# Le Tour du monde en quatre-vingts jours (Édition B1)

*Jules Verne*

## I. Dans lequel Phileas Fogg et Passepartout s'acceptent réciproquement, l'un comme maître, l'autre comme domestique.

En l'année 1872, la maison du numéro 7 de Saville-row, Burlington Gardens, était habitée par Phileas Fogg, esq. Shéridan était mort dans cette maison en 1814. Phileas Fogg était l'un des membres les plus étranges et les plus remarqués du Reform-Club de Londres. Pourtant, il semblait tout faire pour ne pas attirer l'attention.

Ce Phileas Fogg succédait donc à l'un des plus grands orateurs de l'Angleterre. C'était un personnage mystérieux, et on ne savait rien de lui. On savait seulement que c'était un homme très honorable. C'était aussi l'un des plus beaux gentlemen de la haute société anglaise.

On disait qu'il ressemblait à Byron. Il lui ressemblait par la tête, car ses pieds étaient parfaits. Mais c'était un Byron à moustaches et à favoris, un Byron impassible, qui aurait vécu mille ans sans vieillir.

Phileas Fogg était anglais, c'est sûr, mais il n'était peut-être pas Londonien. On ne l'avait jamais vu à la Bourse, ni à la Banque, ni dans aucun bureau de la Cité. Aucun navire appartenant à Phileas Fogg n'était jamais entré dans les bassins ou les docks de Londres. Ce gentleman ne faisait partie d'aucun conseil d'administration. Son nom n'avait jamais été prononcé dans un collège d'avocats, ni au Temple, ni à Lincoln's-inn, ni à Gray's-inn. Il n'avait jamais plaidé à la Cour du chancelier, ni au Banc de la Reine. Il n'avait jamais plaidé non plus à l'Échiquier ou en Cour ecclésiastique. Il n'était ni industriel, ni commerçant, ni marchand, ni agriculteur. Il ne faisait pas partie de l'*Institution royale de la Grande-Bretagne*, ni de l'*Institution de Londres*. Il n'était pas membre de l'*Institution des Artisans*, de l'*Institution Russell* ou de l'*Institution littéraire de l'Ouest*. Il n'appartenait pas non plus à l'*Institution du Droit*, ni à cette *Institution des Arts et des Sciences réunis*. Cette dernière est placée sous la protection directe de Sa Gracieuse Majesté. Enfin, il n'était membre d'aucune des nombreuses sociétés de la capitale de l'Angleterre. Elles vont de la *Société de l'Armonica* à la *Société entomologique*, fondée surtout pour détruire les insectes nuisibles.

Phileas Fogg était membre du Reform-Club, et voilà tout.

On s'étonnera peut-être qu'un gentleman si mystérieux soit membre de cette honorable association. On répondra qu'il a été admis sur la recommandation de MM. Baring frères, chez qui il avait un crédit ouvert. Cela lui donnait une certaine «surface»: ses chèques étaient toujours payés tout de suite, car son compte n'était jamais vide.

Ce Phileas Fogg était-il riche? Sans aucun doute. Mais comment avait-il fait fortune? Même les gens les mieux informés ne pouvaient pas le dire. Et Mr. Fogg était la dernière personne à qui il fallait le demander. En tout cas, il ne gaspillait rien, mais il n'était pas avare. Car, quand il manquait de l'argent pour une chose noble, utile ou généreuse, il le donnait en silence. Il le donnait même sans dire son nom.

En somme, personne n'était moins bavard que ce gentleman. Il parlait aussi peu que possible, et son silence le faisait paraître encore plus mystérieux. Pourtant, sa vie n'avait rien de caché. Mais il faisait si mathématiquement toujours la même chose que l'imagination, mécontente, cherchait plus loin.

Avait-il voyagé? C'était probable, car personne ne connaissait mieux que lui la carte du monde. Même les endroits les plus lointains, il semblait les connaître très bien. Au club, mille propos circulaient au sujet des voyageurs perdus ou égarés. Quelquefois, en quelques mots brefs et clairs, il corrigeait ces propos. Il indiquait les vraies probabilités. Ses paroles semblaient souvent inspirées par une seconde vue, car les événements finissaient toujours par lui donner raison. C'était un homme qui avait dû voyager partout, en esprit, tout au moins.

Ce qui était certain, toutefois, c'est que Phileas Fogg n'avait pas quitté Londres depuis de longues années. Certaines personnes avaient l'honneur de le connaître un peu mieux que les autres. Elles affirmaient que personne ne pouvait dire l'avoir vu ailleurs que sur un seul chemin. C'était le chemin direct qu'il prenait chaque jour pour aller de sa maison au club. Son seul passe-temps était de lire les journaux et de jouer au whist. Ce jeu du silence convenait très bien à sa nature. Il y gagnait souvent, mais ses gains n'entraient jamais dans sa bourse. Ils formaient une somme importante dans son budget de charité. D'ailleurs, il faut le remarquer, Mr. Fogg jouait évidemment pour jouer, non pour gagner. Le jeu était pour lui un combat, une lutte contre une difficulté. Mais c'était une lutte sans mouvement, sans déplacement, sans fatigue, et cela allait bien à son caractère.

On ne connaissait à Phileas Fogg ni femme ni enfants, ce qui peut arriver aux gens les plus honnêtes. On ne lui connaissait ni parents ni amis, ce qui est vraiment plus rare. Phileas Fogg vivait seul dans sa maison de Saville-row, où personne n'entrait. On ne parlait jamais de sa vie chez lui. Un seul domestique suffisait à le servir. Il déjeunait et dînait au club, à des heures d'une exactitude parfaite. Il mangeait toujours dans la même salle, à la même table. Il n'offrait jamais de repas à ses collègues et il n'invitait aucun étranger. Il ne rentrait chez lui que pour se coucher, à minuit précis. Il n'utilisait jamais les chambres confortables que le Reform-Club met à la disposition de ses membres. Sur vingt-quatre heures, il en passait dix à son domicile, pour dormir ou pour sa toilette.

S'il se promenait, c'était toujours d'un pas égal. Il marchait dans la salle d'entrée au parquet de marqueterie, ou sur la galerie circulaire. Au-dessus de cette galerie, il y a un dôme aux vitraux bleus. Vingt colonnes ioniques en porphyre rouge le portent. S'il dînait ou déjeunait, sa table recevait les délicieuses réserves du club. Elles venaient des cuisines, du garde-manger, de l'office, de la poissonnerie et de la laiterie. Les domestiques du club le servaient. C'étaient des personnages graves en habit noir, avec des souliers à semelles de molleton. Ils le servaient dans une porcelaine spéciale, sur un admirable linge en toile de Saxe. Son sherry, son porto ou son claret se trouvaient dans les cristaux du club, faits dans des moules uniques. Le claret était mélangé de cannelle, de capillaire et de cinnamome. Enfin, la glace du club gardait ses boissons bien fraîches. Cette glace venait des lacs d'Amérique et coûtait très cher.

Si vivre dans ces conditions, c'est être un excentrique, il faut reconnaître que l'excentricité a du bon!

La maison de Saville-row n'était pas luxueuse, mais elle était extrêmement confortable. D'ailleurs, le locataire avait des habitudes qui ne changeaient jamais, et le service y était donc léger. Pourtant, Phileas Fogg exigeait de son unique domestique une ponctualité et une régularité extraordinaires. Ce jour-là même, 2 octobre, Phileas Fogg avait renvoyé James Forster. Quelle était la faute de ce garçon? Il lui avait apporté pour sa barbe de l'eau à quatre-vingt-quatre degrés Fahrenheit au lieu de quatre-vingt-six. Phileas Fogg attendait son successeur, qui devait se présenter entre onze heures et onze heures et demie.

Phileas Fogg était bien assis dans son fauteuil. Ses deux pieds étaient rapprochés comme ceux d'un soldat à la parade. Ses mains étaient posées sur ses genoux, son corps était droit et sa tête haute. Il regardait marcher l'aiguille de la pendule. C'était un appareil compliqué qui indiquait les heures, les minutes, les secondes, les jours, les dates et l'année. À onze heures et demie précises, Mr. Fogg devait, comme chaque jour, quitter la maison et aller au Reform-Club.

À ce moment, on a frappé à la porte du petit salon où se trouvait Phileas Fogg.

James Forster, le domestique renvoyé, est apparu.

«Le nouveau domestique,» a-t-il dit.

Un garçon d'une trentaine d'années s'est montré et a salué.

«Vous êtes Français et vous vous appelez John? lui a demandé Phileas Fogg.

—Jean, si monsieur le permet, a répondu le nouveau venu. Jean Passepartout, c'est un surnom qui m'est resté. Je le dois à mon talent naturel pour me tirer d'affaire. Je crois être un honnête garçon, monsieur, mais, pour être franc, j'ai fait plusieurs métiers. J'ai été chanteur de rues et écuyer dans un cirque. Je faisais de la voltige comme Léotard et je dansais sur la corde comme Blondin. Puis je suis devenu professeur de gymnastique, pour rendre mes talents plus utiles. Enfin, j'étais sergent de pompiers, à Paris. J'ai même dans mon dossier des incendies remarquables. Mais il y a cinq ans que j'ai quitté la France. Je voulais goûter à la vie de famille, et je suis valet de chambre en Angleterre. Or, je me suis trouvé sans place. J'ai appris que monsieur Phileas Fogg était l'homme le plus exact et le plus casanier du Royaume-Uni. Je me suis donc présenté chez monsieur avec l'espoir d'y vivre tranquille et d'oublier jusqu'à ce nom de Passepartout...

—Passepartout me convient, a répondu le gentleman. On vous recommande à moi. J'ai de bons renseignements sur vous. Vous connaissez mes conditions?

—Oui, monsieur.

—Bien. Quelle heure avez-vous?

—Onze heures vingt-deux, a répondu Passepartout, et il a tiré du fond de son gousset une énorme montre d'argent.

—Vous retardez, a dit Mr. Fogg.

—Que monsieur me pardonne, mais c'est impossible.

—Vous retardez de quatre minutes. N'importe. Il suffit de noter l'écart. Donc, dès ce moment, onze heures vingt-neuf du matin, ce mercredi 2 octobre 1872, vous êtes à mon service.»

Cela dit, Phileas Fogg s'est levé. Il a pris son chapeau de la main gauche et il l'a placé sur sa tête avec un mouvement d'automate. Puis il a disparu sans ajouter un mot.

Passepartout a entendu la porte de la rue se fermer une première fois: c'était son nouveau maître qui sortait. Il l'a entendue se fermer une seconde fois: c'était son prédécesseur, James Forster, qui s'en allait à son tour.

Passepartout est resté seul dans la maison de Saville-row.

### Glossaire

- **favoris**: barbe qui pousse seulement sur les joues.
- **impassible**: qui reste calme et ne montre pas ce qu'il sent.
- **plaidé**: parlé devant un juge pour défendre quelqu'un.
- **whist**: jeu de cartes anglais, à quatre, en silence.
- **marqueterie**: décor fait de petits morceaux de bois de couleurs différentes.
- **porphyre**: pierre très dure et belle, souvent rouge.
- **molleton**: tissu épais et doux.
- **capillaire**: plante qui sert à parfumer les boissons.
- **cinnamome**: épice parfumée, proche de la cannelle.
- **voltige**: exercices d'acrobate, à cheval ou en l'air.
- **gousset**: petite poche où l'on met sa montre.

## II. Où Passepartout est convaincu qu'il a enfin trouvé son idéal.

«Ma foi, s'est dit Passepartout, un peu perdu au début, j'ai vu chez Mme Tussaud des bonshommes aussi vivants que mon nouveau maître!»

Il faut dire ici que les «bonshommes» de Mme Tussaud sont des figures de cire. On va beaucoup les voir à Londres, et il ne leur manque vraiment que la parole.

Pendant les quelques instants où il avait vu Phileas Fogg, Passepartout avait examiné son futur maître, rapidement mais avec soin. C'était un homme qui pouvait avoir quarante ans. Il avait un visage noble et beau. Il était grand, et un léger embonpoint ne l'enlaidissait pas. Ses cheveux et ses favoris étaient blonds. Son front était lisse, sans rides aux tempes. Son visage était plutôt pâle que coloré, et il avait des dents magnifiques. Il semblait posséder au plus haut degré ce que les physionomistes appellent «le repos dans l'action». Cette qualité est commune à tous ceux qui font plus de travail que de bruit. Il était calme, flegmatique, avec l'œil pur et la paupière immobile. C'était le type parfait de ces Anglais à sang-froid qu'on rencontre assez souvent dans le Royaume-Uni. Angelica Kauffmann a merveilleusement peint leur attitude un peu raide. Quand on le voyait dans les différents actes de sa vie, ce gentleman donnait l'idée d'un être bien équilibré. Tout en lui était juste et mesuré, et il était aussi parfait qu'un chronomètre de Leroy ou de Earnshaw. En effet, Phileas Fogg était l'exactitude en personne. Cela se voyait clairement à «l'expression de ses pieds et de ses mains». Car chez l'homme comme chez les animaux, les membres eux-mêmes expriment les passions.

Phileas Fogg était de ces gens mathématiquement exacts qui ne sont jamais pressés et qui sont toujours prêts. Ils économisent leurs pas et leurs mouvements. Il ne faisait pas un pas de trop et il prenait toujours le chemin le plus court. Il ne perdait pas un regard au plafond. Il ne se permettait aucun geste inutile. On ne l'avait jamais vu ému ni troublé. C'était l'homme le moins pressé du monde, mais il arrivait toujours à temps. On comprend pourtant pourquoi il vivait seul, pour ainsi dire en dehors de toute relation sociale. Il savait que dans la vie, il faut tenir compte des frottements. Et comme les frottements retardent, il ne se frottait à personne.

Quant à Jean, dit Passepartout, c'était un vrai Parisien de Paris. Depuis cinq ans, il habitait l'Angleterre et faisait à Londres le métier de valet de chambre. Pendant tout ce temps, il avait cherché en vain un maître à qui s'attacher.

Passepartout n'était pas un de ces Frontins ou Mascarilles. Ces gens-là ont les épaules hautes, le nez en l'air, le regard sûr et l'œil sec. Ce ne sont que des insolents. Non. Passepartout était un brave garçon, au visage aimable. Ses lèvres étaient un peu en avant, toujours prêtes à goûter ou à caresser. C'était un être doux et serviable. Il avait une de ces bonnes têtes rondes qu'on aime voir sur les épaules d'un ami. Il avait les yeux bleus et le teint vif. Son visage était assez gros pour qu'il puisse voir lui-même le haut de ses joues. Il avait la poitrine large, la taille forte et des muscles puissants. Il possédait une force d'Hercule, que les exercices de sa jeunesse avaient admirablement développée. Ses cheveux bruns étaient un peu rebelles. Les sculpteurs de l'Antiquité connaissaient dix-huit façons d'arranger les cheveux de Minerve. Passepartout n'en connaissait qu'une pour arranger les siens: trois coups de peigne, et il était coiffé.

Ce garçon montrait facilement ses sentiments. Son caractère allait-il s'accorder avec celui de Phileas Fogg? La prudence la plus simple ne permet pas de le dire. Passepartout serait-il ce domestique parfaitement exact dont son maître avait besoin? On ne le verrait qu'à l'usage. Il avait eu, on le sait, une jeunesse assez vagabonde, et il désirait maintenant le repos. Il avait entendu vanter le méthodisme anglais et la froideur bien connue des gentlemen. Il était donc venu chercher fortune en Angleterre. Mais, jusque-là, le sort ne l'avait pas aidé. Il n'avait pu prendre racine nulle part. Il avait fait dix maisons. Dans toutes, les maîtres étaient capricieux, inégaux, coureurs d'aventures ou coureurs de pays. Cela ne pouvait plus convenir à Passepartout. Son dernier maître était le jeune lord Longsferry, membre du Parlement. Ce lord passait ses nuits dans les «oysters-rooms» d'Hay-Market. Il rentrait trop souvent chez lui sur les épaules des policemen. Passepartout voulait avant tout pouvoir respecter son maître. Il avait donc risqué quelques remarques respectueuses. Elles avaient été mal reçues, et il était parti. À ce moment-là, il avait appris que Phileas Fogg, esq., cherchait un domestique. Il s'était renseigné sur ce gentleman. Cet homme avait une vie très régulière. Il ne passait jamais la nuit dehors, il ne voyageait pas, il ne s'absentait jamais, pas même un jour. Un tel personnage ne pouvait que lui convenir. Il s'était présenté et il avait été engagé, dans les circonstances que l'on sait.

Onze heures et demie avaient sonné, et Passepartout se trouvait donc seul dans la maison de Saville-row. Il a aussitôt commencé à l'inspecter. Il l'a parcourue de la cave au grenier. Cette maison propre, rangée, sévère, puritaine, bien organisée pour le service, lui a plu. Elle lui a fait penser à une belle coquille d'escargot, mais une coquille éclairée et chauffée au gaz. En effet, le gaz suffisait à tous les besoins de lumière et de chaleur. Passepartout a trouvé sans peine, au second étage, la chambre qui lui était réservée. Elle lui a convenu. Des sonnettes électriques et des tuyaux acoustiques la reliaient aux appartements de l'entresol et du premier étage. Sur la cheminée, une pendule électrique était reliée à la pendule de la chambre à coucher de Phileas Fogg. Les deux appareils battaient au même instant la même seconde.

«Cela me va, cela me va!» s'est dit Passepartout.

Il a aussi remarqué, dans sa chambre, une notice affichée au-dessus de la pendule. C'était le programme du service de chaque jour. Il commençait à huit heures du matin, l'heure réglementaire où Phileas Fogg se levait. Il allait jusqu'à onze heures et demie, l'heure où il quittait sa maison pour aller déjeuner au Reform-Club. Il donnait tous les détails du service. Il y avait le thé et les tartines grillées de huit heures vingt-trois. Il y avait l'eau pour la barbe de neuf heures trente-sept, la coiffure de dix heures moins vingt, etc. Le méthodique gentleman se couchait à minuit. De onze heures et demie du matin jusqu'à cette heure, tout était noté, prévu, réglé. Passepartout a pris plaisir à étudier ce programme et à en graver tous les articles dans sa tête.

Quant à la garde-robe de monsieur, elle était très bien fournie et merveilleusement organisée. Chaque pantalon, habit ou gilet portait un numéro d'ordre. Ce numéro était reproduit sur un registre d'entrée et de sortie. Ce registre indiquait la date où, selon la saison, ces vêtements devaient être portés tour à tour. Même règle pour les chaussures.

Cette maison de Saville-row avait dû être le temple du désordre à l'époque de l'illustre mais peu sage Shéridan. En somme, elle avait maintenant un mobilier confortable, qui montrait une belle aisance. Il n'y avait pas de bibliothèque, pas de livres: ils auraient été inutiles à Mr. Fogg. En effet, le Reform-Club mettait à sa disposition deux bibliothèques. L'une était réservée aux lettres, l'autre au droit et à la politique. Dans la chambre à coucher, il y avait un coffre-fort de taille moyenne. Il était construit pour résister à l'incendie comme au vol. Il n'y avait pas d'armes dans la maison, aucun objet de chasse ou de guerre. Tout y montrait les habitudes les plus pacifiques.

Après avoir examiné cette demeure en détail, Passepartout s'est frotté les mains. Son large visage s'est éclairé, et il a répété joyeusement:

«Cela me va! voilà mon affaire! Nous nous entendrons parfaitement, Mr. Fogg et moi! Un homme casanier et régulier! Une véritable mécanique! Eh bien, je ne suis pas fâché de servir une mécanique!»

### Glossaire

- **figures de cire**: statues faites de cire, qui ressemblent à des personnes vivantes.
- **embonpoint**: le fait d'être un peu gros.
- **physionomistes**: personnes qui étudient le caractère des gens d'après leur visage.
- **flegmatique**: qui reste calme et ne montre pas ce qu'il sent.
- **chronomètre**: montre très exacte.
- **méthodisme**: ici, goût anglais pour l'ordre et la règle.
- **tuyaux acoustiques**: tuyaux qui portent la voix d'une pièce à une autre.
- **entresol**: petit étage entre le rez-de-chaussée et le premier étage.
- **casanier**: qui aime rester chez lui.

## III. Où s'engage une conversation qui pourra coûter cher à Phileas Fogg.

Phileas Fogg avait quitté sa maison de Saville-row à onze heures et demie. Il a placé cinq cent soixante-quinze fois son pied droit devant son pied gauche. Il a placé cinq cent soixante-seize fois son pied gauche devant son pied droit. Puis il est arrivé au Reform-Club, vaste bâtiment de Pall-Mall, qui n'a pas coûté moins de trois millions à construire.

Phileas Fogg est allé aussitôt à la salle à manger. Ses neuf fenêtres s'ouvraient sur un beau jardin, aux arbres déjà dorés par l'automne. Là, il a pris place à sa table habituelle, où son couvert l'attendait. Son déjeuner se composait d'un hors-d'œuvre et d'un poisson bouilli avec une «reading sauce» de premier choix. Il y avait ensuite un roastbeef bien rouge, avec des condiments «mushroom». Puis venaient un gâteau rempli de tiges de rhubarbe et de groseilles vertes, et un morceau de chester. Avec tout cela, il a bu quelques tasses de cet excellent thé, spécialement récolté pour le Reform-Club.

À midi quarante-sept, ce gentleman s'est levé et il est allé vers le grand salon. C'était une pièce somptueuse, ornée de peintures dans de riches cadres. Là, un domestique lui a donné le *Times*, dont les pages n'étaient pas coupées. Phileas Fogg a déplié ce journal d'une main sûre, qui montrait une grande habitude de ce travail difficile. La lecture du *Times* a occupé Phileas Fogg jusqu'à trois heures quarante-cinq. Celle du *Standard*, qui a suivi, a duré jusqu'au dîner. Ce repas s'est passé dans les mêmes conditions que le déjeuner, avec en plus de la «royal british sauce».

À six heures moins vingt, le gentleman est revenu dans le grand salon et s'est plongé dans la lecture du *Morning-Chronicle*.

Une demi-heure plus tard, plusieurs membres du Reform-Club sont entrés. Ils se sont approchés de la cheminée, où brûlait un feu de charbon. C'étaient les partenaires habituels de Mr. Phileas Fogg, des joueurs de whist passionnés comme lui. Il y avait l'ingénieur Andrew Stuart, les banquiers John Sullivan et Samuel Fallentin, et le brasseur Thomas Flanagan. Il y avait aussi Gauthier Ralph, un des administrateurs de la Banque d'Angleterre. C'étaient des personnages riches et respectés, même dans ce club. Il compte pourtant parmi ses membres les plus grands noms de l'industrie et de la finance.

«Eh bien, Ralph, a demandé Thomas Flanagan, où en est cette affaire de vol?

—Eh bien, a répondu Andrew Stuart, la Banque perdra son argent.

—J'espère, au contraire, a dit Gauthier Ralph, que nous allons attraper l'auteur du vol. Des inspecteurs de police très habiles ont été envoyés en Amérique et en Europe. Ils sont dans tous les principaux ports d'embarquement et de débarquement. Il sera difficile à ce monsieur de leur échapper.

—Mais on a donc le signalement du voleur? a demandé Andrew Stuart.

—D'abord, ce n'est pas un voleur, a répondu sérieusement Gauthier Ralph.

—Comment, ce n'est pas un voleur, cet individu qui a pris cinquante-cinq mille livres en bank-notes (1 million 375,000 francs)?

—Non, a répondu Gauthier Ralph.

—C'est donc un industriel? a dit John Sullivan.

—Le *Morning-Chronicle* assure que c'est un gentleman.»

Celui qui a fait cette réponse, c'était Phileas Fogg. Sa tête sortait alors de la mer de papier entassée autour de lui. En même temps, Phileas Fogg a salué ses collègues, qui lui ont rendu son salut.

L'affaire dont on parlait était discutée avec passion par les journaux du Royaume-Uni. Elle avait eu lieu trois jours plus tôt, le 29 septembre. Une liasse de bank-notes avait été prise sur la tablette du caissier principal de la Banque d'Angleterre. Elle formait l'énorme somme de cinquante-cinq mille livres.

Certains s'étonnaient qu'un tel vol ait pu se faire aussi facilement. Le sous-gouverneur Gauthier Ralph se contentait de leur répondre ceci. À ce moment même, le caissier notait une recette de trois shillings six pence, et on ne peut pas tout surveiller.

Mais il faut faire remarquer ici une chose qui explique mieux le vol. Cet admirable établissement, la «Bank of England», semble attacher une très grande importance à la dignité du public. Pas de gardes, pas d'invalides, pas de grillages! L'or, l'argent, les billets sont exposés librement, pour ainsi dire à la merci du premier venu. On ne veut pas mettre en doute l'honnêteté d'un passant, quel qu'il soit. Un des meilleurs observateurs des usages anglais raconte même cette histoire. Un jour, il se trouvait dans une des salles de la Banque. Sur la tablette du caissier, il y avait un lingot d'or de sept à huit livres. Il a eu la curiosité de le voir de plus près. Il a pris ce lingot, il l'a examiné et il l'a passé à son voisin. Celui-ci l'a passé à un autre. Ainsi, de main en main, le lingot est allé jusqu'au fond d'un couloir obscur. Il n'a repris sa place qu'une demi-heure après, et le caissier n'a même pas levé la tête.

Mais, le 29 septembre, les choses ne se sont pas tout à fait passées ainsi. La liasse de bank-notes n'est pas revenue. La magnifique horloge placée au-dessus du «drawing-office» a sonné à cinq heures la fermeture des bureaux. Alors, la Banque d'Angleterre n'avait plus qu'à passer cinquante-cinq mille livres au compte de profits et pertes.

Une fois le vol bien constaté, on a envoyé des agents, des «détectives», choisis parmi les plus habiles. Ils sont partis vers les principaux ports: Liverpool, Glasgow, Le Havre, Suez, Brindisi, New-York, etc. En cas de succès, on leur promettait une prime de deux mille livres (50,000 fr.). Ils recevraient aussi cinq pour cent de la somme retrouvée. L'enquête avait commencé immédiatement et devait donner des renseignements. En les attendant, ces inspecteurs devaient observer avec soin tous les voyageurs à l'arrivée ou au départ.

Or, justement, le *Morning-Chronicle* le disait, l'auteur du vol n'appartenait sans doute à aucune société de voleurs d'Angleterre. Pendant cette journée du 29 septembre, on avait remarqué un gentleman bien habillé, aux bonnes manières et à l'air distingué. Il allait et venait dans la salle des paiements, où le vol avait eu lieu. L'enquête avait permis de refaire assez exactement le signalement de ce gentleman. Ce signalement a été aussitôt envoyé à tous les détectives du Royaume-Uni et du continent. Quelques personnes sensées pensaient donc pouvoir espérer que le voleur n'échapperait pas. Gauthier Ralph en faisait partie.

Comme on le pense, on ne parlait que de cela à Londres et dans toute l'Angleterre. On discutait, on se passionnait pour ou contre les chances de succès de la police métropolitaine. On ne s'étonnera donc pas d'entendre les membres du Reform-Club parler de la même question. D'autant plus que l'un des sous-gouverneurs de la Banque se trouvait parmi eux.

L'honorable Gauthier Ralph ne voulait pas douter du résultat des recherches. Selon lui, la prime offerte devrait beaucoup exciter le zèle et l'intelligence des agents. Mais son collègue, Andrew Stuart, était loin de partager cette confiance. La discussion a donc continué entre les gentlemen, qui s'étaient assis à une table de whist. Stuart était devant Flanagan, et Fallentin devant Phileas Fogg. Pendant le jeu, les joueurs ne parlaient pas. Mais entre les robbres, la conversation interrompue reprenait avec encore plus de force.

«Je soutiens, a dit Andrew Stuart, que les chances sont en faveur du voleur, qui est certainement un homme habile!

—Allons donc! a répondu Ralph. Il n'y a plus un seul pays où il puisse se réfugier.

—Par exemple!

—Où voulez-vous qu'il aille?

—Je n'en sais rien, a répondu Andrew Stuart, mais, après tout, la terre est assez vaste.

—Elle l'était autrefois...» a dit à mi-voix Phileas Fogg. Puis: «À vous de couper, monsieur,» a-t-il ajouté en présentant les cartes à Thomas Flanagan.

La discussion s'est arrêtée pendant le robbre. Mais bientôt Andrew Stuart l'a reprise, en disant:

«Comment, autrefois! Est-ce que la terre a diminué, par hasard?

—Sans doute, a répondu Gauthier Ralph. Je suis de l'avis de Mr. Fogg. La terre a diminué, puisqu'on la parcourt maintenant dix fois plus vite qu'il y a cent ans. Et c'est ce qui, dans le cas qui nous occupe, rendra les recherches plus rapides.

—Et rendra aussi plus facile la fuite du voleur!

—À vous de jouer, monsieur Stuart!» a dit Phileas Fogg.

Mais Stuart, qui doutait encore, n'était pas convaincu. Quand la partie a été finie, il a repris:

«Il faut avouer, monsieur Ralph, que vous avez une manière amusante de dire que la terre a diminué! Ainsi, parce qu'on en fait maintenant le tour en trois mois...

—En quatre-vingts jours seulement, a dit Phileas Fogg.

—En effet, messieurs, a ajouté John Sullivan, quatre-vingts jours. C'est possible depuis l'ouverture de la section entre Rothal et Allahabad, sur le «Great-Indian peninsular railway». Voici le calcul établi par le *Morning-Chronicle*:

De Londres à Suez par le Mont-Cenis et Brindisi, railways et paquebots : 7 jours

De Suez à Bombay, paquebot : 13 jours

De Bombay à Calcutta, railway : 3 jours

De Calcutta à Hong-Kong (Chine), paquebot : 13 jours

De Hong-Kong à Yokohama (Japon), paquebot : 6 jours

De Yokohama à San-Francisco, paquebot : 22 jours

De San-Francisco à New-York, railroad : 7 jours

De New-York à Londres, paquebot et railway : 9 jours

Total : 80 jours

—Oui, quatre-vingts jours! s'est écrié Andrew Stuart, qui, par inattention, a coupé une carte maîtresse. Mais sans compter le mauvais temps, les vents contraires, les naufrages, les déraillements, etc.

—Tout compris, a répondu Phileas Fogg en continuant de jouer, car, cette fois, la discussion ne respectait plus le whist.

—Même si les Hindous ou les Indiens d'Amérique enlèvent les rails! s'est écrié Andrew Stuart. Même s'ils arrêtent les trains, pillent les fourgons, scalpent les voyageurs!

—Tout compris,» a répondu Phileas Fogg. Et il a posé son jeu sur la table en ajoutant: «Deux atouts maîtres.»

C'était à Andrew Stuart de donner les cartes. Il les a ramassées en disant:

«En théorie, vous avez raison, monsieur Fogg, mais dans la pratique...

—Dans la pratique aussi, monsieur Stuart.

—Je voudrais bien vous y voir.

—Cela ne dépend que de vous. Partons ensemble.

—Le ciel m'en préserve! s'est écrié Stuart. Mais je parierais bien quatre mille livres (100,000 fr.) qu'un tel voyage, fait dans ces conditions, est impossible.

—Très possible, au contraire, a répondu Mr. Fogg.

—Eh bien, faites-le donc!

—Le tour du monde en quatre-vingts jours?

—Oui.

—Je le veux bien.

—Quand?

—Tout de suite.

—C'est de la folie! s'est écrié Andrew Stuart, qui commençait à se vexer de l'insistance de son partenaire. Tenez! jouons plutôt.

—Redonnez alors les cartes, a répondu Phileas Fogg, car il y a «mal donne.»

Andrew Stuart a repris les cartes d'une main fiévreuse. Puis, tout à coup, il les a posées sur la table:

«Eh bien, oui, monsieur Fogg, a-t-il dit, oui, je parie quatre mille livres!...

—Mon cher Stuart, a dit Fallentin, calmez-vous. Ce n'est pas sérieux.

—Quand je dis: je parie, a répondu Andrew Stuart, c'est toujours sérieux.

—Soit!» a dit Mr. Fogg. Puis il s'est tourné vers ses collègues:

«J'ai vingt mille livres (500,000 fr.) déposées chez Baring frères. Je les risquerai volontiers...

—Vingt mille livres! s'est écrié John Sullivan. Vingt mille livres qu'un retard imprévu peut vous faire perdre!

—L'imprévu n'existe pas, a répondu simplement Phileas Fogg.

—Mais, monsieur Fogg, ce temps de quatre-vingts jours est calculé seulement comme un minimum!

—Un minimum bien employé suffit à tout.

—Mais pour ne pas le dépasser, il faut sauter mathématiquement des railways dans les paquebots! Et des paquebots dans les chemins de fer!

—Je sauterai mathématiquement.

—C'est une plaisanterie!

—Un bon Anglais ne plaisante jamais, quand il s'agit d'une chose aussi sérieuse qu'un pari, a répondu Phileas Fogg. Je parie vingt mille livres contre qui voudra. Je parie que je ferai le tour de la terre en quatre-vingts jours ou moins. Cela fait dix-neuf cent vingt heures ou cent quinze mille deux cents minutes. Acceptez-vous?

—Nous acceptons, ont répondu MM. Stuart, Fallentin, Sullivan, Flanagan et Ralph, après s'être mis d'accord.

—Bien, a dit Mr. Fogg. Le train de Douvres part à huit heures quarante-cinq. Je le prendrai.

—Ce soir même? a demandé Stuart.

—Ce soir même, a répondu Phileas Fogg. Nous sommes aujourd'hui mercredi 2 octobre, a-t-il ajouté en regardant un calendrier de poche. Je devrai donc être de retour à Londres, dans ce salon même du Reform-Club. Ce sera le samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir. Sinon, les vingt mille livres déposées à mon crédit chez Baring frères vous appartiendront de fait et de droit, messieurs. Voici un chèque de la même somme.»

Un procès-verbal du pari a été rédigé et signé tout de suite par les six intéressés. Phileas Fogg était resté froid. Il n'avait certainement pas parié pour gagner. Il avait risqué ces vingt mille livres, la moitié de sa fortune, pour une seule raison. Il pensait qu'il devrait peut-être dépenser l'autre moitié pour réussir ce projet difficile, pour ne pas dire impossible. Quant à ses adversaires, ils semblaient émus. Ce n'était pas à cause de la valeur de l'enjeu. C'était parce qu'ils avaient une sorte de scrupule à lutter dans ces conditions.

Sept heures sonnaient alors. On a proposé à Mr. Fogg d'arrêter le whist pour qu'il puisse préparer son départ.

«Je suis toujours prêt!» a répondu cet impassible gentleman. Et il a donné les cartes:

«Je retourne carreau, a-t-il dit. À vous de jouer, monsieur Stuart.»

### Glossaire

- **brasseur**: personne qui fabrique de la bière.
- **signalement**: description d'une personne recherchée.
- **liasse**: paquet de papiers ou de billets attachés ensemble.
- **invalides**: anciens soldats blessés, employés comme gardes.
- **lingot**: gros morceau de métal précieux.
- **robbres**: parties de whist en plusieurs manches.
- **atouts**: cartes de la couleur la plus forte.
- **mal donne**: erreur dans la distribution des cartes.
- **procès-verbal**: texte officiel qui note ce qui a été dit ou fait.

## IV. Dans lequel Phileas Fogg stupéfie Passepartout, son domestique.

À sept heures vingt-cinq, Phileas Fogg avait gagné une vingtaine de guinées au whist. Il a alors pris congé de ses honorables collègues et il a quitté le Reform-Club. À sept heures cinquante, il a ouvert la porte de sa maison et il est rentré chez lui.

Passepartout avait étudié son programme avec sérieux. Il a donc été assez surpris de voir Mr. Fogg, coupable d'inexactitude, apparaître à cette heure inhabituelle. Selon la notice, le locataire de Saville-row ne devait rentrer qu'à minuit précis.

Phileas Fogg est d'abord monté à sa chambre, puis il a appelé:

«Passepartout.»

Passepartout n'a pas répondu. Cet appel ne pouvait pas être pour lui. Ce n'était pas l'heure.

«Passepartout,» a repris Mr. Fogg, sans élever davantage la voix.

Passepartout s'est montré.

«C'est la deuxième fois que je vous appelle, a dit Mr. Fogg.

—Mais il n'est pas minuit, a répondu Passepartout, sa montre à la main.

—Je le sais, a repris Phileas Fogg, et je ne vous fais pas de reproche. Nous partons dans dix minutes pour Douvres et Calais.»

Une sorte de grimace est apparue sur le visage rond du Français. Il avait évidemment mal entendu.

«Monsieur se déplace? a-t-il demandé.

—Oui, a répondu Phileas Fogg. Nous allons faire le tour du monde.»

Passepartout avait les yeux très grands ouverts, la paupière et le sourcil levés, les bras tombants, le corps affaissé. Il présentait tous les signes d'un étonnement qui allait jusqu'à la stupeur.

«Le tour du monde! a-t-il murmuré.

—En quatre-vingts jours, a répondu Mr. Fogg. Ainsi, nous n'avons pas un instant à perdre.

—Mais les malles?... a dit Passepartout, qui balançait sa tête de droite à gauche sans s'en rendre compte.

—Pas de malles. Un sac de nuit seulement. Dedans, deux chemises de laine, trois paires de bas. Autant pour vous. Nous achèterons en route. Vous descendrez mon makintosch et ma couverture de voyage. Ayez de bonnes chaussures. D'ailleurs, nous marcherons peu ou pas. Allez.»

Passepartout aurait voulu répondre. Il n'a pas pu. Il a quitté la chambre de Mr. Fogg et il est monté dans la sienne. Il est tombé sur une chaise. Puis il a employé une phrase assez vulgaire de son pays:

«Ah bien, s'est-il dit, elle est forte, celle-là! Moi qui voulais rester tranquille!...»

Et, machinalement, il a fait ses préparatifs de départ. Le tour du monde en quatre-vingts jours! Avait-il affaire à un fou? Non... C'était une plaisanterie? On allait à Douvres, bien. À Calais, d'accord. Après tout, cela ne pouvait pas beaucoup déplaire au brave garçon. Depuis cinq ans, il n'avait pas posé le pied dans son pays. On irait peut-être même jusqu'à Paris, et, ma foi, il reverrait avec plaisir la grande capitale. Mais, certainement, un gentleman qui économisait tant ses pas s'arrêterait là... Oui, sans doute, mais une chose restait vraie: il partait, il se déplaçait, ce gentleman si casanier jusqu'alors!

À huit heures, Passepartout avait préparé le modeste sac qui contenait ses vêtements et ceux de son maître. Puis, l'esprit encore troublé, il a quitté sa chambre. Il en a soigneusement fermé la porte et il a rejoint Mr. Fogg.

