# Thérèse Raquin (Édition B1)

*Émile Zola*

## I

Au bout de la rue Guénégaud, quand on vient des quais, on trouve le passage du Pont-Neuf. C'est une sorte de couloir étroit et sombre qui va de la rue Mazarine à la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et deux de large, au plus. Le sol est fait de dalles d'un jaune sale, usées et mal fixées. Elles sont toujours humides et sentent l'aigre. Le vitrage qui le couvre forme un angle droit, et il est noir de saleté.

Par les beaux jours d'été, quand un lourd soleil brûle les rues, une lumière pâle et blanche tombe des vitres sales. Elle traîne tristement dans le passage. Par les vilains jours d'hiver, par les matins de brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles collantes. C'est une nuit sale et affreuse.

À gauche s'ouvrent des boutiques sombres, basses, écrasées. Il en sort un air froid, comme d'une tombe. Il y a là des marchands de vieux livres, des marchands de jouets d'enfants, des marchands de cartons. Leurs étalages, gris de poussière, dorment vaguement dans l'ombre. Les vitrines sont faites de petits carreaux, qui donnent aux marchandises d'étranges reflets verts. Plus loin, derrière les étalages, les boutiques sont toutes noires. Ce sont comme des trous noirs et tristes, où bougent des formes bizarres.

À droite, sur toute la longueur du passage, s'étend un mur. Contre ce mur, les marchands d'en face ont fixé des armoires étroites. Des objets sans nom y sont posés sur de minces planches peintes d'une horrible couleur brune. Ce sont des marchandises oubliées là depuis vingt ans. Une marchande de bijoux faux s'est installée dans l'une des armoires. Elle y vend des bagues de quinze sous. Elles sont posées avec soin sur un lit de velours bleu, au fond d'une boîte de bois sombre.

Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire et rugueuse. On dirait que sa peau est malade, pleine de taches et de cicatrices.

Le passage du Pont-Neuf n'est pas un lieu de promenade. On le prend pour éviter un détour, pour gagner quelques minutes. Les gens qui le traversent sont pressés : leur seul souci est d'aller vite et tout droit. On y voit des apprentis en tablier de travail, des ouvrières qui rapportent leur ouvrage. On y voit des hommes et des femmes avec des paquets sous le bras. On y voit encore des vieillards qui se traînent dans la triste lumière grise des vitres. Il y a aussi des bandes de petits enfants qui viennent là à la sortie de l'école. Ils font du bruit en courant et tapent avec leurs sabots sur les dalles. Toute la journée, on entend un bruit sec et pressé de pas sur la pierre. Ces pas sonnent sans aucun rythme, et ce bruit énerve. Personne ne parle, personne ne s'arrête. Chacun court à ses affaires, la tête basse, sans jeter un seul regard aux boutiques. Parfois, par miracle, un passant s'arrête devant un étalage. Alors le marchand le regarde d'un air inquiet.

Le soir, trois becs de gaz éclairent le passage. Ils sont enfermés dans de lourdes lanternes carrées et pendent sous le vitrage. Ils jettent sur les vitres des taches de lumière jaune. Autour d'eux, ils laissent tomber des ronds de lumière pâle. Ces ronds tremblent et semblent parfois disparaître. Le passage prend alors l'air sinistre d'une rue dangereuse, où l'on pourrait être attaqué. De grandes ombres s'allongent sur les dalles, un air humide arrive de la rue. On dirait une galerie sous la terre, mal éclairée par trois lampes d'enterrement. Les marchands se contentent des maigres rayons que les becs de gaz envoient sur leurs vitrines. Dans leur boutique, ils allument seulement une lampe avec un abat-jour. Ils la posent sur un coin du comptoir. Les passants peuvent alors voir le fond de ces trous où la nuit habite pendant le jour. Sur la ligne noire des vitrines, celles d'un marchand de cartons brillent comme un feu. Deux lampes à huile percent l'ombre de deux flammes jaunes. De l'autre côté, une bougie est plantée au milieu d'un verre de lampe. Elle met des étoiles de lumière dans la boîte de bijoux faux. La marchande dort à moitié au fond de son armoire, les mains cachées sous son châle.

Il y a quelques années, en face de cette marchande, se trouvait une boutique. Le bois de sa façade était vert bouteille, et l'humidité sortait de toutes ses fentes. L'enseigne était une planche étroite et longue. On y lisait en lettres noires le mot : *Mercerie*. Sur une des vitres de la porte, un nom de femme était écrit en lettres rouges : *Thérèse Raquin*. À droite et à gauche s'enfonçaient des vitrines profondes, couvertes de papier bleu.

Pendant le jour, l'œil ne pouvait voir que l'étalage, dans une lumière douce et sombre.

D'un côté, il y avait un peu de lingerie. On voyait des bonnets de tulle plissé à deux et trois francs pièce. Il y avait aussi des manches et des cols de tissu fin. Puis il y avait des tricots, des bas, des chaussettes, des bretelles. Chaque objet était jauni et froissé. Il pendait tristement à un crochet de fil de fer. Ainsi, du haut en bas, la vitrine était pleine de chiffons d'un blanc sale. Dans cette ombre claire, ils avaient un air triste et mort. Les bonnets neufs, d'un blanc plus vif, faisaient des taches dures sur le papier bleu des planches. Des chaussettes de couleur étaient accrochées le long d'une barre de fer. Elles mettaient des notes sombres dans le blanc pâle et vague des tissus fins.

De l'autre côté, dans une vitrine plus étroite, les objets montaient en étages. Il y avait de grosses pelotes de laine verte, des boutons noirs cousus sur des cartes blanches. Il y avait des boîtes de toutes les couleurs et de toutes les tailles. Il y avait des filets à cheveux à perles d'acier, posés sur des ronds de papier bleu pâle. Il y avait encore des paquets d'aiguilles à tricoter, des modèles de tapisserie, des bobines de rubans. C'était un tas d'objets sans éclat et décolorés, qui dormaient sans doute là depuis cinq ou six ans. Toutes les couleurs étaient devenues d'un gris sale, dans cette armoire pourrie par la poussière et l'humidité.

Vers midi, en été, le soleil brûlait les places et les rues de ses rayons. On voyait alors, derrière les bonnets de l'autre vitrine, le profil pâle et grave d'une jeune femme. Ce profil sortait vaguement de l'obscurité de la boutique. Le front était bas et sec, le nez long, étroit et fin. Les lèvres étaient deux minces traits d'un rose pâle. Le menton était court et nerveux, et une ligne souple et pleine le reliait au cou. On ne voyait pas le corps, qui se perdait dans l'ombre. Seul le profil apparaissait, d'un blanc sans éclat. Un œil noir, grand ouvert, le trouait. Une épaisse masse de cheveux sombres semblait l'écraser. Ce profil restait là pendant des heures, immobile et paisible. Il était entre deux bonnets que les barres humides avaient tachés de bandes de rouille.

Le soir, quand la lampe était allumée, on voyait l'intérieur de la boutique. Elle était plus longue que profonde. À l'autre bout, un escalier en forme de vis menait aux chambres du premier étage. Contre les murs, il y avait des vitrines, des armoires, des rangées de cartons verts. Quatre chaises et une table complétaient les meubles. La pièce paraissait nue, très froide. Les marchandises étaient en paquets, serrées dans les coins. Elles ne traînaient pas çà et là avec leurs couleurs gaies et vives.

D'habitude, deux femmes étaient assises derrière le comptoir. C'étaient une jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en dormant à moitié. La vieille dame avait environ soixante ans. Son visage gras et calme paraissait tout blanc sous la lumière de la lampe. Un gros chat tigré, assis sur un coin du comptoir, la regardait dormir.

Plus bas, un homme d'une trentaine d'années était assis sur une chaise. Il lisait, ou il parlait à voix basse avec la jeune femme. Il était petit, faible, avec un air fatigué et mou. Il avait les cheveux d'un blond pâle, une barbe rare, le visage couvert de taches de rousseur. Il ressemblait à un enfant malade et gâté.

Un peu avant dix heures du soir, la vieille dame se réveillait. On fermait la boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigré suivait ses maîtres en ronronnant. Il frottait sa tête contre chaque barreau de la rampe.

En haut, le logement avait trois pièces. L'escalier arrivait dans une salle à manger qui servait aussi de salon. À gauche, il y avait un poêle de faïence dans un creux du mur. En face se dressait un buffet. Des chaises étaient rangées le long des murs. Une table ronde, ouverte, occupait le milieu de la pièce. Au fond, derrière un mur de verre, se trouvait une cuisine noire. De chaque côté de la salle à manger, il y avait une chambre à coucher.

La vieille dame embrassait son fils et sa belle-fille, puis elle se retirait dans sa chambre. Le chat s'endormait sur une chaise de la cuisine. Les époux entraient dans leur chambre. Cette chambre avait une seconde porte, qui donnait sur un escalier. Cet escalier descendait vers le passage par une allée obscure et étroite.

Le mari tremblait toujours de fièvre. Il se mettait au lit. Pendant ce temps, la jeune femme ouvrait la fenêtre pour fermer les volets. Elle restait là quelques minutes, devant la grande muraille noire et rugueuse, qui monte au-dessus de la galerie. Elle promenait sur ce mur un regard vague. Puis, muette, elle venait se coucher à son tour, avec une indifférence pleine de mépris.

### II

Mme Raquin était une ancienne mercière de Vernon. Pendant près de vingt-cinq ans, elle avait vécu dans une petite boutique de cette ville. Quelques années après la mort de son mari, elle se sentit fatiguée et vendit son commerce. Ses économies et le prix de cette vente lui firent un capital de quarante mille francs. Elle plaça cet argent, et il lui rapporta deux mille francs de rente par an. Cette somme devait lui suffire largement. Elle vivait seule et retirée, loin des joies et des grands soucis de ce monde. Elle s'était fait une vie de paix et de bonheur tranquille.

Elle loua pour quatre cents francs une petite maison. Son jardin descendait jusqu'au bord de la Seine. C'était une maison fermée et discrète, qui sentait un peu le couvent. Un sentier étroit menait à cette retraite, au milieu de larges prairies. Les fenêtres donnaient sur la rivière et sur les collines désertes de l'autre rive. La bonne dame avait plus de cinquante ans. Elle s'enferma dans cette solitude et y goûta des joies paisibles, entre son fils Camille et sa nièce Thérèse.

Camille avait alors vingt ans. Sa mère le gâtait encore comme un petit garçon. Elle l'adorait, parce qu'elle avait dû le défendre contre la mort pendant une longue jeunesse de souffrances. L'enfant avait eu, l'une après l'autre, toutes les fièvres et toutes les maladies possibles. Mme Raquin lutta pendant quinze ans contre ces maux terribles. Ils venaient l'un après l'autre pour lui arracher son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses soins, par son adoration.

Camille grandit, sauvé de la mort. Mais il resta tout tremblant de ces chocs répétés, qui avaient rendu sa chair douloureuse. Sa croissance s'était arrêtée : il resta petit et maigre. Ses membres minces avaient des mouvements lents et fatigués. Sa mère l'aimait davantage pour cette faiblesse qui le courbait. Elle regardait sa pauvre petite figure pâle avec une tendresse triomphante. Elle se disait qu'elle lui avait donné la vie plus de dix fois.

Quand la souffrance lui laissait un peu de repos, l'enfant suivait les cours d'une école de commerce de Vernon. Il y apprit l'orthographe et le calcul. Sa science se limita aux quatre opérations et à une connaissance très légère de la grammaire. Plus tard, il prit des leçons d'écriture et de comptabilité. On conseillait parfois à Mme Raquin d'envoyer son fils au collège. Alors elle se mettait à trembler. Elle savait qu'il mourrait loin d'elle. Elle disait que les livres le tueraient. Camille resta ignorant, et cette ignorance fut comme une faiblesse de plus en lui.

À dix-huit ans, il n'avait rien à faire. Il s'ennuyait à mourir dans la douceur dont sa mère l'entourait. Il entra alors comme commis chez un marchand de toile. Il gagnait soixante francs par mois. Il avait un esprit inquiet, et ne rien faire lui était insupportable. Il se sentait plus calme et en meilleure santé dans ce travail de brute. C'était un travail d'employé, qui le courbait tout le jour sur des factures. Il faisait d'énormes additions et lisait patiemment chaque chiffre, un par un. Le soir, il était brisé, la tête vide. Il trouvait alors un plaisir infini dans cet état de fatigue lourde, sans pensée. Il dut se disputer avec sa mère pour entrer chez le marchand de toile. Elle voulait le garder toujours près d'elle, entre deux couvertures, loin des accidents de la vie. Le jeune homme parla en maître. Il réclama du travail comme d'autres enfants réclament des jouets. Ce n'était pas par devoir, mais par instinct, par un besoin de sa nature. Les tendresses et le dévouement de sa mère lui avaient donné un égoïsme terrible. Il croyait aimer ceux qui le plaignaient et le caressaient. Mais, en réalité, il vivait à part, au fond de lui-même. Il n'aimait que son bien-être et cherchait par tous les moyens à augmenter ses plaisirs. L'affection attendrie de Mme Raquin finit par le dégoûter. Alors il se jeta avec délices dans une occupation bête, qui le sauvait des tisanes et des médicaments. Puis, le soir, au retour du bureau, il courait au bord de la Seine avec sa cousine Thérèse.

Thérèse allait avoir dix-huit ans. Seize ans plus tôt, Mme Raquin était encore mercière. Un jour, son frère, le capitaine Degans, lui apporta une petite fille dans ses bras. Il arrivait d'Algérie.

« Voici une enfant dont tu es la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa mère est morte… Moi, je ne sais qu'en faire. Je te la donne. »

La mercière prit l'enfant, lui sourit et embrassa ses joues roses. Degans resta huit jours à Vernon. Sa sœur lui posa à peine quelques questions sur cette fille qu'il lui donnait. Elle sut vaguement que la chère petite était née à Oran. Sa mère était une femme indigène, d'une grande beauté. Une heure avant son départ, le capitaine remit à sa sœur un acte de naissance. Dans ce papier, il reconnaissait Thérèse comme sa fille, et elle portait son nom. Il partit, et on ne le revit plus. Quelques années plus tard, il fut tué en Afrique.

Thérèse grandit couchée dans le même lit que Camille, sous les tendresses tièdes de sa tante. Elle avait une santé de fer. Pourtant, on la soigna comme une enfant fragile. Elle partageait les médicaments de son cousin. On la gardait dans l'air chaud de la chambre du petit malade. Pendant des heures, elle restait accroupie devant le feu, pensive. Elle regardait les flammes en face, sans baisser les paupières. Cette vie forcée de malade la referma sur elle-même. Elle prit l'habitude de parler à voix basse et de marcher sans bruit. Elle restait muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts et vides. Pourtant, quand elle levait un bras ou avançait un pied, on sentait en elle une souplesse de chat. On sentait des muscles courts et puissants, toute une énergie, toute une passion. Elles dormaient au fond de sa chair. Un jour, son cousin était tombé, pris de faiblesse. Elle l'avait soulevé et porté d'un geste brusque. Cet effort avait mis de larges plaques rouges et brûlantes sur son visage. Elle menait une vie enfermée, avec un régime qui affaiblissait. Mais rien ne put affaiblir son corps maigre et solide. Son teint devint seulement pâle, un peu jaune. Dans l'ombre, elle devint presque laide. Parfois, elle allait à la fenêtre. Elle regardait les maisons d'en face, où le soleil jetait de grandes taches dorées.

Mme Raquin vendit son commerce et se retira dans la petite maison du bord de l'eau. Alors Thérèse eut en secret des frissons de joie. Sa tante lui avait répété si souvent : « Ne fais pas de bruit, reste tranquille. » Aussi, elle gardait soigneusement cachées, au fond d'elle, toutes les violences de sa nature. Elle restait toujours maîtresse d'elle-même. Son calme apparent cachait des colères terribles. Elle se croyait toujours dans la chambre de son cousin, près d'un enfant mourant. Elle avait des gestes doux, des silences, une tranquillité, des paroles hésitantes de vieille femme. Elle vit le jardin, la rivière blanche, les vastes collines vertes qui montaient vers l'horizon. Alors elle eut une envie sauvage de courir et de crier. Elle sentit son cœur frapper à grands coups dans sa poitrine. Mais pas un muscle de son visage ne bougea. Sa tante lui demanda si cette nouvelle maison lui plaisait. Elle se contenta de sourire.

Alors la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses manières souples, son visage calme et indifférent. Elle resta l'enfant élevée dans le lit d'un malade. Mais, à l'intérieur, elle vécut une vie brûlante et passionnée. Quand elle était seule, dans l'herbe, au bord de l'eau, elle se couchait à plat ventre comme une bête. Ses yeux noirs s'agrandissaient, son corps se tordait, prêt à bondir. Elle restait là pendant des heures, sans penser à rien. Le soleil la mordait, et elle était heureuse d'enfoncer ses doigts dans la terre. Elle faisait des rêves fous. Elle regardait avec défi la rivière qui grondait. Elle imaginait que l'eau allait se jeter sur elle pour l'attaquer. Alors elle se raidissait et se préparait à se défendre. Elle se demandait avec colère comment elle pourrait vaincre les vagues.

Le soir, Thérèse, calme et silencieuse, cousait près de sa tante. Son visage semblait dormir dans la lumière qui glissait doucement de l'abat-jour de la lampe. Camille, enfoncé dans un fauteuil, pensait à ses additions. De temps en temps, une parole dite à voix basse troublait seule la paix de cette maison endormie.

Mme Raquin regardait ses enfants avec une bonté paisible. Elle avait décidé de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils comme un mourant. Elle tremblait quand elle pensait qu'elle mourrait un jour. Elle le laisserait alors seul et souffrant. Elle comptait donc sur Thérèse. Elle se disait que la jeune fille veillerait sur Camille avec attention. Sa nièce, avec son air tranquille et son dévouement muet, lui inspirait une confiance sans limites. Elle l'avait vue au travail. Elle voulait la donner à son fils comme un ange gardien. Ce mariage était une fin prévue, décidée.

Les enfants savaient depuis longtemps qu'ils devaient se marier un jour. Ils avaient grandi avec cette pensée, qui leur était devenue familière et naturelle. Dans la famille, on parlait de cette union comme d'une chose nécessaire, inévitable. Mme Raquin avait dit : « Nous attendrons que Thérèse ait vingt et un ans. » Et ils attendaient patiemment, sans fièvre, sans rougir.

Camille avait le sang appauvri par la maladie. Il ne connaissait pas les désirs violents de l'adolescence. Devant sa cousine, il était resté un petit garçon. Il l'embrassait comme il embrassait sa mère, par habitude, sans rien perdre de sa tranquillité d'égoïste. Il voyait en elle une camarade gentille, qui l'empêchait de trop s'ennuyer. Et, à l'occasion, elle lui faisait de la tisane. Quand il jouait avec elle et la tenait dans ses bras, il croyait tenir un garçon. Sa chair ne tremblait pas du tout. Dans ces moments, il n'eut jamais l'idée d'embrasser les lèvres chaudes de Thérèse. Elle se débattait pourtant en riant d'un rire nerveux.

La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indifférente. Parfois, elle posait ses grands yeux sur Camille. Elle le regardait pendant plusieurs minutes, fixement, avec un calme parfait. Seules ses lèvres avaient alors de tout petits mouvements. On ne pouvait rien lire sur ce visage fermé. Une volonté de fer le gardait toujours doux et attentif. Quand on parlait de son mariage, Thérèse devenait grave. Elle se contentait d'approuver de la tête tout ce que disait Mme Raquin. Camille, lui, s'endormait.

Le soir, en été, les deux jeunes gens s'échappaient au bord de l'eau. Camille était irrité par les soins continuels de sa mère. Il avait des révoltes. Il voulait courir, se rendre malade, échapper à ces câlins qui lui donnaient la nausée. Alors il entraînait Thérèse. Il la provoquait à lutter, à se rouler dans l'herbe. Un jour, il poussa sa cousine et la fit tomber. La jeune fille se releva d'un bond, avec la violence d'une bête. Le visage brûlant, les yeux rouges, elle se jeta sur lui, les deux bras levés. Camille se laissa glisser à terre. Il avait peur.

Les mois, les années passèrent. Le jour fixé pour le mariage arriva. Mme Raquin prit Thérèse à part. Elle lui parla de son père et de sa mère, et lui raconta l'histoire de sa naissance. La jeune fille écouta sa tante, puis l'embrassa sans répondre un mot.

Le soir, Thérèse n'entra pas dans sa chambre, qui était à gauche de l'escalier. Elle entra dans celle de son cousin, qui était à droite. Ce fut le seul changement dans sa vie, ce jour-là. Le lendemain, les jeunes époux descendirent. Camille avait toujours sa faiblesse de malade, sa sainte tranquillité d'égoïste. Thérèse gardait son indifférence douce, son visage fermé, d'un calme effrayant.

### III

Huit jours après son mariage, Camille déclara clairement à sa mère qu'il voulait quitter Vernon et vivre à Paris. Mme Raquin protesta. Elle avait organisé sa vie, et elle ne voulait rien y changer. Son fils eut une crise de nerfs. Il la menaça de tomber malade si elle ne cédait pas à son caprice.

« Je ne t'ai jamais contrariée dans tes projets, lui dit-il. J'ai épousé ma cousine, j'ai pris tous les médicaments que tu m'as donnés. Aujourd'hui, c'est bien le moins que j'aie une volonté, et que tu sois de mon avis. Nous partirons à la fin du mois. »

Mme Raquin ne dormit pas de la nuit. La décision de Camille bouleversait sa vie. Elle cherchait désespérément à s'en faire une nouvelle. Peu à peu, elle se calma. Elle pensa que le jeune couple pourrait avoir des enfants. Sa petite fortune ne suffirait plus, alors. Il fallait encore gagner de l'argent, reprendre un commerce, trouver pour Thérèse un travail qui rapporte. Le lendemain, elle s'était habituée à l'idée du départ. Elle avait fait le plan d'une vie nouvelle.

Au déjeuner, elle était toute gaie.

« Voici ce que nous allons faire, dit-elle à ses enfants. J'irai à Paris demain. Je chercherai un petit commerce, et nous recommencerons, Thérèse et moi, à vendre du fil et des aiguilles. Cela nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras. Tu te promèneras au soleil, ou tu trouveras un emploi.

— Je trouverai un emploi », répondit le jeune homme.

En vérité, seule une ambition bête avait poussé Camille à partir. Il voulait être employé dans une grande administration. Il rougissait de plaisir quand il se voyait en rêve dans un vaste bureau. Il portait des manches de lustrine, et une plume derrière l'oreille.

On ne demanda pas l'avis de Thérèse. Elle avait toujours obéi sans rien dire. Sa tante et son mari ne prenaient donc plus la peine de lui demander son opinion. Elle allait où ils allaient. Elle faisait ce qu'ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche. Elle ne semblait même pas savoir qu'elle changeait de place.

Mme Raquin vint à Paris et alla tout droit au passage du Pont-Neuf. Une vieille demoiselle de Vernon l'avait envoyée chez une de ses parentes. Cette parente avait une mercerie dans ce passage et voulait la vendre. L'ancienne mercière trouva la boutique un peu petite, un peu noire. Mais, en traversant Paris, elle avait eu peur du bruit des rues et du luxe des vitrines. Cette galerie étroite et ces vitrines modestes lui rappelèrent son ancien magasin, si paisible. Elle put se croire encore en province. Elle respira. Elle pensa que ses chers enfants seraient heureux dans ce coin inconnu. Le prix modeste du commerce la décida : on le lui vendait deux mille francs. Le loyer de la boutique et du premier étage n'était que de douze cents francs. Mme Raquin avait près de quatre mille francs d'économies. Elle calcula qu'elle pourrait payer le commerce et la première année de loyer sans toucher à sa fortune. Le salaire de Camille et les bénéfices de la mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins de chaque jour. Ainsi, elle ne toucherait plus à ses rentes. Elle laisserait grossir le capital, pour le donner un jour à ses petits-enfants.

Elle revint à Vernon, rayonnante. Elle dit qu'elle avait trouvé une perle, un trou délicieux, en plein Paris. Au bout de quelques jours, elle en parlait chaque soir. Peu à peu, la boutique pauvre et sombre du passage devint un palais. Dans ses souvenirs, elle la revoyait pratique, large, tranquille, pleine de mille avantages précieux.

« Ah ! ma bonne Thérèse, disait-elle, tu verras comme nous serons heureuses dans ce coin-là ! Il y a trois belles chambres en haut… Le passage est plein de monde… Nous ferons des étalages charmants… Va, nous ne nous ennuierons pas. »

Elle n'arrêtait pas de parler. Tous ses instincts d'ancienne marchande se réveillaient. À l'avance, elle donnait des conseils à Thérèse sur la vente, sur les achats, sur les petites ruses du commerce. Enfin la famille quitta la maison du bord de la Seine. Le soir du même jour, elle s'installait au passage du Pont-Neuf.

Thérèse entra dans la boutique où elle allait vivre désormais. Il lui sembla qu'elle descendait dans la terre grasse d'une tombe. Une sorte de dégoût la prit à la gorge, et elle eut des frissons de peur. Elle regarda la galerie sale et humide. Elle visita le magasin, monta au premier étage, fit le tour de chaque pièce. Ces pièces nues, sans meubles, étaient effrayantes de solitude et d'abandon. La jeune femme ne fit pas un geste, ne dit pas une parole. Elle était comme glacée. Sa tante et son mari étaient redescendus. Elle s'assit sur une malle, les mains raides, la gorge pleine de sanglots. Mais elle ne pouvait pas pleurer.

Devant la réalité, Mme Raquin resta embarrassée, honteuse de ses rêves. Elle essaya de défendre son achat. À chaque nouveau défaut, elle trouvait un remède. Elle expliquait l'obscurité en disant que le temps était couvert. Et elle finissait par affirmer qu'un coup de balai suffirait.

« Bah ! répondait Camille, tout cela est très convenable… D'ailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai pas avant cinq ou six heures… Vous deux, vous serez ensemble, vous ne vous ennuierez pas. »

Le jeune homme n'aurait jamais accepté d'habiter un logement si misérable. Mais il comptait sur la douce chaleur de son bureau. Il se disait qu'il aurait chaud toute la journée à son administration. Et le soir, il se coucherait de bonne heure.

Pendant une longue semaine, la boutique et le logement restèrent en désordre. Dès le premier jour, Thérèse s'était assise derrière le comptoir. Elle ne bougeait plus de cette place. Mme Raquin s'étonna de cette attitude fatiguée et triste. Elle avait cru que la jeune femme allait vouloir embellir sa maison. Elle pensait qu'elle mettrait des fleurs aux fenêtres, qu'elle demanderait des papiers peints neufs, des rideaux, des tapis. Quand Mme Raquin proposait une réparation, une amélioration quelconque, sa nièce répondait tranquillement :

« À quoi bon ? Nous sommes très bien, nous n'avons pas besoin de luxe. »

Ce fut donc Mme Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu d'ordre dans la boutique. À la fin, Thérèse perdit patience à la voir tourner sans cesse devant ses yeux. Elle prit une femme de ménage et força sa tante à venir s'asseoir près d'elle.

Camille resta un mois sans trouver d'emploi. Il passait le moins de temps possible dans la boutique. Il se promenait sans but toute la journée. Il s'ennuya tellement qu'il parla de retourner à Vernon. Enfin, il entra dans l'administration du chemin de fer d'Orléans. Il gagnait cent francs par mois. Son rêve était réalisé.

Le matin, il partait à huit heures. Il descendait la rue Guénégaud et arrivait sur les quais. Alors, à petits pas, les mains dans les poches, il suivait la Seine, de l'Institut au Jardin des Plantes. Il faisait cette longue marche deux fois par jour, et elle ne l'ennuyait jamais. Il regardait couler l'eau. Il s'arrêtait pour voir passer les trains de bois qui descendaient la rivière. Il ne pensait à rien. Souvent, il s'arrêtait devant Notre-Dame. Il regardait les échafaudages qui entouraient l'église, alors en réparation. Ces grosses pièces de bois l'amusaient, sans qu'il sache pourquoi. Puis, en passant, il jetait un coup d'œil dans le Port aux Vins. Il comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, il avait l'esprit vide, la tête pleine de quelque histoire stupide racontée au bureau. Il traversait le Jardin des Plantes et allait voir les ours, s'il n'était pas trop pressé. Il restait là une demi-heure, penché au-dessus du grand trou où vivaient les ours. Il suivait des yeux ces bêtes qui se balançaient lourdement. Leurs manières lui plaisaient. Il les observait, la bouche ouverte, les yeux ronds. Il avait une joie d'imbécile à les voir bouger. Enfin il se décidait à rentrer. Il traînait les pieds et s'intéressait aux passants, aux voitures, aux magasins.

Dès son arrivée, il mangeait, puis il se mettait à lire. Il avait acheté les œuvres de Buffon. Chaque soir, il s'obligeait à en lire vingt ou trente pages, même si cette lecture l'ennuyait beaucoup. Il lisait aussi des livres vendus en fascicules à dix centimes. C'étaient l'*Histoire du Consulat et de l'Empire*, de Thiers, et l'*Histoire des Girondins*, de Lamartine. D'autres fois, il lisait des livres qui expliquaient la science à tout le monde. Il croyait travailler à son éducation. Parfois, il forçait sa femme à écouter certaines pages, certaines anecdotes. Thérèse pouvait rester pensive et silencieuse toute une soirée, sans avoir envie de prendre un livre. Cela l'étonnait beaucoup. Au fond, il se disait que sa femme était une pauvre intelligence.

Thérèse repoussait les livres avec impatience. Elle préférait rester sans rien faire, les yeux fixes, la pensée flottante et perdue. D'ailleurs, elle gardait une humeur égale et facile. Toute sa volonté cherchait à faire d'elle un instrument passif. Elle voulait être toujours prête à obéir et à s'oublier elle-même.

Le commerce marchait tout doucement. Chaque mois, les bénéfices étaient toujours les mêmes. Les clientes étaient les ouvrières du quartier. Toutes les cinq minutes, une jeune fille entrait et achetait pour quelques sous de marchandise. Thérèse servait les clientes avec des paroles toujours pareilles. Un sourire montait mécaniquement à ses lèvres. Mme Raquin était plus aimable et plus bavarde. À vrai dire, c'était elle qui attirait et gardait les clientes.

Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Camille ne manqua pas une seule fois son bureau. Sa mère et sa femme sortirent à peine de la boutique. Thérèse vivait dans une ombre humide, dans un silence triste et écrasant. Elle voyait la vie s'étendre devant elle, toute nue. Chaque soir, la vie lui apportait le même lit froid, et chaque matin la même journée vide.

### IV

Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait des invités. On allumait une grande lampe dans la salle à manger. On mettait une bouilloire d'eau sur le feu pour faire du thé. C'était toute une affaire. Cette soirée ne ressemblait pas aux autres. Elle était entrée dans les habitudes de la famille comme une grande fête bourgeoise, d'une gaieté folle. On se couchait à onze heures.

À Paris, Mme Raquin retrouva un de ses vieux amis, le commissaire de police Michaud. Il avait travaillé à Vernon pendant vingt ans. Il avait habité dans la même maison que la mercière. Une grande amitié s'était ainsi formée entre eux. Puis la veuve avait vendu son commerce pour aller vivre dans la maison du bord de l'eau. Peu à peu, ils s'étaient perdus de vue. Quelques mois plus tard, Michaud quitta la province. Il vint vivre tranquillement à Paris, rue de Seine, avec les quinze cents francs de sa retraite. Un jour de pluie, il rencontra sa vieille amie dans le passage du Pont-Neuf. Le soir même, il dînait chez les Raquin.

Ainsi commencèrent les soirées du jeudi. L'ancien commissaire de police prit l'habitude de venir une fois par semaine, toujours à l'heure. Il finit par amener son fils Olivier. C'était un grand garçon de trente ans, sec et maigre. Il avait épousé une toute petite femme, lente et souvent malade. Olivier avait un emploi à la Préfecture de police, qui lui rapportait trois mille francs. Camille en était très jaloux. Olivier était commis principal dans le bureau de la police d'ordre et de sûreté. Dès le premier jour, Thérèse détesta ce garçon raide et froid. Il croyait faire honneur à la boutique du passage en y venant. Il y promenait son grand corps sec et les malaises de sa pauvre petite femme.

Camille amena un autre invité, un vieil employé du chemin de fer d'Orléans. Grivet avait vingt ans de service. Il était premier commis et gagnait deux mille cent francs. C'était lui qui distribuait le travail aux employés du bureau de Camille. Camille lui montrait donc un certain respect. Dans ses rêves, il se disait que Grivet mourrait un jour. Alors il le remplacerait peut-être, au bout d'une dizaine d'années. Grivet fut enchanté de l'accueil de Mme Raquin. Il revint chaque semaine, avec une régularité parfaite. Six mois plus tard, sa visite du jeudi était devenue pour lui un devoir. Il allait au passage du Pont-Neuf comme il allait chaque matin à son bureau : mécaniquement, par un instinct de brute.

Dès lors, les réunions devinrent charmantes. À sept heures, Mme Raquin allumait le feu. Elle mettait la lampe au milieu de la table et posait un jeu de dominos à côté. Elle essuyait le service à thé qui se trouvait sur le buffet. À huit heures précises, le vieux Michaud et Grivet se rencontraient devant la boutique. L'un venait de la rue de Seine, l'autre de la rue Mazarine. Ils entraient, et toute la famille montait au premier étage. On s'asseyait autour de la table. On attendait Olivier Michaud et sa femme, qui arrivaient toujours en retard. Quand tout le monde était là, Mme Raquin versait le thé. Camille vidait la boîte de dominos sur la toile cirée. Chacun se plongeait dans son jeu. On n'entendait plus que le petit bruit sec des dominos. Après chaque partie, les joueurs se disputaient pendant deux ou trois minutes. Puis le silence retombait, triste, coupé de bruits secs.

Thérèse jouait avec une indifférence qui énervait Camille. Elle prenait sur ses genoux François, le gros chat tigré que Mme Raquin avait apporté de Vernon. Elle le caressait d'une main et posait les dominos de l'autre. Les soirées du jeudi étaient une torture pour elle. Souvent, elle se plaignait d'un malaise, d'un fort mal de tête, pour ne pas jouer. Elle voulait rester là sans rien faire, à moitié endormie. Un coude sur la table, la joue dans la main, elle regardait les invités de sa tante et de son mari. Elle les voyait à travers une sorte de brouillard jaune, comme une fumée qui sortait de la lampe. Toutes ces têtes la mettaient en colère. Elle passait de l'une à l'autre avec un profond dégoût et une colère cachée. Le vieux Michaud montrait un visage très pâle, taché de plaques rouges. C'était un de ces visages morts de vieillard retombé en enfance. Grivet avait la figure étroite, les yeux ronds et les lèvres minces d'un idiot. Olivier avait des os qui perçaient ses joues. Sur son corps ridicule, il portait gravement une tête raide et sans intérêt. Quant à Suzanne, la femme d'Olivier, elle était toute pâle. Elle avait les yeux vagues, les lèvres blanches, le visage mou. Parmi ces créatures ridicules et sinistres, Thérèse ne trouvait pas un homme, pas un être vivant. Et elle était enfermée avec elles. Parfois, elle voyait des choses qui n'existaient pas. Elle se croyait enterrée au fond d'une tombe, avec des cadavres mécaniques. Ils remuaient la tête, agitaient les jambes et les bras quand on tirait des ficelles. L'air épais de la salle à manger l'étouffait. Le silence tremblant et les lumières jaunes de la lampe la remplissaient d'une vague peur, d'une angoisse impossible à dire.

En bas, on avait mis une sonnette à la porte du magasin. Son bruit aigu annonçait l'entrée des clientes. Thérèse tendait l'oreille. Quand la sonnette sonnait, elle descendait vite, soulagée, heureuse de quitter la salle à manger. Elle servait la cliente lentement. Quand elle était seule, elle s'asseyait derrière le comptoir. Elle restait là le plus longtemps possible, car elle avait peur de remonter. C'était une vraie joie pour elle de ne plus avoir Grivet et Olivier devant les yeux. L'air humide de la boutique calmait la fièvre qui brûlait ses mains. Et elle retombait dans le rêve grave qui lui était habituel.

Mais elle ne pouvait pas rester longtemps ainsi. Camille se fâchait de son absence. Il ne comprenait pas qu'on puisse préférer la boutique à la salle à manger, le jeudi soir. Alors il se penchait sur la rampe et cherchait sa femme des yeux.

« Eh bien ! criait-il, que fais-tu donc là ? Pourquoi ne montes-tu pas ?… Grivet a une chance du diable. Il vient encore de gagner. »

La jeune femme se levait avec peine. Elle revenait reprendre sa place en face du vieux Michaud, dont les lèvres pendantes avaient des sourires dégoûtants. Et jusqu'à onze heures, elle restait écroulée sur sa chaise. Elle regardait François, qu'elle tenait dans ses bras. Ainsi, elle ne voyait pas les poupées de carton qui grimaçaient autour d'elle.

### V

Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand gaillard aux épaules carrées. Il le poussa dans la boutique d'un geste familier.

« Mère, demanda-t-il à Mme Raquin en le lui montrant, reconnais-tu ce monsieur-là ? »

La vieille mercière regarda le grand gaillard. Elle chercha dans ses souvenirs et ne trouva rien. Thérèse suivait cette scène d'un air calme.

« Comment ! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit Laurent ? C'est le fils du père Laurent, qui a de si beaux champs de blé du côté de Jeufosse… Tu ne te rappelles pas ?… J'allais à l'école avec lui. Il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle, qui était notre voisin. Et tu lui donnais des tartines de confiture. »

Mme Raquin se souvint tout à coup du petit Laurent. Elle le trouva bien grandi. Elle ne l'avait pas vu depuis vingt ans au moins. Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné. Elle lui parla de mille souvenirs et lui montra une tendresse de mère. Laurent s'était assis. Il souriait tranquillement et répondait d'une voix claire. Il promenait autour de lui des regards calmes et à l'aise.

« Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare du chemin de fer d'Orléans depuis dix-huit mois. Et nous ne nous sommes rencontrés et reconnus que ce soir. C'est si grand, si important, cette administration ! »

Le jeune homme fit cette remarque en ouvrant de grands yeux et en pinçant les lèvres. Il était tout fier d'être une humble petite pièce dans une grosse machine. Il continua en secouant la tête :

« Oh ! mais lui, il se porte bien, il a fait des études, il gagne déjà quinze cents francs… Son père l'a mis au collège. Il a fait son droit et il a appris la peinture. N'est-ce pas, Laurent ?… Tu vas dîner avec nous.

— Je veux bien », répondit Laurent sans façon.

Il ôta son chapeau et s'installa dans la boutique. Mme Raquin courut à ses casseroles. Thérèse n'avait pas encore dit un mot. Elle regardait le nouveau venu. Elle n'avait jamais vu un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l'étonnait. Elle regardait avec une sorte d'admiration son front bas, couvert d'épais cheveux noirs et rudes. Elle regardait ses joues pleines, ses lèvres rouges, son visage régulier, d'une beauté rouge et pleine de santé. Ses yeux s'arrêtèrent un instant sur son cou. Ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle s'oublia à observer les grosses mains qu'il tenait posées à plat sur ses genoux. Les doigts étaient carrés. Fermé, son poing devait être énorme : il aurait pu tuer un bœuf d'un seul coup. Laurent était un vrai fils de paysan. Il avait une allure un peu lourde, le dos rond, des mouvements lents et précis, un air tranquille et têtu. On sentait sous ses vêtements des muscles ronds et développés, tout un corps d'une chair épaisse et ferme. Et Thérèse l'examinait avec curiosité. Ses yeux allaient de ses poings à son visage. Elle avait de petits frissons quand son regard rencontrait son cou de taureau.

Camille montra ses volumes de Buffon et ses fascicules à dix centimes. Il voulait prouver à son ami qu'il travaillait, lui aussi. Puis il sembla répondre à une question qu'il se posait depuis quelques instants.

« Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme ? Tu ne te rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon ?

— J'ai parfaitement reconnu madame », répondit Laurent en regardant Thérèse en face.

Sous ce regard droit, qui semblait entrer en elle, la jeune femme se sentit mal à l'aise. Elle eut un sourire forcé et échangea quelques mots avec Laurent et son mari. Puis elle se dépêcha d'aller rejoindre sa tante. Elle souffrait.

On se mit à table. Dès la soupe, Camille crut qu'il devait s'occuper de son ami.

« Comment va ton père ? lui demanda-t-il.

— Mais je ne sais pas, répondit Laurent. Nous sommes fâchés. Il y a cinq ans que nous ne nous écrivons plus.

— Bah ! s'écria l'employé, étonné par une chose aussi monstrueuse.

— Oui, le cher homme a des idées à lui… Il est toujours en procès avec ses voisins. Alors il m'a mis au collège. Il rêvait de trouver plus tard en moi un avocat qui lui gagnerait tous ses procès… Oh ! le père Laurent n'a que des ambitions utiles. Il veut tirer profit même de ses folies.

— Et tu n'as pas voulu être avocat ? dit Camille, de plus en plus étonné.

— Ma foi, non, répondit son ami en riant… Pendant deux ans, j'ai fait semblant de suivre les cours. Comme ça, je touchais la pension de douze cents francs que mon père me donnait. Je vivais avec un de mes camarades de collège, qui est peintre. Je m'étais mis à faire de la peinture, moi aussi. Cela m'amusait. Le métier est drôle, pas fatigant. Nous fumions, nous plaisantions toute la journée… »

La famille Raquin ouvrait des yeux énormes.

« Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait pas durer. Mon père a su que je lui racontais des mensonges. Il m'a supprimé d'un coup mes cent francs par mois. Et il m'a invité à venir travailler la terre avec lui. Alors, j'ai essayé de peindre des tableaux religieux. Mauvais commerce… J'ai bien vu que j'allais mourir de faim. Alors j'ai envoyé l'art au diable et j'ai cherché un emploi… Le père mourra bien un de ces jours. J'attends ça pour vivre sans rien faire. »

Laurent parlait d'une voix tranquille. En quelques mots, il venait de raconter une histoire qui le montrait tout entier. Au fond, c'était un paresseux. Il avait des appétits sanguins, des désirs très fermes de plaisirs faciles et durables. Ce grand corps puissant ne demandait qu'à ne rien faire. Il voulait se rouler dans la paresse et satisfaire ses envies à toute heure. Il aurait voulu bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions. Mais il voulait le faire sans bouger, sans risquer la moindre fatigue.

Le métier d'avocat lui avait fait peur, et il tremblait à l'idée de travailler la terre. Il s'était jeté dans l'art, parce qu'il espérait y trouver un métier de paresseux. Le pinceau lui semblait un outil léger. Et puis il croyait que le succès serait facile. Il rêvait d'une vie de plaisirs bon marché. C'était une belle vie pleine de femmes, de repos sur des divans, de grands repas et de nuits à boire. Le rêve dura tant que le père Laurent envoya de l'argent. Mais le jeune homme avait déjà trente ans, et il vit la misère arriver. Alors il se mit à réfléchir. Il se sentait lâche devant le manque d'argent et de pain. Il n'aurait pas accepté une seule journée sans pain pour la plus grande gloire de l'art. Comme il le disait, il envoya la peinture au diable. Ce fut le jour où il comprit qu'elle ne satisferait jamais ses grands appétits. Ses premiers essais étaient restés au-dessous du médiocre. Son œil de paysan voyait la nature de façon maladroite et sale. Ses toiles étaient boueuses, mal construites, grimaçantes. Elles étaient si mauvaises qu'on ne pouvait même pas les critiquer. D'ailleurs, il ne semblait pas trop orgueilleux comme artiste. Il ne fut pas très désespéré quand il dut jeter ses pinceaux. Il ne regretta vraiment que l'atelier de son camarade de collège. Il s'était étalé dans ce vaste atelier avec tant de plaisir, pendant quatre ou cinq ans ! Il regretta aussi les femmes qui venaient poser. Leurs caprices n'étaient pas trop chers pour sa bourse. Ce monde de plaisirs brutaux lui laissa de violents besoins de chair. Pourtant, il se sentit à l'aise dans son métier d'employé. Il vivait très bien comme une brute. Il aimait ce travail au jour le jour, qui ne le fatiguait pas et endormait son esprit. Deux choses seulement l'énervaient. Il manquait de femmes. Et la nourriture des restaurants à dix-huit sous ne calmait pas le gros appétit de son estomac.

Camille l'écoutait et le regardait, étonné comme un idiot. Ce garçon faible n'avait jamais senti dans son corps mou la moindre secousse de désir. Pourtant, il rêvait comme un enfant à cette vie d'atelier dont son ami lui parlait. Il pensait à ces femmes qui montrent leur peau nue. Il questionna Laurent.

« Alors, lui dit-il, il y a eu, comme ça, des femmes qui ont enlevé leur chemise devant toi ?

— Mais oui, répondit Laurent en souriant et en regardant Thérèse, qui était devenue très pâle.

— Ça doit faire un drôle d'effet, reprit Camille avec un rire d'enfant… Moi, je serais gêné… La première fois, tu as dû rester tout bête. »

Laurent avait ouvert une de ses grosses mains. Il en regardait attentivement la paume. Ses doigts eurent de légers tremblements. Des rougeurs montèrent à ses joues.

« La première fois, reprit-il, comme s'il se parlait à lui-même, je crois que j'ai trouvé ça naturel… C'est bien amusant, ce diable d'art, seulement ça ne rapporte pas un sou… J'ai eu pour modèle une rousse qui était adorable : une chair ferme, éclatante, une poitrine superbe, des hanches d'une largeur… »

Laurent leva la tête et vit Thérèse devant lui, muette, immobile. La jeune femme le regardait fixement, avec des yeux brûlants. Ses yeux, d'un noir sans éclat, semblaient deux trous sans fond. Par ses lèvres entrouvertes, on voyait des lueurs roses dans sa bouche. Elle était comme écrasée, repliée sur elle-même. Elle écoutait.

Les regards de Laurent allèrent de Thérèse à Camille. L'ancien peintre retint un sourire. Il termina sa phrase par un geste, un geste large et sensuel. La jeune femme le suivit des yeux. On était au dessert, et Mme Raquin venait de descendre pour servir une cliente.

Quand on eut retiré la nappe, Laurent, pensif depuis quelques minutes, se tourna brusquement vers Camille.

« Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait. »

Cette idée enchanta Mme Raquin et son fils. Thérèse resta silencieuse.

« Nous sommes en été, reprit Laurent. Nous sortons du bureau à quatre heures. Je pourrai donc venir ici et te faire poser pendant deux heures, le soir. Ce sera l'affaire de huit jours.

— C'est cela, répondit Camille, rouge de joie. Tu dîneras avec nous… Je me ferai friser les cheveux et je mettrai une redingote noire. »

Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entrée. Olivier et Suzanne arrivèrent derrière eux.

Camille présenta son ami à la compagnie. Grivet pinça les lèvres. Il détestait Laurent, parce que son salaire avait monté trop vite, selon lui. D'ailleurs, l'arrivée d'un nouvel invité était toute une affaire. Les amis des Raquin ne pouvaient pas recevoir un inconnu sans une certaine froideur.

Laurent se montra bon garçon. Il comprit la situation. Il voulut plaire et se faire accepter tout de suite. Il raconta des histoires et rendit la soirée gaie avec son gros rire. Il gagna même l'amitié de Grivet.

Ce soir-là, Thérèse ne chercha pas à descendre à la boutique. Elle resta jusqu'à onze heures sur sa chaise. Elle jouait et parlait, mais elle évitait de rencontrer les regards de Laurent. D'ailleurs, il ne s'occupait pas d'elle. La nature sanguine de ce garçon la troublait. Sa voix pleine, ses rires gras, les odeurs fortes et puissantes de son corps la jetaient dans une sorte d'angoisse nerveuse.

### VI

À partir de ce jour, Laurent revint presque chaque soir chez les Raquin. Il habitait rue Saint-Victor, en face du Port aux Vins. Il louait une petite chambre meublée pour dix-huit francs par mois. C'était une mansarde avec une fenêtre à tabatière, qui s'ouvrait à peine sur le ciel. Elle mesurait à peine six mètres carrés. Laurent rentrait le plus tard possible dans cette pauvre chambre. Avant de rencontrer Camille, il n'avait pas d'argent pour aller traîner sur les banquettes des cafés. Alors il restait longtemps dans la crémerie où il dînait le soir. Il fumait des pipes et buvait un gloria qui lui coûtait trois sous. Puis il retournait doucement rue Saint-Victor. Il se promenait le long des quais et s'asseyait sur les bancs, quand l'air était doux.

La boutique du passage du Pont-Neuf devint pour lui un refuge charmant. Elle était chaude, tranquille, pleine de paroles et d'attentions amicales. Il économisa les trois sous de son gloria. Il buvait avec gourmandise l'excellent thé de Mme Raquin. Il restait là jusqu'à dix heures, à moitié endormi, digérant, comme s'il était chez lui. Il ne partait qu'après avoir aidé Camille à fermer la boutique.

Un soir, il apporta son chevalet et sa boîte de couleurs. Il devait commencer le lendemain le portrait de Camille. On acheta une toile, on fit des préparatifs très soigneux. Enfin, l'artiste se mit au travail dans la chambre même des époux. La lumière, disait-il, y était plus claire.

Il lui fallut trois soirées pour dessiner la tête. Il traînait avec soin le fusain sur la toile, à petits coups, maigrement. Son dessin était raide et sec. Il rappelait de façon ridicule celui des très vieux peintres d'autrefois. Il copia le visage de Camille comme un élève copie un modèle, d'une main hésitante. Son dessin était exact, mais maladroit, et la figure prenait un air boudeur. Le quatrième jour, il mit sur sa palette de tout petits tas de couleur. Il commença à peindre du bout des pinceaux. Il couvrait la toile de petits points, de minces taches sales. Il faisait des traits courts et serrés, comme s'il se servait d'un crayon.

À la fin de chaque séance, Mme Raquin et Camille poussaient des cris d'admiration. Laurent disait qu'il fallait attendre, que la ressemblance allait venir.

Depuis le début du portrait, Thérèse ne quittait plus la chambre devenue atelier. Elle laissait sa tante seule derrière le comptoir. Au moindre prétexte, elle montait et s'oubliait à regarder peindre Laurent.

Toujours grave, le cœur serré, plus pâle et plus muette, elle s'asseyait et suivait le travail des pinceaux. Pourtant, ce spectacle ne semblait pas beaucoup l'amuser. Elle venait à cette place comme attirée par une force, et elle y restait comme clouée. Laurent se retournait parfois, lui souriait, lui demandait si le portrait lui plaisait. Elle répondait à peine, frissonnait, puis elle se perdait de nouveau à le regarder, silencieuse, comme en extase.

Le soir, en rentrant rue Saint-Victor, Laurent se faisait de longs raisonnements. Il se demandait s'il devait, ou non, devenir l'amant de Thérèse.

« Voilà une petite femme, se disait-il, qui sera ma maîtresse quand je le voudrai. Elle est toujours là, sur mon dos, à m'examiner, à me mesurer, à me peser… Elle tremble, elle a une figure toute drôle, muette et passionnée. C'est sûr, elle a besoin d'un amant : cela se voit dans ses yeux… Il faut dire que Camille est un pauvre type. »

Laurent riait en lui-même, en pensant à la maigreur pâle de son ami. Puis il continuait :

« Elle s'ennuie dans cette boutique… Moi, j'y vais parce que je ne sais pas où aller. Sans cela, on ne me verrait pas souvent au passage du Pont-Neuf. C'est humide, triste. Une femme doit mourir là-dedans… Je lui plais, j'en suis certain. Alors pourquoi pas moi plutôt qu'un autre ? »

Il s'arrêtait. Il se sentait très content de lui. Il regardait couler la Seine d'un air absorbé.

« Ma foi, tant pis, s'écriait-il, je l'embrasse à la première occasion… Je parie qu'elle tombe tout de suite dans mes bras. »

Il se remettait à marcher, et il hésitait de nouveau.

« C'est qu'elle est laide, après tout, pensait-il. Elle a le nez long, la bouche grande. D'ailleurs, je ne l'aime pas du tout. Je vais peut-être me mettre dans une mauvaise histoire. Cela demande réflexion. »

Laurent était très prudent. Il roula ces pensées dans sa tête pendant une longue semaine. Il calcula tout ce qui pouvait arriver s'il avait une liaison avec Thérèse. Il se décida enfin à tenter l'aventure. Mais ce fut seulement quand il se fut bien prouvé qu'il avait un vrai intérêt à le faire.

Pour lui, il est vrai, Thérèse était laide, et il ne l'aimait pas. Mais, au fond, elle ne lui coûterait rien. Les femmes qu'il achetait à bas prix n'étaient, bien sûr, ni plus belles ni plus aimées. L'économie lui conseillait déjà de prendre la femme de son ami. D'autre part, il n'avait pas satisfait ses appétits depuis longtemps. L'argent était rare, et il privait sa chair. Il ne voulait pas laisser passer l'occasion de la nourrir un peu. Enfin, en y réfléchissant bien, une telle liaison ne pouvait pas avoir de mauvaises suites. Thérèse aurait intérêt à tout cacher. Il pourrait la laisser tomber facilement, quand il voudrait. Et si Camille découvrait tout et se fâchait ? S'il faisait le méchant, Laurent l'assommerait d'un coup de poing. De tous les côtés, la question paraissait à Laurent facile et tentante.

Dès lors, il vécut dans une douce tranquillité, en attendant le moment. À la première occasion, il était décidé à agir franchement. Il voyait dans l'avenir des soirées tièdes. Tous les Raquin travailleraient à ses plaisirs. Thérèse calmerait les brûlures de son sang. Mme Raquin le gâterait comme une mère. Camille bavarderait avec lui, et ainsi il ne s'ennuierait pas trop, le soir, dans la boutique.

Le portrait s'achevait, mais les occasions ne venaient pas. Thérèse restait toujours là, fatiguée et inquiète. Mais Camille ne quittait jamais la chambre. Laurent était désolé de ne pas pouvoir l'éloigner pendant une heure. Un jour, il dut pourtant annoncer qu'il finirait le portrait le lendemain. Mme Raquin déclara qu'on dînerait ensemble et qu'on fêterait l'œuvre du peintre.

Le lendemain, Laurent donna à la toile le dernier coup de pinceau. Toute la famille se réunit pour crier que c'était ressemblant. Le portrait était ignoble, d'un gris sale, avec de larges plaques violettes. Laurent ne savait pas employer les couleurs les plus vives sans les rendre sales et boueuses. Malgré lui, il avait exagéré les teintes pâles de son modèle. Le visage de Camille ressemblait à la face verte d'un noyé. Le dessin grimaçant tordait les traits, et cette sinistre ressemblance était encore plus frappante. Mais Camille était enchanté. Il disait que sur la toile il avait l'air distingué.

