses meubles d'ivoire, comme Achab, le roi sans Dieu !

Antipas a cassé la cordelette du sceau qui pendait sur sa poitrine. Il l'a jeté dans la fosse, en ordonnant à Iaokanann de se taire.

La voix a répondu :

« Je crierai comme un ours, comme un âne sauvage, comme une femme qui accouche !

« La punition est déjà dans ton inceste. Dieu te frappe de la stérilité du mulet ! »

Et des rires se sont élevés, pareils au bruit des vagues.

Vitellius s'obstinait à rester. L'interprète, d'un ton sans émotion, répétait dans la langue des Romains toutes les injures que Iaokanann rugissait dans la sienne. Le Tétrarque et Hérodias étaient obligés de les entendre deux fois. Lui respirait avec peine. Elle, la bouche ouverte, regardait le fond du puits.

L'homme effrayant a renversé la tête en arrière. Il a saisi les barreaux, et il y a collé son visage. Ce visage ressemblait à une broussaille, où brillaient deux charbons.

« Ah ! c'est toi, Iézabel !

« Tu as pris son cœur avec le craquement de ta chaussure. Tu hennissais comme une jument. Tu as dressé ton lit sur les montagnes, pour faire tes sacrifices !

« Le Seigneur arrachera tes boucles d'oreilles et tes robes de pourpre. Il arrachera tes voiles de lin, les anneaux de tes bras, les bagues de tes pieds. Il arrachera les petits croissants d'or qui tremblent sur ton front, tes miroirs d'argent, tes éventails en plumes d'autruche. Il arrachera les patins de nacre qui te rendent plus grande, l'orgueil de tes diamants, le parfum de tes cheveux. Il arrachera la peinture de tes ongles, toutes les ruses de ta mollesse. Et on manquera de cailloux pour lapider l'adultère ! »

Elle a cherché du regard quelqu'un pour la défendre. Les Pharisiens baissaient les yeux, avec hypocrisie. Les Sadducéens tournaient la tête, car ils avaient peur d'offenser le Proconsul. Antipas semblait mourir.

La voix grossissait, s'étendait. Elle roulait comme un tonnerre qui déchire le ciel. L'écho de la montagne la répétait, et elle frappait Machaerous de coups multipliés.

« Couche-toi dans la poussière, fille de Babylone ! Fais moudre la farine ! Enlève ta ceinture, détache ton soulier, relève ta robe, traverse les fleuves ! Ta honte sera découverte, ton déshonneur sera vu ! Tes sanglots te briseront les dents ! L'Éternel déteste la puanteur de tes crimes ! Maudite ! maudite ! Crève comme une chienne ! »

La trappe s'est fermée, et le couvercle est retombé. Mannaëi voulait étrangler Iaokanann.

Hérodias a disparu. Les Pharisiens étaient scandalisés. Antipas, au milieu d'eux, se justifiait.

« Bien sûr, a repris Éléazar, il faut épouser la femme de son frère. Mais Hérodias n'était pas veuve. Et de plus, elle avait un enfant. C'est cela qui était une horreur. »

« Erreur ! erreur ! a répondu le Sadducéen Jonathas. La Loi condamne ces mariages, mais elle ne les interdit pas absolument. »

« N'importe ! disait Antipas. On est bien injuste avec moi ! Car enfin, Absalom a couché avec les femmes de son père, Juda avec sa belle-fille, Ammon avec sa sœur, Lot avec ses filles. »

Aulus venait de dormir, et il est revenu à ce moment-là. Quand on lui a expliqué l'affaire, il a donné raison au Tétrarque. On ne devait pas se gêner pour de pareilles bêtises. Et il riait beaucoup des reproches des prêtres et de la fureur de Iaokanann.

Hérodias, au milieu des marches du perron, s'est retournée vers lui.

« Tu as tort, mon maître ! Il ordonne au peuple de refuser de payer l'impôt. »

« Est-ce vrai ? » a demandé tout de suite le publicain.

Presque tout le monde a répondu oui. Le Tétrarque confirmait.

Vitellius a pensé que le prisonnier pouvait s'enfuir. Et la conduite d'Antipas lui paraissait douteuse. Alors il a placé des sentinelles aux portes, le long des murs et dans la cour.

Ensuite, il est allé vers son appartement. Les délégations des prêtres l'ont accompagné.

Personne ne parlait de la sacrificature, mais chaque groupe exposait ses plaintes.

Tous le harcelaient. Il les a renvoyés.

Jonathas quittait Vitellius, quand il a aperçu Antipas dans un créneau. Antipas parlait avec un homme aux longs cheveux, en robe blanche : un Essénien. Et Jonathas a regretté de l'avoir soutenu.