Mr. Fogg était prêt. Il portait sous son bras le *Bradshaw's continental railway steam transit and general guide*. Ce livre devait lui donner toutes les indications nécessaires à son voyage. Il a pris le sac des mains de Passepartout et il l'a ouvert. Il y a glissé une grosse liasse de ces belles bank-notes qu'on accepte dans tous les pays.

«Vous n'avez rien oublié? a-t-il demandé.

—Rien, monsieur.

—Mon makintosch et ma couverture?

—Les voici.

—Bien, prenez ce sac.»

Mr. Fogg a rendu le sac à Passepartout.

«Et faites-y attention, a-t-il ajouté. Il y a vingt mille livres dedans (500,000 francs).»

Le sac a failli tomber des mains de Passepartout. On aurait dit que les vingt mille livres étaient en or et très lourdes.

Le maître et le domestique sont alors descendus, et la porte de la rue a été fermée à double tour.

Il y avait une station de voitures au bout de Saville-row. Phileas Fogg et son domestique sont montés dans un cab. Le cab s'est dirigé rapidement vers la gare de Charing-Cross, où arrive une des lignes du South-Eastern-railway.

À huit heures vingt, le cab s'est arrêté devant la grille de la gare. Passepartout a sauté à terre. Son maître l'a suivi et il a payé le cocher.

À ce moment, une pauvre mendiante s'est approchée de Mr. Fogg et lui a demandé l'aumône. Elle tenait un enfant à la main et elle avait les pieds nus dans la boue. Elle portait un chapeau déchiré, d'où pendait une plume misérable. Elle avait un châle en loques sur ses haillons.

Mr. Fogg a tiré de sa poche les vingt guinées qu'il venait de gagner au whist. Il les a tendues à la mendiante:

«Tenez, ma brave femme, a-t-il dit, je suis content de vous avoir rencontrée!»

Puis il est passé.

Passepartout a senti comme une humidité autour de ses yeux. Son maître avait fait un pas dans son cœur.

Mr. Fogg et lui sont aussitôt entrés dans la grande salle de la gare. Là, Phileas Fogg a donné à Passepartout l'ordre de prendre deux billets de première classe pour Paris. Puis, en se retournant, il a aperçu ses cinq collègues du Reform-Club.

«Messieurs, je pars, a-t-il dit. J'emporte un passeport pour cela. Les différents visas mis sur ce passeport vous permettront, au retour, de contrôler mon itinéraire.

—Oh! monsieur Fogg, a répondu poliment Gauthier Ralph, c'est inutile. Nous ferons confiance à votre honneur de gentleman!

—Cela vaut mieux ainsi, a dit Mr. Fogg.

—Vous n'oubliez pas que vous devez être revenu?... a fait remarquer Andrew Stuart.

—Dans quatre-vingts jours, a répondu Mr. Fogg, le samedi 21 décembre 1872, à huit heures quarante-cinq minutes du soir. Au revoir, messieurs.»

À huit heures quarante, Phileas Fogg et son domestique ont pris place dans le même compartiment. À huit heures quarante-cinq, un coup de sifflet a retenti et le train s'est mis en marche.

La nuit était noire. Il tombait une pluie fine. Phileas Fogg, appuyé dans son coin, ne parlait pas. Passepartout, encore sous le choc, serrait machinalement contre lui le sac aux bank-notes.

Mais le train n'avait pas encore dépassé Sydenham quand Passepartout a poussé un vrai cri de désespoir!

«Qu'avez-vous? a demandé Mr. Fogg.

—Il y a... que... dans ma précipitation... mon trouble... j'ai oublié...

—Quoi?

—D'éteindre le bec de gaz de ma chambre!

—Eh bien, mon garçon, a répondu froidement Mr. Fogg, il brûle à votre compte!»

### Glossaire

- **guinées**: pièces de monnaie anglaises.
- **stupeur**: très grand étonnement, qui empêche de bouger ou de parler.
- **malles**: très grandes valises.
- **sac de nuit**: petit sac de voyage.
- **makintosch**: manteau qui protège de la pluie.
- **bank-notes**: billets de banque anglais.
- **cab**: petite voiture à cheval qu'on loue, comme un taxi.
- **aumône**: argent qu'on donne à une personne pauvre.
- **bec de gaz**: petite lampe qui brûle du gaz.
- **à votre compte**: à vos frais; c'est vous qui paierez.

## V. Dans lequel une nouvelle valeur apparaît sur la place de Londres.

En quittant Londres, Phileas Fogg n'imaginait sans doute pas le grand bruit que son départ allait provoquer. La nouvelle du pari s'est d'abord répandue dans le Reform-Club. Elle a produit une véritable émotion parmi les membres de cet honorable cercle. Puis cette émotion est passée du club aux journaux, grâce aux reporters. Des journaux, elle est passée au public de Londres et de tout le Royaume-Uni.

Cette «question du tour du monde» a été commentée, discutée, analysée dans ses moindres détails. On y mettait autant de passion que s'il s'agissait d'une nouvelle affaire de l'*Alabama*. Les uns ont pris parti pour Phileas Fogg. Les autres se sont déclarés contre lui, et ils ont bientôt formé une très grande majorité. Faire ce tour du monde en théorie et sur le papier, c'était une chose. Mais le faire vraiment, dans ce minimum de temps, avec les moyens de transport actuels? Ce n'était pas seulement impossible, c'était insensé!

Le *Times*, le *Standard*, l'*Evening-Star*, le *Morning-Chronicle* et vingt autres journaux très lus se sont déclarés contre Mr. Fogg. Seul le *Daily-Telegraph* l'a soutenu, jusqu'à un certain point. En général, on a traité Phileas Fogg de maniaque et de fou. On a aussi blâmé ses collègues du Reform-Club d'avoir accepté ce pari. Ce pari montrait que l'esprit de son auteur s'affaiblissait.

Des articles extrêmement passionnés, mais logiques, ont paru sur la question. On sait quel intérêt on porte en Angleterre à tout ce qui touche à la géographie. Ainsi, tous les lecteurs, de toutes les classes, dévoraient les colonnes consacrées au cas de Phileas Fogg.

Pendant les premiers jours, quelques esprits audacieux, surtout des femmes, ont été pour lui. Ils l'ont été surtout quand l'*Illustrated-London-News* a publié son portrait. Ce portrait avait été fait d'après sa photographie, déposée aux archives du Reform-Club. Certains gentlemen osaient dire: «Hé! hé! pourquoi pas, après tout? On a vu des choses plus extraordinaires!» C'étaient surtout les lecteurs du *Daily-Telegraph*. Mais on a bientôt senti que ce journal lui-même commençait à faiblir.

En effet, un long article a paru le 7 octobre dans le Bulletin de la Société royale de géographie. Il a traité la question de tous les points de vue et a montré clairement la folie de l'entreprise. D'après cet article, tout était contre le voyageur: les obstacles de l'homme et ceux de la nature. Pour réussir dans ce projet, il fallait un accord miraculeux entre les heures de départ et d'arrivée. Or cet accord n'existait pas et ne pouvait pas exister. En Europe, les trajets sont assez courts. À la rigueur, on peut y compter sur l'arrivée des trains à heure fixe. Mais ils mettent trois jours à traverser l'Inde et sept jours à traverser les États-Unis. Pouvait-on alors compter sur leur exactitude pour résoudre un tel problème? Et les accidents de machine, les déraillements, les collisions, la mauvaise saison, l'accumulation des neiges? Tout cela n'était-il pas contre Phileas Fogg? Et sur les paquebots, en hiver, ne serait-il pas à la merci des coups de vent ou des brouillards? Est-il donc si rare que les meilleurs paquebots des lignes transocéaniennes aient deux ou trois jours de retard? Or il suffisait d'un retard, un seul, pour briser la chaîne des communications sans espoir de la réparer. Si Phileas Fogg manquait le départ d'un paquebot, même de quelques heures seulement, il devrait attendre le paquebot suivant. Et cela suffirait à compromettre son voyage pour toujours.

L'article a fait grand bruit. Presque tous les journaux l'ont reproduit, et les actions de Phileas Fogg ont beaucoup baissé.

Pendant les premiers jours après le départ du gentleman, d'importantes affaires s'étaient faites sur le hasard de son entreprise. On sait ce qu'est le monde des parieurs en Angleterre. Il est plus intelligent et plus élevé que celui des joueurs. Parier est dans le tempérament anglais. Les membres du Reform-Club ont donc fait des paris considérables pour ou contre Phileas Fogg. Mais la masse du public aussi est entrée dans le mouvement. Phileas Fogg a été inscrit comme un cheval de course, dans une sorte de studbook. On a aussi fait de lui une valeur de bourse, qui a été immédiatement cotée sur la place de Londres. On demandait, on offrait du «Phileas Fogg» ferme ou à prime, et il s'est fait des affaires énormes. Mais cinq jours après son départ, il y a eu l'article du Bulletin de la Société de géographie. Les offres ont alors commencé à arriver en masse. Le Phileas Fogg a baissé. On l'a offert par paquets. On l'a pris d'abord à cinq, puis à dix. Ensuite, on ne l'a plus pris qu'à vingt, à cinquante, à cent!

Un seul partisan lui est resté: le vieux paralytique, lord Albermale. Cet honorable gentleman était cloué sur son fauteuil. Il aurait donné sa fortune pour pouvoir faire le tour du monde, même en dix ans! Et il a parié cinq mille livres (100,000 francs) en faveur de Phileas Fogg. On lui démontrait que le projet était stupide, et aussi qu'il ne servait à rien. Il se contentait alors de répondre: «Si la chose est faisable, il est bon que ce soit un Anglais qui l'ait faite le premier!»

On en était là. Les partisans de Phileas Fogg étaient de moins en moins nombreux. Tout le monde, et non sans raison, se mettait contre lui. On ne le prenait plus qu'à cent cinquante, à deux cents contre un. C'est alors que, sept jours après son départ, un incident complètement inattendu s'est produit. À cause de cet incident, on ne l'a plus pris du tout.

En effet, ce jour-là, à neuf heures du soir, le directeur de la police métropolitaine avait reçu une dépêche télégraphique. Voici ce qu'elle disait:

«Suez à Londres.

«*Rowan, directeur police, administration centrale, Scotland place.*

«Je file voleur de Banque, Phileas Fogg. Envoyez sans retard mandat d'arrestation à Bombay (Inde anglaise).

«Fix, *détective*.»

L'effet de cette dépêche a été immédiat. L'honorable gentleman a disparu, et le voleur de bank-notes a pris sa place. On a examiné sa photographie, déposée au Reform-Club avec celles de tous ses collègues. Elle reproduisait trait pour trait l'homme dont l'enquête avait donné le signalement. On s'est rappelé ce que la vie de Phileas Fogg avait de mystérieux, son isolement, son départ soudain. Alors une chose a paru évidente. Ce personnage avait pris comme prétexte un voyage autour du monde et un pari insensé. Il n'avait eu qu'un seul but: faire perdre sa trace aux agents de la police anglaise.

### Glossaire

- **cercle**: lieu privé où des hommes se réunissent; un club.
- **pari**: accord entre deux personnes; celle qui a tort paie.
- **paquebots**: grands bateaux à vapeur qui transportent des passagers et le courrier.
- **parieurs**: personnes qui font des paris.
- **studbook**: registre où l'on inscrit les chevaux de course.
- **valeur de bourse**: titre qu'on achète et qu'on vend à la Bourse; son prix monte ou baisse.
- **ferme ou à prime**: deux façons d'acheter à la Bourse: l'achat est définitif (ferme), ou on peut y renoncer en payant une petite somme (à prime).
- **dépêche**: message envoyé par télégraphe.
- **signalement**: description d'une personne recherchée.

## VI. Dans lequel l'agent Fix montre une impatience bien légitime.

Voici dans quelles circonstances cette dépêche concernant le sieur Phileas Fogg avait été envoyée.

Le mercredi 9 octobre, à Suez, on attendait pour onze heures du matin le paquebot *Mongolia*. Il appartenait à la Compagnie péninsulaire et orientale. C'était un steamer en fer, avec une hélice et un spardeck. Il jaugeait deux mille huit cents tonnes et possédait une force nominale de cinq cents chevaux. Le *Mongolia* faisait régulièrement les voyages de Brindisi à Bombay par le canal de Suez. C'était un des bateaux les plus rapides de la Compagnie. Les vitesses réglementaires étaient de dix milles à l'heure entre Brindisi et Suez. Entre Suez et Bombay, elles étaient de neuf milles cinquante-trois centièmes. Le *Mongolia* les avait toujours dépassées.

En attendant son arrivée, deux hommes se promenaient sur le quai. Ils marchaient au milieu de la foule des gens du pays et des étrangers qui arrivent dans cette ville. Il n'y a pas longtemps, Suez était encore un gros village. La grande œuvre de M. de Lesseps lui assure maintenant un avenir considérable.

L'un de ces deux hommes était l'agent consulaire du Royaume-Uni, établi à Suez. Le gouvernement britannique avait annoncé de mauvais résultats, et l'ingénieur Stephenson avait fait de sombres prédictions. Malgré cela, cet agent voyait chaque jour des navires anglais traverser le canal. Ils raccourcissaient ainsi de moitié l'ancienne route de l'Angleterre aux Indes par le cap de Bonne-Espérance.

L'autre était un petit homme maigre et nerveux, à la figure assez intelligente. Il contractait sans arrêt les muscles de ses sourcils. À travers ses longs cils brillait un œil très vif, mais il savait éteindre ce feu quand il le voulait. En ce moment, il montrait certains signes d'impatience. Il allait, il venait, il ne pouvait pas rester en place.

Cet homme s'appelait Fix. C'était un de ces «détectives» ou agents de police anglais. Après le vol commis à la Banque d'Angleterre, on les avait envoyés dans les différents ports. Ce Fix devait surveiller avec le plus grand soin tous les voyageurs qui prenaient la route de Suez. Si l'un d'eux lui semblait suspect, il devait le «filer» en attendant un mandat d'arrestation.

Justement, deux jours plus tôt, Fix avait reçu du directeur de la police métropolitaine le signalement du voleur supposé. C'était celui du personnage distingué et bien habillé que l'on avait observé dans la salle des paiements de la Banque.

Le détective était évidemment très attiré par la forte prime promise en cas de succès. Il attendait donc l'arrivée du *Mongolia* avec une impatience facile à comprendre.

«Et vous dites, monsieur le consul, a-t-il demandé pour la dixième fois, que ce bateau ne peut tarder?

— Non, monsieur Fix, a répondu le consul. Il a été signalé hier au large de Port-Saïd. Les cent soixante kilomètres du canal ne comptent pas pour un bateau aussi rapide. Je vous répète que le *Mongolia* a toujours gagné la prime de vingt-cinq livres. Le gouvernement l'accorde pour chaque avance de vingt-quatre heures sur les temps réglementaires.

— Ce paquebot vient directement de Brindisi? a demandé Fix.

— De Brindisi même, où il a pris la malle des Indes. Il a quitté Brindisi samedi à cinq heures du soir. Ayez donc patience, il ne peut tarder à arriver. Mais s'il est à bord du *Mongolia*, comment allez-vous reconnaître votre homme? Je ne le sais vraiment pas, avec le signalement que vous avez reçu.

— Monsieur le consul, a répondu Fix, ces gens-là, on les sent plutôt qu'on ne les reconnaît. Il faut avoir du flair. Le flair est comme un sens spécial qui réunit l'ouïe, la vue et l'odorat. J'ai arrêté dans ma vie plus d'un de ces gentlemen. Si mon voleur est à bord, je vous assure qu'il ne me glissera pas entre les mains.

— Je le souhaite, monsieur Fix, car il s'agit d'un vol important.

— Un vol magnifique, a répondu l'agent avec enthousiasme. Cinquante-cinq mille livres! Nous n'avons pas souvent de pareilles occasions! Les voleurs n'ont plus d'ambition! La race des Sheppard s'affaiblit! On se fait pendre maintenant pour quelques shillings!

— Monsieur Fix, a répondu le consul, vous parlez d'une telle façon que je vous souhaite vivement de réussir. Mais, je vous le répète, dans votre situation, je crains que ce ne soit difficile. Savez-vous bien que, d'après votre signalement, ce voleur ressemble tout à fait à un honnête homme?

— Monsieur le consul, a répondu l'inspecteur de police d'un ton de professeur, les grands voleurs ressemblent toujours à d'honnêtes gens. Vous comprenez bien: ceux qui ont des figures de coquins n'ont qu'une chose à faire, c'est rester honnêtes. Sinon, ils se feraient arrêter. Les visages honnêtes, voilà ceux qu'il faut surtout regarder de près. C'est un travail difficile, je le reconnais. Ce n'est plus du métier, c'est de l'art.»

On voit que ce Fix ne manquait pas d'une certaine dose d'amour-propre.

Cependant le quai s'animait peu à peu. Des marins de diverses nationalités, des commerçants, des courtiers, des portefaix, des fellahs arrivaient en foule. Le paquebot n'était évidemment plus très loin.

Le temps était assez beau, mais l'air était froid à cause du vent d'est. Quelques minarets se dessinaient au-dessus de la ville sous les pâles rayons du soleil. Vers le sud, une jetée longue de deux mille mètres s'allongeait comme un bras sur la rade de Suez. Sur la mer Rouge roulaient plusieurs bateaux de pêche ou de cabotage. Quelques-uns ont gardé la forme élégante de la galère antique.

Fix marchait au milieu de cette foule. Par habitude de son métier, il regardait les passants d'un rapide coup d'œil.

Il était alors dix heures et demie.

«Mais il n'arrivera pas ce paquebot! s'est-il écrié en entendant sonner l'horloge du port.

— Il ne peut pas être loin, a répondu le consul.

— Combien de temps restera-t-il à Suez? a demandé Fix.

— Quatre heures. Le temps d'embarquer son charbon. De Suez à Aden, au bout de la mer Rouge, on compte treize cent dix milles. Il faut donc faire provision de combustible.

— Et de Suez, ce bateau va directement à Bombay? a demandé Fix.

— Directement, sans décharger sa cargaison.

— Eh bien, a dit Fix. Si le voleur a pris cette route et ce bateau, il doit compter débarquer à Suez. De là, il doit vouloir gagner par une autre voie les possessions hollandaises ou françaises de l'Asie. Il doit bien savoir qu'il ne serait pas en sécurité dans l'Inde, qui est une terre anglaise.

— À moins que ce ne soit un homme très fort, a répondu le consul. Vous le savez, un criminel anglais est toujours mieux caché à Londres qu'il ne le serait à l'étranger.»

Cette remarque a donné beaucoup à réfléchir à l'agent. Le consul est retourné à ses bureaux, situés à peu de distance. L'inspecteur de police est resté seul, pris d'une impatience nerveuse. Il avait le pressentiment assez bizarre que son voleur devait se trouver à bord du *Mongolia*. En vérité, si ce coquin était parti d'Angleterre pour gagner le Nouveau-Monde, il avait dû préférer la route des Indes. Elle était moins surveillée que celle de l'Atlantique, ou plus difficile à surveiller.

Fix n'a pas réfléchi longtemps. De vifs coups de sifflet ont annoncé l'arrivée du paquebot. Toute la troupe des portefaix et des fellahs s'est précipitée vers le quai. Ce tumulte était un peu inquiétant pour les membres et les vêtements des passagers. Une dizaine de canots ont quitté la rive et sont allés au-devant du *Mongolia*.

Bientôt on a aperçu l'énorme coque du *Mongolia*, qui passait entre les rives du canal. Onze heures sonnaient quand le steamer a jeté l'ancre dans la rade. Sa vapeur sortait à grand bruit par les tuyaux d'échappement.

Les passagers étaient assez nombreux à bord. Quelques-uns sont restés sur le spardeck pour contempler la vue pittoresque de la ville. Mais la plupart ont débarqué dans les canots venus accoster le *Mongolia*.

Fix examinait avec grand soin tous ceux qui mettaient pied à terre.

À ce moment, l'un d'eux s'est approché de lui. Il venait de repousser vigoureusement les fellahs, qui se jetaient sur lui pour offrir leurs services. Il a demandé très poliment à Fix s'il pouvait lui indiquer les bureaux de l'agent consulaire anglais. En même temps, ce passager présentait un passeport. Il désirait sans doute y faire mettre le visa britannique.

Par instinct, Fix a pris le passeport et, d'un rapide coup d'œil, il a lu le signalement.

Il a failli faire un mouvement involontaire. La feuille a tremblé dans sa main. Le signalement écrit sur le passeport était identique à celui qu'il avait reçu du directeur de la police métropolitaine.

«Ce passeport n'est pas le vôtre? a-t-il dit au passager.

— Non, a répondu celui-ci, c'est le passeport de mon maître.

— Et votre maître?

— Il est resté à bord.

— Mais, a repris l'agent, il faut qu'il se présente en personne aux bureaux du consulat pour établir son identité.

— Quoi, c'est nécessaire?

— Indispensable.

— Et où sont ces bureaux?

— Là, au coin de la place, a répondu l'inspecteur en montrant une maison à deux cents pas.

— Alors, je vais aller chercher mon maître. Pourtant, cela ne lui plaira guère de se déranger!»

Là-dessus, le passager a salué Fix et il est retourné à bord du steamer.

### Glossaire

- **paquebot**: grand bateau à vapeur qui transporte des passagers et le courrier.
- **hélice**: pièce qui tourne sous l'eau et fait avancer le navire.
- **spardeck**: pont supérieur d'un grand navire.
- **jaugeait**: avait une capacité de; la jauge indique la place disponible dans un navire.
- **nominale**: ici, force nominale: puissance de la machine d'après le calcul officiel.
- **raccourcissaient**: rendaient plus court.
- **filer**: suivre quelqu'un en secret.
- **signalement**: description d'une personne recherchée.
- **malle des Indes**: le courrier envoyé d'Europe vers l'Inde.
- **flair**: don de sentir ou de deviner les choses, comme un chien qui suit une piste.
- **l'ouïe**: le sens qui permet d'entendre.
- **l'odorat**: le sens qui permet de sentir les odeurs.
- **Sheppard**: nom d'un célèbre voleur anglais.
- **shillings**: pièces de monnaie anglaises; vingt shillings font une livre.
- **portefaix**: hommes dont le métier est de porter les bagages et les charges.
- **fellahs**: paysans d'Égypte.
- **minarets**: tours hautes et fines des mosquées.
- **rade**: grand bassin d'eau, près d'un port, où les navires peuvent jeter l'ancre.
- **cabotage**: navigation le long des côtes, d'un port à l'autre.
- **provision**: réserve de choses utiles; faire provision de, c'est en prendre assez pour plus tard.
- **cargaison**: marchandises transportées par un bateau.
- **pressentiment**: impression qu'une chose est vraie ou va arriver, sans preuve.
- **sifflet**: appareil qui produit un son aigu, ici pour donner un signal.
- **canots**: petits bateaux légers.

## VII. Qui témoigne une fois de plus de l'inutilité des passe-ports en matière de police.

L'inspecteur est redescendu sur le quai et s'est dirigé rapidement vers les bureaux du consul. Il a beaucoup insisté, et on l'a aussitôt conduit auprès de ce fonctionnaire.

«Monsieur le consul, lui a-t-il dit sans attendre, j'ai de fortes raisons de croire que notre homme a pris le *Mongolia*.»

Et Fix a raconté ce qui s'était passé entre ce domestique et lui à propos du passeport.

«Bien, monsieur Fix, a répondu le consul, je ne serais pas fâché de voir la figure de ce coquin. Mais s'il est ce que vous supposez, il ne se présentera peut-être pas à mon bureau. Un voleur n'aime pas laisser derrière lui des traces de son passage. D'ailleurs, la formalité des passeports n'est plus obligatoire.

— Monsieur le consul, a répondu l'agent, si c'est un homme fort, comme on doit le penser, il viendra!

— Faire viser son passeport?

— Oui. Les passeports ne servent jamais qu'à gêner les honnêtes gens et à favoriser la fuite des coquins. Je vous affirme que celui-ci sera en règle. Mais j'espère bien que vous ne le viserez pas...

— Et pourquoi pas? a répondu le consul. Si ce passeport est régulier, je n'ai pas le droit de refuser mon visa.

— Cependant, monsieur le consul, je dois bien retenir cet homme ici. Je dois le garder jusqu'à ce que j'aie reçu de Londres un mandat d'arrestation.

— Ah! cela, monsieur Fix, c'est votre affaire, a répondu le consul, mais moi, je ne peux pas...»

Le consul n'a pas fini sa phrase. À ce moment, on a frappé à la porte de son bureau. Le garçon de bureau a fait entrer deux étrangers. L'un d'eux était justement le domestique qui avait parlé avec le détective.

C'étaient, en effet, le maître et le serviteur. Le maître a présenté son passeport. En peu de mots, il a prié le consul d'y mettre son visa.

Le consul a pris le passeport et l'a lu attentivement. Dans un coin du bureau, Fix observait l'étranger, ou plutôt le dévorait des yeux.

Quand le consul a eu fini de lire:

«Vous êtes Phileas Fogg, esquire? a-t-il demandé.

— Oui, monsieur, a répondu le gentleman.

— Et cet homme est votre domestique?

— Oui. Un Français nommé Passepartout.

— Vous venez de Londres?

— Oui.

— Et vous allez?

— À Bombay.

— Bien, monsieur. Vous savez que cette formalité du visa est inutile, et que nous ne demandons plus à voir le passeport?

— Je le sais, monsieur, a répondu Phileas Fogg, mais je désire constater par votre visa mon passage à Suez.

— Comme vous voudrez, monsieur.»

Le consul a signé et daté le passeport, puis il y a mis son cachet. Mr. Fogg a payé les droits de visa. Il a salué froidement et il est sorti, suivi de son domestique.

«Eh bien? a demandé l'inspecteur.

— Eh bien, a répondu le consul, il a l'air d'un parfait honnête homme!

— C'est possible, a répondu Fix, mais ce n'est pas la question. Trouvez-vous, monsieur le consul, que ce flegmatique gentleman ressemble trait pour trait au voleur dont j'ai reçu le signalement?

— Je le reconnais, mais vous le savez, tous les signalements...

— Je veux en être sûr, a répondu Fix. Le domestique me paraît moins difficile à comprendre que le maître. De plus, c'est un Français, qui ne pourra pas s'empêcher de parler. À bientôt, monsieur le consul.»

Cela dit, l'agent est sorti et s'est mis à la recherche de Passepartout.

Pendant ce temps, Mr. Fogg avait quitté la maison du consul et s'était dirigé vers le quai. Là, il a donné quelques ordres à son domestique. Puis il est monté dans un canot et il est revenu à bord du *Mongolia*. Il est rentré dans sa cabine. Il a alors pris son carnet, qui portait les notes suivantes:

«Quitté Londres, mercredi 2 octobre, 8 heures 45 soir.

«Arrivé à Paris, jeudi 3 octobre, 7 heures 20 matin.

«Quitté Paris, jeudi, 8 heures 40 matin.

«Arrivé par le Mont-Cenis à Turin, vendredi 4 octobre, 6 heures 35 matin.

«Quitté Turin, vendredi, 7 heures 20 matin.

«Arrivé à Brindisi, samedi 5 octobre, 4 heures soir.

«Embarqué sur le *Mongolia*, samedi, 5 heures soir.

«Arrivé à Suez, mercredi 9 octobre, 11 heures matin.

«Total des heures dépensées: 158 1/2, soit en jours: 6 jours 1/2.»

Mr. Fogg a inscrit ces dates sur un itinéraire disposé en colonnes. Cet itinéraire allait du 2 octobre au 21 décembre. Il indiquait le mois, la date et le jour. Il indiquait aussi les arrivées prévues et les arrivées réelles à chaque point principal. Ces points étaient Paris, Brindisi, Suez, Bombay, Calcutta, Singapore, Hong-Kong, Yokohama, San-Francisco, New-York, Liverpool et Londres. L'itinéraire permettait de calculer le gain obtenu ou la perte subie à chaque endroit du parcours.

Cet itinéraire méthodique tenait ainsi compte de tout, et Mr. Fogg savait toujours s'il était en avance ou en retard.

Ce jour-là, mercredi 9 octobre, il a donc inscrit son arrivée à Suez. Elle correspondait à l'arrivée prévue: il n'y avait ni gain ni perte.

Puis il s'est fait servir à déjeuner dans sa cabine. Quant à voir la ville, il n'y pensait même pas. Car il était de cette race d'Anglais qui font visiter par leur domestique les pays qu'ils traversent.

### Glossaire

- **coquin**: personne malhonnête.
- **viser**: mettre un visa, c'est-à-dire un cachet officiel, sur un passeport.
- **mandat d'arrestation**: papier officiel qui permet d'arrêter quelqu'un.
- **esquire**: titre donné à un gentleman anglais.
- **cachet**: marque officielle posée sur un papier.
- **flegmatique**: qui reste calme et ne montre pas ce qu'il sent.
- **signalement**: description d'une personne recherchée.
- **carnet**: petit cahier de notes.
- **itinéraire**: chemin prévu pour un voyage.

## VIII. Dans lequel Passepartout parle un peu plus peut-être qu'il ne conviendrait.

En quelques instants, Fix a rejoint Passepartout sur le quai. Passepartout se promenait sans se presser et il regardait. Lui, il ne se croyait pas obligé de ne rien voir.

«Eh bien, mon ami, lui a dit Fix en s'approchant, votre passeport est-il visé?

— Ah! c'est vous, monsieur, a répondu le Français. Merci bien. Nous sommes parfaitement en règle.

— Et vous regardez le pays?

— Oui, mais nous allons si vite qu'il me semble que je voyage en rêve. Et comme cela, nous sommes à Suez?

— À Suez.

— En Égypte?

— En Égypte, parfaitement.

— Et en Afrique?

— En Afrique.

— En Afrique! a répété Passepartout. Je ne peux y croire. Figurez-vous, monsieur, que je pensais ne pas aller plus loin que Paris. Et cette fameuse capitale, je l'ai revue tout juste de sept heures vingt du matin à huit heures quarante. C'était entre la gare du Nord et la gare de Lyon, à travers les vitres d'un fiacre, sous une pluie battante! Je le regrette! J'aurais aimé revoir le Père-Lachaise et le Cirque des Champs-Élysées!

— Vous êtes donc bien pressé? a demandé l'inspecteur de police.

— Moi, non, mais c'est mon maître. À propos, il faut que j'achète des chaussettes et des chemises! Nous sommes partis sans malles, avec un sac de nuit seulement.

— Je vais vous conduire à un bazar où vous trouverez tout ce qu'il faut.

— Monsieur, a répondu Passepartout, vous êtes vraiment d'une complaisance!...»

Et ils se sont mis en route tous les deux. Passepartout parlait toujours.

«Surtout, a-t-il dit, je dois faire bien attention à ne pas manquer le bateau!

— Vous avez le temps, a répondu Fix, il n'est encore que midi!»

Passepartout a sorti sa grosse montre.

«Midi, a-t-il dit. Allons donc! il est neuf heures cinquante-deux minutes!

— Votre montre retarde, a répondu Fix.

— Ma montre! Une montre de famille, qui vient de mon arrière-grand-père! Elle ne varie pas de cinq minutes par an. C'est un vrai chronomètre!

— Je vois ce que c'est, a répondu Fix. Vous avez gardé l'heure de Londres, qui retarde de deux heures environ sur Suez. Il faut avoir soin de remettre votre montre au midi de chaque pays.

— Moi! toucher à ma montre! s'est écrié Passepartout, jamais!

— Eh bien, elle ne sera plus d'accord avec le soleil.

— Tant pis pour le soleil, monsieur! C'est lui qui aura tort!»

Et le brave garçon a remis sa montre dans son gousset avec un geste superbe.

Quelques instants après, Fix lui a dit:

«Vous avez donc quitté Londres très vite?

— Je le crois bien! Mercredi dernier, à huit heures du soir, Mr. Fogg est revenu de son cercle, contre toutes ses habitudes. Trois quarts d'heure après, nous étions partis.

— Mais où va-t-il donc, votre maître?

— Toujours devant lui! Il fait le tour du monde!

— Le tour du monde? s'est écrié Fix.

— Oui, en quatre-vingts jours! Un pari, dit-il, mais, entre nous, je n'en crois rien. Cela n'aurait pas de sens. Il y a autre chose.

— Ah! c'est un original, ce Mr. Fogg?

— Je le crois.

— Il est donc riche?

— Évidemment! Et il emporte une jolie somme avec lui, en bank-notes toutes neuves! Et il ne fait pas d'économies en route! Tenez! il a promis une prime magnifique au mécanicien du *Mongolia*, si nous arrivions à Bombay avec une belle avance!

— Et vous le connaissez depuis longtemps, votre maître?

— Moi! a répondu Passepartout, je suis entré à son service le jour même de notre départ.»

On imagine facilement l'effet que ces réponses devaient produire sur l'esprit déjà très excité de l'inspecteur de police.

Il y avait ce départ précipité de Londres, peu de temps après le vol, et cette grosse somme emportée. Il y avait cette hâte d'arriver dans des pays lointains et ce prétexte d'un pari excentrique. Tout cela ne pouvait que confirmer Fix dans ses idées. Il a encore fait parler le Français. Il a acquis la certitude que ce garçon ne connaissait pas du tout son maître. Il a appris que Mr. Fogg vivait seul à Londres. On le disait riche, sans savoir d'où venait sa fortune. C'était un homme très secret, etc. Mais, en même temps, Fix a pu tenir pour certain que Phileas Fogg ne débarquait pas à Suez. Il allait réellement à Bombay.

«Est-ce loin, Bombay? a demandé Passepartout.

— Assez loin, a répondu l'agent. Il vous faut encore une dizaine de jours de mer.

— Et où est-ce, Bombay?

— Dans l'Inde.

— En Asie?

— Naturellement.

— Diable! C'est que je vais vous dire... il y a une chose qui m'inquiète... c'est mon bec!

— Quel bec?

— Mon bec de gaz que j'ai oublié d'éteindre et qui brûle à mon compte. Or, j'ai calculé que cela me coûte deux shillings par vingt-quatre heures. C'est juste six pence de plus que je ne gagne. Et vous comprenez que si le voyage dure un peu...»

Fix a-t-il compris l'affaire du gaz? C'est peu probable. Il n'écoutait plus et il prenait une décision. Le Français et lui étaient arrivés au bazar. Fix a laissé son compagnon y faire ses achats. Il lui a recommandé de ne pas manquer le départ du *Mongolia*. Puis il est revenu en toute hâte aux bureaux de l'agent consulaire.

Maintenant que sa conviction était faite, Fix avait retrouvé tout son sang-froid.

«Monsieur, a-t-il dit au consul, je n'ai plus aucun doute. Je tiens mon homme. Il se fait passer pour un excentrique qui veut faire le tour du monde en quatre-vingts jours.

— Alors c'est un malin, a répondu le consul. Il compte revenir à Londres après avoir trompé toutes les polices des deux continents!

— Nous verrons bien, a répondu Fix.

— Mais ne vous trompez-vous pas? a demandé encore une fois le consul.

— Je ne me trompe pas.

— Alors, pourquoi ce voleur a-t-il tenu à faire constater son passage à Suez par un visa?

— Pourquoi?... je n'en sais rien, monsieur le consul, a répondu le détective, mais écoutez-moi.»

Et, en quelques mots, il a rapporté les points importants de sa conversation avec le domestique de ce Fogg.

«En effet, a dit le consul, tout semble accuser cet homme. Et qu'allez-vous faire?

— Envoyer une dépêche à Londres et demander avec insistance qu'on m'adresse un mandat d'arrestation à Bombay. Ensuite, m'embarquer sur le *Mongolia* et filer mon voleur jusqu'aux Indes. Et là, sur cette terre anglaise, l'aborder poliment, mon mandat à la main et la main sur l'épaule.»

Après ces paroles prononcées froidement, l'agent a quitté le consul et s'est rendu au bureau télégraphique. De là, il a envoyé au directeur de la police métropolitaine cette dépêche que l'on connaît.

Un quart d'heure plus tard, Fix montait à bord du *Mongolia*, son léger bagage à la main. Il avait d'ailleurs beaucoup d'argent sur lui. Bientôt le rapide steamer avançait à toute vapeur sur les eaux de la mer Rouge.

### Glossaire

- **fiacre**: voiture à cheval que l'on loue pour un trajet.
- **sac de nuit**: petit sac de voyage.
- **bazar**: magasin où l'on vend toutes sortes d'objets.
- **complaisance**: envie de rendre service, gentillesse.
- **retarde**: une montre retarde quand elle montre une heure trop petite.
- **gousset**: petite poche où l'on met sa montre.
- **original**: personne très différente des autres.
- **mécanicien**: personne qui s'occupe de la machine d'un bateau.
- **bec de gaz**: petite lampe qui brûle du gaz.
- **filer**: suivre quelqu'un en secret.

## IX. Où la mer Rouge et la mer des Indes se montrent propices aux desseins de Phileas Fogg.

La distance entre Suez et Aden est exactement de treize cent dix milles. Le contrat de la Compagnie donne à ses paquebots cent trente-huit heures pour la parcourir. Les feux du *Mongolia* étaient activement poussés, et le navire allait assez vite pour arriver avant l'heure prévue.

Presque tous les passagers montés à Brindisi allaient en Inde. Les uns se rendaient à Bombay, les autres à Calcutta, mais en passant par Bombay. En effet, un chemin de fer traverse maintenant la péninsule indienne dans toute sa largeur. Il n'est donc plus nécessaire de contourner la pointe de Ceylan.

Parmi ces passagers du *Mongolia*, il y avait divers fonctionnaires civils et des officiers de tous les grades. Certains officiers appartenaient à l'armée britannique elle-même. Les autres commandaient les troupes indiennes de cipayes. Tous étaient très bien payés, même à présent. Le gouvernement a pourtant remplacé l'ancienne Compagnie des Indes, avec ses droits et ses charges. Les sous-lieutenants gagnaient 7,000 francs, les brigadiers 60,000, les généraux 100,000.

Les fonctionnaires civils gagnent encore plus. Les simples assistants, au premier niveau de la hiérarchie, ont 12,000 francs. Les juges ont 60,000 francs, et les présidents de cour 250,000 francs. Les gouverneurs ont 300,000 francs, et le gouverneur général plus de 600,000 francs.

On vivait donc bien à bord du *Mongolia*, dans cette société de fonctionnaires. Quelques jeunes Anglais se mêlaient à eux. Ils avaient un million en poche et partaient fonder au loin des maisons de commerce. Le «purser», l'homme de confiance de la Compagnie, était l'égal du capitaine à bord. Il faisait les choses avec luxe. Il y avait le déjeuner du matin et le lunch de deux heures. Puis venaient le dîner de cinq heures et demie et le souper de huit heures. À chaque repas, les tables pliaient sous les plats de viande fraîche et les entremets. Tout cela venait de la boucherie et des cuisines du paquebot. Les passagères — il y en avait quelques-unes — changeaient de toilette deux fois par jour. On faisait de la musique, et on dansait même, quand la mer le permettait.