Quand il eut bien admiré son visage, il déclara qu'il allait chercher deux bouteilles de champagne. Mme Raquin redescendit à la boutique. L'artiste resta seul avec Thérèse.

La jeune femme était restée accroupie. Elle regardait vaguement devant elle. Elle semblait attendre en tremblant. Laurent hésita. Il examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait. Camille pouvait revenir, l'occasion ne se présenterait peut-être plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face à face avec Thérèse. Ils se regardèrent pendant quelques secondes.

Puis, d'un mouvement violent, Laurent se baissa et serra la jeune femme contre sa poitrine. Il lui renversa la tête et lui écrasa les lèvres sous les siennes. Elle eut un mouvement de révolte, sauvage, violent. Et tout à coup, elle s'abandonna et glissa par terre, sur le carrelage. Ils n'échangèrent pas une seule parole. L'acte fut silencieux et brutal.

### Glossaire

- **le passage**: petite rue couverte d'un toit de verre, pour les piétons.
- **le vitrage**: toit ou mur fait de vitres.
- **la mercerie**: petit magasin où l'on vend du fil, des aiguilles, des boutons, des rubans.
- **le comptoir**: grande table du magasin où l'on sert les clients.
- **la rente**: argent que l'on reçoit chaque année grâce à son capital.
- **le commis**: personne qui travaille dans un bureau ou un magasin, employé.
- **la tisane**: boisson chaude faite avec des plantes, pour les malades.
- **indigène**: qui est né dans le pays et appartient à son peuple d'origine.
- **les manches de lustrine**: manches de tissu brillant que les employés de bureau mettaient sur leurs bras pour protéger leurs vêtements.
- **les trains de bois**: grands radeaux faits de troncs d'arbres attachés, qui descendaient la rivière.
- **les échafaudages**: constructions de bois autour d'un bâtiment, pour les ouvriers qui le réparent.
- **le fiacre**: voiture à cheval qu'on loue avec son cocher.
- **le fascicule**: partie d'un long livre, vendue séparément, à petit prix.
- **la toile cirée**: tissu couvert d'une couche brillante, sur la table.
- **le chat tigré**: chat avec des bandes sombres sur le poil, comme un tigre.
- **un gaillard**: homme grand et fort.
- **faire son droit**: faire des études à l'université pour devenir avocat ou juge.
- **sanguin**: se dit d'une personne forte, au sang vif, aux désirs puissants.
- **la redingote**: longue veste d'homme, élégante, qu'on portait autrefois.
- **la mansarde**: petite chambre sous le toit.
- **la fenêtre à tabatière**: petite fenêtre dans le toit.
- **la crémerie**: petit restaurant pas cher.
- **le gloria**: café avec de l'eau-de-vie.
- **le chevalet**: support en bois qui tient le tableau pendant que le peintre travaille.
- **le fusain**: crayon noir, fait de bois brûlé, pour dessiner.

## VII

Dès le début, les amants trouvèrent leur liaison nécessaire, inévitable, toute naturelle. À leur premier rendez-vous, ils se tutoyèrent. Ils s'embrassèrent sans gêne, sans rougir, comme s'ils étaient intimes depuis plusieurs années. Ils vivaient à l'aise dans leur situation nouvelle, parfaitement tranquilles et sans aucune honte.

Ils fixèrent leurs rendez-vous. Thérèse ne pouvait pas sortir : on décida donc que Laurent viendrait. La jeune femme lui expliqua, d'une voix nette et sûre, le moyen qu'elle avait trouvé. Ils se verraient dans la chambre des époux. L'amant passerait par l'allée qui donnait sur le passage. Thérèse lui ouvrirait la porte de l'escalier. Pendant ce temps, Camille serait à son bureau, et Mme Raquin en bas, dans la boutique. C'étaient des coups d'audace, et ils devaient réussir.

Laurent accepta. Malgré sa prudence, il avait une sorte d'audace brutale : l'audace d'un homme qui a de gros poings. L'air grave et calme de sa maîtresse le décida. Il viendrait goûter à une passion offerte avec tant de courage. Il trouva un prétexte et obtint de son chef un congé de deux heures. Puis il courut au passage du Pont-Neuf.

Dès l'entrée du passage, il sentit des plaisirs brûlants. La marchande de bijoux faux était assise juste en face de la porte de l'allée. Il dut attendre qu'elle soit occupée. Il fallait qu'une jeune ouvrière vienne acheter une bague ou des boucles d'oreilles en cuivre. Alors il entra vite dans l'allée. Il monta l'escalier étroit et obscur, en s'appuyant aux murs gras d'humidité. Ses pieds heurtaient les marches de pierre. À chaque choc, il sentait une brûlure qui lui traversait la poitrine. Une porte s'ouvrit. Sur le seuil, au milieu d'une lumière blanche, il vit Thérèse. Elle était en camisole et en jupon, toute rayonnante, les cheveux serrés derrière la tête. Elle ferma la porte et se pendit à son cou. Il sortait d'elle une odeur tiède, une odeur de linge blanc et de chair fraîchement lavée.

Laurent, étonné, trouva sa maîtresse belle. Il n'avait jamais vu cette femme-là. Thérèse, souple et forte, le serrait en renversant la tête en arrière. Sur son visage passaient des lumières brûlantes, des sourires passionnés. Ce visage d'amante était comme transformé. Il avait un air fou et caressant. Les lèvres humides, les yeux brillants, elle rayonnait. Tendue et souple, la jeune femme était belle, d'une beauté étrange, toute de passion. On aurait dit que son visage venait de s'éclairer de l'intérieur. On aurait dit que des flammes sortaient de sa chair. Autour d'elle, son sang brûlant et ses nerfs tendus répandaient des souffles chauds, un air fort et pénétrant.

Au premier baiser, elle se révéla courtisane. Son corps, jamais satisfait, se jeta follement dans le plaisir. Elle se réveillait comme d'un rêve, elle naissait à la passion. Elle passait des bras faibles de Camille aux bras vigoureux de Laurent. Le contact de cet homme puissant lui donnait une secousse brusque. Cette secousse la tirait du sommeil de la chair. Tous ses instincts de femme nerveuse éclatèrent avec une violence incroyable. Le sang de sa mère, ce sang qui brûlait ses veines, se mit à couler et à battre furieusement. Il battait dans son corps maigre, encore presque vierge. Elle s'étalait, elle s'offrait sans aucune honte, comme une reine. Et, de la tête aux pieds, de longs frissons la secouaient.

Jamais Laurent n'avait connu une femme pareille. Il resta surpris, mal à l'aise. D'habitude, ses maîtresses ne le recevaient pas avec une telle passion. Il était habitué à des baisers froids et indifférents, à des amours fatiguées et sans désir. Les sanglots et les crises de Thérèse l'effrayèrent presque. Mais en même temps, ils excitaient sa curiosité sensuelle. Quand il quitta la jeune femme, il marchait de travers comme un homme ivre. Le lendemain, son calme rusé et prudent revint. Il se demanda alors s'il retournerait chez cette amante dont les baisers lui donnaient la fièvre. D'abord, il décida fermement qu'il resterait chez lui. Puis il fut lâche. Il voulait oublier, ne plus voir Thérèse nue, avec ses caresses douces et brutales. Mais elle était toujours là, devant ses yeux, sans pitié, les bras tendus. La souffrance physique que lui causait cette image devint insupportable.

Il céda. Il prit un nouveau rendez-vous et revint au passage du Pont-Neuf.

À partir de ce jour, Thérèse entra dans sa vie. Il ne l'acceptait pas encore, mais il la subissait. Il avait des heures de peur, des moments de prudence. Au fond, cette liaison le secouait de façon désagréable. Mais ses plaintes et ses malaises tombaient devant ses désirs. Les rendez-vous se suivirent et devinrent de plus en plus nombreux.

Thérèse n'avait pas ces doutes. Elle se donnait sans retenue et allait droit où la poussait sa passion. Les circonstances avaient plié cette femme, et elle se redressait enfin. Elle montrait tout son être et expliquait sa vie.

Parfois elle passait ses bras autour du cou de Laurent. Elle se traînait sur sa poitrine et disait, d'une voix encore essoufflée :

« Oh ! si tu savais combien j'ai souffert ! J'ai été élevée dans l'air tiède et humide de la chambre d'un malade. Je couchais avec Camille. La nuit, je m'éloignais de lui, dégoûtée par l'odeur fade de son corps. Il était méchant et têtu. Il ne voulait pas prendre ses médicaments si je refusais de les partager avec lui. Pour faire plaisir à ma tante, je devais boire de toutes les drogues. Je ne sais pas comment je ne suis pas morte… Ils m'ont rendue laide, mon pauvre ami. Ils m'ont volé tout ce que j'avais, et tu ne peux pas m'aimer comme je t'aime. »

Elle pleurait, elle embrassait Laurent. Elle continuait avec une haine cachée :

« Je ne leur souhaite pas de mal. Ils m'ont élevée, ils m'ont accueillie et protégée contre la misère… Mais j'aurais préféré être abandonnée plutôt que de vivre chez eux. J'avais un besoin brûlant de grand air. Toute petite, je rêvais de courir les chemins, pieds nus dans la poussière. Je me voyais demander de l'argent aux passants, vivre comme une bohémienne. On m'a dit que ma mère était la fille d'un chef de tribu, en Afrique. J'ai souvent pensé à elle. J'ai compris que je lui appartenais par le sang et par les instincts. J'aurais voulu ne jamais la quitter, traverser les sables, accrochée à son dos… Ah ! quelle jeunesse ! J'ai encore des dégoûts et des révoltes quand je me rappelle ces longues journées. Je les passais dans la chambre où Camille respirait avec peine. J'étais accroupie devant le feu, je regardais bêtement bouillir les tisanes. Je sentais mes membres devenir raides. Et je ne pouvais pas bouger : ma tante grondait quand je faisais du bruit. Plus tard, j'ai connu des joies profondes dans la petite maison du bord de l'eau. Mais j'étais déjà devenue stupide. Je savais à peine marcher, je tombais quand je courais. Puis on m'a enterrée vivante dans cette ignoble boutique. »

Thérèse respirait fort. Elle serrait son amant de toutes ses forces, elle se vengeait. Ses narines minces et souples avaient de petits battements nerveux.

« Tu ne peux pas savoir, reprenait-elle, combien ils m'ont rendue mauvaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse… Ils m'ont étouffée dans leur douceur bourgeoise. Je ne comprends pas comment il y a encore du sang dans mes veines… J'ai baissé les yeux. J'ai eu, comme eux, un visage triste et stupide. J'ai mené leur vie morte. Quand tu m'as vue, n'est-ce pas ? j'avais l'air d'une bête. J'étais grave, écrasée, sans pensée. Je n'espérais plus rien. Je pensais à me jeter un jour dans la Seine… Mais avant d'en arriver là, que de nuits de colère ! Là-bas, à Vernon, dans ma chambre froide, je mordais mon oreiller pour étouffer mes cris. Je me battais, je me traitais de lâche. Mon sang me brûlait, et j'aurais voulu me déchirer le corps. Deux fois, j'ai voulu m'enfuir, aller droit devant moi, au soleil. Le courage m'a manqué. Avec leur bonté molle et leur tendresse dégoûtante, ils avaient fait de moi une bête obéissante. Alors j'ai menti, j'ai toujours menti. Je suis restée là, toute douce, toute silencieuse, et je rêvais de frapper et de mordre. »

La jeune femme s'arrêtait. Elle essuyait ses lèvres humides sur le cou de Laurent. Après un silence, elle ajoutait :

« Je ne sais plus pourquoi j'ai accepté d'épouser Camille. Je n'ai pas protesté, par une sorte d'indifférence pleine de mépris. Cet enfant me faisait pitié. Quand je jouais avec lui, je sentais mes doigts s'enfoncer dans ses membres comme dans de la terre molle. Je l'ai pris parce que ma tante me l'offrait. Et puis je comptais ne jamais me gêner pour lui… Et dans mon mari, j'ai retrouvé le petit garçon souffrant avec qui je couchais déjà à six ans. Il était aussi fragile, aussi plaintif. Il avait toujours cette odeur fade d'enfant malade, qui me dégoûtait tant autrefois… Je te dis tout cela pour que tu ne sois pas jaloux… Une sorte de dégoût me montait à la gorge. Je me rappelais les drogues que j'avais bues. Alors je m'écartais de lui, et je passais des nuits terribles… Mais toi, toi… »

Et Thérèse se redressait et se pliait en arrière. Ses doigts étaient pris dans les mains épaisses de Laurent. Elle regardait ses larges épaules, son cou énorme…

« Toi, je t'aime. Je t'ai aimé le jour où Camille t'a poussé dans la boutique… Tu ne m'estimes peut-être pas, parce que je me suis donnée tout entière, d'un seul coup… Vraiment, je ne sais pas comment c'est arrivé. Je suis fière, je suis violente. J'aurais voulu te battre, le premier jour, quand tu m'as embrassée et jetée par terre dans cette chambre… Je ne sais pas comment je t'aimais. Je te détestais plutôt. Te voir m'irritait, me faisait souffrir. Quand tu étais là, mes nerfs se tendaient à se rompre. Ma tête se vidait, je voyais rouge. Oh ! que j'ai souffert ! Et je cherchais cette souffrance. J'attendais ta venue. Je tournais autour de ta chaise pour marcher dans ton souffle, pour frotter mes vêtements contre les tiens. Il me semblait que ton sang m'envoyait des bouffées de chaleur quand je passais. Tu étais enveloppé dans une sorte de nuage brûlant. C'est lui qui m'attirait et me retenait près de toi, malgré mes révoltes secrètes… Tu te souviens, quand tu peignais ici ? Une force fatale me ramenait à côté de toi. Je respirais ton air avec un plaisir cruel. Je comprenais que j'avais l'air de mendier des baisers. J'avais honte d'être ainsi ton esclave. Je sentais que j'allais tomber si tu me touchais. Mais je cédais à ma lâcheté. Je tremblais de froid en attendant que tu veuilles bien me prendre dans tes bras… »

Alors Thérèse se taisait, tremblante, comme fière et vengée. Elle tenait Laurent ivre sur sa poitrine. Et, dans la chambre nue et très froide, il se passait des scènes de passion brûlante, d'une brutalité sinistre. Chaque nouveau rendez-vous amenait des crises plus violentes.

La jeune femme semblait aimer l'audace et l'absence de toute honte. Elle n'avait pas une hésitation, pas une peur. Elle se jetait dans l'adultère avec une sorte de franchise énergique. Elle défiait le danger, et elle était même fière de le défier. Quand son amant devait venir, elle prenait une seule précaution. Elle prévenait sa tante qu'elle montait se reposer. Et, quand il était là, elle marchait, parlait, agissait franchement, sans jamais penser à éviter le bruit. Parfois, au début, Laurent avait peur.

« Mon Dieu ! disait-il tout bas à Thérèse, ne fais donc pas tant de bruit, Mme Raquin va monter.

— Bah ! répondait-elle en riant, tu trembles toujours… Elle est clouée derrière son comptoir. Que veux-tu qu'elle vienne faire ici ? Elle aurait trop peur qu'on la vole… Et puis, après tout, qu'elle monte si elle veut. Tu te cacheras… Je me moque d'elle. Je t'aime. »

Ces paroles ne rassuraient guère Laurent. La passion n'avait pas encore endormi sa prudence rusée de paysan. Bientôt, pourtant, il s'habitua. Il accepta sans trop de terreur l'audace de ces rendez-vous en plein jour. Ils avaient lieu dans la chambre de Camille, à deux pas de la vieille mercière. Sa maîtresse lui répétait que le danger épargne ceux qui le regardent en face. Et elle avait raison. Jamais les amants n'auraient pu trouver un endroit plus sûr que cette pièce. Personne ne serait venu les y chercher. Ils y satisfaisaient leur amour dans une tranquillité incroyable.

Un jour, pourtant, Mme Raquin monta. Elle avait peur que sa nièce soit malade. La jeune femme était en haut depuis près de trois heures. Elle poussait l'audace jusqu'à ne pas fermer au verrou la porte de la chambre qui donnait sur la salle à manger.

Laurent entendit les pas lourds de la vieille mercière qui montait l'escalier de bois. Il se troubla et chercha fiévreusement son gilet, son chapeau. Thérèse se mit à rire de la drôle de tête qu'il faisait. Elle lui prit le bras avec force. Elle le fit se courber au pied du lit, dans un coin. Puis elle lui dit d'une voix basse et calme :

« Tiens-toi là… ne bouge pas. »

Elle jeta sur lui les vêtements d'homme qui traînaient. Par-dessus, elle étendit un jupon blanc qu'elle avait enlevé. Elle fit tout cela avec des gestes rapides et précis, sans rien perdre de son calme. Puis elle se coucha, décoiffée, à moitié nue, encore rouge et frissonnante.

Mme Raquin ouvrit doucement la porte. Elle s'approcha du lit en étouffant le bruit de ses pas. La jeune femme faisait semblant de dormir. Laurent suait sous le jupon blanc.

« Thérèse, demanda la mercière avec inquiétude, es-tu malade, ma fille ? »

Thérèse ouvrit les yeux, bâilla et se retourna. Elle répondit d'une voix plaintive qu'elle avait un mal de tête atroce. Elle supplia sa tante de la laisser dormir. La vieille dame s'en alla comme elle était venue, sans faire de bruit.

Les deux amants riaient en silence. Ils s'embrassèrent avec une violence passionnée.

« Tu vois bien, dit Thérèse, triomphante, que nous ne craignons rien ici… Tous ces gens-là sont aveugles : ils n'aiment pas. »

Un autre jour, la jeune femme eut une idée bizarre. Parfois, elle était comme folle, elle délirait.

Le chat tigré, François, était assis au beau milieu de la chambre. Grave, immobile, il regardait les deux amants de ses yeux ronds. Il semblait les examiner avec soin, sans cligner des paupières. Il était perdu dans une sorte de joie mystérieuse et diabolique.

« Regarde donc François, dit Thérèse à Laurent. On dirait qu'il comprend et qu'il va tout raconter à Camille ce soir… Dis, ce serait drôle s'il se mettait à parler dans la boutique, un de ces jours. Il en sait de belles sur notre compte… »

L'idée que François pourrait parler amusa beaucoup la jeune femme. Laurent regarda les grands yeux verts du chat. Il sentit un frisson lui courir sur la peau.

« Voici comment il ferait, reprit Thérèse. Il se mettrait debout. Il me montrerait d'une patte, il te montrerait de l'autre, et il s'écrierait : “Monsieur et madame s'embrassent très fort dans la chambre. Ils ne se sont pas méfiés de moi. Mais leurs amours criminelles me dégoûtent. Je vous prie donc de les faire mettre en prison tous les deux. Ainsi, ils ne troubleront plus ma sieste.” »

Thérèse plaisantait comme une enfant. Elle imitait le chat. Elle allongeait les mains comme des griffes. Elle faisait rouler ses épaules comme une chatte. François restait immobile comme une pierre et la regardait toujours. Seuls ses yeux semblaient vivants. Aux coins de sa gueule, il y avait deux plis profonds. On aurait dit que cette tête d'animal empaillé éclatait de rire.

Laurent se sentait glacé jusqu'aux os. Il trouva ridicule la plaisanterie de Thérèse. Il se leva et mit le chat à la porte. En réalité, il avait peur. Sa maîtresse ne le possédait pas encore entièrement. Il restait au fond de lui un peu du malaise qu'il avait senti sous les premiers baisers de la jeune femme.

### Glossaire

- **la liaison**: relation amoureuse et sexuelle, souvent secrète.
- **l'amant / la maîtresse**: homme / femme avec qui on a une relation amoureuse et sexuelle hors du mariage.
- **la camisole**: chemise courte et légère que les femmes portaient sous leur robe.
- **le jupon**: jupe légère que les femmes portaient sous leur robe.
- **la courtisane**: femme qui vit librement sa sexualité, avec beaucoup d'amants.
- **la bohémienne**: femme qui voyage sans maison fixe, sur les routes.
- **l'adultère**: relation sexuelle avec une autre personne que son mari ou sa femme.
- **le verrou**: petite barre de métal qui ferme une porte de l'intérieur.
- **empaillé**: se dit d'un animal mort qu'on a rempli pour lui garder sa forme.

## VIII

Le soir, dans la boutique, Laurent était parfaitement heureux. D'habitude, il revenait du bureau avec Camille. Mme Raquin avait pour lui une amitié de mère. Elle savait qu'il manquait d'argent, qu'il mangeait mal et qu'il dormait dans un grenier. Elle lui avait donc dit, une fois pour toutes, que son couvert serait toujours mis à leur table. Elle aimait ce garçon avec cette tendresse bavarde que les vieilles femmes ont pour les gens de leur pays. Ces gens-là apportent avec eux des souvenirs du passé.

Le jeune homme profitait largement de cette hospitalité. En sortant du bureau, avant de rentrer, il faisait avec Camille une petite promenade sur les quais. Tous deux trouvaient leur intérêt dans cette amitié. Ils s'ennuyaient moins, ils marchaient sans se presser en bavardant. Puis ils se décidaient à venir manger la soupe de Mme Raquin. Laurent ouvrait la porte de la boutique en maître. Il s'asseyait à califourchon sur les chaises, il fumait et crachait, comme s'il était chez lui.

La présence de Thérèse ne le gênait pas du tout. Il traitait la jeune femme avec une franchise amicale. Il plaisantait, lui faisait des compliments banals, sans qu'un pli de son visage bouge. Camille riait. Sa femme ne répondait à son ami que par des mots d'une syllabe. Alors il croyait fermement qu'ils se détestaient tous les deux. Un jour, il fit même des reproches à Thérèse sur ce qu'il appelait sa froideur envers Laurent.

Laurent avait deviné juste. Il était devenu l'amant de la femme, l'ami du mari, l'enfant gâté de la mère. Jamais ses appétits n'avaient été aussi bien satisfaits. Il s'endormait au fond des plaisirs intimes que lui donnait la famille Raquin. D'ailleurs, sa place dans cette famille lui semblait toute naturelle. Il tutoyait Camille sans colère, sans remords. Il ne surveillait même pas ses gestes ni ses paroles. Il était trop sûr de sa prudence et de son calme. L'égoïsme avec lequel il goûtait son bonheur le protégeait contre toute erreur. Dans la boutique, sa maîtresse devenait une femme comme une autre. Il ne fallait pas l'embrasser, et elle n'existait pas pour lui. S'il ne l'embrassait pas devant tout le monde, c'est qu'il avait peur de ne plus pouvoir revenir. Seule cette conséquence l'arrêtait. Sinon, il se serait parfaitement moqué de la douleur de Camille et de sa mère. Il ne se rendait pas compte de ce que la découverte de sa liaison pourrait entraîner. Il croyait agir simplement, comme tout le monde aurait agi à sa place. Il agissait en homme pauvre et affamé. De là venaient sa tranquillité satisfaite, son audace patiente, son air détaché et moqueur.

Thérèse était plus nerveuse, plus tremblante que lui. Elle était obligée de jouer un rôle. Elle le jouait à la perfection, grâce à l'hypocrisie habile que lui avait donnée son éducation. Pendant près de quinze ans, elle avait menti. Elle avait étouffé ses fièvres. Elle avait mis une volonté de fer à paraître triste et endormie. Il lui coûtait peu de poser sur sa chair ce masque de morte qui glaçait son visage. Quand Laurent entrait, il la trouvait grave et boudeuse, le nez plus long, les lèvres plus minces. Elle était laide, désagréable, impossible à approcher. D'ailleurs, elle n'exagérait pas ses effets. Elle jouait son ancien personnage, sans attirer l'attention par plus de dureté. Pour elle, tromper Camille et Mme Raquin était un plaisir amer. Elle n'était pas comme Laurent, enfoncé dans la satisfaction lourde de ses désirs, sans aucune idée du devoir. Elle savait qu'elle faisait le mal. Et parfois elle avait des envies féroces de se lever de table. Elle voulait embrasser Laurent à pleine bouche. Ainsi, elle montrerait à son mari et à sa tante qu'elle n'était pas une bête et qu'elle avait un amant.

Par moments, des joies chaudes lui montaient à la tête. Elle était une bonne comédienne. Pourtant, elle ne pouvait pas alors s'empêcher de chanter, quand son amant n'était pas là et qu'elle n'avait pas peur de se trahir. Ces gaietés soudaines charmaient Mme Raquin, qui trouvait sa nièce trop grave. La jeune femme acheta des pots de fleurs et les mit à la fenêtre de sa chambre. Puis elle fit coller du papier peint neuf dans cette pièce. Elle voulut un tapis, des rideaux, des meubles de palissandre. Tout ce luxe était pour Laurent.

La nature et les circonstances semblaient avoir fait cette femme pour cet homme. Elles semblaient les avoir poussés l'un vers l'autre. La femme était nerveuse et hypocrite. L'homme était sanguin et vivait comme une brute. À eux deux, ils formaient un couple très fortement uni. Ils se complétaient, ils se protégeaient l'un l'autre. Le soir, à table, dans la lumière pâle de la lampe, on sentait la force de leur union. On la voyait dans le visage épais et souriant de Laurent, en face du masque muet et fermé de Thérèse.

C'étaient des soirées douces et calmes. Dans le silence, dans l'ombre claire et tiède, montaient des paroles amicales. On se serrait autour de la table. Après le dessert, on parlait des mille petites choses de la journée, des souvenirs de la veille et des espoirs du lendemain. Camille aimait Laurent autant qu'il pouvait aimer, en égoïste satisfait. Et Laurent semblait lui rendre la même affection. Entre eux, il y avait un échange de phrases dévouées, de gestes aimables, de regards attentifs. Mme Raquin, le visage calme, mettait toute sa paix autour de ses enfants, dans l'air tranquille qu'ils respiraient. On aurait dit une réunion de vieux amis. Ils se connaissaient jusqu'au fond du cœur et s'endormaient, confiants dans leur amitié.

Thérèse, immobile, paisible comme les autres, regardait ces joies bourgeoises, ces gens tassés et souriants. Et, au fond d'elle, il y avait des rires sauvages. Tout son être se moquait d'eux, mais son visage restait froid et raide. Elle se disait, avec un plaisir sensuel et raffiné, que quelques heures plus tôt elle était dans la chambre voisine. Elle était alors à moitié nue, décoiffée, sur la poitrine de Laurent. Elle se rappelait chaque détail de cet après-midi de passion folle. Elle les étalait dans sa mémoire. Elle comparait cette scène brûlante à la scène morte qu'elle avait sous les yeux. Ah ! comme elle trompait ces braves gens ! Et comme elle était heureuse de les tromper si bien, sans honte et en triomphe ! C'était là, à deux pas, derrière ce mur mince, qu'elle recevait un homme. C'était là qu'elle se roulait dans les plaisirs violents de l'adultère. Et maintenant, son amant devenait pour elle un inconnu. Il n'était plus qu'un camarade de son mari, une sorte d'imbécile, un intrus, un homme de trop dont elle ne devait pas s'occuper. Cette comédie atroce et ces mensonges de la vie excitaient son sang. La comparaison entre les baisers brûlants du jour et l'indifférence jouée du soir l'enflammait encore plus.

Parfois, par hasard, Mme Raquin et Camille descendaient. Alors Thérèse se levait d'un bond. Sans un bruit, avec une énergie brutale, elle collait ses lèvres sur les lèvres de son amant. Elle restait ainsi, essoufflée, étouffant, jusqu'au moment où elle entendait craquer le bois des marches. Alors, d'un mouvement rapide, elle reprenait sa place. Elle retrouvait sa grimace boudeuse. Laurent, d'une voix calme, continuait avec Camille la conversation interrompue. C'était comme un éclair de passion, rapide et aveuglant, dans un ciel mort.

Le jeudi, la soirée était un peu plus animée. Ce jour-là, Laurent s'ennuyait à mourir. Pourtant, il se faisait un devoir de ne manquer aucune réunion. Par prudence, il voulait être connu et estimé des amis de Camille. Il devait écouter les radotages de Grivet et du vieux Michaud. Michaud racontait toujours les mêmes histoires de meurtres et de vols. Grivet, en même temps, parlait de ses employés, de ses chefs, de son administration. Le jeune homme se réfugiait près d'Olivier et de Suzanne. Leur bêtise lui paraissait moins ennuyeuse. D'ailleurs, il se dépêchait de réclamer le jeu de dominos.

C'était le jeudi soir que Thérèse fixait le jour et l'heure de leurs rendez-vous. Au moment du départ, Mme Raquin et Camille accompagnaient les invités jusqu'à la porte du passage. Dans ce désordre, la jeune femme s'approchait de Laurent. Elle lui parlait tout bas, elle lui serrait la main. Parfois même, quand tout le monde avait le dos tourné, elle l'embrassait, pour le plaisir de braver le danger.

Cette vie de secousses et de calme dura huit mois. Les amants vivaient dans un bonheur complet. Thérèse ne s'ennuyait plus, elle ne désirait plus rien. Laurent était rassasié, gâté, et il avait encore grossi. Il n'avait qu'une seule peur : voir finir cette belle existence.

### Glossaire

- **le couvert**: l'assiette, le verre, la fourchette et le couteau préparés pour une personne à table.
- **le grenier**: pièce sous le toit d'une maison.
- **à califourchon**: assis avec une jambe de chaque côté, comme sur un cheval.
- **boudeur / boudeuse**: qui a un visage fermé et de mauvaise humeur.
- **le masque**: ici, visage qui ne montre pas ce que l'on ressent.
- **le palissandre**: bois précieux et sombre, pour les beaux meubles.
- **sanguin**: se dit d'une personne forte, au sang vif, aux désirs puissants.
- **les radotages**: paroles répétées sans fin, souvent par des personnes âgées.
- **rassasié**: qui a assez mangé, qui n'a plus faim.

## IX

Un après-midi, Laurent allait quitter son bureau pour courir chez Thérèse, qui l'attendait. Mais son chef le fit appeler. Il lui annonça qu'à l'avenir, il lui défendait de s'absenter. Laurent avait trop profité des congés. L'administration était décidée à le renvoyer s'il sortait encore une seule fois.

Cloué sur sa chaise, il fut désespéré jusqu'au soir. Il devait gagner son pain, il ne pouvait pas se faire mettre à la porte. Le soir, le visage fâché de Thérèse fut une torture pour lui. Il ne savait pas comment expliquer à sa maîtresse pourquoi il n'était pas venu. Pendant que Camille fermait la boutique, il s'approcha vite de la jeune femme.

« Nous ne pouvons plus nous voir, lui dit-il à voix basse. Mon chef me refuse toute nouvelle permission de sortie. »

Camille revenait. Laurent dut partir sans donner plus d'explications. Il laissa Thérèse sous le choc de cette annonce brutale. Elle était furieuse. Elle ne voulait pas admettre qu'on puisse troubler ses plaisirs. Elle passa une nuit sans sommeil à imaginer des rendez-vous fous. Le jeudi suivant, elle parla une minute au plus avec Laurent. Ils étaient très inquiets, car ils ne savaient pas où se rencontrer pour discuter et s'entendre. La jeune femme donna un nouveau rendez-vous à son amant. Il ne vint pas une seconde fois. Dès lors, elle n'eut plus qu'une idée en tête : le voir à tout prix.

Depuis quinze jours, Laurent ne pouvait plus approcher de Thérèse. Alors il sentit combien cette femme lui était devenue nécessaire. L'habitude du plaisir lui avait donné des besoins nouveaux, très exigeants. Il ne sentait plus aucun malaise dans les bras de sa maîtresse. Il cherchait ses caresses avec l'obstination d'un animal affamé. Une passion de sang avait chauffé lentement dans ses muscles. Maintenant qu'on lui retirait son amante, cette passion éclatait avec une violence aveugle. Il aimait avec rage. Tout semblait se faire sans qu'il le sache, dans cette solide nature de brute. Il obéissait à ses instincts. Il se laissait conduire par les besoins de son corps. Un an plus tôt, il aurait ri si on lui avait dit qu'il serait l'esclave d'une femme. Il n'aurait pas cru qu'il risquerait pour elle sa tranquillité. Mais les désirs avaient travaillé en lui sans bruit, sans qu'il le sache. Ils avaient fini par le livrer, pieds et poings liés, aux caresses sauvages de Thérèse. Maintenant, il avait peur d'oublier la prudence. Il n'osait plus venir le soir au passage du Pont-Neuf. Il craignait de faire une folie. Il ne s'appartenait plus. Sa maîtresse, souple comme une chatte, nerveuse, s'était glissée peu à peu dans chaque partie de son corps. Il avait besoin de cette femme pour vivre, comme on a besoin de boire et de manger.

Il aurait certainement fait une bêtise. Mais il reçut une lettre de Thérèse. Elle lui demandait de rester chez lui le lendemain. Elle promettait de venir le voir vers huit heures du soir.

En sortant du bureau, il se débarrassa de Camille. Il lui dit qu'il était fatigué et qu'il allait se coucher tout de suite. Thérèse, après le dîner, joua elle aussi son rôle. Elle parla d'une cliente qui avait déménagé sans la payer. Elle fit la commerçante dure qui veut son argent. Elle déclara qu'elle voulait aller le réclamer. La cliente habitait aux Batignolles. Mme Raquin et Camille trouvèrent le trajet long et la démarche risquée. Mais ils ne s'étonnèrent pas. Ils laissèrent partir Thérèse en toute tranquillité.

La jeune femme courut au Port aux Vins. Elle glissait sur les pavés gras, elle heurtait les passants, elle avait hâte d'arriver. Son visage était moite de sueur, ses mains brûlaient. On aurait dit une femme ivre. Elle monta vite l'escalier de l'hôtel meublé. Au sixième étage, essoufflée, les yeux vagues, elle vit Laurent penché sur la rampe. Il l'attendait.

Elle entra dans le grenier. L'espace était si étroit que ses larges jupes ne pouvaient pas y tenir. D'une main, elle arracha son chapeau. Elle s'appuya contre le lit, prête à s'évanouir…

La fenêtre à tabatière était grande ouverte. La fraîcheur du soir tombait sur le lit brûlant. Les amants restèrent longtemps dans cette pauvre chambre, comme au fond d'un trou. Tout à coup, Thérèse entendit l'horloge de la Pitié sonner dix heures. Elle aurait voulu être sourde. Elle se leva avec peine et regarda le grenier, qu'elle n'avait pas encore vu. Elle chercha son chapeau, noua les rubans et s'assit. Elle dit d'une voix lente :

« Il faut que je parte. »

Laurent était venu se mettre à genoux devant elle. Il lui prit les mains.

« Au revoir, reprit-elle sans bouger.

— Non, pas au revoir, s'écria-t-il, c'est trop vague… Quel jour reviendras-tu ? »

Elle le regarda en face.

« Tu veux la vérité ? dit-elle. Eh bien ! vraiment, je crois que je ne reviendrai plus. Je n'ai pas de prétexte, je ne peux pas en inventer.

— Alors il faut nous dire adieu.

— Non, je ne veux pas ! »

Elle dit ces mots avec une colère pleine de peur. Puis elle ajouta plus doucement, sans savoir ce qu'elle disait, sans quitter sa chaise :

« Je vais m'en aller. »

Laurent réfléchissait. Il pensait à Camille.

« Je ne lui en veux pas, dit-il enfin, sans le nommer. Mais vraiment, il nous gêne trop… Est-ce que tu ne pourrais pas nous en débarrasser ? L'envoyer en voyage, quelque part, très loin ?

— Ah ! oui, l'envoyer en voyage ! reprit la jeune femme en secouant la tête. Tu crois qu'un homme comme ça accepte de voyager… Il n'y a qu'un voyage dont on ne revient pas… Mais il nous enterrera tous. Ces gens-là, qui n'ont qu'un petit souffle de vie, ne meurent jamais. »

Il y eut un silence. Laurent se traîna sur les genoux. Il se serra contre sa maîtresse et appuya la tête contre sa poitrine.

« J'avais fait un rêve, dit-il. Je voulais passer une nuit entière avec toi. Je voulais m'endormir dans tes bras et me réveiller le lendemain sous tes baisers… Je voudrais être ton mari… Tu comprends ?

— Oui, oui », répondit Thérèse en frissonnant.

Elle se pencha brusquement sur le visage de Laurent et le couvrit de baisers. Les rubans de son chapeau frottaient contre la barbe rude du jeune homme. Elle ne pensait plus qu'elle était habillée et qu'elle allait froisser ses vêtements. Elle sanglotait. Au milieu de ses larmes, elle disait des paroles essoufflées.

« Ne dis pas ces choses, répétait-elle. Sinon, je n'aurai plus la force de te quitter, je resterai là… Donne-moi plutôt du courage. Dis-moi que nous nous verrons encore. N'est-ce pas que tu as besoin de moi ? N'est-ce pas que nous trouverons bien un jour le moyen de vivre ensemble ?

— Alors, reviens, reviens demain », lui répondit Laurent. Ses mains tremblantes montaient le long de sa taille.

« Mais je ne peux pas revenir… Je te l'ai dit, je n'ai pas de prétexte. »

Elle se tordait les bras. Elle reprit :

« Oh ! le scandale ne me fait pas peur… En rentrant, si tu veux, je vais dire à Camille que tu es mon amant, et je reviens dormir ici… C'est pour toi que je tremble. Je ne veux pas déranger ta vie. Je veux te faire une existence heureuse. »

Les instincts prudents du jeune homme se réveillèrent.

« Tu as raison, dit-il, il ne faut pas agir comme des enfants. Ah ! si ton mari mourait…

— Si mon mari mourait… répéta lentement Thérèse.

— Nous nous marierions ensemble. Nous n'aurions plus peur de rien. Nous profiterions largement de nos amours… Quelle bonne et douce vie ! »

La jeune femme s'était redressée. Les joues pâles, elle regardait son amant avec des yeux sombres. Ses lèvres tremblaient.

« Les gens meurent quelquefois, murmura-t-elle enfin. Seulement, c'est dangereux pour ceux qui restent vivants. »

Laurent ne répondit pas.

« Vois-tu, continua-t-elle, tous les moyens connus sont mauvais.

— Tu ne m'as pas compris, dit-il tranquillement. Je ne suis pas un idiot, je veux t'aimer en paix… Je pensais qu'il arrive des accidents tous les jours. Le pied peut glisser, une tuile peut tomber… Tu comprends ? Dans ce dernier cas, seul le vent est coupable. »

Il parlait d'une voix étrange. Il eut un sourire et ajouta d'un ton caressant :

« Va, sois tranquille, nous nous aimerons bien, nous vivrons heureux… Puisque tu ne peux pas venir, j'arrangerai tout cela… Si nous restons plusieurs mois sans nous voir, ne m'oublie pas. Pense que je travaille à notre bonheur. »

Thérèse ouvrait la porte pour partir. Il la prit dans ses bras.

« Tu es à moi, n'est-ce pas ? continua-t-il. Tu jures de te donner tout entière, à toute heure, quand je voudrai ?

— Oui, cria la jeune femme, je t'appartiens, fais de moi ce que tu voudras. »

Ils restèrent un moment muets, avec un air sauvage. Puis Thérèse s'arracha brusquement de ses bras. Sans tourner la tête, elle sortit de la mansarde et descendit l'escalier. Laurent écouta le bruit de ses pas qui s'éloignaient.

Quand il n'entendit plus rien, il rentra dans sa pauvre chambre et se coucha. Les draps étaient tièdes. Il étouffait au fond de ce trou étroit. Thérèse l'avait laissé plein de la chaleur de sa passion. Il lui semblait qu'il respirait encore un peu de la jeune femme. Elle était passée là et avait laissé des odeurs fortes, des odeurs de violette. Maintenant, il ne pouvait plus serrer dans ses bras que le fantôme de sa maîtresse. Ce fantôme traînait autour de lui, et il ne pouvait pas le saisir. Il avait la fièvre d'un amour qui renaissait, et qui n'était pas satisfait. Il ne ferma pas la fenêtre. Couché sur le dos, les bras nus, les mains ouvertes, il cherchait la fraîcheur. Il réfléchissait en regardant le carré de ciel bleu sombre que découpait la fenêtre.

Jusqu'au jour, la même idée tourna dans sa tête. Avant la visite de Thérèse, il ne pensait pas au meurtre de Camille. Il avait parlé de la mort de cet homme poussé par les faits. Il était irrité par la pensée qu'il ne reverrait plus son amante. C'est ainsi qu'un nouveau coin de sa nature venait de se montrer, sans qu'il le sache. Dans la violence de l'adultère, il s'était mis à rêver d'assassinat.

Maintenant, plus calme, seul au milieu de la nuit paisible, il étudiait le meurtre. L'idée de mort avait été jetée avec désespoir entre deux baisers. Elle revenait maintenant, sans pitié, vive et aiguë. Laurent ne pouvait pas dormir. Les odeurs fortes que Thérèse avait laissées l'énervaient. Il préparait des pièges, il calculait les risques. Il faisait la liste des avantages qu'il aurait à être assassin.

Tous ses intérêts le poussaient au crime. Il se disait que son père, le paysan de Jeufosse, ne se décidait pas à mourir. Il devrait peut-être rester encore dix ans employé. Il mangerait dans les crémeries, il vivrait sans femme dans un grenier. Cette idée le mettait en rage. Au contraire, si Camille mourait, il épouserait Thérèse. Il hériterait de Mme Raquin. Il quitterait son emploi et se promènerait au soleil. Alors, il prit plaisir à rêver de cette vie de paresseux. Il se voyait déjà sans travail, mangeant et dormant, attendant avec patience la mort de son père. Et quand la réalité revenait au milieu de son rêve, il se heurtait à Camille. Il serrait les poings, comme pour l'assommer.

Laurent voulait Thérèse. Il la voulait à lui tout seul, toujours près de sa main. S'il ne faisait pas disparaître le mari, la femme lui échappait. Elle l'avait dit : elle ne pouvait pas revenir. Il aurait bien pu l'enlever, l'emmener quelque part. Mais alors ils seraient morts de faim tous les deux. Il risquait moins en tuant le mari. Il ne faisait aucun scandale. Il poussait seulement un homme pour prendre sa place. Avec sa logique brutale de paysan, il trouvait ce moyen excellent et naturel. Sa prudence naturelle lui conseillait même cette solution rapide.

Il se roulait sur son lit, en sueur, à plat ventre. Il collait son visage moite dans l'oreiller où avait traîné le chignon de Thérèse. Il prenait la toile entre ses lèvres sèches et buvait les parfums légers de ce linge. Il restait là, sans souffle, étouffant. Il voyait passer des barres de feu derrière ses paupières fermées. Il se demandait comment il pourrait bien tuer Camille. Puis, quand il manquait d'air, il se retournait d'un bond et se remettait sur le dos. Les yeux grands ouverts, il recevait en plein visage l'air froid de la fenêtre. Il cherchait dans les étoiles, dans la lumière bleue du ciel, un conseil de meurtre, un plan d'assassinat.

Il ne trouva rien. Comme il l'avait dit à sa maîtresse, il n'était pas un enfant, un idiot. Il ne voulait ni du couteau ni du poison. Il lui fallait un crime caché, fait sans danger. Ce serait une sorte d'étouffement sinistre, sans cris, sans terreur, une simple disparition. La passion avait beau le secouer et le pousser en avant : tout son être exigeait la prudence. Il était trop lâche et il aimait trop le plaisir pour risquer sa tranquillité. Il tuait pour vivre calme et heureux.

Peu à peu, le sommeil le prit. L'air froid avait chassé du grenier le fantôme tiède et parfumé de Thérèse. Laurent, brisé, calmé, se laissa envahir par une sorte de torpeur douce et vague. En s'endormant, il décida qu'il attendrait une bonne occasion. Sa pensée lui échappait de plus en plus. Elle le berçait en murmurant : « Je le tuerai, je le tuerai. » Cinq minutes plus tard, il dormait et respirait avec calme et régularité.

Thérèse était rentrée chez elle à onze heures. Elle avait la tête en feu, la pensée brouillée. Elle arriva au passage du Pont-Neuf sans savoir par où elle était passée. Il lui semblait qu'elle descendait de chez Laurent, tant ses oreilles étaient encore pleines de ses paroles. Elle trouva Mme Raquin et Camille inquiets et pleins d'attentions. Elle répondit sèchement à leurs questions. Elle dit qu'elle avait fait un trajet inutile. Elle avait attendu un omnibus pendant une heure sur un trottoir.

Quand elle se mit au lit, elle trouva les draps froids et humides. Ses membres, encore brûlants, eurent des frissons de dégoût. Camille s'endormit vite. Thérèse regarda longtemps ce visage pâle, d'un blanc terne, qui dormait bêtement sur l'oreiller, la bouche ouverte. Elle s'écartait de lui. Elle avait envie d'enfoncer son poing fermé dans cette bouche.

### Glossaire

- **le congé**: permission de ne pas travailler pendant un moment.
- **le prétexte**: fausse raison qu'on donne pour cacher la vraie.
- **l'hôtel meublé**: hôtel pauvre où l'on loue une chambre au mois.
- **le grenier / la mansarde**: petite chambre sous le toit.
- **la fenêtre à tabatière**: petite fenêtre dans le toit.
- **l'horloge de la Pitié**: l'horloge d'un grand hôpital de Paris, la Pitié.
- **le chignon**: cheveux attachés et roulés derrière la tête.
- **la torpeur**: état lourd, entre le sommeil et la fatigue.
- **l'omnibus**: grande voiture tirée par des chevaux, pour transporter beaucoup de passagers.

## X

Près de trois semaines passèrent. Laurent revenait à la boutique tous les soirs. Il paraissait fatigué, comme malade. Un léger cercle bleu entourait ses yeux. Ses lèvres devenaient pâles et se fendaient. Pourtant, il gardait toujours sa tranquillité lourde. Il regardait Camille en face et lui montrait la même amitié franche. Mme Raquin gâtait encore plus l'ami de la maison, depuis qu'elle le voyait s'endormir dans une sorte de fièvre cachée.

Thérèse avait repris son visage muet et boudeur. Elle était plus immobile, plus fermée, plus calme que jamais. On aurait dit que Laurent n'existait pas pour elle. Elle le regardait à peine, lui parlait rarement, le traitait avec une indifférence parfaite. Mme Raquin était bonne, et cette attitude lui faisait de la peine. Elle disait parfois au jeune homme : « Ne faites pas attention à la froideur de ma nièce. Je la connais. Son visage paraît froid, mais son cœur est chaud de toutes les tendresses et de tous les dévouements. »

Les deux amants n'avaient plus de rendez-vous. Depuis la soirée de la rue Saint-Victor, ils ne s'étaient plus retrouvés seuls. Le soir, ils étaient face à face, tranquilles en apparence, comme deux étrangers. Mais des orages de passion, de peur et de désir passaient sous la peau calme de leur visage. Il y avait en Thérèse des colères, des lâchetés, des moqueries cruelles. Il y avait en Laurent des brutalités sombres, des hésitations douloureuses. Eux-mêmes n'osaient pas regarder au fond de leur être. Ils n'osaient pas regarder cette fièvre trouble qui remplissait leur tête d'une sorte de fumée épaisse et amère.

Quand ils le pouvaient, derrière une porte, sans parler, ils se serraient les mains à se les briser. C'était une étreinte rude et courte. Chacun aurait voulu emporter des morceaux de la chair de l'autre, collés à ses doigts. Ils n'avaient plus que ce serrement de mains pour calmer leurs désirs. Ils y mettaient tout leur corps. Ils ne se demandaient rien d'autre. Ils attendaient.

Un jeudi soir, avant de commencer à jouer, les invités de la famille Raquin bavardèrent un peu, comme d'habitude. Un des grands sujets de conversation, c'était l'ancien métier du vieux Michaud. On le questionnait sur les aventures étranges et sinistres qu'il avait dû connaître. Alors Grivet et Camille écoutaient les histoires du commissaire de police, la bouche ouverte, l'air effrayé. Ils ressemblaient à des petits enfants qui écoutent *Barbe-Bleue* ou le *Petit Poucet*. Cela leur faisait peur et les amusait.

Ce jour-là, Michaud venait de raconter un horrible assassinat. Les détails avaient fait frissonner ceux qui l'écoutaient. Il ajouta en secouant la tête :

« Et on ne sait pas tout… Combien de crimes restent inconnus ! Combien d'assassins échappent à la justice des hommes !

— Comment ! dit Grivet, étonné. Vous croyez qu'il y a, comme ça, dans la rue, des bandits qui ont assassiné et qu'on n'arrête pas ? »

Olivier se mit à sourire d'un air de mépris.

« Mon cher monsieur, répondit-il de sa voix sèche, si on ne les arrête pas, c'est qu'on ne sait pas qu'ils ont assassiné. »

Ce raisonnement ne sembla pas convaincre Grivet. Camille vint l'aider.

« Moi, je suis de l'avis de M. Grivet, dit-il avec un air important et bête… J'ai besoin de croire que la police fait bien son travail. Je veux être sûr que je ne frôlerai jamais un meurtrier sur un trottoir. »

Olivier vit une attaque personnelle dans ces paroles.

« Bien sûr, la police fait bien son travail, s'écria-t-il d'un ton vexé… Mais nous ne pouvons pourtant pas faire l'impossible. Il y a des criminels qui ont appris le crime à l'école du diable. Ils échapperaient à Dieu lui-même… N'est-ce pas, mon père ?

— Oui, oui, dit le vieux Michaud… Ainsi, quand j'étais à Vernon — vous vous en souvenez peut-être, madame Raquin —, on assassina un roulier sur la grande route. On trouva le cadavre coupé en morceaux, au fond d'un fossé. Jamais on n'a pu attraper le coupable. Il vit peut-être encore aujourd'hui. Il est peut-être notre voisin. Et peut-être que M. Grivet va le rencontrer en rentrant chez lui. »

Grivet devint blanc comme un linge. Il n'osait pas tourner la tête. Il croyait que l'assassin du roulier était derrière lui. Mais au fond, il était ravi d'avoir peur.

« Ah bien ! non, bégaya-t-il, sans trop savoir ce qu'il disait. Ah bien ! non, je ne veux pas croire cela… Moi aussi, je connais une histoire. Il était une fois une servante qu'on mit en prison. On croyait qu'elle avait volé à ses maîtres un couvert d'argent. Deux mois plus tard, on coupa un arbre et on trouva le couvert dans un nid de pie. C'était une pie, la voleuse. On libéra la servante… Vous voyez bien que les coupables sont toujours punis. »

Grivet était triomphant. Olivier ricanait.

« Alors, dit-il, on a mis la pie en prison ?

— Ce n'est pas cela que M. Grivet a voulu dire, reprit Camille, fâché de voir qu'on se moquait de son chef… Mère, donne-moi le jeu de dominos. »

Pendant que Mme Raquin allait chercher la boîte, le jeune homme continua. Il s'adressait à Michaud :

« Alors, la police ne peut rien faire, vous l'avouez ? Il y a des meurtriers qui se promènent au soleil ?

— Eh ! malheureusement, oui, répondit le commissaire.

— C'est immoral », conclut Grivet.

Pendant cette conversation, Thérèse et Laurent étaient restés silencieux. Ils n'avaient même pas souri de la bêtise de Grivet. Tous les deux, les coudes sur la table, un peu pâles, les yeux vagues, ils écoutaient. Un moment, leurs regards s'étaient rencontrés, noirs et brûlants. De petites gouttes de sueur apparaissaient à la racine des cheveux de Thérèse. Et des souffles froids faisaient passer de légers frissons sur la peau de Laurent.

### Glossaire

- **boudeur**: qui a un visage fermé et de mauvaise humeur.
- **l'étreinte**: action de serrer quelqu'un ou quelque chose très fort.
- **le commissaire de police**: chef de la police d'un quartier ou d'une ville.
- **Barbe-Bleue, le Petit Poucet**: contes célèbres pour les enfants, qui font un peu peur.
- **frôler**: passer tout près de quelqu'un, le toucher à peine.
- **le roulier**: homme qui conduisait une voiture de marchandises tirée par des chevaux.
- **le couvert d'argent**: fourchette et cuillère faites en argent.
- **la pie**: oiseau noir et blanc qui aime prendre les objets brillants.
- **ricaner**: rire d'une façon méchante et moqueuse.

## XI

Parfois, le dimanche, quand il faisait beau, Camille forçait Thérèse à sortir avec lui. Ils allaient faire une petite promenade aux Champs-Élysées. La jeune femme aurait préféré rester dans l'ombre humide de la boutique. Elle se fatiguait, elle s'ennuyait au bras de son mari. Il la traînait sur les trottoirs et s'arrêtait devant les boutiques. Il avait des étonnements, des réflexions, des silences d'imbécile. Mais Camille ne cédait pas. Il aimait montrer sa femme. Quand il rencontrait un de ses collègues, et surtout un de ses chefs, il était tout fier de le saluer « en compagnie de madame ». D'ailleurs, il marchait pour marcher, sans presque parler. Il était raide et mal fait dans ses habits du dimanche. Il traînait les pieds, bête et content de lui. Thérèse souffrait d'avoir un homme pareil à son bras.

Les jours de promenade, Mme Raquin accompagnait ses enfants jusqu'au bout du passage. Elle les embrassait comme s'ils partaient pour un voyage. Elle leur faisait sans fin des recommandations et des prières pressantes.

« Surtout, leur disait-elle, faites attention aux accidents… Il y a tant de voitures dans ce Paris !… Vous me promettez de ne pas aller dans la foule… »

Elle les laissait enfin s'éloigner et les suivait longtemps des yeux. Puis elle rentrait à la boutique. Ses jambes devenaient lourdes et l'empêchaient de faire de longues marches.

D'autres fois, plus rarement, le couple sortait de Paris. Ils allaient à Saint-Ouen ou à Asnières. Ils mangeaient une friture de poissons dans un des restaurants du bord de l'eau. C'étaient des jours de grande fête, dont on parlait un mois à l'avance. Thérèse acceptait plus volontiers ces sorties, presque avec joie. Elles la gardaient en plein air jusqu'à dix ou onze heures du soir. Saint-Ouen, avec ses îles vertes, lui rappelait Vernon. Elle y sentait se réveiller tout son amour sauvage pour la Seine, quand elle était jeune fille. Elle s'asseyait sur les petits cailloux et trempait ses mains dans la rivière. Elle se sentait vivre sous le soleil brûlant, que les ombres fraîches des arbres rendaient plus doux. Elle déchirait et salissait sa robe sur les cailloux et la terre grasse. Pendant ce temps, Camille étalait proprement son mouchoir. Il s'asseyait à côté d'elle avec mille précautions. Dans les derniers temps, le jeune couple emmenait presque toujours Laurent. Il rendait la promenade gaie avec ses rires et sa force de paysan.

Un dimanche, Camille, Thérèse et Laurent partirent pour Saint-Ouen vers onze heures, après le déjeuner. Cette sortie était prévue depuis longtemps. Ce devait être la dernière de la saison. L'automne arrivait. Le soir, des souffles froids commençaient à faire frissonner l'air.

Ce matin-là, le ciel restait encore tout bleu et calme. Il faisait chaud au soleil, et l'ombre était tiède. On décida qu'il fallait profiter des derniers rayons.