Une pensée avait consolé le Tétrarque. Iaokanann ne dépendait plus de lui : les Romains s'en occupaient. Quel soulagement ! À ce moment, Phanuel se promenait sur le chemin de ronde.

Antipas l'a appelé, et il lui a montré les soldats :

« Ils sont les plus forts ! Je ne peux pas le libérer ! Ce n'est pas ma faute ! »

La cour était vide. Les esclaves se reposaient. Le ciel était rouge, et l'horizon semblait en feu. Sur ce fond, les plus petits objets dressés se détachaient en noir. Antipas a distingué les salines, à l'autre bout de la mer Morte. Il ne voyait plus les tentes des Arabes. Ils étaient sans doute partis ? La lune se levait. Un grand calme descendait dans son cœur.

Phanuel, accablé, restait le menton sur la poitrine. Enfin, il a révélé ce qu'il avait à dire.

Depuis le début du mois, il étudiait le ciel avant l'aube, quand la constellation de Persée était tout en haut du ciel. Agalah se montrait à peine, Algol brillait moins, Mira-Coeti avait disparu. Il en concluait qu'un homme important allait mourir, cette nuit même, dans Machaerous.

Lequel ? Vitellius était trop bien gardé. On n'exécuterait pas Iaokanann. « C'est donc moi ! » a pensé le Tétrarque.

Peut-être que les Arabes allaient revenir ? Le Proconsul allait découvrir ses relations avec les Parthes ! Des sicaires de Jérusalem accompagnaient les prêtres. Ils cachaient des poignards sous leurs vêtements. Et le Tétrarque ne doutait pas de la science de Phanuel.

Il a eu l'idée de demander de l'aide à Hérodias. Pourtant, il la haïssait. Mais elle lui donnerait du courage. Autrefois, elle l'avait comme ensorcelé, et tous les liens de ce charme n'étaient pas encore rompus.

Quand il est entré dans sa chambre, de la cannelle fumait dans un bassin de porphyre. Des poudres, des crèmes, des tissus pareils à des nuages, des broderies plus légères que des plumes étaient éparpillés partout.

Il ne lui a pas parlé de la prédiction de Phanuel, ni de sa peur des Juifs et des Arabes. Elle l'aurait accusé d'être lâche. Il a parlé seulement des Romains. Vitellius ne lui avait rien dit de ses projets militaires. Antipas le croyait ami de Caïus, chez qui allait souvent Agrippa. Lui-même serait envoyé en exil, ou peut-être qu'on l'égorgerait.

Hérodias, avec une indulgence pleine de mépris, a essayé de le rassurer. Enfin, elle a sorti d'un petit coffre une médaille étrange, ornée du profil de Tibère. Cette médaille suffisait à faire pâlir les licteurs et à faire disparaître les accusations.

Antipas, plein de reconnaissance, lui a demandé comment elle l'avait obtenue.

« On me l'a donnée », a-t-elle répondu.

En face, sous un rideau, un bras nu s'est avancé. C'était un bras jeune, charmant, comme sculpté dans l'ivoire par Polyclète. D'une manière un peu maladroite, mais gracieuse, il bougeait dans l'air. Il cherchait à attraper une tunique oubliée sur un tabouret, près du mur.

Une vieille femme la lui a passée doucement, en écartant le rideau.

Le Tétrarque a eu un souvenir, mais il ne pouvait pas le préciser.

« Cette esclave est-elle à toi ? »

« Que t'importe ? » a répondu Hérodias.