Mais la mer Rouge est très capricieuse et trop souvent mauvaise, comme tous les golfes étroits et longs. Quand le vent soufflait de la côte d'Asie ou de la côte d'Afrique, il prenait le *Mongolia* par le côté. Ce long navire à hélice roulait terriblement. Alors, les dames ne se montraient plus; les pianos se taisaient; les chants et les danses cessaient en même temps. Et pourtant, malgré les coups de vent et malgré la houle, le paquebot ne prenait aucun retard. Poussé par sa puissante machine, il courait vers le détroit de Bab-el-Mandeb.

Que faisait Phileas Fogg pendant ce temps? On pourrait croire qu'il était toujours inquiet et anxieux. On pourrait croire qu'il se préoccupait des changements de vent, mauvais pour la marche du navire. Il aurait pu craindre aussi les mouvements désordonnés de la houle. Ils risquaient de provoquer un accident à la machine. Il aurait pu penser à toutes les avaries possibles. Une avarie aurait obligé le *Mongolia* à s'arrêter dans un port et aurait compromis son voyage.

Pas du tout. Ou du moins, si ce gentleman pensait à ces risques, il n'en montrait rien. C'était toujours l'homme impassible, le membre imperturbable du Reform-Club, qu'aucun incident ou accident ne pouvait surprendre. Il ne paraissait pas plus ému que les chronomètres du bord. On le voyait rarement sur le pont. Il ne cherchait guère à observer cette mer Rouge, si riche en souvenirs. C'est pourtant là que se sont jouées les premières scènes de l'histoire humaine. Il ne venait pas regarder les curieuses villes semées sur ses bords. Leur belle silhouette se voyait pourtant parfois à l'horizon. Il ne rêvait même pas aux dangers de ce golfe Arabique. Les anciens historiens, Strabon, Arrien, Arthémidore, Edrisi, en ont toujours parlé avec terreur. Autrefois, les navigateurs ne s'y risquaient jamais sans offrir d'abord des sacrifices pour protéger leur voyage.

Que faisait donc cet original, prisonnier du *Mongolia*? D'abord, il prenait ses quatre repas par jour. Jamais le roulis ni le tangage ne pouvaient dérégler une machine si merveilleusement organisée. Ensuite, il jouait au whist.

Oui! Il avait trouvé des partenaires aussi passionnés que lui. C'était d'abord un collecteur de taxes qui se rendait à son poste à Goa. Il y avait aussi un ministre, le révérend Décimus Smith, qui retournait à Bombay. Le troisième était un brigadier général de l'armée anglaise, qui allait retrouver son corps à Bénarès. Ces trois passagers avaient pour le whist la même passion que Mr. Fogg. Ils jouaient pendant des heures entières, aussi silencieusement que lui.

Quant à Passepartout, il ne souffrait pas du tout du mal de mer. Il occupait une cabine à l'avant et mangeait, lui aussi, très sérieusement. Il faut dire que ce voyage, fait dans ces conditions, ne lui déplaisait décidément plus. Il l'acceptait. Il était bien nourri, bien logé, il voyait du pays. D'ailleurs, il se répétait que toute cette fantaisie finirait à Bombay.

Le lendemain du départ de Suez, le 10 octobre, il a retrouvé sur le pont un homme serviable. C'était celui à qui il s'était adressé en arrivant en Égypte. Cette rencontre lui a fait un certain plaisir.

«Je ne me trompe pas, a-t-il dit en s'approchant avec son plus aimable sourire. C'est bien vous, monsieur, qui m'avez si gentiment servi de guide à Suez?

— En effet, a répondu le détective, je vous reconnais! Vous êtes le domestique de cet Anglais original...

— Exactement, monsieur...?

— Fix.

— Monsieur Fix, a répondu Passepartout. Enchanté de vous retrouver à bord. Et où allez-vous donc?

— Mais, comme vous, à Bombay.

— C'est parfait! Est-ce que vous avez déjà fait ce voyage?

— Plusieurs fois, a répondu Fix. Je suis un agent de la Compagnie péninsulaire.

— Alors vous connaissez l'Inde?

— Mais... oui..., a répondu Fix, qui ne voulait pas trop s'engager.

— Et c'est curieux, cette Inde-là?

— Très curieux! Des mosquées, des minarets, des temples, des fakirs, des pagodes, des tigres, des serpents, des bayadères! Mais il faut espérer que vous aurez le temps de visiter le pays?

— Je l'espère, monsieur Fix. Vous comprenez bien qu'un homme sain d'esprit ne peut pas passer sa vie à sauter du paquebot au train. Et du train au paquebot! Et tout cela sous prétexte de faire le tour du monde en quatre-vingts jours! Non. Toute cette gymnastique cessera à Bombay, n'en doutez pas.

— Et il va bien, Mr. Fogg? a demandé Fix du ton le plus naturel.

— Très bien, monsieur Fix. Moi aussi, d'ailleurs. Je mange comme un ogre qui serait à jeun. C'est l'air de la mer.

— Et votre maître, je ne le vois jamais sur le pont.

— Jamais. Il n'est pas curieux.

— Savez-vous, monsieur Passepartout, que ce prétendu voyage en quatre-vingts jours pourrait bien cacher une mission secrète... une mission diplomatique, par exemple!

— Ma foi, monsieur Fix, je n'en sais rien, je vous l'avoue. Et au fond, je ne donnerais pas une demi-couronne pour le savoir.»

Depuis cette rencontre, Passepartout et Fix ont souvent parlé ensemble. L'inspecteur de police tenait à devenir ami avec le domestique du sieur Fogg. Cela pouvait lui servir à l'occasion. Il lui offrait donc souvent, au bar-room du *Mongolia*, quelques verres de whisky ou de pale-ale. Le brave garçon acceptait sans cérémonie et payait même à son tour, pour ne rien devoir. D'ailleurs, il trouvait ce Fix un gentleman bien honnête.

Cependant le paquebot allait rapidement. Le 13, on a vu Moka, entourée de sa ceinture de murailles en ruines. Quelques dattiers verts s'élevaient au-dessus des murs. Au loin, dans les montagnes, s'étendaient de vastes champs de caféiers. Passepartout a été ravi de voir cette ville célèbre. Elle avait des murs circulaires et un fort en ruines, dessiné comme une anse. Il a même trouvé qu'ainsi, elle ressemblait à une énorme demi-tasse.

Pendant la nuit suivante, le *Mongolia* a passé le détroit de Bab-el-Mandeb, dont le nom arabe signifie *la Porte des Larmes*. Le lendemain, 14, il s'arrêtait à Steamer-Point, au nord-ouest de la rade d'Aden. C'est là qu'il devait reprendre du charbon.

Fournir du charbon aux paquebots, si loin des lieux de production, c'est une affaire grave et importante. Rien que pour la Compagnie péninsulaire, cela représente une dépense annuelle de huit cent mille livres (20 millions de francs). Il a fallu en effet créer des dépôts dans plusieurs ports. Et dans ces mers lointaines, le charbon revient à quatre-vingts francs la tonne.

Le *Mongolia* avait encore seize cent cinquante milles à faire avant d'atteindre Bombay. Il devait rester quatre heures à Steamer-Point, pour remplir ses soutes.

Mais ce retard ne pouvait pas du tout nuire au programme de Phileas Fogg. Il était prévu. D'ailleurs le *Mongolia* ne devait arriver à Aden que le 15 octobre au matin. Or, il y entrait le 14 au soir. C'était un gain de quinze heures.

Mr. Fogg et son domestique sont descendus à terre. Le gentleman voulait faire viser son passeport. Fix l'a suivi sans être remarqué. Une fois le visa obtenu, Phileas Fogg est revenu à bord pour reprendre sa partie interrompue.

Passepartout, lui, s'est promené comme d'habitude. Il a flâné au milieu des vingt-cinq mille habitants d'Aden. C'étaient des Somanlis, des Banians, des Parsis, des Juifs, des Arabes et des Européens. Il a admiré les fortifications, qui font de cette ville le Gibraltar de la mer des Indes. Il a aussi admiré de magnifiques citernes. Les ingénieurs anglais y travaillaient encore, deux mille ans après les ingénieurs du roi Salomon.

«Très curieux, très curieux! se disait Passepartout en revenant à bord. Je vois qu'il n'est pas inutile de voyager, si l'on veut voir du nouveau.»

À six heures du soir, l'hélice du *Mongolia* battait les eaux de la rade d'Aden. Bientôt le navire courait sur la mer des Indes. Il disposait de cent soixante-huit heures pour faire la traversée entre Aden et Bombay. Cette mer indienne lui a d'ailleurs été favorable. Le vent restait au nord-ouest. Les voiles sont venues aider la vapeur.

Le navire, mieux appuyé, a moins roulé. Les passagères, en toilettes fraîches, sont revenues sur le pont. Les chants et les danses ont recommencé.

Le voyage s'est donc fait dans les meilleures conditions. Passepartout était enchanté de l'aimable compagnon que le hasard lui avait donné en la personne de Fix.

Le dimanche 20 octobre, vers midi, on a vu apparaître la côte indienne. Deux heures plus tard, le pilote montait à bord du *Mongolia*. À l'horizon, des collines se dessinaient harmonieusement sur le fond du ciel. Bientôt, les rangs de palmiers qui couvrent la ville sont apparus nettement. Le paquebot est entré dans la rade formée par les îles Salcette, Colaba, Éléphanta et Butcher. À quatre heures et demie, il arrivait aux quais de Bombay.

Phileas Fogg terminait alors le trente-troisième robbre de la journée. Grâce à une manœuvre audacieuse, son partenaire et lui ont fait les treize levées. Ils ont ainsi fini cette belle traversée par un chelem admirable.

Le *Mongolia* ne devait arriver à Bombay que le 22 octobre. Or, il y arrivait le 20. C'était donc, depuis le départ de Londres, un gain de deux jours. Phileas Fogg l'a inscrit méthodiquement sur son itinéraire, à la colonne des bénéfices.

### Glossaire

- **purser**: officier d'un navire qui s'occupe de l'argent et de l'organisation à bord.
- **cipayes**: soldats indiens de l'armée anglaise.
- **houle**: mouvement lent et fort des vagues de la mer.
- **avarie**: dégât subi par un navire ou par sa machine.
- **roulis**: mouvement d'un navire qui penche à droite et à gauche.
- **tangage**: mouvement d'un navire qui monte et descend de l'avant à l'arrière.
- **bayadères**: danseuses sacrées de l'Inde.
- **soutes**: parties d'un navire où l'on garde le charbon.
- **chelem**: au whist, coup où un camp gagne toutes les levées, c'est-à-dire tous les tours de cartes.
- **paquebot**: grand navire qui transporte des passagers et le courrier.
- **rade**: grande étendue d'eau près de la côte, où les navires sont à l'abri.
- **brigadier**: officier de haut rang, juste au-dessous du général.
- **brigadiers**: pluriel de brigadier.
- **capricieuse**: qui change souvent, sans raison et sans prévenir.
- **hélice**: pièce qui tourne dans l'eau et qui fait avancer un navire.
- **anxieux**: très inquiet.
- **imperturbable**: que rien ne peut troubler.
- **dérégler**: empêcher de bien fonctionner.
- **révérend**: titre donné à un ministre, un homme d'Église protestant.

## X. Où Passepartout est trop heureux d'en être quitte en perdant sa chaussure.

Tout le monde sait que l'Inde est un grand triangle renversé. Sa base est au nord et sa pointe au sud. Sa superficie est de quatorze cent mille milles carrés. Cent quatre-vingts millions d'habitants y sont répartis de façon inégale. Le gouvernement britannique domine réellement une partie de cet immense pays. Il a un gouverneur général à Calcutta et des gouverneurs à Madras, à Bombay et au Bengale. Il a aussi un lieutenant-gouverneur à Agra.

Mais l'Inde anglaise elle-même n'a que sept cent mille milles carrés et cent à cent dix millions d'habitants. Une grande partie du territoire échappe donc encore à l'autorité de la reine. En effet, chez certains rajahs de l'intérieur, sauvages et terribles, l'indépendance indienne est encore totale.

En 1756, le premier établissement anglais a été fondé à l'endroit où se trouve aujourd'hui la ville de Madras. Depuis cette date jusqu'à l'année de la grande révolte des cipayes, la célèbre Compagnie des Indes a été toute-puissante. Elle prenait peu à peu les différentes provinces. Elle les achetait aux rajahs contre des rentes qu'elle payait peu, ou pas du tout. Elle nommait son gouverneur général et tous ses employés civils ou militaires. Mais maintenant elle n'existe plus, et les possessions anglaises de l'Inde dépendent directement de la couronne.

Pour cette raison, l'aspect, les mœurs et les divisions entre les peuples de la péninsule changent un peu chaque jour. Autrefois, on y voyageait par tous les anciens moyens de transport. On allait à pied, à cheval, en charrette, en brouette, en palanquin, à dos d'homme, en coach, etc. Maintenant, des steamboats parcourent à grande vitesse l'Indus et le Gange. Et un chemin de fer, avec ses nombreuses branches, traverse l'Inde dans toute sa largeur. Il met Bombay à trois jours seulement de Calcutta.

Ce chemin de fer ne suit pas la ligne droite à travers l'Inde. La distance à vol d'oiseau n'est que de mille à onze cents milles. Des trains, même à vitesse moyenne, mettraient moins de trois jours à la parcourir. Mais cette distance augmente d'un tiers au moins, car la ligne fait une courbe. Elle monte en effet jusqu'à Allahabad, dans le nord de la péninsule.

Voici, en grandes lignes, le parcours du «Great Indian peninsular railway». Il quitte l'île de Bombay et traverse Salcette. Il saute sur le continent en face de Tannah et franchit la chaîne des Ghâtes-Occidentales. Il court au nord-est jusqu'à Burhampour et traverse le territoire presque indépendant du Bundelkund. Il monte jusqu'à Allahabad, tourne vers l'est et rencontre le Gange à Bénarès. Il s'en éloigne un peu et descend de nouveau au sud-est par Burdwan et la ville française de Chandernagor. Il finit à Calcutta.

Les passagers du *Mongolia* avaient débarqué à Bombay à quatre heures et demie du soir. Le train de Calcutta partait à huit heures précises.

Mr. Fogg a donc dit adieu à ses partenaires et a quitté le paquebot. Il a donné à son domestique la liste de quelques achats à faire. Il lui a bien recommandé d'être à la gare avant huit heures. Puis il s'est dirigé vers le bureau des passeports. Son pas régulier battait la seconde comme le pendule d'une horloge astronomique.

Ainsi donc, il ne pensait à voir aucune des merveilles de Bombay. Ni l'hôtel de ville, ni la magnifique bibliothèque, ni les forts, ni les docks, ni le marché au coton. Ni les bazars, ni les mosquées, ni les synagogues, ni les églises arméniennes. Ni la splendide pagode de Malebar-Hill, ornée de deux tours polygones. Il n'allait pas non plus admirer les chefs-d'œuvre d'Éléphanta, ni ses mystérieuses salles souterraines, cachées au sud-est de la rade. Il n'irait pas voir les grottes Kanhérie de l'île Salcette, ces admirables restes de l'architecture bouddhiste!

Non! Rien. En sortant du bureau des passeports, Phileas Fogg s'est rendu tranquillement à la gare, et là il s'est fait servir à dîner. Entre autres plats, le maître d'hôtel a cru bon de lui recommander une certaine gibelotte de «lapin du pays». Il lui en a dit des merveilles.

Phileas Fogg a accepté la gibelotte et l'a goûtée consciencieusement. Mais malgré sa sauce épicée, il l'a trouvée détestable.

Il a sonné le maître d'hôtel.

«Monsieur, lui a-t-il dit en le regardant fixement, c'est du lapin, cela?

— Oui, mylord, a répondu l'homme sans aucune honte, du lapin des jungles.

— Et ce lapin-là n'a pas miaulé quand on l'a tué?

— Miaulé! Oh! mylord! Un lapin! Je vous jure...

— Monsieur le maître d'hôtel, a repris froidement Mr. Fogg, ne jurez pas et rappelez-vous ceci. Autrefois, dans l'Inde, les chats étaient considérés comme des animaux sacrés. C'était le bon temps.

— Pour les chats, mylord?

— Et peut-être aussi pour les voyageurs!»

Après cette remarque, Mr. Fogg a continué tranquillement à dîner.

Quelques instants après Mr. Fogg, l'agent Fix avait, lui aussi, débarqué du *Mongolia*. Il avait couru chez le directeur de la police de Bombay. Il a expliqué qu'il était détective et quelle mission il avait reçue. Il a aussi parlé de sa situation face à l'auteur présumé du vol. Avait-on reçu de Londres un mandat d'arrestation?... On n'avait rien reçu. En effet, le mandat, parti après Fogg, ne pouvait pas encore être arrivé.

Fix a été très troublé. Il a voulu obtenir du directeur un ordre d'arrestation contre le sieur Fogg. Le directeur a refusé. L'affaire regardait l'administration de Londres, et elle seule pouvait légalement donner un mandat. Cette sévérité de principes, ce respect rigoureux de la loi s'expliquent très bien par les mœurs anglaises. En matière de liberté individuelle, les Anglais n'acceptent aucune décision prise sans base légale.

Fix n'a pas insisté et il a compris qu'il devait se résigner à attendre son mandat. Mais il a décidé de ne pas perdre de vue son mystérieux coquin, tant qu'il resterait à Bombay. Il était sûr que Phileas Fogg allait y rester, et, on le sait, Passepartout le croyait aussi. Le mandat d'arrestation aurait ainsi le temps d'arriver.

Mais Passepartout avait reçu de son maître de nouveaux ordres en quittant le *Mongolia*. Depuis ce moment, il avait bien compris qu'il en serait de Bombay comme de Suez et de Paris. Le voyage ne finirait pas ici. Il continuerait au moins jusqu'à Calcutta, et peut-être plus loin. Il a commencé à se demander si ce pari de Mr. Fogg n'était pas absolument sérieux. Il voulait vivre en repos, et le destin allait peut-être l'entraîner dans ce tour du monde en quatre-vingts jours!

En attendant, il a acheté quelques chemises et chaussettes, puis il s'est promené dans les rues de Bombay. Il y avait une grande foule, avec des Européens de toutes nationalités. On voyait aussi des Persans à bonnets pointus, des Bunhyas à turbans ronds et des Sindes à bonnets carrés. Il y avait encore des Arméniens en longues robes et des Parsis à mitre noire. C'était justement une fête de ces Parsis, ou Guèbres, descendants directs des disciples de Zoroastre. Ce sont les plus travailleurs, les plus civilisés, les plus intelligents, les plus austères des Indiens. Les riches négociants indiens de Bombay appartiennent aujourd'hui à ce peuple. Ce jour-là, ils célébraient une sorte de carnaval religieux, avec des processions et des divertissements. On y voyait des bayadères vêtues de gazes roses brodées d'or et d'argent. Au son des violes et au bruit des tam-tams, elles dansaient merveilleusement, et d'ailleurs avec une décence parfaite.

Passepartout regardait ces curieuses cérémonies. Ses yeux et ses oreilles s'ouvraient très grand pour voir et entendre. Il avait l'air du «booby» le plus naïf qu'on puisse imaginer. Il est inutile d'insister là-dessus.

Malheureusement pour lui et pour son maître, dont il a risqué de compromettre le voyage, sa curiosité l'a entraîné plus loin qu'il ne fallait.

En effet, après avoir vu un moment ce carnaval parsi, Passepartout se dirigeait vers la gare. En passant devant l'admirable pagode de Malebar-Hill, il a eu la malheureuse idée d'en visiter l'intérieur.

Il ignorait deux choses. D'abord, l'entrée de certaines pagodes hindoues est formellement interdite aux chrétiens. Ensuite, les croyants eux-mêmes ne peuvent y entrer sans laisser leurs chaussures à la porte. Il faut remarquer ici que le gouvernement anglais agit avec une sage politique. Il respecte et fait respecter la religion du pays jusque dans ses plus petits détails. Il punit donc sévèrement toute personne qui en viole les pratiques.

Passepartout était entré sans penser à mal, comme un simple touriste. À l'intérieur de Malebar-Hill, il admirait l'éclat éblouissant du décor brahmanique. Soudain, il a été renversé sur les dalles sacrées. Trois prêtres, le regard plein de fureur, se sont précipités sur lui. Ils lui ont arraché ses souliers et ses chaussettes. Puis ils ont commencé à le rouer de coups en poussant des cris sauvages.

Le Français, fort et agile, s'est relevé vivement. D'un coup de poing et d'un coup de pied, il a renversé deux de ses adversaires. Leurs longues robes les gênaient beaucoup. Puis il s'est élancé hors de la pagode à toute vitesse. Il a bientôt distancé le troisième Hindou, qui le poursuivait en appelant la foule.

À huit heures moins cinq, quelques minutes seulement avant le départ du train, Passepartout est arrivé à la gare. Il était sans chapeau et pieds nus, et il avait perdu dans la bagarre le paquet de ses achats.

Fix était là, sur le quai. Il avait suivi le sieur Fogg à la gare et il avait compris que ce coquin allait quitter Bombay. Il avait aussitôt décidé de l'accompagner jusqu'à Calcutta, et plus loin s'il le fallait. Passepartout n'a pas vu Fix, qui se tenait dans l'ombre. Mais Fix a entendu le récit de ses aventures, que Passepartout a raconté en quelques mots à son maître.

«J'espère que cela ne vous arrivera plus,» a répondu simplement Phileas Fogg, en prenant place dans un des wagons du train.

Le pauvre garçon, pieds nus et tout penaud, a suivi son maître sans dire un mot.

Fix allait monter dans un wagon séparé, quand une pensée l'a retenu et a soudain changé son projet de départ.

«Non, je reste, s'est-il dit. Un délit commis sur le territoire indien... Je tiens mon homme.»

À ce moment, la locomotive a lancé un vigoureux coup de sifflet, et le train a disparu dans la nuit.

### Glossaire

- **rajahs**: princes indiens.
- **palanquin**: siège porté par des hommes.
- **coach**: grande voiture tirée par des chevaux.
- **gibelotte**: plat de lapin cuit dans une sauce au vin.
- **mylord**: mot anglais pour parler avec respect à un riche Anglais.
- **mitre**: haut chapeau pointu.
- **bayadères**: danseuses sacrées de l'Inde.
- **booby**: mot anglais pour une personne naïve qui regarde tout, bouche ouverte.
- **dalles**: grandes pierres plates qui couvrent le sol.
- **délit**: faute punie par la loi.
- **penaud**: honteux et gêné après un échec.
- **inégale**: qui n'est pas la même partout.
- **brouette**: petite voiture à une roue, poussée à la main.
- **paquebot**: grand navire qui transporte des passagers et le courrier.
- **astronomique**: qui sert à observer les astres; une horloge astronomique est très précise.
- **synagogues**: lieux de prière des Juifs.
- **pagode**: temple de l'Inde ou d'Asie.
- **polygones**: ici, qui ont plusieurs côtés.
- **rade**: grande étendue d'eau près de la côte, où les navires sont à l'abri.
- **bouddhiste**: du bouddhisme, religion née en Inde.
- **consciencieusement**: avec beaucoup de soin.
- **épicée**: qui a le goût fort des épices, comme le poivre.
- **miaulé**: du verbe miauler: crier comme un chat.
- **sévérité**: manière d'être très strict, sans faire d'exception.
- **turbans**: longues bandes de tissu enroulées autour de la tête.

## XI. Où Phileas Fogg achète une monture à un prix fabuleux.

Le train était parti à l'heure prévue. Il emportait un certain nombre de voyageurs, quelques officiers, des fonctionnaires civils et des négociants en opium et en indigo. Leur commerce les appelait dans la partie est de la péninsule.

Passepartout occupait le même compartiment que son maître. Un troisième voyageur se trouvait dans le coin opposé.

C'était le brigadier général, sir Francis Cromarty. Il avait été l'un des partenaires de Mr. Fogg entre Suez et Bombay. Il allait retrouver ses troupes, installées près de Bénarès.

Sir Francis Cromarty était grand, blond, et il avait environ cinquante ans. Il s'était beaucoup distingué pendant la dernière révolte des cipayes. Il aurait vraiment mérité d'être appelé un homme du pays. Depuis sa jeunesse, il habitait l'Inde et il n'était retourné que rarement dans son pays natal. C'était un homme instruit. Il aurait volontiers donné des renseignements sur les coutumes, l'histoire et l'organisation de l'Inde. Mais il aurait fallu que Phileas Fogg soit homme à en demander. Or, ce gentleman ne demandait rien. Il ne voyageait pas, il décrivait une circonférence. C'était un corps lourd qui parcourait une orbite autour de la Terre, suivant les lois de la mécanique. À ce moment, il refaisait dans sa tête le calcul des heures dépensées depuis son départ de Londres. Il se serait frotté les mains, s'il avait été dans sa nature de faire un geste inutile.

Sir Francis Cromarty avait bien vu l'originalité de son compagnon de route. Pourtant, il ne l'avait étudié que les cartes à la main, entre deux robbres. Il pouvait donc se demander si un cœur humain battait sous cette froide enveloppe. Phileas Fogg avait-il une âme sensible aux beautés de la nature et aux grandes idées morales? Pour lui, la question restait ouverte. De tous les originaux que le brigadier général avait rencontrés, aucun n'était comparable à ce produit des sciences exactes.

Phileas Fogg n'avait pas caché à sir Francis Cromarty son projet de voyage autour du monde, ni ses conditions. Le brigadier général n'a vu dans ce pari qu'une excentricité sans but utile. Il y manquerait forcément le *transire benefaciendo* qui doit guider tout homme raisonnable. À la vitesse où il allait, ce bizarre gentleman passerait sûrement sans «rien faire», ni pour lui, ni pour les autres.

Une heure après le départ de Bombay, le train avait franchi les viaducs et traversé l'île Salcette. Il courait maintenant sur le continent. À la station de Callyan, il a laissé sur la droite une ligne secondaire. Elle descend vers le sud-est de l'Inde par Kandallah et Pounah. Puis il a gagné la station de Pauwell. À cet endroit, il est entré dans les montagnes des Ghâtes-Occidentales, aux nombreuses branches. Ces chaînes sont faites de trapp et de basalte, et leurs plus hauts sommets sont couverts de bois épais.

De temps en temps, sir Francis Cromarty et Phileas Fogg échangeaient quelques mots. À ce moment, le brigadier général a relancé une conversation qui tombait souvent.

«Il y a quelques années, monsieur Fogg, a-t-il dit, vous auriez eu ici un retard. Ce retard aurait probablement compromis votre itinéraire.

— Pourquoi cela, sir Francis?

— Parce que le chemin de fer s'arrêtait au pied de ces montagnes. Il fallait les traverser en palanquin ou à dos de poney jusqu'à la station de Kandallah, de l'autre côté.

— Ce retard n'aurait pas du tout dérangé mon programme, a répondu Mr. Fogg. J'ai bien prévu que certains obstacles étaient possibles.

— Cependant, monsieur Fogg, a repris le brigadier général, l'aventure de ce garçon pouvait vous attirer une très mauvaise affaire.»

Passepartout, les pieds enveloppés dans sa couverture de voyage, dormait profondément. Il ne rêvait pas que l'on parlait de lui.

«Le gouvernement anglais est extrêmement sévère, et avec raison, pour ce genre de délit, a repris sir Francis Cromarty. Il tient par-dessus tout à faire respecter les coutumes religieuses des Hindous. Si votre domestique avait été pris...

— Eh bien, s'il avait été pris, sir Francis, a répondu Mr. Fogg, il aurait été condamné. Il aurait subi sa peine, et puis il serait revenu tranquillement en Europe. Je ne vois pas en quoi cette affaire aurait pu retarder son maître!»

Et là-dessus, la conversation est retombée. Pendant la nuit, le train a franchi les Ghâtes et il est passé à Nassik. Le lendemain, 21 octobre, il filait à travers un pays assez plat, le territoire du Khandeish. La campagne, bien cultivée, était semée de petites villes. Au-dessus d'elles, le minaret de la pagode remplaçait le clocher de l'église européenne. De nombreux petits cours d'eau, qui rejoignaient presque tous le Godavery, arrosaient cette région fertile.

Passepartout, réveillé, regardait. Il ne pouvait pas croire qu'il traversait le pays des Indiens dans un train du «Great peninsular railway». Cela lui paraissait incroyable. Et pourtant, rien n'était plus réel! La locomotive était conduite par un mécanicien anglais et chauffée avec du charbon anglais. Elle lançait sa fumée sur les plantations de cotonniers, de caféiers, de muscadiers, de girofliers et de poivriers rouges. La vapeur tournait en spirales autour des groupes de palmiers. Entre eux apparaissaient de jolis bungalows, quelques viharis abandonnés et des temples merveilleux. L'architecture indienne les avait couverts de ses ornements sans fin. Puis d'immenses terrains s'étendaient à perte de vue. C'étaient des jungles, pleines de serpents et de tigres, que le hennissement du train effrayait. Enfin venaient des forêts, coupées par la voie, où vivaient encore des éléphants. D'un œil pensif, ils regardaient passer le train qui filait comme un fou.

Pendant cette matinée, après la station de Malligaum, les voyageurs ont traversé un territoire sinistre. Les disciples de la déesse Kâli l'ont si souvent couvert de sang. Tout près se trouvaient Ellora et ses pagodes admirables. Tout près aussi s'élevait la célèbre Aurungabad, la capitale du terrible Aureng-Zeb. Ce n'est plus maintenant que le chef-lieu d'une province détachée du royaume du Nizam. C'est sur cette région que régnait Feringhea, le chef des Thugs, le roi des Étrangleurs. Ces assassins formaient une association impossible à saisir. Ils étranglaient des victimes de tout âge en l'honneur de la déesse de la Mort. Ils ne versaient jamais de sang. À une certaine époque, on ne pouvait pas creuser ce sol, à aucun endroit, sans y trouver un cadavre. Le gouvernement anglais a bien pu empêcher une grande partie de ces meurtres. Mais la terrible association existe toujours et agit encore.

À midi et demi, le train s'est arrêté à la station de Burhampour. Passepartout a pu s'y acheter, très cher, une paire de babouches ornées de fausses perles. Il les a mises avec une fierté évidente.

Les voyageurs ont déjeuné rapidement et sont repartis pour la station d'Assurghur. Ils ont d'abord longé un moment la rive du Tapty, petit fleuve qui se jette dans le golfe de Cambaye, près de Surate.

Il est temps de dire quelles pensées occupaient alors l'esprit de Passepartout. Jusqu'à son arrivée à Bombay, il avait cru et pu croire que les choses s'arrêteraient là. Mais maintenant qu'il filait à toute vapeur à travers l'Inde, il avait changé d'avis. Sa vraie nature revenait au galop. Il retrouvait les idées folles de sa jeunesse. Il prenait au sérieux les projets de son maître. Il croyait à la réalité du pari, et donc à ce tour du monde. Il croyait à cette limite de temps qu'il ne fallait pas dépasser. Déjà, il s'inquiétait des retards possibles et des accidents qui pouvaient arriver en route. Il se sentait comme intéressé dans ce pari. Il tremblait à la pensée qu'il avait pu le compromettre la veille par son impardonnable curiosité. Beaucoup moins flegmatique que Mr. Fogg, il était donc beaucoup plus inquiet. Il comptait et recomptait les jours passés. Il maudissait les arrêts du train et l'accusait de lenteur. Au fond de lui, il reprochait à Mr. Fogg de ne pas avoir promis une prime au mécanicien. Il ne savait pas, le brave garçon, que cela n'était possible que sur un paquebot. Sur un chemin de fer, la vitesse est réglementée.

Vers le soir, on est entré dans les passages étroits des montagnes de Sutpour, qui séparent le territoire du Khandeish de celui du Bundelkund.

Le lendemain, 22 octobre, sir Francis Cromarty a posé une question à Passepartout. Celui-ci a regardé sa montre et a répondu qu'il était trois heures du matin. Cette fameuse montre était toujours réglée sur le méridien de Greenwich. Or, ce méridien se trouvait à près de soixante-dix-sept degrés à l'ouest. Elle devait donc retarder, et elle retardait en effet de quatre heures.

Sir Francis a donc corrigé l'heure donnée par Passepartout. Il lui a fait la même remarque que Fix. Il a essayé de lui faire comprendre qu'il devait se régler sur chaque nouveau méridien. Passepartout allait toujours vers l'est, au-devant du soleil. Les jours étaient donc plus courts de quatre minutes par degré parcouru. Cela n'a servi à rien. L'entêté garçon avait-il compris ou non la remarque du brigadier général? En tout cas, il a refusé d'avancer sa montre. Il l'a gardée invariablement à l'heure de Londres. C'était d'ailleurs une manie innocente, qui ne pouvait nuire à personne.

À huit heures du matin, le train était à quinze milles en avant de la station de Rothal. Il s'est arrêté au milieu d'une vaste clairière, bordée de quelques bungalows et de cabanes d'ouvriers. Le conducteur du train a longé les wagons en disant:

«Les voyageurs descendent ici.»

Phileas Fogg a regardé sir Francis Cromarty. Celui-ci ne semblait rien comprendre à cet arrêt au milieu d'une forêt de tamarins et de khajours.

Passepartout, tout aussi surpris, s'est élancé sur la voie et il est revenu presque aussitôt en criant:

«Monsieur, plus de chemin de fer!

— Que voulez-vous dire? a demandé sir Francis Cromarty.

— Je veux dire que le train ne continue pas!»

Le brigadier général est descendu aussitôt du wagon. Phileas Fogg l'a suivi, sans se presser. Tous deux se sont adressés au conducteur:

«Où sommes-nous? a demandé sir Francis Cromarty.

— Au hameau de Kholby, a répondu le conducteur.

— Nous nous arrêtons ici?

— Bien sûr. Le chemin de fer n'est pas terminé...

— Comment! Il n'est pas terminé?

— Non! Il reste encore une cinquantaine de milles à construire entre ce point et Allahabad, où la voie reprend.

— Les journaux ont pourtant annoncé l'ouverture complète du railway!

— Que voulez-vous, mon officier, les journaux se sont trompés.

— Et vous vendez des billets de Bombay à Calcutta! a repris sir Francis Cromarty, qui commençait à s'énerver.

— Bien sûr, a répondu le conducteur, mais les voyageurs savent bien qu'ils doivent se faire transporter de Kholby jusqu'à Allahabad.»

Sir Francis Cromarty était furieux. Passepartout aurait volontiers assommé le conducteur, qui n'y était pour rien. Il n'osait pas regarder son maître.

«Sir Francis, a dit simplement Mr. Fogg, nous allons, si vous le voulez bien, chercher le moyen d'arriver à Allahabad.

— Monsieur Fogg, ce retard n'est-il pas très mauvais pour vos intérêts?

— Non, sir Francis, cela était prévu.

— Quoi! Vous saviez que la voie...

— Pas du tout, mais je savais qu'un obstacle quelconque apparaîtrait tôt ou tard sur ma route. Or, rien n'est compromis. J'ai deux jours d'avance à sacrifier. Il y a un steamer qui part de Calcutta pour Hong-Kong le 25 à midi. Nous ne sommes qu'au 22, et nous arriverons à temps à Calcutta.»

Il n'y avait rien à dire à une réponse si sûre d'elle.

Il n'était que trop vrai que les travaux du chemin de fer s'arrêtaient à cet endroit. Les journaux sont comme certaines montres qui ont la manie d'avancer. Ils avaient annoncé trop tôt la fin de la ligne. La plupart des voyageurs connaissaient cette interruption de la voie. En descendant du train, ils avaient pris tous les véhicules de la petite ville. Il y avait des palki-gharis à quatre roues et des charrettes tirées par des zébus. Il y avait aussi des chars de voyage semblables à des pagodes ambulantes, des palanquins, des poneys, etc. Mr. Fogg et sir Francis Cromarty ont donc cherché dans toute la petite ville, et ils sont revenus sans rien trouver.

«J'irai à pied,» a dit Phileas Fogg.

Passepartout, qui retrouvait alors son maître, a fait une grimace très parlante en regardant ses babouches, magnifiques mais insuffisantes. Heureusement, il était parti de son côté à la découverte. Il a dit en hésitant un peu:

«Monsieur, je crois que j'ai trouvé un moyen de transport.

— Lequel?

— Un éléphant! Un éléphant qui appartient à un Indien logé à cent pas d'ici.

— Allons voir l'éléphant,» a répondu Mr. Fogg.

Cinq minutes plus tard, Phileas Fogg, sir Francis Cromarty et Passepartout arrivaient près d'une hutte. Elle touchait à un enclos fermé de hautes palissades. Dans la hutte, il y avait un Indien, et dans l'enclos, un éléphant. À leur demande, l'Indien a fait entrer Mr. Fogg et ses deux compagnons dans l'enclos.

Là, ils se sont trouvés devant un animal à moitié domestiqué. Son propriétaire l'élevait non pour porter des charges, mais pour en faire une bête de combat. Dans ce but, il avait commencé à changer le caractère naturellement doux de l'animal. Il voulait le conduire peu à peu à cette rage extrême qu'on appelle «mutsh» dans la langue de l'Inde. Pour cela, il fallait le nourrir pendant trois mois de sucre et de beurre. Ce traitement peut sembler étrange pour obtenir un tel résultat, mais les éleveurs l'emploient avec succès. Très heureusement pour Mr. Fogg, l'éléphant venait à peine de commencer ce régime. Le «mutsh» n'était pas encore apparu.

Kiouni — c'était le nom de la bête — pouvait, comme tous les éléphants, marcher vite pendant longtemps. Comme il n'y avait pas d'autre monture, Phileas Fogg a décidé de l'employer.

Mais les éléphants coûtent cher en Inde, où ils commencent à devenir rares. Les mâles, qui seuls conviennent aux combats de cirque, sont très recherchés. Quand ils vivent avec l'homme, ces animaux se reproduisent rarement. On ne peut donc les obtenir que par la chasse. Pour cette raison, on les soigne avec une attention extrême. Quand Mr. Fogg a demandé à l'Indien s'il voulait lui louer son éléphant, l'Indien a refusé net.

Fogg a insisté et a offert un prix excessif pour la bête: dix livres (250 fr.) l'heure. Refus. Vingt livres? Encore un refus. Quarante livres? Toujours un refus. Passepartout bondissait à chaque nouvelle offre. Mais l'Indien ne se laissait pas tenter.

La somme était belle, pourtant. Si l'éléphant mettait quinze heures pour aller à Allahabad, il rapporterait six cents livres (15,000 fr.) à son propriétaire.