Les trois promeneurs prirent un fiacre. La vieille mercière les accompagna de ses plaintes et de ses embrassades inquiètes. Ils traversèrent Paris et quittèrent le fiacre aux fortifications. Puis ils allèrent à Saint-Ouen en suivant la grande route. Il était midi. La route était couverte de poussière et pleine de soleil. Elle était d'un blanc aveuglant, comme de la neige. L'air brûlait, épais et lourd. Thérèse, au bras de Camille, marchait à petits pas et se cachait sous son ombrelle. Son mari s'éventait le visage avec un immense mouchoir. Derrière eux venait Laurent. Le soleil lui mordait le cou, mais il ne semblait rien sentir. Il sifflait, il poussait les cailloux du pied. Par moments, il regardait avec des yeux de bête le balancement des hanches de sa maîtresse.

Quand ils arrivèrent à Saint-Ouen, ils se dépêchèrent de chercher un groupe d'arbres, un tapis d'herbe verte à l'ombre. Ils passèrent dans une île et entrèrent dans un petit bois. Les feuilles tombées faisaient par terre une couche rousse. Elle craquait sous les pieds avec un bruit sec. Les troncs se dressaient droits, très nombreux, comme les petites colonnes d'une église gothique. Les branches descendaient jusqu'au front des promeneurs. Ils ne voyaient autour d'eux que le toit couleur de cuivre des feuilles mourantes. Ils voyaient aussi les troncs blancs et noirs des trembles et des chênes. Ils étaient comme dans un désert, dans un trou triste, dans une étroite clairière silencieuse et fraîche. Tout autour d'eux, ils entendaient la Seine gronder.

Camille avait choisi une place sèche. Il s'était assis en relevant les pans de sa redingote. Thérèse, avec un grand bruit de jupes froissées, venait de se jeter sur les feuilles. Elle disparaissait à moitié au milieu des plis de sa robe. La robe se relevait autour d'elle et montrait une de ses jambes jusqu'au genou. Laurent était couché à plat ventre, le menton dans la terre. Il regardait cette jambe. Il écoutait son ami, qui se fâchait contre le gouvernement. Camille déclarait qu'il faudrait changer toutes les petites îles de la Seine en jardins anglais. Il voulait des bancs, des allées de sable, des arbres taillés, comme aux Tuileries.

Ils restèrent près de trois heures dans la clairière. Ils attendaient que le soleil soit moins chaud pour courir la campagne avant le dîner. Camille parla de son bureau et raconta des histoires stupides. Puis, fatigué, il se laissa tomber en arrière et s'endormit. Il avait posé son chapeau sur ses yeux. Thérèse, elle, avait les paupières fermées depuis longtemps. Elle faisait semblant de dormir.

Alors Laurent glissa doucement vers la jeune femme. Il avança les lèvres et embrassa sa bottine et sa cheville. Ce cuir et ce bas blanc qu'il embrassait lui brûlaient la bouche. Les fortes odeurs de la terre et les parfums légers de Thérèse se mêlaient et entraient en lui. Ils allumaient son sang et excitaient ses nerfs. Depuis un mois, il vivait sans femme, et cela le mettait en colère. La marche au soleil, sur la route de Saint-Ouen, avait allumé des flammes en lui. Maintenant, il était là, au fond d'un coin caché, dans la grande douceur de l'ombre et du silence. Et il ne pouvait pas serrer contre sa poitrine cette femme qui lui appartenait. Le mari allait peut-être se réveiller et le voir. Il pouvait ruiner ses calculs prudents. Cet homme était toujours un obstacle. Et l'amant, collé au sol, se cachait derrière les jupes. Tremblant et irrité, il posait des baisers silencieux sur la bottine et sur le bas blanc. Thérèse ne faisait pas un mouvement, comme si elle était morte. Laurent crut qu'elle dormait.

Il se leva, le dos brisé, et s'appuya contre un arbre. Alors il vit la jeune femme. Elle regardait en l'air avec de grands yeux ouverts et brillants. Son visage, posé entre ses bras levés, était d'une pâleur sans éclat, d'une raideur froide. Thérèse réfléchissait. Ses yeux fixes ressemblaient à un trou sombre et profond, où l'on ne voyait que de la nuit. Elle ne bougea pas. Elle ne tourna pas les yeux vers Laurent, debout derrière elle.

Son amant la regarda longtemps. Il était presque effrayé de la voir si immobile et si muette sous ses caresses. Cette tête blanche et morte, perdue dans les plis des jupons, lui fit une sorte de peur pleine de désirs brûlants. Il aurait voulu se pencher et fermer d'un baiser ces grands yeux ouverts. Mais, presque dans les jupons, Camille dormait aussi. Le pauvre être avait le corps tordu, et on voyait toute sa maigreur. Il ronflait légèrement. Sous le chapeau, qui cachait à moitié son visage, on voyait sa bouche ouverte. Le sommeil la tordait et lui faisait faire une grimace bête. De petits poils roux, rares, poussaient sur son menton mince et salissaient sa peau pâle. Il avait la tête renversée en arrière. On voyait donc son cou maigre et ridé. Au milieu, la pomme d'Adam, pointue et rouge brique, remontait à chaque ronflement. Camille, ainsi étalé par terre, était énervant et ignoble.

Laurent le regardait. D'un mouvement brusque, il leva le talon. Il allait lui écraser le visage d'un seul coup.

Thérèse retint un cri. Elle devint pâle et ferma les yeux. Elle tourna la tête, comme pour éviter d'être éclaboussée de sang.

Et Laurent resta quelques secondes le talon en l'air, au-dessus du visage de Camille endormi. Puis, lentement, il replia la jambe et s'éloigna de quelques pas. Il s'était dit que ce serait un assassinat d'imbécile. Avec cette tête écrasée, il aurait toute la police contre lui. Il voulait se débarrasser de Camille uniquement pour épouser Thérèse. Après le crime, il voulait vivre au soleil. Il voulait vivre comme le meurtrier du roulier dont le vieux Michaud avait raconté l'histoire.

Il alla jusqu'au bord de l'eau et regarda couler la rivière d'un air stupide. Puis, brusquement, il revint dans le petit bois. Il venait enfin de décider d'un plan. Il avait trouvé un meurtre facile et sans danger pour lui.

Alors il réveilla le dormeur en lui chatouillant le nez avec une paille. Camille éternua et se leva. Il trouva la plaisanterie excellente. Il aimait Laurent pour ses farces, qui le faisaient rire. Puis il secoua sa femme, qui gardait les yeux fermés. Thérèse se leva et secoua ses jupes, froissées et couvertes de feuilles sèches. Les trois promeneurs quittèrent la clairière en cassant les petites branches devant eux.

Ils sortirent de l'île. Ils s'en allèrent par les routes, par les sentiers pleins de gens en habits du dimanche. Entre les haies, des filles en robes claires couraient. Une équipe de canotiers passait en chantant. Des couples de bourgeois, des vieilles gens, des employés avec leurs femmes marchaient à petits pas, au bord des fossés. Chaque chemin ressemblait à une rue pleine de monde et de bruit. Seul le soleil restait largement tranquille. Il descendait vers l'horizon. Il jetait sur les arbres rouges et sur les routes blanches d'immenses nappes de lumière pâle. Du ciel tremblant commençait à tomber une fraîcheur pénétrante.

Camille ne donnait plus le bras à Thérèse. Il bavardait avec Laurent. Il riait des plaisanteries et des exploits de son ami, qui sautait les fossés et soulevait de grosses pierres. La jeune femme marchait de l'autre côté de la route, la tête penchée. Parfois, elle se baissait pour arracher une herbe. Quand elle était restée en arrière, elle s'arrêtait. Elle regardait de loin son amant et son mari.

« Hé ! tu n'as pas faim ? finit par lui crier Camille.

— Si, répondit-elle.

— Alors, en route ! »

Thérèse n'avait pas faim. Elle était seulement fatiguée et inquiète. Elle ne connaissait pas les projets de Laurent. Ses jambes tremblaient d'angoisse.

Les trois promeneurs revinrent au bord de l'eau et cherchèrent un restaurant. Ils s'installèrent à une table, sur une sorte de terrasse en planches. C'était une gargote qui puait la graisse et le vin. La maison était pleine de cris, de chansons, de bruits de vaisselle. Dans chaque salle, grande ou petite, des groupes parlaient fort. Les murs étaient minces, et tout ce bruit résonnait. En montant, les garçons faisaient trembler l'escalier.

En haut, sur la terrasse, le vent de la rivière chassait les odeurs de graisse brûlée. Thérèse, appuyée contre la balustrade, regardait le quai. À droite et à gauche s'étendaient deux files de guinguettes et de baraques de foire. Sous les tonnelles, entre les feuilles rares et jaunes, on voyait le blanc des nappes, les taches noires des manteaux, les jupes vives des femmes. Les gens allaient et venaient, sans chapeau, en courant et en riant. Au bruit aigu de la foule se mêlaient les chansons tristes des orgues de Barbarie. Une odeur de friture et de poussière traînait dans l'air calme.

Sous Thérèse, des filles du quartier latin tournaient sur un tapis d'herbe usée. Elles chantaient une ronde d'enfants. Leur chapeau était tombé sur leurs épaules, leurs cheveux étaient défaits. Elles se tenaient par la main et jouaient comme des petites filles. Elles retrouvaient un filet de voix fraîche. Des caresses brutales avaient abîmé leurs visages pâles. Mais maintenant, ces visages prenaient doucement les rougeurs des jeunes filles innocentes. Dans leurs grands yeux impurs passaient des larmes tendres. Des étudiants fumaient des pipes de terre blanche. Ils les regardaient tourner et leur lançaient des plaisanteries grossières.

Et plus loin, sur la Seine, sur les collines, descendait le calme du soir. C'était un air bleu et vague qui noyait les arbres dans une brume transparente.

« Eh bien ! cria Laurent en se penchant sur la rampe de l'escalier. Garçon, et ce dîner ? »

Puis il sembla changer d'idée.

« Dis donc, Camille, ajouta-t-il, si nous allions faire une promenade sur l'eau, avant de nous mettre à table ?… On aurait le temps de faire rôtir notre poulet. Nous allons nous ennuyer pendant une heure à attendre.

— Comme tu voudras, répondit Camille sans enthousiasme… Mais Thérèse a faim.

— Non, non, je peux attendre », dit vite la jeune femme. Laurent la regardait avec des yeux fixes.

Ils redescendirent tous les trois. En passant devant le comptoir, ils réservèrent une table et choisirent un menu. Ils dirent qu'ils seraient de retour dans une heure. Le patron louait des canots. Ils lui demandèrent de venir en détacher un. Laurent choisit une barque mince. Elle était si légère qu'elle effrayait Camille.

« Diable ! dit-il, il ne va pas falloir bouger là-dedans. On ferait un fameux plongeon. »

La vérité, c'est que le commis avait une peur horrible de l'eau. À Vernon, quand il était enfant, il était trop malade pour aller jouer dans la Seine. Ses camarades d'école couraient se jeter en pleine rivière. Lui, pendant ce temps, se couchait entre deux couvertures chaudes. Laurent était devenu un nageur sans peur, un rameur qui ne se fatiguait jamais. Camille, lui, avait gardé cette terreur que les enfants et les femmes ont des eaux profondes. Il toucha du pied le bout du canot, comme pour voir s'il était solide.

« Allons, entre donc, lui cria Laurent en riant… Tu trembles toujours. »

Camille passa la jambe par-dessus le bord. Il alla s'asseoir à l'arrière en titubant. Quand il sentit les planches sous lui, il se mit à l'aise. Il plaisanta, pour montrer qu'il avait du courage.

Thérèse était restée sur la rive, grave et immobile. Elle était à côté de son amant, qui tenait la corde de la barque. Il se baissa et, vite, à voix basse :

« Prends garde, murmura-t-il, je vais le jeter à l'eau… Obéis-moi… Je réponds de tout. »

La jeune femme devint horriblement pâle. Elle resta comme clouée au sol. Elle se raidissait, les yeux agrandis.

« Entre donc dans la barque », murmura encore Laurent.

Elle ne bougea pas. Une lutte terrible se passait en elle. Elle tendait sa volonté de toutes ses forces. Elle avait peur d'éclater en sanglots et de tomber par terre.

« Ah ! ah ! cria Camille… Laurent, regarde donc Thérèse… C'est elle qui a peur !… Elle entrera, elle n'entrera pas… »

Il s'était étalé sur le banc de l'arrière, les deux coudes sur les bords du canot. Il se balançait pour faire le brave. Thérèse lui jeta un regard étrange. Les moqueries de ce pauvre homme furent comme un coup de fouet qui la frappa et la poussa. Brusquement, elle sauta dans la barque. Elle resta à l'avant. Laurent prit les rames. Le canot quitta la rive et se dirigea lentement vers les îles.

Le soir tombait. De grandes ombres tombaient des arbres, et l'eau était noire près des bords. Au milieu de la rivière, il y avait de larges traînées d'argent pâle. La barque fut bientôt en pleine Seine. Là, tous les bruits des quais devenaient plus doux. Les chants et les cris arrivaient vagues et mélancoliques, avec une douceur triste. On ne sentait plus l'odeur de friture et de poussière. L'air devenait frais. Il faisait froid.

Laurent arrêta de ramer et laissa le canot descendre avec le courant.

En face se dressait la grande masse rousse des îles. Les deux rives, d'un brun sombre taché de gris, étaient comme deux larges bandes. Elles allaient se rejoindre à l'horizon. L'eau et le ciel semblaient coupés dans le même tissu, d'un blanc sale. Rien n'est plus calme et plus douloureux qu'un soir d'automne. Les rayons pâlissent dans l'air qui frissonne. Les arbres vieillis perdent leurs feuilles. La campagne a été brûlée par le soleil de l'été. Elle sent la mort venir avec les premiers vents froids. Et il y a, dans le ciel, des souffles plaintifs de désespoir. La nuit descend de très haut et apporte dans son ombre des draps pour les morts.

Les promeneurs se taisaient. Assis au fond de la barque qui suivait l'eau, ils regardaient les dernières lumières quitter les hautes branches. Ils s'approchaient des îles. Les grandes masses rousses devenaient sombres. Dans le soir, tout le paysage devenait plus simple. La Seine, le ciel, les îles, les collines n'étaient plus que des taches brunes et grises. Elles s'effaçaient au milieu d'un brouillard blanc comme du lait.

Camille avait fini par se coucher à plat ventre, la tête au-dessus de l'eau. Il trempa ses mains dans la rivière.

« Zut ! que c'est froid ! s'écria-t-il. Ce ne serait pas agréable de plonger la tête la première dans ce bouillon-là. »

Laurent ne répondit pas. Depuis un moment, il regardait les deux rives avec inquiétude. Il avançait ses grosses mains sur ses genoux et serrait les lèvres. Thérèse, raide, immobile, la tête un peu renversée, attendait.

La barque allait entrer dans un petit bras de la rivière, sombre et étroit, entre deux îles. Derrière l'une des îles, on entendait les chants plus doux d'une équipe de canotiers. Ils devaient remonter la Seine. Au loin, plus haut sur la rivière, il n'y avait personne.

Alors Laurent se leva et prit Camille à bras-le-corps. Le commis éclata de rire.

« Ah ! non, tu me chatouilles, dit-il, pas de ces plaisanteries-là… Voyons, arrête, tu vas me faire tomber. »

Laurent serra plus fort et donna une secousse. Camille se tourna. Il vit le visage effrayant de son ami, tout tordu. Il ne comprit pas. Une peur vague le saisit. Il voulut crier. Il sentit une main rude qui le serrait à la gorge. Avec l'instinct d'une bête qui se défend, il se dressa sur les genoux. Il s'accrocha au bord de la barque. Il lutta ainsi pendant quelques secondes.

« Thérèse ! Thérèse ! » appela-t-il d'une voix étouffée et sifflante.

La jeune femme regardait. Elle se tenait des deux mains à un banc du canot, qui craquait et dansait sur la rivière. Elle ne pouvait pas fermer les yeux. Une contraction effrayante les tenait grands ouverts. Ils étaient fixés sur le spectacle horrible de la lutte. Elle était raide, muette.

« Thérèse ! Thérèse ! » appela de nouveau le malheureux, qui étouffait.

À ce dernier appel, Thérèse éclata en sanglots. Ses nerfs lâchaient. La crise qu'elle craignait la jeta, toute tremblante, au fond de la barque. Elle y resta pliée, évanouie, comme morte.

Laurent secouait toujours Camille, en le serrant à la gorge d'une main. Avec son autre bras, il finit par l'arracher de la barque. Il le tenait en l'air comme un enfant, au bout de ses bras vigoureux. Il penchait la tête, et son cou était découvert. Sa victime, folle de rage et de peur, se tordit. Camille avança les dents et les enfonça dans ce cou. Le meurtrier retint un cri de douleur. Il lança brusquement le commis dans la rivière. Mais les dents de Camille lui arrachèrent un morceau de chair.

Camille tomba en poussant un hurlement. Il remonta deux ou trois fois à la surface. Ses cris étaient de plus en plus faibles.

Laurent ne perdit pas une seconde. Il releva le col de son manteau pour cacher sa blessure. Puis il prit dans ses bras Thérèse évanouie. D'un coup de pied, il fit chavirer le canot. Il se laissa tomber dans la Seine en tenant sa maîtresse. Il la soutint sur l'eau et appela au secours d'une voix déchirante.

Les canotiers, dont il avait entendu les chants derrière la pointe de l'île, arrivaient à grands coups de rames. Ils comprirent qu'un malheur venait d'arriver. Ils sauvèrent Thérèse et la couchèrent sur un banc. Ils sauvèrent aussi Laurent, qui se mit à pleurer la mort de son ami. Il se jeta à l'eau. Il chercha Camille aux endroits où il ne pouvait pas être. Il revint en pleurant, en se tordant les bras, en s'arrachant les cheveux. Les canotiers essayaient de le calmer, de le consoler.

« C'est ma faute, criait-il. Je n'aurais pas dû laisser ce pauvre garçon danser et bouger comme il le faisait… À un moment, nous nous sommes trouvés tous les trois du même côté de la barque, et nous avons chaviré… En tombant, il m'a crié de sauver sa femme… »

Parmi les canotiers, comme toujours, deux ou trois jeunes gens voulurent avoir vu l'accident.

« Nous vous avons bien vus, disaient-ils… Aussi, que diable ! une barque, ce n'est pas aussi solide qu'un plancher… Ah ! la pauvre petite femme, elle va avoir un triste réveil ! »

Ils reprirent leurs rames et tirèrent le canot derrière eux. Ils conduisirent Thérèse et Laurent au restaurant, où le dîner était prêt. En quelques minutes, tout Saint-Ouen apprit l'accident. Les canotiers le racontaient comme s'ils l'avaient vu de leurs yeux. Une foule pleine de pitié restait devant le restaurant.

Le patron et sa femme étaient de braves gens. Ils prêtèrent leurs vêtements aux deux rescapés. Quand Thérèse se réveilla de son évanouissement, elle eut une crise de nerfs. Elle éclata en sanglots déchirants. Il fallut la mettre au lit. La nature aidait à la sinistre comédie qui venait de se jouer.

Quand la jeune femme fut plus calme, Laurent la confia aux patrons du restaurant. Il voulut retourner seul à Paris, pour annoncer l'affreuse nouvelle à Mme Raquin avec toute la douceur possible. En vérité, il avait peur des nerfs de Thérèse, trop excités. Il préférait lui laisser le temps de réfléchir et d'apprendre son rôle.

Ce furent les canotiers qui mangèrent le dîner de Camille.

### Glossaire

- **la friture**: petits poissons cuits dans l'huile bouillante.
- **les fortifications**: les grands murs de défense qui entouraient Paris.
- **la clairière**: endroit sans arbres au milieu d'un bois.
- **les canotiers**: jeunes gens qui faisaient du bateau à rames pour s'amuser.
- **la gargote**: restaurant pauvre et sale.
- **la guinguette**: café populaire au bord de l'eau, où l'on mange et où l'on danse.
- **l'orgue de Barbarie**: petit instrument de musique qu'on fait jouer en tournant une manivelle, dans la rue.
- **la pomme d'Adam**: petite bosse sur le devant du cou des hommes.
- **la barque / le canot**: petit bateau à rames.
- **chavirer**: se retourner, pour un bateau.
- **le rescapé**: personne qui a échappé à un accident.

## XII

Laurent rentra à Paris dans une voiture publique. Assis dans un coin sombre, il finit de préparer son plan. Il était presque sûr de ne pas être puni. Une joie lourde et inquiète le remplissait : la joie du crime accompli. Arrivé à la barrière de Clichy, il prit un fiacre. Il se fit conduire chez le vieux Michaud, rue de Seine. Il était neuf heures du soir.

Il trouva l'ancien commissaire de police à table, avec Olivier et Suzanne. Il venait chercher une protection, au cas où on le soupçonnerait. Il voulait aussi éviter d'annoncer lui-même l'affreuse nouvelle à Mme Raquin. Cette visite lui faisait horreur, d'une façon étrange. Il s'attendait à un désespoir si grand qu'il avait peur de ne pas pleurer assez en jouant son rôle. Et puis la douleur de cette mère lui pesait, même si, au fond, elle lui était presque égale.

Michaud le vit entrer avec des vêtements grossiers, trop étroits pour lui. Il l'interrogea du regard. Laurent raconta l'accident d'une voix brisée, comme essoufflé par la douleur et la fatigue.

« Je suis venu vous chercher, dit-il pour finir. Je ne savais pas quoi faire des deux pauvres femmes, si cruellement frappées… Je n'ai pas osé aller seul chez la mère. Je vous en prie, venez avec moi. »

Pendant qu'il parlait, Olivier le regardait fixement, droit dans les yeux. Ces regards terrifiaient Laurent. Le meurtrier s'était jeté tête baissée chez ces gens de la police. C'était un coup d'audace qui devait le sauver. Mais il ne pouvait pas s'empêcher de trembler en sentant leurs yeux l'examiner. Il voyait de la méfiance là où il n'y avait que de la surprise et de la pitié. Suzanne, plus fragile et plus pâle encore, était près de s'évanouir. Olivier avait peur de l'idée de la mort, mais son cœur restait parfaitement froid. Il faisait une grimace de surprise douloureuse. Par habitude, il étudiait le visage de Laurent. Mais il ne soupçonnait pas du tout la sinistre vérité. Quant au vieux Michaud, il poussait des cris de peur, de pitié, d'étonnement. Il remuait sur sa chaise, joignait les mains, levait les yeux au ciel.

« Ah ! mon Dieu, disait-il d'une voix coupée, ah ! mon Dieu, quelle chose épouvantable !… On sort de chez soi, et on meurt, comme ça, tout d'un coup… C'est horrible… Et cette pauvre Mme Raquin, cette mère, qu'allons-nous lui dire ?… Bien sûr, vous avez bien fait de venir nous chercher… Nous allons avec vous… »

Il se leva. Il tourna et piétina dans la pièce pour trouver sa canne et son chapeau. Tout en courant, il fit répéter à Laurent les détails de la catastrophe. À chaque phrase, il poussait de nouveaux cris.

Ils descendirent tous les quatre. À l'entrée du passage du Pont-Neuf, Michaud arrêta Laurent.

« Ne venez pas, lui dit-il. Si elle vous voyait, ce serait comme un aveu brutal, et il faut l'éviter… La malheureuse mère devinerait un malheur. Elle nous forcerait à lui dire la vérité plus tôt qu'il ne faut… Attendez-nous ici. »

Cet arrangement soulagea le meurtrier. Il frissonnait à l'idée d'entrer dans la boutique du passage. Il se calma. Il se mit à marcher sur le trottoir, à aller et venir, en toute paix. Par moments, il oubliait ce qui se passait. Il regardait les boutiques, il sifflait entre ses dents. Il se retournait pour regarder les femmes qui le frôlaient. Il resta ainsi une bonne demi-heure dans la rue. Il retrouvait de plus en plus son calme.

Il n'avait pas mangé depuis le matin. La faim le prit. Il entra chez un pâtissier et se remplit de gâteaux.

Dans la boutique du passage, une scène déchirante avait lieu. Le vieux Michaud prenait des précautions, il disait des phrases douces et amicales. Mais à un moment, Mme Raquin comprit qu'un malheur était arrivé à son fils. Dès lors, elle exigea la vérité avec un désespoir violent. Ses larmes et ses cris firent céder son vieil ami. Et quand elle connut la vérité, sa douleur fut tragique. Elle eut des sanglots profonds, des secousses qui la jetaient en arrière. Elle eut une crise folle de terreur et d'angoisse. Elle resta là, étouffant. De temps en temps, elle poussait un cri aigu, au milieu de sa douleur immense. Elle se serait traînée par terre, si Suzanne ne l'avait pas prise par la taille. Suzanne pleurait sur ses genoux et levait vers elle son visage pâle. Olivier et son père restaient debout, nerveux et muets. Ils détournaient la tête. Ce spectacle les gênait, et leur égoïsme en souffrait.

Et la pauvre mère voyait son fils rouler dans les eaux troubles de la Seine. Elle voyait son corps raide et horriblement gonflé. En même temps, elle le voyait tout petit dans son berceau, quand elle chassait la mort penchée sur lui. Elle lui avait donné la vie plus de dix fois. Elle l'aimait pour tout l'amour qu'elle lui donnait depuis trente ans. Et voilà qu'il mourait loin d'elle, tout d'un coup, dans l'eau froide et sale, comme un chien. Elle se rappelait les couvertures chaudes dans lesquelles elle l'enveloppait. Que de soins, quelle enfance au chaud, que de câlins et de tendresses ! Et tout cela pour le voir un jour se noyer misérablement ! À ces pensées, Mme Raquin sentait sa gorge se serrer. Elle espérait mourir, étranglée par le désespoir.

Le vieux Michaud se dépêcha de sortir. Il laissa Suzanne avec la mercière. Il revint avec Olivier chercher Laurent pour aller au plus vite à Saint-Ouen.

Pendant le trajet, ils échangèrent à peine quelques mots. Chacun s'était enfoncé dans un coin du fiacre. Par moments, le rayon rapide d'un bec de gaz jetait une lumière vive sur leurs visages. Le sinistre événement qui les réunissait les écrasait d'une tristesse sombre.

Quand ils arrivèrent enfin au restaurant du bord de l'eau, ils trouvèrent Thérèse couchée. Ses mains et sa tête étaient brûlantes. Le patron leur dit à voix basse que la jeune femme avait une forte fièvre. En vérité, Thérèse se sentait faible et lâche. Elle avait peur d'avouer le meurtre pendant une crise. Elle avait donc décidé d'être malade. Elle gardait un silence sauvage. Elle tenait les lèvres et les paupières serrées. Elle ne voulait voir personne, elle avait peur de parler. Le drap jusqu'au menton, le visage à moitié dans l'oreiller, elle se faisait toute petite. Elle écoutait avec angoisse ce qu'on disait autour d'elle. Ses paupières fermées laissaient passer une lumière rouge. Et au milieu de cette lumière, elle voyait toujours Camille et Laurent qui luttaient au bord de la barque. Elle voyait son mari, pâle, horrible, plus grand, qui se dressait tout droit au-dessus d'une eau pleine de boue. Cette vision ne la laissait pas en paix et faisait monter la fièvre dans son sang.

Le vieux Michaud essaya de lui parler, de la consoler. Elle fit un geste d'impatience. Elle se retourna et se remit à sangloter.

« Laissez-la, monsieur, dit le patron du restaurant. Elle frissonne au moindre bruit… Voyez-vous, elle aurait besoin de repos. »

En bas, dans la grande salle, un agent de police écrivait son rapport sur l'accident. Michaud et son fils descendirent, suivis de Laurent. Olivier dit qu'il était un employé important de la Préfecture. Alors tout fut terminé en dix minutes. Les canotiers étaient encore là. Ils racontaient la noyade dans ses moindres détails. Ils décrivaient comment les trois promeneurs étaient tombés. Ils disaient qu'ils avaient tout vu de leurs yeux. Si Olivier et son père avaient eu le moindre soupçon, ce soupçon aurait disparu devant de tels témoins. Mais ils n'avaient pas douté un seul instant de ce que disait Laurent. Au contraire, ils le présentèrent à l'agent comme le meilleur ami de la victime. Ils firent écrire dans le procès-verbal que le jeune homme s'était jeté à l'eau pour sauver Camille Raquin. Le lendemain, les journaux racontèrent l'accident avec beaucoup de détails. La malheureuse mère, la veuve inconsolable, l'ami noble et courageux : rien ne manquait à ce fait divers. Il fit le tour de la presse de Paris. Puis il alla se perdre dans les journaux de province.

Quand le procès-verbal fut fini, Laurent sentit une joie chaude qui remplit sa chair d'une vie nouvelle. Depuis le moment où sa victime lui avait enfoncé les dents dans le cou, il était comme raide. Il agissait mécaniquement, d'après un plan décidé depuis longtemps. Seul l'instinct de survie le poussait. Il lui dictait ses paroles et ses gestes. Maintenant, il était sûr de ne pas être puni. Le sang recommençait à couler doucement dans ses veines. La police était passée à côté de son crime, et elle n'avait rien vu. Elle avait été trompée. Elle venait de le déclarer innocent. Il était sauvé. Cette pensée lui donna, dans tout le corps, des bouffées de plaisir et de chaleur. Ses membres et son esprit retrouvèrent leur souplesse. Il continua à jouer le rôle de l'ami en larmes, avec une habileté et une assurance sans égales. Au fond, il avait des satisfactions de brute. Il pensait à Thérèse, couchée dans la chambre, en haut.

« Nous ne pouvons pas laisser ici cette malheureuse jeune femme, dit-il à Michaud. Elle va peut-être tomber gravement malade. Il faut absolument la ramener à Paris… Venez, nous allons la décider à nous suivre. »

En haut, il parla lui-même à Thérèse. Il la supplia de se lever, de se laisser conduire au passage du Pont-Neuf. Quand la jeune femme entendit sa voix, elle sursauta. Elle ouvrit les yeux tout grands et le regarda. Elle était hébétée, frissonnante. Avec peine, elle se leva sans répondre. Les hommes sortirent et la laissèrent avec la femme du patron. Quand elle fut habillée, elle descendit en titubant. Elle monta dans le fiacre, soutenue par Olivier.

Le voyage fut silencieux. Laurent, avec une audace parfaite et sans aucune honte, glissa sa main le long des jupes de la jeune femme. Il lui prit les doigts. Il était assis en face d'elle, dans une ombre qui bougeait. Il ne voyait pas son visage, qu'elle tenait baissé sur sa poitrine. Quand il eut saisi sa main, il la serra avec force. Il la garda dans la sienne jusqu'à la rue Mazarine. Il sentait cette main trembler. Mais elle ne se retirait pas. Au contraire, elle avait des caresses brusques. Et les deux mains, l'une dans l'autre, brûlaient. Les paumes moites se collaient. Les doigts, serrés très fort, se faisaient mal à chaque secousse. Il semblait à Laurent et à Thérèse que le sang de l'un passait dans la poitrine de l'autre par leurs mains unies. Ces mains devenaient un feu brûlant où leur vie bouillait. Au milieu de la nuit et du silence triste, ils se serraient furieusement les mains. C'était comme un poids écrasant jeté sur la tête de Camille, pour le garder sous l'eau.

Quand le fiacre s'arrêta, Michaud et son fils descendirent les premiers. Laurent se pencha vers sa maîtresse et, doucement :

« Sois forte, Thérèse, murmura-t-il… Nous avons longtemps à attendre… Souviens-toi. »

La jeune femme n'avait pas encore parlé. Elle ouvrit les lèvres pour la première fois depuis la mort de son mari.

« Oh ! je me souviendrai », dit-elle en frissonnant, d'une voix légère comme un souffle.

Olivier lui tendait la main pour l'aider à descendre. Cette fois, Laurent alla jusqu'à la boutique. Mme Raquin était couchée, en plein délire. Thérèse se traîna jusqu'à son lit. Suzanne eut à peine le temps de la déshabiller. Laurent était rassuré : tout s'arrangeait comme il le voulait. Il partit. Il retourna lentement à sa pauvre chambre de la rue Saint-Victor.

Il était plus de minuit. Un air frais courait dans les rues désertes et silencieuses. Le jeune homme n'entendait que le bruit régulier de ses pas sur les dalles des trottoirs. La fraîcheur lui donnait une sensation de bien-être. Le silence et l'ombre lui donnaient de brefs moments de plaisir. Il marchait lentement, sans se presser.

Enfin, il était débarrassé de son crime. Il avait tué Camille. C'était une affaire terminée, dont on ne parlerait plus. Il allait vivre tranquille, en attendant de pouvoir posséder Thérèse. L'idée du meurtre l'avait parfois étouffé. Maintenant que le meurtre était fait, il se sentait la poitrine libre et respirait à l'aise. Il était guéri des souffrances que lui donnaient l'hésitation et la peur.

Au fond, il était un peu hébété. La fatigue alourdissait ses membres et ses pensées. Il rentra et s'endormit profondément. Pendant son sommeil, de petits mouvements nerveux passaient sur son visage.

### Glossaire

- **la voiture publique**: grande voiture tirée par des chevaux, qui transportait des voyageurs.
- **la barrière de Clichy**: une des anciennes portes de Paris, où l'on payait une taxe.
- **le fiacre**: voiture à cheval qu'on loue avec son cocher.
- **frôler**: passer tout près de quelqu'un, le toucher à peine.
- **l'agent de police**: policier.
- **le procès-verbal**: rapport écrit de la police.
- **le fait divers**: petite nouvelle dans le journal sur un accident ou un crime.
- **hébété**: qui ne comprend plus rien, comme stupide, à cause du choc ou de la fatigue.
- **le délire**: état d'une personne malade qui dit et voit des choses folles.

## XIII

Le lendemain, Laurent se réveilla frais et en pleine forme. Il avait bien dormi. L'air froid qui entrait par la fenêtre fouettait son sang lourd. Il se rappelait à peine les scènes de la veille. Sans la douleur brûlante qu'il sentait au cou, il aurait pu croire qu'il s'était couché à dix heures, après une soirée calme. La morsure de Camille était comme un fer rouge posé sur sa peau. Quand sa pensée s'arrêta sur la douleur de cette blessure, il souffrit cruellement. Il lui semblait qu'une douzaine d'aiguilles entraient peu à peu dans sa chair.

Il rabattit le col de sa chemise. Il regarda la plaie dans un mauvais miroir de quinze sous accroché au mur. Cette plaie faisait un trou rouge, large comme une pièce de deux sous. La peau avait été arrachée. On voyait la chair, d'un rose sale, avec des taches noires. Des filets de sang avaient coulé jusqu'à l'épaule. Ils formaient de minces traces sèches qui partaient en petits morceaux. Sur le cou blanc, la morsure paraissait d'un brun sombre et fort. Elle se trouvait à droite, sous l'oreille. Laurent regardait, le dos courbé, le cou tendu. Le miroir, d'une couleur verte, donnait à son visage une grimace atroce.

Il se lava à grande eau. Il était satisfait de son examen. Il se disait que la blessure serait guérie au bout de quelques jours. Puis il s'habilla et alla à son bureau, tranquillement, comme d'habitude. Il y raconta l'accident d'une voix émue. Ses collègues lurent le fait divers qui passait dans tous les journaux. Alors Laurent devint un vrai héros. Pendant une semaine, les employés du chemin de fer d'Orléans ne parlèrent que de cela. Ils étaient tout fiers qu'un des leurs se soit noyé. Grivet n'arrêtait pas de parler de l'imprudence d'aller en bateau en pleine Seine. Il est si facile, disait-il, de regarder couler l'eau en traversant les ponts.

Il restait pourtant à Laurent une inquiétude cachée. La mort de Camille n'avait pas pu être constatée officiellement. Le mari de Thérèse était bien mort. Mais le meurtrier aurait voulu qu'on retrouve son cadavre, pour qu'un acte de décès soit écrit. Le lendemain de l'accident, on avait cherché le corps du noyé, sans le trouver. On pensait qu'il s'était sans doute enfoncé au fond d'un trou, sous les rives des îles. Des chercheurs fouillaient activement la Seine, pour gagner la récompense.

Laurent décida de passer chaque matin par la Morgue, en allant à son bureau. Il s'était juré de s'occuper lui-même de ses affaires. Son cœur se soulevait de dégoût. Des frissons le secouaient parfois. Malgré cela, pendant plus de huit jours, il alla régulièrement regarder le visage de tous les noyés couchés sur les dalles.

Quand il entrait, une odeur fade, une odeur de chair lavée lui donnait la nausée. Des souffles froids couraient sur sa peau. L'humidité des murs semblait rendre ses vêtements plus lourds sur ses épaules. Il allait droit au mur de verre qui sépare les visiteurs des cadavres. Il collait son visage pâle contre les vitres et il regardait. Devant lui, il y avait des rangées de dalles grises. Çà et là, sur les dalles, des corps nus faisaient des taches vertes et jaunes, blanches et rouges. Certains corps gardaient une chair intacte, raide dans la mort. D'autres ressemblaient à des tas de viande sanglante et pourrie. Au fond, contre le mur, pendaient de tristes vieux vêtements, des jupes et des pantalons. Ils grimaçaient sur le plâtre nu. D'abord, Laurent ne voyait que l'ensemble pâle des pierres et des murs. Les vêtements et les cadavres y faisaient des taches rousses et noires. On entendait chanter un bruit d'eau qui coulait.

Peu à peu, il reconnaissait les corps. Alors il allait de l'un à l'autre. Seuls les noyés l'intéressaient. Quand il y avait plusieurs cadavres gonflés et bleuis par l'eau, il les regardait avidement. Il cherchait à reconnaître Camille. Souvent, la chair de leur visage partait en morceaux. Les os avaient percé la peau devenue molle. Le visage était comme bouilli et sans os. Laurent hésitait. Il examinait les corps, il essayait de retrouver la maigreur de sa victime. Mais tous les noyés sont gros. Il voyait des ventres énormes, des cuisses gonflées, des bras ronds et forts. Il ne savait plus. Il restait frissonnant devant ces chiffons de chair verte, qui semblaient se moquer de lui avec des grimaces horribles.

Un matin, il eut une véritable terreur. Depuis quelques minutes, il regardait un noyé de petite taille, atrocement défiguré. La chair de ce noyé était si molle et si décomposée que l'eau qui coulait dessus l'emportait petit à petit. Le jet d'eau tombait sur le visage et creusait un trou à gauche du nez. Et brusquement, le nez s'aplatit. Les lèvres se détachèrent et montrèrent des dents blanches. La tête du noyé éclata de rire.

Chaque fois qu'il croyait reconnaître Camille, Laurent sentait une brûlure au cœur. Il voulait de toutes ses forces retrouver le corps de sa victime. Mais il devenait lâche quand il s'imaginait que ce corps était devant lui. Ses visites à la Morgue lui donnaient des cauchemars et des frissons qui lui coupaient le souffle. Il chassait ses peurs, il se traitait d'enfant, il voulait être fort. Mais, malgré lui, sa chair se révoltait. Le dégoût et la peur prenaient tout son être, dès qu'il se trouvait dans l'humidité et l'odeur fade de la salle.

Quand il n'y avait pas de noyés sur la dernière rangée de dalles, il respirait mieux. Il était moins dégoûté. Il devenait alors un simple curieux. Il prenait un plaisir étrange à regarder la mort violente en face, dans ses positions bizarres, ridicules et sinistres. Ce spectacle l'amusait, surtout quand il y avait des femmes qui montraient leur poitrine nue. Ces corps nus, étalés brutalement, tachés de sang, troués par endroits, l'attiraient et le retenaient. Une fois, il vit une jeune femme de vingt ans, une fille du peuple, large et forte. Elle semblait dormir sur la pierre. Son corps frais et plein était d'un blanc très doux et très délicat. Elle souriait à moitié, la tête un peu penchée. Elle tendait la poitrine d'une façon provocante. On aurait dit une courtisane qui s'étalait sans honte. Mais elle avait au cou une ligne noire, comme un collier d'ombre. C'était une fille qui venait de se pendre, désespérée par un amour. Laurent la regarda longtemps. Il promenait ses yeux sur sa chair, perdu dans une sorte de désir plein de peur.

Chaque matin, pendant qu'il était là, il entendait derrière lui les gens qui entraient et sortaient.

La Morgue est un spectacle que tout le monde peut s'offrir. Les passants, pauvres ou riches, le voient gratuitement. La porte est ouverte, entre qui veut. Certains amateurs font un détour pour ne manquer aucune de ces représentations de la mort. Quand les dalles sont vides, les gens sortent déçus. Ils ont l'impression d'avoir été volés et ils murmurent entre leurs dents. Quand les dalles sont bien remplies, quand il y a un bel étalage de chair humaine, les visiteurs se pressent. Ils se donnent des émotions à bon marché. Ils ont peur, ils plaisantent, ils applaudissent ou ils sifflent comme au théâtre. Puis ils partent satisfaits. Ils déclarent que la Morgue est réussie, ce jour-là.

Laurent connut vite le public de l'endroit. C'était un public mélangé, très varié, qui avait pitié et ricanait en même temps. Des ouvriers entraient en allant au travail, avec un pain et des outils sous le bras. Ils trouvaient la mort drôle. Parmi eux, il y avait les blagueurs de l'atelier. Ils faisaient sourire les autres avec un mot amusant sur la grimace de chaque cadavre. Ils appelaient les morts brûlés des « charbonniers ». Les pendus, les assassinés, les noyés, les corps troués ou écrasés leur donnaient envie de se moquer. Leur voix tremblait un peu. Elle bégayait des phrases comiques dans le silence frissonnant de la salle. Puis venaient de petits bourgeois qui vivaient de leurs rentes, des vieillards maigres et secs. Il y avait aussi des promeneurs qui entraient parce qu'ils n'avaient rien à faire. Ils regardaient les corps avec des yeux bêtes et des moues d'hommes calmes et délicats. Les femmes étaient très nombreuses. Il y avait de jeunes ouvrières toutes roses, au linge blanc, aux jupes propres. Elles allaient vite d'un bout à l'autre du mur de verre, en ouvrant de grands yeux attentifs. On aurait dit qu'elles regardaient la vitrine d'un grand magasin. Il y avait encore des femmes du peuple, hébétées, qui prenaient des airs tristes. Et il y avait des dames bien habillées, qui traînaient lentement leur robe de soie.

Un jour, Laurent vit une de ces dames. Elle restait plantée à quelques pas du mur de verre. Elle appuyait un mouchoir de tissu fin sur ses narines. Elle portait une très jolie jupe de soie grise et une grande cape de dentelle noire. Une voilette lui couvrait le visage. Ses mains gantées paraissaient toutes petites et toutes fines. Autour d'elle flottait une douce odeur de violette. Elle regardait un cadavre. Sur une pierre, à quelques pas, était couché le corps d'un grand gaillard. C'était un maçon qui venait de se tuer en tombant d'un échafaudage. Il avait une poitrine carrée, des muscles gros et courts, une chair blanche et grasse. La mort en avait fait une statue de marbre. La dame l'examinait. Elle le retournait en quelque sorte du regard. Elle le pesait. Elle était toute prise par le spectacle de cet homme. Elle leva un coin de sa voilette, regarda encore, puis s'en alla.

Par moments arrivaient des bandes de gamins, des enfants de douze à quinze ans. Ils couraient le long du mur de verre. Ils ne s'arrêtaient que devant les cadavres de femmes. Ils appuyaient leurs mains sur les vitres. Ils promenaient des regards sans honte sur les poitrines nues. Ils se poussaient du coude, ils faisaient des remarques brutales. Ils apprenaient le vice à l'école de la mort. C'est à la Morgue que les jeunes voyous ont leur première maîtresse.

Au bout d'une semaine, Laurent était dégoûté. La nuit, il rêvait des cadavres qu'il avait vus le matin. Il s'imposait chaque jour cette souffrance et ce dégoût. Cela finit par le troubler tellement qu'il décida de faire encore deux visites seulement. Le lendemain, en entrant à la Morgue, il reçut un coup violent dans la poitrine. En face de lui, sur une dalle, Camille le regardait. Il était couché sur le dos, la tête levée, les yeux à moitié ouverts.

Le meurtrier s'approcha lentement du mur de verre, comme attiré. Il ne pouvait pas détacher ses yeux de sa victime. Il ne souffrait pas. Il sentait seulement un grand froid à l'intérieur et de légers frissons sur la peau. Il aurait cru trembler davantage. Il resta immobile pendant cinq longues minutes. Il regardait sans penser. Malgré lui, il gravait au fond de sa mémoire toutes les lignes horribles et toutes les couleurs sales du tableau qu'il avait sous les yeux.

Camille était ignoble. Il était resté quinze jours dans l'eau. Son visage paraissait encore ferme et raide. Les traits étaient restés les mêmes. La peau avait seulement pris une couleur jaune sale, couleur de boue. La tête, maigre, osseuse, un peu gonflée, grimaçait. Elle penchait un peu. Les cheveux étaient collés aux tempes. Les paupières étaient levées et montraient le blanc pâle des yeux. Les lèvres tordues, tirées vers un coin de la bouche, faisaient un ricanement atroce. Un bout de langue noire apparaissait entre les dents blanches. Cette tête semblait séchée et étirée comme un vieux cuir. Elle gardait un air humain, et c'est pourquoi elle faisait encore plus peur, pleine de douleur et de terreur. Le corps ressemblait à un tas de chair décomposée. Il avait souffert horriblement. On sentait que les bras ne tenaient plus. Les os des épaules perçaient la peau. Sur la poitrine verte, les côtes faisaient des bandes noires. Le côté gauche était crevé, ouvert. Il se creusait au milieu de morceaux de chair d'un rouge sombre. Tout le haut du corps pourrissait. Les jambes, plus fermes, étaient allongées, couvertes de taches répugnantes. Les pieds tombaient.

Laurent regarda Camille. Il n'avait encore jamais vu un noyé aussi épouvantable. Le cadavre avait en plus un air étroit, une allure maigre et pauvre. Il se ramassait dans sa pourriture. Il faisait un tout petit tas. On aurait deviné que c'était un employé à douze cents francs par an, bête et malade, que sa mère avait nourri de tisanes. Ce pauvre corps avait grandi entre des couvertures chaudes. Et maintenant, il grelottait sur la dalle froide.

Laurent restait là, immobile, la bouche ouverte, retenu par une curiosité douloureuse. Quand il put enfin s'arracher à ce spectacle, il sortit. Il se mit à marcher vite sur le quai. Et, tout en marchant, il répétait : « Voilà ce que j'en ai fait. Il est ignoble. » Il lui semblait qu'une odeur forte et amère le suivait. C'était l'odeur que devait répandre ce corps qui pourrissait.

Il alla chercher le vieux Michaud. Il lui dit qu'il venait de reconnaître Camille sur une dalle de la Morgue. On fit toutes les démarches. On enterra le noyé, on écrivit un acte de décès. Laurent était désormais tranquille. Il se jeta avec plaisir dans l'oubli de son crime. Il oublia aussi les scènes pénibles et désagréables qui avaient suivi le meurtre.

### Glossaire

- **la morsure**: blessure faite avec les dents.
- **la plaie**: blessure ouverte sur la peau.
- **l'acte de décès**: papier officiel qui dit qu'une personne est morte.
- **la Morgue**: bâtiment où l'on montrait les morts inconnus pour qu'on les reconnaisse.
- **la dalle**: grande pierre plate.
- **le cadavre**: corps d'une personne morte.
- **le noyé**: personne morte dans l'eau.
- **la courtisane**: femme qui vit librement sa sexualité, avec beaucoup d'amants.
- **les charbonniers**: hommes qui vendaient du charbon et avaient le visage noir ; ici, blague pour les morts brûlés.
- **la voilette**: petit voile léger qui couvre le visage d'une dame.
- **l'échafaudage**: construction de bois autour d'un bâtiment, pour les ouvriers.
- **le voyou**: jeune garçon mal élevé, qui traîne dans les rues.

## XIV

La boutique du passage du Pont-Neuf resta fermée pendant trois jours. Quand elle ouvrit de nouveau, elle parut plus sombre et plus humide. L'étalage était jauni par la poussière. Il semblait porter le deuil de la maison. Dans les vitrines sales, tout était abandonné. Derrière les bonnets de linge pendus aux tringles rouillées, on voyait le visage de Thérèse. Il était plus pâle, d'une couleur de terre. Il ne bougeait pas, et ce calme faisait peur.

Dans le passage, toutes les voisines bavardes avaient pitié d'elle. La marchande de bijoux faux montrait à chacune de ses clientes le profil maigre de la jeune veuve. Pour elle, c'était une curiosité, intéressante et triste.

Pendant trois jours, Mme Raquin et Thérèse étaient restées dans leur lit. Elles ne se parlaient pas, elles ne se voyaient même pas. La vieille mercière était assise dans son lit, le dos contre des oreillers. Elle regardait devant elle avec des yeux vides, comme une idiote. La mort de son fils l'avait frappée comme un grand coup sur la tête. Elle était tombée, assommée. Pendant des heures entières, elle restait tranquille, sans bouger, perdue au fond de son désespoir. Puis, parfois, des crises la prenaient : elle pleurait, elle criait, elle délirait.

Thérèse, dans la chambre voisine, semblait dormir. Elle avait tourné son visage vers le mur et tiré la couverture sur ses yeux. Elle restait ainsi allongée, raide et muette. Aucun sanglot ne soulevait le drap sur son corps. On aurait dit qu'elle cachait dans l'ombre du lit les pensées qui la rendaient si raide.

Suzanne gardait les deux femmes. Elle allait doucement de l'une à l'autre, en traînant les pieds. Elle penchait sur les deux lits son visage pâle comme de la cire. Mais elle ne réussissait pas à faire retourner Thérèse, qui avait de brusques gestes d'impatience. Elle ne réussissait pas non plus à consoler Mme Raquin. Dès qu'une voix la tirait de son immobilité triste, la vieille femme se mettait à pleurer.

Le troisième jour, Thérèse repoussa la couverture. Elle s'assit sur le lit, très vite, comme si elle avait pris une décision dans la fièvre. Elle écarta ses cheveux en se prenant la tête entre les mains. Elle resta ainsi un moment, les mains sur le front, les yeux fixes. Elle semblait réfléchir encore. Puis elle sauta sur le tapis. Ses bras et ses jambes tremblaient et étaient rouges de fièvre. De grandes taches grises et bleues couvraient sa peau. Par endroits, cette peau faisait des plis, comme s'il n'y avait plus de chair dessous. Elle avait vieilli.

Suzanne entra et fut très surprise de la trouver debout. De sa voix calme et lente, elle lui conseilla de se recoucher et de se reposer encore. Thérèse ne l'écoutait pas. Elle cherchait ses vêtements et les mettait avec des gestes rapides et tremblants. Quand elle fut habillée, elle alla se regarder dans un miroir. Elle frotta ses yeux et passa ses mains sur son visage, comme pour effacer quelque chose. Puis, sans dire un mot, elle traversa vite la salle à manger et entra chez Mme Raquin.

L'ancienne mercière était dans un moment de calme, l'esprit vide. Quand Thérèse entra, elle tourna la tête. Elle suivit des yeux la jeune veuve, qui vint se placer devant elle, muette, la poitrine serrée. Les deux femmes se regardèrent pendant quelques secondes. L'inquiétude de la nièce grandissait. La tante faisait de grands efforts pour se souvenir. Enfin, la mémoire lui revint. Mme Raquin tendit ses bras tremblants, prit Thérèse par le cou et s'écria :

« Mon pauvre enfant, mon pauvre Camille ! »

Elle pleurait, et ses larmes séchaient sur la peau brûlante de la veuve. Thérèse, elle, cachait ses yeux secs dans les plis du drap. Elle resta ainsi penchée, et laissa la vieille mère pleurer toutes ses larmes. Depuis le meurtre, elle avait peur de cette première rencontre. Elle était restée couchée pour retarder ce moment. Elle avait voulu réfléchir tranquillement au rôle terrible qu'elle devait jouer.

Quand elle vit Mme Raquin plus calme, elle s'occupa d'elle. Elle lui conseilla de se lever et de descendre à la boutique. La vieille mercière était presque redevenue comme une enfant. Mais l'arrivée brusque de sa nièce lui avait fait du bien. Ce choc lui avait rendu la mémoire. Elle comprenait de nouveau les choses et les personnes autour d'elle. Elle remercia Suzanne de ses soins. Elle parla, très faible, mais elle ne délirait plus. Une grande tristesse l'étouffait par moments. Elle regardait marcher Thérèse et, tout à coup, des larmes lui venaient aux yeux. Alors elle l'appelait près d'elle. Elle l'embrassait en pleurant encore. Elle lui disait, d'une voix étouffée, qu'elle n'avait plus qu'elle au monde.

Le soir, elle accepta de se lever et d'essayer de manger. Thérèse put voir alors quel terrible coup sa tante avait reçu. Les jambes de la pauvre vieille étaient devenues lourdes. Elle eut besoin d'une canne pour se traîner jusqu'à la salle à manger. Là, il lui sembla que les murs bougeaient autour d'elle.

Pourtant, dès le lendemain, elle voulut qu'on ouvre la boutique. Elle avait peur de devenir folle si elle restait seule dans sa chambre. Elle descendit lourdement l'escalier de bois, en posant les deux pieds sur chaque marche. Puis elle vint s'asseoir derrière le comptoir. À partir de ce jour, elle resta là, comme clouée, dans une douleur calme.

À côté d'elle, Thérèse réfléchissait et attendait. La boutique retrouva son calme noir.

### Glossaire

- **la mercière**: femme qui tient un petit magasin où l'on vend du fil, des aiguilles, des boutons.
- **le deuil**: tristesse et vêtements noirs après la mort de quelqu'un.
- **la tringle**: barre de métal où l'on pend des objets ou des rideaux.
- **la veuve**: femme dont le mari est mort.
- **assommée**: comme frappée sur la tête, sans force et sans pensée.
- **délirer**: dire des choses sans sens, à cause de la fièvre ou de la douleur.
- **le sanglot**: mouvement brusque de la poitrine quand on pleure fort.
- **le comptoir**: grande table du magasin où l'on sert les clients.

## XV

Laurent revint parfois, le soir, tous les deux ou trois jours. Il restait dans la boutique et parlait avec Mme Raquin pendant une demi-heure. Puis il partait, sans avoir regardé Thérèse en face. La vieille mercière le voyait comme le sauveur de sa nièce. Pour elle, c'était un cœur noble, qui avait tout fait pour lui rendre son fils. Elle le recevait avec une bonté pleine de tendresse.

Un jeudi soir, Laurent était là quand le vieux Michaud et Grivet entrèrent. Huit heures sonnaient. Chacun de son côté, l'employé et l'ancien commissaire avaient pensé la même chose. Ils pouvaient reprendre leurs chères habitudes sans déranger. Et ils arrivaient à la même minute, comme poussés par le même ressort. Derrière eux, Olivier et Suzanne entrèrent à leur tour.