### Glossaire

- **le Proconsul**: gouverneur romain d'une province.
- **la litière**: sorte de lit couvert, porté par des hommes, pour voyager.
- **la toge**: long vêtement large des Romains, porté enroulé autour du corps.
- **le laticlave**: large bande de pourpre sur la toge des grands personnages romains.
- **les licteurs**: gardes romains qui marchent devant un haut magistrat.
- **les faisceaux**: baguettes liées autour d'une hache, signe du pouvoir romain.
- **le questeur**: haut fonctionnaire romain chargé de l'argent public.
- **un eunuque**: homme castré, serviteur dans les palais d'Orient.
- **le publicain**: homme qui collecte les impôts pour Rome.
- **la mule**: animal né d'un âne et d'une jument.
- **la sacrificature**: la fonction de grand prêtre.
- **la tiare**: haute coiffure des prêtres.
- **le parchemin**: peau d'animal préparée pour écrire dessus.
- **Caprée**: l'île de Capri, où vivait l'empereur Tibère.
- **l'asphalte**: matière noire et collante qui sort de la terre.
- **les vélites**: soldats armés légèrement.
- **l'umbo**: partie ronde et bombée au centre d'un bouclier.
- **les créneaux**: ouvertures en haut d'un mur de château, pour se protéger et tirer.
- **la cuirasse**: protection de métal pour la poitrine d'un soldat.
- **le cimeterre**: sabre à lame courbe.
- **le carquois**: étui où l'on met les flèches.
- **les cnémides**: protections de métal pour le bas des jambes.
- **les brassards**: protections de métal pour les bras.
- **le mât**: long poteau de bois dressé.
- **la catapulte**: ancienne machine de guerre qui lance de grosses pierres.
- **le grelot**: petite boule de métal qui sonne quand elle bouge.
- **le dromadaire**: chameau qui n'a qu'une bosse.
- **le chèvrefeuille**: plante grimpante aux fleurs qui sentent bon.
- **la fouine**: petit animal sauvage au museau pointu.
- **la citerne**: grand réservoir d'eau sous la terre.
- **l'outre**: sac en peau pour garder un liquide.
- **la gerboise**: petit animal du désert qui saute.
- **la herse**: outil de ferme avec des pointes, tiré sur la terre.
- **la cithare**: ancien instrument de musique à cordes.
- **le kiccar**: ancienne monnaie de grande valeur.
- **l'obole**: petite pièce de très peu de valeur.
- **le pressoir**: machine pour écraser les raisins et faire le vin.
- **l'inceste**: union interdite entre personnes de la même famille.
- **la nacre**: matière brillante à l'intérieur de certains coquillages.
- **lapider**: tuer quelqu'un en lui jetant des pierres.
- **le chemin de ronde**: passage en haut des remparts, pour les gardes.
- **les sicaires**: tueurs armés de poignards.
- **le porphyre**: belle pierre dure, souvent rouge.

## Hérodias – III

La salle du grand repas était pleine d'invités.

Elle avait trois nefs, comme une basilique. Des colonnes en bois d'algumim les séparaient. Le haut des colonnes était en bronze, couvert de sculptures. Deux galeries, percées de nombreuses ouvertures, s'appuyaient sur ces colonnes. Une troisième galerie, en fine dentelle d'or, formait une courbe au fond. Elle était en face d'une arche énorme, qui s'ouvrait à l'autre bout de la salle.

Des candélabres brûlaient sur les tables, rangées sur toute la longueur de la salle. Ils faisaient des buissons de feu sur les tables. Autour, il y avait des coupes de terre peinte et des plats de cuivre, des cubes de neige, des tas de raisin. Mais ces lumières rouges se perdaient peu à peu, car le plafond était très haut. Et des points lumineux brillaient, comme des étoiles qu'on voit la nuit à travers des branches. Par l'ouverture de la grande fenêtre, on voyait des torches sur les terrasses des maisons. Car Antipas recevait ses amis, son peuple, et tous ceux qui étaient venus.

Des esclaves, rapides comme des chiens, passaient avec des plateaux. Ils avaient aux pieds des sandales de feutre.

La table du Proconsul se trouvait sous la tribune dorée, sur une estrade en planches de sycomore. Des tapis de Babylone l'entouraient et formaient une sorte de pavillon.

Il y avait trois lits d'ivoire, un en face et deux sur les côtés. Vitellius, son fils et Antipas y étaient allongés. Le Proconsul était près de la porte, à gauche, Aulus à droite, et le Tétrarque au milieu.

Antipas portait un lourd manteau noir. On ne voyait plus le tissu, sous les décorations de couleur cousues dessus. Il avait du maquillage sur les joues, la barbe en éventail, et de la poudre bleu azur dans les cheveux. Un diadème de pierres précieuses serrait ses cheveux. Vitellius gardait son baudrier de pourpre, qui passait en travers d'une toge de lin. Aulus avait fait attacher dans son dos les manches de sa robe de soie violette, avec des fils d'argent. Ses cheveux, roulés en grosses boucles, formaient des étages. Un collier de saphirs brillait sur sa poitrine, grasse et blanche comme celle d'une femme. Près de lui, assis sur une natte, les jambes croisées, se tenait un enfant très beau, qui souriait toujours. Aulus l'avait vu dans les cuisines, et il ne pouvait plus se passer de lui. Il avait du mal à retenir son nom chaldéen. Alors il l'appelait simplement « l'Asiatique ». De temps en temps, Aulus s'étalait sur le triclinium. Alors ses pieds nus dépassaient au-dessus de l'assemblée.

De ce côté-là, il y avait les prêtres et les officiers d'Antipas, des habitants de Jérusalem, et les hommes importants des villes grecques. Sous le Proconsul, il y avait Marcellus avec les publicains et des amis du Tétrarque. Il y avait aussi les notables de Kana, de Ptolémaïde et de Jéricho. Puis, tous mélangés, venaient des hommes des montagnes du Liban et les vieux soldats d'Hérode. Il y avait douze Thraces, un Gaulois, deux Germains et des chasseurs de gazelles. Il y avait aussi des bergers de l'Idumée, le sultan de Palmyre et des marins d'Éziongaber. Chacun avait devant lui une galette de pâte molle, pour se nettoyer les doigts. Et les bras s'allongeaient comme des cous de vautours pour prendre des olives, des pistaches, des amandes. Tous les visages étaient joyeux, sous des couronnes de fleurs.