Phileas Fogg, sans s'animer le moins du monde, a alors proposé à l'Indien de lui acheter sa bête. Il lui en a d'abord offert mille livres (25,000 fr.).

L'Indien ne voulait pas vendre! Cet homme rusé sentait peut-être une magnifique affaire.

Sir Francis Cromarty a pris Mr. Fogg à part et lui a conseillé de réfléchir avant d'aller plus loin. Phileas Fogg lui a répondu qu'il n'avait pas l'habitude d'agir sans réflexion. Il s'agissait, après tout, d'un pari de vingt mille livres, et cet éléphant lui était nécessaire. Même s'il devait le payer vingt fois sa valeur, il aurait cet éléphant.

Mr. Fogg est revenu vers l'Indien. Les petits yeux de cet homme brillaient d'envie. Ils montraient bien que ce n'était pour lui qu'une question de prix. Phileas Fogg a offert douze cents livres, puis quinze cents, puis dix-huit cents, enfin deux mille (50,000 fr.). Passepartout, si rouge d'habitude, était pâle d'émotion.

À deux mille livres, l'Indien a cédé.

«Par mes babouches, s'est écrié Passepartout, voilà qui met à un beau prix la viande d'éléphant!»

L'affaire conclue, il ne restait plus qu'à trouver un guide. Cela a été plus facile. Un jeune Parsi, au visage intelligent, a offert ses services. Mr. Fogg a accepté et lui a promis une forte récompense, qui ne pouvait que doubler son intelligence.

L'éléphant a été amené et équipé sans retard. Le Parsi connaissait parfaitement le métier de «mahout» ou cornac. Il a couvert le dos de l'éléphant d'une sorte de grande couverture. De chaque côté, sur ses flancs, il a installé deux espèces de cacolets assez peu confortables.

Phileas Fogg a payé l'Indien en bank-notes tirées du fameux sac. On aurait vraiment dit qu'on les tirait des entrailles de Passepartout. Puis Mr. Fogg a offert à sir Francis Cromarty de le transporter jusqu'à la station d'Allahabad. Le brigadier général a accepté. Un voyageur de plus n'allait pas fatiguer cet animal gigantesque.

Des vivres ont été achetés à Kholby. Sir Francis Cromarty a pris place dans l'un des cacolets, Phileas Fogg dans l'autre. Passepartout s'est mis à califourchon sur la couverture, entre son maître et le brigadier général. Le Parsi s'est perché sur le cou de l'éléphant. À neuf heures, l'animal a quitté la petite ville. Il s'est enfoncé par le plus court chemin dans l'épaisse forêt de lataniers.

### Glossaire

- **transire benefaciendo**: mots latins: passer dans la vie en faisant le bien.
- **viharis**: vieux monastères de l'Inde.
- **babouches**: chaussures légères sans talon.
- **khajours**: palmiers de l'Inde.
- **palki-gharis**: voitures indiennes à quatre roues.
- **zébus**: bœufs à bosse.
- **mutsh**: grande colère d'un éléphant, qui le rend dangereux.
- **mahout**: homme qui conduit un éléphant.
- **cornac**: autre nom du mahout.
- **cacolets**: sièges fixés sur le côté d'un animal.
- **lataniers**: grands palmiers aux feuilles en éventail.
- **opium**: drogue tirée d'une plante, le pavot.
- **brigadier**: officier de haut rang, juste au-dessous du général.
- **instruit**: qui a beaucoup appris, qui sait beaucoup de choses.
- **circonférence**: ligne qui fait le tour d'un cercle.
- **excentricité**: action très étrange, très différente de ce que font les autres.
- **viaducs**: grands ponts qui portent une voie de chemin de fer ou une route.
- **trapp**: roche sombre d'origine volcanique.
- **basalte**: roche volcanique noire et très dure.
- **minaret**: haute tour étroite, qu'on voit d'habitude sur une mosquée.
- **pagode**: temple de l'Inde ou d'Asie.
- **pagodes**: pluriel de pagode.
- **bungalows**: maisons basses de l'Inde.
- **méridien**: ligne imaginaire qui va d'un pôle à l'autre de la Terre.
- **hutte**: petite maison très simple, en bois ou en terre.

## XII. Où Phileas Fogg et ses compagnons s'aventurent à travers les forêts de l'Inde, et ce qui s'ensuit.

Pour raccourcir le trajet, le guide a laissé sur la droite le tracé de la voie encore en travaux. Ce tracé était très gêné par les petites chaînes irrégulières des monts Vindhias. Il ne prenait pas le chemin le plus court. Or, c'était ce chemin que Phileas Fogg avait intérêt à prendre. Le Parsi connaissait très bien les routes et les sentiers du pays. Il disait qu'il gagnerait une vingtaine de milles en coupant à travers la forêt, et on lui a fait confiance.

Phileas Fogg et sir Francis Cromarty étaient enfoncés jusqu'au cou dans leurs cacolets. Le trot raide de l'éléphant les secouait beaucoup, car son mahout le faisait aller vite. Mais ils supportaient la situation avec le flegme le plus britannique. Ils parlaient peu, d'ailleurs, et se voyaient à peine l'un l'autre.

Quant à Passepartout, il était assis sur le dos de la bête et recevait directement tous les chocs. Son maître lui avait recommandé de ne pas tenir sa langue entre ses dents, car elle aurait été coupée net. Il s'en gardait bien. Le brave garçon était tantôt lancé sur le cou de l'éléphant, tantôt rejeté sur son arrière-train. Il faisait des acrobaties, comme un clown sur un tremplin. Mais il plaisantait et il riait au milieu de ses sauts de carpe. De temps en temps, il tirait de son sac un morceau de sucre. L'intelligent Kiouni le prenait du bout de sa trompe, sans arrêter un instant son trot régulier.

Après deux heures de marche, le guide a arrêté l'éléphant et lui a donné une heure de repos. L'animal a d'abord bu à une mare voisine, puis il a dévoré des branches et des arbustes. Sir Francis Cromarty ne s'est pas plaint de cette halte. Il était brisé. Mr. Fogg paraissait aussi frais que s'il sortait de son lit.

«Mais il est donc de fer! a dit le brigadier général en le regardant avec admiration.

— De fer forgé,» a répondu Passepartout, qui s'est occupé de préparer un déjeuner simple.

À midi, le guide a donné le signal du départ. Le pays est bientôt devenu très sauvage. Après les grandes forêts sont venus des bois de tamarins et de palmiers nains. Puis il y a eu de vastes plaines arides, couvertes de maigres arbustes et semées de gros blocs de syénite. Toute cette partie du haut Bundelkund, où vont peu de voyageurs, est habitée par une population fanatique. Elle est habituée aux pratiques les plus terribles de la religion hindoue. La domination des Anglais n'a pas pu s'établir régulièrement sur ce territoire, soumis à l'influence des rajahs. Il aurait été difficile de les atteindre dans leurs refuges inaccessibles des Vindhias.

Plusieurs fois, on a aperçu des bandes d'Indiens farouches. Ils faisaient un geste de colère en voyant passer le rapide animal. D'ailleurs, le Parsi les évitait autant que possible, car il les considérait comme des gens dangereux à rencontrer. On a vu peu d'animaux pendant cette journée. Il n'y avait guère que quelques singes, qui fuyaient avec mille contorsions et grimaces. Passepartout s'en amusait beaucoup.

Au milieu de bien d'autres, une pensée inquiétait ce garçon. Qu'est-ce que Mr. Fogg ferait de l'éléphant, une fois arrivé à la station d'Allahabad? L'emmènerait-il? Impossible! Le prix du transport ajouté au prix d'achat en ferait un animal ruineux. Le vendrait-on? Le rendrait-on à la liberté? Cette excellente bête méritait bien qu'on fasse attention à elle. Et si, par hasard, Mr. Fogg lui en faisait cadeau, à lui, Passepartout? Il serait très embarrassé. Cela le préoccupait tout de même.

À huit heures du soir, la principale chaîne des Vindhias avait été franchie. Les voyageurs se sont arrêtés au pied du versant nord, dans un bungalow en ruines.

Ils avaient parcouru environ vingt-cinq milles pendant cette journée, et il en restait autant pour atteindre la station d'Allahabad.

La nuit était froide. À l'intérieur du bungalow, le Parsi a allumé un feu de branches sèches, dont la chaleur a fait beaucoup de bien. Le souper était composé des provisions achetées à Kholby. Les voyageurs ont mangé comme des gens épuisés et brisés. La conversation a commencé par quelques phrases coupées, et elle a bientôt fini par des ronflements sonores. Le guide a veillé près de Kiouni, qui s'est endormi debout, appuyé au tronc d'un gros arbre.

Aucun incident n'a marqué cette nuit. Quelques rugissements de guépards et de panthères ont parfois troublé le silence, mêlés aux ricanements aigus des singes. Mais les bêtes sauvages se sont contentées de crier, sans attaquer les occupants du bungalow. Sir Francis Cromarty a dormi lourdement, comme un brave militaire habitué aux fatigues. Passepartout, dans un sommeil agité, a recommencé en rêve ses culbutes de la veille. Quant à Mr. Fogg, il a dormi aussi tranquillement que dans sa paisible maison de Saville-row.

À six heures du matin, on s'est remis en route. Le guide espérait arriver à la station d'Allahabad le soir même. Ainsi, Mr. Fogg ne perdrait qu'une partie des quarante-huit heures gagnées depuis le début du voyage.

On a descendu les dernières pentes des Vindhias. Kiouni avait repris son allure rapide. Vers midi, le guide a contourné la petite ville de Kallenger, située sur le Cani, une des rivières du bassin du Gange. Il évitait toujours les lieux habités. Il se sentait plus en sécurité dans ces campagnes désertes, où le sol commence à descendre vers le grand fleuve. La station d'Allahabad était à moins de douze milles au nord-est. On s'est arrêté sous un groupe de bananiers. Leurs fruits, aussi sains que le pain, «aussi succulents que la crème,» disent les voyageurs, ont été très appréciés.

À deux heures, le guide est entré sous le couvert d'une épaisse forêt, qu'il devait traverser sur plusieurs milles. Il préférait voyager ainsi à l'abri des bois. En tout cas, il n'avait fait jusque-là aucune mauvaise rencontre. Le voyage semblait devoir se terminer sans accident. Mais l'éléphant a donné quelques signes d'inquiétude et il s'est arrêté soudain.

Il était alors quatre heures.

«Qu'y a-t-il? a demandé sir Francis Cromarty, en levant la tête au-dessus de son cacolet.

— Je ne sais pas, mon officier,» a répondu le Parsi, en écoutant un murmure confus qui passait sous les épaisses branches.

Quelques instants après, ce murmure est devenu plus clair. On aurait dit un concert, encore très éloigné, de voix humaines et d'instruments de cuivre.

Passepartout était tout yeux, tout oreilles. Mr. Fogg attendait patiemment, sans dire un mot.

Le Parsi a sauté à terre, a attaché l'éléphant à un arbre et s'est enfoncé dans le bois le plus épais. Quelques minutes plus tard, il est revenu et il a dit:

«Une procession de brahmanes qui vient de ce côté. Si c'est possible, évitons d'être vus.»

Le guide a détaché l'éléphant et l'a conduit dans un fourré. Il a recommandé aux voyageurs de ne pas descendre. Lui-même se tenait prêt à remonter très vite sur l'animal, si la fuite devenait nécessaire. Mais il pensait que la troupe des fidèles passerait sans le voir, car le feuillage épais le cachait entièrement.

Le bruit discordant des voix et des instruments se rapprochait. Des chants monotones se mêlaient au son des tambours et des cymbales. Bientôt la tête de la procession est apparue sous les arbres. Mr. Fogg et ses compagnons en étaient à une cinquantaine de pas. À travers les branches, ils distinguaient facilement les curieux participants de cette cérémonie religieuse.

Au premier rang s'avançaient des prêtres, coiffés de mitres et vêtus de longues robes très décorées. Ils étaient entourés d'hommes, de femmes et d'enfants, qui faisaient entendre une sorte de chant funèbre. Des coups de tam-tams et de cymbales l'interrompaient à intervalles égaux. Derrière eux venait un char aux larges roues, dont les rayons et le cercle formaient un entrelacement de serpents. Sur ce char est apparue une statue hideuse, traînée par deux couples de zébus richement décorés. Cette statue avait quatre bras, le corps peint d'un rouge sombre, les yeux égarés et les cheveux emmêlés. Sa langue pendait, et ses lèvres étaient teintes de henné et de bétel. Elle avait autour du cou un collier de têtes de mort, et à la taille une ceinture de mains coupées. Elle se tenait debout sur un géant abattu, qui n'avait plus de tête.

Sir Francis Cromarty a reconnu cette statue.

«La déesse Kâli, a-t-il murmuré, la déesse de l'amour et de la mort.

— De la mort, j'y consens, mais de l'amour, jamais! a dit Passepartout. La vilaine bonne femme!»

Le Parsi lui a fait signe de se taire.

Autour de la statue s'agitait et se tordait un groupe de vieux fakirs. Ils étaient rayés de bandes d'ocre et couverts de coupures en forme de croix, d'où leur sang coulait goutte à goutte. C'étaient de ces fous stupides qui, dans les grandes cérémonies hindoues, se jettent encore sous les roues du char de Jaggernaut.

Derrière eux, quelques brahmanes, dans tout le luxe de leur costume oriental, traînaient une femme qui se tenait à peine debout.

Cette femme était jeune et blanche comme une Européenne. Sa tête, son cou, ses épaules, ses oreilles, ses bras, ses mains et ses orteils étaient surchargés de bijoux. Elle portait des colliers, des bracelets, des boucles et des bagues. Une tunique brodée d'or, recouverte d'une mousseline légère, dessinait les formes de sa taille.

Derrière cette jeune femme — violent contraste pour les yeux — venaient des gardes. Ils avaient des sabres nus passés à la ceinture et de longs pistolets richement ornés. Ils portaient un cadavre sur un palanquin.

C'était le corps d'un vieillard, vêtu de ses riches habits de rajah. Comme de son vivant, il avait le turban brodé de perles et la robe tissée de soie et d'or. Il avait aussi la ceinture de cachemire ornée de diamants et ses magnifiques armes de prince indien.

Puis venaient des musiciens et une arrière-garde de fanatiques, qui fermaient le cortège. Leurs cris couvraient parfois le vacarme assourdissant des instruments.

Sir Francis Cromarty regardait toute cette cérémonie d'un air étrangement triste. Il s'est tourné vers le guide:

«Un sutty!» a-t-il dit.

Le Parsi a fait signe que oui et il a mis un doigt sur ses lèvres. La longue procession a défilé lentement sous les arbres. Bientôt ses derniers rangs ont disparu dans la profondeur de la forêt.

Peu à peu, les chants se sont éteints. Il y a eu encore quelques cris lointains, et enfin un profond silence a remplacé tout ce tumulte.

Phileas Fogg avait entendu ce mot, prononcé par sir Francis Cromarty. Aussitôt que la procession a disparu, il a demandé:

«Qu'est-ce qu'un sutty?

— Un sutty, monsieur Fogg, a répondu le brigadier général, c'est un sacrifice humain, mais un sacrifice volontaire. Cette femme que vous venez de voir sera brûlée demain aux premières heures du jour.

— Ah! les gueux! s'est écrié Passepartout, qui n'a pas pu retenir ce cri d'indignation.

— Et ce cadavre? a demandé Mr. Fogg.

— C'est celui du prince, son mari, a répondu le guide, un rajah indépendant du Bundelkund.

— Comment! a repris Phileas Fogg, sans montrer la moindre émotion dans sa voix. Ces coutumes barbares existent encore dans l'Inde, et les Anglais n'ont pas pu les détruire?

— Dans la plus grande partie de l'Inde, a répondu sir Francis Cromarty, ces sacrifices n'ont plus lieu. Mais nous n'avons aucune influence sur ces régions sauvages, et surtout sur ce territoire du Bundelkund. Tout le versant nord des Vindhias est le théâtre de meurtres et de pillages sans fin.

— La malheureuse! murmurait Passepartout. Brûlée vive!

— Oui, a repris le brigadier général, brûlée. Et si elle ne l'était pas, vous ne pourriez pas croire à quelle misère ses proches la réduiraient. On lui raserait les cheveux. On la nourrirait à peine de quelques poignées de riz. On la repousserait. Elle serait considérée comme une créature impure et mourrait dans un coin, comme un chien galeux. C'est pourquoi la pensée de cette affreuse existence pousse souvent ces malheureuses vers le supplice. Elle les pousse bien plus que l'amour ou le fanatisme religieux. Quelquefois, pourtant, le sacrifice est vraiment volontaire, et il faut que le gouvernement intervienne avec énergie pour l'empêcher. Ainsi, il y a quelques années, j'habitais à Bombay. Une jeune veuve est venue demander au gouverneur la permission de se brûler avec le corps de son mari. Comme vous le pensez bien, le gouverneur a refusé. Alors la veuve a quitté la ville et s'est réfugiée chez un rajah indépendant. Là, elle a accompli son sacrifice.»

Pendant le récit du brigadier général, le guide secouait la tête. Quand le récit a été terminé, il a dit:

«Le sacrifice qui aura lieu demain au lever du jour n'est pas volontaire.

— Comment le savez-vous?

— C'est une histoire que tout le monde connaît dans le Bundelkund, a répondu le guide.

— Pourtant cette malheureuse ne semblait faire aucune résistance, a fait remarquer sir Francis Cromarty.

— C'est parce qu'on l'a enivrée avec la fumée du chanvre et de l'opium.

— Mais où la conduit-on?

— À la pagode de Pillaji, à deux milles d'ici. Là, elle passera la nuit en attendant l'heure du sacrifice.

— Et ce sacrifice aura lieu?...

— Demain, dès les premières lueurs du jour.»

Après cette réponse, le guide a fait sortir l'éléphant de l'épais fourré. Il est monté sur le cou de l'animal. Il allait l'exciter par un sifflement particulier, quand Mr. Fogg l'a arrêté. Il s'est adressé à sir Francis Cromarty:

«Si nous sauvions cette femme? a-t-il dit.

— Sauver cette femme, monsieur Fogg!... s'est écrié le brigadier général.

— J'ai encore douze heures d'avance. Je peux les consacrer à cela.

— Tiens! Mais vous êtes un homme de cœur! a dit sir Francis Cromarty.

— Quelquefois, a répondu simplement Phileas Fogg. Quand j'ai le temps.»

### Glossaire

- **cacolets**: sièges fixés sur le côté d'un animal.
- **trot**: allure d'un animal, plus rapide que la marche.
- **flegme**: grand calme, même dans les difficultés.
- **acrobaties**: mouvements difficiles du corps, comme au cirque.
- **tremplin**: planche souple sur laquelle on rebondit pour sauter.
- **riait**: du verbe rire: montrait sa joie par des sons de la voix.
- **sauts de carpe**: sauts brusques du corps, comme ceux d'un poisson hors de l'eau.
- **dévoré**: mangé vite et en grande quantité.
- **brigadier**: ici, brigadier général: officier qui commande une brigade, un grand groupe de soldats.
- **tamarins**: arbres des pays chauds.
- **arides**: très secs, où peu de plantes poussent.
- **syénite**: pierre dure, proche du granit.
- **fanatique**: qui suit sa religion de façon extrême et violente.
- **rajah**: prince indien.
- **bungalow**: maison basse et simple, en Inde.
- **murmure**: bruit léger et confus.
- **fourré**: partie très épaisse d'un bois, pleine de buissons.
- **cymbales**: instrument de musique fait de deux plaques de métal que l'on frappe l'une contre l'autre.
- **mitres**: hauts chapeaux pointus.
- **henné**: plante qui donne une teinture rouge.
- **bétel**: feuille que l'on mâche en Asie et qui rend les lèvres rouges.
- **fakirs**: religieux hindous qui se font souffrir.
- **gueux**: ici, hommes méchants et méprisables.
- **sutty**: sacrifice d'une veuve brûlée avec le corps de son mari.

## XIII. Dans lequel Passepartout prouve une fois de plus que la fortune sourit aux audacieux.

Le projet était audacieux, plein de difficultés, peut-être impossible. Mr. Fogg allait risquer sa vie, ou au moins sa liberté. Il risquait donc aussi la réussite de ses projets. Mais il n'a pas hésité. Il a d'ailleurs trouvé en sir Francis Cromarty un allié décidé.

Quant à Passepartout, il était prêt, on pouvait compter sur lui. L'idée de son maître le remplissait d'enthousiasme. Il sentait un cœur, une âme sous cette enveloppe de glace. Il commençait à aimer Phileas Fogg.

Restait le guide. Quel parti allait-il prendre dans cette affaire? Ne serait-il pas du côté des Hindous? S'il ne voulait pas aider Mr. Fogg et ses compagnons, il fallait au moins être sûr qu'il resterait neutre.

Sir Francis Cromarty lui a posé franchement la question.

«Mon officier, a répondu le guide, je suis Parsi, et cette femme est Parsie. Disposez de moi.

—Bien, guide, a répondu Mr. Fogg.

—Toutefois, sachez-le bien, a repris le Parsi, nous ne risquons pas seulement notre vie. Si nous sommes pris, nous risquons aussi des tortures horribles. Alors, voyez.

—C'est vu, a répondu Mr. Fogg. Je pense qu'il nous faudra attendre la nuit pour agir?

—Je le pense aussi,» a répondu le guide.

Ce brave guide indien a alors donné quelques détails sur la victime. C'était une Indienne d'une beauté célèbre, d'origine parsie, fille de riches négociants de Bombay. Elle avait reçu dans cette ville une éducation tout à fait anglaise. Ses manières et son instruction auraient pu la faire prendre pour une Européenne. Elle se nommait Aouda.

Orpheline, elle avait été mariée contre sa volonté à ce vieux rajah du Bundelkund. Trois mois après, elle était devenue veuve. Elle savait quel sort l'attendait, et elle s'était échappée. Mais elle avait été reprise aussitôt. Les parents du rajah avaient intérêt à sa mort. Ils l'avaient condamnée à ce supplice, et il ne semblait pas qu'elle puisse y échapper.

Ce récit ne pouvait que renforcer la généreuse décision de Mr. Fogg et de ses compagnons. Il a été décidé que le guide dirigerait l'éléphant vers la pagode de Pillaji. Il s'en approcherait autant que possible.

Une demi-heure après, ils se sont arrêtés sous un petit bois, à cinq cents pas de la pagode. On ne pouvait pas la voir, mais on entendait clairement les hurlements des fanatiques.

Ils ont alors discuté des moyens d'arriver jusqu'à la victime. Le guide connaissait cette pagode de Pillaji. Il affirmait que la jeune femme y était emprisonnée. Pourrait-on entrer par une des portes, quand toute la bande dormirait, ivre? Ou faudrait-il faire un trou dans un mur? On ne pourrait le décider qu'au moment même et sur place. Mais une chose ne faisait aucun doute: il fallait enlever la jeune femme cette nuit même. Il ne fallait pas attendre le jour, quand la victime serait conduite au supplice. À cet instant-là, personne n'aurait plus pu la sauver.

Mr. Fogg et ses compagnons ont attendu la nuit. Dès que l'ombre est venue, vers six heures du soir, ils ont décidé d'aller observer les lieux autour de la pagode. Les derniers cris des fakirs cessaient alors. Selon leur habitude, ces Indiens devaient être plongés dans la lourde ivresse du «hang». C'est de l'opium liquide mélangé à une infusion de chanvre. Il serait peut-être possible de se glisser entre eux jusqu'au temple.

Le Parsi a guidé Mr. Fogg, sir Francis Cromarty et Passepartout sans bruit à travers la forêt. Ils ont rampé dix minutes sous les branches, et ils sont arrivés au bord d'une petite rivière. Là, ils ont aperçu un grand tas de bois empilé. Il était éclairé par des torches de fer, à la pointe desquelles brûlait de la résine. C'était le bûcher, fait de précieux bois de santal, et déjà imprégné d'une huile parfumée. Le corps embaumé du rajah reposait en haut. Il devait être brûlé en même temps que sa veuve. À cent pas de ce bûcher se dressait la pagode. Dans l'ombre, ses minarets dépassaient le sommet des arbres.

«Venez!» a dit le guide à voix basse.

Puis, encore plus prudent, il s'est glissé silencieusement à travers les hautes herbes, et ses compagnons l'ont suivi.

Seul le murmure du vent dans les branches interrompait maintenant le silence.

Bientôt le guide s'est arrêté au bord d'une clairière. Quelques feux de résine éclairaient l'endroit. Des groupes de dormeurs, alourdis par l'ivresse, étaient étendus partout sur le sol. On aurait dit un champ de bataille couvert de morts. Hommes, femmes, enfants, tout était mêlé. Ici et là, quelques ivrognes gémissaient encore.

À l'arrière-plan, entre les arbres, on distinguait mal le temple de Pillaji. Mais le guide a été très déçu. Les gardes des rajahs, à la lumière de torches pleines de fumée, surveillaient les portes et marchaient, le sabre nu. On pouvait supposer qu'à l'intérieur les prêtres veillaient aussi.

Le Parsi n'est pas allé plus loin. Il avait compris qu'il était impossible de forcer l'entrée du temple, et il a ramené ses compagnons en arrière.

Phileas Fogg et sir Francis Cromarty avaient compris comme lui qu'ils ne pouvaient rien tenter de ce côté.

Ils se sont arrêtés et ont parlé à voix basse.

«Attendons, a dit le brigadier général. Il n'est encore que huit heures, et il est possible que ces gardes finissent par s'endormir aussi.

—Cela est possible, en effet,» a répondu le Parsi.

Phileas Fogg et ses compagnons se sont donc étendus au pied d'un arbre et ont attendu.

Le temps leur a paru long! Le guide les quittait parfois et allait observer le bord du bois. Les gardes du rajah veillaient toujours à la lumière des torches. Une vague lumière passait à travers les fenêtres de la pagode.

On a attendu ainsi jusqu'à minuit. La situation n'a pas changé. Dehors, la surveillance était toujours la même. Il était évident qu'on ne pouvait pas compter sur le sommeil des gardes. On ne leur avait probablement pas donné de «hang». Il fallait donc agir autrement et faire une ouverture dans les murs de la pagode. Mais les prêtres surveillaient-ils leur victime avec autant de soin que les soldats à la porte du temple? C'était encore une question.

Après une dernière conversation, le guide s'est dit prêt à partir. Mr. Fogg, sir Francis et Passepartout l'ont suivi. Ils ont fait un assez long détour pour atteindre la pagode par son chevet.

Vers minuit et demi, ils sont arrivés au pied des murs sans rencontrer personne. Il n'y avait aucune surveillance de ce côté. Mais il est vrai qu'il n'y avait là ni fenêtres ni portes.

La nuit était sombre. La lune, alors dans son dernier quartier, quittait à peine l'horizon, chargé de gros nuages. La hauteur des arbres rendait l'obscurité encore plus grande.

Mais il ne suffisait pas d'être arrivé au pied des murs: il fallait encore y faire une ouverture. Pour ce travail, Phileas Fogg et ses compagnons n'avaient que leurs couteaux de poche. Très heureusement, les murs du temple étaient faits d'un mélange de briques et de bois. Il ne pouvait pas être difficile de les percer. Une fois la première brique enlevée, les autres viendraient facilement.

Ils se sont mis au travail, en faisant le moins de bruit possible. Le Parsi d'un côté et Passepartout de l'autre détachaient les briques, pour obtenir une ouverture large de deux pieds.

Le travail avançait quand un cri s'est fait entendre à l'intérieur du temple. Presque aussitôt, d'autres cris lui ont répondu du dehors.

Passepartout et le guide ont interrompu leur travail. Les avait-on surpris? L'alarme était-elle donnée? La plus simple prudence leur commandait de s'éloigner. C'est ce qu'ils ont fait, en même temps que Phileas Fogg et sir Francis Cromarty. Ils se sont cachés de nouveau sous les arbres. Ils attendaient la fin de l'alerte, si c'en était une. Dans ce cas, ils étaient prêts à reprendre leur travail.

Mais, terrible malchance, des gardes sont apparus au chevet de la pagode. Ils s'y sont installés de manière à empêcher toute approche.

Il serait difficile de décrire la déception de ces quatre hommes, arrêtés dans leur travail. Ils ne pouvaient plus arriver jusqu'à la victime: comment la sauver maintenant? Sir Francis Cromarty se mordait les poings. Passepartout était hors de lui, et le guide avait quelque peine à le retenir. L'impassible Fogg attendait sans montrer ses sentiments.

«N'avons-nous plus qu'à partir? a demandé le brigadier général à voix basse.

—Nous n'avons plus qu'à partir, a répondu le guide.

—Attendez, a dit Fogg. Il suffit que je sois demain à Allahabad avant midi.

—Mais qu'espérez-vous? a répondu sir Francis Cromarty. Dans quelques heures le jour va paraître, et...

—La chance qui nous échappe peut se représenter au dernier moment.»

Le brigadier général aurait voulu pouvoir lire dans les yeux de Phileas Fogg.

Sur quoi comptait donc ce froid Anglais? Voulait-il, au moment du supplice, se jeter vers la jeune femme et l'arracher ouvertement à ses bourreaux?

Cela aurait été une folie, et comment croire que cet homme était fou à ce point? Pourtant, sir Francis Cromarty a accepté d'attendre jusqu'à la fin de cette terrible scène. Toutefois, le guide n'a pas laissé ses compagnons à l'endroit où ils s'étaient réfugiés. Il les a ramenés vers le devant de la clairière. Là, abrités par un groupe d'arbres, ils pouvaient observer les dormeurs.

Pendant ce temps, Passepartout, perché sur les premières branches d'un arbre, tournait et retournait une idée dans sa tête. Elle avait d'abord traversé son esprit comme un éclair, et elle avait fini par s'y installer.

Il avait commencé par se dire: «Quelle folie!» Et maintenant il répétait: «Pourquoi pas, après tout? C'est une chance, peut-être la seule, et avec de tels imbéciles!...»

En tout cas, Passepartout n'a pas exprimé autrement sa pensée. Mais il s'est bientôt glissé, souple comme un serpent, sur les basses branches de l'arbre, dont le bout se courbait vers le sol.

Les heures passaient, et bientôt le ciel un peu moins sombre a annoncé l'approche du jour. Pourtant l'obscurité était encore profonde.

C'était le moment. Cette foule endormie a paru ressusciter. Les groupes se sont animés. Des coups de tam-tams ont retenti. Les chants et les cris ont éclaté de nouveau. L'heure était venue: la malheureuse allait mourir.

En effet, les portes de la pagode se sont ouvertes. Une lumière plus vive est sortie de l'intérieur. Mr. Fogg et sir Francis Cromarty ont pu voir la victime, bien éclairée, que deux prêtres traînaient dehors. Ils ont même cru voir la malheureuse lutter contre l'engourdissement de l'ivresse. Il leur a semblé que, dans un dernier instinct de survie, elle essayait d'échapper à ses bourreaux. Le cœur de sir Francis Cromarty a bondi. D'un mouvement nerveux, il a saisi la main de Phileas Fogg. Il a senti que cette main tenait un couteau ouvert.

À ce moment, la foule s'est mise en marche. La jeune femme était retombée dans le sommeil lourd causé par les fumées du chanvre. Elle est passée au milieu des fakirs, qui l'accompagnaient de leurs cris religieux.

Phileas Fogg et ses compagnons se sont mêlés aux derniers rangs de la foule et l'ont suivie.

Deux minutes après, ils sont arrivés au bord de la rivière. Ils se sont arrêtés à moins de cinquante pas du bûcher, sur lequel était couché le corps du rajah. Dans la demi-obscurité, ils ont vu la victime, complètement immobile, étendue auprès du cadavre de son époux.

Puis on a approché une torche, et le bois, imprégné d'huile, s'est enflammé aussitôt.

À ce moment, sir Francis Cromarty et le guide ont retenu Phileas Fogg. Dans un moment de folie généreuse, il s'élançait vers le bûcher...

Mais Phileas Fogg les avait déjà repoussés, quand la scène a changé soudain. Un cri de terreur s'est élevé. Toute cette foule s'est jetée à terre, épouvantée.

Le vieux rajah n'était donc pas mort? On l'a vu se redresser tout à coup, comme un fantôme. Il a soulevé la jeune femme dans ses bras. Il est descendu du bûcher au milieu des tourbillons de fumée, qui lui donnaient l'apparence d'un spectre!

Les fakirs, les gardes, les prêtres, pris d'une terreur soudaine, étaient là, face contre terre. Ils n'osaient pas lever les yeux et regarder un tel miracle!

La victime, sans connaissance, était portée par ces bras vigoureux, et elle ne semblait pas leur peser. Mr. Fogg et sir Francis Cromarty étaient restés debout. Le Parsi avait baissé la tête, et Passepartout, sans doute, n'était pas moins stupéfait!...

Ce ressuscité est arrivé ainsi près de l'endroit où se tenaient Mr. Fogg et sir Francis Cromarty. Et là, d'une voix brève:

«Filons!...» a-t-il dit.

C'était Passepartout lui-même! Il s'était glissé vers le bûcher au milieu de l'épaisse fumée. C'était Passepartout qui, profitant de l'obscurité encore profonde, avait arraché la jeune femme à la mort! C'était Passepartout qui, jouant son rôle avec une audace heureuse, passait au milieu de l'épouvante générale!

Un instant après, tous quatre ont disparu dans le bois, et l'éléphant les a emportés à un trot rapide. Mais ils ont entendu des cris et des clameurs. Une balle a même percé le chapeau de Phileas Fogg. Ils ont ainsi compris que la ruse était découverte.

En effet, le corps du vieux rajah se voyait alors clairement sur le bûcher en flammes. Les prêtres, remis de leur frayeur, avaient compris qu'on venait d'enlever la jeune femme.

Aussitôt, ils s'étaient jetés dans la forêt. Les gardes les avaient suivis. Ils avaient tiré, mais les fugitifs s'éloignaient rapidement. En quelques instants, ils étaient hors de portée des balles et des flèches.

### Glossaire

- **rajah**: prince indien.
- **supplice**: punition très douloureuse, souvent mortelle.
- **pagode**: temple d'Asie.
- **fanatiques**: personnes qui suivent leur religion de façon extrême et violente.
- **bourreaux**: personnes qui font souffrir ou qui tuent d'autres personnes.
- **fakirs**: religieux hindous qui se font souffrir.
- **hang**: boisson d'opium et de chanvre.
- **l'opium**: drogue tirée d'une fleur, le pavot.
- **infusion**: boisson faite en laissant une plante dans de l'eau très chaude.
- **chanvre**: plante dont on tire une drogue.
- **bûcher**: tas de bois pour brûler un corps.
- **imprégné**: pénétré par un liquide.
- **embaumé**: traité avec des produits pour que le corps ne s'abîme pas.
- **minarets**: tours hautes et fines.
- **murmure**: bruit léger et confus.
- **clairière**: endroit sans arbres au milieu d'une forêt.
- **alourdis**: rendus lourds.
- **ivrognes**: personnes qui ont trop bu.
- **gémissaient**: poussaient des plaintes faibles.
- **brigadier**: ici, brigadier général: officier qui commande une brigade, un grand groupe de soldats.
- **chevet**: partie arrière d'un temple ou d'une église.

## XIV. Dans lequel Phileas Fogg descend toute l'admirable vallée du Gange sans même songer à la voir.

L'enlèvement audacieux avait réussi. Une heure après, Passepartout riait encore de son succès. Sir Francis Cromarty avait serré la main du courageux garçon. Son maître lui avait dit: «Bien.» Dans la bouche de ce gentleman, ce mot était un très grand compliment. Passepartout avait répondu que tout l'honneur de l'affaire revenait à son maître. Lui, il n'avait eu qu'une idée «drôle». Il riait en pensant à ces quelques instants. Lui, Passepartout, ancien gymnaste, ex-sergent de pompiers, avait été le veuf d'une charmante femme, un vieux rajah embaumé!

Quant à la jeune Indienne, elle n'avait pas eu conscience de ce qui s'était passé. Enveloppée dans les couvertures de voyage, elle reposait dans l'un des cacolets.

Pendant ce temps, l'éléphant courait rapidement dans la forêt encore obscure, guidé très sûrement par le Parsi. Une heure après avoir quitté la pagode de Pillaji, il s'est lancé à travers une immense plaine. À sept heures, on s'est arrêté. La jeune femme était toujours complètement abattue. Le guide lui a fait boire quelques gorgées d'eau et de brandy. Mais la drogue qui l'endormait devait agir encore quelque temps.

Sir Francis Cromarty connaissait les effets de l'ivresse causée par les fumées du chanvre. Il n'était donc pas du tout inquiet pour elle.

Le brigadier général ne doutait pas de la guérison de la jeune Indienne, mais il était moins rassuré pour l'avenir. Il a parlé sans hésiter à Phileas Fogg. Si Mrs. Aouda restait dans l'Inde, elle retomberait forcément entre les mains de ses bourreaux. Ces fanatiques étaient présents dans toute la péninsule. Malgré la police anglaise, ils sauraient certainement reprendre leur victime, même à Madras, à Bombay ou à Calcutta. Pour le prouver, sir Francis Cromarty a cité un fait du même genre, qui s'était passé récemment. À son avis, la jeune femme ne serait vraiment en sécurité qu'après avoir quitté l'Inde.

Phileas Fogg a répondu qu'il tiendrait compte de ces remarques et qu'il verrait ce qu'il fallait faire.

Vers dix heures, le guide a annoncé la station d'Allahabad. Là recommençait la ligne de chemin de fer interrompue. Les trains y parcourent en moins d'un jour et d'une nuit la distance d'Allahabad à Calcutta.

Phileas Fogg devait donc arriver à temps pour prendre un paquebot pour Hong-Kong. Ce paquebot ne partait que le lendemain, 25 octobre, à midi.

La jeune femme a été installée dans une chambre de la gare. Passepartout a été chargé d'aller lui acheter divers objets de toilette. Il devait prendre ce qu'il trouverait: robe, châle, fourrures, etc. Son maître lui ouvrait un crédit illimité.

Passepartout est parti aussitôt et a couru les rues de la ville. Allahabad, c'est la cité de Dieu, l'une des villes les plus vénérées de l'Inde. Elle est en effet construite au confluent de deux fleuves sacrés, le Gange et la Jumna. Leurs eaux attirent les pèlerins de toute la péninsule. On sait d'ailleurs que, selon les légendes du Ramayana, le Gange prend sa source dans le ciel. C'est grâce à Brahma qu'il descend sur la terre.