On monta dans la salle à manger. Mme Raquin n'attendait personne. Elle se dépêcha d'allumer la lampe et de faire du thé. Tout le monde s'assit autour de la table, chacun devant sa tasse. On vida la boîte des dominos. Alors la pauvre mère fut tout à coup ramenée dans le passé. Elle regarda ses invités et éclata en sanglots. Il y avait une place vide : la place de son fils.

Ce désespoir glaça les invités et les ennuya. Tous les visages montraient un bonheur tranquille et égoïste. Ces gens se sentirent gênés. Dans leur cœur, il ne restait plus le moindre souvenir vivant de Camille.

« Voyons, chère dame, s'écria le vieux Michaud avec un peu d'impatience, il ne faut pas vous désespérer comme cela. Vous allez vous rendre malade.

— Nous sommes tous mortels, affirma Grivet.

— Vos larmes ne vous rendront pas votre fils, dit Olivier d'un ton grave et important.

— Je vous en prie, murmura Suzanne, ne nous faites pas de peine. »

Mme Raquin sanglotait plus fort. Elle ne pouvait pas arrêter ses larmes. Michaud reprit :

« Allons, allons, un peu de courage. Vous comprenez bien que nous venons ici pour vous distraire. Que diable ! ne soyons pas tristes, essayons d'oublier… Nous jouons à deux sous la partie. Hein ! qu'en dites-vous ? »

La mercière retint ses larmes avec un dernier grand effort. Elle comprit peut-être l'égoïsme heureux de ses invités. Elle essuya ses yeux. Elle tremblait encore de tout son corps.

Les dominos tremblaient dans ses pauvres mains. Les larmes restées sous ses paupières l'empêchaient de voir.

On joua.

Laurent et Thérèse avaient regardé cette courte scène d'un air grave, sans rien montrer. Le jeune homme était ravi de voir revenir les soirées du jeudi. Il les désirait très fort. Il savait qu'il aurait besoin de ces réunions pour arriver à son but. Et puis, sans se demander pourquoi, il se sentait plus à l'aise au milieu de ces quelques personnes qu'il connaissait. Il osait regarder Thérèse en face.

La jeune femme était en noir, pâle, silencieuse et repliée sur elle-même. Elle lui parut avoir une beauté qu'il ne connaissait pas encore. Il fut heureux de rencontrer ses yeux. Elle ne détournait pas son regard : elle le gardait sur lui avec courage. Thérèse était toujours à lui, de corps et de cœur.

### Glossaire

- **la mercière**: femme qui tient un petit magasin où l'on vend du fil, des aiguilles, des boutons.
- **le commissaire**: chef de la police d'un quartier.
- **le ressort**: petite pièce de métal qui pousse ou fait bouger une chose, comme dans une machine.
- **les dominos**: jeu avec de petites pièces marquées de points.
- **éclater en sanglots**: se mettre tout à coup à pleurer très fort.
- **égoïste**: qui pense seulement à lui-même.
- **mortel**: qui doit mourir un jour.
- **la paupière**: peau qui ferme l'œil.

## XVI

Quinze mois passèrent. La douleur dure des premières heures devint plus douce. Chaque jour apportait un peu plus de calme et de fatigue. La vie reprit son cours, lente et lasse. Elle avait ce calme lourd et monotone qui suit les grandes crises. Au début, Laurent et Thérèse se laissèrent aller à cette nouvelle vie qui les changeait. Un travail secret se fit en eux. Il faudrait l'étudier avec beaucoup de finesse pour en montrer toutes les étapes.

Bientôt, Laurent revint chaque soir à la boutique, comme autrefois. Mais il n'y mangeait plus. Il n'y restait plus pendant des soirées entières. Il arrivait à neuf heures et demie et partait après avoir fermé le magasin. On aurait dit qu'il faisait un devoir en venant aider les deux femmes. S'il oubliait un jour cette tâche, il s'excusait le lendemain, humble comme un domestique. Le jeudi, il aidait Mme Raquin à allumer le feu et à recevoir les invités. Il avait pour elle de petites attentions tranquilles qui charmaient la vieille mercière.

Thérèse le regardait s'agiter autour d'elle, calmement. La pâleur de son visage avait disparu. Elle semblait en meilleure santé, plus souriante, plus douce.

Seulement, parfois, sa bouche se serrait dans un mouvement nerveux. Alors deux plis profonds se creusaient au coin des lèvres. Ils donnaient à son visage une étrange expression de douleur et de peur.

Les deux amants ne cherchèrent plus à se voir seuls. Jamais ils ne se demandèrent un rendez-vous. Jamais ils n'échangèrent un baiser en cachette.

Le meurtre avait comme calmé, pour un moment, la fièvre de leur chair. En tuant Camille, ils avaient satisfait ces désirs violents qui n'avaient pas de fin. Leurs étreintes n'avaient jamais pu les satisfaire. Le crime leur semblait un plaisir très fort, qui leur donnait mal au cœur. Il les dégoûtait de faire l'amour.

Pourtant, rien ne les empêchait de vivre cette vie d'amour libre. C'était ce rêve qui les avait poussés au meurtre. Mme Raquin, qui pouvait à peine bouger et avait l'esprit vide, n'était pas un obstacle. La maison était à eux. Ils pouvaient sortir, aller où ils voulaient. Mais l'amour ne les tentait plus. Leurs désirs avaient disparu. Ils restaient là, à parler avec calme. Ils se regardaient sans rougir et sans trembler. Ils semblaient avoir oublié les étreintes folles qui avaient meurtri leur chair et fait craquer leurs os. Ils évitaient même de se trouver seuls ensemble. Dans ces moments-là, ils ne trouvaient rien à se dire. Tous les deux avaient peur de montrer trop de froideur. Quand ils se serraient la main, ils sentaient un malaise au contact de leur peau.

D'ailleurs, chacun croyait comprendre pourquoi ils restaient si froids et si effrayés l'un en face de l'autre. Ils expliquaient leur attitude par la prudence. Pour eux, leur calme et leur chasteté étaient le fruit d'une grande sagesse. Ils disaient qu'ils voulaient ce repos de leur corps, ce sommeil de leur cœur. Et le dégoût, le malaise qu'ils sentaient, ils les prenaient pour un reste de peur. C'était, pensaient-ils, une peur cachée de la punition. Parfois, ils se forçaient à espérer. Ils essayaient de retrouver leurs rêves brûlants d'autrefois. Et ils restaient tout étonnés de voir que leur imagination était vide. Alors ils s'accrochaient à l'idée de leur mariage prochain. Une fois arrivés à leur but, ils n'auraient plus peur de rien. Ils seraient l'un à l'autre. Ils retrouveraient leur passion et goûteraient enfin les plaisirs rêvés. Cet espoir les calmait. Il les empêchait de tomber au fond du vide qui s'était creusé en eux. Ils se persuadaient qu'ils s'aimaient comme avant. Ils attendaient le moment qui les rendrait parfaitement heureux, en les liant pour toujours.

Jamais Thérèse n'avait eu l'esprit si calme. Elle devenait sans doute meilleure. Toutes les volontés de fer de son être se relâchaient.

La nuit, seule dans son lit, elle se sentait heureuse. Elle ne sentait plus à côté d'elle le visage maigre et le corps faible de Camille. Autrefois, ce corps irritait sa chair et la laissait pleine de désirs jamais satisfaits. Maintenant, elle se croyait redevenue une petite fille, vierge sous les rideaux blancs, tranquille dans le silence et l'ombre. Elle aimait sa chambre, grande et un peu froide. Elle aimait son plafond haut, ses coins sombres, son odeur de couvent. Elle finit même par aimer la grande muraille noire qui montait devant sa fenêtre. Pendant tout un été, chaque soir, elle resta des heures à la regarder. Elle regardait les pierres grises du mur. Elle regardait aussi les petits morceaux de ciel plein d'étoiles, entre les cheminées et les toits. Elle ne pensait à Laurent que lorsqu'un cauchemar la réveillait d'un coup. Alors, assise dans son lit, tremblante, les yeux grands ouverts, elle serrait sa chemise contre elle. Elle se disait qu'elle n'aurait pas ces peurs brusques avec un homme couché à côté d'elle. Elle pensait à son amant comme à un chien qui l'aurait gardée et protégée. Sa peau fraîche et calme ne frissonnait pas de désir.

Le jour, dans la boutique, elle s'intéressait aux choses du dehors. Elle sortait d'elle-même. Elle ne vivait plus enfermée dans une révolte secrète, dans des pensées de haine et de vengeance. Rêver l'ennuyait. Elle avait besoin d'agir et de voir. Du matin au soir, elle regardait les gens qui traversaient le passage. Ce bruit, ces allées et venues l'amusaient. Elle devenait curieuse et bavarde, femme en un mot. Car jusque-là, elle n'avait eu que des actes et des idées d'homme.

En espionnant les passants, elle remarqua un jeune homme, un étudiant. Il habitait un petit hôtel meublé du quartier et passait plusieurs fois par jour devant la boutique. Ce garçon avait une beauté pâle, de longs cheveux de poète et une moustache d'officier. Thérèse le trouva élégant. Elle en fut amoureuse pendant une semaine, comme une jeune fille de pension. Elle lut des romans. Elle compara le jeune homme à Laurent, et trouva Laurent bien épais, bien lourd. La lecture lui ouvrit un monde de rêves d'amour qu'elle ne connaissait pas. Jusque-là, elle n'avait aimé qu'avec son sang et ses nerfs. Elle se mit à aimer avec sa tête. Puis, un jour, l'étudiant disparut. Il avait sans doute changé de logement. Thérèse l'oublia en quelques heures.

Elle s'inscrivit à un cabinet de lecture. Elle se passionna pour tous les héros des histoires qu'elle lisait. Ce brusque amour de la lecture changea beaucoup son caractère. Ses nerfs devinrent très sensibles : elle riait ou pleurait sans raison. Un équilibre commençait à s'installer en elle, et il fut cassé. Elle tomba dans une sorte de rêverie vague. Par moments, la pensée de Camille la secouait. Elle pensait alors à Laurent avec de nouveaux désirs, pleins de peur et de méfiance. Ses angoisses revinrent. Tantôt elle cherchait un moyen d'épouser son amant tout de suite. Tantôt elle pensait à s'enfuir, à ne jamais le revoir. Les romans lui parlaient de pureté et d'honneur. Ils mirent comme un obstacle entre ses instincts et sa volonté. Elle restait la bête sauvage qui voulait lutter contre la Seine. Elle restait celle qui s'était jetée avec violence dans l'adultère. Mais elle découvrit la bonté et la douceur. Elle comprit le visage mou et l'air mort de la femme d'Olivier. Elle sut qu'on pouvait ne pas tuer son mari et être heureuse. Alors elle ne se reconnut plus bien elle-même. Elle vécut dans une hésitation cruelle.

De son côté, Laurent passa par différents moments de calme et de fièvre. D'abord, il goûta une tranquillité profonde. Il se sentait comme libéré d'un poids énorme. Parfois, il s'interrogeait avec étonnement. Il croyait avoir fait un mauvais rêve. Il se demandait s'il avait vraiment jeté Camille à l'eau. Avait-il vraiment revu son cadavre sur une dalle de la Morgue ? Le souvenir de son crime le surprenait étrangement. Jamais il ne se serait cru capable d'un meurtre. Toute sa prudence, toute sa lâcheté tremblaient. Une sueur glacée lui montait au front quand il pensait au danger. On aurait pu découvrir son crime et lui couper la tête à la guillotine. Alors il sentait sur son cou le froid du couteau. Pendant qu'il agissait, il était allé droit devant lui, têtu et aveugle comme une brute. Maintenant il se retournait. En voyant le trou profond qu'il venait de traverser, il se sentait faible de peur.

« Sûrement, j'étais ivre, pensait-il. Cette femme m'avait rendu ivre de caresses. Bon Dieu ! que j'ai été bête et fou ! Je risquais la guillotine avec une histoire pareille… Enfin, tout s'est bien passé. Si c'était à refaire, je ne recommencerais pas. »

Laurent se laissa aller. Il devint mou, plus lâche et plus prudent que jamais. Il grossit et perdit toute sa vigueur. Ce grand corps lourd semblait n'avoir ni os ni nerfs. En le regardant, personne n'aurait pensé à l'accuser de violence et de cruauté. Il reprit ses anciennes habitudes. Pendant plusieurs mois, il fut un employé modèle. Il faisait son travail comme une machine, l'esprit endormi. Le soir, il mangeait dans une crémerie de la rue Saint-Victor. Il coupait son pain en petits morceaux, mâchait lentement et faisait durer son repas le plus possible. Puis il se renversait sur sa chaise, le dos contre le mur, et fumait sa pipe. On aurait dit un bon gros père. Le jour, il ne pensait à rien. La nuit, il dormait d'un sommeil lourd et sans rêves. Le visage rose et gras, le ventre plein, la tête vide, il était heureux.

Son corps semblait mort, il ne pensait presque plus à Thérèse. Parfois il pensait à elle comme à une femme qu'on doit épouser plus tard, un jour, sans savoir quand. Il attendait le moment de son mariage avec patience. Il oubliait la femme. Il rêvait à la nouvelle vie qu'il aurait alors. Il quitterait son bureau, il peindrait pour son plaisir, il se promènerait sans rien faire. Ces espoirs le ramenaient chaque soir à la boutique du passage. Il y revenait malgré le vague malaise qu'il sentait en entrant.

Un dimanche, il s'ennuyait et ne savait pas quoi faire. Il alla voir son ancien ami de collège, le jeune peintre avec qui il avait longtemps vécu. L'artiste travaillait à un tableau pour le Salon. Ce tableau représentait une Bacchante nue, étalée sans honte sur un morceau de tissu. Au fond de l'atelier, un modèle était allongé : une femme, la tête penchée en arrière, le buste tordu, la hanche levée. Cette femme riait parfois. Elle tendait la poitrine, allongeait les bras et s'étirait pour se reposer. Laurent s'était assis en face d'elle. Il la regardait en fumant et en parlant avec son ami. En la regardant, son sang se mit à battre, ses nerfs s'excitèrent. Il resta jusqu'au soir et emmena la femme chez lui. Il la garda comme maîtresse pendant presque un an.

La pauvre fille s'était mise à l'aimer. Elle le trouvait bel homme. Le matin, elle partait poser toute la journée. Elle revenait chaque soir, toujours à la même heure. Elle se nourrissait, s'habillait et vivait avec l'argent qu'elle gagnait. Elle ne coûtait donc pas un sou à Laurent. Il ne se demandait jamais d'où elle venait ni ce qu'elle avait fait. Cette femme apporta un équilibre de plus dans sa vie. Il l'accepta comme un objet utile et nécessaire, qui gardait son corps en paix et en bonne santé. Il ne sut jamais s'il l'aimait. Jamais il ne pensa qu'il trompait Thérèse. Il se sentait plus gras et plus heureux. Voilà tout.

Pendant ce temps, le deuil de Thérèse était fini. La jeune femme portait des robes claires. Un soir, Laurent la trouva plus jeune et plus belle. Mais il sentait toujours un certain malaise devant elle. Depuis quelque temps, elle lui paraissait fiévreuse, pleine de caprices étranges. Elle riait et devenait triste sans raison. Il la voyait hésiter, et cela lui faisait peur, car il devinait en partie ses luttes et ses troubles. Il se mit à hésiter, lui aussi. Il avait une peur atroce de perdre sa tranquillité. Il vivait en paix, il satisfaisait sagement ses désirs. Il avait peur de casser l'équilibre de sa vie en se liant à une femme nerveuse, dont la passion l'avait déjà rendu fou. D'ailleurs, il ne réfléchissait pas clairement à tout cela. Il sentait seulement, par instinct, les angoisses que Thérèse allait lui donner s'il la possédait.

Le premier choc qui le secoua dans sa vie molle et endormie fut une pensée : il devait enfin songer à son mariage. Camille était mort depuis presque quinze mois. Un moment, Laurent pensa à ne pas se marier du tout. Il pouvait laisser tomber Thérèse et garder le modèle. L'amour facile et bon marché de cette fille lui suffisait. Puis il se dit qu'il ne pouvait pas avoir tué un homme pour rien. Il se rappela le crime. Il se rappela les efforts terribles qu'il avait faits pour avoir à lui seul cette femme qui le troublait maintenant. Il sentit que le meurtre deviendrait inutile et atroce s'il ne l'épousait pas. Il avait jeté un homme à l'eau pour lui voler sa veuve. Il avait attendu quinze mois. Et maintenant, il vivrait avec une fille qui traînait son corps dans tous les ateliers ? Cela lui parut ridicule et le fit sourire. D'ailleurs, n'était-il pas lié à Thérèse par le sang et par l'horreur ? Il la sentait vaguement crier et se tordre en lui. Il lui appartenait. Il avait peur de sa complice. S'il ne l'épousait pas, elle irait peut-être tout dire à la justice, par vengeance et par jalousie. Ces idées battaient dans sa tête.

La fièvre le reprit.

C'est alors que le modèle le quitta brusquement. Un dimanche, la fille ne rentra pas. Elle avait sans doute trouvé un nid plus chaud et plus confortable. Laurent n'en fut pas très triste. Seulement, il s'était habitué à avoir une femme à côté de lui la nuit. Il sentit tout à coup un vide dans sa vie. Huit jours après, ses nerfs se révoltèrent. Il revint passer des soirées entières dans la boutique du passage. Il regardait de nouveau Thérèse, et de rapides lueurs brillaient dans ses yeux. La jeune femme sortait de ses longues lectures toute frissonnante. Sous ses regards, elle devenait molle et se laissait aller.

Ainsi, tous les deux étaient revenus à l'angoisse et au désir, après une longue année d'attente, de dégoût et d'indifférence. Un soir, en fermant la boutique, Laurent retint un instant Thérèse dans le passage.

« Veux-tu que je vienne ce soir dans ta chambre ? » lui demanda-t-il d'une voix brûlante.

La jeune femme eut un geste de terreur.

« Non, non, attendons… dit-elle. Soyons prudents.

— J'attends depuis assez longtemps, je crois, reprit Laurent. Je suis fatigué. Je te veux. »

Thérèse le regarda comme une folle. Ses mains et son visage brûlaient. Elle sembla hésiter. Puis elle dit d'un ton brusque :

« Marions-nous, je serai à toi. »

### Glossaire

- **la crise**: moment très difficile et violent dans la vie ou dans une maladie.
- **meurtri**: blessé, couvert de marques de coups.
- **la muraille**: très grand mur.
- **le couvent**: maison où vivent ensemble des religieuses, loin du monde.
- **le cabinet de lecture**: magasin où l'on payait pour lire ou emprunter des livres.
- **l'adultère**: relation sexuelle avec une autre personne que son mari ou sa femme.
- **la guillotine**: machine qui coupait la tête des condamnés à mort.
- **le modèle**: personne qui pose, souvent nue, pour un peintre.
- **la Bacchante**: femme qui, dans l'Antiquité, faisait la fête au dieu du vin.
- **le complice**: personne qui aide quelqu'un à faire un crime.

## XVII

Laurent quitta le passage, l'esprit tendu, le corps inquiet. Le souffle chaud de Thérèse et son « oui » venaient de réveiller en lui les désirs durs d'autrefois. Il prit les quais et marcha, son chapeau à la main, pour sentir l'air frais sur son visage.

Il arriva rue Saint-Victor, à la porte de son hôtel. Là, il eut peur de monter, peur d'être seul. C'était une peur d'enfant, sans raison, inattendue. Il craignait de trouver un homme caché dans sa mansarde. Jamais il n'avait eu de telles peurs. Il n'essaya même pas de comprendre ce frisson étrange. Il entra chez un marchand de vin. Il y resta une heure, jusqu'à minuit, assis à une table, sans bouger et sans parler. Il buvait de grands verres de vin, sans y penser. Il pensait à Thérèse. Il était irrité contre la jeune femme, qui n'avait pas voulu le recevoir dans sa chambre ce soir-là. Avec elle, se disait-il, il n'aurait pas eu peur.

On ferma le café et on le mit à la porte. Il rentra à l'hôtel pour demander des allumettes. Le bureau de l'hôtel était au premier étage. Pour prendre sa bougie, Laurent devait suivre une longue allée et monter quelques marches. Cette allée et ce bout d'escalier étaient terriblement noirs, et ils lui faisaient peur. D'habitude, il traversait ce noir sans y penser. Ce soir-là, il n'osait pas sonner. Il y avait un coin creux, à l'entrée de la cave. Des assassins étaient peut-être cachés là. Ils allaient lui sauter à la gorge quand il passerait.

Enfin il sonna. Il alluma une allumette et se décida à entrer dans l'allée. L'allumette s'éteignit. Il resta immobile, le souffle court, sans oser s'enfuir. Il frottait les allumettes sur le mur humide. Sa main tremblait d'angoisse. Il croyait entendre des voix et des bruits de pas devant lui. Les allumettes se cassaient entre ses doigts. Enfin il réussit à en allumer une. Le soufre se mit à bouillir et à brûler le bois, très lentement. Cette lenteur augmenta encore l'angoisse de Laurent. Dans la lumière pâle et bleue du soufre, des lueurs tremblantes couraient sur les murs. Il crut voir des formes monstrueuses. Puis l'allumette crépita, la lumière devint blanche et claire.

Laurent, soulagé, avança avec précaution. Il faisait bien attention de ne pas rester sans lumière. Quand il dut passer devant la cave, il se colla contre le mur d'en face. Il y avait là un gros paquet d'ombre qui l'effrayait. Ensuite il monta vite les quelques marches jusqu'au bureau de l'hôtel. Il se crut sauvé quand il tint sa bougie. Il monta les autres étages plus lentement. Il levait sa bougie et éclairait tous les coins devant lesquels il passait. Quand on monte un escalier avec une lumière, de grandes ombres bizarres vont et viennent. Elles se dressaient devant lui et disparaissaient brusquement. Elles le remplissaient d'un vague malaise.

En haut, il ouvrit sa porte et s'enferma très vite. D'abord, il regarda sous son lit. Il fouilla soigneusement toute la chambre pour voir si personne n'y était caché. Il ferma la fenêtre du toit : quelqu'un aurait pu descendre par là. Après ces précautions, il se déshabilla. Il s'étonnait de sa peur. Il finit par sourire et par se traiter d'enfant. Il n'avait jamais été peureux. Il ne pouvait pas s'expliquer cette crise soudaine de terreur.

Il se coucha. Dans la chaleur douce des draps, il pensa de nouveau à Thérèse. Ses peurs la lui avaient fait oublier. Il gardait les yeux fermés et cherchait le sommeil. Mais, malgré lui, ses pensées travaillaient. Elles s'imposaient, se liaient les unes aux autres. Elles lui montraient toujours les avantages d'un mariage très rapide. Parfois il se retournait et se disait : « Ne pensons plus, dormons. Je dois me lever à huit heures demain pour aller au bureau. » Et il faisait des efforts pour glisser dans le sommeil. Mais les idées revenaient une à une. Ses raisonnements recommençaient en secret. Il se retrouvait dans une sorte de rêverie très vive. Au fond de sa tête, il voyait pourquoi il devait se marier. Ses désirs et sa prudence lui donnaient, l'un après l'autre, des raisons pour et contre Thérèse.

Alors, comme il ne pouvait pas dormir, il se mit sur le dos. L'insomnie tenait son corps irrité. Il ouvrit grand les yeux et laissa sa tête se remplir du souvenir de la jeune femme. L'équilibre était cassé. La fièvre brûlante d'autrefois le secouait de nouveau. Il eut l'idée de se lever et de retourner au passage du Pont-Neuf. Il se ferait ouvrir la grille. Il irait frapper à la petite porte de l'escalier, et Thérèse le recevrait. À cette pensée, le sang lui montait au cou.

Sa rêverie était étonnamment claire. Il se voyait dans les rues. Il marchait vite le long des maisons et se disait : « Je prends ce boulevard, je traverse ce carrefour, pour arriver plus tôt. » Puis la grille du passage grinçait. Il suivait l'étroite galerie, sombre et vide. Il était content de pouvoir monter chez Thérèse sans être vu par la marchande de bijoux faux. Puis il s'imaginait dans l'allée, dans le petit escalier qu'il avait monté si souvent. Là, il retrouvait les joies brûlantes d'autrefois. Il se rappelait les peurs délicieuses et les plaisirs violents de l'adultère. Ses souvenirs devenaient réels, il les sentait avec tout son corps. Il sentait l'odeur fade du couloir. Il touchait les murs collants. Il voyait l'ombre sale qui traînait. Il montait chaque marche, le souffle court, en écoutant. Il satisfaisait déjà un peu ses désirs en approchant ainsi, avec crainte, de la femme désirée. Enfin il grattait à la porte. La porte s'ouvrait. Thérèse était là, qui l'attendait, en jupon, toute blanche.

Ses pensées se déroulaient devant lui comme de vraies scènes. Les yeux fixés sur l'ombre, il voyait. Il avait couru dans les rues, il était entré dans le passage, il avait monté le petit escalier. Au bout de cette course, il crut voir Thérèse, brûlante et pâle. Alors il sauta vite hors de son lit, en murmurant : « Il faut que j'y aille, elle m'attend. » Ce mouvement brusque chassa l'hallucination. Il sentit le froid du carrelage. Il eut peur. Il resta un moment immobile, les pieds nus, à écouter. Il croyait entendre du bruit sur le palier. Pour aller chez Thérèse, il lui faudrait repasser devant la porte de la cave, en bas. À cette pensée, un grand frisson froid lui courut dans le dos. La terreur le reprit, une terreur bête et écrasante. Il regarda sa chambre avec méfiance. Il y vit traîner des morceaux de lumière blanchâtre. Alors, doucement, avec des gestes prudents et pressés, il remonta sur son lit. Là, il se mit en boule et se cacha. On aurait dit qu'il voulait éviter une arme, un couteau qui le menaçait.

Le sang lui était monté violemment au cou, et son cou le brûlait. Il y porta la main. Sous ses doigts, il sentit la cicatrice de la morsure de Camille. Il avait presque oublié cette morsure. Il fut terrifié de la retrouver sur sa peau. Il crut qu'elle lui mangeait la chair. Il retira vite sa main pour ne plus la sentir. Mais il la sentait toujours, qui dévorait et trouait son cou. Alors il voulut la gratter doucement, du bout de l'ongle. La terrible brûlure devint deux fois plus forte. Pour ne pas s'arracher la peau, il serra ses deux mains entre ses genoux pliés. Il resta là, raide, irrité, le cou rongé, les dents qui claquaient de peur.

Maintenant ses idées restaient attachées à Camille, d'une façon effrayante. Jusque-là, le noyé n'avait pas troublé les nuits de Laurent. Et voilà que la pensée de Thérèse amenait le spectre de son mari. Le meurtrier n'osait plus ouvrir les yeux. Il avait peur de voir sa victime dans un coin de la chambre. À un moment, il lui sembla que son lit était étrangement secoué. Il s'imagina que Camille était caché sous le lit. C'était lui qui le secouait ainsi, pour le faire tomber et le mordre. Les yeux fous, les cheveux dressés sur la tête, Laurent s'accrocha à son matelas. Il croyait que les secousses devenaient de plus en plus violentes.

Puis il s'aperçut que le lit ne bougeait pas. Il se reprit. Il s'assit dans son lit et alluma sa bougie, en se traitant d'imbécile. Pour calmer sa fièvre, il but un grand verre d'eau.

« J'ai eu tort de boire chez ce marchand de vin, pensa-t-il… Je ne sais pas ce que j'ai, cette nuit. C'est bête. Je serai épuisé aujourd'hui au bureau. J'aurais dû dormir tout de suite, en me couchant, et ne pas penser à un tas de choses. C'est cela qui m'a empêché de dormir… Dormons. »

Il souffla de nouveau la bougie. Il enfonça la tête dans l'oreiller. Il était un peu rafraîchi, et bien décidé à ne plus penser, à ne plus avoir peur. La fatigue commençait à détendre ses nerfs.

Il ne s'endormit pas de son sommeil habituel, lourd et profond. Il glissa lentement dans une sorte de demi-sommeil. Il était seulement engourdi, plongé dans un état doux et sensuel, sans pensée claire. Il sentait son corps endormi, mais son esprit restait éveillé dans cette chair morte. Il avait chassé les pensées qui venaient. Il avait lutté pour ne pas rester éveillé. Puis, quand il fut à moitié endormi, ses forces et sa volonté le quittèrent. Alors les pensées revinrent doucement, une à une. Elles reprirent possession de son être affaibli. Ses rêveries recommencèrent. Il refit le chemin jusqu'à Thérèse. Il descendit, passa devant la cave en courant et se retrouva dehors. Il suivit toutes les rues qu'il avait suivies avant, en rêvant les yeux ouverts. Il entra dans le passage du Pont-Neuf, monta le petit escalier et gratta à la porte. Mais ce ne fut pas Thérèse qui ouvrit, la jeune femme en jupon, la poitrine nue. Ce fut Camille. C'était Camille tel qu'il l'avait vu à la Morgue, verdâtre, atrocement défiguré. Le cadavre lui tendait les bras, avec un rire ignoble. Il montrait un bout de langue noirâtre entre ses dents blanches.

Laurent poussa un cri et se réveilla d'un coup. Il était trempé d'une sueur glacée. Il tira la couverture sur ses yeux. Il s'insultait, il se mettait en colère contre lui-même. Il voulut se rendormir.

Il se rendormit comme la première fois, lentement. La même lourdeur le prit. Dès que sa volonté lui échappa de nouveau, dans la langueur du demi-sommeil, il se remit en route. Il retourna là où le conduisait son idée fixe. Il courut pour voir Thérèse. Et ce fut encore le noyé qui lui ouvrit la porte.

Terrifié, le malheureux s'assit dans son lit. Il aurait donné tout au monde pour chasser ce rêve sans pitié. Il voulait un sommeil lourd comme du plomb, qui écraserait ses pensées. Tant qu'il restait éveillé, il avait assez de force pour chasser le fantôme de sa victime. Mais dès qu'il n'était plus maître de son esprit, son esprit le menait vers le plaisir. Et le chemin du plaisir le conduisait à la terreur.

Il essaya encore de dormir. Alors ce fut une suite de demi-sommeils pleins de désir et de réveils brusques et déchirants. Il s'obstinait avec fureur. Toujours il allait vers Thérèse, toujours il se heurtait au corps de Camille. Plus de dix fois, il refit le chemin. Il partait, le corps brûlant. Il suivait le même trajet, avait les mêmes sensations, faisait les mêmes gestes, avec une exactitude parfaite. Et plus de dix fois, il vit le noyé s'offrir à ses bras, au moment où il les tendait pour saisir et serrer sa maîtresse. Cette même fin sinistre le réveillait chaque fois, le souffle court, perdu. Mais elle ne décourageait pas son désir. Quelques minutes plus tard, dès qu'il se rendormait, son désir oubliait le cadavre ignoble qui l'attendait. Il courait chercher de nouveau le corps chaud et souple d'une femme. Pendant une heure, Laurent vécut dans cette suite de cauchemars. C'était un mauvais rêve sans cesse répété et toujours inattendu. À chaque réveil, il était brisé par une terreur plus forte.

Une des secousses, la dernière, fut si violente et si douloureuse qu'il se décida à se lever. Il ne voulait plus lutter. Le jour venait. Une lumière grise et triste entrait par la fenêtre du toit. Elle découpait dans le ciel un carré blanchâtre, couleur de cendre.

Laurent s'habilla lentement, plein d'une colère sourde. Il était furieux de ne pas avoir dormi. Il était furieux de s'être laissé prendre par une peur qu'il trouvait maintenant enfantine. En mettant son pantalon, il s'étirait. Il se frottait les bras et les jambes. Il passait ses mains sur son visage fatigué et marqué par une nuit de fièvre. Et il répétait :

« Je n'aurais pas dû penser à tout ça. J'aurais dormi, je serais frais et reposé, maintenant… Ah ! si Thérèse avait bien voulu, hier soir, si Thérèse avait couché avec moi… »

Cette idée le calma un peu : Thérèse l'aurait empêché d'avoir peur. Au fond, il avait très peur de passer d'autres nuits comme celle-ci.

Il se jeta de l'eau sur le visage, puis se donna un coup de peigne. Cette petite toilette lui rafraîchit la tête et chassa ses dernières terreurs. Il pouvait de nouveau réfléchir librement. Il ne sentait plus qu'une grande fatigue dans tout son corps.

« Je ne suis pourtant pas peureux, se disait-il en finissant de s'habiller. Camille, je m'en moque bien… C'est absurde de croire que ce pauvre diable est sous mon lit. Maintenant, je vais peut-être croire ça toutes les nuits… Vraiment, il faut que je me marie le plus vite possible. Quand Thérèse me tiendra dans ses bras, je ne penserai plus beaucoup à Camille. Elle m'embrassera sur le cou, et je ne sentirai plus cette brûlure atroce… Voyons donc cette morsure. »

Il s'approcha de son miroir, tendit le cou et regarda. La cicatrice était d'un rose pâle. Laurent reconnut la marque des dents de sa victime. Il fut un peu ému, et le sang lui monta à la tête. Il remarqua alors une chose étrange. Le sang qui montait rendit la cicatrice rouge sombre. Elle devint vive et sanglante. Elle se voyait bien, toute rouge, sur le cou gras et blanc. En même temps, Laurent sentit des piqûres aiguës, comme si on lui enfonçait des aiguilles dans la blessure. Il se dépêcha de relever le col de sa chemise.

« Bah ! reprit-il, Thérèse guérira ça… Quelques baisers suffiront… Que je suis bête de penser à ces choses ! »

Il mit son chapeau et descendit. Il avait besoin de prendre l'air, besoin de marcher. En passant devant la porte de la cave, il sourit. Il vérifia pourtant que le crochet qui fermait cette porte était solide. Dehors, il marcha lentement dans l'air frais du matin, sur les trottoirs vides. Il était à peu près cinq heures.

Laurent passa une journée atroce. L'après-midi, au bureau, il dut lutter contre un sommeil très lourd. Sa tête, lourde et douloureuse, se penchait malgré lui. Il la relevait brusquement dès qu'il entendait le pas d'un de ses chefs. Cette lutte et ces secousses finirent de briser son corps. Elles lui donnaient des angoisses insupportables.

Le soir, malgré sa fatigue, il voulut aller voir Thérèse. Il la trouva fiévreuse, abattue, aussi fatiguée que lui.

« Notre pauvre Thérèse a passé une mauvaise nuit, lui dit Mme Raquin quand il se fut assis. Il paraît qu'elle a eu des cauchemars, une insomnie terrible… Plusieurs fois, je l'ai entendue crier. Ce matin, elle était toute malade. »

Pendant que sa tante parlait, Thérèse regardait Laurent fixement. Sans doute, ils devinèrent qu'ils avaient eu les mêmes terreurs. Car un même frisson nerveux passa sur leurs deux visages. Ils restèrent face à face jusqu'à dix heures. Ils parlaient de choses sans importance, mais ils se comprenaient. Du regard, chacun suppliait l'autre de hâter le moment où ils pourraient s'unir contre le noyé.

### Glossaire

- **la mansarde**: petite chambre sous le toit.
- **l'allée**: passage étroit et long qui va de la rue à l'escalier d'une maison.
- **le soufre**: matière jaune au bout des allumettes, qui brûle avec une flamme bleue.
- **l'hallucination**: quand on voit une chose qui n'existe pas.
- **le palier**: partie plate de l'escalier, devant les portes des logements.
- **la cicatrice**: marque qui reste sur la peau après une blessure.
- **la morsure**: blessure faite avec les dents.
- **le spectre**: mort qui revient, qu'on croit voir.
- **le noyé**: personne morte dans l'eau.
- **le cauchemar**: rêve qui fait peur.

## XVIII

Thérèse, elle aussi, avait reçu la visite du spectre de Camille pendant cette nuit de fièvre.

Laurent lui avait demandé un rendez-vous, d'une voix brûlante, après plus d'une année d'indifférence. Cette demande l'avait réveillée d'un coup, comme un coup de fouet. Seule dans son lit, elle avait pensé que le mariage aurait bientôt lieu. Alors son corps s'était mis à brûler. Au milieu des secousses de l'insomnie, elle avait vu le noyé se dresser devant elle. Comme Laurent, elle s'était tordue de désir et de terreur. Et comme lui, elle s'était dit qu'elle n'aurait plus peur quand elle tiendrait son amant dans ses bras. Elle ne souffrirait plus ainsi.

À la même heure, chez cette femme et chez cet homme, les nerfs s'étaient comme détraqués. Ce trouble les ramenait, haletants et terrifiés, à leurs terribles amours. Un lien de sang et de plaisir s'était formé entre eux. Ils avaient les mêmes frissons. Leurs cœurs se serraient dans les mêmes angoisses, comme les cœurs d'un frère et d'une sœur qui souffrent ensemble. À partir de ce moment, ils eurent un seul corps et une seule âme, pour le plaisir et pour la souffrance. Ce partage, cette union si profonde, est un fait connu de la psychologie et de la médecine. Il arrive souvent chez des êtres que de grands chocs nerveux ont jetés violemment l'un contre l'autre.

Pendant plus d'une année, Thérèse et Laurent portèrent sans trop la sentir la chaîne qui les unissait. Elle était attachée à leurs membres. Après la crise violente du meurtre, ils étaient tombés dans la fatigue. Ils avaient ressenti du dégoût, et un grand besoin de calme et d'oubli. Ces deux forçats purent alors croire qu'ils étaient libres. Ils pensaient qu'aucun lien de fer ne les attachait plus. La chaîne, détendue, traînait par terre. Eux, ils se reposaient. Ils étaient comme endormis dans une sorte de bonheur hébété. Ils cherchaient à aimer ailleurs, à vivre avec un sage équilibre. Mais un jour, poussés par les faits, ils s'étaient de nouveau dit des paroles brûlantes. Ce jour-là, la chaîne se tendit violemment. Ils reçurent une telle secousse qu'ils se sentirent attachés l'un à l'autre pour toujours.

Dès le lendemain, Thérèse se mit au travail. En secret, elle travailla à préparer son mariage avec Laurent.

C'était une tâche difficile et pleine de dangers. Les amants avaient peur de faire une imprudence. Ils avaient peur d'éveiller des soupçons. Ils ne devaient pas montrer trop vite quel intérêt ils avaient eu à la mort de Camille. Ils comprenaient qu'ils ne pouvaient pas parler eux-mêmes de mariage. Ils choisirent donc un plan très sage. Ils n'osaient pas demander ce mariage : il fallait qu'on le leur offre. Mme Raquin elle-même et les invités du jeudi devaient le leur proposer. Il suffisait de donner à ces braves gens l'idée de remarier Thérèse. Surtout, il fallait leur faire croire que cette idée venait d'eux et leur appartenait.

Cette comédie fut longue et délicate à jouer. Thérèse et Laurent avaient pris chacun le rôle qui leur convenait. Ils avançaient avec une prudence extrême. Ils calculaient le moindre geste, la moindre parole. Au fond, ils étaient dévorés par une impatience qui rendait leurs nerfs raides et tendus. Ils vivaient dans une irritation continuelle. Il leur fallait toute leur lâcheté pour garder un air souriant et calme.

S'ils étaient si pressés d'en finir, c'est qu'ils ne pouvaient plus rester séparés et seuls. Chaque nuit, le noyé venait les voir. L'insomnie les couchait sur un lit de charbons brûlants et les retournait avec des pinces de feu. Ils vivaient dans un énervement constant. Chaque soir, cet énervement augmentait la fièvre de leur sang. Il faisait naître devant eux des hallucinations atroces.

Thérèse, quand le soir tombait, n'osait plus monter dans sa chambre. Elle avait de grandes angoisses quand elle devait s'enfermer jusqu'au matin dans cette grande pièce. Dès que la lumière était éteinte, la chambre s'éclairait de lueurs étranges et se remplissait de fantômes. Elle finit par laisser sa bougie allumée. Elle ne voulait plus dormir, pour garder toujours les yeux grands ouverts. Et quand la fatigue fermait ses paupières, elle voyait Camille dans le noir. Elle rouvrait les yeux d'un coup. Le matin, elle se traînait, brisée. Elle n'avait dormi que quelques heures, au lever du jour.

Quant à Laurent, il était devenu vraiment peureux depuis le soir où il avait eu peur devant la porte de la cave. Avant, il vivait avec la confiance tranquille d'une brute. Maintenant, au moindre bruit, il tremblait, il pâlissait, comme un petit garçon. Un frisson de peur avait brusquement secoué son corps, et il ne l'avait plus quitté. La nuit, il souffrait encore plus que Thérèse. Dans ce grand corps mou et lâche, la peur déchirait tout. Il voyait tomber le soir avec une crainte cruelle. Plusieurs fois, il ne voulut pas rentrer chez lui. Il passa des nuits entières à marcher dans les rues vides.

Une fois, il resta jusqu'au matin sous un pont, sous une pluie très forte. Il était là, accroupi, glacé. Il n'osait pas se lever pour remonter sur le quai. Pendant presque six heures, il regarda couler l'eau sale dans l'ombre blanchâtre. Par moments, la terreur le collait contre la terre humide. Il croyait voir passer sous l'arche du pont de longues files de noyés. Ils descendaient en suivant le courant.

Quand la fatigue le ramenait chez lui, il s'enfermait à double tour. Il se débattait jusqu'à l'aube, au milieu de terribles crises de fièvre. Le même cauchemar revenait toujours. Il croyait tomber des bras brûlants et passionnés de Thérèse dans les bras froids et collants de Camille. Il rêvait que sa maîtresse l'étouffait dans une étreinte chaude. Puis il rêvait que le noyé le serrait contre sa poitrine pourrie, dans une étreinte glacée. Ces sensations changeaient brusquement : le plaisir, puis le dégoût. Il touchait d'abord une chair brûlante d'amour, puis une chair froide, molle de boue. Tout cela le faisait haleter et trembler. Il en gémissait d'angoisse.

Et chaque jour, la terreur des amants grandissait. Chaque jour, leurs cauchemars les écrasaient et les rendaient plus fous. Ils ne comptaient plus que sur leurs baisers pour tuer l'insomnie. Par prudence, ils n'osaient pas se donner de rendez-vous. Ils attendaient le jour du mariage comme un jour de salut. Il serait suivi, pensaient-ils, d'une nuit heureuse.

Ainsi, ils voulaient leur union de toutes leurs forces, parce qu'ils voulaient dormir d'un sommeil calme. Pendant les mois d'indifférence, ils avaient hésité. Chacun avait oublié ses raisons égoïstes et passionnées. Ces raisons les avaient poussés tous les deux au meurtre, puis elles avaient comme disparu. Maintenant, la fièvre les brûlait de nouveau. Au fond de leur passion et de leur égoïsme, ils retrouvaient leurs premières raisons. C'était pour elles qu'ils avaient décidé de tuer Camille. Ils voulaient goûter ensuite les joies qu'un vrai mariage, selon eux, leur donnerait.

D'ailleurs, ils prenaient avec une sorte de désespoir cette grande décision : s'unir devant tout le monde. Tout au fond d'eux, il y avait de la peur. Leurs désirs tremblaient. Ils étaient comme penchés l'un sur l'autre au-dessus d'un trou sans fond. L'horreur de ce trou les attirait. Ils restaient courbés au-dessus du vide, accrochés l'un à l'autre, muets. Des vertiges d'un plaisir brûlant rendaient leurs membres faibles. Ils leur donnaient l'envie folle de tomber. Mais il y avait le moment présent, leur attente pleine d'angoisse, leurs désirs pleins de peur. Ils sentaient alors un besoin absolu de se rendre aveugles. Ils devaient rêver d'un avenir de bonheur amoureux et de plaisirs tranquilles. Plus ils tremblaient l'un devant l'autre, plus ils devinaient l'horreur du gouffre où ils allaient se jeter. Et plus ils se faisaient à eux-mêmes des promesses de bonheur. Ils se répétaient que tous les faits les menaient forcément au mariage.

Thérèse voulait se marier seulement parce qu'elle avait peur. Son corps aussi avait besoin des caresses violentes de Laurent. Elle était prise dans une crise nerveuse qui la rendait comme folle. À vrai dire, elle ne réfléchissait guère. Elle se jetait dans la passion. Son esprit était troublé par les romans qu'elle venait de lire. Son corps était irrité par les cruelles insomnies qui la tenaient éveillée depuis plusieurs semaines.

Laurent avait une nature plus lourde. Il cédait à ses terreurs et à ses désirs, mais il voulait raisonner sa décision. Il voulait se prouver que ce mariage était nécessaire. Il voulait se prouver qu'il allait enfin être parfaitement heureux. Pour chasser les peurs vagues qui le prenaient, il refaisait tous ses anciens calculs.

Son père, le paysan de Jeufosse, s'obstinait à ne pas mourir. L'héritage pouvait donc se faire attendre longtemps. Laurent craignait même de ne jamais l'avoir. Il irait peut-être dans les poches d'un de ses cousins. C'était un grand gaillard qui travaillait la terre, et le vieux Laurent en était très content. Et lui, Laurent, serait toujours pauvre. Il vivrait sans femme, dans un grenier, en dormant mal et en mangeant plus mal encore. D'ailleurs, il ne voulait pas travailler toute sa vie. Il commençait à s'ennuyer beaucoup à son bureau. Son petit travail facile devenait trop lourd pour sa paresse. Ses réflexions finissaient toujours de la même façon : le plus grand bonheur, c'est de ne rien faire.

Alors il se rappelait qu'il avait noyé Camille pour épouser Thérèse et ne plus rien faire ensuite. Bien sûr, le désir d'avoir sa maîtresse à lui seul avait beaucoup compté dans l'idée du crime. Mais il y avait peut-être une raison plus forte encore. Il espérait prendre la place de Camille. Il voulait être soigné comme lui et vivre à chaque heure dans un bonheur tranquille. Si la passion seule l'avait poussé, il n'aurait pas été si lâche et si prudent. La vérité, c'est qu'il avait tué pour avoir une vie calme et sans travail. Il voulait satisfaire ses appétits pour toujours.

Toutes ces pensées lui revenaient, celles qu'il s'avouait et celles qu'il ne voyait pas clairement. Il se répétait, pour se donner du courage, qu'il était temps de profiter enfin de la mort de Camille. Et il voyait devant lui les avantages et les bonheurs de sa vie future. Il quitterait son bureau. Il vivrait dans une paresse délicieuse. Il mangerait, il boirait, il dormirait autant qu'il voudrait. Il aurait toujours près de lui une femme ardente, qui remettrait en équilibre son sang et ses nerfs. Bientôt, il hériterait des quarante et quelques mille francs de Mme Raquin, car la pauvre vieille mourait un peu chaque jour. Enfin, il se ferait une vie de brute heureuse. Il oublierait tout.

Depuis que leur mariage était décidé entre Thérèse et lui, Laurent se disait ces choses à chaque heure. Il cherchait encore d'autres avantages. Il était tout joyeux quand il croyait avoir trouvé une nouvelle raison d'épouser la veuve du noyé. Cette raison, il la trouvait toujours dans son égoïsme. Mais il avait beau se forcer à espérer, il avait beau rêver d'un avenir riche de paresse et de plaisir. Il sentait toujours de brusques frissons lui glacer la peau. Par moments, il sentait toujours une angoisse qui étouffait la joie dans sa gorge.

### Glossaire

- **le spectre**: mort qui revient, qu'on croit voir.
- **l'insomnie**: quand on ne peut pas dormir.
- **le forçat**: prisonnier condamné à des travaux très durs, souvent attaché à une chaîne.
- **détraqué**: qui ne marche plus bien, comme une machine cassée.
- **les pinces**: outil en métal qui sert à prendre et à serrer des choses.
- **l'arche**: partie en forme d'arc, sous un pont.
- **le gouffre**: trou très profond et dangereux.
- **l'héritage**: argent et biens que l'on reçoit quand une personne de la famille meurt.
- **la brute**: personne violente et grossière, qui vit comme un animal.

## XIX

Pendant ce temps, le travail secret de Thérèse et de Laurent donnait des résultats. Thérèse avait pris un air triste et désespéré. Au bout de quelques jours, Mme Raquin s'inquiéta. La vieille mercière voulut savoir pourquoi sa nièce était si triste. Alors la jeune femme joua son rôle de veuve qu'on ne peut pas consoler. Elle le joua avec une habileté parfaite. Elle parla d'ennui, de fatigue, de douleurs nerveuses. Elle en parlait vaguement, sans rien dire de précis. Quand sa tante la pressait de questions, elle répondait qu'elle allait bien. Elle disait qu'elle ne savait pas ce qui l'écrasait ainsi. Elle pleurait sans savoir pourquoi. Et c'étaient sans cesse des soupirs étouffés, des sourires pâles et tristes à briser le cœur. C'étaient aussi de longs silences, lourds de vide et de désespoir.

Devant elle, Mme Raquin voyait une jeune femme repliée sur elle-même. Elle semblait mourir lentement d'une maladie inconnue. La vieille femme finit par avoir vraiment peur. Elle n'avait plus que sa nièce au monde. Chaque soir, elle priait Dieu de lui garder cette enfant, pour qu'elle soit là à sa mort et lui ferme les yeux. Un peu d'égoïsme se mêlait à ce dernier amour de sa vieillesse. Elle pensa qu'elle pouvait perdre Thérèse et mourir seule au fond de la boutique humide du passage. Cette pensée la frappa durement. Elle touchait les faibles consolations qui l'aidaient encore à vivre. Dès lors, elle ne quitta plus sa nièce des yeux. Elle étudiait avec terreur les tristesses de la jeune femme. Elle se demandait ce qu'elle pourrait faire pour la guérir de ce désespoir muet.

Dans une situation si grave, elle crut bon de demander l'avis de son vieil ami Michaud. Un jeudi soir, elle le retint dans sa boutique et lui dit ses craintes.

« Pardieu, lui répondit le vieil homme, avec la franchise brutale de son ancien métier de policier, je vois depuis longtemps que Thérèse boude. Et je sais bien pourquoi elle a le visage tout jaune et tout triste.

— Vous savez pourquoi ? dit la mercière. Parlez vite. Si nous pouvions la guérir !

— Oh ! le remède est facile, reprit Michaud en riant. Votre nièce s'ennuie, parce qu'elle est seule, le soir, dans sa chambre, depuis bientôt deux ans. Elle a besoin d'un mari. Cela se voit dans ses yeux. »

La franchise brutale de l'ancien commissaire fit mal à Mme Raquin. Depuis l'affreux accident de Saint-Ouen, une blessure saignait toujours en elle. Elle pensait que cette blessure était aussi vive et aussi cruelle dans le cœur de la jeune veuve. Son fils était mort : pour elle, il ne pouvait plus y avoir d'autre mari pour sa nièce. Et voilà que Michaud affirmait, avec un gros rire, que Thérèse était malade parce qu'elle avait besoin d'un mari.

« Mariez-la le plus vite possible, dit-il en partant, si vous ne voulez pas la voir sécher sur pied. Voilà mon avis, chère dame, et il est bon, croyez-moi. »

Mme Raquin ne put pas accepter tout de suite que son fils soit déjà oublié. Le vieux Michaud n'avait même pas dit le nom de Camille. Il s'était mis à plaisanter sur cette soi-disant maladie de Thérèse. La pauvre mère comprit qu'elle était la seule à garder, au fond d'elle, le souvenir vivant de son cher enfant. Elle pleura. Il lui sembla que Camille venait de mourir une seconde fois. Puis, quand elle eut bien pleuré, elle fut fatiguée de ses regrets. Malgré elle, elle pensa aux paroles de Michaud. Elle s'habitua à l'idée d'acheter un peu de bonheur avec un mariage. Pourtant, dans sa mémoire si sensible, ce mariage tuait son fils une deuxième fois.

Des faiblesses lui venaient quand elle se trouvait seule en face de Thérèse, triste et abattue, dans le silence glacé de la boutique. Mme Raquin n'avait pas un de ces esprits durs et secs qui prennent un plaisir amer à vivre dans un désespoir sans fin. Elle était souple, dévouée, toujours prête à montrer son affection. C'était une bonne dame, grosse et aimable, qui avait besoin de vivre dans une tendresse active. Depuis que sa nièce ne parlait plus et restait là, pâle et faible, la vie devenait insupportable pour elle. La boutique lui paraissait un tombeau. Elle aurait voulu une affection chaude autour d'elle, de la vie, des caresses. Elle voulait quelque chose de doux et de gai, pour l'aider à attendre la mort en paix.

Ces désirs, qu'elle ne voyait pas clairement, lui firent accepter le projet de remarier Thérèse. Elle oublia même un peu son fils. Dans sa vie morte, ce fut comme un réveil. Elle eut de nouvelles envies, de nouvelles occupations pour son esprit. Elle cherchait un mari pour sa nièce, et cela remplissait sa tête. Choisir un mari était une grande affaire. La pauvre vieille pensait encore plus à elle-même qu'à Thérèse. Elle voulait la marier de façon à être heureuse elle aussi. Elle avait très peur que le nouveau mari de la jeune femme vienne troubler les dernières heures de sa vieillesse. Faire entrer un étranger dans sa vie de tous les jours lui faisait peur. Cette seule pensée l'arrêtait. Elle l'empêchait de parler ouvertement de mariage avec sa nièce.

Thérèse jouait la comédie de l'ennui et de la fatigue. Elle la jouait avec cette hypocrisie parfaite que son éducation lui avait apprise. Pendant ce temps, Laurent avait pris le rôle d'un homme sensible et serviable. Il était aux petits soins pour les deux femmes. Il couvrait surtout Mme Raquin d'attentions délicates. Peu à peu, il devint indispensable dans la boutique. Lui seul mettait un peu de gaieté au fond de ce trou noir. Quand il n'était pas là, le soir, la vieille mercière regardait autour d'elle, mal à l'aise. Il lui manquait quelque chose. Elle avait presque peur de se trouver seule avec le désespoir de Thérèse.

D'ailleurs, quand Laurent manquait une soirée, c'était pour rendre son pouvoir plus fort. Il venait tous les jours à la boutique en sortant de son bureau. Il y restait jusqu'à la fermeture du passage. Il faisait les courses. Mme Raquin marchait avec difficulté : il lui donnait les petits objets dont elle avait besoin. Puis il s'asseyait et parlait. Il avait trouvé une voix d'acteur, douce et touchante. Il s'en servait pour flatter les oreilles et le cœur de la bonne vieille. Surtout, il semblait très inquiet pour la santé de Thérèse. Il jouait l'ami, l'homme tendre qui souffre de la souffrance des autres. Plusieurs fois, il prit Mme Raquin à part. Il lui fit peur, car il paraissait lui-même très effrayé. Il disait voir des changements terribles, des ravages sur le visage de la jeune femme.

« Nous la perdrons bientôt, murmurait-il avec des larmes dans la voix. Nous ne pouvons pas nous le cacher : elle est très malade. Ah ! notre pauvre bonheur, nos bonnes soirées tranquilles ! »

Mme Raquin l'écoutait avec angoisse. Laurent osait même parler de Camille.