Les Pharisiens avaient refusé ces couronnes, parce que c'était une indécence romaine. Ils ont tremblé quand on a répandu du galbanum et de l'encens sur les invités. Ce mélange était réservé au Temple.

Aulus s'en est frotté sous le bras. Et Antipas lui en a promis tout un chargement, avec trois grands paniers de ce vrai baume qui avait donné à Cléopâtre l'envie de posséder la Palestine.

Un capitaine de sa garnison de Tibériade venait d'arriver. Il s'était placé derrière Antipas pour lui parler d'événements extraordinaires. Mais l'attention du Tétrarque était partagée entre le Proconsul et ce qu'on disait aux tables voisines.

On y parlait de Iaokanann et des gens comme lui. Simon de Gittoï lavait les péchés avec du feu. Un certain Jésus...

« Le pire de tous ! s'est écrié Éléazar. Quel infâme bateleur ! »

Derrière le Tétrarque, un homme s'est levé. Il était pâle comme la bordure de sa chlamyde. Il est descendu de l'estrade, et il a interpellé les Pharisiens :

« Mensonge ! Jésus fait des miracles ! »

Antipas voulait en voir.

« Tu aurais dû l'amener ! Renseigne-nous ! »

Alors l'homme a raconté son histoire. Il s'appelait Jacob, et il avait une fille malade. Il était allé à Capharnaüm pour supplier le Maître de la guérir. Le Maître avait répondu : « Retourne chez toi, elle est guérie ! » Et Jacob l'avait trouvée sur le seuil de la maison. Elle s'était levée de son lit quand le cadran solaire du palais marquait la troisième heure. C'était l'instant même où Jacob s'approchait de Jésus.

Bien sûr, ont répondu les Pharisiens, il existait des pratiques, des herbes puissantes ! Ici même, à Machaerous, on trouvait quelquefois le baaras, qui protège de toutes les blessures. Mais guérir sans voir et sans toucher, c'était impossible. À moins que Jésus ne se serve des démons.

Et les amis d'Antipas, les hommes importants de la Galilée, ont répété en faisant oui de la tête :

« Les démons, évidemment. »

Jacob était debout entre leur table et celle des prêtres. Il se taisait, d'une manière à la fois fière et douce.

Ils lui ordonnaient de parler :

« Prouve son pouvoir ! »

Il a courbé les épaules. Puis il a dit à voix basse, lentement, comme s'il avait peur de lui-même :

« Vous ne savez donc pas que c'est le Messie ? »

Tous les prêtres se sont regardés. Vitellius a demandé ce que voulait dire ce mot. Son interprète a attendu une minute avant de répondre.

Les Juifs appelaient ainsi un libérateur. Il leur apporterait la jouissance de tous les biens, et le pouvoir sur tous les peuples. Certains disaient même qu'il y en aurait deux. Le premier serait vaincu par Gog et Magog, des démons du Nord. Mais le second détruirait le Prince du Mal. Et depuis des siècles, ils l'attendaient à chaque minute.

Les prêtres se sont consultés, puis Éléazar a pris la parole.

D'abord, le Messie serait un enfant de David, et non d'un charpentier. Il confirmerait la Loi. Or ce Nazaréen l'attaquait. Et voici un argument plus fort : avant le Messie, Élie devait venir.

Jacob a répondu :

« Mais il est venu, Élie ! »

« Élie ! Élie ! » a répété la foule, jusqu'à l'autre bout de la salle.

Dans leur imagination, tous voyaient un vieillard sous un vol de corbeaux. Ils voyaient la foudre qui allumait un autel, et des prêtres de faux dieux jetés dans les torrents. Et les femmes, dans les galeries, pensaient à la veuve de Sarepta.

Jacob se fatiguait à répéter qu'il le connaissait ! Il l'avait vu ! Et le peuple aussi !

« Son nom ? »

Alors il a crié de toutes ses forces :

« Iaokanann ! »

Antipas est tombé en arrière, comme frappé en pleine poitrine. Les Sadducéens s'étaient jetés sur Jacob. Éléazar faisait de grands discours, pour qu'on l'écoute.

Quand le silence est revenu, il a arrangé les plis de son manteau. Et comme un juge, il a posé des questions.

« Puisque le prophète est mort... »

Des murmures l'ont interrompu. On croyait qu'Élie avait seulement disparu.

Il s'est fâché contre la foule. Puis il a continué son enquête :

« Tu penses qu'il est ressuscité ? »

« Pourquoi pas ? » a dit Jacob.