Tout en faisant ses achats, Passepartout a vite vu la ville. Elle était autrefois défendue par un fort magnifique, qui est devenu une prison d'État. Cette cité était jadis industrielle et commerçante, mais elle n'a plus ni commerce ni industrie. Passepartout cherchait en vain un magasin de nouveautés. Il le cherchait comme s'il avait été dans Regent-street, à quelques pas de Farmer et Co. Il n'a trouvé ce qu'il lui fallait que chez un revendeur, un vieux marchand juif difficile. Il lui a acheté une robe en tissu écossais, un vaste manteau et une magnifique pelisse en peaux de loutre. Il n'a pas hésité à payer cette pelisse soixante-quinze livres (1,875 fr.). Puis, tout triomphant, il est retourné à la gare.

Mrs. Aouda commençait à revenir à elle. La drogue des prêtres de Pillaji perdait peu à peu son effet, et ses beaux yeux retrouvaient toute leur douceur indienne.

Lorsque le roi-poète Uçaf Uddaul chante les charmes de la reine d'Ahméhnagara, il s'exprime ainsi:

«Ses cheveux brillants, bien divisés en deux parts, entourent les formes harmonieuses de ses joues. Ses joues sont délicates et blanches, brillantes de douceur et de fraîcheur. Ses sourcils d'ébène ont la forme et la puissance de l'arc de Kama, dieu de l'amour. Sous ses longs cils de soie, ses grands yeux sont limpides. Dans leur pupille noire nagent les plus purs reflets de la lumière du ciel. Ils nagent comme dans les lacs sacrés de l'Himalaya. Ses dents fines, égales et blanches brillent entre ses lèvres souriantes. On dirait des gouttes de rosée dans une fleur de grenadier à demi ouverte. Elle a de jolies oreilles aux courbes régulières, des mains roses et de petits pieds. Ces pieds sont ronds et tendres comme les bourgeons du lotus. Tout cela brille comme les plus belles perles de Ceylan et les plus beaux diamants de Golconde. Une seule main suffit à entourer sa taille fine et souple. Cette taille met en valeur la courbe élégante de ses hanches arrondies et la richesse de son buste. La jeunesse en fleur y montre ses plus parfaits trésors. Sous les plis de soie de sa tunique, elle semble avoir été modelée en argent pur. C'est la main divine de Vicvacarma, l'éternel sculpteur, qui l'a faite.»

Mais il n'est pas besoin de toute cette poésie. Il suffit de dire que Mrs. Aouda, la veuve du rajah du Bundelkund, était une charmante femme. Elle l'était dans tout le sens européen du mot. Elle parlait l'anglais avec une grande pureté. Le guide n'avait pas exagéré: cette jeune Parsie avait bien été transformée par l'éducation.

Cependant le train allait quitter la station d'Allahabad. Le Parsi attendait. Mr. Fogg lui a payé son salaire au prix convenu, sans y ajouter un farthing. Cela a un peu étonné Passepartout, qui savait tout ce que son maître devait au dévouement du guide. Le Parsi avait en effet risqué volontairement sa vie dans l'affaire de Pillaji. Si les Hindous l'apprenaient plus tard, il échapperait difficilement à leur vengeance.

Restait aussi la question de Kiouni. Que faire d'un éléphant acheté si cher?

Mais Phileas Fogg avait déjà pris sa décision à ce sujet.

«Parsi, a-t-il dit au guide, tu as été serviable et dévoué. J'ai payé ton service, mais non ton dévouement. Veux-tu cet éléphant? Il est à toi.»

Les yeux du guide ont brillé.

«C'est une fortune que Votre Honneur me donne! s'est-il écrié.

—Accepte, guide, a répondu Mr. Fogg, et c'est moi qui serai encore ton débiteur.

—À la bonne heure! s'est écrié Passepartout. Prends, ami! Kiouni est un brave et courageux animal!»

Il est allé vers la bête et lui a présenté quelques morceaux de sucre, en disant:

«Tiens, Kiouni, tiens, tiens!»

L'éléphant a poussé quelques grognements de satisfaction. Puis il a pris Passepartout par la ceinture et l'a entouré de sa trompe. Il l'a soulevé jusqu'à la hauteur de sa tête. Passepartout, pas du tout effrayé, a bien caressé l'animal, qui l'a reposé doucement à terre. À cette poignée de trompe de l'honnête Kiouni, l'honnête garçon a répondu par une vigoureuse poignée de main.

Quelques instants après, Phileas Fogg, sir Francis Cromarty et Passepartout étaient installés dans un wagon confortable. Mrs. Aouda y occupait la meilleure place. Ils roulaient à toute vapeur vers Bénarès.

Quatre-vingts milles au plus séparent cette ville d'Allahabad, et ils les ont parcourus en deux heures.

Pendant ce trajet, la jeune femme est complètement revenue à elle. Les fumées endormantes du hang ont disparu.

Quel a été son étonnement! Elle se trouvait en train, dans ce compartiment, habillée de vêtements européens, au milieu de voyageurs tout à fait inconnus!

D'abord, ses compagnons se sont occupés d'elle et l'ont ranimée avec quelques gouttes de liqueur. Puis le brigadier général lui a raconté son histoire. Il a insisté sur le dévouement de Phileas Fogg, qui n'avait pas hésité à risquer sa vie pour la sauver. Il a aussi insisté sur la fin de l'aventure, due à l'imagination audacieuse de Passepartout.

Mr. Fogg l'a laissé parler sans dire un mot. Passepartout, tout honteux, répétait que «ça n'en valait pas la peine!»

Mrs. Aouda a remercié ses sauveurs avec émotion, par ses larmes plus que par ses paroles. Ses beaux yeux exprimaient sa reconnaissance mieux que ses lèvres. Puis sa pensée l'a ramenée aux scènes du sutty. Elle a revu cette terre indienne où tant de dangers l'attendaient encore, et elle a été prise d'un frisson de terreur.

Phileas Fogg a compris ce qui se passait dans l'esprit de Mrs. Aouda. Pour la rassurer, il lui a offert, très froidement d'ailleurs, de la conduire à Hong-Kong. Elle y resterait jusqu'à ce que cette affaire soit oubliée.

Mrs. Aouda a accepté cette offre avec reconnaissance. Justement, un de ses parents habitait à Hong-Kong. Il était Parsi comme elle, et il était l'un des principaux négociants de cette ville. Hong-Kong est une ville tout à fait anglaise, bien qu'elle se trouve sur la côte chinoise.

À midi et demi, le train s'est arrêté à la station de Bénarès. Les légendes brahmaniques disent que cette ville occupe la place de l'ancienne Casi. Casi était autrefois suspendue dans l'espace, entre le zénith et le nadir, comme la tombe de Mahomet. Mais à cette époque plus réaliste, Bénarès, l'Athènes de l'Inde selon les orientalistes, reposait tout simplement sur le sol. Passepartout a pu apercevoir un instant ses maisons de brique et ses huttes de branches tressées. Elles lui donnaient un aspect tout à fait triste, sans aucune couleur locale.

Sir Francis Cromarty devait s'arrêter là. Les troupes qu'il rejoignait campaient à quelques milles au nord de la ville. Le brigadier général a donc fait ses adieux à Phileas Fogg et lui a souhaité tout le succès possible. Il espérait que Mr. Fogg referait ce voyage d'une façon moins originale, mais plus profitable. Mr. Fogg a légèrement serré les doigts de son compagnon. Les compliments de Mrs. Aouda ont été plus affectueux. Jamais elle n'oublierait ce qu'elle devait à sir Francis Cromarty. Quant à Passepartout, il a eu l'honneur d'une vraie poignée de main du brigadier général. Tout ému, il s'est demandé où et quand il pourrait bien se dévouer pour lui. Puis ils se sont séparés.

À partir de Bénarès, la voie ferrée suivait en partie la vallée du Gange. Le temps était assez clair. À travers les vitres du wagon apparaissait le paysage varié du Béhar. Puis venaient des montagnes couvertes de verdure, des champs d'orge, de maïs et de froment. Il y avait des rivières et des étangs pleins d'alligators verdâtres, des villages bien entretenus, des forêts encore vertes. Quelques éléphants et des zébus à grosse bosse venaient se baigner dans les eaux du fleuve sacré. Malgré la saison avancée et le froid, des groupes d'Hindous, hommes et femmes, y venaient aussi. Ils faisaient pieusement leurs saintes ablutions. Ces fidèles, ennemis acharnés du bouddhisme, suivent avec ferveur la religion brahmanique. Elle prend la forme de trois personnes. Whisnou est le dieu du soleil et Shiva représente les forces de la nature. Brahma est le maître suprême des prêtres et des législateurs. Mais comment Brahma, Shiva et Whisnou devaient-ils regarder cette Inde, maintenant «britannisée», quand un steam-boat passait en hennissant? Il troublait les eaux sacrées du Gange. Il faisait peur aux mouettes qui volaient à sa surface et aux tortues qui grouillaient sur ses bords. Il faisait peur aussi aux croyants étendus le long de ses rives!

Tout ce panorama a défilé comme un éclair, et souvent un nuage de vapeur blanche en cachait les détails. Les voyageurs ont à peine pu apercevoir le fort de Chunar, à vingt milles au sud-est de Bénarès. C'était une ancienne forteresse des rajahs du Béhar. Ils ont à peine vu passer Ghazepour et ses importantes fabriques d'eau de rose. Ils ont à peine vu le tombeau de lord Cornwallis, qui se dresse sur la rive gauche du Gange. Puis il y a eu la ville fortifiée de Buxar. Ensuite est venue Patna, grande cité industrielle et commerçante, où se tient le principal marché d'opium de l'Inde. Enfin est apparue Monghir, ville plus qu'européenne, anglaise comme Manchester ou Birmingham. Elle est célèbre pour ses fonderies de fer et ses fabriques d'outils tranchants et d'armes blanches. Ses hautes cheminées salissaient d'une fumée noire le ciel de Brahma. C'était un véritable coup de poing dans le pays du rêve!

Puis la nuit est venue. Le train est passé à toute vitesse. Les tigres, les ours et les loups fuyaient devant la locomotive en hurlant. On n'a plus rien aperçu des merveilles du Bengale. On n'a vu ni Golgonde, ni Gour en ruines, ni Mourshedabad, qui a été autrefois capitale. Burdwan, Hougly et Chandernagor sont restés invisibles eux aussi. Chandernagor est ce point français du territoire indien. Passepartout aurait été fier d'y voir flotter le drapeau de sa patrie!

Enfin, à sept heures du matin, le train est arrivé à Calcutta. Le paquebot pour Hong-Kong ne levait l'ancre qu'à midi. Phileas Fogg avait donc cinq heures devant lui.

Selon son itinéraire, ce gentleman devait arriver dans la capitale des Indes le 25 octobre. C'était vingt-trois jours après son départ de Londres. Il y arrivait au jour fixé. Il n'avait donc ni retard ni avance. Il avait gagné deux jours entre Londres et Bombay. Malheureusement, il les avait perdus, on sait comment, dans cette traversée de la péninsule indienne. Mais il est à supposer que Phileas Fogg ne les regrettait pas.

### Glossaire

- **riait**: du verbe rire: montrait sa joie par des sons de la voix.
- **veuf**: homme dont la femme est morte.
- **rajah**: prince indien.
- **cacolets**: sièges fixés sur le côté d'un animal.
- **pagode**: temple d'Asie.
- **gorgées**: quantités de liquide que l'on avale en une fois.
- **brandy**: alcool fort, eau-de-vie.
- **brigadier**: ici, brigadier général: officier qui commande une brigade, un grand groupe de soldats.
- **fanatiques**: personnes qui suivent leur religion de façon extrême et violente.
- **paquebot**: grand bateau qui transporte des passagers et du courrier.
- **châle**: grand morceau de tissu que l'on porte sur les épaules.
- **vénérées**: très respectées, pour une raison religieuse.
- **confluent**: endroit où deux fleuves se rejoignent.
- **pelisse**: manteau garni de fourrure.
- **triomphant**: très fier de son succès.
- **d'ébène**: très noirs, comme l'ébène, un bois noir et précieux.
- **limpides**: clairs et purs.
- **farthing**: très petite pièce de monnaie anglaise.
- **débiteur**: personne qui doit quelque chose à une autre.
- **le zénith et le nadir**: le point du ciel au-dessus de nous et le point opposé, sous nos pieds.
- **ablutions**: lavages du corps faits pour une raison religieuse.
- **hennissant**: poussant le cri du cheval.

## XV. Où le sac aux bank-notes s'allège encore de quelques milliers de livres.

Le train s'était arrêté en gare. Passepartout est descendu le premier du wagon. Mr. Fogg l'a suivi et a aidé sa jeune compagne à poser le pied sur le quai. Phileas Fogg voulait aller directement au paquebot de Hong-Kong, pour y installer confortablement Mrs. Aouda. Il ne voulait pas la quitter tant qu'elle serait dans ce pays si dangereux pour elle.

Au moment où Mr. Fogg allait sortir de la gare, un policeman s'est approché de lui et a dit:

«Monsieur Phileas Fogg?

—C'est moi.

—Cet homme est votre domestique? a ajouté le policeman en montrant Passepartout.

—Oui.

—Veuillez me suivre tous les deux.»

Mr. Fogg n'a fait aucun mouvement qui puisse montrer la moindre surprise. Cet agent représentait la loi, et pour tout Anglais, la loi est sacrée. Passepartout, avec ses habitudes françaises, a voulu discuter. Mais le policeman l'a touché de sa baguette, et Phileas Fogg lui a fait signe d'obéir.

«Cette jeune dame peut nous accompagner? a demandé Mr. Fogg.

—Elle le peut,» a répondu le policeman.

Le policeman a conduit Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout vers un palki-ghari. C'est une sorte de voiture à quatre roues et à quatre places, tirée par deux chevaux. Ils sont partis. Personne n'a parlé pendant le trajet, qui a duré environ vingt minutes.

La voiture a d'abord traversé la «ville noire». Ses rues étroites étaient bordées de cabanes, pleines d'une population de toutes origines, sale et en haillons. Puis elle est passée dans la ville européenne. Cette ville était égayée de maisons de briques, ombragée de cocotiers, hérissée de mâts de navires. Malgré l'heure matinale, des cavaliers élégants et de magnifiques voitures y circulaient déjà.

Le palki-ghari s'est arrêté devant une maison d'apparence simple, mais qui ne devait pas être une habitation ordinaire. Le policeman a fait descendre ses prisonniers, car on pouvait vraiment leur donner ce nom. Il les a conduits dans une chambre aux fenêtres à barreaux, en leur disant:

«C'est à huit heures et demie que vous comparaîtrez devant le juge Obadiah.»

Puis il est sorti et a fermé la porte.

«Allons! nous sommes pris!» s'est écrié Passepartout, en se laissant tomber sur une chaise.

Mrs. Aouda s'est aussitôt tournée vers Mr. Fogg. Sa voix était émue, et elle cherchait en vain à le cacher. Elle lui a dit:

«Monsieur, il faut m'abandonner! C'est pour moi que vous êtes poursuivi! C'est pour m'avoir sauvée!»

Phileas Fogg s'est contenté de répondre que ce n'était pas possible. Poursuivi pour cette affaire du sutty! Impossible à admettre! Comment les plaignants oseraient-ils se présenter? Il y avait une erreur. Mr. Fogg a ajouté que, dans tous les cas, il n'abandonnerait pas la jeune femme. Il la conduirait à Hong-Kong.

«Mais le bateau part à midi! a fait remarquer Passepartout.

—Avant midi nous serons à bord,» a répondu simplement l'impassible gentleman.

Il a dit cela si nettement que Passepartout n'a pas pu s'empêcher de se répéter:

«Parbleu! c'est certain! avant midi nous serons à bord!» Mais il n'était pas du tout rassuré.

À huit heures et demie, la porte de la chambre s'est ouverte. Le policeman est revenu et a fait entrer les prisonniers dans la salle voisine. C'était une salle d'audience. Un public assez nombreux, formé d'Européens et de gens du pays, était déjà là.

Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout se sont assis sur un banc, en face des sièges du juge et du greffier.

Ce juge, le juge Obadiah, est entré presque aussitôt, suivi du greffier. C'était un gros homme tout rond. Il a décroché une perruque pendue à un clou et l'a mise rapidement sur sa tête.

«La première affaire,» a-t-il dit.

Mais il a porté la main à sa tête:

«Hé! ce n'est pas ma perruque!

—En effet, monsieur Obadiah, c'est la mienne, a répondu le greffier.

—Cher monsieur Oysterpuf, comment voulez-vous qu'un juge puisse rendre un bon jugement avec la perruque d'un greffier!»

Ils ont échangé les perruques. Pendant ces préparatifs, Passepartout bouillait d'impatience, car l'aiguille lui semblait avancer terriblement vite sur le cadran de la grosse horloge de la salle.

«La première affaire, a repris le juge Obadiah.

—Phileas Fogg? a dit le greffier Oysterpuf.

—Me voici, a répondu Mr. Fogg.

—Passepartout?

—Présent! a répondu Passepartout.

—Bien! a dit le juge Obadiah. Voilà deux jours, accusés, que l'on vous guette à tous les trains de Bombay.

—Mais de quoi nous accuse-t-on? s'est écrié Passepartout, impatienté.

—Vous allez le savoir, a répondu le juge.

—Monsieur, a dit alors Mr. Fogg, je suis citoyen anglais, et j'ai droit...

—Vous a-t-on manqué de respect? a demandé Mr. Obadiah.

—Pas du tout.

—Bien! faites entrer les plaignants.»

Sur l'ordre du juge, une porte s'est ouverte, et un huissier a fait entrer trois prêtres hindous.

«C'est bien cela! a murmuré Passepartout. Ce sont ces coquins qui voulaient brûler notre jeune dame!»

Les prêtres se sont tenus debout devant le juge. Le greffier a lu à haute voix une plainte pour sacrilège contre le sieur Phileas Fogg et son domestique. Ils étaient accusés d'avoir violé un lieu sacré de la religion brahmanique.

«Vous avez entendu? a demandé le juge à Phileas Fogg.

—Oui, monsieur, a répondu Mr. Fogg en regardant sa montre, et j'avoue.

—Ah! vous avouez?...

—J'avoue et j'attends que ces trois prêtres avouent à leur tour ce qu'ils voulaient faire à la pagode de Pillaji.»

Les prêtres se sont regardés. Ils semblaient ne rien comprendre aux paroles de l'accusé.

«Bien sûr! s'est écrié vivement Passepartout. À cette pagode de Pillaji, devant laquelle ils allaient brûler leur victime!»

Les prêtres ont été encore plus stupéfaits, et le juge Obadiah a été profondément étonné.

«Quelle victime? a-t-il demandé. Brûler qui! En pleine ville de Bombay?

—Bombay? s'est écrié Passepartout.

—Bien sûr. Il ne s'agit pas de la pagode de Pillaji, mais de la pagode de Malebar-Hill, à Bombay.

—Et comme preuve, voici les souliers du profanateur, a ajouté le greffier, en posant une paire de chaussures sur son bureau.

—Mes souliers!» s'est écrié Passepartout. Il était si surpris qu'il n'a pas pu retenir ce cri.

On devine la confusion qui s'était faite dans l'esprit du maître et du domestique. Ils avaient oublié cet incident de la pagode de Bombay. C'était pourtant lui qui les amenait devant le juge de Calcutta.

En effet, l'agent Fix avait compris tout ce qu'il pouvait tirer de cette malheureuse affaire. Il avait retardé son départ de douze heures, et il était devenu le conseiller des prêtres de Malebar-Hill. Il leur avait promis des dommages et intérêts considérables. Car il savait bien que le gouvernement anglais était très sévère pour ce genre de délit. Puis il les avait lancés, par le train suivant, sur les traces du coupable. Mais la délivrance de la jeune veuve avait pris du temps. Fix et les Hindous étaient donc arrivés à Calcutta avant Phileas Fogg et son domestique. Les juges, prévenus par dépêche, devaient les arrêter à leur descente du train. Imaginez la déception de Fix! Il a appris que Phileas Fogg n'était pas encore arrivé dans la capitale de l'Inde. Il a dû croire que son voleur s'était arrêté à une des stations du Peninsular-railway. Selon lui, il s'était réfugié dans les provinces du nord. Pendant vingt-quatre heures, très inquiet, Fix l'a guetté à la gare. Quelle a donc été sa joie ce matin-là! Il l'a vu descendre du wagon. Fogg était, il est vrai, avec une jeune femme dont Fix ne comprenait pas la présence. Aussitôt il a envoyé sur lui un policeman. Et voilà comment Mr. Fogg, Passepartout et la veuve du rajah du Bundelkund ont été conduits devant le juge Obadiah.

Si Passepartout avait été moins préoccupé par son affaire, il aurait aperçu le détective dans un coin de la salle. Fix suivait le procès avec un intérêt facile à comprendre. En effet, à Calcutta comme à Bombay et à Suez, il n'avait toujours pas le mandat d'arrestation!

Cependant le juge Obadiah avait noté l'aveu échappé à Passepartout. Celui-ci aurait donné tout ce qu'il possédait pour reprendre ses paroles imprudentes.

«Les faits sont avoués? a dit le juge.

—Avoués, a répondu froidement Mr. Fogg.

—Attendu, a repris le juge, attendu que la loi anglaise veut protéger également et strictement toutes les religions des peuples de l'Inde. Attendu que le sieur Passepartout avoue le délit. Il est reconnu coupable d'avoir violé d'un pied sacrilège le sol de la pagode de Malebar-Hill, à Bombay. Les faits ont eu lieu dans la journée du 20 octobre. Le tribunal condamne ledit Passepartout à quinze jours de prison et à une amende de trois cents livres (7,500 fr.).

—Trois cents livres? s'est écrié Passepartout, qui n'était vraiment sensible qu'à l'amende.

—Silence! a crié l'huissier d'une voix aiguë.

—Et, a ajouté le juge Obadiah, il n'est pas prouvé que le domestique et le maître n'aient pas agi ensemble. En tout cas, le maître doit être tenu responsable des actes d'un domestique qu'il paie. Le tribunal retient donc ledit Phileas Fogg et le condamne à huit jours de prison et cent cinquante livres d'amende. Greffier, appelez une autre affaire!»

Fix, dans son coin, ressentait une satisfaction sans limites. Phileas Fogg retenu huit jours à Calcutta, c'était plus qu'il n'en fallait. Le mandat aurait le temps de lui arriver.

Passepartout était assommé. Cette condamnation ruinait son maître. Un pari de vingt mille livres perdu, et tout cela parce que, en vrai badaud, il était entré dans cette maudite pagode!

Phileas Fogg restait aussi maître de lui que si cette condamnation ne l'avait pas concerné. Il n'avait même pas froncé le sourcil. Mais au moment où le greffier appelait une autre affaire, il s'est levé et il a dit:

«J'offre caution.

—C'est votre droit,» a répondu le juge.

Fix a senti un froid dans le dos. Mais il a repris confiance en écoutant le juge. Comme Phileas Fogg et son domestique étaient étrangers, le juge a fixé la caution à une somme énorme. C'était mille livres (25,000 fr.) pour chacun d'eux.

Mr. Fogg perdrait donc deux mille livres s'il ne faisait pas sa peine de prison.

«Je paye,» a dit ce gentleman.

Et du sac que portait Passepartout, il a retiré un paquet de bank-notes, qu'il a déposé sur le bureau du greffier.

«Cette somme vous sera rendue à votre sortie de prison, a dit le juge. En attendant, vous êtes libres sous caution.

—Venez, a dit Phileas Fogg à son domestique.

—Mais qu'ils rendent au moins les souliers!» s'est écrié Passepartout avec un mouvement de rage.

On lui a rendu ses souliers.

«En voilà qui coûtent cher! a-t-il murmuré. Plus de mille livres chacun! Sans compter qu'ils me gênent!»

Passepartout, tout piteux, a suivi Mr. Fogg, qui avait offert son bras à la jeune femme. Fix espérait encore que son voleur ne se déciderait jamais à abandonner cette somme de deux mille livres. Il ferait alors ses huit jours de prison. Fix s'est donc lancé sur les traces de Fogg.

Mr. Fogg a pris une voiture, et il y est monté aussitôt avec Mrs. Aouda et Passepartout. Fix a couru derrière la voiture, qui s'est bientôt arrêtée sur l'un des quais de la ville.

À un demi-mille, en rade, le *Rangoon* était à l'ancre, son pavillon de départ hissé en haut du mât. Onze heures sonnaient. Mr. Fogg était en avance d'une heure. Fix l'a vu descendre de voiture et monter dans un canot avec Mrs. Aouda et son domestique. Le détective a frappé le sol du pied.

«Le gueux! s'est-il écrié. Il part! Deux mille livres sacrifiées! Prodigue comme un voleur! Ah! je le filerai jusqu'au bout du monde s'il le faut. Mais au train où il va, tout l'argent du vol y aura passé!»

L'inspecteur de police avait raison de faire cette réflexion. En effet, depuis son départ de Londres, Phileas Fogg avait déjà semé plus de cinq mille livres (125,000 fr.) sur sa route. Cela comprenait les frais de voyage, les primes, l'achat de l'éléphant, les cautions et les amendes. Et le pourcentage de la somme retrouvée, promis aux détectives, diminuait toujours.

### Glossaire

- **palki-ghari**: voiture indienne à quatre roues.
- **plaignants**: personnes qui accusent quelqu'un devant un juge.
- **greffier**: personne qui écrit tout au tribunal.
- **huissier**: employé qui fait entrer les gens au tribunal et fait respecter l'ordre.
- **sacrilège**: faute grave contre une religion.
- **profanateur**: personne qui ne respecte pas un lieu sacré.
- **amende**: argent à payer pour une faute.
- **caution**: argent versé à un juge pour rester libre.
- **badaud**: personne curieuse qui s'arrête pour regarder tout ce qu'elle voit.
- **Prodigue**: qui dépense trop d'argent.

## XVI. Où Fix n'a pas l'air de connaître du tout les choses dont on lui parle.

Le *Rangoon* était l'un des paquebots de la Compagnie péninsulaire et orientale. Cette Compagnie les emploie sur les mers de la Chine et du Japon. C'était un steamer en fer, à hélice. Sa jauge brute était de dix-sept cent soixante-dix tonnes, et sa force nominale de quatre cents chevaux. Il égalait le *Mongolia* en vitesse, mais non en confort. Mrs. Aouda n'a donc pas été aussi bien installée que Phileas Fogg l'aurait voulu. Après tout, il ne s'agissait que d'une traversée de trois mille cinq cents milles, soit de onze à douze jours. La jeune femme ne s'est pas montrée une passagère difficile.

Pendant les premiers jours de cette traversée, Mrs. Aouda a mieux fait connaissance avec Phileas Fogg. À toute occasion, elle lui montrait sa très vive reconnaissance. Le flegmatique gentleman l'écoutait, en apparence du moins, avec la plus grande froideur. Pas une intonation, pas un geste ne montrait en lui la moindre émotion. Il veillait à ce que rien ne manque à la jeune femme. À certaines heures, il venait régulièrement, sinon pour parler avec elle, du moins pour l'écouter. Il remplissait envers elle les devoirs de la politesse la plus stricte. Mais il le faisait avec la grâce et la fantaisie d'un automate dont les mouvements auraient été calculés pour cela. Mrs. Aouda ne savait trop que penser, mais Passepartout lui avait un peu expliqué le caractère excentrique de son maître. Il lui avait raconté quel pari entraînait ce gentleman autour du monde. Mrs. Aouda avait souri. Mais après tout, elle lui devait la vie. Et son sauveur ne pouvait rien perdre à être vu à travers sa reconnaissance.

Mrs. Aouda a confirmé le récit que le guide indien avait fait de sa touchante histoire. Elle appartenait en effet à ce peuple qui tient le premier rang parmi les peuples de l'Inde. Plusieurs négociants parsis ont fait de grandes fortunes aux Indes, dans le commerce du coton. L'un d'eux, sir James Jejeebhoy, a reçu un titre de noblesse du gouvernement anglais. Mrs. Aouda était parente de ce riche personnage, qui habitait Bombay. C'était même un cousin de sir Jejeebhoy, l'honorable Jejeeh, qu'elle comptait rejoindre à Hong-Kong. Trouverait-elle auprès de lui refuge et aide? Elle ne pouvait pas l'affirmer. Mr. Fogg lui répondait de ne pas s'inquiéter, et que tout s'arrangerait mathématiquement! C'est le mot qu'il a employé.

La jeune femme comprenait-elle cet horrible adverbe? On ne sait. Toutefois, ses grands yeux se fixaient sur ceux de Mr. Fogg. C'étaient ces grands yeux «limpides comme les lacs sacrés de l'Himalaya!» Mais l'intraitable Fogg, aussi boutonné que jamais, ne semblait pas homme à se jeter dans ce lac.

Cette première partie de la traversée du *Rangoon* s'est passée dans d'excellentes conditions. Le temps était calme. Les marins appellent une partie de cette immense baie «les brasses du Bengale». Toute cette partie a été favorable à la marche du paquebot. Le *Rangoon* a bientôt aperçu le Grand-Andaman, la principale île du groupe. Sa belle montagne de Saddle-Peak, haute de deux mille quatre cents pieds, la signale de très loin aux marins.

Ils ont longé la côte d'assez près. Les Papouas de l'île ne se sont pas montrés. On les met au dernier rang des hommes, mais on a tort de dire qu'ils mangent de la chair humaine.

La vue de ces îles était superbe. D'immenses forêts couvraient le pays au premier plan. Il y avait des lataniers, des arecs, des bambous, des muscadiers et des tecks. Il y avait aussi des mimosas géants et des fougères grandes comme des arbres. Derrière se dessinait la silhouette élégante des montagnes. Sur la côte vivaient par milliers ces précieuses salanganes. Leurs nids, que l'on peut manger, sont un plat très recherché dans le Céleste Empire. Mais tout ce spectacle varié des îles Andaman est passé vite. Le *Rangoon* s'est dirigé rapidement vers le détroit de Malacca, qui devait le conduire dans les mers de la Chine.

Que faisait pendant cette traversée l'inspecteur Fix, entraîné si malheureusement dans un voyage autour du monde? Au départ de Calcutta, il avait laissé des instructions. Si le mandat arrivait enfin, on devait le lui envoyer à Hong-Kong. Il avait pu monter à bord du *Rangoon* sans être vu de Passepartout. Il espérait bien cacher sa présence jusqu'à l'arrivée du paquebot. En effet, il lui aurait été difficile d'expliquer pourquoi il se trouvait à bord. Passepartout devait le croire à Bombay, et il aurait eu des soupçons. Mais la logique même des circonstances l'a amené à reprendre contact avec l'honnête garçon. Comment? On va le voir.

Tous les espoirs, tous les désirs de l'inspecteur de police étaient maintenant concentrés sur un seul point du monde: Hong-Kong. En effet, le paquebot s'arrêtait trop peu de temps à Singapore pour qu'il puisse agir dans cette ville. C'était donc à Hong-Kong que le voleur devait être arrêté. Sinon, il lui échappait, pour ainsi dire, pour toujours.

En effet, Hong-Kong était encore une terre anglaise, mais c'était la dernière sur la route. Au-delà, la Chine, le Japon et l'Amérique offraient un refuge presque sûr au sieur Fogg. Si Fix trouvait enfin à Hong-Kong le mandat d'arrestation qui courait évidemment après lui, il arrêtait Fogg. Il le remettait entre les mains de la police locale. Aucune difficulté. Mais après Hong-Kong, un simple mandat d'arrestation ne suffirait plus. Il faudrait un acte d'extradition. Cela entraînerait des retards, des lenteurs, des obstacles de toute sorte. Le coquin en profiterait pour s'échapper définitivement. Si l'affaire échouait à Hong-Kong, il serait bien difficile, sinon impossible, de la reprendre avec quelque chance de succès.

Fix passait de longues heures dans sa cabine, et il se répétait:

«Donc, ou le mandat sera à Hong-Kong, et j'arrête mon homme, ou il n'y sera pas. Dans ce cas, il faut à tout prix que je retarde son départ! J'ai échoué à Bombay, j'ai échoué à Calcutta! Si je manque mon coup à Hong-Kong, ma réputation est perdue! Coûte que coûte, il faut réussir. Mais quel moyen employer pour retarder, si c'est nécessaire, le départ de ce maudit Fogg?»

En dernier recours, Fix était bien décidé à tout avouer à Passepartout. Il lui ferait connaître ce maître qu'il servait et dont il n'était certainement pas le complice. Éclairé par cette révélation, Passepartout aurait peur d'être compromis, et il se rangerait sans doute du côté de Fix. Mais c'était un moyen risqué, qu'on ne pouvait employer que si tout le reste échouait. Un mot de Passepartout à son maître aurait suffi à perdre l'affaire pour toujours.

L'inspecteur de police était donc extrêmement embarrassé. C'est alors que la présence de Mrs. Aouda à bord du *Rangoon*, avec Phileas Fogg, lui a ouvert de nouvelles perspectives.

Qui était cette femme? Quelles circonstances en avaient fait la compagne de Fogg? La rencontre avait évidemment eu lieu entre Bombay et Calcutta. Mais en quel point de la péninsule? Était-ce le hasard qui avait réuni Phileas Fogg et la jeune voyageuse? Ou bien ce gentleman avait-il entrepris ce voyage à travers l'Inde pour rejoindre cette charmante personne? Car elle était charmante! Fix l'avait bien vu dans la salle d'audience du tribunal de Calcutta.

On comprend à quel point l'agent devait être intrigué. Il s'est demandé s'il n'y avait pas là quelque enlèvement criminel. Oui! cela devait être ça! Cette idée s'est fixée dans le cerveau de Fix, et il a compris tout ce qu'il pouvait en tirer. Que cette jeune femme soit mariée ou non, il y avait enlèvement. À Hong-Kong, il serait possible de causer au ravisseur de tels ennuis que l'argent ne suffirait pas à l'en sortir.

Mais il ne fallait pas attendre l'arrivée du *Rangoon* à Hong-Kong. Ce Fogg avait la détestable habitude de sauter d'un bateau dans un autre. Avant que l'affaire ne soit commencée, il pouvait déjà être loin.

Il fallait donc surtout prévenir les autorités anglaises et annoncer le passage du *Rangoon* avant le débarquement. Or, rien n'était plus facile, puisque le paquebot faisait escale à Singapore. Et Singapore est reliée à la côte chinoise par un fil télégraphique.

Toutefois, avant d'agir et pour être plus sûr, Fix a décidé d'interroger Passepartout. Il savait qu'il n'était pas très difficile de faire parler ce garçon. Il a donc décidé de ne plus cacher sa présence, comme il l'avait fait jusque-là. Or, il n'y avait pas de temps à perdre. On était au 31 octobre, et le lendemain même le *Rangoon* devait s'arrêter à Singapore.

Donc, ce jour-là, Fix est sorti de sa cabine et il est monté sur le pont. Il voulait aborder Passepartout «le premier», avec les marques de la plus grande surprise. Passepartout se promenait à l'avant quand l'inspecteur s'est précipité vers lui, en s'écriant:

«Vous, sur le *Rangoon*!

—Monsieur Fix à bord! a répondu Passepartout, tout surpris de reconnaître son compagnon de traversée du *Mongolia*. Quoi! je vous laisse à Bombay, et je vous retrouve sur la route de Hong-Kong! Mais vous faites donc, vous aussi, le tour du monde?

—Non, non, a répondu Fix, et je compte m'arrêter à Hong-Kong, au moins quelques jours.

—Ah! a dit Passepartout, qui a paru un instant étonné. Mais comment ne vous ai-je pas vu à bord depuis notre départ de Calcutta?

—Ma foi, un malaise... un peu de mal de mer... Je suis resté couché dans ma cabine... Le golfe du Bengale ne me réussit pas aussi bien que l'océan Indien. Et votre maître, monsieur Phileas Fogg?

—En parfaite santé, et aussi ponctuel que son itinéraire! Pas un jour de retard! Ah! monsieur Fix, vous ne savez pas cela, vous, mais nous avons aussi une jeune dame avec nous.

—Une jeune dame?» a répondu l'agent, qui avait parfaitement l'air de ne pas comprendre ce que l'autre voulait dire.

Mais Passepartout lui a bientôt raconté toute son histoire. Il a raconté l'incident de la pagode de Bombay et l'achat de l'éléphant au prix de deux mille livres. Il a parlé de l'affaire du sutty et de l'enlèvement d'Aouda. Il a raconté aussi la condamnation du tribunal de Calcutta et la liberté sous caution. Fix connaissait la dernière partie de ces incidents, mais il semblait les ignorer tous. Passepartout se laissait aller au plaisir de raconter ses aventures devant un auditeur si intéressé.

«Mais, en fin de compte, a demandé Fix, est-ce que votre maître a l'intention d'emmener cette jeune femme en Europe?

—Non pas, monsieur Fix, non pas! Nous allons tout simplement la confier à l'un de ses parents, riche négociant de Hong-Kong.

—Rien à faire! s'est dit le détective en cachant sa déception. Un verre de gin, monsieur Passepartout?

—Volontiers, monsieur Fix. Il faut bien que nous buvions à notre rencontre à bord du *Rangoon*!»

### Glossaire

- **jauge**: mesure de la capacité d'un navire.
- **automate**: machine qui imite les mouvements d'un être vivant.
- **boutonné**: fermé, qui ne montre rien de ce qu'il pense.
- **salanganes**: petits oiseaux d'Asie qui font des nids que l'on peut manger.
- **Céleste Empire**: ancien nom de la Chine.
- **extradition**: un pays rend un criminel à un autre pays.
- **complice**: personne qui aide à faire un crime.
- **ravisseur**: personne qui enlève quelqu'un.
- **escale**: arrêt d'un bateau dans un port pendant un voyage.

## XVII. Où il est question de choses et d'autres pendant la traversée de Singapore à Hong-Kong.

Depuis ce jour, Passepartout et le détective se sont rencontrés souvent. Mais l'agent est resté très réservé avec son compagnon, et il n'a pas essayé de le faire parler. Il n'a aperçu Mr. Fogg qu'une ou deux fois. Celui-ci restait volontiers dans le grand salon du *Rangoon*. Il y tenait compagnie à Mrs. Aouda, ou bien il jouait au whist, selon son habitude de toujours.

Passepartout, lui, s'est mis à réfléchir très sérieusement à un hasard étrange. Encore une fois, ce hasard avait mis Fix sur la route de son maître. Il y avait en effet de quoi s'étonner. Ce gentleman était très aimable et toujours prêt à rendre service, c'est certain. On le rencontre d'abord à Suez. Il s'embarque sur le *Mongolia* et il débarque à Bombay, où il dit qu'il doit rester. Puis on le retrouve sur le *Rangoon*, en route pour Hong-Kong. En un mot, il suit pas à pas l'itinéraire de Mr. Fogg. Cela méritait réflexion. C'était pour le moins une coïncidence bizarre. Que voulait donc ce Fix? Passepartout était prêt à parier ses babouches, qu'il avait gardées avec grand soin. Selon lui, ce Fix quitterait Hong-Kong en même temps qu'eux, et probablement sur le même paquebot.