« Voyez-vous, disait-il encore à la mercière, la mort de mon pauvre ami a été trop terrible pour elle. Elle se meurt depuis deux ans, depuis le jour affreux où elle a perdu Camille. Rien ne la consolera, rien ne la guérira. Il faut l'accepter. »

Ces mensonges sans honte faisaient pleurer la vieille dame à chaudes larmes. Le souvenir de son fils la troublait et l'aveuglait. Chaque fois qu'on disait le nom de Camille, elle éclatait en sanglots. Elle se laissait aller. Elle aurait embrassé la personne qui parlait de son pauvre enfant. Laurent avait remarqué l'effet de ce nom sur elle. Ce nom la troublait et l'attendrissait. Il pouvait la faire pleurer quand il voulait. Il pouvait la briser d'une émotion qui l'empêchait de voir clairement les choses. Et il profitait de ce pouvoir pour la tenir toujours souple et douloureuse dans sa main.

Chaque soir, il amenait la conversation sur Camille. Il parlait de ses rares qualités, de son cœur tendre, de son esprit. Pourtant, au fond de lui, son ventre se révoltait et tremblait. Il faisait l'éloge de sa victime sans la moindre honte. Parfois, il rencontrait les yeux de Thérèse, fixés étrangement sur lui. Alors il frissonnait. Il finissait par croire lui-même tout le bien qu'il disait du noyé. Il se taisait alors, pris tout à coup d'une jalousie atroce. Il avait peur que la veuve aime l'homme qu'il avait jeté à l'eau. Maintenant, il faisait l'éloge de cet homme avec la conviction d'un fou.

Pendant toute la conversation, Mme Raquin pleurait. Elle ne voyait rien autour d'elle. Tout en pleurant, elle se disait que Laurent avait un cœur aimant et généreux. Lui seul se souvenait de son fils. Lui seul en parlait encore d'une voix tremblante et émue. Elle essuyait ses larmes et regardait le jeune homme avec une tendresse infinie. Elle l'aimait comme son propre enfant.

Un jeudi soir, Michaud et Grivet étaient déjà dans la salle à manger quand Laurent entra. Il s'approcha de Thérèse et lui demanda des nouvelles de sa santé, d'un air doux et inquiet. Il s'assit un instant à côté d'elle. Pour les personnes présentes, il jouait son rôle d'ami affectueux et effrayé. Les deux jeunes gens étaient près l'un de l'autre et échangeaient quelques mots. Michaud les regardait. Il se pencha vers la vieille mercière, lui montra Laurent et lui dit tout bas :

« Tenez, voilà le mari qu'il faut à votre nièce. Arrangez vite ce mariage. Nous vous aiderons, si c'est nécessaire. »

Michaud souriait d'un air un peu grivois. Dans sa pensée, Thérèse devait avoir besoin d'un mari vigoureux. Pour Mme Raquin, ce fut comme un éclair de lumière. Elle vit d'un coup tous les avantages que le mariage de Thérèse et de Laurent lui apporterait, à elle. Ce mariage ne ferait que resserrer les liens qui existaient déjà. Elle et sa nièce étaient déjà liées à l'ami de son fils, à ce cœur excellent qui venait les distraire le soir. Ainsi, elle ne ferait pas entrer un étranger chez elle. Elle ne risquerait pas d'être malheureuse. Au contraire, elle donnerait un soutien à Thérèse, et elle mettrait une joie de plus dans sa vieillesse. Elle trouverait un second fils dans ce garçon qui, depuis trois ans, lui montrait l'affection d'un fils.

Et puis il lui semblait que Thérèse serait moins infidèle au souvenir de Camille si elle épousait Laurent. Le cœur a parfois des scrupules étranges. Mme Raquin aurait pleuré en voyant un étranger embrasser la jeune veuve. Mais elle ne sentait aucune révolte à l'idée de la livrer aux bras de l'ancien camarade de son fils. Elle pensait, comme on dit, que cela ne sortait pas de la famille.

Pendant toute la soirée, ses invités jouèrent aux dominos. Et la vieille mercière regarda le couple avec des yeux pleins de tendresse. Le jeune homme et la jeune femme devinèrent que leur comédie avait réussi. La fin était proche. Avant de partir, Michaud eut une courte conversation à voix basse avec Mme Raquin. Puis il prit le bras de Laurent, de façon que tout le monde le remarque. Il déclara qu'il allait l'accompagner un bout de chemin. En s'éloignant, Laurent échangea un regard rapide avec Thérèse. C'était un regard plein de conseils pressants.

Michaud s'était chargé de savoir ce que pensait le jeune homme. Il le trouva très dévoué pour ces dames, mais très surpris par ce projet de mariage avec Thérèse. Laurent ajouta, d'une voix émue, qu'il aimait la veuve de son pauvre ami comme une sœur. Il croirait commettre un vrai sacrilège en l'épousant. L'ancien commissaire de police insista. Il donna cent bonnes raisons pour obtenir son accord. Il parla même de dévouement. Il alla jusqu'à dire au jeune homme que c'était son devoir. Il devait rendre un fils à Mme Raquin et un mari à Thérèse. Peu à peu, Laurent se laissa convaincre. Il fit semblant de céder à l'émotion. Il fit semblant d'accepter l'idée du mariage comme une idée tombée du ciel. Comme le disait le vieux Michaud, c'était le dévouement et le devoir qui la lui dictaient. Quand Michaud eut obtenu un « oui » clair, il quitta son compagnon en se frottant les mains. Il croyait venir de gagner une grande victoire. Il était fier d'avoir eu le premier l'idée de ce mariage. Grâce à lui, les soirées du jeudi retrouveraient toute leur ancienne joie.

Pendant que Michaud parlait ainsi avec Laurent, en suivant lentement les quais, Mme Raquin avait une conversation toute semblable avec Thérèse. Sa nièce, pâle et chancelante comme toujours, allait se retirer dans sa chambre. La vieille mercière la retint un instant. Elle lui posa des questions d'une voix tendre. Elle la supplia d'être franche, de lui dire pourquoi elle était si triste et si abattue. Mais elle n'obtint que des réponses vagues. Alors elle parla du vide que laisse la mort d'un mari. Peu à peu, elle en vint à proposer un nouveau mariage. Enfin, elle demanda clairement à Thérèse si elle n'avait pas le désir secret de se remarier. Thérèse protesta. Elle dit qu'elle ne pensait pas à cela et qu'elle resterait fidèle à Camille.

Mme Raquin se mit à pleurer. Elle plaida contre son propre cœur. Elle lui fit comprendre que le désespoir ne peut pas durer toujours. La jeune femme s'écria que jamais elle ne remplacerait Camille. Alors, brusquement, Mme Raquin nomma Laurent. Et elle se lança dans un flot de paroles. Elle parla de tous les avantages d'un tel mariage, de tout ce qui le rendait convenable. Elle vida son âme. Elle répéta tout haut ce qu'elle avait pensé pendant la soirée. Avec un égoïsme naïf, elle décrivit le tableau de ses derniers bonheurs, entre ses deux chers enfants. Thérèse l'écoutait, la tête basse, résignée et obéissante. Elle était prête à satisfaire ses moindres désirs.

« J'aime Laurent comme un frère, dit-elle d'une voix douloureuse, quand sa tante se tut. Puisque vous le désirez, j'essaierai de l'aimer comme un mari. Je veux vous rendre heureuse… J'espérais que vous me laisseriez pleurer en paix. Mais j'essuierai mes larmes, puisqu'il s'agit de votre bonheur. »

Elle embrassa la vieille dame. Mme Raquin resta surprise et effrayée : c'était elle qui avait été la première à oublier son fils. En se couchant, elle pleura amèrement. Elle s'accusait d'être moins forte que Thérèse. Elle, elle voulait ce mariage par égoïsme. La jeune veuve, elle, l'acceptait seulement pour se sacrifier.

Le lendemain matin, Michaud et sa vieille amie eurent une courte conversation dans le passage, devant la porte de la boutique. Ils se racontèrent le résultat de leurs démarches. Ils décidèrent d'aller vite et d'obliger les jeunes gens à se fiancer le soir même.

Le soir, à cinq heures, Michaud était déjà dans le magasin quand Laurent entra. Dès que le jeune homme fut assis, l'ancien commissaire de police lui dit à l'oreille :

« Elle accepte. »

Thérèse entendit ce mot brutal. Elle resta pâle, les yeux fixés sur Laurent sans aucune gêne. Les deux amants se regardèrent pendant quelques secondes, comme pour se demander conseil. Ils comprirent tous les deux qu'il fallait accepter sans hésiter et en finir d'un coup. Laurent se leva et alla prendre la main de Mme Raquin. Elle faisait tous ses efforts pour retenir ses larmes.

« Chère mère, lui dit-il en souriant, j'ai parlé de votre bonheur avec M. Michaud, hier soir. Vos enfants veulent vous rendre heureuse. »

La pauvre vieille s'entendit appeler « chère mère », et elle laissa couler ses larmes. Elle saisit vite la main de Thérèse et la mit dans celle de Laurent. Elle ne pouvait pas parler.

Les deux amants frissonnèrent en sentant leur peau se toucher. Ils restèrent les doigts serrés et brûlants, dans une étreinte nerveuse. Le jeune homme reprit d'une voix hésitante :

« Thérèse, voulez-vous que nous donnions à votre tante une vie gaie et tranquille ?

— Oui, répondit la jeune femme d'une voix faible, nous avons un devoir à remplir. »

Alors Laurent se tourna vers Mme Raquin. Très pâle, il ajouta :

« Quand Camille est tombé à l'eau, il m'a crié : « Sauve ma femme, je te la confie. » Je crois réaliser ses derniers désirs en épousant Thérèse. »

En entendant ces mots, Thérèse lâcha la main de Laurent. Elle avait reçu comme un coup dans la poitrine. Son amant mentait sans aucune honte, et cela l'écrasait. Elle le regarda avec des yeux perdus. Pendant ce temps, Mme Raquin, étouffée par les sanglots, bégayait :

« Oui, oui, mon ami, épousez-la, rendez-la heureuse. Mon fils vous remerciera du fond de sa tombe. »

Laurent sentit ses jambes faiblir. Il s'appuya sur le dossier d'une chaise. Michaud, lui aussi ému aux larmes, le poussa vers Thérèse en disant :

« Embrassez-vous, ce seront vos fiançailles. »

Le jeune homme sentit un étrange malaise en posant ses lèvres sur les joues de la veuve. Elle recula brusquement, comme brûlée par les deux baisers de son amant. C'étaient les premières caresses que cet homme lui faisait devant des témoins. Tout son sang lui monta au visage. Elle se sentit rouge et brûlante. Pourtant, elle ne connaissait pas la pudeur. Elle n'avait jamais rougi pendant ses amours honteuses.

Après cette crise, les deux meurtriers respirèrent.

Leur mariage était décidé. Ils arrivaient enfin au but qu'ils poursuivaient depuis si longtemps. Tout fut réglé le soir même. Le jeudi suivant, on annonça le mariage à Grivet, à Olivier et à sa femme. Michaud était ravi de donner cette nouvelle. Il se frottait les mains et répétait :

« C'est moi qui ai pensé à ça, c'est moi qui les ai mariés… Vous verrez le joli couple ! »

Suzanne vint embrasser Thérèse sans rien dire. Cette pauvre créature, toute pâle et comme morte, s'était prise d'amitié pour la jeune veuve, sombre et raide. Elle l'aimait comme une enfant, avec une sorte de peur pleine de respect. Olivier fit des compliments à la tante et à la nièce. Grivet risqua quelques plaisanteries un peu osées, qui ne firent pas beaucoup rire. En somme, la compagnie se montra enchantée, ravie. Elle déclara que tout était pour le mieux. À vrai dire, chacun se voyait déjà à la noce.

Thérèse et Laurent restèrent dignes et habiles. Ils se montraient simplement une amitié tendre et pleine d'attentions. Ils avaient l'air de faire un très grand sacrifice. Rien sur leur visage ne pouvait faire deviner les terreurs et les désirs qui les secouaient. Mme Raquin les regardait avec de pâles sourires, avec une bonté molle et reconnaissante.

Il y avait quelques papiers à faire. Laurent dut écrire à son père pour lui demander son accord. Le vieux paysan de Jeufosse avait presque oublié qu'il avait un fils à Paris. Il lui répondit en quatre lignes. Son fils pouvait se marier et se faire pendre, s'il le voulait. Il lui fit comprendre qu'il ne lui donnerait jamais un sou. Il le laissait donc libre de son corps. Il lui permettait de faire toutes les folies du monde. Cette permission inquiéta beaucoup Laurent.

Mme Raquin lut la lettre de ce père sans cœur. Elle eut alors un élan de bonté qui la poussa à faire une bêtise. Elle mit au nom de sa nièce les quarante et quelques mille francs qu'elle possédait. Elle donna tout aux nouveaux mariés et ne garda rien pour elle. Elle comptait sur leur bon cœur. Elle voulait leur devoir tout son bonheur. Laurent n'apportait rien dans le ménage. Il laissa même entendre qu'il ne garderait pas toujours son emploi. Il se remettrait peut-être à la peinture. D'ailleurs, l'avenir de la petite famille était assuré. Il y avait les rentes des quarante et quelques mille francs. Il y avait aussi les bénéfices de la mercerie. Avec cela, trois personnes pouvaient vivre sans difficulté. Ils auraient juste assez pour être heureux.

On se dépêcha de préparer le mariage. On fit les papiers le plus vite possible. On aurait dit que chacun était pressé de pousser Laurent dans la chambre de Thérèse. Le jour tant désiré arriva enfin.

### Glossaire

- **la veuve**: femme dont le mari est mort.
- **le commissaire de police**: chef de la police d'un quartier.
- **le ravage**: grand dégât, destruction.
- **faire l'éloge**: dire beaucoup de bien de quelqu'un.
- **grivois**: qui aime les plaisanteries sur le sexe.
- **le sacrilège**: action qui manque gravement de respect à une chose sacrée.
- **se fiancer / les fiançailles**: se promettre officiellement de se marier / cette promesse.
- **la pudeur**: gêne, honte que l'on sent devant ce qui touche au corps et à l'amour.
- **la rente**: argent que l'on reçoit chaque année grâce à son capital.
- **la noce**: la fête du mariage.

## XX

Le matin, Laurent et Thérèse se réveillèrent chacun dans sa chambre, avec la même pensée de joie profonde. Tous les deux se dirent que leur dernière nuit de terreur était finie. Ils ne dormiraient plus seuls. Ils se défendraient l'un l'autre contre le noyé.

Thérèse regarda autour d'elle. Elle eut un sourire étrange en mesurant des yeux son grand lit. Elle se leva et s'habilla lentement. Elle attendait Suzanne, qui devait venir l'aider à faire sa toilette de mariée.

Laurent s'assit dans son lit. Il resta ainsi quelques minutes. Il faisait ses adieux à son grenier, qu'il trouvait ignoble. Enfin, il allait quitter ce trou à chien et avoir une femme à lui. On était en décembre. Il frissonnait. Il sauta sur le carrelage en se disant qu'il aurait chaud le soir.

Mme Raquin savait qu'il manquait d'argent. Huit jours plus tôt, elle lui avait glissé dans la main une bourse avec cinq cents francs. C'étaient toutes ses économies. Le jeune homme avait accepté sans hésiter et s'était acheté des vêtements neufs. Avec l'argent de la vieille mercière, il avait aussi pu offrir à Thérèse les cadeaux habituels.

Le pantalon noir et l'habit étaient posés sur deux chaises, avec le gilet blanc, la chemise et la cravate de toile fine. Laurent se lava avec du savon. Il se parfuma le corps avec un flacon d'eau de Cologne. Puis il s'habilla avec beaucoup de soin. Il voulait être beau. Il attachait son faux col, un col haut et raide. Tout à coup, il sentit une vive douleur au cou. Le bouton du col lui glissait des doigts. Il s'impatientait. Il lui semblait que le tissu raidi lui coupait la chair. Il voulut voir et leva le menton. Alors il vit la morsure de Camille, toute rouge. Le col avait un peu écorché la cicatrice. Laurent serra les lèvres et devint pâle. À ce moment-là, la vue de cette tache sur son cou l'effraya et l'irrita. Il froissa le col et en choisit un autre. Il le mit avec mille précautions. Puis il finit de s'habiller.

Quand il descendit, ses vêtements neufs le rendaient tout raide. Il n'osait pas tourner la tête. Son cou était comme enfermé dans ces tissus durs. À chaque mouvement, un pli du col pinçait la blessure que les dents du noyé avaient creusée dans sa chair. Il souffrait de ces piqûres aiguës quand il monta en voiture. Il alla chercher Thérèse pour la conduire à la mairie et à l'église.

En passant, il prit ses deux témoins : un employé du chemin de fer d'Orléans et le vieux Michaud. Quand ils arrivèrent à la boutique, tout le monde était prêt. Il y avait là Grivet et Olivier, les témoins de Thérèse. Il y avait aussi Suzanne. Elle regardait la mariée comme les petites filles regardent les poupées qu'elles viennent d'habiller. Mme Raquin ne pouvait plus marcher, mais elle voulut accompagner partout ses enfants. On la hissa dans une voiture, et l'on partit.

Tout se passa bien à la mairie et à l'église. On remarqua l'attitude calme et modeste des mariés, et tout le monde l'approuva. Ils prononcèrent le « oui » solennel avec une émotion qui toucha même Grivet.

Ils étaient comme dans un rêve. Ils restaient assis ou à genoux côte à côte, tranquillement. Mais des pensées furieuses les traversaient malgré eux et les déchiraient. Ils évitèrent de se regarder en face. Quand ils remontèrent en voiture, ils eurent l'impression d'être plus étrangers l'un à l'autre qu'avant.

On avait décidé de faire le repas en famille, dans un petit restaurant, sur les hauteurs de Belleville. Seuls les Michaud et Grivet étaient invités. En attendant six heures, la noce se promena en voiture tout le long des boulevards. Puis elle se rendit dans ce petit restaurant pauvre. Une table de sept couverts était dressée dans un petit salon peint en jaune. Il sentait mauvais la poussière et le vin.

Le repas ne fut pas très gai. Les mariés étaient graves, pensifs. Depuis le matin, ils sentaient des choses étranges, et ils ne cherchaient pas à les comprendre. Dès les premières heures, ils avaient été étourdis par la vitesse des formalités et de la cérémonie. En si peu de temps, ils étaient liés pour toujours. Puis la longue promenade sur les boulevards les avait comme bercés et endormis. Il leur semblait qu'elle avait duré des mois entiers. Ils s'étaient laissé porter, sans impatience, dans les rues toutes pareilles. Ils regardaient les boutiques et les passants avec des yeux morts. Une sorte de lourdeur les rendait stupides. Ils essayaient de la chasser en éclatant de rire. Quand ils étaient entrés dans le restaurant, une fatigue écrasante pesait sur leurs épaules. Une stupeur de plus en plus forte les envahissait.

À table, ils étaient assis l'un en face de l'autre. Ils souriaient d'un air forcé et retombaient toujours dans une rêverie lourde. Ils mangeaient, ils répondaient, ils bougeaient comme des machines. Leur esprit était fatigué et paresseux. Les mêmes pensées passaient et revenaient sans cesse. Ils étaient mariés, mais ils ne se sentaient pas dans une situation nouvelle. Cela les étonnait profondément. Ils s'imaginaient qu'un abîme les séparait encore. Parfois, ils se demandaient comment ils pourraient traverser cet abîme. Ils se croyaient encore avant le meurtre, quand un vrai obstacle se dressait devant eux. Puis, tout à coup, ils se rappelaient qu'ils dormiraient ensemble le soir même, dans quelques heures. Alors ils se regardaient, étonnés. Ils ne comprenaient plus pourquoi cela leur serait permis. Ils ne sentaient pas leur union. Au contraire, ils avaient l'impression qu'on venait de les séparer violemment, de les jeter loin l'un de l'autre.

Autour d'eux, les invités riaient bêtement. Pour chasser toute gêne, ils voulurent les entendre se dire « tu ». Les mariés bégayèrent, ils rougirent. Ils ne purent jamais se parler comme des amants devant les autres.

Pendant l'attente, leurs désirs s'étaient usés. Tout le passé avait disparu. Ils perdaient leur violent appétit de plaisir. Ils oubliaient même leur joie du matin, cette joie profonde à l'idée qu'ils n'auraient plus peur. Ils étaient simplement fatigués et étourdis par tout ce qui se passait. Les événements de la journée tournaient dans leur tête, incompréhensibles et monstrueux. Ils restaient là, muets et souriants. Ils n'attendaient rien, ils n'espéraient rien. Au fond de leur fatigue, une inquiétude vague et douloureuse s'agitait.

Et Laurent, à chaque mouvement du cou, sentait une brûlure ardente qui lui mordait la chair. Son faux col coupait et pinçait la morsure de Camille. Le maire lui avait lu les articles de la loi. Le prêtre lui avait parlé de Dieu. Pendant tout ce temps, à chaque minute de cette longue journée, il avait senti les dents du noyé entrer dans sa peau. Parfois, il s'imaginait qu'un filet de sang coulait sur sa poitrine et allait tacher de rouge son gilet blanc.

Mme Raquin, au fond d'elle, remerciait les mariés d'être si graves. Une joie bruyante aurait blessé la pauvre mère. Pour elle, son fils était là, invisible. C'était lui qui donnait Thérèse à Laurent. Grivet ne pensait pas la même chose. Il trouvait la noce triste. Il essayait sans succès de la rendre plus gaie. Mais chaque fois qu'il voulait se lever pour dire une bêtise, Michaud et Olivier le regardaient. Leurs regards le clouaient sur sa chaise. Il réussit pourtant à se lever une fois. Il leva son verre.

« Je bois aux enfants de monsieur et de madame », dit-il d'un ton coquin.

Il fallut trinquer. En entendant la phrase de Grivet, Thérèse et Laurent étaient devenus extrêmement pâles. Ils n'avaient jamais pensé qu'ils auraient peut-être des enfants. Cette pensée les traversa comme un frisson glacé. Ils choquèrent leurs verres d'un geste nerveux. Ils se regardèrent, surpris, effrayés d'être là, face à face.

On quitta la table de bonne heure. Les invités voulurent accompagner les mariés jusqu'à la chambre nuptiale. Il était à peine plus de neuf heures et demie quand la noce rentra dans la boutique du passage. La marchande de bijoux faux était encore au fond de son placard, devant sa boîte garnie de velours bleu. Elle leva la tête avec curiosité et regarda les nouveaux mariés en souriant. Ils virent son regard et en furent terrifiés. Cette vieille femme avait peut-être été au courant de leurs rendez-vous d'autrefois. Elle avait peut-être vu Laurent se glisser dans la petite allée.

Thérèse se retira presque tout de suite, avec Mme Raquin et Suzanne. Les hommes restèrent dans la salle à manger pendant que la mariée se préparait pour la nuit. Laurent, mou et abattu, ne sentait pas la moindre impatience. Il écoutait avec plaisir les grosses plaisanteries du vieux Michaud et de Grivet. Maintenant que les dames n'étaient plus là, ils s'en donnaient à cœur joie. Enfin, Suzanne et Mme Raquin sortirent de la chambre nuptiale. D'une voix émue, la vieille mercière dit au jeune homme que sa femme l'attendait. Il sursauta et resta un instant perdu. Puis il serra avec fièvre les mains qu'on lui tendait. Et il entra chez Thérèse en se tenant à la porte, comme un homme ivre.

### Glossaire

- **le grenier**: petite chambre pauvre sous le toit.
- **le faux col**: col dur que l'on attachait à la chemise avec un bouton.
- **écorcher**: enlever un peu de peau en frottant.
- **la cicatrice**: marque qui reste sur la peau après une blessure.
- **le témoin**: personne qui signe pour le mariage.
- **la mairie**: bâtiment où l'on se marie devant le maire.
- **la noce**: la fête du mariage, et aussi les personnes qui y vont.
- **trinquer**: toucher le verre d'une autre personne avant de boire.
- **la chambre nuptiale**: chambre où les nouveaux mariés passent leur première nuit.

## XXI

Laurent ferma soigneusement la porte derrière lui. Il resta un instant appuyé contre elle. Il regardait la chambre d'un air inquiet et gêné.

Un feu clair brûlait dans la cheminée. Il jetait de grandes lumières jaunes qui dansaient au plafond et sur les murs. La pièce était éclairée par cette lueur vive et tremblante. La lampe, posée sur une table, paraissait pâle à côté. Mme Raquin avait voulu rendre la chambre jolie. Elle était toute blanche et toute parfumée, comme un nid pour de jeunes et fraîches amours. La vieille femme avait ajouté au lit quelques morceaux de dentelle. Elle avait mis de gros bouquets de roses dans les vases de la cheminée. Une chaleur douce et des odeurs tièdes flottaient dans l'air. Tout était calme et silencieux, comme endormi dans un plaisir doux. Dans ce silence qui frissonnait, le bois craquait dans le feu avec de petits bruits secs. On aurait dit un désert heureux, un coin caché, chaud et parfumé. Il était fermé à tous les bruits du dehors. C'était un de ces coins préparés pour les plaisirs des sens et pour les secrets de la passion.

Thérèse était assise sur une chaise basse, à droite de la cheminée. Le menton dans la main, elle regardait fixement les flammes vives. Elle ne tourna pas la tête quand Laurent entra. Elle portait un jupon et une camisole brodée de dentelle. Sous la lumière ardente du feu, elle était d'une blancheur crue. Sa camisole glissait. On voyait un bout d'épaule, tout rose, à moitié caché par une mèche de cheveux noirs.

Laurent fit quelques pas sans parler. Il enleva son habit et son gilet. Quand il fut en manches de chemise, il regarda de nouveau Thérèse. Elle n'avait pas bougé. Il semblait hésiter. Puis il vit le bout d'épaule. Il se pencha en tremblant pour poser ses lèvres sur ce morceau de peau nue. La jeune femme retira son épaule en se retournant brusquement. Elle lança à Laurent un regard si étrange, plein de dégoût et de peur, qu'il recula. Il se sentait mal à l'aise, comme pris lui-même de terreur et de dégoût.

Laurent s'assit en face de Thérèse, de l'autre côté de la cheminée. Ils restèrent ainsi, muets, immobiles, pendant cinq longues minutes. Parfois, des jets de flammes rouges sortaient du bois. Alors des reflets couleur de sang couraient sur le visage des meurtriers.

Depuis près de deux ans, les amants ne s'étaient pas trouvés enfermés dans la même chambre. Ils n'avaient pas été seuls, sans témoins, libres de se donner l'un à l'autre. Ils n'avaient plus eu de rendez-vous d'amour depuis le jour où Thérèse était venue rue Saint-Victor. Ce jour-là, elle avait apporté à Laurent l'idée du meurtre. Par prudence, ils avaient privé leur corps de plaisir. De temps en temps seulement, ils s'étaient permis de se serrer la main ou de s'embrasser en cachette. Après le meurtre de Camille, de nouveaux désirs les avaient brûlés. Mais ils s'étaient retenus. Ils attendaient le soir des noces. Ils se promettaient des plaisirs fous, quand ils seraient sûrs de ne jamais être punis.

Et le soir des noces venait enfin d'arriver. Et ils restaient face à face, inquiets, pris d'un malaise soudain. Ils n'avaient qu'à tendre les bras pour se serrer dans une étreinte passionnée. Mais leurs bras semblaient mous, comme déjà fatigués et rassasiés d'amour. La fatigue de la journée les écrasait de plus en plus. Ils se regardaient sans désir, avec une gêne pleine de peur. Ils souffraient de rester ainsi, silencieux et froids. Leurs rêves brûlants finissaient dans une étrange réalité. Ils avaient réussi à tuer Camille et à se marier. La bouche de Laurent avait à peine touché l'épaule de Thérèse. Et cela avait suffi : leur désir était satisfait jusqu'au dégoût et à la terreur.

Ils se mirent à chercher en eux, avec désespoir, un peu de cette passion qui les brûlait autrefois. Il leur semblait que leur peau était vide de muscles, vide de nerfs. Leur gêne et leur inquiétude grandissaient. Ils avaient honte de rester ainsi, muets et tristes, l'un en face de l'autre. Ils auraient voulu avoir la force de se serrer et de se briser dans leurs bras. Comme cela, ils ne se seraient pas sentis ridicules à leurs propres yeux. Quoi ! ils étaient l'un à l'autre. Ils avaient tué un homme et joué une comédie atroce. Ils l'avaient fait pour pouvoir se rouler sans honte dans le plaisir, à toute heure. Et ils se tenaient là, aux deux coins d'une cheminée, raides, épuisés, l'esprit troublé, le corps mort. Une telle fin finit par leur paraître horriblement ridicule et cruelle. Alors Laurent essaya de parler d'amour. Il rappela les souvenirs d'autrefois. Il faisait appel à son imagination pour réveiller sa tendresse.

« Thérèse, dit-il en se penchant vers la jeune femme, te souviens-tu de nos après-midi dans cette chambre ?… Je venais par cette porte… Aujourd'hui, je suis entré par celle-ci… Nous sommes libres, nous allons pouvoir nous aimer en paix. »

Il parlait d'une voix hésitante, molle. La jeune femme, accroupie sur la chaise basse, regardait toujours la flamme. Elle rêvait, elle n'écoutait pas. Laurent continua :

« Te rappelles-tu ? J'avais fait un rêve. Je voulais passer une nuit entière avec toi, m'endormir dans tes bras et me réveiller le lendemain sous tes baisers. Je vais réaliser ce rêve. »

Thérèse fit un mouvement, comme surprise d'entendre une voix bégayer à ses oreilles. Elle se tourna vers Laurent. À ce moment, le feu jetait un grand reflet rouge sur son visage. Elle regarda ce visage couleur de sang, et elle frissonna.

Le jeune homme reprit, plus troublé, plus inquiet :

« Nous avons réussi, Thérèse. Nous avons cassé tous les obstacles, et nous sommes l'un à l'autre… L'avenir est à nous, n'est-ce pas ? Un avenir de bonheur tranquille, d'amour satisfait… Camille n'est plus là… »

Laurent s'arrêta. Il avait la gorge sèche, il s'étranglait, il ne pouvait plus continuer. Au nom de Camille, Thérèse avait senti un choc au fond du ventre. Les deux meurtriers se regardèrent, stupides, pâles et tremblants. Les lumières jaunes du feu dansaient toujours au plafond et sur les murs. L'odeur tiède des roses flottait. Le bois craquait avec de petits bruits secs dans le silence.

Les souvenirs étaient libérés. Le spectre de Camille, appelé par son nom, venait de s'asseoir entre les nouveaux mariés, en face du feu. Dans l'air chaud qu'ils respiraient, Thérèse et Laurent retrouvaient l'odeur froide et humide du noyé. Ils se disaient qu'un cadavre était là, près d'eux. Ils se regardaient l'un l'autre sans oser bouger. Alors toute la terrible histoire de leur crime se déroula au fond de leur mémoire. Le nom de leur victime suffit pour les remplir du passé. Il les obligeait à vivre de nouveau les angoisses du meurtre. Ils n'ouvrirent pas la bouche. Ils se regardèrent, et tous les deux eurent en même temps le même cauchemar. Avec les yeux, chacun commençait à raconter à l'autre la même histoire cruelle. Cet échange de regards terrifiés leur fit très peur. Ce récit muet du meurtre leur paraissait insupportable. Leurs nerfs se tendaient. Une crise les menaçait : ils pouvaient crier, peut-être se battre.

Pour chasser les souvenirs, Laurent s'arracha violemment au regard de Thérèse. Ce regard le tenait comme dans une extase pleine de terreur. Il fit quelques pas dans la chambre. Il enleva ses bottes et mit des pantoufles. Puis il revint s'asseoir au coin de la cheminée. Il essaya de parler de choses sans importance.

Thérèse comprit ce qu'il voulait. Elle fit des efforts pour répondre à ses questions. Ils parlèrent de la pluie et du beau temps. Ils voulaient se forcer à une conversation banale. Laurent dit qu'il faisait chaud dans la chambre. Thérèse répondit que pourtant, des courants d'air passaient sous la petite porte de l'escalier. Et ils se retournèrent vers la petite porte avec un frisson soudain. Le jeune homme se dépêcha de parler des roses, du feu, de tout ce qu'il voyait. La jeune femme faisait des efforts. Elle trouvait des mots d'une syllabe pour ne pas laisser tomber la conversation. Ils s'étaient éloignés l'un de l'autre. Ils prenaient des airs détendus. Ils essayaient d'oublier qui ils étaient. Ils se parlaient comme deux étrangers que le hasard aurait mis face à face.

Et pourtant, malgré eux, il se passait une chose étrange. Pendant qu'ils disaient des mots vides, chacun devinait les pensées que l'autre cachait sous ces paroles banales. Ils pensaient à Camille, sans pouvoir s'en empêcher. Leurs yeux continuaient le récit du passé. Avec le regard, ils menaient une conversation muette et suivie. Elle continuait sous leur conversation à voix haute, qui se traînait au hasard. Les mots qu'ils lançaient ici et là ne voulaient rien dire. Ils ne se suivaient pas, ils se contredisaient. Tout leur être était occupé à cet échange silencieux de souvenirs terrifiés.

Quand Laurent parlait des roses ou du feu, ou d'autre chose, Thérèse comprenait parfaitement. Il lui rappelait la lutte dans la barque, la chute sourde de Camille. Et quand Thérèse répondait oui ou non à une question sans importance, Laurent comprenait aussi. Elle lui disait qu'elle se souvenait ou ne se souvenait pas d'un détail du crime. Ils parlaient ainsi à cœur ouvert, sans avoir besoin de mots, en parlant d'autre chose. D'ailleurs, ils n'entendaient même pas les paroles qu'ils prononçaient. Ils suivaient leurs pensées secrètes, phrase après phrase. Ils auraient pu tout à coup continuer leurs aveux à voix haute, et ils se seraient toujours compris.

Cette façon de deviner l'autre les rendait fous peu à peu. Leur mémoire leur montrait sans cesse, obstinément, l'image de Camille. Ils voyaient bien qu'ils se devinaient. S'ils ne se taisaient pas, les mots allaient monter tout seuls à leur bouche. Ils allaient nommer le noyé, décrire le meurtre. Alors ils serrèrent fort les lèvres et arrêtèrent leur conversation.

Dans le silence écrasant qui suivit, les deux meurtriers continuèrent à parler de leur victime. Il leur semblait que leurs regards entraient dans la chair de l'autre. Ils y enfonçaient des phrases claires et pointues. Parfois, ils croyaient s'entendre parler à voix haute. Leurs sens les trompaient. La vue devenait une sorte d'ouïe, étrange et fine. Ils lisaient si clairement leurs pensées sur leurs visages que ces pensées prenaient un son étrange et éclatant. Ce son secouait tout leur corps. Ils ne se seraient pas mieux compris s'ils s'étaient crié d'une voix déchirante : « Nous avons tué Camille, et son cadavre est là, couché entre nous, il glace nos membres. » Et les terribles aveux continuaient toujours, plus visibles, plus bruyants, dans l'air calme et humide de la chambre.

Laurent et Thérèse avaient commencé ce récit muet au jour de leur première rencontre dans la boutique. Puis les souvenirs étaient venus un par un, dans l'ordre. Ils s'étaient raconté les heures de plaisir, les moments d'hésitation et de colère, le terrible instant du meurtre. C'est à ce moment qu'ils avaient serré les lèvres. Ils avaient arrêté de parler de ceci et de cela, par peur de dire tout à coup le nom de Camille sans le vouloir. Mais leurs pensées ne s'arrêtaient pas. Elles les avaient menés ensuite dans les angoisses, dans l'attente pleine de peur qui avait suivi le meurtre. Ils en vinrent ainsi à penser au cadavre du noyé, étendu sur une dalle de la Morgue. D'un regard, Laurent dit toute sa terreur à Thérèse. Thérèse était à bout. C'était comme si une main de fer l'obligeait à ouvrir la bouche. Elle continua brusquement la conversation à voix haute :

« Tu l'as vu à la Morgue ? » demanda-t-elle à Laurent, sans nommer Camille.

Laurent semblait attendre cette question. Depuis un moment, il la lisait sur le visage blanc de la jeune femme.

« Oui », répondit-il d'une voix étranglée.

Les meurtriers frissonnèrent. Ils se rapprochèrent du feu. Ils tendirent leurs mains vers la flamme, comme si un souffle glacé était soudain passé dans la chambre chaude. Ils gardèrent un instant le silence, recroquevillés, accroupis. Puis Thérèse reprit d'une voix sourde :

« Est-ce qu'il avait l'air d'avoir beaucoup souffert ? »

Laurent ne put pas répondre. Il fit un geste de terreur, comme pour chasser une vision ignoble. Il se leva, alla vers le lit, puis revint avec violence vers Thérèse, les bras ouverts.

« Embrasse-moi », lui dit-il en tendant le cou.

Thérèse s'était levée. Elle était toute pâle dans sa tenue de nuit. Elle se penchait à moitié en arrière, le coude sur le marbre de la cheminée. Elle regarda le cou de Laurent. Sur la peau blanche, elle venait de voir une tache rose. Le sang qui montait agrandit cette tache, qui devint d'un rouge ardent.

« Embrasse-moi, embrasse-moi », répétait Laurent, le visage et le cou en feu.

La jeune femme pencha la tête encore plus en arrière pour éviter un baiser. Elle posa le bout de son doigt sur la morsure de Camille et demanda à son mari :

« Qu'est-ce que tu as là ? Je ne connaissais pas cette blessure. »

Il sembla à Laurent que le doigt de Thérèse lui trouait la gorge. Quand ce doigt le toucha, il recula brusquement en poussant un petit cri de douleur.

« Ça, dit-il en bégayant, ça ? »

Il hésita. Mais il ne put pas mentir. Il dit la vérité malgré lui.

« C'est Camille qui m'a mordu, tu sais, dans la barque. Ce n'est rien, c'est guéri… Embrasse-moi, embrasse-moi. »

Et le misérable tendait son cou qui le brûlait. Il voulait que Thérèse l'embrasse sur la cicatrice. Il pensait que le baiser de cette femme calmerait les mille piqûres qui lui déchiraient la chair. Le menton levé, le cou en avant, il s'offrait. Thérèse était presque couchée sur le marbre de la cheminée. Elle eut un geste de dégoût extrême et s'écria d'une voix suppliante :

« Oh ! non, pas là. Il y a du sang. »

Elle retomba sur la chaise basse, tremblante, le front dans les mains. Laurent resta stupide. Il baissa le menton et regarda vaguement Thérèse. Puis, tout à coup, il la saisit comme une bête sauvage. Il lui prit la tête dans ses larges mains. De force, il colla ses lèvres sur son cou, sur la morsure de Camille. Il garda un instant cette tête de femme écrasée contre sa peau. Thérèse s'était laissé faire. Elle poussait des plaintes sourdes, elle étouffait contre le cou de Laurent. Quand elle se fut libérée de ses doigts, elle s'essuya violemment la bouche. Elle cracha dans le feu. Elle n'avait pas dit un mot.

Laurent avait honte de sa brutalité. Il se mit à marcher lentement, du lit à la fenêtre. C'était la souffrance seule, l'horrible brûlure, qui lui avait fait exiger ce baiser. Et quand les lèvres de Thérèse s'étaient posées, froides, sur la cicatrice brûlante, il avait souffert encore plus. Ce baiser obtenu par la force venait de le briser. Le choc avait été si douloureux qu'il n'en aurait voulu un second pour rien au monde. Il regardait la femme avec qui il devait vivre. Elle frissonnait, courbée devant le feu, et lui tournait le dos. Il se répétait qu'il n'aimait plus cette femme et que cette femme ne l'aimait plus.

Pendant près d'une heure, Thérèse resta effondrée sur sa chaise. Laurent marcha de long en large, en silence. Tous les deux s'avouaient avec terreur que leur passion était morte. En tuant Camille, ils avaient tué leurs désirs. Le feu mourait doucement. Un grand tas de braises roses brillait sur les cendres. Peu à peu, la chaleur était devenue étouffante dans la chambre. Les fleurs se fanaient. Avec leur parfum lourd, l'air épais devenait mou et sans force.

Tout à coup, Laurent crut avoir une hallucination. Il se retournait pour revenir de la fenêtre vers le lit. Alors il vit Camille dans un coin plein d'ombre, entre la cheminée et l'armoire à glace. Le visage de sa victime était verdâtre et tordu, comme il l'avait vu sur une dalle de la Morgue. Laurent resta cloué sur le tapis. Il se sentait mal et s'appuya contre un meuble. Il poussa un râle sourd. Thérèse leva la tête.

« Là, là », disait Laurent d'une voix terrifiée.

Le bras tendu, il montrait le coin d'ombre où il voyait le visage sinistre de Camille. Thérèse, gagnée par la terreur, vint se serrer contre lui.

« C'est son portrait », murmura-t-elle à voix basse, comme si la figure peinte de son ancien mari pouvait l'entendre.

« Son portrait ? répéta Laurent, les cheveux dressés sur la tête.

— Oui, tu sais, la peinture que tu as faite. Ma tante devait le prendre chez elle à partir d'aujourd'hui. Elle aura oublié de le décrocher.

— Bien sûr, c'est son portrait… »

Le meurtrier hésitait à reconnaître le tableau. Dans son trouble, il oubliait que c'était lui qui avait dessiné ces traits durs. C'était lui qui avait étalé ces couleurs sales qui l'épouvantaient. La peur lui faisait voir le tableau tel qu'il était : ignoble, mal construit, boueux. Il montrait, sur un fond noir, le visage grimaçant d'un cadavre. Son œuvre l'étonnait et l'écrasait par sa laideur atroce. Il y avait surtout les deux yeux blancs. Ils flottaient dans leurs trous mous et jaunâtres. Ils lui rappelaient exactement les yeux pourris du noyé de la Morgue. Il resta un moment le souffle court. Il croyait que Thérèse mentait pour le rassurer. Puis il vit le cadre et se calma peu à peu.

« Va le décrocher, dit-il tout bas à la jeune femme.

— Oh ! non, j'ai peur », répondit-elle en frissonnant.

Laurent se remit à trembler. Par moments, le cadre disparaissait. Il ne voyait plus que les deux yeux blancs, qui le fixaient longuement.

« Je t'en prie, reprit-il en suppliant sa compagne, va le décrocher.

— Non, non.

— Nous le tournerons contre le mur, nous n'aurons plus peur.

— Non, je ne peux pas. »

Le meurtrier, lâche et humble, poussait la jeune femme vers le tableau. Il se cachait derrière elle pour échapper aux regards du noyé. Elle s'échappa. Alors il voulut se montrer courageux. Il s'approcha du tableau, leva la main, chercha le clou. Mais le portrait avait un regard si écrasant, si ignoble, si long ! Laurent voulut le regarder fixement, lui aussi. Mais il fut vaincu. Il recula, écrasé, en murmurant :

« Non, tu as raison, Thérèse, nous ne pouvons pas… Ta tante le décrochera demain. »

Il reprit sa marche de long en large, la tête basse. Il sentait que le portrait le regardait, qu'il le suivait des yeux. Par moments, il ne pouvait pas s'empêcher de jeter un coup d'œil vers le tableau. Alors, au fond de l'ombre, il voyait toujours les yeux ternes et morts du noyé. Camille était là, dans un coin. Il les guettait, il assistait à sa nuit de noces, il les observait, Thérèse et lui. Cette pensée finit de rendre Laurent fou de terreur et de désespoir.

Une chose qui aurait fait sourire n'importe qui d'autre lui fit perdre complètement la tête. Il était devant la cheminée quand il entendit une sorte de grattement. Il pâlit. Il s'imagina que ce bruit venait du portrait, qu'il venait de la petite porte de l'escalier. Il regarda Thérèse. La peur la reprenait.

« Il y a quelqu'un dans l'escalier, murmura-t-il. Qui peut venir par là ? »

La jeune femme ne répondit pas. Tous les deux pensaient au noyé. Une sueur glacée mouillait leurs tempes. Ils se réfugièrent au fond de la chambre. Ils s'attendaient à voir la porte s'ouvrir brusquement et le cadavre de Camille tomber sur le carrelage. Le bruit continuait, plus sec, plus irrégulier. Ils pensèrent que leur victime grattait le bois avec ses ongles pour entrer. Pendant près de cinq minutes, ils n'osèrent pas bouger. Enfin on entendit un miaulement.

Laurent s'approcha. Il reconnut le chat tigré de Mme Raquin. Le chat avait été enfermé par erreur dans la chambre. Il essayait de sortir en secouant la petite porte avec ses griffes. François eut peur de Laurent. D'un bond, il sauta sur une chaise. Le poil hérissé, les pattes raides, il regardait son nouveau maître en face, d'un air dur et cruel. Le jeune homme n'aimait pas les chats. François lui faisait presque peur. Dans cette heure de fièvre et de crainte, il crut que le chat allait lui sauter au visage pour venger Camille. Cette bête devait tout savoir. Il y avait des pensées dans ses yeux ronds, étrangement agrandis. Laurent baissa les paupières devant ce regard fixe de bête. Il allait donner un coup de pied à François, quand Thérèse s'écria :

« Ne lui fais pas de mal ! »

Ce cri lui fit une étrange impression. Une idée absurde lui remplit la tête.

« Camille est entré dans ce chat, pensa-t-il. Il faudra que je tue cette bête… Elle a l'air d'une personne. »

Il ne donna pas le coup de pied. Il avait peur d'entendre François lui parler avec la voix de Camille. Puis il se rappela les plaisanteries de Thérèse, au temps de leurs plaisirs, quand le chat les regardait s'embrasser. Il se dit alors que cette bête en savait trop. Il fallait la jeter par la fenêtre. Mais il n'eut pas le courage de le faire. François restait prêt à se battre. Les griffes sorties, le dos levé par une colère sourde, il suivait les moindres mouvements de son ennemi avec un calme superbe. Laurent était gêné par l'éclat de métal de ses yeux. Il se dépêcha de lui ouvrir la porte de la salle à manger. Le chat s'enfuit en poussant un miaulement aigu.

Thérèse s'était assise de nouveau devant le feu éteint. Laurent reprit sa marche, du lit à la fenêtre.

C'est ainsi qu'ils attendirent le jour. Ils ne pensèrent pas à se coucher. Leur corps et leur cœur étaient bien morts. Ils n'avaient qu'un seul désir : sortir de cette chambre où ils étouffaient. Ils se sentaient vraiment mal d'être enfermés ensemble, de respirer le même air. Ils auraient voulu que quelqu'un soit là pour casser ce tête-à-tête. Quelqu'un qui les sortirait de cette gêne cruelle. Car ils restaient l'un devant l'autre sans parler, sans pouvoir faire revivre leur passion. Leurs longs silences les torturaient. Ces silences étaient lourds de plaintes amères et désespérées, de reproches muets. Ils les entendaient clairement dans l'air tranquille.

Le jour arriva enfin, sale et blanchâtre. Il apporta avec lui un froid qui entrait jusqu'aux os.

Quand une lumière pâle eut rempli la chambre, Laurent, qui tremblait de froid, se sentit plus calme. Il regarda en face le portrait de Camille. Il le vit tel qu'il était, banal et enfantin. Il le décrocha en haussant les épaules, en se traitant de bête. Thérèse s'était levée. Elle défaisait le lit pour tromper sa tante, pour lui faire croire à une nuit heureuse.

« Ah ça, lui dit brutalement Laurent, j'espère que nous dormirons ce soir ?… Ces enfantillages-là ne peuvent pas durer. »

Thérèse lui jeta un regard grave et profond.

« Tu comprends, continua-t-il, je ne me suis pas marié pour passer des nuits sans dormir. Nous sommes des enfants… C'est toi qui m'as troublé, avec tes airs de l'autre monde. Ce soir, tu essaieras d'être gaie et de ne pas me faire peur. »

Il se força à rire, sans savoir pourquoi il riait.

« J'essaierai », reprit la jeune femme d'une voix sourde.

Telle fut la nuit de noces de Thérèse et de Laurent.

### Glossaire

- **la camisole**: petit vêtement léger que les femmes portaient sur la peau, en haut du corps.
- **la mèche**: petite partie des cheveux.
- **rassasié**: qui a eu assez, qui n'a plus faim ni envie.
- **le spectre**: mort qui revient, qu'on croit voir.
- **la Morgue**: bâtiment où l'on montrait les morts inconnus pour qu'on les reconnaisse.
- **la morsure**: blessure faite avec les dents.
- **le râle**: bruit rauque qui sort de la gorge.
- **l'armoire à glace**: grande armoire avec un miroir sur la porte.
- **décrocher**: enlever une chose qui est pendue à un clou.
- **les braises**: morceaux de bois qui brûlent encore, rouges, sans flamme.

## XXII

Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers avaient voulu être deux, la nuit, pour se défendre contre le noyé. Mais, chose étrange, depuis qu'ils étaient ensemble, ils tremblaient davantage. Ils s'énervaient, ils irritaient leurs nerfs l'un l'autre. Une simple parole, un simple regard leur donnait des crises atroces de souffrance et de terreur. Dès qu'ils parlaient un peu ensemble, dès qu'ils restaient seuls face à face, ils voyaient rouge, ils perdaient la tête.

Thérèse avait une nature sèche et nerveuse. Laurent avait une nature lourde et sanguine, pleine de sang. La nature de Thérèse avait agi d'une façon bizarre sur celle de Laurent. Autrefois, aux jours de la passion, cette différence de caractère les avait liés très fort. Elle avait créé entre eux une sorte d'équilibre. Chacun complétait le corps de l'autre. L'amant donnait de son sang, l'amante donnait de ses nerfs. Ils vivaient l'un dans l'autre. Ils avaient besoin de leurs baisers pour que leur corps marche bien, comme une machine bien réglée.

Mais quelque chose venait de se dérégler. Les nerfs trop excités de Thérèse avaient pris le dessus. Laurent s'était trouvé tout à coup jeté dans une grande excitation nerveuse. Sous l'influence brûlante de la jeune femme, son caractère avait changé peu à peu. Il était devenu comme celui d'une fille secouée par une violente maladie des nerfs. Il serait intéressant d'étudier ces changements. Ils arrivent parfois dans certains corps, après certains événements. Ils partent de la chair, puis ils passent bientôt au cerveau, à toute la personne.

Avant de connaître Thérèse, Laurent était lourd. Il avait le calme prudent et la vie sanguine d'un fils de paysan. Il dormait, mangeait et buvait comme une brute. À toute heure, dans tous les moments de la vie de chaque jour, il respirait largement, lourdement. Il était content de lui, un peu abruti par sa graisse. Au fond de sa chair lourde, il sentait à peine, parfois, de petits chatouillements. Ce sont ces chatouillements que Thérèse avait changés en horribles secousses. Dans ce grand corps gras et mou, elle avait fait pousser des nerfs d'une sensibilité étonnante.

Avant, Laurent goûtait la vie avec son sang plus qu'avec ses nerfs. Ses sens devinrent alors plus fins. Aux premiers baisers de sa maîtresse, il découvrit tout à coup une vie nerveuse, intense, nouvelle pour lui. Cette vie rendit ses plaisirs dix fois plus forts. Elle donna à ses joies quelque chose de si aigu qu'il en fut d'abord comme fou. Il se laissa aller éperdument à ces crises d'ivresse que son sang ne lui avait jamais données. Alors un étrange travail se fit en lui. Les nerfs se développèrent et devinrent plus forts que le sang. Cela seul changea sa nature. Il perdit son calme, sa lourdeur. Il ne vécut plus une vie endormie. Il y eut un moment où les nerfs et le sang furent en équilibre. Ce fut un moment de plaisir profond, de vie parfaite. Puis les nerfs prirent le dessus. Il tomba dans les angoisses qui secouent les corps et les esprits malades.

C'est ainsi que Laurent s'était mis à trembler devant un coin d'ombre, comme un enfant peureux. Un nouvel homme était sorti du paysan lourd et abruti. Cet être tremblant, aux yeux fous, avait les peurs et les angoisses des gens nerveux. Tout l'avait rendu comme fou : les caresses sauvages de Thérèse, la fièvre du meurtre, l'attente terrifiée du plaisir. Tout cela avait excité ses sens. Tout cela avait frappé ses nerfs à coups brusques et répétés. Enfin, l'insomnie était venue, forcément, et elle avait apporté l'hallucination. Depuis, Laurent était tombé dans cette vie insupportable, dans cette terreur sans fin où il se débattait.

Ses remords étaient seulement physiques. Seuls son corps, ses nerfs irrités et sa chair tremblante avaient peur du noyé. Sa conscience n'avait aucune part dans ses terreurs. Il ne regrettait pas du tout d'avoir tué Camille. Quand il était calme, quand le spectre n'était pas là, il aurait recommencé le meurtre, si son intérêt l'avait demandé. Le jour, il se moquait de ses peurs. Il se promettait d'être fort. Il grondait Thérèse et l'accusait de le troubler. Selon lui, c'était Thérèse qui tremblait. C'était Thérèse seule qui provoquait, le soir, des scènes épouvantables dans la chambre. Mais dès que la nuit tombait, dès qu'il était enfermé avec sa femme, une sueur glacée couvrait sa peau. Des peurs d'enfant le secouaient.

Il avait ainsi des crises régulières, des crises de nerfs qui revenaient tous les soirs. Elles troublaient ses sens et lui montraient le visage vert et ignoble de sa victime. On aurait dit les accès d'une effrayante maladie, une sorte d'hystérie du meurtre. Le mot de maladie, de maladie des nerfs, était vraiment le seul qui convenait aux terreurs de Laurent. Son visage se tordait, ses membres devenaient raides. On voyait que ses nerfs se nouaient en lui. Le corps souffrait horriblement, mais l'âme restait absente. Le misérable ne sentait aucun regret. La passion de Thérèse lui avait donné un mal effroyable, et c'était tout.

Thérèse, elle aussi, était secouée au plus profond d'elle-même. Mais chez elle, sa première nature était seulement devenue beaucoup plus forte. Depuis l'âge de dix ans, cette femme avait des troubles nerveux. Ils venaient en partie de son enfance, dans l'air tiède et écœurant de la chambre où gémissait le petit Camille, malade. Des orages s'étaient accumulés en elle, des forces puissantes. Elles devaient éclater plus tard en véritables tempêtes. Laurent avait été pour elle ce qu'elle avait été pour Laurent : une sorte de choc brutal. Dès leur première étreinte, sa nature sèche et sensuelle s'était développée avec une énergie sauvage. Elle n'avait plus vécu que pour la passion. Elle s'était laissée aller de plus en plus aux fièvres qui la brûlaient. Elle en était arrivée à une sorte d'abrutissement maladif. Les événements l'écrasaient, tout la poussait vers la folie.