Les Sadducéens ont haussé les épaules. Jonathas ouvrait tout grands ses petits yeux. Il se forçait à rire comme un bouffon. Pour lui, rien n'était plus bête que de croire le corps capable de vie éternelle. Et pour le Proconsul, il a récité ce vers d'un poète de son temps :

*Nec crescit, nec post mortem durare videtur.*

Mais Aulus était penché au bord du triclinium. Il avait le front en sueur, le visage vert, les poings sur l'estomac.

Les Sadducéens ont fait semblant d'être très inquiets. (Le lendemain, on leur a rendu la sacrificature.) Antipas montrait du désespoir. Vitellius restait sans expression. Pourtant, son angoisse était violente : s'il perdait son fils, il perdait sa fortune.

Aulus n'avait pas fini de se faire vomir qu'il voulait déjà manger de nouveau.

« Qu'on me donne de la poudre de marbre, du schiste de Naxos, de l'eau de mer, n'importe quoi ! Et si je prenais un bain ? »

Il a croqué de la neige. Puis il a hésité entre une terrine de Commagène et des merles roses, et il a choisi des courges au miel. L'Asiatique le regardait avec admiration. Pour lui, cette capacité à tout avaler montrait un être prodigieux, d'une race supérieure.

On a servi des rognons de taureau, des loirs, des rossignols, de la viande hachée dans des feuilles de vigne. Et les prêtres discutaient de la résurrection. Ammonius, élève de Philon le Platonicien, les trouvait stupides. Il le disait à des Grecs qui se moquaient des oracles. Marcellus et Jacob s'étaient rejoints. Le premier racontait au second le bonheur qu'il avait ressenti pendant le baptême de Mithra. Et Jacob lui conseillait de suivre Jésus. Les vins de palme et de tamaris, les vins de Safet et de Byblos coulaient des amphores dans les grands vases. Ils coulaient des vases dans les coupes, et des coupes dans les gorges. On bavardait, les cœurs s'ouvraient. Iaçim, bien que juif, ne cachait plus qu'il adorait les planètes. Un marchand d'Aphaka étonnait des nomades : il leur décrivait en détail les merveilles du temple d'Hiérapolis. Et ils demandaient combien coûterait le pèlerinage. D'autres restaient fidèles à la religion de leur pays. Un Germain presque aveugle chantait un hymne. Il célébrait ce cap de la Scandinavie où les dieux apparaissent avec des rayons autour du visage. Et des gens de Sichem n'ont pas mangé de tourterelles, par respect pour la colombe Azima.

Plusieurs bavardaient debout, au milieu de la salle. La vapeur des haleines et les fumées des candélabres faisaient un brouillard dans l'air. Phanuel est passé le long des murs.

Il venait encore d'étudier le ciel. Mais il ne s'approchait pas du Tétrarque, parce qu'il avait peur des taches d'huile. Pour les Esséniens, c'était une grande souillure.

On a entendu des coups contre la porte du château.

On savait maintenant que Iaokanann y était prisonnier. Des hommes avec des torches montaient le sentier. Une masse noire grouillait dans le ravin. Et de temps en temps, ils hurlaient :

« Iaokanann ! Iaokanann ! »

« Il dérange tout ! » a dit Jonathas.

« On n'aura plus d'argent, s'il continue ! » ont ajouté les Pharisiens.

Et des reproches partaient de tous les côtés :

« Protège-nous ! »

« Qu'on en finisse ! »

« Tu abandonnes la religion ! »

« Sans Dieu comme les Hérode ! »

« Moins que vous ! a répondu Antipas. C'est mon père qui a construit votre temple ! »

Alors les Pharisiens, les fils des bannis, les partisans des Matathias, ont accusé le Tétrarque des crimes de sa famille.

Ils avaient des crânes pointus, la barbe hérissée, des mains faibles et méchantes. Ou bien ils avaient le nez écrasé, de gros yeux ronds, l'air de bouledogues. Une douzaine d'entre eux, des scribes et des valets des prêtres, se sont élancés jusqu'au bas de l'estrade. Ces hommes se nourrissaient des restes des sacrifices. Avec des couteaux, ils menaçaient Antipas. Il leur faisait un discours, et les Sadducéens le défendaient mollement. Il a aperçu Mannaëi, et il lui a fait signe de s'en aller. Vitellius, lui, montrait par son attitude que ces choses ne le regardaient pas.

Les Pharisiens restés sur leurs lits sont entrés dans une fureur démoniaque. Ils ont cassé les plats devant eux. On leur avait servi le ragoût préféré de Mécène : de l'âne sauvage, une viande impure.