Passepartout aurait pu réfléchir pendant un siècle: il n'aurait jamais deviné la mission de l'agent. Il n'aurait jamais imaginé que Phileas Fogg soit «filé» comme un voleur autour de la Terre. Mais il est dans la nature humaine de donner une explication à toute chose. Voici donc comment Passepartout, soudain éclairé, a expliqué la présence permanente de Fix. Et vraiment, son explication était très acceptable. Selon lui, Fix ne pouvait être qu'un agent envoyé par les collègues de Mr. Fogg au Reform-Club. Il devait suivre ses traces et vérifier que le voyage autour du monde se faisait correctement, selon l'itinéraire convenu.

«C'est évident! c'est évident! se répétait l'honnête garçon, tout fier de son intelligence. C'est un espion que ces gentlemen ont mis à nos trousses! Ce n'est pas digne d'eux! Mr. Fogg, si honnête, si honorable! Le faire surveiller par un agent! Ah! messieurs du Reform-Club, cela vous coûtera cher!»

Passepartout, enchanté de sa découverte, a pourtant décidé de n'en rien dire à son maître. Il avait peur que son maître soit blessé, et avec raison, par cette méfiance de ses adversaires. Mais il s'est bien promis de se moquer de Fix à l'occasion, à mots couverts et sans se trahir.

Le mercredi 30 octobre, dans l'après-midi, le *Rangoon* est entré dans le détroit de Malacca. Ce détroit sépare la presqu'île du même nom des terres de Sumatra. Des îlots montagneux, très raides et très pittoresques, cachaient la grande île aux passagers.

Le lendemain, à quatre heures du matin, le *Rangoon* s'est arrêté à Singapore pour refaire sa réserve de charbon. Il avait gagné une demi-journée sur la durée normale de sa traversée.

Phileas Fogg a inscrit cette avance dans la colonne des gains. Cette fois, il est descendu à terre pour accompagner Mrs. Aouda, qui avait exprimé le désir de se promener pendant quelques heures.

Fix, qui trouvait suspecte toute action de Fogg, l'a suivi sans se laisser voir. Passepartout riait en secret de la manœuvre de Fix, et il est allé faire ses achats habituels.

L'île de Singapore n'est ni grande ni imposante. Il lui manque les montagnes, qui donnent du relief à un paysage. Pourtant, elle est charmante dans sa maigreur. C'est un parc coupé de belles routes. Une jolie voiture a transporté Mrs. Aouda et Phileas Fogg. Elle était tirée par ces chevaux élégants qu'on a importés de la Nouvelle-Hollande. Ils sont passés au milieu de groupes de palmiers au feuillage éclatant et de girofliers. Sur ces arbres, les clous de girofle sont formés par le bouton de la fleur à demi ouverte. Là, les buissons de poivriers prenaient la place des haies piquantes des campagnes européennes. Des sagoutiers et de grandes fougères aux branches superbes variaient l'aspect de cette région tropicale. L'air était plein du parfum pénétrant des muscadiers au feuillage brillant. Les bois ne manquaient pas de singes, en bandes vives qui faisaient des grimaces. Les jungles ne manquaient peut-être pas non plus de tigres. L'île est relativement petite, et certains pourraient s'étonner qu'on n'y ait pas détruit jusqu'au dernier ces terribles carnivores. On leur répondra qu'ils viennent de Malacca, en traversant le détroit à la nage.

Mrs. Aouda et son compagnon ont parcouru la campagne pendant deux heures. Ce compagnon regardait un peu sans voir. Puis ils sont rentrés dans la ville. C'est un vaste ensemble de maisons lourdes et basses, entourées de charmants jardins. Il y pousse des mangoustans, des ananas et tous les meilleurs fruits du monde.

À dix heures, ils sont revenus au paquebot. Ils avaient été suivis, sans s'en douter, par l'inspecteur, qui avait dû lui aussi payer une voiture.

Passepartout les attendait sur le pont du *Rangoon*. Le brave garçon avait acheté quelques douzaines de mangoustans, gros comme des pommes moyennes. Ils sont d'un brun foncé dehors et d'un rouge éclatant dedans. Leur fruit blanc fond entre les lèvres et donne aux vrais gourmands un plaisir sans pareil. Passepartout a été trop heureux de les offrir à Mrs. Aouda, qui l'a remercié avec beaucoup de grâce.

À onze heures, le *Rangoon*, plein de charbon, a détaché ses amarres. Quelques heures plus tard, les passagers ont perdu de vue les hautes montagnes de Malacca. Les forêts de ces montagnes abritent les plus beaux tigres de la terre.

Environ treize cents milles séparent Singapore de l'île de Hong-Kong, petit territoire anglais détaché de la côte chinoise. Phileas Fogg avait intérêt à les parcourir en six jours au plus. Il voulait en effet prendre à Hong-Kong le bateau qui devait partir le 6 novembre pour Yokohama. C'est l'un des principaux ports du Japon.

Le *Rangoon* était très chargé. De nombreux passagers avaient embarqué à Singapore: des Indiens, des Ceylandais, des Chinois, des Malais, des Portugais. La plupart occupaient les secondes places.

Le temps, assez beau jusque-là, a changé avec le dernier quartier de la lune. La mer est devenue grosse. Le vent soufflait parfois très fort, mais heureusement du sud-est, ce qui aidait la marche du steamer. Quand le vent le permettait, le capitaine faisait monter les voiles. Le *Rangoon*, gréé en brick, a souvent navigué avec ses deux huniers et sa misaine. Sa vitesse a augmenté grâce à la double action de la vapeur et du vent. C'est ainsi qu'on a longé les côtes d'Annam et de Cochinchine, sur des vagues courtes et parfois très fatigantes.

Mais la faute en était plutôt au *Rangoon* qu'à la mer. La plupart des passagers ont été malades, et c'est à ce paquebot qu'ils devaient en vouloir de cette fatigue.

En effet, les navires de la Compagnie péninsulaire font le service des mers de Chine. Ils ont un sérieux défaut de construction. Quand ils sont chargés, leur coque s'enfonce trop dans l'eau par rapport à sa hauteur. Ce rapport a été mal calculé. Par conséquent, ils résistent mal à la mer. Leur volume fermé, où l'eau ne peut pas entrer, est insuffisant. Ils sont «noyés», pour employer l'expression des marins. À cause de cela, il suffit de quelques grosses vagues jetées à bord pour changer leur marche. Ces navires sont donc très inférieurs aux modèles des Messageries françaises, comme l'*Impératrice* et le *Cambodge*. Ils ne sont peut-être pas inférieurs par le moteur et les chaudières, mais ils le sont par la construction. Selon les calculs des ingénieurs, les navires français peuvent embarquer leur propre poids d'eau avant de couler. Mais les bateaux de la Compagnie péninsulaire ne le pourraient pas. Le *Golgonda*, le *Corea* et enfin le *Rangoon* iraient au fond avant d'avoir embarqué le sixième de leur poids.

Par mauvais temps, il fallait donc prendre de grandes précautions. Il fallait parfois se mettre à la cape, à faible vapeur. Cela faisait perdre du temps. Cette perte ne paraissait pas toucher Phileas Fogg du tout, mais elle irritait énormément Passepartout. Il accusait alors le capitaine, le mécanicien, la Compagnie. Il envoyait au diable tous ceux qui se mêlent de transporter des voyageurs. Il pensait peut-être aussi à ce bec de gaz qui continuait de brûler à son compte dans la maison de Saville-row. Cette pensée comptait peut-être beaucoup dans son impatience.

«Mais vous êtes donc bien pressé d'arriver à Hong-Kong? lui a demandé un jour le détective.

—Très pressé! a répondu Passepartout.

—Vous pensez que Mr. Fogg a hâte de prendre le paquebot de Yokohama?

—Une hâte terrible.

—Vous croyez donc maintenant à ce singulier voyage autour du monde?

—Absolument. Et vous, monsieur Fix?

—Moi? je n'y crois pas!

—Farceur!» a répondu Passepartout en clignant de l'œil.

Ce mot a rendu l'agent pensif. Il l'a inquiété, sans qu'il sache très bien pourquoi. Le Français l'avait-il deviné? Il ne savait trop que penser. Personne d'autre que lui ne connaissait le secret de son métier de détective. Comment Passepartout aurait-il pu le découvrir? Et pourtant, en lui parlant ainsi, Passepartout avait certainement une idée derrière la tête.

Un autre jour, le brave garçon est même allé plus loin. C'était plus fort que lui: il ne pouvait pas tenir sa langue.

«Voyons, monsieur Fix, a-t-il demandé à son compagnon d'un ton malicieux. Une fois arrivés à Hong-Kong, est-ce que nous aurons le malheur de vous y laisser?

—Mais, a répondu Fix assez embarrassé, je ne sais pas!... Peut-être que...

—Ah! a dit Passepartout, si vous nous accompagniez, ce serait un bonheur pour moi! Voyons! un agent de la Compagnie péninsulaire ne peut pas s'arrêter en route! Vous n'alliez qu'à Bombay, et vous voici bientôt en Chine! L'Amérique n'est pas loin, et de l'Amérique à l'Europe il n'y a qu'un pas!»

Fix regardait attentivement Passepartout, qui lui montrait le visage le plus aimable du monde. Il a décidé de rire avec lui. Mais Passepartout, qui était en forme, lui a demandé si «ça lui rapportait beaucoup, ce métier-là?»

«Oui et non, a répondu Fix sans changer d'expression. Il y a de bonnes et de mauvaises affaires. Mais vous comprenez bien que je ne voyage pas à mes frais!

—Oh! pour cela, j'en suis sûr!» s'est écrié Passepartout, en riant de plus belle.

La conversation finie, Fix est rentré dans sa cabine et il s'est mis à réfléchir. On l'avait évidemment deviné. D'une façon ou d'une autre, le Français avait compris qu'il était détective. Mais avait-il prévenu son maître? Quel rôle jouait-il dans tout cela? Était-il complice ou non? L'affaire était-elle découverte, et donc manquée? L'agent a passé là quelques heures difficiles. Tantôt il croyait tout perdu, tantôt il espérait que Fogg ignorait la situation. Il ne savait plus quoi décider.

Pourtant, le calme est revenu dans sa tête, et il a décidé d'agir franchement avec Passepartout. Il ne pourrait peut-être pas arrêter Fogg à Hong-Kong. Et Fogg se préparerait peut-être à quitter, cette fois pour de bon, le territoire anglais. Dans ce cas, lui, Fix, dirait tout à Passepartout. Ou bien le domestique était le complice de son maître. Alors celui-ci savait tout, et l'affaire était perdue pour de bon. Ou bien le domestique n'était pour rien dans le vol. Alors son intérêt serait d'abandonner le voleur.

Telle était donc la situation de ces deux hommes. Au-dessus d'eux, Phileas Fogg planait dans sa majestueuse indifférence. Il suivait raisonnablement son orbite autour du monde, sans s'inquiéter des astéroïdes qui tournaient autour de lui.

Et pourtant, tout près de lui, il y avait ce que les astronomes appellent un astre troublant. Cet astre aurait dû produire certaines perturbations dans le cœur de ce gentleman. Mais non! Le charme de Mrs. Aouda n'agissait pas, à la grande surprise de Passepartout. Si ces perturbations existaient, elles auraient été plus difficiles à calculer que celles d'Uranus. Celles-ci ont amené la découverte de Neptune.

Oui! Passepartout s'en étonnait tous les jours. Il lisait tant de reconnaissance envers son maître dans les yeux de la jeune femme! Décidément, Phileas Fogg n'avait de cœur que ce qu'il en fallait pour agir en héros. Mais en amoureux, non! Quant aux soucis que les hasards de ce voyage pouvaient lui donner, il n'y en avait aucune trace. Passepartout, lui, vivait dans une angoisse continuelle. Un jour, appuyé sur la rambarde de «l'engine-room», il regardait la puissante machine. Elle s'emballait parfois. En effet, quand le navire plongeait violemment de l'avant, l'hélice sortait de l'eau et tournait follement. La vapeur s'échappait alors par les soupapes, ce qui a mis le digne garçon en colère.

«Elles ne sont pas assez chargées, ces soupapes! s'est-il écrié. On n'avance pas! Voilà bien ces Anglais! Ah! si c'était un navire américain, on sauterait peut-être, mais on irait plus vite!»

### Glossaire

- **paquebot**: grand navire qui transporte des passagers et le courrier.
- **à nos trousses**: derrière nous, à notre poursuite.
- **babouches**: chaussures légères sans talon.
- **détroit**: passage de mer étroit entre deux terres.
- **îlots**: très petites îles.
- **riait**: du verbe rire.
- **feuillage**: ensemble des feuilles d'un arbre.
- **girofliers**: arbres tropicaux qui donnent les clous de girofle, une épice.
- **girofle**: épice en forme de petit clou, faite avec le bouton d'une fleur.
- **sagoutiers**: palmiers tropicaux dont on tire une farine, le sagou.
- **fougères**: plantes vertes sans fleurs, aux longues feuilles découpées.
- **muscadiers**: arbres tropicaux qui donnent la noix de muscade, une épice.
- **carnivores**: animaux qui mangent de la viande.
- **mangoustans**: fruits tropicaux, bruns dehors, avec une chair blanche dedans.
- **huniers**: voiles placées en haut des mâts.
- **misaine**: grande voile du mât de l'avant.
- **se mettre à la cape**: ralentir et tenir le navire presque sur place pendant la tempête.
- **astre**: corps du ciel, comme une étoile ou une planète.
- **soupapes**: pièces qui laissent sortir la vapeur.

## XVIII. Dans lequel Phileas Fogg, Passepartout, Fix, chacun de son côté, va à ses affaires.

Pendant les derniers jours de la traversée, le temps a été assez mauvais. Le vent est devenu très fort. Il s'est installé au nord-ouest et il a gêné la marche du paquebot. Le *Rangoon*, trop instable, a beaucoup roulé. Les passagers avaient le droit d'en vouloir à ces longues vagues venues du large, qui leur donnaient mal au cœur.

Pendant les journées du 3 et du 4 novembre, il y a eu une sorte de tempête. Le vent a frappé violemment la mer. Le *Rangoon* a dû se mettre à la cape pendant une demi-journée. Il se maintenait avec dix tours d'hélice seulement, de façon à prendre les vagues de biais. Toutes les voiles avaient été serrées, mais c'était encore trop de ces cordages qui sifflaient au milieu des rafales.

La vitesse du paquebot, on le comprend, a beaucoup diminué. On pouvait estimer qu'il arriverait à Hong-Kong avec vingt heures de retard sur l'heure normale. Ce serait même plus, si la tempête ne cessait pas.

Phileas Fogg regardait le spectacle de cette mer furieuse, qui semblait lutter directement contre lui. Il le regardait avec son impassibilité habituelle. Son front ne s'est pas assombri un instant. Et pourtant, un retard de vingt heures pouvait mettre son voyage en danger. Il pouvait lui faire manquer le départ du paquebot de Yokohama. Mais cet homme sans nerfs ne ressentait ni impatience ni ennui. On aurait vraiment dit que cette tempête faisait partie de son programme, qu'elle était prévue. Mrs. Aouda a parlé de ce contretemps avec son compagnon, et elle l'a trouvé aussi calme qu'avant.

Fix, lui, ne voyait pas ces choses du même œil. Bien au contraire. Cette tempête lui plaisait. Sa satisfaction aurait même été sans limites, si le *Rangoon* avait été obligé de fuir devant le vent. Tous ces retards lui convenaient, car ils forceraient le sieur Fogg à rester quelques jours à Hong-Kong. Enfin, le ciel, avec ses rafales et ses coups de vent, entrait dans son jeu. Il était bien un peu malade, mais qu'importe! Il ne comptait pas ses nausées. Quand son corps se tordait sous le mal de mer, son esprit se réjouissait d'une immense satisfaction.

Quant à Passepartout, on devine dans quelle colère mal cachée il a passé ces jours difficiles. Jusque-là, tout avait si bien marché! La terre et l'eau semblaient être au service de son maître. Steamers et railways lui obéissaient. Le vent et la vapeur agissaient ensemble pour favoriser son voyage. L'heure des mauvaises surprises avait-elle donc enfin sonné? Passepartout ne vivait plus, comme si les vingt mille livres du pari devaient sortir de sa bourse. Cette tempête le rendait fou, ces rafales le mettaient en fureur. Il aurait volontiers fouetté cette mer désobéissante! Pauvre garçon! Fix lui a soigneusement caché sa satisfaction personnelle. Il a bien fait, car si Passepartout avait deviné cette joie secrète, Fix aurait passé un mauvais quart d'heure.

Pendant toute la durée du mauvais temps, Passepartout est resté sur le pont du *Rangoon*. Il n'aurait pas pu rester en bas. Il grimpait dans les mâts, il étonnait l'équipage et il aidait à tout avec une adresse de singe. Cent fois, il a interrogé le capitaine, les officiers, les matelots. Ils ne pouvaient pas s'empêcher de rire en voyant un garçon si perdu. Passepartout voulait absolument savoir combien de temps durerait la tempête. On le renvoyait alors au baromètre, qui ne se décidait pas à remonter. Passepartout secouait le baromètre, mais rien n'y faisait. Ni les secousses ni les injures n'agissaient sur cet instrument innocent.

Enfin, la tempête s'est calmée. L'état de la mer a changé dans la journée du 4 novembre. Le vent a tourné de deux quarts vers le sud et il est redevenu favorable.

Passepartout a retrouvé son calme en même temps que le ciel. On a pu remettre les huniers et les voiles basses, et le *Rangoon* a repris sa route à une vitesse merveilleuse.

Mais on ne pouvait pas regagner tout le temps perdu. Il fallait bien l'accepter, et la terre n'a été signalée que le 6, à cinq heures du matin. L'itinéraire de Phileas Fogg prévoyait l'arrivée du paquebot le 5. Or, il n'arrivait que le 6. Cela faisait donc vingt-quatre heures de retard, et le départ pour Yokohama serait forcément manqué.

À six heures, le pilote est monté à bord du *Rangoon*. Il a pris place sur la passerelle, pour diriger le navire à travers les passes jusqu'au port de Hong-Kong.

Passepartout mourait d'envie d'interroger cet homme, de lui demander si le paquebot de Yokohama avait quitté Hong-Kong. Mais il n'osait pas. Il préférait garder un peu d'espoir jusqu'au dernier instant. Il avait confié ses inquiétudes à Fix. Ce fin renard essayait de le consoler: Mr. Fogg, lui disait-il, n'aurait qu'à prendre le prochain paquebot. Cela mettait Passepartout dans une colère bleue.

Passepartout n'a pas osé interroger le pilote, mais Mr. Fogg l'a fait. Il a d'abord consulté son *Bradshaw*. Puis il lui a demandé de son air tranquille s'il savait quand un bateau partirait de Hong-Kong pour Yokohama.

«Demain, à la marée du matin, a répondu le pilote.

—Ah!» a fait Mr. Fogg, sans montrer aucun étonnement.

Passepartout, qui était présent, aurait volontiers embrassé le pilote. Fix, lui, aurait voulu lui tordre le cou.

«Quel est le nom de ce steamer? a demandé Mr. Fogg.

—Le *Carnatic*, a répondu le pilote.

—N'était-ce pas hier qu'il devait partir?

—Oui, monsieur, mais on a dû réparer une de ses chaudières, et son départ a été remis à demain.

—Je vous remercie,» a répondu Mr. Fogg, qui est redescendu de son pas automatique dans le salon du *Rangoon*.

Quant à Passepartout, il a saisi la main du pilote et il l'a serrée avec force en disant:

«Vous, pilote, vous êtes un brave homme!»

Le pilote n'a sans doute jamais su pourquoi ses réponses lui avaient valu cette amitié soudaine. À un coup de sifflet, il est remonté sur la passerelle. Il a dirigé le paquebot au milieu d'une flottille de jonques et de tankas. Des bateaux de pêche et des navires de toutes sortes encombraient aussi les passages de Hong-Kong.

À une heure, le *Rangoon* était à quai, et les passagers débarquaient.

Dans cette affaire, le hasard avait beaucoup aidé Phileas Fogg, il faut bien le dire. Sans cette réparation de ses chaudières, le *Carnatic* serait parti à la date du 5 novembre. Les voyageurs pour le Japon auraient dû attendre huit jours le paquebot suivant. Mr. Fogg, il est vrai, avait vingt-quatre heures de retard. Mais ce retard ne pouvait pas avoir de conséquences graves pour la suite du voyage.

En effet, un steamer traverse le Pacifique de Yokohama à San-Francisco. Il était en correspondance directe avec le paquebot de Hong-Kong. Il ne pouvait pas partir avant l'arrivée de celui-ci. Bien sûr, il y aurait vingt-quatre heures de retard à Yokohama. Mais pendant les vingt-deux jours que dure la traversée du Pacifique, il serait facile de les regagner. Trente-cinq jours après avoir quitté Londres, Phileas Fogg respectait donc son programme, à vingt-quatre heures près.

Le *Carnatic* ne devait partir que le lendemain matin à cinq heures. Mr. Fogg avait donc seize heures devant lui pour s'occuper de ses affaires, c'est-à-dire de celles de Mrs. Aouda. En descendant du bateau, il a offert son bras à la jeune femme et il l'a conduite vers un palanquin. Il a demandé aux porteurs de lui indiquer un hôtel, et ceux-ci lui ont indiqué l'*Hôtel du Club*. Le palanquin s'est mis en route, suivi de Passepartout. Vingt minutes après, il arrivait à destination.

Un appartement a été retenu pour la jeune femme, et Phileas Fogg a veillé à ce qu'elle ne manque de rien. Puis il a dit à Mrs. Aouda qu'il allait tout de suite chercher son parent. Il devait la confier à ce parent à Hong-Kong. En même temps, il a ordonné à Passepartout de rester à l'hôtel jusqu'à son retour. Ainsi, la jeune femme ne resterait pas seule.

Le gentleman s'est fait conduire à la Bourse. Là, on connaîtrait certainement un homme comme l'honorable Jejeeh, qui comptait parmi les plus riches commerçants de la ville.

Le courtier à qui Mr. Fogg s'est adressé connaissait en effet le commerçant parsi. Mais celui-ci n'habitait plus la Chine depuis deux ans. Sa fortune faite, il s'était installé en Europe, en Hollande, croyait-on. Cela s'expliquait par les nombreuses relations qu'il avait eues avec ce pays pendant sa vie de commerçant.

Phileas Fogg est revenu à l'*Hôtel du Club*. Aussitôt, il a fait demander à Mrs. Aouda la permission de se présenter devant elle. Sans autre discours, il lui a appris que l'honorable Jejeeh ne vivait plus à Hong-Kong. Il habitait probablement la Hollande.

Mrs. Aouda n'a d'abord rien répondu. Elle a passé sa main sur son front et elle est restée quelques instants à réfléchir. Puis, de sa douce voix:

«Que dois-je faire, monsieur Fogg? a-t-elle dit.

—C'est très simple, a répondu le gentleman. Revenir en Europe.

—Mais je ne peux pas abuser...

—Vous n'abusez pas, et votre présence ne gêne en rien mon programme. Passepartout?

—Monsieur, a répondu Passepartout.

—Allez au *Carnatic*, et retenez trois cabines.»

Passepartout était enchanté de continuer son voyage en compagnie de la jeune femme, qui était très gracieuse avec lui. Il a aussitôt quitté l'*Hôtel du Club*.

### Glossaire

- **paquebot**: grand navire qui transporte des passagers et le courrier.
- **se mettre à la cape**: ralentir et tenir le navire presque sur place pendant la tempête.
- **tours d'hélice**: tours de la pièce qui, sous l'eau, fait avancer le navire.
- **cordages**: cordes d'un navire.
- **sifflaient**: du verbe siffler: faisaient un bruit aigu.
- **rafales**: coups de vent violents et courts.
- **furieuse**: très en colère; ici, très agitée.
- **impassibilité**: calme total, sans aucune émotion visible.
- **assombri**: devenu sombre; ici, devenu triste ou inquiet.
- **nausées**: envies de vomir.
- **obéissaient**: du verbe obéir: faisaient ce qu'on leur demandait.
- **désobéissante**: qui n'obéit pas.
- **mâts**: grands poteaux d'un navire qui portent les voiles.
- **baromètre**: instrument qui annonce le beau ou le mauvais temps.
- **injures**: paroles méchantes, insultes.
- **fin renard**: personne très rusée.
- **colère bleue**: très grande colère.
- **passerelle**: pont étroit et haut d'où l'on dirige le navire.
- **jonques**: bateaux chinois à voiles.
- **tankas**: petits bateaux chinois.
- **palanquin**: siège porté par des hommes.
- **courtier**: personne qui achète et vend pour les autres à la Bourse.

## XIX. Où Passepartout prend un trop vif intérêt à son maître, et ce qui s'ensuit.

Hong-Kong n'est qu'un îlot. Le traité de Nanking, après la guerre de 1812, en a assuré la possession à l'Angleterre. En quelques années, le génie colonisateur de la Grande-Bretagne y avait fondé une ville importante. Il y avait aussi créé un port, le port Victoria. Cette île est située à l'embouchure de la rivière de Canton. Seulement soixante milles la séparent de la cité portugaise de Macao, bâtie sur l'autre rive. Hong-Kong devait forcément vaincre Macao dans une lutte commerciale. Maintenant, la plus grande partie des marchandises chinoises passe par la ville anglaise. On y voit des docks, des hôpitaux, des wharfs, des entrepôts, une cathédrale gothique, un «government-house», des rues macadamisées. Tout cela ferait croire qu'une des villes commerçantes des comtés de Kent ou de Surrey a traversé la Terre. Elle serait ressortie ici, en ce point de la Chine, presque à ses antipodes.

Passepartout, les mains dans les poches, s'est donc dirigé vers le port Victoria. Il regardait les palanquins et les brouettes à voile, encore aimées dans le Céleste Empire. Il regardait aussi toute cette foule de Chinois, de Japonais et d'Européens qui se pressait dans les rues. À peu de choses près, le digne garçon retrouvait sur son chemin Bombay, Calcutta ou Singapore. Il y a ainsi comme une traînée de villes anglaises tout autour du monde.

Passepartout est arrivé au port Victoria. Là, à l'embouchure de la rivière de Canton, c'était une foule de navires. Il y en avait de toutes les nations: anglais, français, américains, hollandais. On voyait des bateaux de guerre et de commerce, et des embarcations japonaises ou chinoises. Il y avait des jonques, des sempas, des tankas. Il y avait même des bateaux-fleurs, qui formaient comme des jardins flottants sur les eaux. En se promenant, Passepartout a remarqué un certain nombre d'habitants vêtus de jaune, tous très âgés. Il est entré chez un barbier chinois pour se faire raser «à la chinoise». Ce Figaro de l'endroit parlait assez bien anglais. Il lui a appris que ces vieillards avaient tous au moins quatre-vingts ans. À cet âge, ils avaient le privilège de porter le jaune, qui est la couleur impériale. Passepartout a trouvé cela très drôle, sans trop savoir pourquoi.

Une fois rasé, il est allé au quai d'embarquement du *Carnatic*. Là, il a aperçu Fix qui marchait de long en large, et cela ne l'a pas du tout étonné. Mais l'inspecteur de police laissait voir sur son visage les marques d'une vive déception.

«Bon! s'est dit Passepartout, cela va mal pour les gentlemen du Reform-Club!»

Et il a abordé Fix avec son joyeux sourire, sans vouloir remarquer l'air vexé de son compagnon.

Or, l'agent avait de bonnes raisons de maudire l'infernale malchance qui le poursuivait. Pas de mandat! Il était évident que le mandat courait après lui. Il ne pourrait l'atteindre que si Fix restait quelques jours dans cette ville. Or, Hong-Kong était la dernière terre anglaise du parcours. Le sieur Fogg allait donc lui échapper pour toujours, s'il ne réussissait pas à l'y retenir.

«Eh bien, monsieur Fix, êtes-vous décidé à venir avec nous jusqu'en Amérique? a demandé Passepartout.

—Oui, a répondu Fix, les dents serrées.

—Allons donc! s'est écrié Passepartout avec un grand éclat de rire. Je savais bien que vous ne pourriez pas vous séparer de nous. Venez retenir votre place, venez!»

Et tous deux sont entrés au bureau des transports maritimes et ont retenu des cabines pour quatre personnes. Mais l'employé leur a fait remarquer une chose: les réparations du *Carnatic* étaient terminées. Le paquebot partirait donc le soir même à huit heures, et non le lendemain matin comme on l'avait annoncé.

«Très bien! a répondu Passepartout, cela arrangera mon maître. Je vais le prévenir.»

À ce moment, Fix a pris une décision extrême. Il a décidé de tout dire à Passepartout. C'était peut-être le seul moyen de retenir Phileas Fogg pendant quelques jours à Hong-Kong.

En quittant le bureau, Fix a proposé à son compagnon de se rafraîchir dans une taverne. Passepartout avait le temps. Il a accepté l'invitation de Fix.

Une taverne s'ouvrait sur le quai. Elle avait un aspect agréable. Tous deux y sont entrés. C'était une grande salle bien décorée. Au fond s'étendait un lit de camp, garni de coussins. Sur ce lit étaient rangés un certain nombre de dormeurs.

Une trentaine de clients occupaient de petites tables en jonc tressé dans la grande salle. Quelques-uns vidaient des pintes de bière anglaise, ale ou porter. D'autres vidaient des brocs d'alcool, gin ou brandy. En plus, la plupart fumaient de longues pipes de terre rouge. Elles étaient remplies de petites boules d'opium mélangé d'essence de rose. De temps en temps, un fumeur épuisé glissait sous la table. Les garçons de l'établissement le prenaient alors par les pieds et par la tête. Ils le portaient sur le lit de camp, à côté d'un compagnon. Une vingtaine de ces hommes ivres étaient ainsi rangés côte à côte, complètement abrutis.

Fix et Passepartout ont compris où ils étaient entrés. C'était une tabagie fréquentée par ces malheureux abrutis, amaigris, devenus stupides. L'Angleterre, qui ne pense qu'au commerce, leur vend cette drogue funeste qui s'appelle l'opium! Elle en vend chaque année pour deux cent soixante millions de francs! Tristes millions, tirés d'un des vices les plus terribles de la nature humaine.

Le gouvernement chinois a bien essayé de combattre cet abus par des lois sévères, mais en vain. L'usage de l'opium était d'abord strictement réservé à la classe riche. Puis il est descendu jusqu'aux classes inférieures, et on n'a plus pu arrêter les ravages. On fume l'opium partout et toujours dans l'empire du Milieu. Hommes et femmes se livrent à cette triste passion. Quand ils y sont habitués, ils ne peuvent plus s'en passer. Sinon, ils ressentent d'horribles contractions de l'estomac. Un grand fumeur peut fumer jusqu'à huit pipes par jour, mais il meurt en cinq ans.

Ces tabagies sont très nombreuses, même à Hong-Kong. C'était dans l'une d'elles que Fix et Passepartout étaient entrés pour se rafraîchir. Passepartout n'avait pas d'argent, mais il a volontiers accepté la «politesse» de son compagnon. Il la lui rendrait en temps et lieu.

On a demandé deux bouteilles de porto. Le Français y a fait largement honneur, tandis que Fix, plus réservé, l'observait avec une extrême attention. On a parlé de choses et d'autres, et surtout de l'excellente idée de Fix: prendre passage sur le *Carnatic*. Le départ de ce steamer était avancé de quelques heures. Alors, quand les bouteilles ont été vides, Passepartout s'est levé. Il voulait aller prévenir son maître.

Fix l'a retenu.

«Un instant, a-t-il dit.

—Que voulez-vous, monsieur Fix?

—J'ai à vous parler de choses sérieuses.

—De choses sérieuses! s'est écrié Passepartout, en vidant quelques gouttes de vin restées au fond de son verre. Eh bien, nous en parlerons demain. Je n'ai pas le temps aujourd'hui.

—Restez, a répondu Fix. Il s'agit de votre maître!»

À ce mot, Passepartout a regardé Fix avec attention.

L'expression du visage de Fix lui a paru étrange. Il s'est rassis.

«Qu'est-ce donc que vous avez à me dire?» a-t-il demandé.

Fix a posé sa main sur le bras de son compagnon et il a baissé la voix:

«Vous avez deviné qui j'étais? lui a-t-il demandé.

—Parbleu! a dit Passepartout en souriant.

—Alors je vais tout vous avouer...

—Maintenant que je sais tout, mon ami! Ah! ce n'est pas très malin! Enfin, continuez toujours. Mais d'abord, laissez-moi vous dire une chose. Ces gentlemen ont dépensé leur argent bien inutilement!

—Inutilement! a dit Fix. Vous en parlez bien facilement! On voit que vous ne connaissez pas l'importance de la somme!

—Mais si, je la connais, a répondu Passepartout. Vingt mille livres!

—Cinquante-cinq mille! a repris Fix, en serrant la main du Français.

—Quoi! s'est écrié Passepartout, monsieur Fogg aurait osé!... Cinquante-cinq mille livres!... Eh bien! raison de plus pour ne pas perdre un instant, a-t-il ajouté en se levant de nouveau.

—Cinquante-cinq mille livres! a repris Fix. (Il a fait apporter un flacon de brandy et il a forcé Passepartout à se rasseoir.) Et si je réussis, je gagne une prime de deux mille livres. En voulez-vous cinq cents (12,500 fr.), à condition de m'aider?

—Vous aider? s'est écrié Passepartout, les yeux immensément ouverts.

—Oui, m'aider à retenir le sieur Fogg pendant quelques jours à Hong-Kong!

—Hein! a fait Passepartout, que dites-vous là? Comment! Ces gentlemen font suivre mon maître, ils doutent de son honnêteté, et ce n'est pas assez! Ils veulent encore lui créer des obstacles! J'ai honte pour eux!

—Ah çà! que voulez-vous dire? a demandé Fix.

—Je veux dire que c'est vraiment malhonnête. Autant voler Mr. Fogg et lui prendre l'argent dans la poche!

—Eh! c'est bien à cela que nous comptons arriver!

—Mais c'est un guet-apens! s'est écrié Passepartout. (Il s'animait sous l'influence du brandy que lui servait Fix, et il buvait sans s'en rendre compte.) Un vrai guet-apens! Des gentlemen! des collègues!»

Fix commençait à ne plus comprendre.

«Des collègues! s'est écrié Passepartout, des membres du Reform-Club! Sachez, monsieur Fix, que mon maître est un honnête homme. Quand il a fait un pari, il veut le gagner loyalement.

—Mais qui croyez-vous donc que je sois? a demandé Fix, en regardant fixement Passepartout.

—Parbleu! un agent des membres du Reform-Club. Votre mission est de contrôler l'itinéraire de mon maître, et c'est très humiliant! J'ai deviné votre métier depuis quelque temps déjà. Mais, pour cette raison, je me suis bien gardé de le dire à Mr. Fogg!

—Il ne sait rien?... a demandé vivement Fix.

—Rien,» a répondu Passepartout en vidant encore une fois son verre.

L'inspecteur de police a passé sa main sur son front. Il hésitait avant de reprendre la parole. Que devait-il faire? L'erreur de Passepartout semblait sincère, mais elle rendait son projet plus difficile. Ce garçon parlait évidemment avec une absolue bonne foi. Il n'était pas le complice de son maître, comme Fix aurait pu le craindre.

«Eh bien, s'est-il dit, puisqu'il n'est pas son complice, il m'aidera.»

Le détective avait pris sa décision pour la seconde fois. D'ailleurs, il n'avait plus le temps d'attendre. À tout prix, il fallait arrêter Fogg à Hong-Kong.

«Écoutez, a dit Fix d'une voix brève, écoutez-moi bien. Je ne suis pas ce que vous croyez, un agent des membres du Reform-Club....

—Bah! a dit Passepartout en le regardant d'un air moqueur.

—Je suis un inspecteur de police, chargé d'une mission par l'administration métropolitaine...

—Vous... inspecteur de police!...

—Oui, et je le prouve, a repris Fix. Voici ma commission.»

Et l'agent a tiré un papier de son portefeuille. Il a montré à son compagnon une commission signée du directeur de la police centrale. Passepartout, stupéfait, regardait Fix sans pouvoir dire un mot.

«Le pari du sieur Fogg, a repris Fix, n'est qu'un prétexte. Il vous a trompés, vous et ses collègues du Reform-Club. Il avait en effet intérêt à faire de vous des complices sans que vous le sachiez.

—Mais pourquoi?... s'est écrié Passepartout.

—Écoutez. Le 28 septembre dernier, un vol de cinquante-cinq mille livres a été commis à la Banque d'Angleterre. On a pu relever le signalement du voleur. Or, voici ce signalement, et c'est trait pour trait celui du sieur Fogg.

—Allons donc! s'est écrié Passepartout en frappant la table de son gros poing. Mon maître est le plus honnête homme du monde!

—Qu'en savez-vous? a répondu Fix. Vous ne le connaissez même pas! Vous êtes entré à son service le jour de son départ. Il est parti en hâte sous un prétexte insensé, sans malles, avec une grosse somme en bank-notes! Et vous osez dire que c'est un honnête homme!

—Oui! oui! répétait machinalement le pauvre garçon.

—Voulez-vous donc être arrêté comme son complice?»

Passepartout avait pris sa tête à deux mains. Il n'était plus reconnaissable. Il n'osait pas regarder l'inspecteur de police. Phileas Fogg un voleur, lui, le sauveur d'Aouda, l'homme généreux et brave! Et pourtant, que de présomptions contre lui! Passepartout essayait de repousser les soupçons qui se glissaient dans son esprit. Il ne voulait pas croire que son maître soit coupable.

«Enfin, que voulez-vous de moi? a-t-il dit à l'agent de police, en se retenant par un suprême effort.

—Voici, a répondu Fix. J'ai filé le sieur Fogg jusqu'ici. Mais je n'ai pas encore reçu le mandat d'arrestation que j'ai demandé à Londres. Il faut donc que vous m'aidiez à retenir à Hong-Kong...

—Moi! que je...

—Et je partage avec vous la prime de deux mille livres promise par la Banque d'Angleterre!

—Jamais!» a répondu Passepartout. Il a voulu se lever et il est retombé, car il sentait sa raison et ses forces lui échapper à la fois.

«Monsieur Fix, a-t-il dit en balbutiant, même si tout ce que vous m'avez dit était vrai... Même si mon maître était le voleur que vous cherchez... Ce que je nie... J'ai été... Je suis à son service... Je l'ai vu bon et généreux... Le trahir... Jamais... Non, pour tout l'or du monde... Je suis d'un village où l'on ne mange pas de ce pain-là!...

—Vous refusez?

—Je refuse.