Dans ses peurs, elle se montrait plus femme que son nouveau mari. Elle avait de vagues remords, des regrets qu'elle ne s'avouait pas. Parfois, elle avait envie de se jeter à genoux devant le spectre de Camille. Elle voulait le supplier, lui demander pardon. Elle voulait lui jurer de le calmer par son repentir. Laurent remarquait peut-être ces lâchetés de Thérèse. Quand une même terreur les agitait, il s'en prenait à elle. Il la traitait avec brutalité.

Les premières nuits, ils ne purent pas se coucher. Ils attendirent le jour assis devant le feu, ou en marchant de long en large, comme le soir des noces. L'idée de s'allonger côte à côte sur le lit leur faisait peur et les dégoûtait. Sans rien se dire, ils évitèrent de s'embrasser. Ils ne regardèrent même pas le lit que Thérèse défaisait le matin. Quand la fatigue les écrasait, ils dormaient une ou deux heures dans des fauteuils. Ils se réveillaient en sursaut, sous le choc de la fin sinistre d'un cauchemar. Au réveil, ils avaient les membres raides et brisés. Leur visage était couvert de taches grises et bleues. Ils tremblaient de malaise et de froid. Ils se regardaient avec stupeur, étonnés de se voir là. Ils avaient l'un devant l'autre d'étranges pudeurs. Ils avaient honte de montrer leur dégoût et leur terreur.

D'ailleurs, ils luttaient contre le sommeil autant qu'ils le pouvaient. Ils s'asseyaient aux deux coins de la cheminée. Ils parlaient de mille petites choses et faisaient bien attention à ne pas laisser tomber la conversation. Il y avait un grand espace entre eux, en face du feu. Quand ils tournaient la tête, ils s'imaginaient que Camille avait approché une chaise. Il était assis dans cet espace et se chauffait les pieds, d'un air à la fois sinistre et moqueur. Cette vision, qu'ils avaient eue le soir des noces, revenait chaque nuit. Ce cadavre assistait à leurs conversations, muet et moqueur. Ce corps horriblement défiguré était toujours là. Il les écrasait d'une angoisse continuelle. Ils n'osaient pas bouger. Ils s'aveuglaient à regarder les flammes ardentes. Et quand, malgré eux, ils jetaient un regard craintif à côté d'eux, leurs yeux étaient irrités par les charbons brûlants. Alors ces yeux créaient la vision et lui donnaient des reflets rouges.

Laurent finit par ne plus vouloir s'asseoir. Il ne dit pas à Thérèse la raison de ce caprice. Thérèse comprit que Laurent devait voir Camille, comme elle le voyait. Elle déclara à son tour que la chaleur lui faisait mal. Elle serait mieux à quelques pas de la cheminée. Elle poussa son fauteuil au pied du lit et y resta effondrée. Pendant ce temps, son mari recommençait à marcher dans la chambre. Parfois, il ouvrait la fenêtre. Il laissait les nuits froides de janvier remplir la pièce de leur souffle glacé. Cela calmait sa fièvre.

Pendant une semaine, les nouveaux mariés passèrent ainsi des nuits entières. Ils somnolaient, ils se reposaient un peu dans la journée : Thérèse derrière le comptoir de la boutique, Laurent à son bureau. La nuit, ils appartenaient à la douleur et à la peur. Et le plus étrange, c'était encore leur attitude l'un envers l'autre. Ils ne disaient pas un mot d'amour. Ils faisaient semblant d'avoir oublié le passé. Ils semblaient s'accepter, se supporter, comme des malades qui ont une pitié secrète pour leurs souffrances communes. Tous les deux espéraient cacher leur dégoût et leur peur. Aucun des deux ne semblait penser à l'étrangeté de ces nuits. Elles auraient pourtant dû leur montrer à tous les deux leur véritable état. Ils restaient debout jusqu'au matin, se parlant à peine, pâlissant au moindre bruit. Et ils avaient l'air de croire que tous les nouveaux mariés se conduisaient ainsi, les premiers jours de leur mariage. C'était l'hypocrisie maladroite de deux fous.

Bientôt, la fatigue les écrasa tellement qu'un soir, ils décidèrent de se coucher sur le lit. Ils ne se déshabillèrent pas. Ils se jetèrent tout habillés sur la couverture. Ils avaient peur que leurs peaux se touchent. Il leur semblait qu'ils recevraient une secousse douloureuse au moindre contact. Ils dormirent ainsi deux nuits, d'un sommeil inquiet. Puis ils osèrent enlever leurs vêtements et se glisser entre les draps. Mais ils restèrent loin l'un de l'autre. Ils faisaient attention à ne pas se cogner. Thérèse montait la première et allait au fond du lit, contre le mur. Laurent attendait qu'elle soit bien allongée. Alors il osait s'allonger à son tour sur le devant du lit, tout au bord. Il y avait entre eux une large place. Là couchait le cadavre de Camille.

Les deux meurtriers étaient allongés sous le même drap. Quand ils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps humide de leur victime. Il était couché au milieu du lit et leur glaçait la chair. C'était comme un obstacle ignoble qui les séparait. La fièvre et le délire les prenaient, et cet obstacle devenait réel pour eux. Ils touchaient le corps. Ils le voyaient étalé, comme un morceau verdâtre et décomposé. Ils respiraient l'odeur horrible de ce tas de pourriture humaine. Tous leurs sens étaient pris d'hallucinations. Leurs sensations devenaient d'une force insupportable. La présence de cet affreux compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, perdus d'angoisse.

Laurent pensait parfois à prendre violemment Thérèse dans ses bras. Mais il n'osait pas bouger. Il se disait qu'il ne pouvait pas tendre la main sans saisir une poignée de la chair molle de Camille. Il pensait alors que le noyé venait se coucher entre eux pour les empêcher de s'étreindre. Il finit par comprendre que le noyé était jaloux.

Parfois, pourtant, ils essayaient d'échanger un baiser timide, pour voir ce qui arriverait. Le jeune homme se moquait de sa femme et lui ordonnait de l'embrasser. Mais leurs lèvres étaient si froides que la mort semblait s'être placée entre leurs bouches. Le jeune homme avait envie de vomir. Thérèse avait un frisson d'horreur. Laurent entendait ses dents claquer, et il se mettait en colère contre elle.

« Pourquoi trembles-tu ? lui criait-il. Tu as peur de Camille ?… Va, le pauvre homme ne sent plus ses os, maintenant. »

Tous les deux évitaient de se dire la cause de leurs frissons. Quand une hallucination montrait à l'un d'eux le visage blême du noyé, il fermait les yeux. Il s'enfermait dans sa terreur. Il n'osait pas parler de sa vision à l'autre, par peur de provoquer une crise encore plus terrible. Parfois Laurent, poussé à bout, dans une rage de désespoir, accusait Thérèse d'avoir peur de Camille. Alors ce nom, dit à voix haute, rendait l'angoisse deux fois plus forte. Le meurtrier délirait.

« Oui, oui, bégayait-il en parlant à la jeune femme, tu as peur de Camille… Je le vois bien, parbleu !… Tu es une sotte, tu n'as pas deux sous de courage. Eh ! dors tranquille. Tu crois que ton premier mari va venir te tirer par les pieds, parce que je suis couché avec toi… »

Cette idée que le noyé pouvait venir leur tirer les pieds faisait dresser les cheveux de Laurent. Il continuait, avec plus de violence, en se déchirant lui-même :

« Il faudra que je t'emmène une nuit au cimetière… Nous ouvrirons le cercueil de Camille, et tu verras quel tas de pourriture ! Alors tu n'auras plus peur, peut-être… Va, il ne sait pas que nous l'avons jeté à l'eau. »

Thérèse, la tête dans les draps, poussait des plaintes étouffées.

« Nous l'avons jeté à l'eau parce qu'il nous gênait, reprenait son mari… Nous l'y jetterions encore, n'est-ce pas ?… Ne fais donc pas l'enfant comme ça. Sois forte. C'est bête de troubler notre bonheur… Vois-tu, ma bonne, quand nous serons morts, nous ne serons ni plus ni moins heureux dans la terre parce que nous avons jeté un imbécile dans la Seine. Et nous aurons profité librement de notre amour, c'est un avantage… Voyons, embrasse-moi. »

La jeune femme l'embrassait, glacée, folle. Et il tremblait autant qu'elle.

Pendant plus de quinze jours, Laurent se demanda comment il pourrait tuer Camille une deuxième fois. Il l'avait jeté à l'eau. Et voilà qu'il n'était pas assez mort. Il revenait toutes les nuits se coucher dans le lit de Thérèse. Les meurtriers croyaient avoir fini leur crime. Ils croyaient pouvoir goûter en paix les douceurs de leur amour. Mais leur victime revenait à la vie pour glacer leur lit. Thérèse n'était pas veuve. Laurent était le mari d'une femme qui avait déjà pour mari un noyé.

### Glossaire

- **sanguin**: qui a beaucoup de sang, un corps fort, rouge et calme.
- **l'équilibre**: état où deux forces sont égales, où tout est stable.
- **l'insomnie**: quand on ne peut pas dormir.
- **l'hallucination**: quand on voit une chose qui n'existe pas.
- **le remords**: douleur de penser qu'on a fait le mal.
- **l'hystérie**: maladie des nerfs qui donne des crises violentes.
- **le repentir**: regret sincère d'avoir fait le mal.
- **la pudeur**: gêne, honte que l'on sent devant l'autre.
- **le cercueil**: caisse en bois où l'on met un mort.
- **le délire**: état où l'on dit et voit des choses folles, à cause de la fièvre.

## XXIII

Peu à peu, Laurent devint fou de rage. Il décida de chasser Camille de son lit. D'abord, il s'était couché tout habillé. Puis il avait évité de toucher la peau de Thérèse. Maintenant, par rage et par désespoir, il voulut enfin prendre sa femme contre sa poitrine. Il voulait l'écraser plutôt que de la laisser au spectre de sa victime. Ce fut une révolte superbe de brutalité.

Au fond, une seule chose l'avait amené dans la chambre de la jeune femme. Il espérait que les baisers de Thérèse le guériraient de ses insomnies. Une fois maître de cette chambre, il avait souffert des crises encore plus atroces. Sa chair déchirée n'avait même plus pensé à essayer de guérir. Et il était resté comme écrasé pendant trois semaines. Il ne se rappelait plus qu'il avait tout fait pour posséder Thérèse. Et maintenant qu'il la possédait, il ne pouvait pas la toucher sans souffrir davantage.

Ses angoisses devinrent si fortes qu'elles le firent sortir de cet abrutissement. Dans le premier moment de stupeur, dans l'étrange fatigue de la nuit de noces, il avait pu oublier pourquoi il s'était marié. Mais ses mauvais rêves le frappaient sans cesse. Une colère sourde l'envahit. Elle fut plus forte que sa lâcheté et lui rendit la mémoire. Il se souvint qu'il s'était marié pour chasser ses cauchemars, en serrant fort sa femme contre lui. Alors, une nuit, il prit brusquement Thérèse dans ses bras. Il risquait de passer sur le corps du noyé. Il la tira vers lui avec violence.

La jeune femme était à bout, elle aussi. Elle se serait jetée dans les flammes, si elle avait cru que le feu pouvait rendre sa chair pure et la libérer de ses souffrances. Elle rendit à Laurent son étreinte. Elle était décidée à être brûlée par les caresses de cet homme, ou à y trouver un soulagement.

Et ils se serrèrent dans une étreinte horrible. La douleur et la terreur remplaçaient le désir. Quand leurs membres se touchèrent, ils crurent qu'ils étaient tombés sur des braises. Ils poussèrent un cri et se serrèrent encore plus. Ils ne voulaient pas laisser de place entre leurs corps pour le noyé. Et ils sentaient toujours des morceaux de Camille s'écraser d'une façon ignoble entre eux. Ces morceaux glaçaient leur peau par endroits, alors que le reste de leur corps brûlait.

Leurs baisers furent affreusement cruels. Avec ses lèvres, Thérèse chercha la morsure de Camille sur le cou gonflé et raide de Laurent. Elle y colla sa bouche avec violence. C'était là que se trouvait la blessure vive. Si cette blessure guérissait, les meurtriers dormiraient en paix. La jeune femme le comprenait. Elle essayait de brûler le mal sous le feu de ses caresses, pour le faire disparaître. Mais elle se brûla les lèvres. Laurent la repoussa violemment, en poussant une plainte sourde. Il lui semblait qu'on lui posait un fer rouge sur le cou.

Thérèse, comme folle, revint. Elle voulut encore embrasser la cicatrice. Elle sentait un plaisir amer à poser sa bouche sur cette peau, là où s'étaient enfoncées les dents de Camille. Un instant, elle pensa à mordre son mari à cet endroit. Elle voulait arracher un gros morceau de chair et faire une nouvelle blessure, plus profonde. Cette blessure effacerait les marques de l'ancienne. Et elle se disait qu'alors, elle ne pâlirait plus en voyant cette marque : ce serait celle de ses propres dents. Mais Laurent protégeait son cou contre ses baisers. Il sentait des brûlures trop violentes. Il la repoussait chaque fois qu'elle tendait les lèvres. Ils luttèrent ainsi, en gémissant, en se débattant dans l'horreur de leurs caresses.

Ils sentaient bien qu'ils ne faisaient qu'augmenter leurs souffrances. Ils se brisaient dans des étreintes terribles. Ils criaient de douleur, ils se brûlaient et se couvraient de bleus. Mais ils ne pouvaient pas calmer leurs nerfs terrifiés. Chaque étreinte rendait leur dégoût plus aigu. Pendant qu'ils échangeaient ces baisers affreux, ils avaient des hallucinations effrayantes. Ils s'imaginaient que le noyé les tirait par les pieds et secouait violemment le lit.

Ils se lâchèrent un moment. Ils sentaient un dégoût et une révolte de leurs nerfs plus forts que tout. Puis ils ne voulurent pas être vaincus. Ils se reprirent dans une nouvelle étreinte. Ils durent encore se lâcher, comme si des pointes rouges de feu étaient entrées dans leur corps. Plusieurs fois, ils essayèrent ainsi de vaincre leur dégoût. Ils voulaient tout oublier en fatiguant, en brisant leurs nerfs. Et chaque fois, leurs nerfs s'irritaient et se tendaient davantage. L'énervement devenait si fort qu'ils en seraient peut-être morts s'ils étaient restés dans les bras l'un de l'autre. Ce combat contre leur propre corps les avait rendus enragés. Ils s'obstinaient, ils voulaient gagner. Enfin, une crise plus violente les brisa. Ils reçurent un choc d'une force incroyable. Ils crurent qu'ils allaient tomber.

Rejetés chacun d'un côté du lit, brûlés et couverts de bleus, ils se mirent à sangloter.

Et dans leurs sanglots, ils crurent entendre les rires de triomphe du noyé. Il se glissait de nouveau sous le drap, en ricanant. Ils n'avaient pas pu le chasser du lit. Ils étaient vaincus. Camille s'allongea doucement entre eux. Laurent pleurait sur son impuissance. Thérèse, elle, tremblait de peur. Le cadavre allait peut-être profiter de sa victoire. Il allait peut-être la serrer à son tour dans ses bras pourris, comme un mari qui a tous les droits. Ils avaient essayé un dernier moyen. Devant leur défaite, ils comprenaient qu'ils n'oseraient plus jamais échanger le moindre baiser. Ils avaient voulu provoquer une crise d'amour fou pour tuer leurs terreurs. Mais cette crise venait de les plonger encore plus profondément dans l'épouvante. Ils sentaient le froid du cadavre, qui allait maintenant les séparer pour toujours. Ils pleuraient des larmes de sang. Ils se demandaient avec angoisse ce qu'ils allaient devenir.

### Glossaire

- **le spectre**: mort qui revient, qu'on croit voir.
- **l'insomnie**: quand on ne peut pas dormir.
- **l'abrutissement**: état où l'on ne pense plus, comme une bête.
- **l'étreinte**: action de serrer quelqu'un très fort dans ses bras.
- **les braises**: morceaux de bois qui brûlent encore, rouges, sans flamme.
- **la morsure**: blessure faite avec les dents.
- **la cicatrice**: marque qui reste sur la peau après une blessure.
- **ricaner**: rire d'une façon méchante et moqueuse.
- **l'impuissance**: quand on n'a pas la force de faire quelque chose ; aussi, quand un homme ne peut pas faire l'amour.

## XXIV

Le vieux Michaud l'avait espéré en travaillant au mariage de Thérèse et de Laurent. Et en effet, dès le lendemain de la noce, les soirées du jeudi retrouvèrent leur ancienne gaieté. À la mort de Camille, ces soirées avaient été en grand danger. Les invités ne venaient plus qu'avec crainte dans cette maison en deuil. Chaque semaine, ils avaient peur qu'on leur dise de ne plus revenir. Michaud et Grivet tenaient à leurs habitudes avec l'instinct des bêtes. L'idée que la porte de la boutique allait sans doute se fermer devant eux les terrifiait. Ils se disaient qu'un beau matin, la vieille mère et la jeune veuve partiraient. Elles iraient pleurer leur cher mort à Vernon ou ailleurs. Et eux se retrouveraient dans la rue le jeudi soir, sans savoir quoi faire. Ils se voyaient dans le passage, à errer d'un air malheureux, en rêvant à des parties de dominos gigantesques.

En attendant ces mauvais jours, ils profitaient timidement de leurs derniers bonheurs. Ils venaient à la boutique d'un air inquiet et trop doux. Chaque fois, ils se répétaient qu'ils n'y reviendraient peut-être plus. Pendant plus d'un an, ils eurent ces craintes. Ils n'osaient pas s'installer à l'aise et rire devant les larmes de Mme Raquin et les silences de Thérèse. Ils ne se sentaient plus chez eux, comme au temps de Camille. Ils semblaient, pour ainsi dire, voler chaque soirée qu'ils passaient autour de la table de la salle à manger. C'est dans cette situation désespérée que l'égoïsme du vieux Michaud le poussa à faire un coup de maître : il maria la veuve du noyé.

Le jeudi après le mariage, Grivet et Michaud firent une entrée triomphale. Ils avaient gagné. La salle à manger était de nouveau à eux. Ils n'avaient plus peur qu'on les mette à la porte. Ils entrèrent en gens heureux. Ils s'installèrent à l'aise et racontèrent, l'une après l'autre, leurs vieilles plaisanteries. À leur air content et confiant, on voyait que pour eux, une révolution venait d'avoir lieu. Le souvenir de Camille n'était plus là. Le mari mort, ce spectre qui les glaçait, avait été chassé par le mari vivant. Le passé revivait avec ses joies. Laurent remplaçait Camille. Il n'y avait plus aucune raison d'être triste. Les invités pouvaient rire sans faire de peine à personne. Ils devaient même rire, pour égayer l'excellente famille qui voulait bien les recevoir. Depuis presque dix-huit mois, Grivet et Michaud venaient pour soi-disant consoler Mme Raquin. Maintenant, ils pouvaient laisser de côté leur petite hypocrisie. Ils pouvaient venir franchement pour s'endormir l'un en face de l'autre, au bruit sec des dominos.

Et chaque semaine ramena un jeudi soir. Chaque semaine, ces têtes mortes et ridicules se réunirent autour de la table. Autrefois, elles rendaient Thérèse folle de colère. La jeune femme parla de mettre ces gens à la porte. Leurs éclats de rire bêtes et leurs réflexions stupides l'irritaient. Mais Laurent lui fit comprendre que ce serait une faute. Le présent devait ressembler le plus possible au passé. Il fallait surtout garder l'amitié de la police, de ces imbéciles qui les protégeaient contre tout soupçon. Thérèse céda. Les invités, bien reçus, virent avec bonheur une longue suite de soirées tièdes s'étendre devant eux.

C'est vers cette époque que la vie des mariés se coupa en deux, pour ainsi dire.

Le matin, quand le jour chassait les terreurs de la nuit, Laurent s'habillait très vite. Il ne se sentait bien, il ne retrouvait son calme égoïste que dans la salle à manger. Il s'asseyait à table devant un énorme bol de café au lait que Thérèse lui préparait. Mme Raquin, impotente, pouvait à peine descendre à la boutique. Elle le regardait manger avec des sourires de mère. Il avalait du pain grillé, il se remplissait l'estomac, il se rassurait peu à peu. Après le café, il buvait un petit verre de cognac. Cela le remettait tout à fait. Il disait « À ce soir » à Mme Raquin et à Thérèse, sans jamais les embrasser. Puis il allait à son bureau en se promenant.

Le printemps arrivait. Les arbres des quais se couvraient de feuilles, comme d'une légère dentelle vert pâle. En bas, la rivière coulait avec des bruits doux comme des caresses. En haut, les premiers rayons de soleil étaient doucement tièdes. Laurent se sentait revivre dans l'air frais. Il respirait largement ces souffles de vie jeune qui descendent du ciel d'avril et de mai. Il cherchait le soleil. Il s'arrêtait pour regarder les reflets d'argent qui brillaient sur la Seine. Il écoutait les bruits des quais. Il se laissait pénétrer par les odeurs fortes du matin. Il goûtait avec tous ses sens cette matinée claire et heureuse. Bien sûr, il ne pensait presque pas à Camille. Parfois, il regardait sans y penser la Morgue, de l'autre côté de l'eau. Il pensait alors au noyé comme un homme courageux pense à une peur bête qu'il a eue.

L'estomac plein, le visage rafraîchi, il retrouvait son calme lourd. Il arrivait à son bureau. Il y passait toute la journée à bâiller et à attendre l'heure de la sortie. Il n'était plus qu'un employé comme les autres, abruti, ennuyé, la tête vide. Sa seule idée, c'était de quitter son emploi et de louer un atelier. Il rêvait vaguement à une nouvelle vie de paresse. Cela suffisait à l'occuper jusqu'au soir. Jamais le souvenir de la boutique du passage ne venait le troubler. Depuis le matin, il désirait l'heure de la sortie. Mais le soir, il sortait à regret. Il reprenait les quais, troublé et inquiet au fond de lui. Il avait beau marcher lentement, il devait enfin rentrer à la boutique. Là, la terreur l'attendait.

Thérèse avait les mêmes sensations. Tant que Laurent n'était pas près d'elle, elle se sentait bien. Elle avait renvoyé la femme de ménage. Elle disait que tout traînait, que tout était sale dans la boutique et dans l'appartement. Elle avait soudain des idées d'ordre. En vérité, elle avait besoin de marcher, d'agir, de briser ses membres raides. Toute la matinée, elle tournait dans la maison. Elle balayait, elle enlevait la poussière, elle nettoyait les chambres, elle lavait la vaisselle. Elle faisait des travaux qui l'auraient dégoûtée autrefois. Jusqu'à midi, le ménage la tenait sur ses jambes, active et muette. Elle n'avait pas le temps de penser à autre chose qu'aux toiles d'araignée qui pendaient du plafond et à la graisse qui salissait les assiettes. Ensuite, elle allait à la cuisine et préparait le déjeuner. À table, Mme Raquin était triste de la voir toujours se lever pour aller chercher les plats. Toute cette activité de sa nièce l'émouvait et la fâchait. Elle la grondait, et Thérèse répondait qu'il fallait faire des économies.

Après le repas, la jeune femme s'habillait. Elle se décidait enfin à rejoindre sa tante derrière le comptoir. Là, le sommeil la prenait. Elle était brisée par les nuits sans dormir. Dès qu'elle était assise, elle somnolait. Elle se laissait aller à cette lourdeur, douce comme un plaisir des sens. Ce n'étaient que de légers sommeils, pleins d'un charme vague, qui calmaient ses nerfs. La pensée de Camille s'en allait. Elle goûtait ce repos profond des malades que la douleur quitte tout à coup. Elle sentait son corps détendu et son esprit libre. Elle s'enfonçait dans une sorte de vide tiède qui lui faisait du bien. Sans ces quelques moments de calme, son corps aurait éclaté, tant ses nerfs étaient tendus. Elle y trouvait les forces nécessaires pour souffrir encore et avoir peur la nuit suivante.

D'ailleurs, elle ne s'endormait pas vraiment. Elle baissait à peine les paupières, perdue au fond d'un rêve de paix. Quand une cliente entrait, elle ouvrait les yeux. Elle lui vendait pour quelques sous de marchandise, puis elle retombait dans sa rêverie. Elle passait ainsi trois ou quatre heures, parfaitement heureuse. Elle répondait à sa tante par un mot ou deux. Elle se laissait aller avec un vrai plaisir à ces sortes d'évanouissements. Ils lui enlevaient la pensée et la laissaient affaissée sur elle-même. De temps en temps seulement, elle jetait un coup d'œil dans le passage. Elle se sentait surtout bien par les jours gris, quand il faisait sombre. Alors elle cachait sa fatigue au fond de l'ombre.

Le passage humide et ignoble était traversé par une foule de pauvres gens mouillés. Leurs parapluies gouttaient sur les dalles. Ce passage lui semblait le couloir d'une maison mal famée, un corridor sale et sinistre. Personne ne viendrait l'y chercher et la troubler. Parfois, elle voyait les lueurs couleur de terre qui traînaient autour d'elle. Elle sentait l'odeur forte de l'humidité. Alors elle s'imaginait qu'on venait de l'enterrer vivante. Elle croyait être sous la terre, au fond d'une fosse commune pleine de morts. Et cette pensée la consolait, la calmait. Elle se disait qu'elle était en sécurité maintenant. Elle allait mourir, elle ne souffrirait plus.

D'autres fois, elle devait garder les yeux ouverts. Suzanne venait la voir et restait à broder près du comptoir tout l'après-midi. La femme d'Olivier, avec son visage mou et ses gestes lents, plaisait maintenant à Thérèse. Elle sentait un étrange soulagement à regarder cette pauvre créature sans force, comme fondue. Elle en avait fait son amie. Elle aimait la voir à côté d'elle, avec son sourire pâle. Suzanne vivait à moitié. Elle mettait dans la boutique une fade odeur de cimetière. Quand les yeux bleus de Suzanne, transparents comme du verre, se fixaient sur les siens, Thérèse sentait jusque dans ses os un froid qui lui faisait du bien.

Thérèse attendait ainsi quatre heures. À ce moment, elle retournait à la cuisine. Elle cherchait de nouveau la fatigue. Elle préparait le dîner de Laurent avec une hâte fiévreuse. Et quand son mari apparaissait à la porte, sa gorge se serrait. L'angoisse tordait de nouveau tout son être.

Chaque jour, les mariés avaient à peu près les mêmes sensations. Pendant la journée, quand ils n'étaient pas face à face, ils goûtaient des heures délicieuses de repos. Le soir, dès qu'ils étaient ensemble, un malaise douloureux les envahissait.

C'étaient pourtant des soirées calmes. Thérèse et Laurent tremblaient à l'idée de rentrer dans leur chambre. Ils faisaient durer la soirée le plus longtemps possible. Mme Raquin, à moitié couchée au fond d'un grand fauteuil, était placée entre eux. Elle parlait de sa voix tranquille. Elle parlait de Vernon. Elle pensait toujours à son fils, mais elle évitait de dire son nom, par une sorte de pudeur. Elle souriait à ses chers enfants. Elle faisait pour eux des projets d'avenir. La lampe jetait des lueurs pâles sur son visage blanc. Dans l'air mort et silencieux, ses paroles prenaient une douceur extraordinaire.

À côté d'elle, les deux meurtriers, muets, immobiles, semblaient l'écouter avec attention. En réalité, ils n'essayaient pas de comprendre le bavardage de la bonne vieille. Ils étaient seulement heureux d'entendre ce bruit de paroles douces. Il les empêchait d'entendre le cri de leurs pensées. Ils n'osaient pas se regarder. Ils regardaient Mme Raquin pour se donner une contenance. Jamais ils ne parlaient d'aller se coucher. Ils seraient restés là jusqu'au matin, dans le bavardage doux de l'ancienne mercière, dans le calme qu'elle mettait autour d'elle. Mais elle finissait par dire qu'elle voulait aller au lit. Alors seulement, ils quittaient la salle à manger. Ils rentraient chez eux avec désespoir, comme on se jette au fond d'un gouffre.

Bientôt, ils préférèrent de beaucoup les soirées du jeudi à ces soirées seuls avec Mme Raquin. Seuls avec elle, ils ne pouvaient pas s'étourdir. La petite voix de leur tante et sa gaieté tendre n'étouffaient pas les cris qui les déchiraient. Ils sentaient venir l'heure du coucher. Ils tremblaient quand, par hasard, leurs yeux tombaient sur la porte de leur chambre. Plus la soirée avançait, plus l'attente du moment où ils seraient seuls devenait cruelle. Le jeudi, au contraire, ils s'enivraient de bêtise. Ils oubliaient qu'ils étaient l'un près de l'autre. Ils souffraient moins.

Thérèse elle-même finit par désirer très fort les jours de réception. Si Michaud et Grivet n'étaient pas venus, elle serait allée les chercher. Quand il y avait des étrangers dans la salle à manger, entre elle et Laurent, elle se sentait plus calme. Elle aurait voulu qu'il y ait toujours là des invités, du bruit, quelque chose qui l'étourdisse et l'isole. Devant les autres, elle montrait une sorte de gaieté nerveuse. Laurent aussi retrouvait ses grosses plaisanteries de paysan, ses gros rires, ses farces d'ancien étudiant en peinture. Jamais les soirées n'avaient été si gaies ni si bruyantes.

C'est ainsi qu'une fois par semaine, Laurent et Thérèse pouvaient rester face à face sans trembler.

Bientôt, une peur les prit. La paralysie gagnait peu à peu Mme Raquin. Ils prévoyaient le jour où elle serait clouée dans son fauteuil, sans pouvoir bouger, l'esprit vide. La pauvre vieille commençait à bégayer des morceaux de phrases qui allaient mal ensemble. Sa voix devenait faible. Ses membres mouraient un par un. Elle devenait une chose. Thérèse et Laurent voyaient avec terreur s'en aller cet être qui les séparait encore. Sa voix les tirait de leurs mauvais rêves. Bientôt, l'esprit de l'ancienne mercière la quitterait. Elle resterait muette et raide au fond de son fauteuil. Alors ils se retrouveraient seuls. Le soir, ils ne pourraient plus échapper à un terrible tête-à-tête. Leur terreur commencerait à six heures au lieu de minuit. Ils en deviendraient fous.

Ils firent tous leurs efforts pour garder à Mme Raquin cette santé si précieuse pour eux. Ils firent venir des médecins. Ils furent aux petits soins pour elle. Dans ce métier d'infirmiers, ils trouvèrent même un oubli, un calme qui les poussa à se dévouer encore plus. Ils ne voulaient pas perdre cette troisième personne, qui rendait leurs soirées supportables. Ils ne voulaient pas que la salle à manger, que la maison entière devienne un lieu cruel et sinistre comme leur chambre. Mme Raquin fut très touchée par tous ces soins. Elle se félicitait, en pleurant, de les avoir unis et de leur avoir donné ses quarante et quelques mille francs. Après la mort de son fils, elle n'avait jamais espéré une telle affection pour ses dernières heures. Sa vieillesse était tout réchauffée par la tendresse de ses chers enfants. Elle ne sentait pas la paralysie sans pitié qui, malgré tout, la rendait plus raide chaque jour.

Pendant ce temps, Thérèse et Laurent menaient leur double vie. En chacun d'eux, il y avait comme deux êtres bien différents. L'un était nerveux et terrifié, et tremblait dès que le soir tombait. L'autre était engourdi et oubliait tout, et respirait à l'aise dès que le soleil se levait. Ils vivaient deux vies. Seuls, ils criaient d'angoisse. Devant les autres, ils souriaient tranquillement. En public, leur visage ne laissait jamais deviner les souffrances qui venaient de les déchirer dans l'intimité. Ils paraissaient calmes et heureux. Ils cachaient leurs maux par instinct.

En les voyant si tranquilles pendant la journée, personne n'aurait deviné que des hallucinations les torturaient chaque nuit. On les aurait pris pour un couple béni du ciel, qui vivait dans un parfait bonheur. Grivet les appelait gentiment « les tourtereaux ». Quand ils avaient les yeux cernés après de longues nuits sans sommeil, il se moquait d'eux. Il demandait à quand le baptême. Et toute la compagnie riait. Laurent et Thérèse pâlissaient à peine. Ils réussissaient à sourire. Ils s'habituaient aux plaisanteries osées du vieil employé.

Tant qu'ils étaient dans la salle à manger, ils étaient maîtres de leurs terreurs. Personne ne pouvait imaginer l'effroyable changement qui se faisait en eux quand ils s'enfermaient dans la chambre à coucher. Le jeudi soir surtout, ce changement était si brutal qu'il semblait se passer dans un autre monde. Le drame de leurs nuits était si étrange et si sauvage qu'on n'aurait pas pu y croire. Il restait profondément caché au fond de leur être douloureux. S'ils en avaient parlé, on les aurait crus fous.

« Qu'ils sont heureux, ces amoureux-là ! disait souvent le vieux Michaud. Ils ne parlent pas beaucoup, mais ils n'en pensent pas moins. Je parie qu'ils se dévorent de caresses quand nous ne sommes plus là. »

C'était l'opinion de toute la compagnie. On finit par citer Thérèse et Laurent comme un couple modèle. Tout le passage du Pont-Neuf parlait de l'affection, du bonheur tranquille, de la lune de miel éternelle des deux mariés. Eux seuls savaient que le cadavre de Camille couchait entre eux. Eux seuls sentaient, sous la peau calme de leur visage, les contractions nerveuses qui, la nuit, tiraient horriblement leurs traits. Elles changeaient l'air paisible de leur visage en un masque ignoble et douloureux.

### Glossaire

- **le deuil**: tristesse et vêtements noirs après la mort de quelqu'un.
- **les dominos**: jeu avec de petites pièces marquées de points.
- **impotent(e)**: qui ne peut presque plus bouger.
- **la Morgue**: bâtiment où l'on montrait les morts inconnus pour qu'on les reconnaisse.
- **la fosse commune**: grand trou où l'on enterre ensemble beaucoup de morts pauvres.
- **mal famé**: qui a une mauvaise réputation, où vont des gens peu honnêtes.
- **la paralysie**: quand le corps ne peut plus bouger.
- **les tourtereaux**: jeunes oiseaux; on appelle ainsi deux amoureux très tendres.
- **les yeux cernés**: yeux avec des marques sombres en dessous, à cause de la fatigue.
- **la lune de miel**: premiers temps heureux après le mariage.

## XXV

Au bout de quatre mois, Laurent pensa à profiter enfin de son mariage, comme il se l'était promis. Trois jours après la noce, il aurait abandonné sa femme. Il se serait enfui devant le spectre de Camille. Mais son intérêt le retenait dans la boutique du passage. Il acceptait ses nuits de terreur. Il restait au milieu des angoisses qui l'étouffaient, pour ne pas perdre ce que son crime lui rapportait. S'il quittait Thérèse, il retombait dans la misère. Il devait alors garder son emploi. S'il restait avec elle, au contraire, il pouvait satisfaire sa paresse. Il pouvait vivre bien, sans rien faire, avec les rentes que Mme Raquin avait mises au nom de sa femme.

Il se serait sans doute sauvé avec les quarante mille francs, s'il avait pu les transformer en argent liquide. Mais la vieille mercière, sur les conseils de Michaud, avait été prudente. Dans le contrat de mariage, elle avait protégé les intérêts de sa nièce. Laurent était donc attaché à Thérèse par un lien très fort. Pour compenser ses nuits atroces, il voulut au moins qu'on le fasse vivre dans une paresse heureuse. Il voulait être bien nourri, bien habillé, avec dans sa poche l'argent nécessaire pour ses caprices. À ce prix seulement, il acceptait de coucher avec le cadavre du noyé.

Un soir, il annonça à Mme Raquin et à sa femme qu'il avait donné sa démission. Il quittait son bureau dans quinze jours. Thérèse eut un geste d'inquiétude. Il se dépêcha d'ajouter qu'il allait louer un petit atelier, où il se remettrait à la peinture. Il parla longuement des ennuis de son emploi et des grands horizons que l'art lui ouvrait. Maintenant qu'il avait un peu d'argent et qu'il pouvait essayer de réussir, il voulait voir s'il n'était pas capable de grandes choses. Ce beau discours cachait simplement une envie féroce de retrouver son ancienne vie d'atelier.

Thérèse, les lèvres serrées, ne répondit pas. Elle ne voulait pas que Laurent dépense la petite fortune qui lui assurait sa liberté. Son mari la pressa de questions pour obtenir son accord. Elle lui répondit sèchement. Elle lui fit comprendre que, s'il quittait son bureau, il ne gagnerait plus rien. Il vivrait complètement à ses frais. Pendant qu'elle parlait, Laurent la regardait d'un œil perçant. Ce regard la troubla. Le refus qu'elle allait prononcer s'arrêta dans sa gorge. Elle crut lire dans les yeux de son complice cette menace : « Je dis tout, si tu n'acceptes pas. » Elle se mit à bégayer.

Mme Raquin s'écria alors que le désir de son cher fils était tout à fait juste. Il fallait lui donner les moyens de devenir un homme de talent. La bonne dame gâtait Laurent comme elle avait gâté Camille. Elle était toute ramollie par les caresses que le jeune homme lui faisait. Elle lui appartenait et était toujours de son avis.

On décida donc que l'artiste louerait un atelier. Il recevrait cent francs par mois pour ses différents frais. Le budget de la famille fut réglé ainsi. Les bénéfices de la mercerie paieraient le loyer de la boutique et de l'appartement. Ils suffiraient presque pour les dépenses de chaque jour. Laurent prendrait le loyer de son atelier et ses cent francs par mois sur les deux mille et quelques cents francs de rente. Le reste de ces rentes servirait aux besoins de tous. De cette façon, on ne toucherait pas au capital. Thérèse se calma un peu. Elle fit jurer à son mari de ne jamais dépasser la somme qu'on lui donnait. D'ailleurs, elle se disait que Laurent ne pouvait pas prendre les quarante mille francs sans sa signature. Et elle se promettait bien de ne signer aucun papier.

Dès le lendemain, Laurent loua un petit atelier vers le bas de la rue Mazarine. Il le désirait depuis un mois. Il ne voulait pas quitter son emploi sans avoir un refuge. Il voulait un endroit pour passer ses journées tranquille, loin de Thérèse. Au bout des quinze jours, il fit ses adieux à ses collègues. Grivet fut stupéfait de son départ. Un jeune homme qui avait devant lui un si bel avenir ! disait-il. Un jeune homme qui était arrivé en quatre ans au salaire que lui, Grivet, avait mis vingt ans à atteindre ! Laurent le stupéfia encore plus en lui disant qu'il allait se consacrer entièrement à la peinture.

Enfin, l'artiste s'installa dans son atelier. C'était une sorte de grenier carré, d'environ cinq ou six mètres de long et de large. Le plafond descendait brusquement, en pente raide. Il était percé d'une grande fenêtre. Elle laissait tomber une lumière blanche et crue sur le plancher et sur les murs presque noirs. Les bruits de la rue ne montaient pas si haut. La pièce était silencieuse, d'une pâleur triste. Elle s'ouvrait en haut sur le ciel. Elle ressemblait à un trou, à un caveau creusé dans de l'argile grise. Laurent meubla ce caveau comme il put. Il y apporta deux chaises dont la paille était partie et une table. Il l'appuya contre un mur pour qu'elle ne tombe pas. Il y mit aussi un vieux buffet de cuisine, sa boîte de couleurs et son ancien chevalet. Le seul luxe de l'endroit était un grand divan, acheté trente francs chez un marchand de vieux meubles.

Pendant quinze jours, il ne pensa même pas à toucher à ses pinceaux. Il arrivait entre huit et neuf heures. Il fumait, il se couchait sur le divan, il attendait midi. Il était heureux d'être au matin et d'avoir encore devant lui de longues heures de jour. À midi, il allait déjeuner. Puis il se dépêchait de revenir, pour être seul, pour ne plus voir le visage pâle de Thérèse. Alors il digérait, il dormait, il se vautrait jusqu'au soir. Son atelier était un lieu de paix où il ne tremblait pas. Un jour, sa femme lui demanda à visiter son cher refuge. Il refusa. Malgré son refus, elle vint frapper à sa porte. Il n'ouvrit pas. Le soir, il lui dit qu'il avait passé la journée au musée du Louvre.

Il avait peur que Thérèse fasse entrer avec elle le spectre de Camille.

La paresse finit par lui peser. Il acheta une toile et des couleurs et se mit au travail. Il n'avait pas assez d'argent pour payer des modèles. Il décida donc de peindre selon son imagination, sans regarder la nature. Il commença une tête d'homme.

D'ailleurs, il ne resta plus autant enfermé. Il travaillait deux ou trois heures chaque matin. L'après-midi, il se promenait ici et là, dans Paris et dans la banlieue. Un jour, il rentrait d'une de ces longues promenades. Devant l'Institut, il rencontra son ancien ami de collège. Au dernier Salon, ce peintre avait eu un joli succès, grâce à l'aide de ses camarades.

« Comment, c'est toi ! s'écria le peintre. Ah ! mon pauvre Laurent, je ne t'aurais jamais reconnu. Tu as maigri.

— Je me suis marié, répondit Laurent d'un ton gêné.

— Marié, toi ! Ça ne m'étonne plus de te voir tout drôle… Et que fais-tu maintenant ?

— J'ai loué un petit atelier. Je peins un peu, le matin. »

Laurent raconta son mariage en quelques mots. Puis il expliqua ses projets d'avenir d'une voix fiévreuse. Son ami le regardait d'un air étonné qui le troublait et l'inquiétait. En vérité, le peintre ne retrouvait pas chez le mari de Thérèse le garçon lourd et vulgaire qu'il avait connu autrefois. Il lui semblait que Laurent avait pris des manières élégantes. Son visage s'était aminci et avait une pâleur de bon goût. Tout son corps se tenait plus droit et plus souple.

« Mais tu deviens beau garçon, ne put s'empêcher de dire l'artiste. Tu as l'allure d'un ambassadeur. C'est très chic. Dans quelle école as-tu appris ça ? »

Laurent n'aimait pas du tout être examiné ainsi. Mais il n'osait pas partir brusquement.

« Veux-tu monter un instant à mon atelier ? demanda-t-il enfin à son ami, qui ne le quittait pas.

— Volontiers », répondit celui-ci.

Le peintre ne comprenait pas les changements qu'il voyait. Il avait envie de visiter l'atelier de son ancien camarade. Bien sûr, il ne montait pas cinq étages pour voir les nouvelles œuvres de Laurent. Elles allaient sûrement lui donner mal au cœur. Il voulait seulement satisfaire sa curiosité.

Il monta et jeta un coup d'œil sur les toiles accrochées aux murs. Alors son étonnement devint encore plus grand. Il y avait là cinq études : deux têtes de femme et trois têtes d'homme. Elles étaient peintes avec une vraie énergie. La peinture était épaisse et solide. Chaque partie se détachait en taches magnifiques sur des fonds gris clair. L'artiste s'approcha vite. Il était stupéfait et ne cherchait même pas à cacher sa surprise.

« C'est toi qui as fait ça ? demanda-t-il à Laurent.

— Oui, répondit celui-ci. Ce sont des esquisses pour un grand tableau que je prépare.

— Voyons, sans blague, c'est vraiment toi qui as fait ces machins-là ?

— Eh ! oui. Pourquoi ce ne serait pas moi ? »

Le peintre n'osa pas répondre : « Parce que ces toiles sont d'un artiste, et que tu n'as jamais été qu'un ignoble maçon. » Il resta longtemps silencieux devant les études. Bien sûr, elles étaient maladroites. Mais elles avaient quelque chose d'étrange, un caractère si puissant qu'elles montraient un grand sens artistique. On aurait dit une peinture vécue. Jamais l'ami de Laurent n'avait vu des ébauches si pleines de belles promesses. Quand il eut bien regardé les toiles, il se tourna vers leur auteur.

« Là, franchement, lui dit-il, je ne t'aurais pas cru capable de peindre comme ça. Où diable as-tu appris à avoir du talent ? D'habitude, ça ne s'apprend pas. »

Et il regardait Laurent. Sa voix lui semblait plus douce. Chacun de ses gestes avait une sorte d'élégance. Il ne pouvait pas deviner le choc effroyable qui avait changé cet homme. Ce choc lui avait donné des nerfs de femme, des sensations aiguës et délicates. Sans doute, une chose étrange s'était passée dans le corps du meurtrier de Camille. Il est difficile d'étudier des choses si profondes. Laurent était peut-être devenu artiste comme il était devenu peureux. C'était la suite du grand désordre qui avait bouleversé sa chair et son esprit.

Avant, il étouffait sous le poids lourd de son sang. Il était aveuglé par l'épaisse vapeur de santé qui l'entourait. Maintenant, maigre et tremblant, il avait l'inspiration inquiète et les sensations vives et fortes des gens nerveux. Dans sa vie de terreur, sa pensée délirait. Elle montait jusqu'à l'extase du génie. C'était une maladie pour ainsi dire « morale », une maladie des nerfs qui secouait tout son être. Elle développait en lui un sens artistique d'une étrange clarté. Depuis qu'il avait tué, son corps semblait plus léger. Son cerveau affolé lui paraissait immense. Dans cette pensée soudain agrandie, il voyait passer des créations exquises, des rêves de poète. C'est ainsi que ses gestes étaient devenus tout à coup élégants. C'est ainsi que ses œuvres étaient belles. Elles étaient soudain devenues personnelles et vivantes.

Son ami n'essaya pas de mieux comprendre la naissance de cet artiste. Il s'en alla avec son étonnement. Avant de partir, il regarda encore les toiles et dit à Laurent :

« Je n'ai qu'un reproche à te faire. Toutes tes études ont un air de famille. Ces cinq têtes se ressemblent. Même les femmes ont je ne sais quelle allure violente, qui leur donne l'air d'hommes déguisés… Tu comprends, si tu veux faire un tableau avec ces ébauches, il faudra changer quelques visages. Tes personnages ne peuvent pas être tous frères, ça ferait rire. »

Il sortit de l'atelier. Sur le palier, il ajouta en riant :

« Vraiment, mon vieux, ça me fait plaisir de t'avoir vu. Maintenant, je vais croire aux miracles… Bon Dieu ! que tu as l'air distingué ! »

Il descendit. Laurent rentra dans l'atelier, très troublé. Quand son ami lui avait dit que toutes ses têtes avaient un air de famille, il s'était vite retourné pour cacher sa pâleur. C'est que cette ressemblance terrible l'avait déjà frappé. Il revint lentement devant les toiles. Il les regardait, il passait de l'une à l'autre. Et une sueur glacée lui mouillait le dos.

« Il a raison, murmura-t-il. Ils se ressemblent tous… Ils ressemblent à Camille… »

Il recula et s'assit sur le divan, sans pouvoir détacher ses yeux des têtes. La première était un visage de vieil homme, avec une longue barbe blanche. Sous cette barbe blanche, l'artiste devinait le menton maigre de Camille. La deuxième représentait une jeune fille blonde. Et cette jeune fille le regardait avec les yeux bleus de sa victime. Les trois autres visages avaient chacun un trait du noyé. On aurait dit Camille maquillé en vieil homme, en jeune fille. Il prenait le déguisement que le peintre voulait lui donner, mais il gardait toujours l'air général de son visage.

Il y avait une autre ressemblance terrible entre ces têtes. Elles avaient l'air de souffrir et d'être terrifiées. Elles étaient comme écrasées par le même sentiment d'horreur. Chacune avait un léger pli à gauche de la bouche, qui tirait les lèvres et les faisait grimacer. Laurent se rappela avoir vu ce pli sur le visage tordu du noyé. Ce pli les marquait toutes du signe d'une ignoble parenté.

Laurent comprit qu'il avait trop regardé Camille à la Morgue. L'image du cadavre était restée gravée au fond de lui. Maintenant, sans qu'il s'en rende compte, sa main dessinait toujours les lignes de ce visage atroce. Son souvenir le suivait partout.

Peu à peu, le peintre, renversé sur le divan, crut voir les visages s'animer. Il eut cinq Camille devant lui. C'étaient ses propres doigts qui avaient créé avec force ces cinq Camille. Et, chose effrayante, ils avaient tous les âges et tous les sexes. Il se leva, il déchira les toiles et les jeta dehors. Il se disait qu'il mourrait de peur dans son atelier s'il le remplissait lui-même de portraits de sa victime.

Une crainte venait de le prendre. Il avait peur de ne plus pouvoir dessiner une tête sans dessiner celle du noyé. Il voulut savoir tout de suite s'il était maître de sa main. Il posa une toile blanche sur son chevalet. Puis, avec un bout de fusain, il dessina un visage en quelques traits. Le visage ressemblait à Camille. Laurent effaça vite cette esquisse et en essaya une autre. Pendant une heure, il lutta contre le destin qui poussait ses doigts. À chaque nouvel essai, il revenait à la tête du noyé. Il avait beau tendre sa volonté, éviter les lignes qu'il connaissait si bien. Malgré lui, il traçait ces lignes. Il obéissait à ses muscles, à ses nerfs révoltés. D'abord, il avait fait ses croquis très vite. Ensuite, il s'appliqua à guider le fusain lentement. Le résultat fut le même. Camille, grimaçant et douloureux, apparaissait sans cesse sur la toile.

L'artiste dessina, l'une après l'autre, les têtes les plus différentes. Il dessina des têtes d'anges, de vierges avec une auréole, de soldats romains avec leur casque. Il dessina des enfants blonds et roses, de vieux bandits couverts de cicatrices. Toujours, toujours, le noyé revenait. Il était tour à tour ange, vierge, soldat, enfant et bandit. Alors Laurent se lança dans la caricature. Il exagéra les traits. Il fit des profils monstrueux, il inventa des têtes ridicules. Il réussit seulement à rendre plus horribles ces portraits si ressemblants de sa victime. Il finit par dessiner des animaux, des chiens et des chats. Les chiens et les chats ressemblaient vaguement à Camille.

Une colère sourde avait saisi Laurent. Il creva la toile d'un coup de poing. Il pensait avec désespoir à son grand tableau. Maintenant, il ne fallait plus y penser. Il sentait bien que désormais, il ne dessinerait plus que la tête de Camille. Et comme son ami le lui avait dit, des personnages qui se ressembleraient tous feraient rire. Il imaginait ce qu'aurait été son œuvre. Il voyait sur les épaules de ses personnages, hommes et femmes, le visage blême et terrifié du noyé. Ce spectacle étrange lui parut atrocement ridicule et le mit hors de lui.

Ainsi, il n'oserait plus travailler. Il aurait toujours peur de faire revivre sa victime au moindre coup de pinceau. S'il voulait vivre en paix dans son atelier, il ne devrait jamais y peindre. Ses doigts avaient le pouvoir terrible de refaire sans cesse le portrait de Camille, sans qu'il le veuille. Cette pensée lui fit regarder sa main avec terreur. Il lui semblait que cette main n'était plus à lui.

### Glossaire

- **la rente**: argent que l'on reçoit chaque année grâce à son capital.
- **le contrat de mariage**: papier officiel qui dit à qui appartient l'argent dans un couple.
- **donner sa démission**: dire à son chef qu'on quitte son travail.
- **l'atelier**: pièce où travaille un peintre.
- **le caveau**: petite pièce sous la terre où l'on met les morts.
- **le chevalet**: support en bois qui tient le tableau pendant que le peintre travaille.
- **le divan**: grand canapé bas.
- **l'esquisse / l'ébauche**: premier dessin rapide, pas encore fini.
- **le fusain**: petit bâton de charbon pour dessiner.
- **la caricature**: dessin qui exagère les traits d'un visage pour faire rire.

## XXVI

La crise qui menaçait Mme Raquin arriva. Depuis plusieurs mois, la paralysie montait lentement le long de ses bras et de ses jambes. Elle était toujours prête à la saisir. Tout à coup, elle la prit à la gorge et lui lia tout le corps. Un soir, Mme Raquin parlait tranquillement avec Thérèse et Laurent. Au milieu d'une phrase, elle resta la bouche ouverte. Il lui semblait qu'on l'étranglait. Elle voulut crier, appeler au secours. Mais elle ne put sortir que des sons rauques. Sa langue était devenue de pierre. Ses mains et ses pieds étaient devenus raides. Elle ne pouvait plus parler ni bouger.

Thérèse et Laurent se levèrent, effrayés. Ce coup terrible avait tordu la vieille mercière en moins de cinq secondes. Elle était raide et les regardait avec des yeux qui suppliaient. Ils lui posèrent beaucoup de questions pour savoir où elle avait mal. Elle ne put pas répondre. Elle continua à les regarder avec une angoisse profonde. Alors ils comprirent qu'ils n'avaient plus devant eux qu'un cadavre. C'était un cadavre à moitié vivant, qui les voyait et les entendait, mais qui ne pouvait pas leur parler. Cette crise les désespéra. Au fond, la douleur de la vieille femme ne les touchait pas beaucoup. Ils pleuraient sur eux-mêmes. Désormais, ils allaient vivre toujours seuls, face à face.

À partir de ce jour, la vie des deux mariés devint insupportable. Ils passèrent des soirées cruelles devant la vieille femme qui ne bougeait plus. Elle ne calmait plus leur peur avec son doux bavardage. Elle était couchée dans un fauteuil comme un paquet, comme une chose. Eux restaient seuls, aux deux bouts de la table, gênés et inquiets. Ce corps presque mort ne les séparait plus. Parfois, ils l'oubliaient. Ils le confondaient avec les meubles. Alors leurs terreurs de la nuit les prenaient. La salle à manger devenait, comme la chambre, un lieu terrible où se dressait le spectre de Camille. Ils souffrirent ainsi quatre ou cinq heures de plus par jour. Dès que le soir tombait, ils tremblaient. Ils baissaient l'abat-jour de la lampe pour ne pas se voir. Ils essayaient de croire que Mme Raquin allait parler, et leur rappeler ainsi qu'elle était là. Ils la gardaient avec eux, ils ne se débarrassaient pas d'elle, parce que ses yeux vivaient encore. Ils se sentaient parfois un peu soulagés en regardant ces yeux bouger et briller.

Ils mettaient toujours la vieille femme sous la lumière crue de la lampe. Ainsi, son visage était bien éclairé, et ils l'avaient toujours devant eux. Ce visage mou et très pâle aurait été un spectacle insupportable pour d'autres. Mais eux avaient un tel besoin de compagnie qu'ils le regardaient avec une vraie joie. On aurait dit le masque défait d'une morte, avec au milieu deux yeux vivants. Seuls ces yeux bougeaient. Ils roulaient vite dans leur trou. Les joues et la bouche étaient comme changées en pierre. Elles restaient immobiles, et cela faisait peur. Quand Mme Raquin s'endormait et baissait les paupières, son visage tout blanc et tout muet était vraiment celui d'un cadavre. Thérèse et Laurent ne sentaient plus personne avec eux. Alors ils faisaient du bruit jusqu'à ce qu'elle ouvre les yeux et les regarde. Ils l'obligeaient ainsi à rester éveillée.