Aulus s'est moqué d'eux à propos de la tête d'âne qu'ils adoraient, disait-on. Il a fait d'autres plaisanteries méchantes sur leur dégoût du porc. C'était sans doute parce que cette grosse bête avait tué leur Bacchus. Et ils aimaient trop le vin, puisqu'on avait trouvé dans le Temple une vigne d'or.

Les prêtres ne comprenaient pas ses paroles. Phinéas, Galiléen d'origine, a refusé de les traduire. Alors la colère d'Aulus a été sans limite. D'autant plus que l'Asiatique, pris de peur, avait disparu. Et le repas ne lui plaisait pas : les plats étaient vulgaires, pas assez déguisés ! Il s'est calmé en voyant des queues de brebis syriennes, qui sont des paquets de graisse.

Le caractère des Juifs semblait horrible à Vitellius. Leur dieu pouvait bien être Moloch, dont il avait vu des autels sur la route. Les sacrifices d'enfants lui sont revenus à l'esprit, avec l'histoire de l'homme qu'ils engraissaient en secret. Son cœur de Latin se soulevait de dégoût devant leur intolérance. Il était dégoûté par leur rage contre les images, et par leur entêtement de brutes. Le Proconsul voulait partir. Aulus a refusé.

La robe baissée jusqu'aux hanches, il était couché derrière un tas de nourriture. Il était trop plein pour en prendre, mais il refusait obstinément de la quitter.

L'excitation du peuple grandissait. Ils se laissaient aller à des projets d'indépendance. On rappelait la gloire d'Israël. Tous les conquérants avaient été punis : Antigone, Crassus, Varus...

« Misérables ! » a dit le Proconsul. Car il comprenait le syriaque. Son interprète servait seulement à lui donner le temps de répondre.

Antipas, très vite, a sorti la médaille de l'Empereur. Il la regardait en tremblant, et il la tournait vers eux, du côté de l'image.

Les panneaux de la tribune d'or se sont ouverts tout à coup. Dans la splendeur des cierges, entre ses esclaves et des guirlandes d'anémones, Hérodias est apparue. Elle portait une mitre assyrienne, attachée à son front par une bande sous le menton. Ses cheveux en spirales s'étalaient sur un péplos rouge vif, fendu le long des manches. Deux monstres de pierre, pareils à ceux du trésor des Atrides, se dressaient contre la porte. Elle ressemblait à Cybèle entre ses lions. Du haut de la balustrade, au-dessus d'Antipas, elle tenait une patère à la main. Elle a crié :

« Longue vie à César ! »

Vitellius, Antipas et les prêtres ont répété ce salut.

Mais du fond de la salle est venu un murmure de surprise et d'admiration. Une jeune fille venait d'entrer.

Un voile bleuté cachait sa poitrine et sa tête. Dessous, on distinguait les arcs de ses yeux, les calcédoines de ses oreilles, la blancheur de sa peau. Un carré de soie, de couleur changeante comme la gorge d'un pigeon, lui couvrait les épaules. Il tenait à la taille par une ceinture d'or travaillé. Son pantalon noir était semé de mandragores. D'un air paresseux, elle faisait claquer de petites pantoufles en duvet de colibri.

En haut de l'estrade, elle a enlevé son voile. C'était Hérodias, comme autrefois, dans sa jeunesse. Puis elle s'est mise à danser.

Ses pieds passaient l'un devant l'autre, au rythme de la flûte et d'une paire de crotales. Ses bras arrondis appelaient quelqu'un, qui s'enfuyait toujours. Elle le poursuivait, plus légère qu'un papillon, comme une Psyché curieuse, comme une âme vagabonde. Elle semblait prête à s'envoler.

Les sons tristes de la gingras ont remplacé les crotales. L'abattement avait suivi l'espoir. Ses gestes exprimaient des soupirs. Toute sa personne montrait une grande langueur. On ne savait pas si elle pleurait un dieu, ou si elle mourait dans sa caresse. Les paupières à demi fermées, elle tordait sa taille. Elle balançait son ventre avec des mouvements de vague, elle faisait trembler ses deux seins. Son visage restait immobile, et ses pieds ne s'arrêtaient pas.

Vitellius l'a comparée à Mnester, le mime. Aulus vomissait encore. Le Tétrarque se perdait dans un rêve, et il ne pensait plus à Hérodias. Il a cru la voir près des Sadducéens. La vision s'est éloignée.

Ce n'était pas une vision. Hérodias avait fait instruire, loin de Machaerous, Salomé, sa fille, que le Tétrarque allait aimer. Et l'idée était bonne. Elle en était sûre, maintenant.