—Mettons que je n'ai rien dit, a répondu Fix, et buvons.

—Oui, buvons!»

Passepartout se sentait de plus en plus ivre. Fix comprenait qu'il fallait à tout prix le séparer de son maître, et il a voulu l'achever. Sur la table, il y avait quelques pipes remplies d'opium. Fix en a glissé une dans la main de Passepartout. Celui-ci l'a prise, l'a portée à ses lèvres et l'a allumée. Il a aspiré quelques bouffées, et il est retombé, la tête lourde sous l'effet de la drogue.

«Enfin, a dit Fix en voyant Passepartout anéanti, le sieur Fogg ne sera pas prévenu à temps du départ du *Carnatic*. Et s'il part, il partira du moins sans ce maudit Français!»

Puis il est sorti, après avoir payé la dépense.

### Glossaire

- **îlot**: très petite île.
- **colonisateur**: qui crée des colonies, qui s'installe dans d'autres pays pour les dominer.
- **wharfs**: quais où l'on charge et décharge les bateaux.
- **government-house**: mot anglais: maison du gouverneur.
- **macadamisées**: couvertes de petites pierres écrasées et bien serrées.
- **antipodes**: le point de la Terre exactement opposé à un autre.
- **brouettes**: petites voitures à une roue, poussées à la main.
- **Céleste Empire**: ancien nom de la Chine.
- **embarcations**: petits bateaux.
- **jonques**: bateaux chinois à voiles.
- **vexé**: fâché et blessé dans son orgueil.
- **maudire**: dire avec colère tout le mal qu'on pense de quelque chose.
- **l'infernale malchance**: la très mauvaise chance, comme si elle venait de l'enfer.
- **paquebot**: grand navire qui transporte des passagers et le courrier.
- **se rafraîchir**: boire quelque chose.
- **taverne**: café où l'on boit de l'alcool.
- **brandy**: mot anglais: alcool fort fait avec du vin.
- **tabagie**: lieu où l'on fume.
- **opium**: drogue tirée d'une fleur.
- **guet-apens**: piège préparé pour faire du mal à quelqu'un.
- **commission**: papier officiel qui donne une mission à un agent.
- **signalement**: description d'une personne recherchée.
- **buvons**: du verbe boire.

## XX. Dans lequel Fix entre directement en relation avec Phileas Fogg.

Cette scène allait peut-être mettre gravement en danger l'avenir de Mr. Fogg. Pendant ce temps, il se promenait avec Mrs. Aouda dans les rues de la ville anglaise. Mrs. Aouda avait accepté son offre de la conduire jusqu'en Europe. Depuis, il avait dû penser à tous les détails d'un si long voyage. Qu'un Anglais comme lui fasse le tour du monde un sac à la main, passe encore. Mais une femme ne pouvait pas entreprendre un tel voyage dans ces conditions. Il fallait donc acheter les vêtements et les objets nécessaires. Mr. Fogg a rempli cette tâche avec le calme qui le caractérisait. La jeune veuve, gênée par tant de gentillesse, lui présentait des excuses et des objections. À toutes, il donnait invariablement la même réponse:

«C'est dans l'intérêt de mon voyage, c'est dans mon programme.»

Les achats faits, Mr. Fogg et la jeune femme sont rentrés à l'hôtel. Ils ont dîné à la table d'hôte, qui était somptueusement servie. Puis Mrs. Aouda, un peu fatiguée, est remontée dans son appartement. Avant, elle a serré «à l'anglaise» la main de son imperturbable sauveur.

L'honorable gentleman, lui, s'est plongé pendant toute la soirée dans la lecture du *Times* et de l'*Illustrated-London-News*.

S'il avait été homme à s'étonner, une chose l'aurait étonné. Son domestique n'a pas paru à l'heure du coucher. Mais il savait que le paquebot de Yokohama ne devait pas quitter Hong-Kong avant le lendemain matin. Il ne s'en est donc pas inquiété. Le lendemain, Passepartout n'est pas venu au coup de sonnette de Mr. Fogg.

Mr. Fogg a appris que son domestique n'était pas rentré à l'hôtel. Ce qu'il en a pensé, personne n'aurait pu le dire. Il s'est contenté de prendre son sac, il a fait prévenir Mrs. Aouda et il a envoyé chercher un palanquin.

Il était alors huit heures. La pleine mer, dont le *Carnatic* devait profiter pour sortir des passes, était annoncée pour neuf heures et demie.

Le palanquin est arrivé à la porte de l'hôtel. Mr. Fogg et Mrs. Aouda sont montés dans ce véhicule confortable. Les bagages ont suivi derrière sur une brouette.

Une demi-heure plus tard, les voyageurs descendaient sur le quai d'embarquement. Là, Mr. Fogg a appris que le *Carnatic* était parti depuis la veille.

Mr. Fogg comptait trouver à la fois le paquebot et son domestique. Il devait maintenant se passer de l'un et de l'autre. Mais aucune marque de déception n'a paru sur son visage. Comme Mrs. Aouda le regardait avec inquiétude, il s'est contenté de répondre:

«C'est un incident, madame, rien de plus.»

À ce moment, un personnage qui l'observait avec attention s'est approché de lui. C'était l'inspecteur Fix, qui l'a salué et lui a dit:

«N'êtes-vous pas comme moi, monsieur, un des passagers du *Rangoon*, arrivé hier?

—Oui, monsieur, a répondu froidement Mr. Fogg, mais je n'ai pas l'honneur...

—Pardonnez-moi, mais je croyais trouver ici votre domestique.

—Savez-vous où il est, monsieur? a demandé vivement la jeune femme.

—Quoi! a répondu Fix en faisant semblant d'être surpris, il n'est pas avec vous?

—Non, a répondu Mrs. Aouda. Depuis hier, il n'a pas reparu. Se serait-il embarqué sans nous à bord du *Carnatic*?

—Sans vous, madame?... a répondu l'agent. Mais, excusez ma question, vous comptiez donc partir sur ce paquebot?

—Oui, monsieur.

—Moi aussi, madame, et vous me voyez très déçu. Le *Carnatic* a terminé ses réparations. Il a quitté Hong-Kong douze heures plus tôt sans prévenir personne. Et maintenant, il faudra attendre huit jours le prochain départ!»

En prononçant ces mots: «huit jours», Fix sentait son cœur bondir de joie. Huit jours! Fogg retenu huit jours à Hong-Kong! On aurait le temps de recevoir le mandat d'arrestation. Enfin, la chance se déclarait pour le représentant de la loi.

On peut donc imaginer le coup terrible qu'il a reçu, quand il a entendu Phileas Fogg dire de sa voix calme:

«Mais il y a d'autres navires que le *Carnatic*, il me semble, dans le port de Hong-Kong.»

Et Mr. Fogg a offert son bras à Mrs. Aouda. Il s'est dirigé vers les docks pour chercher un navire prêt à partir.

Fix, stupéfait, suivait. On aurait dit qu'un fil le rattachait à cet homme.

Pourtant, la chance semblait vraiment abandonner celui qu'elle avait si bien servi jusque-là. Pendant trois heures, Phileas Fogg a parcouru le port dans tous les sens. Il était décidé, s'il le fallait, à louer un navire pour aller à Yokohama. Mais il n'a vu que des navires en train de charger ou de décharger. Ils ne pouvaient donc pas partir. Fix a recommencé à espérer.

Cependant, Mr. Fogg ne se troublait pas. Il allait continuer ses recherches, même s'il devait aller jusqu'à Macao. C'est alors qu'un marin l'a abordé, sur l'avant-port.

«Votre Honneur cherche un bateau? lui a dit le marin en enlevant son chapeau.

—Vous avez un bateau prêt à partir? a demandé Mr. Fogg.

—Oui, Votre Honneur, un bateau-pilote, le n° 43, le meilleur de la flottille.

—Il marche bien?

—Entre huit et neuf milles à l'heure, même contre le vent. Voulez-vous le voir?

—Oui.

—Votre Honneur sera satisfait. Il s'agit d'une promenade en mer?

—Non. D'un voyage.

—Un voyage?

—Acceptez-vous de me conduire à Yokohama?»

À ces mots, le marin est resté les bras ballants, les yeux grands ouverts.

«Votre Honneur veut rire? a-t-il dit.

—Non! j'ai manqué le départ du *Carnatic*. Il faut que je sois à Yokohama le 14, au plus tard, pour prendre le paquebot de San-Francisco.

—Je le regrette, a répondu le pilote, mais c'est impossible.

—Je vous offre cent livres (2,500 fr.) par jour, et une prime de deux cents livres si j'arrive à temps.

—C'est sérieux? a demandé le pilote.

—Très sérieux,» a répondu Mr. Fogg.

Le pilote s'est retiré à l'écart. Il regardait la mer. Il hésitait évidemment entre le désir de gagner une somme énorme et la peur d'aller si loin. Fix était dans une angoisse mortelle.

Pendant ce temps, Mr. Fogg s'était tourné vers Mrs. Aouda.

«Vous n'aurez pas peur, madame? lui a-t-il demandé.

—Avec vous, non, monsieur Fogg,» a répondu la jeune femme.

Le pilote s'est de nouveau avancé vers le gentleman, en tournant son chapeau entre ses mains.

«Eh bien, pilote? a dit Mr. Fogg.

—Eh bien, Votre Honneur, a répondu le pilote, je ne peux risquer ni mes hommes, ni moi, ni vous-même. La traversée est trop longue pour un bateau de vingt tonneaux à peine, et à cette époque de l'année. D'ailleurs, nous n'arriverions pas à temps, car il y a seize cent cinquante milles de Hong-Kong à Yokohama.

—Seize cents seulement, a dit Mr. Fogg.

—C'est la même chose.»

Fix a respiré un grand coup.

«Mais, a ajouté le pilote, il y aurait peut-être un autre moyen de s'arranger.»

Fix n'a plus respiré.

«Comment? a demandé Phileas Fogg.

—En allant à Nagasaki, à l'extrémité sud du Japon, à onze cents milles. Ou seulement à Shangaï, à huit cents milles de Hong-Kong. Pour cette dernière traversée, on ne s'éloignerait pas de la côte chinoise. Ce serait un grand avantage, d'autant plus que les courants y portent vers le nord.

—Pilote, a répondu Phileas Fogg, c'est à Yokohama que je dois prendre le paquebot américain. Ce n'est pas à Shangaï ou à Nagasaki.

—Pourquoi pas? a répondu le pilote. Le paquebot de San-Francisco ne part pas de Yokohama. Il fait escale à Yokohama et à Nagasaki, mais son port de départ est Shangaï.

—Vous êtes certain de ce que vous dites?

—Certain.

—Et quand le paquebot quitte-t-il Shangaï?

—Le 11, à sept heures du soir. Nous avons donc quatre jours devant nous. Quatre jours, c'est quatre-vingt-seize heures. Il faut un peu de chance. Il faut que le vent reste au sud-est et que la mer soit calme. Alors, à huit milles à l'heure en moyenne, nous pouvons faire les huit cents milles jusqu'à Shangaï.

—Et vous pourriez partir?...

—Dans une heure. Le temps d'acheter des vivres et de préparer le bateau.

—Affaire conclue.... Vous êtes le patron du bateau?

—Oui, John Bunsby, patron de la *Tankadère*.

—Voulez-vous une avance?

—Si cela ne déplaît pas à Votre Honneur.

—Voici deux cents livres d'acompte.... Monsieur, a ajouté Phileas Fogg en se tournant vers Fix, si vous voulez profiter...

—Monsieur, a répondu Fix d'un ton décidé, j'allais vous demander cette faveur.

—Bien. Dans une demi-heure, nous serons à bord.

—Mais ce pauvre garçon... a dit Mrs. Aouda, que la disparition de Passepartout inquiétait énormément.

—Je vais faire pour lui tout ce que je peux,» a répondu Phileas Fogg.

Fix, nerveux, fiévreux, furieux, s'est rendu au bateau-pilote. Pendant ce temps, Mr. Fogg et Mrs. Aouda se sont dirigés vers les bureaux de la police de Hong-Kong. Là, Phileas Fogg a donné le signalement de Passepartout. Il a laissé une somme suffisante pour le renvoyer dans son pays. Il a fait la même chose chez l'agent consulaire français. Puis le palanquin est passé à l'hôtel pour prendre les bagages, et il a ramené les voyageurs à l'avant-port.

Trois heures sonnaient. Le bateau-pilote n° 43 avait son équipage à bord et ses vivres embarqués. Il était prêt à partir.

La *Tankadère* était une charmante petite goélette de vingt tonneaux. Son avant était fin, ses formes étaient libres et très allongées. On aurait dit un yacht de course. Ses cuivres brillaient, ses ferrures étaient galvanisées, et son pont était blanc comme de l'ivoire. Tout cela montrait que le patron John Bunsby savait bien l'entretenir. Ses deux mâts penchaient un peu vers l'arrière. Elle portait brigantine, misaine, trinquette, focs, flèches. Elle pouvait aussi monter une grande voile carrée pour le vent arrière. Elle devait merveilleusement marcher. Et en effet, elle avait déjà gagné plusieurs prix dans les «matches» de bateaux-pilotes.

L'équipage de la *Tankadère* était composé du patron John Bunsby et de quatre hommes. C'étaient de ces marins hardis qui, par tous les temps, partent à la recherche des navires. Ils connaissent admirablement ces mers. John Bunsby avait environ quarante-cinq ans. Il était vigoureux et noir de soleil, avec un regard vif et un visage énergique. Il était solide et très à l'aise dans son métier. Il aurait donné confiance aux plus peureux.

Phileas Fogg et Mrs. Aouda sont montés à bord. Fix s'y trouvait déjà. Par une ouverture à l'arrière de la goélette, on descendait dans une chambre carrée. Dans ses parois, il y avait des lits creusés au-dessus d'un divan circulaire. Au milieu, une table était éclairée par une lampe suspendue, qui restait droite malgré le roulis. C'était petit, mais propre.

«Je regrette de ne pas avoir mieux à vous offrir,» a dit Mr. Fogg à Fix, qui s'est incliné sans répondre.

L'inspecteur de police ressentait une sorte d'humiliation à profiter ainsi de la gentillesse du sieur Fogg.

«C'est certain, pensait-il, c'est un coquin très poli, mais c'est un coquin!»

À trois heures dix minutes, les voiles ont été hissées. Le pavillon d'Angleterre flottait à l'arrière de la goélette. Les passagers étaient assis sur le pont. Mr. Fogg et Mrs. Aouda ont jeté un dernier regard sur le quai, pour voir si Passepartout n'apparaissait pas.

Fix n'était pas sans crainte. En effet, le hasard aurait pu conduire à cet endroit même le malheureux garçon qu'il avait traité si honteusement. Alors, il y aurait eu une explication, et le détective n'en serait pas sorti à son avantage. Mais le Français ne s'est pas montré. La drogue abrutissante agissait sans doute encore sur lui.

Enfin, le patron John Bunsby a gagné le large. La *Tankadère* a pris le vent dans sa brigantine, sa misaine et ses focs. Et elle s'est élancée en bondissant sur les flots.

### Glossaire

- **table d'hôte**: grande table d'hôtel où les clients mangent ensemble.
- **palanquin**: siège porté par des hommes.
- **pleine mer**: moment où la marée est la plus haute.
- **avant-port**: partie du port la plus proche de la mer.
- **bateau-pilote**: bateau qui amène le pilote jusqu'aux navires.
- **acompte**: partie d'une somme payée à l'avance.
- **vivres**: nourriture emportée pour un voyage.
- **goélette**: petit bateau à voiles à deux mâts.
- **brigantine, misaine, trinquette, focs, flèches**: noms des différentes voiles du bateau.
- **roulis**: mouvement d'un bateau qui penche à droite et à gauche.

## XXI. Où le patron de la «Tankadère» risque fort de perdre une prime de deux cents livres.

Ce voyage de huit cents milles était une expédition pleine de risques. Le bateau ne jaugeait que vingt tonneaux, et surtout l'époque de l'année était mauvaise. Les mers de la Chine sont en général dangereuses. De terribles coups de vent y soufflent, surtout pendant les équinoxes, et on était encore aux premiers jours de novembre.

Bien sûr, le pilote aurait eu intérêt à conduire ses passagers jusqu'à Yokohama, puisqu'il était payé à la journée. Mais tenter une telle traversée dans ces conditions aurait été une grande imprudence. Aller jusqu'à Shangaï était déjà un acte d'audace, et peut-être même de folie. Mais John Bunsby avait confiance en sa *Tankadère*, qui montait sur les vagues comme une mouette. Et il n'avait peut-être pas tort.

Pendant les dernières heures de cette journée, la *Tankadère* a navigué dans les passages capricieux de Hong-Kong. À toutes les allures, au plus près du vent ou vent arrière, elle s'est comportée de façon admirable.

«Je n'ai pas besoin, pilote, de vous demander d'aller aussi vite que possible, a dit Phileas Fogg au moment où la goélette arrivait en pleine mer.

— Votre Honneur peut compter sur moi, a répondu John Bunsby. Nous portons toutes les voiles que le vent permet de porter. Nos flèches ne donneraient rien de plus. Elles rendraient seulement le bateau plus lourd et plus lent.

— C'est votre métier, et non le mien, pilote, et je me fie à vous.»

Phileas Fogg se tenait le corps droit, les jambes écartées, bien stable, comme un marin. Il regardait la mer agitée sans bouger. La jeune femme, assise à l'arrière, était émue. Elle regardait cet Océan déjà sombre à la fin du jour, qu'elle affrontait sur un bateau si fragile. Au-dessus de sa tête s'ouvraient les voiles blanches, qui l'emportaient dans l'espace comme de grandes ailes. La goélette, soulevée par le vent, semblait voler dans l'air.

La nuit est venue. La lune entrait dans son premier quartier. Sa faible lumière allait bientôt s'éteindre dans les brumes de l'horizon. Des nuages arrivaient de l'est et couvraient déjà une partie du ciel.

Le pilote avait installé ses feux de position. C'était une précaution indispensable dans ces mers très fréquentées, près des côtes. Les rencontres de navires n'y étaient pas rares. À la vitesse où elle allait, la goélette se serait brisée au moindre choc.

Fix rêvait à l'avant du bateau. Il restait à l'écart, car il savait que Fogg parlait peu. De plus, il n'aimait pas du tout parler à cet homme dont il acceptait les services. Il pensait aussi à l'avenir. Pour lui, une chose était certaine: le sieur Fogg ne s'arrêterait pas à Yokohama. Il prendrait tout de suite le paquebot de San-Francisco pour gagner l'Amérique. Ce pays immense lui assurerait la sécurité et l'impunité. Le plan de Phileas Fogg lui semblait tout à fait simple.

Un coquin ordinaire se serait embarqué en Angleterre pour les États-Unis. Ce Fogg, lui, avait fait le grand tour et traversé les trois quarts du globe. Ainsi, il arriverait plus sûrement sur le continent américain, après avoir trompé la police. Là-bas, il mangerait tranquillement le million de la Banque. Mais une fois sur la terre de l'Union, que ferait Fix? Abandonnerait-il cet homme? Non, cent fois non! Il ne le quitterait pas d'un pas jusqu'à ce qu'il ait obtenu un acte d'extradition. C'était son devoir, et il le ferait jusqu'au bout. En tout cas, une chose heureuse s'était produite: Passepartout n'était plus auprès de son maître. Surtout, après les confidences de Fix, il était important que le maître et le serviteur ne se revoient jamais.

Phileas Fogg, lui aussi, pensait à son domestique, disparu d'une façon si étrange. Après réflexion, une chose ne lui semblait pas impossible. À la suite d'un malentendu, le pauvre garçon s'était peut-être embarqué sur le *Carnatic* au dernier moment. C'était aussi l'opinion de Mrs. Aouda. Elle regrettait profondément cet honnête serviteur, à qui elle devait tant. On pourrait donc le retrouver à Yokohama. Et si le *Carnatic* l'y avait transporté, il serait facile de le savoir.

Vers dix heures, la brise a forci. Il aurait peut-être été prudent de réduire les voiles. Mais le pilote a observé le ciel avec soin, et il a laissé les voiles comme elles étaient. D'ailleurs, la *Tankadère* les portait admirablement, car sa coque descendait profondément dans l'eau. Et tout était prêt pour les baisser rapidement en cas de grain.

À minuit, Phileas Fogg et Mrs. Aouda sont descendus dans la cabine. Fix y était déjà, couché sur un des lits. Le pilote et ses hommes, eux, sont restés toute la nuit sur le pont.

Le lendemain, 8 novembre, au lever du soleil, la goélette avait fait plus de cent milles. On jetait souvent le loch, et il indiquait une vitesse moyenne de huit à neuf milles. Le vent entrait bien dans toutes les voiles, et à cette allure la *Tankadère* arrivait à sa vitesse maximale. Si le vent restait ainsi, elle avait de bonnes chances.

Pendant toute cette journée, la *Tankadère* ne s'est pas beaucoup éloignée de la côte, où les courants l'aidaient. Elle l'avait à cinq milles au plus, à gauche et un peu en arrière. Cette côte irrégulière se montrait parfois, quand le ciel s'éclaircissait. Le vent venait de la terre, et la mer était donc moins forte de ce côté. C'était une chance pour la goélette. En effet, les petits bateaux souffrent surtout de la houle, qui casse leur vitesse. Elle «les tue», comme disent les marins.

Vers midi, la brise a un peu faibli et elle a tourné au sud-est. Le pilote a fait monter les flèches. Mais au bout de deux heures, il a fallu les descendre, car le vent forcissait de nouveau.

Par chance, Mr. Fogg et la jeune femme n'avaient pas le mal de mer. Ils ont mangé avec appétit les conserves et le biscuit du bord. Fix a été invité à partager leur repas. Il a dû accepter, car il savait bien que les estomacs ont besoin de charge, comme les bateaux. Mais cela le vexait! Voyager aux frais de cet homme, manger sa nourriture: il trouvait cela peu loyal. Il a pourtant mangé, très vite, c'est vrai, mais enfin il a mangé.

Toutefois, le repas terminé, il a cru devoir prendre le sieur Fogg à part, et il lui a dit:

«Monsieur...»

Ce «monsieur» lui faisait mal aux lèvres. Il se retenait pour ne pas attraper ce «monsieur» par le col!

«Monsieur, vous avez été très aimable de m'offrir une place à votre bord. Mes moyens ne me permettent pas d'être aussi généreux que vous. Mais je veux payer ma part...

— Ne parlons pas de cela, monsieur, a répondu Mr. Fogg.

— Mais si, je tiens...

— Non, monsieur, a répété Fogg d'un ton qui n'acceptait pas de réponse. Cela entre dans les frais généraux!»

Fix s'est incliné. Il étouffait. Il est allé s'étendre à l'avant de la goélette, et il n'a plus dit un mot de la journée.

Cependant on allait vite. John Bunsby avait bon espoir. Plusieurs fois, il a dit à Mr. Fogg qu'on arriverait à temps à Shangaï. Mr. Fogg a répondu simplement qu'il y comptait. D'ailleurs, tout l'équipage de la petite goélette travaillait avec zèle. La prime attirait ces braves gens. Aussi, pas un cordage qui ne soit tendu avec soin! Pas une voile qui ne soit bien étirée! Pas un écart de route qu'on puisse reprocher à l'homme de barre! Dans une régate du Royal-Yacht-Club, on n'aurait pas travaillé plus sévèrement.

Le soir, le pilote a noté au loch une distance de deux cent vingt milles depuis Hong-Kong. Phileas Fogg pouvait espérer n'avoir aucun retard à inscrire dans son programme en arrivant à Yokohama. Ainsi, le premier contretemps sérieux depuis son départ de Londres ne lui ferait probablement aucun tort.

Pendant la nuit, vers les premières heures du matin, la *Tankadère* est entrée dans le détroit de Fo-Kien. Ce détroit sépare la grande île Formose de la côte chinoise. Elle a aussi coupé le tropique du Cancer. La mer était très dure dans ce détroit, plein de remous formés par les courants contraires. La goélette a beaucoup souffert. Les vagues courtes cassaient sa marche. Il est devenu très difficile de rester debout sur le pont.

Au lever du jour, le vent a encore forci. Le ciel semblait annoncer un coup de vent. Le baromètre, lui aussi, annonçait un prochain changement de temps. Sa marche de la journée était irrégulière, et le mercure bougeait de façon capricieuse. On voyait aussi la mer se soulever vers le sud-est en longues vagues «qui sentaient la tempête». La veille, le soleil s'était couché dans une brume rouge, et l'Océan brillait de lueurs phosphorescentes.

Le pilote a longtemps examiné ce ciel mauvais, et il a murmuré entre ses dents des mots peu clairs. À un moment, il s'est trouvé près de son passager.

«On peut tout dire à Votre Honneur? a-t-il dit à voix basse.

— Tout, a répondu Phileas Fogg.

— Eh bien, nous allons avoir un coup de vent.

— Viendra-t-il du nord ou du sud? a demandé simplement Mr. Fogg.

— Du sud. Voyez. C'est un typhon qui se prépare!

— Va pour le typhon du sud, puisqu'il nous poussera du bon côté, a répondu Mr. Fogg.

— Si vous le prenez comme cela! a répliqué le pilote, je n'ai plus rien à dire.»

Les pressentiments de John Bunsby ne le trompaient pas. Un célèbre météorologue a une expression pour le typhon. Plus tôt dans l'année, il se serait écoulé «comme une cascade lumineuse de flammes électriques». Mais à l'équinoxe d'hiver, il risquait d'éclater avec violence.

Le pilote a pris ses précautions à l'avance. Il a fait replier toutes les voiles de la goélette et descendre les vergues sur le pont. On a enlevé les mâts de flèche. On a rentré le bout-dehors. On a fermé les panneaux avec soin. Dès lors, pas une goutte d'eau ne pouvait entrer dans la coque. Une seule voile triangulaire, un tourmentin de forte toile, a été hissée à l'avant. Elle devait maintenir la goélette vent arrière. Et on a attendu.

John Bunsby a conseillé à ses passagers de descendre dans la cabine. Mais l'espace était étroit, presque sans air, secoué par la houle. Cet emprisonnement n'avait rien d'agréable. Ni Mr. Fogg, ni Mrs. Aouda, ni même Fix n'ont accepté de quitter le pont.

Vers huit heures, la tempête de pluie et de vent est tombée sur le bateau. Avec son seul petit morceau de toile, la *Tankadère* a été enlevée comme une plume. On ne peut pas donner une idée exacte de ce vent quand il souffle en tempête. Comparer sa vitesse à quatre fois celle d'une locomotive à toute vapeur, ce serait rester au-dessous de la vérité.

Pendant toute la journée, le bateau a ainsi couru vers le nord, emporté par des vagues monstrueuses. Heureusement, il gardait la même vitesse qu'elles. Vingt fois, une de ces montagnes d'eau dressées à l'arrière a failli le recouvrir. Mais un coup de barre adroit du pilote a évité la catastrophe. Parfois, les passagers étaient entièrement couverts d'écume, et ils supportaient cela avec philosophie. Fix grognait sans doute. Mais la courageuse Aouda gardait les yeux fixés sur son compagnon, dont elle ne pouvait qu'admirer le sang-froid. Elle se montrait digne de lui et elle affrontait la tempête à ses côtés. Quant à Phileas Fogg, ce typhon semblait faire partie de son programme.

Jusque-là, la *Tankadère* avait toujours fait route au nord. Mais vers le soir, comme on pouvait le craindre, le vent a tourné de trois quarts et il est passé au nord-ouest. La goélette a alors présenté son flanc aux vagues, et elle a été secouée de façon effrayante. La mer la frappait avec une grande violence. Cela pouvait effrayer ceux qui ne savent pas avec quelle solidité les parties d'un navire sont reliées entre elles.

Avec la nuit, la tempête est devenue plus forte encore. John Bunsby voyait l'obscurité venir, et avec elle la tempête grandir. Il était très inquiet. Il s'est demandé s'il n'était pas temps de chercher un port, et il a consulté son équipage.

Après avoir consulté ses hommes, John Bunsby s'est approché de Mr. Fogg et lui a dit:

«Je crois, Votre Honneur, que nous ferions bien de gagner un des ports de la côte.

— Je le crois aussi, a répondu Phileas Fogg.

— Ah! a fait le pilote, mais lequel?

— Je n'en connais qu'un, a répondu tranquillement Mr. Fogg.

— Et c'est!...

— Shangaï.»

Pendant quelques instants, le pilote n'a pas compris le sens de cette réponse. Il n'a pas vu tout ce qu'elle contenait d'obstination et de ténacité. Puis il s'est écrié:

«Eh bien, oui! Votre Honneur a raison. À Shangaï!»

Et la *Tankadère* a gardé, sans rien changer, sa direction vers le nord.

Quelle nuit terrible! C'est un miracle si la petite goélette ne s'est pas renversée. Deux fois, elle s'est couchée sur le côté, et tout aurait été emporté si les cordages n'avaient pas tenu. Mrs. Aouda était brisée, mais elle n'a pas fait entendre une plainte. Plus d'une fois, Mr. Fogg a dû se précipiter vers elle pour la protéger contre la violence des vagues.

Le jour est revenu. La tempête était encore d'une fureur extrême. Toutefois, le vent est retombé au sud-est. C'était un changement favorable, et la *Tankadère* a repris sa route sur cette mer déchaînée. Les vagues se heurtaient maintenant à celles que soulevait le vent nouveau. Ce choc de houles contraires aurait écrasé un bateau moins solide.

De temps en temps, on apercevait la côte à travers les déchirures de la brume, mais il n'y avait pas un navire en vue. La *Tankadère* était seule à tenir la mer.

À midi, il y a eu quelques signes de calme. Ils sont devenus plus nets quand le soleil a baissé sur l'horizon.

La tempête avait été courte parce qu'elle avait été très violente. Les passagers, complètement brisés, ont pu manger un peu et se reposer.

La nuit a été assez paisible. Le pilote a fait remettre ses voiles, en les gardant réduites. La vitesse du bateau a été considérable. Le lendemain, 11, au lever du jour, John Bunsby a reconnu la côte. Il a pu affirmer qu'on n'était pas à cent milles de Shangaï.

Cent milles, et il ne restait plus que cette journée pour les faire! Mr. Fogg devait arriver à Shangaï le soir même, s'il ne voulait pas manquer le départ du paquebot de Yokohama. La tempête lui avait fait perdre plusieurs heures. Sans elle, il n'aurait pas été en ce moment à trente milles du port.

La brise devenait nettement plus faible, mais heureusement la mer se calmait avec elle. La goélette s'est couverte de voiles. Flèches, voiles d'étai, contre-foc, tout travaillait, et la mer écumait sous l'avant du bateau.

À midi, la *Tankadère* n'était pas à plus de quarante-cinq milles de Shangaï. Il lui restait six heures encore pour gagner ce port avant le départ du paquebot de Yokohama.

À bord, les craintes étaient vives. On voulait arriver à tout prix. Tous, sauf Phileas Fogg sans doute, sentaient leur cœur battre d'impatience. La petite goélette devait garder une moyenne de neuf milles à l'heure, et le vent devenait toujours plus faible! C'était une brise irrégulière, faite de souffles capricieux venus de la côte. Ils passaient, et aussitôt après la mer redevenait lisse.

Cependant le bateau était très léger. Ses hautes voiles, d'un tissu fin, attrapaient très bien les petites brises capricieuses. Le courant aidait aussi. Si bien qu'à six heures, John Bunsby ne comptait plus que dix milles jusqu'à la rivière de Shangaï. En effet, la ville elle-même est située à douze milles au moins de l'embouchure, en remontant la rivière.

À sept heures, on était encore à trois milles de Shangaï. Un terrible juron est sorti des lèvres du pilote... La prime de deux cents livres allait évidemment lui échapper. Il a regardé Mr. Fogg. Mr. Fogg était impassible, et pourtant toute sa fortune se jouait à ce moment...

À ce moment aussi, une longue forme noire, surmontée d'un panache de fumée, est apparue au ras de l'eau. C'était le paquebot américain, qui sortait à l'heure prévue.

«Malédiction! s'est écrié John Bunsby, qui a repoussé la barre d'un bras désespéré.

— Des signaux!» a dit simplement Phileas Fogg.

Un petit canon de bronze était placé à l'avant de la *Tankadère*. Il servait à faire des signaux par temps de brume.

On a chargé le canon jusqu'à la gueule. Mais au moment où le pilote allait poser un charbon brûlant sur le petit trou de mise à feu:

«Le pavillon en berne,» a dit Mr. Fogg.

Le pavillon a été descendu à mi-mât. C'était un signal de détresse. On pouvait espérer que le paquebot américain le verrait et qu'il changerait un instant sa route pour venir vers le bateau.

«Feu!» a dit Mr. Fogg.

Et la détonation du petit canon de bronze a éclaté dans l'air.

### Glossaire

- **équinoxes**: époques de l'année où le jour et la nuit ont la même durée.
- **imprudence**: action dangereuse, faite sans réfléchir assez.
- **mouette**: oiseau blanc qui vit au bord de la mer.
- **capricieux**: qui change souvent, sans règle.
- **goélette**: petit bateau à voiles à deux mâts.
- **flèches**: petites voiles placées tout en haut des mâts.
- **paquebot**: grand bateau à vapeur pour les passagers et le courrier.
- **impunité**: situation d'un coupable qui n'est pas puni.
- **extradition**: un pays rend un criminel à un autre pays.
- **grain**: coup de vent fort et soudain, souvent avec de la pluie.
- **loch**: instrument que l'on jette à l'eau pour mesurer la vitesse d'un bateau.
- **houle**: grand mouvement régulier de la mer.
- **biscuit**: pain très dur que l'on garde longtemps à bord des navires.
- **vexait**: blessait dans son orgueil.
- **typhon**: tempête très violente des mers d'Asie.
- **tourmentin**: petite voile très solide, utilisée pendant les tempêtes.
- **pavillon en berne**: drapeau à mi-mât, signal de danger.

## XXII. Où Passepartout voit bien que, même aux antipodes, il est prudent d'avoir quelque argent dans sa poche.

Le *Carnatic* avait quitté Hong-Kong le 7 novembre, à six heures et demie du soir. Il se dirigeait à toute vapeur vers les terres du Japon. Il emportait un plein chargement de marchandises et de passagers. Deux cabines de l'arrière restaient vides. C'étaient celles qui avaient été réservées pour Mr. Phileas Fogg.

Le lendemain matin, les marins de l'avant ont vu avec une certaine surprise un passager. Il avait le regard perdu, la démarche instable et les cheveux en désordre. Il est sorti de l'escalier des secondes classes, et il est venu en titubant s'asseoir sur une pile de bois de réserve.

Ce passager, c'était Passepartout en personne. Voici ce qui était arrivé.

Quelques instants après le départ de Fix, deux garçons de la tabagie avaient enlevé Passepartout, profondément endormi. Ils l'avaient couché sur le lit réservé aux fumeurs. Mais trois heures plus tard, Passepartout s'était réveillé. Une idée fixe le poursuivait jusque dans ses cauchemars, et il luttait contre l'effet de la drogue. La pensée du devoir non accompli le tirait de son lourd sommeil. Il avait quitté ce lit d'hommes ivres. Il trébuchait, il s'appuyait aux murs, il tombait et se relevait. Mais une sorte d'instinct le poussait toujours, et il ne pouvait pas y résister. Il était sorti de la tabagie en criant comme dans un rêve: le *Carnatic*! le *Carnatic*!

Le paquebot était là, il fumait, prêt à partir. Passepartout n'avait que quelques pas à faire. Il s'était lancé sur la passerelle et il était passé par l'ouverture du bord. Il était tombé sans connaissance à l'avant, au moment où le *Carnatic* détachait ses amarres.

Quelques matelots, habitués à ce genre de scène, avaient descendu le pauvre garçon dans une cabine de seconde classe. Et Passepartout ne s'était réveillé que le lendemain matin, à cent cinquante milles des terres de la Chine.

Voilà donc pourquoi, ce matin-là, Passepartout se trouvait sur le pont du *Carnatic*. Il respirait à pleins poumons les fraîches brises de la mer. Cet air pur l'a dégrisé. Il a commencé à rassembler ses idées, non sans peine. Enfin, il s'est rappelé les scènes de la veille, les confidences de Fix, la tabagie, etc.

«Il est évident, s'est-il dit, que j'ai été abominablement grisé! Que va dire Mr. Fogg? En tout cas, je n'ai pas manqué le bateau, et c'est le principal.»

Puis il a pensé à Fix:

«Pour celui-là, s'est-il dit, j'espère bien que nous en sommes débarrassés. Après ce qu'il m'a proposé, j'espère qu'il n'a pas osé nous suivre sur le *Carnatic*. Un inspecteur de police, un détective aux trousses de mon maître, accusé de ce vol commis à la Banque d'Angleterre! Allons donc! Mr. Fogg est un voleur comme je suis un assassin!»

Passepartout devait-il raconter ces choses à son maître? Fallait-il lui apprendre le rôle joué par Fix dans cette affaire? Ne ferait-il pas mieux d'attendre son arrivée à Londres? Alors il lui dirait qu'un agent de la police métropolitaine l'avait filé autour du monde. Ils pourraient en rire ensemble. Oui, sans doute. En tout cas, la question restait à examiner. Le plus pressé, c'était de rejoindre Mr. Fogg et de lui faire accepter ses excuses pour cette conduite impardonnable.

Passepartout s'est donc levé. La mer était agitée, et le paquebot roulait fortement. Le digne garçon, encore peu solide sur ses jambes, a gagné tant bien que mal l'arrière du navire.

Sur le pont, il n'a vu personne qui ressemble à son maître ou à Mrs. Aouda.

«Bon, a-t-il fait, Mrs. Aouda est encore couchée à cette heure. Quant à Mr. Fogg, il aura trouvé quelque joueur de whist, et, comme d'habitude...»

En disant cela, Passepartout est descendu au salon. Mr. Fogg n'y était pas. Passepartout n'avait qu'une chose à faire: demander au purser quelle cabine occupait Mr. Fogg. Le purser lui a répondu qu'il ne connaissait aucun passager de ce nom.

«Pardonnez-moi, a insisté Passepartout. Il s'agit d'un gentleman, grand, froid, qui parle peu, accompagné d'une jeune dame...

— Nous n'avons pas de jeune dame à bord, a répondu le purser. D'ailleurs, voici la liste des passagers. Vous pouvez la consulter.»

Passepartout a consulté la liste... Le nom de son maître n'y figurait pas.

Il a eu comme un vertige. Puis une idée lui a traversé l'esprit.

«Ah çà! je suis bien sur le *Carnatic*? s'est-il écrié.

— Oui, a répondu le purser.

— En route pour Yokohama?

— Parfaitement.»