Pour eux, elle était une distraction qui les tirait de leurs mauvais rêves. Depuis qu'elle était infirme, il fallait la soigner comme un enfant. Ces soins les forçaient à chasser leurs pensées. Le matin, Laurent la levait et la portait dans son fauteuil. Le soir, il la remettait dans son lit. Elle était encore lourde. Il devait utiliser toute sa force pour la prendre doucement dans ses bras et la porter. C'était aussi lui qui roulait son fauteuil. Les autres soins étaient pour Thérèse. Elle habillait la malade, elle la faisait manger, elle essayait de comprendre ses moindres désirs. Pendant quelques jours, Mme Raquin put encore se servir de ses mains. Elle écrivait sur une ardoise pour demander ce qu'il lui fallait. Puis ses mains moururent. Elle ne pouvait plus les lever ni tenir un crayon. Dès lors, elle ne put plus parler qu'avec les yeux. Sa nièce devait deviner ce qu'elle voulait. La jeune femme se donna tout entière à ce dur métier d'infirmière. Cela occupait son corps et son esprit, et lui fit beaucoup de bien.

Les deux mariés ne voulaient pas rester face à face. Dès le matin, ils roulaient le fauteuil de la pauvre vieille dans la salle à manger. Ils la mettaient entre eux, comme si elle était nécessaire à leur vie. Elle devait être là à leurs repas, à tous leurs moments ensemble. Quand elle montrait qu'elle voulait aller dans sa chambre, ils faisaient semblant de ne pas comprendre. Elle ne servait qu'à les empêcher d'être seuls. Elle n'avait pas le droit de vivre à part. À huit heures, Laurent allait à son atelier et Thérèse descendait à la boutique. La vieille femme restait seule dans la salle à manger jusqu'à midi. Après le déjeuner, elle était encore seule jusqu'à six heures. Souvent, pendant la journée, sa nièce montait et tournait autour d'elle, pour voir si elle ne manquait de rien. Les amis de la famille ne savaient plus quoi dire pour louer la bonté de Thérèse et de Laurent.

Les soirées du jeudi continuèrent, et Mme Raquin y assista, comme avant. On approchait son fauteuil de la table. De huit heures à onze heures, elle gardait les yeux ouverts. Elle regardait les invités l'un après l'autre, avec des yeux perçants. Les premiers jours, le vieux Michaud et Grivet furent un peu gênés devant le corps presque mort de leur vieille amie. Ils ne savaient pas quelle attitude prendre. Ils n'avaient pas beaucoup de chagrin. Et ils se demandaient jusqu'à quel point il était poli d'être triste. Fallait-il parler à ce visage mort ? Fallait-il ne pas s'en occuper du tout ? Peu à peu, ils décidèrent de traiter Mme Raquin comme s'il ne lui était rien arrivé. Ils finirent par faire semblant de ne rien savoir de son état. Ils parlaient avec elle. Ils faisaient les questions et les réponses. Ils riaient pour elle et pour eux. Le visage raide de la vieille femme ne les gênait jamais.

C'était un spectacle étrange. Ces hommes avaient l'air de parler sérieusement à une statue, comme les petites filles parlent à leur poupée. La malade restait raide et muette devant eux. Et eux bavardaient, faisaient beaucoup de gestes, avaient avec elle des conversations très animées. Michaud et Grivet étaient très contents de leur bonne conduite. En faisant cela, ils pensaient montrer leur politesse. Et ils évitaient aussi l'ennui des paroles de tristesse qu'on dit d'habitude aux malades. Mme Raquin devait être flattée d'être traitée comme une personne en bonne santé. Ainsi, ils pouvaient s'amuser devant elle sans le moindre remords.

Grivet eut une manie. Il affirma qu'il comprenait parfaitement Mme Raquin. Dès qu'elle le regardait, disait-il, il comprenait tout de suite ce qu'elle voulait. C'était encore une gentille attention. Seulement, Grivet se trompait chaque fois. Souvent, il arrêtait la partie de dominos. Il regardait la vieille femme, dont les yeux suivaient tranquillement le jeu. Et il déclarait qu'elle demandait telle ou telle chose. On vérifiait : Mme Raquin ne demandait rien du tout, ou elle demandait tout autre chose. Cela ne décourageait pas Grivet. Il lançait d'un air vainqueur : « Quand je vous le disais ! » Et il recommençait quelques minutes plus tard.

C'était bien pire quand la malade montrait clairement un désir. Thérèse, Laurent et les invités nommaient l'un après l'autre les objets qu'elle pouvait vouloir. Alors Grivet se faisait remarquer par la maladresse de ses propositions. Il disait tout ce qui lui passait par la tête, au hasard. Il proposait toujours le contraire de ce que Mme Raquin voulait. Cela ne l'empêchait pas de répéter :

« Moi, je lis dans ses yeux comme dans un livre. Tenez, elle me dit que j'ai raison… N'est-ce pas, chère dame ?… Oui, oui. »

D'ailleurs, il n'était pas facile de comprendre les désirs de la pauvre vieille. Seule Thérèse savait le faire. Elle communiquait assez facilement avec cet esprit enfermé comme derrière un mur. Il était encore vivant, mais enterré au fond d'un corps mort. Que se passait-il dans cette malheureuse ? Elle vivait juste assez pour regarder la vie, sans y prendre part. Elle voyait, elle entendait. Elle pensait sans doute d'une façon nette et claire. Mais elle n'avait plus de gestes, plus de voix, pour dire les pensées qui naissaient en elle. Ses idées l'étouffaient peut-être. Elle n'aurait pas pu lever la main ni ouvrir la bouche, même si un seul de ses gestes avait pu changer le sort du monde.

Son esprit était comme ces gens qu'on enterre vivants par erreur. Ils se réveillent dans la nuit de la terre, à deux ou trois mètres sous le sol. Ils crient, ils se débattent, et l'on passe sur eux sans entendre leurs plaintes atroces. Souvent, Laurent regardait Mme Raquin. Elle avait les lèvres serrées, les mains posées sur les genoux. Toute sa vie était dans ses yeux vifs et rapides. Et il se disait :

« Qui sait à quoi elle peut penser, toute seule… Il doit se passer un drame cruel au fond de cette morte. »

Laurent se trompait. Mme Raquin était heureuse, heureuse des soins et de l'affection de ses chers enfants. Elle avait toujours rêvé de finir ainsi, lentement, entourée de soins et de caresses. Bien sûr, elle aurait voulu garder la parole pour remercier ses amis, qui l'aidaient à mourir en paix. Mais elle acceptait son état sans se révolter. Elle avait toujours mené une vie calme et retirée. Elle avait un caractère doux. Tout cela l'empêchait de trop souffrir de ne plus pouvoir parler ni bouger. Elle était redevenue une enfant. Elle passait ses journées sans s'ennuyer, à regarder devant elle, à penser au passé. Elle finit même par aimer rester bien sage dans son fauteuil, comme une petite fille.

Chaque jour, ses yeux devenaient plus doux et plus clairs. Elle en était arrivée à se servir de ses yeux comme d'une main, comme d'une bouche, pour demander et pour remercier. Elle remplaçait ainsi, d'une façon étrange et charmante, les parties de son corps qui ne marchaient plus. Ses yeux étaient beaux, d'une beauté venue du ciel. Autour d'eux, la peau de son visage pendait, molle et grimaçante. Ses lèvres tordues et mortes ne pouvaient plus sourire. Alors elle souriait avec les yeux, avec une tendresse adorable. Des lueurs humides y passaient, comme des rayons de soleil levant. Rien n'était plus étrange que ces yeux qui riaient comme des lèvres dans ce visage mort. Le bas du visage restait triste et pâle. Le haut s'éclairait d'une lumière divine. C'était surtout pour ses chers enfants qu'elle mettait ainsi toute sa reconnaissance, tout l'amour de son âme, dans un simple regard. Matin et soir, Laurent la prenait dans ses bras pour la porter. Elle le remerciait alors avec amour, par des regards pleins de tendresse.

Elle vécut ainsi pendant plusieurs semaines. Elle attendait la mort. Elle se croyait à l'abri de tout nouveau malheur. Elle pensait avoir payé sa part de souffrance. Elle se trompait. Un soir, un coup effroyable l'écrasa.

Thérèse et Laurent avaient beau la mettre entre eux, en pleine lumière. Elle ne vivait plus assez pour les séparer et les protéger contre leurs angoisses. Quand ils oubliaient qu'elle était là, qu'elle les voyait et les entendait, la folie les prenait. Ils voyaient Camille et essayaient de le chasser. Alors ils bégayaient. Malgré eux, ils laissaient échapper des aveux, des phrases. Ces phrases finirent par tout révéler à Mme Raquin. Laurent eut une sorte de crise. Il parla comme un homme qui voit des fantômes. Tout à coup, la vieille femme comprit.

Une contraction effrayante passa sur son visage. Elle reçut une secousse si forte que Thérèse crut qu'elle allait bondir et crier. Puis elle redevint raide comme du fer. Ce choc fut d'autant plus terrible qu'on aurait dit un cadavre secoué par l'électricité. La sensation revint un instant, puis disparut. La malade resta plus écrasée, plus pâle. Ses yeux, si doux d'habitude, étaient devenus noirs et durs, comme des morceaux de métal.

Jamais un désespoir n'était tombé aussi durement sur un être. La sinistre vérité brûla les yeux de la vieille femme comme un éclair. Elle entra en elle avec la force d'un coup de foudre. Si elle avait pu se lever, pousser le cri d'horreur qui montait à sa gorge, maudire les assassins de son fils, elle aurait moins souffert. Mais elle avait tout entendu, tout compris. Et elle devait rester immobile et muette, en gardant en elle toute la violence de sa douleur.

Il lui sembla que Thérèse et Laurent l'avaient attachée, clouée sur son fauteuil pour l'empêcher de se jeter sur eux. Ils avaient mis sur ses lèvres un bâillon qui étouffait ses sanglots. Et ils prenaient un plaisir atroce à lui répéter : « Nous avons tué Camille. » La terreur et l'angoisse couraient avec fureur dans son corps, sans trouver de sortie. Elle faisait des efforts surhumains pour soulever le poids qui l'écrasait. Elle voulait libérer sa gorge, pour laisser sortir le flot de son désespoir. Mais elle tendait en vain ses dernières forces. Elle sentait sa langue froide contre son palais. Elle ne pouvait pas s'arracher à la mort. Elle restait raide, sans force, comme un cadavre. Elle se sentait comme un homme tombé dans un sommeil profond, qu'on croit mort. On l'enterre. Ses membres l'empêchent de crier. Et il entend au-dessus de sa tête le bruit sourd du sable jeté à la pelle.

Ce qui se passa dans son cœur fut encore plus terrible. Elle sentit en elle quelque chose s'écrouler, et cela la brisa. Toute sa vie était détruite. Toutes ses tendresses, toutes ses bontés, tout son dévouement venaient d'être renversés et écrasés sous les pieds. Elle avait mené une vie d'affection et de douceur. À ses dernières heures, elle allait emporter dans la tombe sa foi dans le bonheur calme de la vie. Et voilà qu'une voix lui criait que tout est mensonge et que tout est crime. Un voile se déchirait. Derrière les amours et les amitiés qu'elle avait cru voir, elle découvrait un spectacle effroyable de sang et de honte.

Elle aurait insulté Dieu, si elle avait pu crier. Dieu l'avait trompée pendant plus de soixante ans. Il l'avait traitée comme une petite fille douce et bonne. Il avait amusé ses yeux avec de fausses images de joie tranquille. Et elle était restée une enfant. Elle avait cru bêtement à mille choses naïves. Elle n'avait pas vu la vraie vie se traîner dans la boue sanglante des passions. Dieu était mauvais. Il aurait dû lui dire la vérité plus tôt, ou la laisser partir avec son innocence et son aveuglement. Maintenant, il ne lui restait qu'à mourir en refusant de croire à l'amour, à l'amitié, au dévouement. Il n'existait rien d'autre que le meurtre et le désir de la chair.

Quoi ! Camille était mort sous les coups de Thérèse et de Laurent ? Et ils avaient préparé ce crime au milieu de la honte de l'adultère ? Pour Mme Raquin, cette pensée était un abîme. Elle ne pouvait ni la raisonner ni la saisir clairement, dans ses détails. Elle ne sentait qu'une chose : une chute horrible. Il lui semblait qu'elle tombait dans un trou noir et froid. Et elle se disait : « Je vais aller me briser au fond. »

Après le premier choc, ce crime monstrueux lui parut impossible à croire. Puis elle se souvint de petits faits qu'elle ne s'était pas expliqués autrefois. Alors elle fut sûre de l'adultère et du meurtre. Et elle eut peur de devenir folle. Thérèse et Laurent étaient bien les meurtriers de Camille. Thérèse, qu'elle avait élevée. Laurent, qu'elle avait aimé comme une mère dévouée et tendre. Cela tournait dans sa tête comme une roue immense, avec un bruit assourdissant. Elle devinait des détails si ignobles, elle découvrait une hypocrisie si grande ! Elle revoyait en pensée deux scènes à la fois, la vraie et la fausse, d'une ironie si atroce, qu'elle aurait voulu mourir pour ne plus penser. Une seule idée, mécanique et sans pitié, écrasait son cerveau, lourde et obstinée comme une meule. Elle se répétait : « Ce sont mes enfants qui ont tué mon enfant. » Et elle ne trouvait rien d'autre pour dire son désespoir.

Son cœur avait changé tout à coup. Elle se cherchait, perdue, et ne se reconnaissait plus. Elle restait écrasée sous des pensées de vengeance, qui entraient en elle avec brutalité. Elles chassaient toute la bonté de sa vie. Quand elle fut transformée, il fit noir en elle. Elle sentit naître dans son corps mourant un nouvel être, sans pitié et cruel. Cet être aurait voulu mordre les assassins de son fils.

La paralysie la tenait, et elle dut céder. Elle comprit qu'elle ne pouvait pas sauter à la gorge de Thérèse et de Laurent. Elle rêvait pourtant de les étrangler. Alors elle accepta le silence et l'immobilité. Et de grosses larmes tombèrent lentement de ses yeux. Rien n'était plus triste que ce désespoir muet et immobile. Les larmes coulaient une à une sur ce visage mort, où pas une ride ne bougeait. Ce visage sans vie et très pâle ne pouvait pas pleurer avec tous ses traits. Seuls les yeux sanglotaient. C'était un spectacle qui serrait le cœur.

Thérèse fut prise d'une pitié pleine de peur.

« Il faut la coucher », dit-elle à Laurent, en lui montrant sa tante.

Laurent se dépêcha de rouler la vieille femme dans sa chambre. Puis il se pencha pour la prendre dans ses bras. À ce moment, Mme Raquin espéra qu'un ressort puissant allait la remettre sur ses pieds. Elle fit un dernier effort. Dieu ne pouvait pas permettre que Laurent la serre contre sa poitrine. Elle pensait que la foudre allait l'écraser s'il avait cette audace monstrueuse. Mais aucun ressort ne la poussa, et le ciel garda son tonnerre. Elle resta là, sans force, comme un paquet de linge. Elle fut prise, soulevée, portée par l'assassin. Elle sentit avec angoisse qu'elle était molle et abandonnée dans les bras du meurtrier de Camille. Sa tête roula sur l'épaule de Laurent. Elle le regarda avec des yeux agrandis par l'horreur.

« Va, va, regarde-moi bien, murmura-t-il. Tes yeux ne me mangeront pas… »

Et il la jeta brutalement sur le lit. La vieille femme y tomba évanouie. Sa dernière pensée avait été une pensée de terreur et de dégoût. Désormais, chaque matin et chaque soir, elle devrait subir les bras ignobles de Laurent autour d'elle.

### Glossaire

- **la paralysie**: quand le corps ne peut plus bouger.
- **le spectre**: mort qui revient, qu'on croit voir.
- **l'abat-jour**: objet placé sur une lampe pour cacher ou diriger la lumière.
- **l'ardoise**: petite plaque noire sur laquelle on écrit à la craie.
- **le bâillon**: tissu qu'on met sur la bouche de quelqu'un pour l'empêcher de crier.
- **le palais**: le haut de l'intérieur de la bouche.
- **l'adultère**: relation sexuelle avec une autre personne que son mari ou sa femme.
- **la meule**: grosse pierre ronde et lourde qui écrase le grain.
- **maudire**: souhaiter du mal à quelqu'un avec colère.

## XXVII

Seule une crise de terreur avait pu pousser les deux mariés à parler, à faire des aveux devant Mme Raquin. Ils n'étaient cruels ni l'un ni l'autre. Par humanité, ils auraient évité de lui apprendre une chose pareille. Et de toute façon, leur sécurité les obligeait déjà à se taire.

Le jeudi suivant, ils furent très inquiets. Le matin, Thérèse demanda à Laurent s'il était prudent de laisser la vieille femme dans la salle à manger pendant la soirée. Elle savait tout. Elle pourrait donner l'alerte.

« Bah ! répondit Laurent. Elle ne peut pas bouger le petit doigt. Comment veux-tu qu'elle parle ?

— Elle trouvera peut-être un moyen, répondit Thérèse. Depuis l'autre soir, je lis dans ses yeux une pensée sans pitié.

— Non, vois-tu, le médecin m'a dit que tout était bien fini pour elle. Si elle parle encore une fois, ce sera dans son dernier souffle, au moment de mourir… Elle n'en a plus pour longtemps, va. Ce serait bête de charger encore notre conscience en l'empêchant d'assister à cette soirée… »

Thérèse frissonna.

« Tu ne m'as pas comprise, cria-t-elle. Oh ! tu as raison, il y a assez de sang… Je voulais dire que nous pourrions enfermer ma tante dans sa chambre. Nous dirions qu'elle va plus mal et qu'elle dort.

— C'est ça, reprit Laurent, et cet imbécile de Michaud entrerait tout droit dans la chambre pour voir quand même sa vieille amie… Ce serait une excellente façon de nous perdre. »

Il hésitait. Il voulait paraître calme, mais l'inquiétude le faisait bégayer.

« Il vaut mieux laisser faire les choses, continua-t-il. Ces gens-là sont bêtes comme des oies. Ils ne comprendront sûrement rien au désespoir muet de la vieille. Jamais ils ne se douteront de rien, car ils sont trop loin de la vérité. Une fois l'épreuve passée, nous n'aurons plus rien à craindre de notre imprudence… Tu verras, tout ira bien. »

Le soir, quand les invités arrivèrent, Mme Raquin était à sa place habituelle, entre le poêle et la table. Laurent et Thérèse faisaient semblant d'être de bonne humeur. Ils cachaient leurs frissons. Ils attendaient avec angoisse l'incident qui allait forcément arriver. Ils avaient baissé très bas l'abat-jour de la lampe. Seule la toile cirée était éclairée.

Les invités bavardèrent un peu, de choses banales et avec bruit, comme toujours avant la première partie de dominos. Grivet et Michaud ne manquèrent pas de poser à la vieille femme les questions habituelles sur sa santé. Comme d'habitude, ils firent eux-mêmes d'excellentes réponses. Après quoi, sans plus s'occuper de la pauvre vieille, tout le monde se plongea avec délice dans le jeu.

Depuis qu'elle connaissait l'horrible secret, Mme Raquin attendait cette soirée avec fièvre. Elle avait rassemblé ses dernières forces pour dénoncer les coupables. Jusqu'au dernier moment, elle eut peur de ne pas pouvoir y assister. Elle pensait que Laurent la ferait disparaître. Il allait peut-être la tuer, ou au moins l'enfermer dans sa chambre. Mais on la laissait là. Elle était devant les invités. Alors elle sentit une joie chaude à l'idée qu'elle allait essayer de venger son fils.

Elle comprit que sa langue était bien morte. Elle essaya donc un nouveau langage. Avec une force de volonté étonnante, elle réussit à réveiller un peu sa main droite. Cette main était toujours posée sur son genou, sans vie. Elle la souleva légèrement. Puis elle la fit glisser peu à peu le long d'un pied de la table, qui était devant elle. Elle réussit à la poser sur la toile cirée. Là, elle remua faiblement les doigts, comme pour attirer l'attention.

Les joueurs virent au milieu d'eux cette main de morte, blanche et molle. Ils furent très surpris. Grivet s'arrêta, les bras en l'air. Il allait poser fièrement le double-six. Depuis son attaque, la vieille femme n'avait plus bougé les mains.

« Hé ! regardez donc, Thérèse, cria Michaud. Voilà Mme Raquin qui remue les doigts… Elle veut sans doute quelque chose. »

Thérèse ne put pas répondre. Comme Laurent, elle avait suivi le dur effort de sa tante. Elle regardait sa main, très pâle sous la lumière crue de la lampe. C'était comme une main qui voulait se venger et qui allait parler. Les deux meurtriers attendaient, le souffle court.

« Pardieu ! oui, dit Grivet, elle veut quelque chose… Oh ! nous nous comprenons bien, tous les deux… Elle veut jouer aux dominos… Hein ! n'est-ce pas, chère dame ? »

Mme Raquin fit un violent signe de refus. Avec une peine infinie, elle tendit un doigt et plia les autres. Et elle se mit à tracer péniblement des lettres sur la table. Elle avait à peine fait quelques traits que Grivet s'écria de nouveau, d'un air vainqueur :

« Je comprends : elle dit que j'ai raison de poser le double-six. »

La vieille femme lança au vieil employé un regard terrible. Elle recommença le mot qu'elle voulait écrire. Mais Grivet l'interrompait à chaque instant. Il déclarait que c'était inutile, qu'il avait compris, et il disait une bêtise. Michaud finit par le faire taire.

« Que diable ! laissez parler Mme Raquin, dit-il. Parlez, ma vieille amie. »

Et il regarda la toile cirée, comme s'il écoutait. Mais les doigts de la vieille femme se fatiguaient. Ils avaient recommencé un mot plus de dix fois. Maintenant, ils ne le traçaient plus qu'en partant à droite et à gauche. Michaud et Olivier se penchaient. Ils ne pouvaient pas lire. Ils l'obligeaient toujours à recommencer les premières lettres.

« Ah ! bien, s'écria tout à coup Olivier, j'ai lu, cette fois… Elle vient d'écrire votre nom, Thérèse… Voyons : « *Thérèse et*… » Finissez, chère dame. »

Thérèse faillit crier d'angoisse. Elle regardait les doigts de sa tante glisser sur la toile cirée. Il lui semblait que ces doigts écrivaient son nom et l'aveu de son crime en lettres de feu. Laurent s'était levé d'un coup. Il se demandait s'il n'allait pas se jeter sur la vieille femme pour lui casser le bras. Il crut que tout était perdu. Il voyait cette main revenir à la vie pour révéler le meurtre de Camille. Et il sentait sur lui le poids et le froid de la punition.

Mme Raquin écrivait toujours, de façon de plus en plus hésitante.

« C'est parfait, je lis très bien, reprit Olivier au bout d'un instant, en regardant les mariés. Votre tante écrit vos deux noms : « *Thérèse et Laurent*… » »

La vieille dame fit plusieurs fois de suite signe que oui. Elle lançait aux meurtriers des regards qui les écrasaient. Puis elle voulut finir. Mais ses doigts étaient devenus raides. La dernière force de sa volonté lui échappait. Elle sentait la paralysie remonter lentement le long de son bras et reprendre son poignet. Elle se dépêcha. Elle traça encore un mot. Le vieux Michaud lut à haute voix :

« « *Thérèse et Laurent ont*… » »

Et Olivier demanda :

« Qu'est-ce qu'ils ont, vos chers enfants ? »

Les meurtriers, pris d'une terreur folle, faillirent finir la phrase à voix haute. Ils regardaient la main vengeresse avec des yeux fixes et troubles. Tout à coup, cette main fut secouée d'une convulsion. Elle s'écrasa à plat sur la table. Elle glissa et retomba le long du genou de la vieille femme, comme un morceau de chair sans vie. La paralysie était revenue et avait arrêté la punition. Michaud et Olivier se rassirent, déçus. Thérèse et Laurent, eux, sentaient une joie si violente et si amère qu'ils se sentaient faiblir. Leur sang battait tout à coup très fort dans leur poitrine.

Grivet était vexé qu'on ne l'ait pas cru. Il pensa que c'était le moment de montrer de nouveau qu'il ne se trompait jamais. Il allait compléter la phrase que Mme Raquin n'avait pas finie. Tout le monde cherchait le sens de cette phrase. Il dit alors :

« C'est très clair. Je devine la phrase entière dans les yeux de madame. Moi, je n'ai pas besoin qu'elle écrive sur une table. Un de ses regards me suffit… Elle a voulu dire : « Thérèse et Laurent ont bien soin de moi. » »

Grivet dut être très fier de son imagination, car toute la compagnie fut de son avis. Les invités se mirent à dire du bien des mariés, qui étaient si bons pour la pauvre dame.

« Il est certain, dit gravement le vieux Michaud, que Mme Raquin a voulu remercier ses enfants de leurs tendres attentions. Cela fait honneur à toute la famille. »

Et il ajouta en reprenant ses dominos :

« Allons, continuons. Où en étions-nous ?… Grivet allait poser le double-six, je crois. »

Grivet posa le double-six. La partie continua, stupide et monotone.

La vieille femme regardait sa main, perdue dans un affreux désespoir. Sa main venait de la trahir. Maintenant, elle la sentait lourde comme du plomb. Jamais plus elle ne pourrait la soulever. Le ciel ne voulait pas que Camille soit vengé. Il retirait à sa mère le seul moyen de faire connaître aux hommes le meurtre de son fils. Et la malheureuse se disait qu'elle n'était plus bonne qu'à aller rejoindre son enfant dans la terre. Elle baissa les paupières. Elle se sentait désormais inutile. Elle voulait se croire déjà dans la nuit de la tombe.

### Glossaire

- **l'aveu**: action de dire la vérité sur une faute qu'on a faite.
- **donner l'alerte**: prévenir les autres d'un danger.
- **l'abat-jour**: objet placé sur une lampe pour cacher ou diriger la lumière.
- **la toile cirée**: tissu couvert d'une couche brillante, sur la table.
- **le double-six**: le domino qui a six points de chaque côté.
- **dénoncer**: dire à tout le monde ou à la police qui est coupable.
- **la paralysie**: quand le corps ne peut plus bouger.
- **vengeur, vengeresse**: qui veut punir quelqu'un pour le mal qu'il a fait.

## XXVIII

Depuis deux mois, Thérèse et Laurent se débattaient dans les angoisses de leur vie commune. Chacun souffrait à cause de l'autre. Alors la haine monta lentement en eux. Ils finirent par se lancer des regards de colère, pleins de menaces cachées.

La haine devait forcément venir. Ils s'étaient aimés comme des bêtes, avec une passion chaude, une passion de sang. Puis, au milieu du crime, leur amour était devenu de la peur. Leurs baisers leur avaient fait peur, une peur de tout le corps. Aujourd'hui, le mariage et la vie ensemble les faisaient souffrir. Alors ils se révoltaient et se mettaient en colère.

Ce fut une haine atroce, qui éclatait de façon terrible. Ils sentaient bien qu'ils se gênaient l'un l'autre. Ils se disaient qu'ils vivraient tranquilles s'ils n'étaient pas toujours face à face. Quand ils étaient ensemble, il leur semblait qu'un poids énorme les étouffait. Ils auraient voulu écarter ce poids. Leurs lèvres se serraient. Des pensées de violence passaient dans leurs yeux clairs. Ils avaient envie de se dévorer l'un l'autre.

Au fond, une seule pensée les rongeait. Ils étaient furieux contre leur crime. Ils étaient désespérés d'avoir abîmé leur vie pour toujours. C'est de là que venaient toute leur colère et toute leur haine. Ils sentaient que ce mal ne guérirait jamais. Ils souffriraient du meurtre de Camille jusqu'à leur mort. Et cette idée d'une souffrance sans fin les rendait fous de rage. Ils ne savaient pas sur qui frapper. Alors ils s'en prenaient à eux-mêmes. Ils se détestaient.

Ils ne voulaient pas dire à voix haute que leur mariage était la punition forcée du meurtre. Une voix en eux leur criait la vérité et leur montrait toute l'histoire de leur vie. Mais ils refusaient de l'entendre. Et pourtant, dans les crises de colère qui les secouaient, chacun voyait clair au fond de sa colère. Ils devinaient la fureur de leur égoïsme. C'était lui qui les avait poussés au meurtre pour satisfaire leurs désirs. Et le meurtre ne leur avait donné qu'une vie triste et insupportable.

Ils se souvenaient du passé. Ils savaient que seul leur espoir déçu de plaisir et de bonheur tranquille les amenait aux remords. S'ils avaient pu s'embrasser en paix et vivre dans la joie, ils n'auraient pas pleuré Camille. Ils auraient profité de leur crime et seraient devenus gras grâce à lui. Mais leur corps s'était révolté. Il avait refusé le mariage. Et ils se demandaient avec terreur où la peur et le dégoût allaient les mener. Ils ne voyaient devant eux qu'un avenir effroyable de douleur, qu'une fin sinistre et violente.

Ils étaient comme deux ennemis qu'on aurait attachés ensemble. Ils faisaient des efforts inutiles pour échapper à ce lien forcé. Ils tendaient leurs muscles et leurs nerfs, ils se raidissaient, sans réussir à se libérer. Puis ils comprenaient qu'ils n'échapperaient jamais l'un à l'autre. Les cordes leur coupaient la chair et les irritaient. Le contact de l'autre les dégoûtait. Leur malaise grandissait à chaque heure. Ils oubliaient que c'étaient eux-mêmes qui s'étaient liés l'un à l'autre. Ils ne pouvaient plus supporter leurs liens un instant de plus. Alors ils se jetaient des reproches sanglants. Ils essayaient de souffrir moins. Ils voulaient soigner les blessures qu'ils se faisaient, en s'insultant, en s'étourdissant de leurs cris et de leurs accusations.

Chaque soir, une dispute éclatait. On aurait dit que les meurtriers cherchaient des occasions de se mettre en rage, pour détendre leurs nerfs trop tendus. Ils s'observaient, se tâtaient du regard. Ils fouillaient leurs blessures et trouvaient le point le plus douloureux de chacune. Ils prenaient un plaisir amer à se faire crier de douleur. Ils vivaient ainsi dans une irritation continuelle, fatigués d'eux-mêmes. Ils ne pouvaient plus supporter un mot, un geste, un regard sans souffrir et sans perdre la tête. Tout leur être était prêt pour la violence. La plus petite impatience, la plus petite contrariété grandissait étrangement dans leur corps malade. Elle devenait tout à coup pleine de brutalité. Un rien déclenchait un orage qui durait jusqu'au lendemain. Un plat trop chaud, une fenêtre ouverte, une petite contradiction, une simple remarque suffisaient. Cela les poussait à de vraies crises de folie.

Et toujours, à un moment de la dispute, ils se jetaient le noyé à la figure. De mot en mot, ils en arrivaient à se reprocher la noyade de Saint-Ouen. Alors ils voyaient rouge et devenaient enragés. C'étaient des scènes atroces : on étouffait, on se battait, on poussait des cris ignobles, on se faisait des brutalités honteuses. D'habitude, Thérèse et Laurent se disputaient ainsi après le repas. Ils s'enfermaient dans la salle à manger pour qu'on n'entende pas le bruit de leur désespoir. Là, ils pouvaient se dévorer à leur aise, au fond de cette pièce humide, de cette sorte de cave que la lampe éclairait d'une lumière jaune. Au milieu du silence et de l'air tranquille, leurs voix devenaient sèches et déchirantes. Et ils ne s'arrêtaient que lorsqu'ils étaient brisés de fatigue. Alors seulement, ils pouvaient aller dormir quelques heures. Leurs disputes devinrent comme un besoin pour eux. C'était un moyen de trouver le sommeil, en assommant leurs nerfs.

Mme Raquin les écoutait. Elle était toujours là, dans son fauteuil, les mains posées sur les genoux, la tête droite, le visage muet. Elle entendait tout, et son corps mort ne frissonnait pas. Ses yeux restaient fixés sur les meurtriers, durs et perçants. Elle devait souffrir comme une martyre. Elle apprit ainsi, détail par détail, tout ce qui s'était passé avant et après le meurtre de Camille. Elle descendit peu à peu dans les saletés et les crimes de ceux qu'elle avait appelés ses chers enfants.

Les disputes des deux mariés lui firent connaître les plus petits faits. Elles montrèrent à son esprit terrifié, un par un, tous les moments de l'horrible histoire. Plus elle avançait dans cette boue sanglante, plus elle demandait grâce. Elle croyait toucher le fond de la honte, et il lui fallait descendre encore. Chaque soir, elle apprenait un nouveau détail. L'affreuse histoire s'allongeait toujours devant elle. Il lui semblait qu'elle était perdue dans un rêve d'horreur qui n'aurait pas de fin. Le premier aveu avait été brutal et écrasant. Mais elle souffrait encore plus de ces coups répétés. C'étaient de petits faits que les deux mariés laissaient échapper dans leur colère. Ils éclairaient le crime de lueurs sinistres. Une fois par jour, cette mère entendait le récit du meurtre de son fils. Et chaque jour, ce récit devenait plus épouvantable, plus détaillé. On le lui criait aux oreilles avec plus de cruauté et de violence.

Parfois, Thérèse avait des remords devant ce visage très pâle, où de grosses larmes coulaient en silence. Elle montrait sa tante à Laurent. Du regard, elle le suppliait de se taire.

« Eh ! laisse donc ! criait-il avec brutalité. Tu sais bien qu'elle ne peut pas nous dénoncer… Est-ce que je suis plus heureux qu'elle, moi ?… Nous avons son argent, je n'ai pas besoin de me gêner. »

Et la dispute continuait, dure et bruyante, et tuait Camille une nouvelle fois. Parfois, ils avaient une pensée de pitié. Ils pourraient enfermer la vieille femme dans sa chambre pendant leurs disputes. Ainsi, elle n'entendrait pas le récit du crime. Mais ni Thérèse ni Laurent n'osaient le faire. Ils avaient peur de s'assommer l'un l'autre, s'ils n'avaient plus entre eux ce corps à moitié vivant. Leur pitié cédait devant leur lâcheté. Ils faisaient subir à Mme Raquin des souffrances qu'on ne peut pas dire. Car ils avaient besoin d'elle pour se protéger contre leurs visions.

Toutes leurs disputes se ressemblaient. Elles les menaient toujours aux mêmes accusations. Dès qu'on disait le nom de Camille, dès que l'un accusait l'autre d'avoir tué cet homme, il y avait un choc effrayant.

Un soir, au dîner, Laurent cherchait une raison pour se mettre en colère. Il trouva que l'eau de la carafe était tiède. Il déclara que l'eau tiède lui donnait mal au cœur et qu'il en voulait de la fraîche.

« Je n'ai pas pu trouver de glace, répondit Thérèse d'un ton sec.

— C'est bien, je ne boirai pas, reprit Laurent.

— Cette eau est excellente.

— Elle est chaude et elle a un goût de boue. On dirait de l'eau de rivière. »

Thérèse répéta :

« De l'eau de rivière… »

Et elle éclata en sanglots. Dans son esprit, une idée venait d'en rappeler une autre.

« Pourquoi pleures-tu ? demanda Laurent, qui devinait la réponse et qui pâlissait.

— Je pleure, sanglota la jeune femme, je pleure parce que… tu le sais bien… Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! c'est toi qui l'as tué.

— Tu mens ! cria l'assassin avec violence. Avoue que tu mens… Si je l'ai jeté dans la Seine, c'est parce que tu m'as poussé à ce meurtre.

— Moi ! moi !

— Oui, toi !… Ne fais pas celle qui ne sait rien. Ne m'oblige pas à te faire avouer la vérité de force. J'ai besoin que tu avoues ton crime, que tu acceptes ta part dans le meurtre. Ça me calme et ça me soulage.

— Mais ce n'est pas moi qui ai noyé Camille.

— Si, mille fois si, c'est toi !… Oh ! tu fais semblant d'être étonnée et d'avoir oublié. Attends, je vais te rafraîchir la mémoire. »

Il se leva de table et se pencha vers la jeune femme. Le visage en feu, il lui cria en pleine figure :

« Tu étais au bord de l'eau, tu te souviens, et je t'ai dit tout bas : « Je vais le jeter à la rivière. » Alors tu as accepté, tu es entrée dans la barque… Tu vois bien que tu l'as assassiné avec moi.

— Ce n'est pas vrai… J'étais folle, je ne sais plus ce que j'ai fait, mais je n'ai jamais voulu le tuer. Toi seul as commis le crime. »

Ces refus torturaient Laurent. Comme il le disait, l'idée d'avoir une complice le soulageait. S'il l'avait osé, il aurait essayé de se prouver à lui-même que toute l'horreur du meurtre retombait sur Thérèse. Il avait envie de battre la jeune femme pour lui faire avouer qu'elle était la plus coupable.

Il se mit à marcher de long en large. Il criait, il délirait. Les yeux fixes de Mme Raquin le suivaient.

« Ah ! la misérable ! la misérable ! bégayait-il d'une voix étranglée. Elle veut me rendre fou… Eh ! tu n'es pas montée un soir dans ma chambre comme une prostituée ? Tu ne m'as pas rendu ivre de tes caresses, pour que je te débarrasse de ton mari ? Il te déplaisait, il sentait l'enfant malade, tu me le disais quand je venais te voir ici… Il y a trois ans, est-ce que je pensais à tout ça, moi ? Est-ce que j'étais un bandit ? Je vivais tranquille, en honnête homme, je ne faisais de mal à personne. Je n'aurais pas écrasé une mouche.

— C'est toi qui as tué Camille », répéta Thérèse. Elle s'obstinait avec désespoir, et cela faisait perdre la tête à Laurent.

« Non, c'est toi, je te dis que c'est toi, reprit-il avec un éclat terrible… Vois-tu, ne me mets pas en rage, ça pourrait mal finir… Comment, malheureuse, tu ne te rappelles rien ! Tu t'es donnée à moi comme une fille, là, dans la chambre de ton mari. Tu m'y as fait connaître tes plaisirs, qui m'ont rendu fou. Avoue que tu avais calculé tout ça. Avoue que tu détestais Camille et que tu voulais le tuer depuis longtemps. Tu m'as sans doute pris pour amant pour me jeter contre lui et le briser.

— Ce n'est pas vrai… C'est monstrueux, ce que tu dis là… Tu n'as pas le droit de me reprocher ma faiblesse. Je peux dire, comme toi, qu'avant de te connaître, j'étais une honnête femme qui n'avait jamais fait de mal à personne. Si je t'ai rendu fou, tu m'as rendue encore plus folle. Ne nous disputons pas, tu entends, Laurent… J'aurais trop de choses à te reprocher.

— Qu'est-ce que tu aurais donc à me reprocher ?

— Non, rien… Tu ne m'as pas sauvée de moi-même. Tu as profité de mes faiblesses. Tu as pris plaisir à rendre ma vie triste… Je te pardonne tout ça… Mais, par pitié, ne m'accuse pas d'avoir tué Camille. Garde ton crime pour toi. N'essaie pas de me faire encore plus peur. »

Laurent leva la main pour frapper Thérèse au visage.

« Bats-moi, j'aime mieux ça, ajouta-t-elle. Je souffrirai moins. »

Et elle tendit le visage. Il se retint. Il prit une chaise et s'assit à côté de la jeune femme.

« Écoute, lui dit-il d'une voix qu'il essayait de rendre calme. C'est lâche de refuser ta part du crime. Tu sais parfaitement que nous l'avons commis ensemble. Tu sais que tu es aussi coupable que moi. Pourquoi veux-tu rendre mon poids plus lourd en te disant innocente ? Si tu étais innocente, tu n'aurais pas accepté de m'épouser. Souviens-toi des deux années qui ont suivi le meurtre. Tu veux faire l'essai ? Je vais aller tout dire au procureur impérial, et tu verras si nous ne serons pas condamnés tous les deux. »

Ils frissonnèrent. Thérèse reprit :

« Les hommes me condamneraient peut-être. Mais Camille sait bien que c'est toi qui as tout fait… Il ne me tourmente pas la nuit comme il te tourmente.

— Camille me laisse en paix, dit Laurent, pâle et tremblant. C'est toi qui le vois passer dans tes cauchemars. Je t'ai entendue crier.

— Ne dis pas ça, s'écria la jeune femme avec colère. Je n'ai pas crié. Je ne veux pas que le spectre vienne. Oh ! je comprends, tu essaies de l'éloigner de toi… Je suis innocente ! »

Ils se regardèrent, terrifiés, brisés de fatigue. Ils avaient peur d'avoir appelé le cadavre du noyé. Leurs disputes finissaient toujours ainsi. Ils juraient qu'ils étaient innocents. Ils essayaient de se tromper eux-mêmes pour faire fuir les mauvais rêves. Ils faisaient sans cesse des efforts pour rejeter le crime, chacun à son tour, sur l'autre. Ils se défendaient comme devant un tribunal. Chacun accusait l'autre des fautes les plus graves.

Le plus étrange, c'est qu'ils ne croyaient pas à leurs propres serments. Tous les deux se rappelaient parfaitement chaque détail du meurtre. Leurs lèvres disaient non, mais ils lisaient des aveux dans leurs yeux. C'étaient des mensonges d'enfants, des affirmations ridicules. C'était une dispute de mots entre deux misérables. Ils mentaient pour mentir, sans pouvoir se cacher qu'ils mentaient. Chacun à son tour jouait le rôle de l'accusateur. Ce procès qu'ils se faisaient ne menait jamais à rien. Et pourtant, ils le recommençaient chaque soir avec une obstination cruelle. Ils savaient qu'ils ne prouveraient rien. Ils savaient qu'ils ne pourraient pas effacer le passé. Mais ils essayaient toujours. Ils revenaient toujours à l'attaque, poussés par la douleur et la peur, vaincus d'avance par la réalité écrasante. Le seul vrai profit de leurs disputes, c'était une tempête de mots et de cris. Ce vacarme les étourdissait un moment.

Et tant que durait leur colère, tant qu'ils s'accusaient, la vieille femme ne les quittait pas des yeux. Une joie brûlante brillait dans ses yeux quand Laurent levait sa large main sur la tête de Thérèse.

### Glossaire

- **le remords**: douleur de penser qu'on a fait le mal.
- **la carafe**: bouteille de verre pour servir l'eau à table.
- **le complice**: personne qui aide quelqu'un à faire un crime.
- **le procureur impérial**: magistrat qui accusait les criminels devant le tribunal, à cette époque.
- **le tribunal**: lieu où des juges décident si quelqu'un est coupable.
- **le serment**: promesse solennelle de dire la vérité.
- **le martyr, la martyre**: personne qui souffre de grandes douleurs.
- **dénoncer**: dire à la police qui est coupable.

## XXIX

Une nouvelle étape commença. Thérèse était à bout à cause de la peur. Elle ne savait plus où trouver une pensée pour se consoler. Alors elle se mit à pleurer le noyé à voix haute, devant Laurent.

Tout à coup, elle s'effondra. Ses nerfs trop tendus se cassèrent. Sa nature sèche et violente devint molle. Déjà, pendant les premiers jours du mariage, elle avait eu des moments de tendresse et de larmes. Ces moments revinrent, comme une réaction nécessaire et forcée. Pendant plusieurs mois, la jeune femme avait lutté de toute la force de ses nerfs contre le spectre de Camille. Elle avait vécu dans une colère sourde. Elle s'était révoltée contre ses souffrances. Elle avait essayé de les guérir par sa seule volonté. Et tout à coup, elle sentit une si grande fatigue qu'elle plia et fut vaincue.

Alors elle redevint une femme, et même une petite fille. Elle ne se sentait plus la force de rester raide, de se tenir debout avec fièvre en face de ses terreurs. Elle se jeta dans la pitié, dans les larmes et les regrets. Elle espérait y trouver un peu de soulagement. Elle essaya de profiter des faiblesses de son corps et de son esprit. Le noyé n'avait pas cédé devant sa colère. Peut-être céderait-il devant ses larmes. Elle eut donc des remords par calcul. Elle se disait que c'était sans doute le meilleur moyen de calmer et de satisfaire Camille.

Certaines femmes très pieuses pensent tromper Dieu et lui arracher un pardon. Elles prient seulement avec les lèvres et prennent un air humble de pénitence. Thérèse fit comme elles. Elle se fit humble, elle frappa sa poitrine, elle trouva des mots de repentir. Mais au fond de son cœur, il n'y avait rien d'autre que de la peur et de la lâcheté. D'ailleurs, elle sentait une sorte de plaisir physique à se laisser aller. Elle aimait se sentir molle et brisée, s'offrir à la douleur sans résister.

Elle écrasa Mme Raquin de son désespoir plein de larmes. Elle se servait de la vieille femme chaque jour. Mme Raquin était pour elle comme un prie-Dieu, comme un meuble devant lequel elle pouvait avouer ses fautes sans peur et en demander le pardon. Dès qu'elle avait besoin de pleurer, de se distraire en sanglotant, elle se mettait à genoux devant la malade. Et là, elle criait, elle étouffait. Elle jouait toute seule une scène de remords. Cette scène la soulageait en l'affaiblissant.

« Je suis une misérable, bégayait-elle, je ne mérite pas de pardon. Je vous ai trompée, j'ai poussé votre fils à la mort. Jamais vous ne me pardonnerez !… Et pourtant, si vous pouviez voir en moi les remords qui me déchirent, si vous saviez combien je souffre, vous auriez peut-être pitié… Non, pas de pitié pour moi. Je voudrais mourir comme ça, à vos pieds, écrasée par la honte et la douleur. »

Elle parlait ainsi pendant des heures entières. Elle passait du désespoir à l'espoir. Elle se condamnait, puis elle se pardonnait. Elle prenait une voix de petite fille malade, tantôt courte, tantôt plaintive. Elle se couchait à plat sur le carrelage, puis elle se redressait. Elle suivait toutes les idées d'humilité et de fierté, de repentir et de révolte qui lui passaient par la tête. Parfois même, elle oubliait qu'elle était à genoux devant Mme Raquin. Elle continuait à parler toute seule, comme en rêve. Quand elle s'était bien étourdie de ses propres paroles, elle se relevait. Elle chancelait, l'esprit vide. Elle descendait à la boutique, calmée. Elle n'avait plus peur d'éclater en sanglots nerveux devant ses clientes. Quand un nouveau besoin de remords la prenait, elle se dépêchait de remonter et de se mettre encore à genoux aux pieds de la vieille femme. Et la scène recommençait dix fois par jour.

Thérèse ne pensait jamais que ses larmes et ce grand spectacle de repentir devaient faire souffrir terriblement sa tante. En vérité, si l'on avait cherché une torture pour Mme Raquin, on n'en aurait sûrement pas trouvé de plus effroyable que cette comédie du remords jouée par sa nièce. La vieille femme devinait l'égoïsme caché sous ces cris de douleur. Elle souffrait horriblement de ces longs discours. Elle devait les subir à chaque instant, et ils lui remettaient toujours sous les yeux le meurtre de Camille. Elle ne pouvait pas pardonner. Elle s'enfermait dans une pensée de vengeance sans pitié. Ne pas pouvoir agir rendait cette pensée encore plus aiguë. Et toute la journée, elle devait entendre des demandes de pardon, des prières humbles et lâches.

Elle aurait voulu répondre. Certaines phrases de sa nièce faisaient monter à sa gorge des refus écrasants. Mais elle devait rester muette. Elle laissait Thérèse plaider sa cause, sans jamais pouvoir l'interrompre. Elle ne pouvait ni crier ni se boucher les oreilles. Cela la remplissait d'une souffrance qu'on ne peut pas dire. Et une à une, les paroles de la jeune femme entraient dans son esprit, lentes et plaintives, comme une chanson qui énerve. Un instant, elle crut que les meurtriers lui faisaient subir ce supplice exprès, par une cruauté de démon. Elle n'avait qu'un seul moyen de se défendre : fermer les yeux dès que sa nièce se mettait à genoux devant elle. Elle l'entendait, mais au moins elle ne la voyait pas.

Thérèse finit par oser embrasser sa tante. Un jour, pendant une crise de repentir, elle fit semblant de voir dans les yeux de la vieille femme une pensée de pitié. Elle se traîna sur les genoux, elle se souleva et cria d'une voix folle : « Vous me pardonnez ! vous me pardonnez ! » Puis elle embrassa le front et les joues de la pauvre vieille, qui ne pouvait pas reculer la tête. La peau froide sur laquelle Thérèse posa les lèvres lui donna un violent dégoût. Elle pensa que ce dégoût serait, comme les larmes et les remords, un excellent moyen de calmer ses nerfs. Elle continua donc à embrasser la malade tous les jours, pour se punir et pour se soulager.

« Oh ! que vous êtes bonne ! s'écriait-elle parfois. Je vois bien que mes larmes vous ont touchée… Vos yeux sont pleins de pitié… Je suis sauvée… »

Et elle la couvrait de caresses. Elle posait sa tête sur ses genoux, lui embrassait les mains, lui souriait d'un air heureux. Elle la soignait avec tous les signes d'une affection passionnée. Au bout de quelque temps, elle crut à sa propre comédie. Elle s'imagina qu'elle avait obtenu le pardon de Mme Raquin. Et elle ne lui parla plus que du bonheur qu'elle sentait d'être pardonnée.

C'en était trop pour la vieille femme. Elle faillit en mourir. Sous les baisers de sa nièce, elle sentait le même dégoût amer, la même rage que matin et soir, quand Laurent la prenait dans ses bras pour la lever ou la coucher. Elle devait subir les caresses ignobles de la misérable qui avait trahi et tué son fils. Elle ne pouvait même pas essuyer avec la main les baisers que cette femme laissait sur ses joues. Pendant de longues heures, elle sentait ces baisers qui la brûlaient. Elle était ainsi devenue la poupée des meurtriers de Camille. Ils l'habillaient, ils la tournaient à droite et à gauche. Ils se servaient d'elle selon leurs besoins et leurs caprices. Elle restait sans vie entre leurs mains, comme une poupée remplie de son. Et pourtant, son ventre vivait. Il se révoltait et se déchirait au moindre contact de Thérèse ou de Laurent.

Ce qui la rendait folle de colère, c'était surtout l'atroce moquerie de la jeune femme. Thérèse disait lire de la pitié dans ses yeux, alors que ses yeux auraient voulu tuer la criminelle sur place. Souvent, Mme Raquin fit des efforts immenses pour pousser un cri de protestation. Elle mit toute sa haine dans ses yeux. Mais Thérèse trouvait son profit à se répéter vingt fois par jour qu'elle était pardonnée. Elle redoubla de caresses. Elle ne voulait rien deviner. La vieille femme dut accepter des remerciements et des tendresses que son cœur refusait. Dès lors, elle vécut pleine d'une colère amère et impuissante. En face d'elle, sa nièce, toute douce, cherchait des tendresses adorables pour la remercier de ce qu'elle appelait sa bonté divine.

Quand Laurent était là et que sa femme se mettait à genoux devant Mme Raquin, il la relevait brutalement.

« Pas de comédie, lui disait-il. Est-ce que je pleure, moi ? Est-ce que je me jette à genoux ?… Tu fais tout ça pour me troubler. »

Les remords de Thérèse l'agitaient étrangement. Il souffrait davantage depuis que sa complice se traînait autour de lui, les yeux rouges de larmes, les lèvres suppliantes. Voir ce regret vivant rendait ses peurs plus fortes et augmentait son malaise. C'était comme un reproche éternel qui marchait dans la maison. Et puis il avait peur qu'un jour le repentir pousse sa femme à tout révéler. Il aurait préféré qu'elle reste raide et menaçante, qu'elle se défende durement contre ses accusations. Mais elle avait changé de tactique. Maintenant, elle reconnaissait volontiers sa part dans le crime. Elle s'accusait elle-même. Elle se faisait molle et craintive. Et ensuite, elle suppliait d'être sauvée, avec une humilité ardente. Cette attitude irritait Laurent. Chaque soir, leurs disputes étaient plus écrasantes et plus sinistres.

« Écoute, disait Thérèse à son mari, nous sommes de grands coupables. Il faut nous repentir, si nous voulons trouver un peu de calme… Regarde, depuis que je pleure, je suis plus tranquille. Fais comme moi. Disons ensemble que nous sommes punis avec justice pour avoir commis un crime horrible.

— Bah ! répondait brusquement Laurent, dis ce que tu voudras. Je sais que tu es diablement habile et hypocrite. Pleure, si ça peut te distraire. Mais je t'en prie, ne me casse pas la tête avec tes larmes.

— Ah ! tu es mauvais, tu refuses le remords. Et pourtant tu es lâche : tu as pris Camille par traîtrise.

— Tu veux dire que je suis le seul coupable ?

— Non, je ne dis pas ça. Je suis coupable, plus coupable que toi. J'aurais dû sauver mon mari de tes mains. Oh ! je connais toute l'horreur de ma faute. Mais j'essaie de me la faire pardonner, et j'y arriverai, Laurent. Toi, au contraire, tu continueras à mener une vie triste… Tu n'as même pas le cœur d'épargner à ma pauvre tante la vue de tes colères ignobles. Tu ne lui as jamais dit un mot de regret. »

Et elle embrassait Mme Raquin, qui fermait les yeux. Elle tournait autour d'elle. Elle remontait l'oreiller qui soutenait sa tête. Elle lui faisait mille gentillesses. Laurent était hors de lui.

« Eh ! laisse-la, criait-il. Tu ne vois pas qu'elle déteste te voir et qu'elle déteste tes soins ? Si elle pouvait lever la main, elle te donnerait une gifle. »

Les paroles lentes et plaintives de sa femme, son air résigné le mettaient peu à peu dans des colères aveugles. Il voyait bien quelle était sa tactique. Elle ne voulait plus être de son côté. Elle voulait se mettre à part, au fond de ses regrets, pour échapper aux bras du noyé. Parfois, il se disait qu'elle avait peut-être choisi le bon chemin. Les larmes la guériraient peut-être de ses terreurs. Et il tremblait à l'idée d'être seul à souffrir, seul à avoir peur. Il aurait voulu se repentir, lui aussi, ou au moins jouer la comédie du remords, pour essayer. Mais il ne trouvait pas les sanglots et les mots nécessaires. Alors il se rejetait dans la violence. Il secouait Thérèse pour l'irriter et la ramener avec lui dans la folie furieuse. La jeune femme s'appliquait à rester sans réaction. Elle répondait à ses cris de colère par une soumission pleine de larmes. Plus il était dur, plus elle se faisait humble et repentante. Laurent arrivait ainsi jusqu'à la rage. Et pour rendre sa colère encore plus grande, Thérèse finissait toujours par faire l'éloge de Camille. Elle montrait toutes les qualités de sa victime.

« Il était bon, disait-elle. Il a fallu que nous soyons bien cruels pour attaquer ce cœur excellent, qui n'avait jamais eu une mauvaise pensée.

— Il était bon, oui, je sais, ricanait Laurent. Tu veux dire qu'il était bête, n'est-ce pas ?… Tu as donc oublié ? Tu disais que la moindre de ses paroles t'irritait. Tu disais qu'il ne pouvait pas ouvrir la bouche sans dire une bêtise.