Puis est venu l'emportement de l'amour qui veut être satisfait. Elle a dansé comme les prêtresses des Indes, comme les Nubiennes des cataractes, comme les Bacchantes de Lydie. Elle se renversait de tous les côtés, pareille à une fleur que la tempête agite. Les diamants de ses oreilles sautaient. Le tissu de son dos brillait et changeait de couleur. De ses bras, de ses pieds, de ses vêtements jaillissaient des étincelles invisibles, qui enflammaient les hommes. Une harpe a chanté. La foule a répondu par des acclamations. Sans plier les genoux, en écartant les jambes, elle s'est penchée si bas que son menton frôlait le plancher. Il y avait là les nomades habitués à se priver, et les soldats de Rome experts en débauches. Il y avait les publicains avares, et les vieux prêtres aigris par les disputes. Tous ouvraient grand les narines, et tous tremblaient de désir.

Ensuite, elle a tourné autour de la table d'Antipas, comme une folle, comme le rhombe des sorcières. D'une voix coupée de sanglots de plaisir, il lui disait :

« Viens ! viens ! »

Elle tournait toujours. Les tambourins sonnaient à éclater, la foule hurlait. Mais le Tétrarque criait plus fort :

« Viens ! viens ! Tu auras Capharnaüm ! la plaine de Tibérias ! mes citadelles ! la moitié de mon royaume ! »

Elle s'est jetée sur les mains, les talons en l'air. Elle a parcouru ainsi l'estrade, comme un grand scarabée. Et elle s'est arrêtée brusquement.

Sa nuque et sa colonne vertébrale faisaient un angle droit. Les tissus de couleur qui enveloppaient ses jambes lui passaient par-dessus l'épaule, comme des arcs-en-ciel. Ils encadraient son visage, à une coudée du sol. Ses lèvres étaient peintes, ses sourcils très noirs, ses yeux presque terribles. Sur son front, des gouttelettes ressemblaient à de la vapeur sur du marbre blanc.

Elle ne parlait pas. Ils se regardaient.

Un claquement de doigts a retenti dans la tribune. Elle y est montée, puis elle est réapparue. En zézayant un peu, d'un air enfantin, elle a prononcé ces mots :

« Je veux que tu me donnes dans un plat... la tête... »

Elle avait oublié le nom. Mais elle a repris en souriant :

« La tête de Iaokanann ! »

Le Tétrarque s'est effondré sur lui-même, écrasé.

Sa parole l'obligeait, et le peuple attendait. Mais la mort qu'on lui avait prédite pouvait tomber sur un autre. Alors peut-être qu'elle s'écarterait de lui ? Si Iaokanann était vraiment Élie, il pourrait y échapper. S'il ne l'était pas, le meurtre n'avait plus d'importance.

Mannaëi était à côté de lui, et il a compris son intention.

Vitellius l'a rappelé pour lui donner le mot de passe des sentinelles qui gardaient la fosse.

C'était un soulagement. Dans une minute, tout serait fini !

Pourtant, Mannaëi n'était pas rapide dans son travail.

Il est revenu, mais bouleversé.

Depuis quarante ans, il faisait le métier de bourreau. C'était lui qui avait noyé Aristobule, étranglé Alexandre, brûlé vif Matathias. C'était lui qui avait coupé la tête de Zosime, de Pappus, de Joseph et d'Antipater. Et il n'osait pas tuer Iaokanann ! Ses dents claquaient, tout son corps tremblait.

Devant la fosse, il avait vu le Grand Ange des Samaritains. L'Ange était tout couvert d'yeux, et il brandissait une immense épée, rouge et dentelée comme une flamme. Deux soldats, amenés comme témoins, pouvaient le dire.

Ils n'avaient rien vu, sauf un capitaine juif, qui s'était jeté sur eux et qui n'existait plus.

La fureur d'Hérodias a éclaté en un torrent d'injures grossières et sanglantes. Elle s'est cassé les ongles sur le grillage de la tribune. Et les deux lions sculptés semblaient mordre ses épaules et rugir comme elle.

Antipas a fait comme elle, et les prêtres, les soldats, les Pharisiens aussi. Tous réclamaient une vengeance. Les autres étaient indignés qu'on retarde leur plaisir.

Mannaëi est sorti, en se cachant le visage.

Les invités ont trouvé le temps encore plus long que la première fois. On s'ennuyait.

Tout à coup, un bruit de pas a résonné dans les couloirs. Le malaise devenait insupportable.

La tête est entrée. Mannaëi la tenait par les cheveux, au bout de son bras, fier des applaudissements.

Quand il l'a eu posée sur un plat, il l'a offerte à Salomé.

Elle est montée vivement dans la tribune. Quelques minutes plus tard, la tête a été rapportée par la vieille femme que le Tétrarque avait remarquée le matin, sur le toit d'une maison, et ensuite dans la chambre d'Hérodias.

Il reculait pour ne pas la voir. Vitellius a jeté sur la tête un regard indifférent.

Mannaëi est descendu de l'estrade. Il a montré la tête aux capitaines romains, puis à tous ceux qui mangeaient de ce côté.