— Ne te moque pas… Il ne te manque plus que d'insulter l'homme que tu as assassiné… Tu ne connais rien au cœur des femmes, Laurent. Camille m'aimait et je l'aimais.

— Tu l'aimais, ah ! vraiment, voilà qui est bien trouvé… C'est sans doute parce que tu aimais ton mari que tu m'as pris pour amant… Je me souviens d'un jour où tu te traînais sur ma poitrine. Tu me disais que Camille te dégoûtait, quand tes doigts entraient dans sa chair comme dans de l'argile… Oh ! je sais pourquoi tu m'as aimé, moi. Il te fallait des bras bien plus forts que ceux de ce pauvre diable.

— Je l'aimais comme une sœur. C'était le fils de ma bienfaitrice. Il avait toute la délicatesse des gens faibles. Il était noble et généreux, serviable et aimant… Et nous l'avons tué, mon Dieu ! mon Dieu ! »

Elle pleurait, elle s'évanouissait presque. Mme Raquin lui lançait des regards perçants. Elle était indignée d'entendre l'éloge de Camille dans une telle bouche. Laurent ne pouvait rien contre ce flot de larmes. Il marchait à pas fiévreux. Il cherchait un dernier moyen pour étouffer les remords de Thérèse. Tout le bien qu'il entendait dire de sa victime finissait par lui donner une angoisse douloureuse. Parfois, il se laissait prendre par la voix déchirante de sa femme. Il croyait vraiment aux qualités de Camille, et ses peurs redoublaient. Mais ce qui le rendait fou, ce qui le poussait à la violence, c'était autre chose. La veuve du noyé comparait toujours son premier et son second mari. Et c'était toujours le premier qui gagnait.

« Eh bien ! oui, criait-elle, il était meilleur que toi. Je préférerais qu'il soit encore vivant et que toi, tu sois à sa place, couché dans la terre. »

D'abord, Laurent haussait les épaules.

« Tu as beau dire, continuait-elle en s'animant, je ne l'ai peut-être pas aimé quand il était vivant. Mais maintenant je me souviens, et je l'aime… Je l'aime et je te déteste, vois-tu. Toi, tu es un assassin…

— Tu vas te taire ! hurlait Laurent.

— Et lui, c'est une victime, un honnête homme qu'un bandit a tué. Oh ! tu ne me fais pas peur… Tu sais bien que tu es un misérable, un homme brutal, sans cœur, sans âme. Comment veux-tu que je t'aime, maintenant que tu es couvert du sang de Camille ?… Camille avait toutes les tendresses pour moi. Et je te tuerais, tu entends ? si ça pouvait rendre la vie à Camille et me rendre son amour.

— Tu vas te taire, misérable ?

— Pourquoi est-ce que je me tairais ? Je dis la vérité. J'achèterais le pardon avec ton sang. Ah ! que je pleure et que je souffre ! C'est ma faute si ce bandit a assassiné mon mari… Il faudra que j'aille une nuit embrasser la terre où il repose. Ce sont mes derniers plaisirs. »

Laurent était comme ivre. Les images atroces que Thérèse étalait devant ses yeux le rendaient furieux. Il se jetait sur elle, la renversait par terre et la tenait sous son genou, le poing levé.

« C'est ça, criait-elle, frappe-moi, tue-moi… Jamais Camille n'a levé la main sur moi. Mais toi, tu es un monstre ! »

Et Laurent, fouetté par ces paroles, la secouait avec rage. Il la battait, il couvrait son corps de bleus à coups de poing. Deux fois, il faillit l'étrangler. Thérèse devenait molle sous les coups. Elle sentait un plaisir amer à être frappée. Elle se laissait faire, elle s'offrait. Elle provoquait son mari pour qu'il la frappe encore plus. C'était encore un remède contre les souffrances de sa vie. Elle dormait mieux la nuit quand elle avait été bien battue le soir. Mme Raquin sentait un plaisir brûlant quand Laurent traînait ainsi sa nièce sur le carrelage et lui donnait des coups de pied dans tout le corps.

La vie de l'assassin était effroyable depuis le jour où Thérèse avait eu cette idée diabolique : avoir des remords et pleurer Camille à voix haute. À partir de ce moment, le misérable vécut sans cesse avec sa victime. À chaque heure, il devait entendre sa femme parler de son premier mari, le louer, le regretter. Le moindre petit fait devenait une occasion. Camille faisait ceci, Camille faisait cela. Camille avait telle qualité, Camille aimait de telle façon. Toujours Camille, toujours des phrases tristes qui pleuraient la mort de Camille. Thérèse mettait toute sa méchanceté à rendre plus cruelle cette torture. Elle la faisait subir à Laurent pour se protéger elle-même. Elle entra dans les détails les plus intimes. Elle raconta les mille petites choses de sa jeunesse, avec des soupirs de regret. Elle mêla ainsi le souvenir du noyé à chaque geste de la vie de tous les jours.

Le cadavre, qui hantait déjà la maison, y entra ouvertement. Il s'assit sur les chaises, il se mit à table, il se coucha dans le lit. Il se servit des meubles et des objets qui traînaient. Laurent ne pouvait pas toucher une fourchette, une brosse, n'importe quoi, sans que Thérèse lui fasse sentir que Camille l'avait touché avant lui. Le meurtrier se heurtait sans cesse à l'homme qu'il avait tué. Il finit par avoir une sensation bizarre, qui faillit le rendre fou. On le comparait sans cesse à Camille. Il se servait des objets dont Camille s'était servi. Alors il s'imagina qu'il était Camille, qu'il était devenu sa victime. Son cerveau éclatait. Il se jetait alors sur sa femme pour la faire taire, pour ne plus entendre les paroles qui le poussaient au délire. Toutes leurs disputes finissaient par des coups.

### Glossaire

- **le remords**: douleur de penser qu'on a fait le mal.
- **le repentir**: regret sincère d'avoir fait le mal.
- **le prie-Dieu**: petit meuble sur lequel on se met à genoux pour prier.
- **la pénitence**: punition qu'on s'impose pour obtenir le pardon d'une faute.
- **le supplice**: très grande souffrance, comme une torture.
- **la tactique**: façon calculée d'agir pour obtenir quelque chose.
- **faire l'éloge**: dire beaucoup de bien de quelqu'un.
- **la bienfaitrice**: femme qui a fait beaucoup de bien à quelqu'un.
- **hanter**: revenir sans cesse dans un lieu, comme un fantôme.

## XXX

Un jour vint où Mme Raquin eut une idée pour échapper à ses souffrances : se laisser mourir de faim. Elle n'avait plus de courage. Elle ne pouvait plus supporter la torture d'avoir toujours les meurtriers près d'elle. Elle rêvait de trouver dans la mort un dernier soulagement. Chaque jour, ses angoisses devenaient plus fortes quand Thérèse l'embrassait, quand Laurent la prenait dans ses bras et la portait comme un enfant. Ces caresses et ces bras autour d'elle lui donnaient un dégoût horrible. Elle décida d'y échapper. Elle ne vivait déjà plus assez pour venger son fils. Alors elle préférait être tout à fait morte. Elle ne laisserait aux assassins qu'un cadavre qui ne sentirait rien. Ils en feraient ce qu'ils voudraient.

Pendant deux jours, elle refusa toute nourriture. Elle mettait ses dernières forces à serrer les dents. Elle recrachait ce qu'on réussissait à lui mettre dans la bouche. Thérèse était désespérée. Elle se demandait où elle irait pleurer et se repentir quand sa tante ne serait plus là. Elle lui fit des discours sans fin pour lui prouver qu'elle devait vivre. Elle pleura. Elle se fâcha même, retrouvant ses anciennes colères. Elle ouvrait de force les mâchoires de la vieille femme, comme on ouvre la gueule d'un animal qui résiste. Mme Raquin tenait bon. C'était une lutte odieuse.

Laurent ne prenait aucun parti, il restait indifférent. Il s'étonnait de la rage que Thérèse mettait à empêcher la malade de se tuer. Maintenant, la vieille femme ne leur servait plus à rien. Il souhaitait sa mort. Il ne l'aurait pas tuée. Mais puisqu'elle voulait mourir, il ne voyait pas pourquoi on l'en empêcherait.

« Eh ! laisse-la donc, criait-il à sa femme. On en sera bien débarrassés… Nous serons peut-être plus heureux quand elle ne sera plus là. »

Laurent répéta plusieurs fois cette phrase devant elle. Elle donna à Mme Raquin une émotion étrange. Elle eut peur que l'espoir de Laurent se réalise. Peut-être qu'après sa mort, le couple vivrait des heures calmes et heureuses. Elle se dit qu'elle était lâche de mourir. Elle n'avait pas le droit de partir avant d'avoir vu la fin de cette sinistre histoire. Alors seulement, elle pourrait descendre dans la nuit pour dire à Camille : « Tu es vengé. »

L'idée de se tuer lui devint lourde quand elle pensa tout à coup à une chose. Elle emporterait dans la tombe son ignorance. Là, dans le froid et le silence de la terre, elle dormirait pour toujours. Et elle serait toujours tourmentée, parce qu'elle ne saurait pas si ses bourreaux avaient été punis. Pour bien dormir du sommeil de la mort, il lui fallait s'endormir dans la joie brûlante de la vengeance. Il lui fallait emporter un rêve de haine satisfaite, un rêve qu'elle ferait pendant l'éternité. Elle prit la nourriture que sa nièce lui donnait. Elle accepta de vivre encore.

D'ailleurs, elle voyait bien que la fin ne pouvait pas être loin. Chaque jour, la situation entre les deux mariés devenait plus tendue, plus insupportable. Une explosion allait bientôt arriver et tout casser. Thérèse et Laurent se dressaient à toute heure l'un devant l'autre, de plus en plus menaçants. Ils ne souffraient plus seulement la nuit de vivre ensemble. Ils passaient leurs journées entières dans l'angoisse et dans des crises déchirantes. Tout devenait pour eux peur et souffrance. Ils vivaient dans un enfer. Ils se faisaient du mal. Ils rendaient amer et cruel tout ce qu'ils faisaient et tout ce qu'ils disaient. Chacun voulait pousser l'autre au fond du gouffre qu'ils sentaient sous leurs pieds. Et ils tombaient tous les deux en même temps.

Tous les deux avaient bien pensé à se séparer. Chacun de son côté avait rêvé de fuir. Ils voulaient aller trouver un peu de repos loin de ce passage du Pont-Neuf. Son humidité et sa saleté semblaient faites pour leur vie triste. Mais ils n'osaient pas. Ils ne pouvaient pas se sauver. Ils ne pouvaient pas imaginer de ne plus se déchirer, de ne plus rester là à souffrir et à se faire souffrir. Ils s'obstinaient dans la haine et la cruauté. Une sorte de dégoût et d'attirance les éloignait et les retenait en même temps. C'était comme deux personnes qui se sont disputées. Elles veulent se séparer, mais elles reviennent toujours pour se crier de nouvelles insultes.

Et puis des obstacles concrets empêchaient leur fuite. Ils ne savaient pas quoi faire de la malade, ni quoi dire aux invités du jeudi. S'ils partaient, on se douterait peut-être de quelque chose. Alors ils s'imaginaient qu'on les poursuivait, qu'on leur coupait la tête. Et ils restaient par lâcheté. Ils restaient et se traînaient misérablement dans l'horreur de leur vie.

Le matin et l'après-midi, quand Laurent n'était pas là, Thérèse allait de la salle à manger à la boutique. Elle était inquiète et troublée. Elle ne savait pas comment remplir le vide qui se creusait chaque jour davantage en elle. Elle n'avait rien à faire, quand elle ne pleurait pas aux pieds de Mme Raquin ou quand son mari ne la battait pas et ne l'insultait pas. Dès qu'elle se trouvait seule dans la boutique, une grande fatigue la prenait. Elle regardait d'un air stupide les gens qui traversaient la galerie sale et noire. Elle devenait triste à mourir au fond de cette cave sombre qui sentait le cimetière. Elle finit par demander à Suzanne de venir passer des journées entières avec elle. Elle espérait que cette pauvre créature, douce et pâle, la calmerait.

Suzanne accepta avec joie. Elle l'aimait toujours, d'une sorte d'amitié pleine de respect. Depuis longtemps, elle avait envie de venir travailler avec elle pendant qu'Olivier était à son bureau. Elle apporta sa broderie. Elle prit, derrière le comptoir, la place vide de Mme Raquin.

À partir de ce jour, Thérèse s'occupa un peu moins de sa tante. Elle monta moins souvent pleurer sur ses genoux et embrasser son visage mort. Elle avait une autre occupation. Elle écoutait le lent bavardage de Suzanne, en essayant de s'y intéresser. Suzanne parlait de son ménage, des petites choses banales de sa vie monotone. Cela sortait Thérèse d'elle-même. Parfois, elle se surprenait à s'intéresser à des bêtises. Ensuite, cela la faisait sourire avec amertume.

Peu à peu, elle perdit tous les clients de la boutique. Depuis que sa tante était couchée en haut dans son fauteuil, elle laissait le magasin pourrir. Elle abandonnait les marchandises à la poussière et à l'humidité. Des odeurs de moisi traînaient. Des araignées descendaient du plafond. Le plancher n'était presque jamais balayé. Mais surtout, les clientes fuyaient à cause de l'étrange façon dont Thérèse les recevait parfois. Elle était en haut, battue par Laurent ou secouée par une crise de peur. La sonnette de la porte du magasin sonnait avec impatience. Alors elle devait descendre, sans même prendre le temps de rattacher ses cheveux ou d'essuyer ses larmes. Elle servait brusquement la cliente qui attendait. Souvent même, elle ne prenait pas la peine de la servir. Du haut de l'escalier de bois, elle répondait qu'elle n'avait plus ce qu'on demandait.

Ces manières peu aimables ne retenaient pas les gens. Les petites ouvrières du quartier étaient habituées à la gentillesse un peu trop douce de Mme Raquin. Elles partirent devant la dureté et les regards fous de Thérèse. Quand Thérèse eut pris Suzanne avec elle, toutes les clientes s'en allèrent. Les deux jeunes femmes ne voulaient plus être dérangées dans leurs bavardages. Elles s'arrangèrent pour renvoyer les dernières acheteuses qui venaient encore. Dès lors, la mercerie ne rapporta plus un sou au ménage. Il fallut commencer à prendre sur le capital des quarante et quelques mille francs.

Parfois, Thérèse sortait pendant des après-midi entiers. Personne ne savait où elle allait. Elle avait sans doute pris Suzanne avec elle pour lui tenir compagnie, mais aussi pour garder la boutique pendant ses absences. Le soir, elle rentrait épuisée, les paupières noires de fatigue. Elle retrouvait la petite femme d'Olivier derrière le comptoir, affaissée, avec un sourire vague. Suzanne était exactement dans la même position que cinq heures plus tôt.

Environ cinq mois après son mariage, Thérèse eut une grande frayeur. Elle fut sûre d'être enceinte. L'idée d'avoir un enfant de Laurent lui paraissait monstrueuse, sans qu'elle sache pourquoi. Elle avait vaguement peur de mettre au monde un noyé. Il lui semblait sentir dans son ventre le froid d'un cadavre mou et décomposé. À tout prix, elle voulut se débarrasser de cet enfant qui la glaçait. Elle ne pouvait pas le porter plus longtemps. Elle ne dit rien à son mari. Un jour, elle le provoqua cruellement. Il leva le pied contre elle, et elle lui présenta son ventre. Elle se laissa frapper ainsi à en mourir. Le lendemain, elle faisait une fausse couche.

De son côté, Laurent menait une vie affreuse. Les journées lui semblaient d'une longueur insupportable. Chacune ramenait les mêmes angoisses, le même ennui lourd. Elles l'écrasaient à heures fixes, toujours pareilles, avec une régularité terrible. Il se traînait dans sa vie. Chaque soir, il était terrifié par le souvenir de la journée et par l'attente du lendemain. Il savait que désormais, tous ses jours se ressembleraient. Tous lui apporteraient les mêmes souffrances. Et il voyait les semaines, les mois, les années qui l'attendaient, sombres et sans pitié. Ils venaient l'un après l'autre, tombaient sur lui et l'étouffaient peu à peu. Quand l'avenir est sans espoir, le présent devient ignoblement amer.

Laurent ne se révoltait plus. Il devenait mou. Il se laissait aller au vide qui prenait déjà possession de lui. Ne rien faire le tuait. Dès le matin, il sortait sans savoir où aller. Il était dégoûté à l'idée de faire ce qu'il avait fait la veille. Et pourtant, il était forcé de le refaire. Il allait à son atelier, par habitude, par manie. Cette pièce aux murs gris, d'où l'on ne voyait qu'un carré vide de ciel, le remplissait d'une tristesse lourde. Il se vautrait sur son divan, les bras pendants, la tête lourde. D'ailleurs, il n'osait plus toucher un pinceau. Il avait fait de nouveaux essais. Et toujours, le visage de Camille s'était mis à ricaner sur la toile. Pour ne pas devenir fou, il finit par jeter sa boîte de couleurs dans un coin. Il s'obligea à ne plus rien faire du tout. Cette paresse forcée était incroyablement lourde pour lui.

L'après-midi, il se demandait avec angoisse ce qu'il allait faire. Il restait une demi-heure sur le trottoir de la rue Mazarine. Il réfléchissait, il hésitait entre les distractions possibles. Il refusait l'idée de remonter à son atelier. Il décidait toujours de descendre la rue Guénégaud, puis de marcher le long des quais. Et jusqu'au soir, il allait devant lui, l'esprit vide. Il frissonnait tout à coup quand il regardait la Seine. Dans son atelier ou dans les rues, sa fatigue était la même. Le lendemain, il recommençait. Il passait la matinée sur son divan. L'après-midi, il se traînait le long des quais. Cela durait depuis des mois, et cela pouvait durer des années.

Parfois, Laurent pensait qu'il avait tué Camille pour ne plus rien faire ensuite. Et il était tout étonné de tant souffrir, maintenant qu'il ne faisait rien. Il aurait voulu se forcer à être heureux. Il se prouvait qu'il avait tort de souffrir. Il venait d'atteindre le bonheur suprême, qui est de se croiser les bras. Il était un imbécile de ne pas en profiter en paix. Mais ses raisonnements tombaient devant les faits. Il devait s'avouer, au fond de lui, que ne rien faire rendait ses angoisses plus cruelles. Il avait toutes les heures de sa vie pour penser à son désespoir. Il pouvait en creuser sans fin l'amertume, qui ne guérirait jamais. La paresse, cette vie de brute qu'il avait rêvée, était sa punition. Parfois, il souhaitait très fort un travail qui le sortirait de ses pensées. Puis il se laissait aller. Il retombait sous le poids d'un destin sourd, qui lui liait les membres pour mieux l'écraser.

En vérité, il ne trouvait un peu de soulagement que lorsqu'il battait Thérèse, le soir. Cela le sortait de sa douleur engourdie.

Sa souffrance la plus forte, souffrance du corps et de l'esprit, venait de la morsure que Camille lui avait faite au cou. Parfois, il s'imaginait que cette cicatrice lui couvrait tout le corps. S'il lui arrivait d'oublier le passé, il croyait sentir une piqûre brûlante. Elle rappelait le meurtre à sa chair et à son esprit. Il ne pouvait pas se mettre devant un miroir sans voir se produire la chose étrange qu'il avait si souvent remarquée. Elle lui faisait toujours peur. Sous l'émotion, le sang montait à son cou. Il rendait la blessure rouge sombre, et elle se mettait à lui ronger la peau. Cette blessure semblait vivre sur lui. Elle se réveillait, rougissait et le mordait au moindre trouble. Elle l'effrayait et le torturait. Il finissait par croire que les dents du noyé avaient enfoncé là une bête qui le dévorait. La partie de son cou où était la cicatrice ne lui semblait plus faire partie de son corps. C'était comme une chair étrangère qu'on aurait collée à cet endroit, une chair empoisonnée qui faisait pourrir ses propres muscles. Il portait ainsi partout avec lui le souvenir vivant et dévorant de son crime.

Quand il la battait, Thérèse essayait de le griffer à cet endroit. Parfois, elle y enfonçait ses ongles et le faisait hurler de douleur. D'habitude, dès qu'elle voyait la morsure, elle faisait semblant de sangloter, pour la rendre encore plus insupportable à Laurent. Pour se venger de ses brutalités, elle n'avait qu'un moyen : le torturer avec cette morsure.

Bien des fois, en se rasant, il avait eu envie de s'entailler le cou pour faire disparaître les marques des dents du noyé. Devant le miroir, il levait le menton. Il voyait la tache rouge sous la mousse blanche du savon. Alors une rage soudaine le prenait. Il approchait vite le rasoir, prêt à couper en pleine chair. Mais le froid du rasoir sur sa peau le ramenait toujours à lui. Il se sentait mal. Il devait s'asseoir et attendre que sa lâcheté soit rassurée. Ensuite seulement, il pouvait finir de se raser.

Le soir, il ne sortait de son engourdissement que pour entrer dans des colères aveugles et enfantines. Quand il était fatigué de se disputer avec Thérèse et de la battre, il donnait des coups de pied dans les murs, comme les enfants. Il cherchait quelque chose à casser. Cela le soulageait. Il avait une haine particulière pour le chat tigré François. Dès que Laurent arrivait, le chat allait se réfugier sur les genoux de la malade. Si Laurent ne l'avait pas encore tué, c'est qu'en vérité, il n'osait pas le prendre.

Le chat le regardait avec de gros yeux ronds, d'une fixité diabolique. C'étaient ces yeux, toujours ouverts sur lui, qui rendaient le jeune homme fou de colère. Il se demandait ce que lui voulaient ces yeux qui ne le quittaient jamais. Il finissait par avoir de vraies terreurs. Il s'imaginait des choses absurdes. À table, à n'importe quel moment, pendant une dispute ou un long silence, il tournait la tête. Tout à coup, il voyait François qui le regardait d'un air lourd et sans pitié. Alors il pâlissait, il perdait la tête. Il était sur le point de crier au chat : « Hé ! parle donc, dis-moi au moins ce que tu me veux. » Quand il pouvait lui écraser une patte ou la queue, il le faisait avec une joie mêlée de peur. Et alors, le miaulement de la pauvre bête le remplissait d'une vague terreur. C'était comme s'il entendait le cri de douleur d'une personne.

Laurent, vraiment, avait peur de François. Surtout depuis que le chat vivait sur les genoux de la malade. C'était pour lui comme une forteresse imprenable. De là, il pouvait fixer ses yeux verts sur son ennemi sans risque. Le meurtrier de Camille voyait une vague ressemblance entre cette bête irritée et la vieille femme paralysée. Il se disait que le chat, comme Mme Raquin, connaissait le crime. Et il le dénoncerait, si un jour il parlait.

Un soir enfin, François regarda Laurent si fixement que celui-ci, au comble de la colère, décida d'en finir. Il ouvrit grand la fenêtre de la salle à manger. Puis il vint prendre le chat par la peau du cou. Mme Raquin comprit. Deux grosses larmes coulèrent sur ses joues. Le chat se mit à gronder, à se raidir. Il essayait de se retourner pour mordre la main de Laurent. Mais Laurent tint bon. Il le fit tourner deux ou trois fois. Puis il le lança de toute la force de son bras contre la muraille noire d'en face. François s'écrasa contre le mur. Il se cassa le dos et retomba sur le toit de verre du passage. Pendant toute la nuit, la pauvre bête se traîna le long de la gouttière, le dos brisé, en poussant des miaulements rauques. Cette nuit-là, Mme Raquin pleura François presque autant qu'elle avait pleuré Camille. Thérèse eut une atroce crise de nerfs. Dans l'ombre, sous les fenêtres, les plaintes du chat étaient sinistres.

Bientôt, Laurent eut de nouvelles inquiétudes. Il remarqua certains changements dans l'attitude de sa femme, et cela lui fit peur.

Thérèse devint sombre et silencieuse. Elle ne fit plus à Mme Raquin de grandes scènes de repentir. Elle ne lui donna plus de baisers reconnaissants. Devant la vieille femme, elle reprenait un air de cruauté froide, d'indifférence égoïste. On aurait dit qu'elle avait essayé le remords. Le remords ne l'avait pas soulagée. Alors elle s'était tournée vers un autre remède. Sa tristesse venait sans doute de ce qu'elle ne réussissait pas à rendre sa vie plus calme. Elle regardait la malade avec une sorte de mépris, comme une chose inutile. La vieille femme ne pouvait même plus servir à la consoler. Thérèse ne lui donnait que les soins nécessaires pour ne pas la laisser mourir de faim. À partir de ce moment, elle se traîna dans la maison, muette et abattue. Elle sortit de plus en plus souvent. Elle s'absentait jusqu'à quatre ou cinq fois par semaine.

Ces changements surprirent et inquiétèrent Laurent. Il crut que le remords avait pris chez Thérèse une nouvelle forme. Il se montrait maintenant par cet ennui triste qu'il voyait en elle. Cet ennui lui parut bien plus inquiétant que le désespoir bavard dont elle l'écrasait avant. Elle ne disait plus rien. Elle ne se disputait plus avec lui. Elle semblait tout garder au fond d'elle-même. Il aurait mieux aimé l'entendre parler de sa souffrance jusqu'au bout plutôt que de la voir ainsi repliée sur elle-même. Il eut peur qu'un jour l'angoisse l'étouffe. Alors, pour se soulager, elle irait peut-être tout raconter à un prêtre ou à un juge d'instruction.

Les nombreuses sorties de Thérèse prirent alors pour lui un sens effrayant. Il pensa qu'elle cherchait quelqu'un à qui se confier, au-dehors. Elle préparait sa trahison. Deux fois, il voulut la suivre, et il la perdit dans les rues. Il recommença à la surveiller. Une idée fixe s'était emparée de lui. Thérèse allait tout révéler, poussée à bout par la souffrance. Et il devait la bâillonner, arrêter les aveux dans sa gorge.

### Glossaire

- **le bourreau**: personne qui fait souffrir quelqu'un, ou qui exécute les condamnés.
- **la vengeance**: action de faire du mal à quelqu'un pour le punir du mal qu'il a fait.
- **le moisi**: tache et odeur qui viennent avec l'humidité sur les choses qui pourrissent.
- **la fausse couche**: quand une femme perd son bébé avant la naissance.
- **la morsure**: blessure faite avec les dents.
- **la gouttière**: petit canal au bord du toit, où coule l'eau de pluie.
- **la forteresse**: grand bâtiment très solide, qu'on ne peut pas attaquer.
- **le juge d'instruction**: juge qui cherche la vérité sur un crime avant le procès.
- **bâillonner**: mettre un tissu sur la bouche de quelqu'un pour l'empêcher de parler.

## XXXI

Un matin, Laurent ne monta pas à son atelier. Il s'installa chez un marchand de vin, à un coin de la rue Guénégaud, en face du passage. De là, il se mit à observer les gens qui arrivaient sur le trottoir de la rue Mazarine. Il guettait Thérèse. La veille, la jeune femme avait dit qu'elle sortirait de bonne heure. Elle ne rentrerait sans doute que le soir.

Laurent attendit une bonne demi-heure. Il savait que sa femme partait toujours par la rue Mazarine. Pourtant, un moment, il eut peur qu'elle lui ait échappé en prenant la rue de Seine. Il eut l'idée de retourner dans la galerie et de se cacher dans l'allée même de la maison. Il commençait à s'impatienter quand il vit Thérèse sortir vite du passage. Elle portait des vêtements de couleur claire. Pour la première fois, il remarqua qu'elle s'habillait comme une fille des rues, avec une robe à longue traîne. Elle se balançait sur le trottoir d'une façon provocante. Elle regardait les hommes. Elle relevait le devant de sa jupe en le prenant à pleine main, si haut qu'elle montrait tout le devant de ses jambes, ses bottines lacées et ses bas blancs. Elle remonta la rue Mazarine. Laurent la suivit.

Il faisait doux. La jeune femme marchait lentement, la tête un peu en arrière, les cheveux dans le dos. Les hommes qui l'avaient regardée de face se retournaient pour la voir de dos. Elle prit la rue de l'École-de-Médecine. Laurent fut terrifié. Il savait qu'il y avait un commissariat de police quelque part près de là. Il se dit qu'il ne pouvait plus douter : sa femme allait sûrement le dénoncer. Alors il se promit de se jeter sur elle si elle passait la porte du commissariat. Il la supplierait, il la battrait, il la forcerait à se taire.

Au coin d'une rue, elle regarda un policier qui passait. Laurent trembla : elle allait peut-être lui parler. Il se cacha dans le creux d'une porte. Il avait soudain peur d'être arrêté tout de suite s'il se montrait. Cette marche fut pour lui une vraie agonie. Sa femme s'étalait au soleil sur le trottoir, traînant ses jupes, sans se presser, sans pudeur. Lui venait derrière elle, pâle et tremblant. Il se répétait que tout était fini, qu'il ne pourrait pas se sauver, qu'on allait lui couper la tête. Chaque pas de Thérèse lui semblait un pas de plus vers la punition. La peur lui donnait une sorte de certitude aveugle. Les moindres gestes de la jeune femme le rendaient encore plus sûr. Il la suivait. Il allait où elle allait, comme on va à la mort.

Tout à coup, Thérèse arriva sur l'ancienne place Saint-Michel. Elle se dirigea vers un café qui se trouvait alors au coin de la rue Monsieur-le-Prince. Elle s'assit au milieu d'un groupe de femmes et d'étudiants, à une des tables posées sur le trottoir. Elle serra la main de tout ce monde, comme une habituée. Puis elle commanda une absinthe.

Elle semblait à l'aise. Elle parlait avec un jeune homme blond, qui l'attendait sans doute là depuis un moment. Deux filles vinrent se pencher sur sa table. Elles se mirent à la tutoyer de leur voix rauque. Autour d'elle, les femmes fumaient des cigarettes. Les hommes embrassaient les femmes en pleine rue, devant les passants, qui ne tournaient même pas la tête. Les gros mots, les rires grossiers arrivaient jusqu'à Laurent. Il était resté immobile de l'autre côté de la place, sous une grande porte.

Quand Thérèse eut fini son absinthe, elle se leva. Elle prit le bras du jeune homme blond et descendit la rue de la Harpe. Laurent les suivit jusqu'à la rue Saint-André-des-Arts. Là, il les vit entrer dans une maison où l'on louait des chambres meublées. Il resta au milieu de la rue, les yeux levés vers la façade de la maison. Sa femme apparut un instant à une fenêtre ouverte du deuxième étage. Puis il crut voir les mains du jeune homme blond se glisser autour de la taille de Thérèse. La fenêtre se ferma avec un bruit sec.

Laurent comprit. Sans attendre plus longtemps, il s'en alla tranquillement, rassuré, heureux.

« Bah ! se disait-il en descendant vers les quais, ça vaut mieux. Comme ça, elle a une occupation, elle ne pense pas à faire du mal… Elle est diablement plus maligne que moi. »

Ce qui l'étonnait, c'était de ne pas avoir eu le premier l'idée de se jeter dans le vice. Il pouvait y trouver un remède contre la terreur. Il n'y avait pas pensé, parce que son corps était mort. Il ne sentait plus le moindre désir de débauche. Que sa femme le trompe le laissait complètement froid. Son sang et ses nerfs ne se révoltaient pas à l'idée qu'elle était dans les bras d'un autre homme. Au contraire, cela lui paraissait amusant. Il lui semblait qu'il avait suivi la femme d'un camarade. Et il riait du bon tour que cette femme jouait à son mari. Thérèse lui était devenue si étrangère qu'il ne la sentait plus vivre dans sa poitrine. Il l'aurait vendue et livrée cent fois pour acheter une heure de calme.

Il se mit à se promener. Il profitait de ce changement brusque et heureux, qui venait de le faire passer de la terreur à la paix. Il remerciait presque sa femme d'être allée chez un amant, alors qu'il la croyait en route vers un commissaire de police. Cette aventure avait une fin tout à fait inattendue, et elle le surprenait agréablement. Ce qu'il comprit le plus clairement, c'est qu'il avait eu tort de trembler. Et il devait à son tour essayer le vice. Le vice le soulagerait peut-être en étourdissant ses pensées.

Le soir, en revenant à la boutique, Laurent décida de demander quelques milliers de francs à sa femme. Il emploierait les grands moyens pour les obtenir. Il pensait que le vice coûte cher à un homme. Il enviait vaguement les filles, qui peuvent se vendre. Il attendit patiemment Thérèse, qui n'était pas encore rentrée. Quand elle arriva, il fit semblant d'être doux avec elle. Il ne lui parla pas de ce qu'il avait vu le matin en l'espionnant. Elle était un peu ivre. Ses vêtements étaient mal rattachés. Il en sortait cette odeur forte de tabac et d'alcool qui traîne dans les petits cafés enfumés. Elle était épuisée. Son visage était couvert de taches grises et bleues. Elle chancelait, toute lourde de la fatigue honteuse de la journée.

Le dîner fut silencieux. Thérèse ne mangea pas. Au dessert, Laurent posa les coudes sur la table. Il lui demanda tout net cinq mille francs.

« Non, répondit-elle sèchement. Si je te laissais faire, tu nous mettrais sur la paille… Tu ne connais pas notre situation ? Nous allons tout droit à la misère.

— C'est possible, reprit-il tranquillement. Ça m'est égal, je veux de l'argent.

— Non, mille fois non !… Tu as quitté ton emploi. La mercerie ne marche plus du tout. Et ce n'est pas avec les rentes de ma dot que nous pouvons vivre. Chaque jour, je prends sur le capital pour te nourrir et pour te donner les cent francs par mois que tu m'as arrachés. Tu n'auras pas plus, tu entends ? C'est inutile !

— Réfléchis, ne refuse pas comme ça. Je te dis que je veux cinq mille francs, et je les aurai. Tu me les donneras quand même. »

Cette obstination tranquille irrita Thérèse et finit de la rendre ivre.

« Ah ! je sais, cria-t-elle, tu veux finir comme tu as commencé… Il y a quatre ans que nous te faisons vivre. Tu n'es venu chez nous que pour manger et pour boire. Et depuis, nous te payons tout. Monsieur ne fait rien. Monsieur s'est arrangé pour vivre à mes frais, les bras croisés… Non, tu n'auras rien, pas un sou… Tu veux que je te dise ce que tu es ? Eh bien ! tu es un… »

Et elle dit le mot. Laurent se mit à rire en haussant les épaules. Il répondit seulement :

« Tu apprends de jolis mots, dans le monde où tu vis maintenant. »

Ce fut la seule fois qu'il fit allusion aux amours de Thérèse. Elle releva vivement la tête et dit d'un ton aigre :

« En tout cas, je ne vis pas avec des assassins. »

Laurent devint très pâle. Il garda un instant le silence, les yeux fixés sur sa femme. Puis il reprit d'une voix tremblante :

« Écoute, ma fille, ne nous fâchons pas. Ça ne vaudrait rien, ni pour toi, ni pour moi. Je suis à bout de courage. Il serait prudent de nous entendre, si nous ne voulons pas qu'il nous arrive malheur… Je t'ai demandé cinq mille francs parce que j'en ai besoin. Je peux même te dire que je compte les utiliser pour assurer notre tranquillité. »

Il eut un étrange sourire et continua :

« Voyons, réfléchis. Donne-moi ta réponse définitive.

— C'est tout réfléchi, répondit la jeune femme. Je te l'ai dit : tu n'auras pas un sou. »

Son mari se leva avec violence. Elle eut peur d'être battue. Elle se fit toute petite, décidée à ne pas céder sous les coups. Mais Laurent ne s'approcha même pas. Il lui déclara froidement qu'il était fatigué de la vie. Il allait raconter l'histoire du meurtre au commissaire de police du quartier.

« Tu me pousses à bout, dit-il. Tu me rends la vie insupportable. Je préfère en finir… Nous serons jugés et condamnés tous les deux. Voilà tout.

— Tu crois me faire peur ? lui cria sa femme. Je suis aussi fatiguée que toi. C'est moi qui vais aller chez le commissaire de police, si tu n'y vas pas. Ah ! bien, je suis prête à te suivre jusqu'à la guillotine. Je ne suis pas lâche comme toi… Allons, viens avec moi chez le commissaire. »

Elle s'était levée. Elle allait déjà vers l'escalier.

« C'est ça, bégaya Laurent, allons-y ensemble. »

Ils descendirent dans la boutique. Là, ils se regardèrent, inquiets, effrayés. Il leur sembla qu'on venait de les clouer au sol. Ils avaient mis quelques secondes à descendre l'escalier de bois. Cela avait suffi pour leur montrer, dans un éclair, ce qui arriverait après un aveu. Ils virent en même temps les gendarmes, la prison, le tribunal, la guillotine. Ils virent tout cela d'un coup, très clairement. Et au fond d'eux, ils se sentaient faiblir. Ils avaient envie de se jeter aux genoux l'un de l'autre, pour se supplier de rester, de ne rien révéler. La peur et la gêne les gardèrent immobiles et muets pendant deux ou trois minutes. Ce fut Thérèse qui parla la première et qui céda.

« Après tout, dit-elle, je suis bien bête de te refuser cet argent. Tu arriveras toujours à me le prendre, un jour ou l'autre. Autant te le donner tout de suite. »

Elle n'essaya plus de cacher sa défaite. Elle s'assit au comptoir et signa un papier pour cinq mille francs. Laurent devait aller toucher cet argent chez un banquier. Ce soir-là, on ne parla plus du commissaire.

Dès que Laurent eut de l'or dans ses poches, il se mit à boire. Il alla voir les filles. Il se traîna dans une vie bruyante et folle. Il ne rentrait pas dormir chez lui. Il dormait le jour et courait la nuit. Il cherchait les émotions fortes. Il essayait d'échapper à la réalité. Mais il réussit seulement à tomber plus bas. Quand on criait autour de lui, il entendait le grand silence terrible qui était en lui. Quand une maîtresse l'embrassait, quand il vidait son verre, il ne trouvait au fond du plaisir qu'une lourde tristesse. Il n'était plus fait pour le sexe ni pour les gros repas. Son être refroidi était comme raide à l'intérieur. Les baisers et les repas ne faisaient que l'énerver. Il était dégoûté d'avance. Il n'arrivait pas à exciter son imagination, ses sens ou son appétit. En se forçant à la débauche, il souffrait un peu plus, et c'était tout. Puis il rentrait. Il revoyait Mme Raquin et Thérèse. Alors sa fatigue le livrait à des crises affreuses de terreur. Il jurait de ne plus sortir. Il voulait rester dans sa souffrance pour s'y habituer et la vaincre.

De son côté, Thérèse sortit de moins en moins. Pendant un mois, elle avait vécu comme Laurent, sur les trottoirs, dans les cafés. Le soir, elle rentrait un instant. Elle faisait manger Mme Raquin, elle la couchait, et elle repartait jusqu'au lendemain. Une fois, elle et son mari restèrent quatre jours sans se voir. Puis un profond dégoût la prit. Elle sentit que le vice ne lui réussissait pas mieux que la comédie du remords. Elle s'était traînée pour rien dans tous les petits hôtels meublés du quartier latin. Elle avait mené pour rien une vie sale et bruyante. Ses nerfs étaient brisés. La débauche, les plaisirs du corps ne lui donnaient plus de secousses assez fortes pour lui faire oublier. Elle était comme un ivrogne dont la bouche brûlée ne sent plus rien, même sous le feu des alcools les plus forts. Elle restait sans réaction dans le plaisir. Elle ne trouvait plus chez ses amants que l'ennui et la fatigue. Alors elle les quitta. Elle se disait qu'ils ne lui servaient à rien. Elle fut prise d'une paresse désespérée qui la garda à la maison. Elle restait en jupon sale, pas coiffée, le visage et les mains sales. Elle s'oublia dans la saleté.

Les deux meurtriers se retrouvèrent ainsi face à face. Ils étaient fatigués. Ils avaient essayé tous les moyens de se sauver l'un de l'autre. Ils comprirent qu'ils n'auraient plus la force de lutter. La débauche n'avait pas voulu d'eux. Elle venait de les rejeter à leurs angoisses. Ils étaient de nouveau dans le logement froid et humide du passage. Ils y étaient désormais comme en prison. Souvent, ils avaient essayé de se sauver. Et jamais ils n'avaient pu casser le lien sanglant qui les attachait. Ils ne pensèrent même plus à essayer une tâche impossible. Les faits les poussaient, les écrasaient, les attachaient ensemble si fort qu'ils sentirent qu'une révolte serait ridicule. Ils reprirent leur vie commune. Mais leur haine devint une rage furieuse.

Les disputes du soir recommencèrent. D'ailleurs, les coups et les cris duraient toute la journée. À la haine s'ajouta la méfiance. Et la méfiance finit de les rendre fous.

Ils eurent peur l'un de l'autre. La scène des cinq mille francs se répéta bientôt matin et soir. Ils avaient une idée fixe : chacun croyait que l'autre voulait le dénoncer. Ils ne sortaient pas de là. Quand l'un disait un mot ou faisait un geste, l'autre s'imaginait qu'il voulait aller chez le commissaire de police. Alors ils se battaient, ou ils se suppliaient. Dans leur colère, ils criaient qu'ils allaient tout révéler. Ils se faisaient une peur à en mourir. Puis ils frissonnaient, ils se faisaient humbles. Ils se promettaient avec des larmes amères de garder le silence. Ils souffraient horriblement. Mais ils n'avaient pas le courage de se guérir en posant un fer rouge sur la blessure. S'ils se menaçaient d'avouer le crime, c'était seulement pour se faire peur et pour s'enlever cette idée. Car jamais ils n'auraient eu la force de parler et de chercher la paix dans la punition.

Plus de vingt fois, ils allèrent jusqu'à la porte du commissariat de police, l'un suivant l'autre. Tantôt c'était Laurent qui voulait avouer le meurtre. Tantôt c'était Thérèse qui courait se dénoncer. Et ils se retrouvaient toujours dans la rue. Ils s'insultaient, ils se suppliaient avec passion. Et ils décidaient toujours d'attendre encore.

Chaque nouvelle crise les laissait plus méfiants et plus sauvages.

Du matin au soir, ils s'espionnaient. Laurent ne quittait plus le logement du passage, et Thérèse ne le laissait plus sortir seul. Leurs soupçons et leur peur des aveux les rapprochèrent. Ils les unirent dans une intimité atroce. Jamais, depuis leur mariage, ils n'avaient vécu si près l'un de l'autre. Et jamais ils n'avaient tant souffert. Mais malgré ces angoisses, ils ne se quittaient pas des yeux. Ils préféraient supporter les douleurs les plus brûlantes plutôt que de se séparer pendant une heure. Si Thérèse descendait à la boutique, Laurent la suivait. Il avait peur qu'elle parle avec une cliente. Si Laurent restait sur la porte à regarder les gens qui traversaient le passage, Thérèse se mettait à côté de lui. Elle voulait voir s'il ne parlait à personne. Le jeudi soir, quand les invités étaient là, les meurtriers se lançaient des regards suppliants. Ils s'écoutaient avec terreur. Chacun attendait un aveu de son complice. Ils donnaient aux phrases commencées un sens dangereux.

Un tel état de guerre ne pouvait pas durer plus longtemps.

Chacun de son côté, Thérèse et Laurent en vinrent à rêver d'échapper à leur premier crime par un nouveau crime. Il fallait absolument que l'un d'eux disparaisse pour que l'autre trouve un peu de repos. Cette idée leur vint en même temps. Tous les deux sentirent le besoin pressant de se séparer. Tous les deux voulurent une séparation pour toujours. Le meurtre se présenta à leur pensée. Il leur sembla forcé, naturel. Il venait tout seul après le meurtre de Camille. Ils n'en discutèrent même pas. Ils acceptèrent ce projet comme le seul moyen d'être sauvés. Laurent décida qu'il tuerait Thérèse. Thérèse le gênait. Elle pouvait le perdre d'un mot. Elle le faisait souffrir de façon insupportable. Thérèse décida qu'elle tuerait Laurent, pour les mêmes raisons.

Cette ferme décision de tuer les calma un peu. Ils firent leurs préparatifs. D'ailleurs, ils agissaient dans la fièvre, sans beaucoup de prudence. Ils pensaient seulement vaguement à ce qui arriverait après un meurtre, sans être sûrs de pouvoir fuir et de ne pas être punis. Ils sentaient un besoin plus fort que tout de se tuer. Ils obéissaient à ce besoin comme des bêtes furieuses. Pour leur premier crime, ils ne se seraient pas dénoncés. Ils l'avaient caché avec tant d'habileté ! Et maintenant, ils risquaient la guillotine en commettant un second crime, qu'ils ne pensaient même pas à cacher. C'était une contradiction qu'ils ne voyaient même pas. Ils se disaient simplement que, s'ils réussissaient à fuir, ils iraient vivre à l'étranger avec tout l'argent. Depuis quinze ou vingt jours, Thérèse avait retiré les quelques milliers de francs qui restaient de sa dot. Elle les gardait enfermés dans un tiroir que Laurent connaissait. Ils ne se demandèrent pas un instant ce que deviendrait Mme Raquin.

Quelques semaines plus tôt, Laurent avait rencontré un de ses anciens camarades de collège. Ce camarade était devenu l'assistant d'un chimiste célèbre, qui étudiait beaucoup les poisons. Il avait fait visiter à Laurent le laboratoire où il travaillait. Il lui avait montré les appareils et lui avait dit les noms des produits. Un soir, après avoir décidé le meurtre, Laurent regardait Thérèse boire un verre d'eau sucrée devant lui. Il se souvint alors d'avoir vu dans ce laboratoire un petit flacon de grès. Il contenait de l'acide prussique. Le jeune assistant lui avait parlé des effets terribles de ce poison, qui tue en un instant et laisse peu de traces. Laurent pensa que c'était le poison qu'il lui fallait. Le lendemain, il réussit à s'échapper. Il alla voir son ami. Pendant que celui-ci avait le dos tourné, il vola le petit flacon de grès.

Le même jour, Thérèse profita de l'absence de Laurent pour faire aiguiser un grand couteau de cuisine. On s'en servait pour casser le sucre, et sa lame était très abîmée. Elle cacha le couteau dans un coin du buffet.

### Glossaire

- **le commissariat**: bureau de la police dans un quartier.
- **l'absinthe**: alcool vert très fort.
- **la fille**: ici, femme qui vend son corps pour de l'argent.
- **la débauche / le vice**: vie de plaisirs excessifs (alcool, sexe).
- **la dot**: argent qu'une femme apporte en se mariant.
- **le banquier**: homme qui garde et prête l'argent des autres.
- **le flacon de grès**: petite bouteille faite d'une terre très dure.
- **l'acide prussique**: poison très rapide et mortel.
- **aiguiser**: rendre une lame plus coupante.

## XXXII

Le jeudi suivant, la soirée chez les Raquin fut particulièrement gaie. Les invités appelaient toujours ainsi le ménage qui les recevait. La soirée dura jusqu'à onze heures et demie. En partant, Grivet déclara qu'il n'avait jamais passé des heures plus agréables.

Suzanne était enceinte. Elle parla tout le temps à Thérèse de ses douleurs et de ses joies. Thérèse semblait l'écouter avec un grand intérêt. Elle avait les yeux fixes, les lèvres serrées. Par moments, elle penchait la tête. Ses paupières se baissaient et couvraient d'ombre tout son visage. Laurent, de son côté, écoutait avec attention les histoires du vieux Michaud et d'Olivier. Ces messieurs parlaient sans arrêt. Grivet avait du mal à placer un mot entre deux phrases du père et du fils. D'ailleurs, il avait pour eux un certain respect. Il trouvait qu'ils parlaient bien. Ce soir-là, la conversation avait remplacé le jeu. Grivet s'écria naïvement que la conversation de l'ancien commissaire de police l'amusait presque autant qu'une partie de dominos.

Depuis presque quatre ans, les Michaud et Grivet passaient les jeudis soir chez les Raquin. Pas une seule fois ils ne s'étaient fatigués de ces soirées monotones, qui revenaient avec une régularité énervante. Jamais ils n'avaient soupçonné un instant le drame qui se jouait dans cette maison. Elle leur semblait si paisible et si douce quand ils y entraient. Olivier disait d'habitude, avec une plaisanterie de policier, que la salle à manger sentait l'honnête homme. Grivet, pour ne pas être en reste, l'avait appelée le Temple de la Paix. Deux ou trois fois, ces derniers temps, Thérèse avait expliqué aux invités les bleus qui marquaient son visage. Elle disait qu'elle était tombée. D'ailleurs, aucun d'eux n'aurait reconnu les marques du poing de Laurent. Ils étaient sûrs que le couple qui les recevait était un couple modèle, plein de douceur et d'amour.

La vieille femme paralysée n'avait plus essayé de leur révéler les horreurs cachées derrière le calme triste des soirées du jeudi. Elle voyait les meurtriers se déchirer. Elle devinait la crise qui allait éclater un jour ou l'autre, amenée par la suite forcée des événements. Elle finit par comprendre que les faits n'avaient pas besoin d'elle. Dès lors, elle s'effaça. Elle laissa agir les suites du meurtre de Camille. Elles allaient tuer les assassins à leur tour. Elle demanda seulement au ciel de lui donner assez de vie pour voir la fin violente qu'elle prévoyait. Son dernier désir était de nourrir ses yeux du spectacle des dernières souffrances qui briseraient Thérèse et Laurent.

Ce soir-là, Grivet vint s'asseoir à côté d'elle. Il parla longtemps avec elle, en faisant comme d'habitude les questions et les réponses. Mais il ne put même pas obtenir d'elle un regard. Quand onze heures et demie sonnèrent, les invités se levèrent vivement.

« On est si bien chez vous, déclara Grivet, qu'on ne pense jamais à partir.

— C'est vrai, ajouta Michaud. Ici, je n'ai jamais sommeil, moi qui me couche à neuf heures d'habitude. »

Olivier crut bon de placer sa plaisanterie.

« Voyez-vous, dit-il en montrant ses dents jaunes, ça sent les honnêtes gens dans cette pièce. C'est pour ça qu'on y est si bien. »

Grivet était fâché qu'on ait parlé avant lui. Il prit un ton solennel et fit un grand geste :

« Cette pièce est le Temple de la Paix. »

Pendant ce temps, Suzanne nouait les rubans de son chapeau. Elle disait à Thérèse :

« Je viendrai demain matin à neuf heures.

— Non, répondit vite la jeune femme, ne venez que l'après-midi… Je sortirai sans doute pendant la matinée. »

Elle parlait d'une voix étrange, troublée. Elle accompagna les invités jusque dans le passage. Laurent descendit aussi, une lampe à la main. Quand ils furent seuls, les deux mariés poussèrent chacun un soupir de soulagement. Une impatience sourde avait dû les dévorer pendant toute la soirée. Depuis la veille, ils étaient plus sombres, plus inquiets l'un en face de l'autre. Ils évitèrent de se regarder. Ils remontèrent en silence. Leurs mains tremblaient un peu, nerveusement. Laurent dut poser la lampe sur la table, pour ne pas la laisser tomber.

Avant de coucher Mme Raquin, ils avaient l'habitude de ranger la salle à manger. Ils préparaient un verre d'eau sucrée pour la nuit. Ils allaient et venaient ainsi autour de la vieille femme, jusqu'à ce que tout soit prêt.

Ce soir-là, une fois remontés, ils s'assirent un instant. Ils avaient les yeux vagues, les lèvres pâles. Après un silence, Laurent demanda, comme s'il sortait brusquement d'un rêve :

« Eh bien ! on ne se couche pas ?

— Si, si, on se couche », répondit Thérèse en frissonnant, comme si elle avait très froid.

Elle se leva et prit la carafe.

« Laisse, s'écria son mari d'une voix qu'il essayait de rendre naturelle. Je vais préparer le verre d'eau sucrée… Occupe-toi de ta tante. »

Il prit la carafe des mains de sa femme et remplit un verre d'eau. Puis il se tourna à moitié. Il vida le petit flacon de grès dans le verre et y mit un morceau de sucre. Pendant ce temps, Thérèse s'était accroupie devant le buffet. Elle avait pris le couteau de cuisine. Elle essayait de le glisser dans une des grandes poches qui pendaient à sa ceinture.

À ce moment, ils eurent tous les deux cette sensation étrange qui prévient d'un danger. D'instinct, ils tournèrent la tête. Ils se regardèrent. Thérèse vit le flacon dans les mains de Laurent. Laurent vit l'éclair blanc du couteau qui brillait entre les plis de la jupe de Thérèse. Ils se regardèrent ainsi quelques secondes, muets et froids. Le mari était près de la table, la femme pliée devant le buffet. Ils comprenaient. Chacun resta glacé en retrouvant sa propre pensée chez son complice. Sur leur visage bouleversé, chacun lisait le projet secret de l'autre. Ils eurent pitié l'un de l'autre, et ils se firent horreur.

Mme Raquin sentait que la fin était proche. Elle les regardait avec des yeux fixes et perçants.

Et tout à coup, Thérèse et Laurent éclatèrent en sanglots. Une dernière crise les brisa. Elle les jeta dans les bras l'un de l'autre, faibles comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et de tendre se réveillait dans leur poitrine. Ils pleurèrent sans parler. Ils pensaient à la vie de boue qu'ils avaient menée, et qu'ils mèneraient encore s'ils étaient assez lâches pour vivre. Alors, en se souvenant du passé, ils se sentirent si fatigués et si dégoûtés d'eux-mêmes qu'ils eurent un immense besoin de repos, de néant. Ils échangèrent un dernier regard, un regard de remerciement, devant le couteau et le verre de poison. Thérèse prit le verre. Elle en but la moitié et le tendit à Laurent, qui le finit d'un seul coup. Ce fut un éclair. Ils tombèrent l'un sur l'autre, foudroyés. Ils trouvaient enfin une consolation dans la mort. La bouche de la jeune femme alla heurter, sur le cou de son mari, la cicatrice laissée par les dents de Camille.

Les cadavres restèrent toute la nuit sur le carrelage de la salle à manger, tordus, vautrés. La lampe, sous son abat-jour, jetait sur eux une lumière jaune. Et pendant presque douze heures, jusqu'au lendemain vers midi, Mme Raquin, raide et muette, les regarda à ses pieds. Elle ne pouvait pas rassasier ses yeux. Elle les écrasait de regards lourds.

### FIN

### Glossaire

- **le ménage**: un couple marié et sa maison.
- **enceinte**: qui attend un bébé.
- **le Temple de la Paix**: nom pour rire que Grivet donne à la salle à manger, lieu calme et heureux.
- **la carafe**: bouteille de verre pour servir l'eau à table.
- **le flacon de grès**: petite bouteille faite d'une terre très dure.
- **le complice**: personne qui aide quelqu'un à faire un crime.
- **foudroyé**: tué d'un coup, comme par la foudre.
- **la cicatrice**: marque qui reste sur la peau après une blessure.
- **rassasier**: donner assez pour qu'on n'ait plus faim ni envie.