Ils l'ont examinée.

La lame pointue de l'instrument avait glissé de haut en bas, et elle avait entaillé la mâchoire. Une convulsion tirait les coins de la bouche. Du sang, déjà caillé, était éparpillé dans la barbe. Les paupières fermées étaient pâles comme des coquillages. Et tout autour, les candélabres envoyaient des rayons.

La tête est arrivée à la table des prêtres. Un Pharisien l'a retournée avec curiosité. Mannaëi l'a remise droite, et il l'a posée devant Aulus, qui s'est réveillé. Par l'ouverture de leurs cils, les yeux morts et les yeux éteints semblaient se dire quelque chose.

Ensuite, Mannaëi l'a présentée à Antipas. Des larmes ont coulé sur les joues du Tétrarque.

Les torches s'éteignaient. Les invités sont partis. Dans la salle, il ne restait plus qu'Antipas et Phanuel. Antipas avait les mains contre ses tempes, et il regardait toujours la tête coupée. Phanuel, debout au milieu de la grande nef, murmurait des prières, les bras tendus.

Au moment où le soleil se levait, deux hommes sont arrivés. Iaokanann les avait envoyés autrefois. Ils apportaient la réponse si longtemps espérée.

Ils l'ont confiée à Phanuel, qui a été rempli de joie.

Puis Phanuel leur a montré l'objet sinistre, sur le plateau, au milieu des restes du repas. Un des hommes lui a dit :

« Console-toi ! Il est descendu chez les morts annoncer le Christ ! »

L'Essénien comprenait maintenant ces paroles : « Pour qu'il croisse, il faut que je diminue. »

Et tous les trois ont pris la tête de Iaokanann, et ils sont partis vers la Galilée.

Comme elle était très lourde, ils la portaient chacun à leur tour.

### Glossaire

- **la nef**: grande partie allongée d'une église ou d'une salle.
- **la basilique**: grand bâtiment, souvent une grande église.
- **l'algumim**: bois précieux dont parle la Bible.
- **le candélabre**: grand chandelier à plusieurs branches.
- **le feutre**: tissu épais et doux, fait de laine serrée.
- **la tribune**: galerie en hauteur d'où l'on voit la salle.
- **l'estrade**: plancher plus haut que le reste de la salle.
- **le sycomore**: sorte d'arbre des pays chauds.
- **le diadème**: bande ornée de pierres précieuses, portée sur la tête comme une couronne.
- **le baudrier**: large bande portée en travers de la poitrine.
- **la toge**: long vêtement large des Romains, porté enroulé autour du corps.
- **le saphir**: pierre précieuse bleue.
- **le triclinium**: lit sur lequel on s'allonge pour manger, chez les Romains.
- **la gazelle**: animal sauvage du désert, léger et rapide, avec des cornes.
- **la pistache**: petit fruit sec, vert à l'intérieur, qu'on mange comme une noix.
- **l'amande**: fruit sec blanc, qu'on mange comme une noix.
- **le galbanum**: résine qui sent fort, brûlée comme de l'encens.
- **la chlamyde**: manteau court attaché sur l'épaule.
- **infâme**: très honteux, qui mérite le mépris de tous.
- **le bateleur**: homme qui fait des tours devant la foule ; ici, un menteur qui trompe les gens.
- **le baaras**: plante rare de la région de Machaerous, qu'on croyait magique.
- **le Messie**: le sauveur que les Juifs attendent.
- **Élie**: prophète de la Bible ; on croyait qu'il était monté vivant au ciel et qu'il reviendrait.
- **Nec crescit, nec post mortem durare videtur**: vers latin : l'âme ne grandit pas, et ne semble pas durer après la mort.
- **le schiste**: sorte de pierre qui se casse en feuilles.
- **le loir**: petit animal qui ressemble à une souris, avec une queue touffue.
- **la mitre**: haute coiffure pointue.
- **le péplos**: longue robe de femme de l'Antiquité.
- **la patère**: coupe large et plate, pour boire ou pour offrir aux dieux.
- **la calcédoine**: pierre précieuse claire.
- **la mandragore**: plante à racine étrange, utilisée en magie.
- **les crotales**: petits instruments qu'on frappe l'un contre l'autre pour marquer le rythme.
- **la gingras**: petite flûte au son triste.
- **la langueur**: grande faiblesse, douce et triste.
- **les cataractes**: grandes chutes d'eau du Nil.
- **les Bacchantes**: femmes qui dansaient, comme folles, pour le dieu du vin.
- **le rhombe**: disque qu'on fait tourner très vite, utilisé par les sorcières.
- **zézayer**: prononcer « z » à la place de « j » ou de « s ».
- **le bourreau**: homme chargé de tuer les condamnés.