Passepartout avait eu un instant la crainte de s'être trompé de navire! Mais s'il était sur le *Carnatic*, son maître, c'était certain, ne s'y trouvait pas.

Passepartout s'est laissé tomber dans un fauteuil. C'était un coup de foudre. Et, soudain, tout est devenu clair pour lui. Il s'est rappelé que l'heure du départ du *Carnatic* avait été avancée. Il devait prévenir son maître, et il ne l'avait pas fait! C'était donc sa faute si Mr. Fogg et Mrs. Aouda avaient manqué ce départ!

Sa faute, oui, mais plus encore celle du traître qui l'avait rendu ivre! Cet homme voulait le séparer de son maître et retenir celui-ci à Hong-Kong. Car il a enfin compris la manœuvre de l'inspecteur de police. Et maintenant, Mr. Fogg était à coup sûr ruiné, son pari perdu, arrêté, emprisonné peut-être!... À cette pensée, Passepartout s'est arraché les cheveux. Ah! si jamais Fix lui tombait sous la main, quel règlement de comptes!

Enfin, après le premier moment d'abattement, Passepartout a repris son sang-froid et il a étudié la situation. Elle n'était pas enviable. Le Français se trouvait en route pour le Japon. Il était sûr d'y arriver, mais comment en reviendrait-il? Il avait la poche vide. Pas un shilling, pas un penny! Toutefois, son voyage et sa nourriture à bord étaient payés d'avance. Il avait donc cinq ou six jours devant lui pour prendre une décision. Ce qu'il a mangé et bu pendant cette traversée, on ne saurait le décrire. Il a mangé pour son maître, pour Mrs. Aouda et pour lui-même. Il a mangé comme si le Japon, où il allait arriver, était un pays désert, sans rien à manger.

Le 13, à la marée du matin, le *Carnatic* est entré dans le port de Yokohama.

Ce port est une escale importante du Pacifique. Tous les steamers de la poste et des voyageurs s'y arrêtent. Ils circulent entre l'Amérique du Nord, la Chine, le Japon et les îles de la Malaisie. Yokohama est située dans la baie même de Yeddo, à peu de distance de cette immense ville. Yeddo est la seconde capitale de l'empire japonais. C'était autrefois la résidence du taïkoun, à l'époque où cet empereur civil existait. Elle est la rivale de Meako, la grande cité où habite le mikado, empereur religieux et descendant des dieux.

Le *Carnatic* est venu se ranger au quai de Yokohama, près des jetées du port et des magasins de la douane. Autour de lui se trouvaient de nombreux navires de toutes les nations.

Passepartout a mis le pied sans aucun enthousiasme sur cette terre si curieuse des Fils du Soleil. Il n'avait rien de mieux à faire que de prendre le hasard pour guide. Il est donc parti à l'aventure dans les rues de la ville.

Passepartout s'est d'abord trouvé dans une ville absolument européenne. Les maisons avaient des façades basses et des vérandas, sous lesquelles s'ouvraient d'élégants péristyles. Ses rues, ses places, ses docks, ses entrepôts couvraient tout l'espace depuis le promontoire du Traité jusqu'à la rivière. Là, comme à Hong-Kong, comme à Calcutta, des gens de toutes races circulaient en foule. Il y avait des Américains, des Anglais, des Chinois, des Hollandais, des marchands prêts à tout vendre et à tout acheter. Au milieu d'eux, le Français se sentait aussi étranger que s'il avait été jeté au pays des Hottentots.

Passepartout avait bien une solution: demander de l'aide aux agents consulaires français ou anglais établis à Yokohama. Mais il n'aimait pas du tout l'idée de raconter son histoire, si étroitement mêlée à celle de son maître. Avant d'en arriver là, il voulait avoir essayé toutes les autres chances.

Donc, il a parcouru la partie européenne de la ville, mais le hasard ne l'a pas du tout aidé. Il est alors entré dans la partie japonaise, décidé à aller jusqu'à Yeddo s'il le fallait.

Cette partie indigène de Yokohama s'appelle Benten, du nom d'une déesse de la mer adorée dans les îles voisines. On y voyait d'admirables allées de sapins et de cèdres. Il y avait des portes sacrées d'une architecture étrange et des ponts cachés au milieu des bambous et des roseaux. Des temples s'abritaient sous l'ombre immense et mélancolique de cèdres très vieux. Au fond des bonzeries vivaient tristement les prêtres du bouddhisme et les fidèles de la religion de Confucius. Les rues n'en finissaient pas, et on aurait pu y faire une récolte d'enfants. Ils avaient le teint rose et les joues rouges. Ces petits bonshommes semblaient découpés dans un paravent du pays. Ils jouaient au milieu de caniches à jambes courtes et de chats jaunâtres, sans queue, très paresseux et très caressants.

Dans les rues, c'était une foule, un va-et-vient sans fin. Des bonzes passaient en procession, en frappant leurs tambourins monotones. Il y avait des yakounines, officiers de douane ou de police. Ils portaient des chapeaux pointus décorés de laque et deux sabres à la ceinture. Il y avait des soldats vêtus de coton bleu à raies blanches, armés de fusils à percussion. Il y avait des hommes d'armes du mikado, serrés dans leur veste de soie, avec haubert et cotte de mailles. Il y avait beaucoup d'autres militaires de toutes sortes, car au Japon le métier de soldat est aussi estimé qu'il est méprisé en Chine.

Puis venaient des frères quêteurs, des pèlerins en longues robes et de simples civils. Ceux-ci avaient les cheveux lisses et d'un noir d'ébène, la tête grosse, le buste long, les jambes minces et la taille petite. Leur teint allait des nuances sombres du cuivre jusqu'au blanc mat. Mais il n'était jamais jaune comme celui des Chinois, dont les Japonais sont très différents.

Enfin, il y avait des voitures, des palanquins, des chevaux, des porteurs, des brouettes à voile. Il y avait aussi des «norimons» aux parois de laque et des «cangos» moelleux, vraies litières en bambou. Entre eux circulaient quelques femmes, à petits pas de leurs petits pieds. Elles portaient des souliers de toile, des sandales de paille ou des socques de bois travaillé. Elles n'étaient pas très jolies. Elles avaient les yeux étirés, la poitrine plate, et leurs dents étaient noircies selon la mode du jour. Mais elles portaient avec élégance le vêtement national, le «kirimon». C'est une sorte de robe de chambre croisée d'une écharpe de soie. Sa large ceinture s'ouvrait derrière en un nœud extravagant, que les Parisiennes modernes semblent avoir emprunté aux Japonaises.

Passepartout s'est promené pendant quelques heures au milieu de cette foule colorée. Il regardait aussi les boutiques curieuses et riches et les bazars où s'entassent tous les bijoux brillants du Japon. Il voyait les «restaurations» décorées de banderoles et de bannières, où il lui était interdit d'entrer. Il voyait les maisons de thé, où l'on boit à pleines tasses l'eau chaude parfumée. On y boit aussi le «saki», liqueur tirée du riz fermenté. Il voyait enfin les confortables tabagies, où l'on fume un tabac très fin. On n'y fume pas l'opium, qui est presque inconnu au Japon.

Puis Passepartout s'est trouvé dans les champs, au milieu d'immenses rizières. Là fleurissaient des camélias éclatants, parmi des fleurs qui jetaient leurs dernières couleurs et leurs derniers parfums. Ces camélias ne poussaient pas sur des arbustes, mais sur de vrais arbres. Dans les enclos de bambous, il y avait des cerisiers, des pruniers, des pommiers. Les habitants les cultivent plutôt pour leurs fleurs que pour leurs fruits. Des mannequins grimaçants et des tourniquets criards les défendent contre le bec des oiseaux voraces. Ce sont des moineaux, des pigeons, des corbeaux et d'autres encore. Chaque cèdre majestueux abritait quelque grand aigle. Chaque saule pleureur cachait sous ses feuilles quelque héron, tristement perché sur une patte. Enfin, partout, il y avait des corneilles, des canards, des éperviers, des oies sauvages. Il y avait aussi beaucoup de ces grues que les Japonais appellent «Seigneuries». Pour eux, elles sont le symbole de la longue vie et du bonheur.

En se promenant ainsi, Passepartout a aperçu quelques violettes dans l'herbe:

«Bon! a-t-il dit, voilà mon souper.»

Mais il les a senties, et elles n'avaient aucun parfum.

«Pas de chance!» a-t-il pensé.

Bien sûr, par prudence, l'honnête garçon avait déjeuné aussi copieusement que possible avant de quitter le *Carnatic*. Mais après une journée de promenade, il avait l'estomac très vide. Il avait remarqué qu'il n'y avait ni moutons, ni chèvres, ni porcs chez les bouchers du pays. Il savait aussi que c'est un sacrilège de tuer les bœufs, réservés uniquement aux travaux des champs. Il en avait conclu que la viande était rare au Japon. Il ne se trompait pas. Mais à défaut de viande de boucherie, son estomac aurait très bien accepté autre chose. Par exemple des morceaux de sanglier ou de daim, des perdrix ou des cailles, de la volaille ou du poisson. Les Japonais se nourrissent presque uniquement de cela et du riz de leurs rizières. Mais il a dû garder bon courage, et il a remis au lendemain le soin de trouver à manger.

La nuit est venue. Passepartout est rentré dans la ville japonaise. Il a erré dans les rues au milieu des lanternes de toutes les couleurs. Il regardait les groupes de baladins faire leurs exercices étonnants. Il regardait aussi les astrologues en plein air, qui attiraient la foule autour de leur lunette. Puis il a revu la rade, semée des feux des pêcheurs. Ils attiraient le poisson à la lumière de résines enflammées.

Enfin les rues se sont vidées. À la foule ont succédé les rondes des yakounines. Ces officiers, avec leurs magnifiques costumes et leur suite, ressemblaient à des ambassadeurs. Chaque fois que Passepartout rencontrait une de ces brillantes patrouilles, il répétait en plaisantant:

«Allons, bon! encore une ambassade japonaise qui part pour l'Europe!»

### Glossaire

- **tabagie**: lieu où l'on fume.
- **trébuchait**: perdait l'équilibre en marchant.
- **paquebot**: grand bateau à vapeur pour les passagers et le courrier.
- **amarres**: grosses cordes qui retiennent un bateau au quai.
- **dégrisé**: rendu moins ivre.
- **grisé**: rendu ivre par l'alcool ou par une drogue.
- **abominablement**: d'une façon horrible.
- **impardonnable**: qu'on ne peut pas pardonner.
- **purser**: officier d'un navire qui s'occupe des passagers et de l'argent.
- **enviable**: que l'on aimerait avoir pour soi.
- **shilling**: pièce de monnaie anglaise; il en faut vingt pour une livre.
- **taïkoun**: ancien empereur civil du Japon.
- **mikado**: empereur religieux du Japon.
- **cèdres**: grands arbres toujours verts.
- **bambous**: hautes plantes d'Asie à la tige dure et creuse.
- **bonzes**: prêtres bouddhistes; ils vivent dans des bonzeries.
- **yakounines**: officiers japonais de douane ou de police.
- **laque**: vernis dur et brillant venu d'Asie.
- **haubert et cotte de mailles**: anciens vêtements de guerre faits de petits anneaux de fer.
- **kirimon**: robe japonaise.
- **rizières**: champs où pousse le riz.
- **camélias**: plantes d'Asie aux grandes fleurs.
- **baladins**: artistes qui jouent et dansent dans la rue.

## XXIII. Dans lequel le nez de Passepartout s'allonge démesurément.

Le lendemain, Passepartout, épuisé et affamé, s'est dit qu'il fallait manger à tout prix, et le plus tôt possible. Il pouvait bien vendre sa montre, mais il aurait préféré mourir de faim. C'était le moment ou jamais, pour ce brave garçon, d'utiliser la voix forte, sinon mélodieuse, que la nature lui avait donnée.

Il connaissait quelques chansons de France et d'Angleterre, et il a décidé de les essayer. Les Japonais devaient certainement aimer la musique. Chez eux, en effet, tout se fait au son des cymbales, du tam-tam et des tambours. Ils ne pouvaient donc qu'apprécier les talents d'un grand artiste européen.

Mais il était peut-être un peu tôt pour organiser un concert. Les amateurs de musique, réveillés tout à coup, n'auraient peut-être pas payé le chanteur en monnaie à l'image du mikado.

Passepartout a donc décidé d'attendre quelques heures. Mais en marchant, il a réfléchi: il semblerait trop bien habillé pour un artiste ambulant. Il a alors eu l'idée d'échanger ses vêtements contre de vieux habits, mieux adaptés à sa situation. Cet échange devait d'ailleurs lui rapporter un peu d'argent. Il pourrait l'utiliser tout de suite pour calmer son appétit.

Une fois cette décision prise, il restait à l'exécuter. Ce n'est qu'après de longues recherches que Passepartout a découvert un brocanteur du pays. Il lui a expliqué sa demande. L'habit européen a plu au brocanteur. Bientôt, Passepartout est sorti, vêtu d'une vieille robe japonaise et portant sur la tête une sorte de turban à côtes, décoloré par le temps. Mais en échange, quelques petites pièces d'argent sonnaient dans sa poche.

«Bon, a-t-il pensé, je me figurerai que nous sommes en carnaval!»

Une fois «japonaisé», Passepartout s'est d'abord occupé d'entrer dans une «tea-house» d'aspect modeste. Là, il a déjeuné d'un reste de volaille et de quelques poignées de riz. Il mangeait comme un homme pour qui le dîner serait encore un problème à résoudre.

«Maintenant, s'est-il dit quand il a eu bien mangé, il ne faut pas perdre la tête. Je ne peux plus vendre ces vieux habits contre d'autres encore plus japonais. Il faut donc trouver le moyen de quitter au plus vite ce pays du Soleil. Je n'en garderai qu'un triste souvenir!»

Passepartout a alors pensé à visiter les paquebots qui partaient pour l'Amérique. Il comptait se proposer comme cuisinier ou domestique. Pour tout salaire, il demanderait seulement le voyage et la nourriture. Une fois à San-Francisco, il verrait comment se tirer d'affaire. L'important, c'était de traverser ces quatre mille sept cents milles du Pacifique entre le Japon et le Nouveau-Monde.

Passepartout n'était pas homme à laisser traîner une idée. Il s'est donc dirigé vers le port de Yokohama. Mais plus il s'approchait des docks, plus son projet lui semblait impossible. Pourtant, il lui avait paru si simple au début! Pourquoi aurait-on besoin d'un cuisinier ou d'un domestique à bord d'un paquebot américain? Et quelle confiance pouvait-il inspirer, habillé ainsi? Quelles recommandations présenter? Quelles références indiquer?

Pendant qu'il réfléchissait ainsi, ses regards sont tombés sur une immense affiche. Une sorte de clown la promenait dans les rues de Yokohama. Cette affiche était écrite en anglais:

TROUPE JAPONAISE ACROBATIQUE DE L'HONORABLE WILLIAM BATULCAR

DERNIÈRES REPRÉSENTATIONS Avant leur départ pour les États-Unis d'Amérique DES LONGS-NEZ-LONGS-NEZ Sous l'invocation directe du dieu Tingou.

GRANDE ATTRACTION!

«Les États-Unis d'Amérique! s'est écrié Passepartout, voilà justement mon affaire!...»

Il a suivi l'homme-affiche, et bientôt il est rentré derrière lui dans la ville japonaise. Un quart d'heure plus tard, il s'est arrêté devant une vaste case, couronnée de plusieurs groupes de banderoles. Sur les murs extérieurs était peinte toute une bande de jongleurs, sans perspective, mais en couleurs violentes.

C'était l'établissement de l'honorable Batulcar, sorte de Barnum américain. Il dirigeait une troupe de saltimbanques, jongleurs, clowns, acrobates, équilibristes et gymnastes. D'après l'affiche, cette troupe donnait ses dernières représentations avant de quitter l'empire du Soleil pour les États de l'Union.

Passepartout est entré sous un péristyle placé devant la case, et il a demandé Mr. Batulcar. Mr. Batulcar est apparu en personne.

«Que voulez-vous? a-t-il dit à Passepartout, qu'il a d'abord pris pour un homme du pays.

— Avez-vous besoin d'un domestique? a demandé Passepartout.

— Un domestique? s'est écrié le Barnum en caressant l'épaisse barbiche grise sous son menton. J'en ai deux, obéissants et fidèles. Ils ne m'ont jamais quitté, et ils me servent pour rien, à condition que je les nourrisse... Et les voilà, a-t-il ajouté en montrant ses deux bras robustes, aux veines grosses comme des cordes de contrebasse.

— Ainsi, je ne peux vous être bon à rien?

— À rien.

— Diable! Cela m'aurait pourtant bien plu de partir avec vous.

— Ah çà, a dit l'honorable Batulcar, vous êtes Japonais comme je suis un singe! Pourquoi donc êtes-vous habillé ainsi?

— On s'habille comme on peut!

— C'est vrai. Vous êtes un Français, vous?

— Oui, un Parisien de Paris.

— Alors, vous devez savoir faire des grimaces?

— Ma foi, a répondu Passepartout, vexé que sa nationalité provoque cette question. Nous autres Français, nous savons faire des grimaces, c'est vrai, mais pas mieux que les Américains!

— Juste. Eh bien, si je ne vous prends pas comme domestique, je peux vous prendre comme clown. Vous comprenez, mon brave. En France, on montre des farceurs étrangers, et à l'étranger, des farceurs français!

— Ah!

— Vous êtes vigoureux, d'ailleurs?

— Surtout quand je sors de table.

— Et vous savez chanter?

— Oui, a répondu Passepartout, qui avait autrefois chanté dans quelques concerts de rue.

— Mais savez-vous chanter la tête en bas? Avec une toupie qui tourne sur la plante du pied gauche? Et un sabre en équilibre sur la plante du pied droit?

— Parbleu! a répondu Passepartout, qui se rappelait les premiers exercices de sa jeunesse.

— C'est que, voyez-vous, tout est là!» a répondu l'honorable Batulcar.

L'engagement a été conclu *hic et nunc*.

Enfin, Passepartout avait trouvé une place. Il était engagé pour tout faire dans la célèbre troupe japonaise. Ce n'était pas très flatteur, mais avant huit jours il serait en route pour San-Francisco.

La représentation, annoncée à grand bruit par l'honorable Batulcar, devait commencer à trois heures. Bientôt, les terribles instruments d'un orchestre japonais, tambours et tam-tams, ont tonné à la porte. On comprend bien que Passepartout n'avait pas pu étudier un rôle. Mais il devait prêter ses solides épaules au grand exercice de la «grappe humaine». Les Longs-Nez du dieu Tingou exécutaient cet exercice. Ce «great attraction» de la représentation devait terminer la série des exercices.

Avant trois heures, les spectateurs avaient envahi la vaste case. Il y avait des Européens et des gens du pays, des Chinois et des Japonais, hommes, femmes et enfants. Ils se précipitaient sur les étroites banquettes et dans les loges en face de la scène. Les musiciens étaient rentrés à l'intérieur. L'orchestre au complet, gongs, tam-tams, cliquettes, flûtes, tambourins et grosses caisses, jouait avec fureur.

Cette représentation a été comme toutes les exhibitions d'acrobates. Mais il faut bien avouer que les Japonais sont les premiers équilibristes du monde. L'un, avec son éventail et de petits morceaux de papier, exécutait l'exercice si gracieux des papillons et des fleurs. Un autre, avec la fumée parfumée de sa pipe, traçait vite dans l'air une série de mots bleuâtres. Ils formaient un compliment pour le public. Celui-ci jonglait avec des bougies allumées. Il les a éteintes l'une après l'autre quand elles passaient devant ses lèvres. Puis il les a rallumées l'une à l'autre sans arrêter un seul instant son étonnante jonglerie.

Celui-là a réalisé avec des toupies les combinaisons les plus incroyables. Sous sa main, ces machines ronflantes semblaient vivre d'une vie propre dans leur rotation sans fin. Elles couraient sur des tuyaux de pipe, sur des tranchants de sabre. Elles couraient sur des fils de fer, vrais cheveux tendus d'un côté à l'autre de la scène. Elles faisaient le tour de grands vases de cristal et montaient sur des échelles de bambou. Elles se dispersaient dans tous les coins et produisaient une étrange musique en mêlant leurs sons différents. Les jongleurs jonglaient avec elles, et elles tournaient dans l'air. Ils les lançaient comme des volants, avec des raquettes de bois, et elles tournaient toujours. Ils les mettaient dans leur poche, et quand ils les retiraient, elles tournaient encore. Enfin, un ressort se détendait, et elles s'ouvraient en gerbes de feu d'artifice!

Il est inutile de décrire ici les exercices prodigieux des acrobates et des gymnastes de la troupe. Les tours de l'échelle, de la perche, de la boule, des tonneaux, etc., ont été exécutés avec une précision remarquable. Mais la principale attraction de la représentation, c'étaient ces «Longs-Nez», étonnants équilibristes que l'Europe ne connaît pas encore.

Ces Longs-Nez forment une corporation particulière, placée sous la protection directe du dieu Tingou. Vêtus comme des héros du Moyen Âge, ils portaient une splendide paire d'ailes aux épaules. Mais ce qui les distinguait surtout, c'était le long nez qui ornait leur visage, et plus encore l'usage qu'ils en faisaient. Ces nez étaient de vrais bambous, longs de cinq, de six, de dix pieds. Les uns étaient droits, les autres courbés, ceux-ci lisses, ceux-là couverts de verrues. Or, c'était sur ces nez, solidement fixés, qu'ils faisaient tous leurs exercices d'équilibre. Une douzaine de ces fidèles du dieu Tingou se sont couchés sur le dos. Leurs camarades sont venus jouer sur leurs nez, dressés comme des paratonnerres. Ils sautaient, ils volaient de l'un à l'autre, et ils exécutaient les tours les plus incroyables.

Pour terminer, on avait annoncé spécialement au public la pyramide humaine. Une cinquantaine de Longs-Nez devaient y représenter le «Char de Jaggernaut». Mais les artistes de l'honorable Batulcar ne devaient pas former cette pyramide en s'appuyant sur leurs épaules. Ils devaient se tenir seulement par le nez. Or, l'un de ceux qui formaient la base du char avait quitté la troupe. Comme il suffisait d'être vigoureux et adroit, Passepartout avait été choisi pour le remplacer.

Bien sûr, le digne garçon s'est senti tout piteux quand il a mis son costume du Moyen Âge. Ce costume orné d'ailes multicolores était un triste souvenir de sa jeunesse. Et on lui a fixé sur le visage un nez de six pieds! Mais enfin, ce nez lui permettait de gagner son pain, et il a accepté son sort.

Passepartout est entré en scène. Il s'est placé avec ceux de ses collègues qui formaient la base du Char de Jaggernaut. Tous se sont étendus par terre, le nez dressé vers le ciel. Un deuxième groupe d'équilibristes est venu se poser sur ces longs nez. Un troisième s'est placé au-dessus, puis un quatrième. Sur ces nez qui ne se touchaient que par la pointe, un monument humain s'est bientôt élevé jusqu'aux frises du théâtre.

Or, les applaudissements redoublaient, et les instruments de l'orchestre éclataient comme autant de tonnerres. C'est alors que la pyramide a bougé. L'équilibre s'est rompu, un des nez de la base a manqué, et le monument s'est écroulé comme un château de cartes...

C'était la faute à Passepartout! Il a abandonné son poste et il a passé la rampe sans l'aide de ses ailes. Il a grimpé à la galerie de droite, et il est tombé aux pieds d'un spectateur en s'écriant:

«Ah! mon maître! mon maître!

— Vous?

— Moi!

— Eh bien! en ce cas, au paquebot, mon garçon!...»

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, qui l'accompagnait, et Passepartout se sont précipités dehors par les couloirs. Mais là, ils ont trouvé l'honorable Batulcar, furieux, qui réclamait des dommages-intérêts pour «la casse». Phileas Fogg a calmé sa fureur en lui jetant une poignée de bank-notes. À six heures et demie, au moment où il allait partir, Mr. Fogg et Mrs. Aouda ont mis le pied sur le paquebot américain. Passepartout les suivait, les ailes au dos. Sur le visage, il avait encore ce nez de six pieds qu'il n'avait pas pu arracher!

### Glossaire

- **affamé**: qui a très faim.
- **cymbales**: deux plaques de métal que l'on frappe l'une contre l'autre.
- **tam-tams**: grands gongs de métal que l'on frappe.
- **ambulant**: qui va d'un lieu à un autre pour travailler.
- **brocanteur**: personne qui vend des objets usés.
- **turban**: long tissu enroulé autour de la tête.
- **paquebot**: grand bateau à vapeur pour les passagers et le courrier.
- **l'invocation**: ici, la protection demandée à un dieu.
- **case**: petite maison simple; ici, le grand bâtiment du théâtre.
- **jongleurs**: artistes qui lancent et rattrapent des objets.
- **saltimbanques**: artistes qui font des tours devant le public.
- **acrobates**: artistes qui font des sauts et des tours difficiles.
- **équilibristes**: artistes qui gardent leur équilibre dans des positions difficiles.
- **gymnastes**: artistes qui font des exercices du corps.
- **grimaces**: mouvements drôles ou laids du visage.
- **vigoureux**: fort et plein d'énergie.
- **hic et nunc**: mots latins: ici et maintenant, tout de suite.
- **toupie**: petit jouet qui tourne sur sa pointe.
- **Longs-Nez**: acrobates japonais au grand nez de bambou.
- **frises**: haut de la scène, où l'on cache les décors.
- **rampe**: rangée de lumières au bord de la scène.
- **dommages-intérêts**: argent payé pour réparer un mal ou une perte.

## XXIV. Pendant lequel s'accomplit la traversée de l'océan Pacifique.

Ce qui était arrivé en vue de Shangaï, on le comprend. Les signaux de la *Tankadère* avaient été aperçus du paquebot de Yokohama. Le capitaine avait vu un pavillon en berne, et il s'était dirigé vers la petite goélette. Quelques instants après, Phileas Fogg payait son passage au prix convenu. Il mettait dans la poche du patron John Bunsby cinq cent cinquante livres (14,750 francs). Puis l'honorable gentleman, Mrs. Aouda et Fix étaient montés à bord du steamer. Celui-ci avait aussitôt fait route vers Nagasaki et Yokohama.

Phileas Fogg était arrivé le matin même, 14 novembre, à l'heure prévue. Il avait laissé Fix aller à ses affaires, et il s'était rendu à bord du *Carnatic*. Là, il avait appris que le Français Passepartout était bien arrivé la veille à Yokohama. Mrs. Aouda en avait eu une grande joie. Mr. Fogg aussi peut-être, mais du moins il n'en avait rien montré.

Phileas Fogg devait repartir le soir même pour San-Francisco. Il s'était donc mis immédiatement à la recherche de son domestique. Il s'était adressé, mais en vain, aux agents consulaires français et anglais. Il avait parcouru inutilement les rues de Yokohama, et il n'espérait plus retrouver Passepartout. C'est alors que le hasard, ou peut-être une sorte de pressentiment, l'avait fait entrer dans la case de l'honorable Batulcar. Il n'aurait certainement pas reconnu son serviteur sous cet étrange costume de héraut. Mais celui-ci, dans sa position renversée, avait aperçu son maître à la galerie. Il n'avait pas pu retenir un mouvement de son nez. De là la rupture de l'équilibre, et ce qui avait suivi.

Voilà ce que Passepartout a appris de la bouche même de Mrs. Aouda. Elle lui a raconté aussi la traversée de Hong-Kong à Yokohama, sur la goélette la *Tankadère*, en compagnie d'un sieur Fix.

Au nom de Fix, Passepartout n'a pas réagi. Il pensait que le moment n'était pas venu de parler à son maître. Il ne lui a donc pas dit ce qui s'était passé entre l'inspecteur de police et lui. Quand il a raconté ses aventures, il s'est accusé d'une seule faute, et il s'en est excusé. Il s'était laissé surprendre par l'ivresse de l'opium dans une tabagie de Yokohama.

Mr. Fogg a écouté ce récit froidement, sans répondre. Puis il a ouvert à son domestique un crédit suffisant pour acheter à bord des habits plus convenables. Et, en effet, moins d'une heure plus tard, l'honnête garçon avait coupé son nez et taillé ses ailes. Il n'avait plus rien qui rappelle le fidèle du dieu Tingou.

Le paquebot qui faisait la traversée de Yokohama à San-Francisco appartenait à la Compagnie du «Pacific Mail steam». Il s'appelait le *General-Grant*. C'était un vaste steamer à roues de deux mille cinq cents tonnes, bien aménagé et très rapide. Un énorme balancier montait et descendait sans arrêt au-dessus du pont. À l'une de ses extrémités était fixée la tige d'un piston, et à l'autre celle d'une bielle. Cette bielle changeait le mouvement droit en mouvement circulaire, et elle agissait directement sur l'axe des roues. Le *General-Grant* était gréé en trois-mâts goélette. Il avait une grande surface de voiles, qui aidait puissamment la vapeur. À douze milles à l'heure, le paquebot ne devait pas mettre plus de vingt et un jours pour traverser le Pacifique. Phileas Fogg pouvait donc croire qu'il serait le 2 décembre à San-Francisco. Il serait le 11 à New-York et le 20 à Londres. Il gagnerait ainsi quelques heures sur cette date fatale du 21 décembre.

Les passagers étaient assez nombreux à bord du steamer. Il y avait des Anglais, beaucoup d'Américains, une véritable émigration de coolies vers l'Amérique. Il y avait aussi un certain nombre d'officiers de l'armée des Indes, qui profitaient de leur congé pour faire le tour du monde.

Pendant cette traversée, il n'y a eu aucun incident de navigation. Le paquebot, soutenu par ses larges roues et appuyé par ses grandes voiles, roulait peu. L'océan Pacifique méritait assez bien son nom. Mr. Fogg était aussi calme et aussi silencieux que d'habitude. Sa jeune compagne se sentait de plus en plus attachée à cet homme, et pas seulement par la reconnaissance. Cette nature silencieuse, si généreuse au fond, l'impressionnait plus qu'elle ne le croyait. Presque sans le savoir, elle se laissait aller à des sentiments. L'énigmatique Fogg, lui, ne semblait pas du tout en subir l'influence.

De plus, Mrs. Aouda s'intéressait énormément aux projets du gentleman. Elle s'inquiétait des ennuis qui pouvaient compromettre le succès du voyage. Elle parlait souvent avec Passepartout, qui savait bien lire dans le cœur de Mrs. Aouda. Ce brave garçon avait maintenant, pour son maître, la foi du charbonnier. Il ne cessait de louer l'honnêteté, la générosité et le dévouement de Phileas Fogg. Puis il rassurait Mrs. Aouda sur la fin du voyage. Il répétait que le plus difficile était fait. On était sorti de ces pays fantastiques de la Chine et du Japon, et on retournait vers les pays civilisés. Enfin, un train de San-Francisco à New-York et un transatlantique de New-York à Londres suffiraient sans doute. Ils permettraient d'achever cet impossible tour du monde dans les délais convenus.

Neuf jours après avoir quitté Yokohama, Phileas Fogg avait exactement parcouru la moitié du globe terrestre.

En effet, le 23 novembre, le *General-Grant* passait au cent quatre-vingtième méridien. C'est sur ce méridien que se trouvent, dans l'hémisphère sud, les antipodes de Londres. Sur les quatre-vingts jours qu'il avait à sa disposition, Mr. Fogg, il est vrai, en avait déjà utilisé cinquante-deux. Il ne lui en restait plus que vingt-huit à dépenser. Mais il faut remarquer une chose. Le gentleman se trouvait à mi-chemin seulement «par la différence des méridiens». En réalité, il avait fait plus des deux tiers du parcours total. Que de détours forcés, en effet, de Londres à Aden, d'Aden à Bombay, de Calcutta à Singapore, de Singapore à Yokohama! En suivant le cinquantième parallèle, qui est celui de Londres, la distance n'aurait été que de douze mille milles environ. Mais les caprices des moyens de transport obligeaient Phileas Fogg à en parcourir vingt-six mille. À cette date du 23 novembre, il en avait fait environ dix-sept mille cinq cents. Mais maintenant la route était droite, et Fix n'était plus là pour y accumuler les obstacles!

Ce 23 novembre, Passepartout a eu aussi une grande joie. On se rappelle que l'entêté avait gardé l'heure de Londres à sa fameuse montre de famille. Il considérait comme fausses toutes les heures des pays qu'il traversait. Or, ce jour-là, sa montre s'est trouvée d'accord avec les chronomètres du bord. Et pourtant, il ne l'avait jamais avancée ni retardée.

On comprend sans peine le triomphe de Passepartout. Il aurait bien voulu savoir ce que Fix aurait pu dire s'il avait été là.

«Ce coquin qui me racontait un tas d'histoires sur les méridiens, sur le soleil, sur la lune! répétait Passepartout. Hein! ces gens-là! Si on les écoutait, on ferait de la belle horlogerie! J'étais bien sûr qu'un jour ou l'autre, le soleil se déciderait à se régler sur ma montre!...»

Mais Passepartout ignorait une chose. Si le cadran de sa montre avait été divisé en vingt-quatre heures, comme les horloges italiennes, il n'aurait eu aucune raison de triompher. En effet, quand il était neuf heures du matin à bord, les aiguilles auraient indiqué neuf heures du soir. C'était la vingt et unième heure depuis minuit. Cette différence est précisément celle qui existe entre Londres et le cent quatre-vingtième méridien.

Mais supposons que Fix ait été capable d'expliquer cet effet purement physique. Passepartout aurait sans doute été incapable, sinon de le comprendre, du moins de l'admettre. En tout cas, imaginons l'impossible: l'inspecteur de police apparaît soudain à bord à ce moment. Passepartout lui gardait une rancune bien justifiée. Il aurait probablement traité avec lui un sujet tout différent, et d'une tout autre manière.

Or, où était Fix en ce moment?...

Fix était précisément à bord du *General-Grant*.

En effet, en arrivant à Yokohama, l'agent avait laissé Mr. Fogg, qu'il comptait retrouver dans la journée. Il était allé tout de suite chez le consul anglais. Là, il avait enfin trouvé le mandat. Ce mandat lui courait après depuis Bombay, et il avait déjà quarante jours. Il lui avait été envoyé de Hong-Kong par ce même *Carnatic*, à bord duquel on croyait Fix. On imagine la déception du détective! Le mandat devenait inutile! Le sieur Fogg avait quitté les possessions anglaises! Il fallait maintenant un acte d'extradition pour l'arrêter!

«Soit! s'est dit Fix, après le premier moment de colère. Mon mandat n'est plus bon ici, il le sera en Angleterre. Ce coquin a tout l'air de revenir dans sa patrie, et il croit avoir trompé la police. Bien. Je le suivrai jusque-là. Quant à l'argent, pourvu qu'il en reste! Mais il a payé des voyages, des primes, des procès, des amendes, un éléphant, des frais de toute sorte. En tout, mon homme a déjà laissé plus de cinq mille livres sur sa route. Après tout, la Banque est riche!»

Sa décision prise, il s'est embarqué aussitôt sur le *General-Grant*. Il était à bord quand Mr. Fogg et Mrs. Aouda sont arrivés. À sa très grande surprise, il a reconnu Passepartout sous son costume de héraut. Il s'est caché tout de suite dans sa cabine, pour éviter une explication qui pouvait tout compromettre. Il y avait beaucoup de passagers, et il comptait bien ne pas être vu de son ennemi. Mais ce jour-là précisément, il s'est trouvé face à face avec lui à l'avant du navire.

Passepartout a sauté à la gorge de Fix, sans autre explication. Certains Américains, ravis, ont immédiatement parié pour lui. Il a donné au malheureux inspecteur une magnifique volée de coups. Elle a montré la haute supériorité de la boxe française sur la boxe anglaise.

Quand Passepartout a eu fini, il s'est trouvé plus calme et comme soulagé. Fix s'est relevé, en assez mauvais état. Il a regardé son adversaire et il lui a dit froidement:

«Est-ce fini?

— Oui, pour l'instant.

— Alors venez me parler.

— Que je...

— Dans l'intérêt de votre maître.»

Passepartout, comme dominé par ce sang-froid, a suivi l'inspecteur de police, et tous deux se sont assis à l'avant du steamer.

«Vous m'avez rossé, a dit Fix. Bien. À présent, écoutez-moi. Jusqu'ici j'ai été l'adversaire de monsieur Fogg, mais maintenant je suis dans son jeu.

— Enfin! s'est écrié Passepartout, vous le croyez un honnête homme?

— Non, a répondu froidement Fix, je le crois un coquin... Chut! ne bougez pas et laissez-moi parler. Tant que monsieur Fogg a été sur les possessions anglaises, j'ai eu intérêt à le retenir. J'attendais un mandat d'arrestation. J'ai tout fait pour cela. J'ai lancé contre lui les prêtres de Bombay. Je vous ai enivré à Hong-Kong, je vous ai séparé de votre maître. Je lui ai fait manquer le paquebot de Yokohama...»

Passepartout écoutait, les poings fermés.

«Maintenant, a repris Fix, monsieur Fogg semble retourner en Angleterre? Soit, je le suivrai. Mais désormais, j'écarterai les obstacles de sa route. J'y mettrai autant de soin et de zèle que j'en ai mis jusqu'ici à les accumuler. Vous le voyez, mon jeu a changé, et il a changé parce que mon intérêt le veut. J'ajoute que votre intérêt est pareil au mien. Car c'est seulement en Angleterre que vous saurez si vous êtes au service d'un criminel ou d'un honnête homme!»

Passepartout a écouté Fix très attentivement, et il a été convaincu que Fix parlait avec une entière bonne foi.

«Sommes-nous amis? a demandé Fix.

— Amis, non, a répondu Passepartout. Alliés, oui, et sous bénéfice d'inventaire, car, à la moindre apparence de trahison, je vous tords le cou.

— Convenu,» a dit tranquillement l'inspecteur de police.

Onze jours après, le 3 décembre, le *General-Grant* est entré dans la baie de la Porte-d'Or et il est arrivé à San-Francisco.

Mr. Fogg n'avait encore ni gagné ni perdu un seul jour.

### Glossaire

- **pavillon en berne**: drapeau à mi-mât, signal de danger.
- **héraut**: au Moyen Âge, homme qui portait les messages d'un prince; ici, le costume de Passepartout.
- **balancier**: grande pièce de machine qui monte et descend.
- **bielle**: pièce de machine qui fait tourner un axe.
- **coolies**: travailleurs venus d'Asie, très mal payés.
- **la foi du charbonnier**: foi simple et totale, sans aucun doute.
- **méridien**: ligne imaginaire qui va d'un pôle à l'autre.
- **antipodes**: lieu de la Terre juste à l'opposé d'un autre lieu.
- **rossé**: battu violemment.
- **sous bénéfice d'inventaire**: à condition de vérifier d'abord ce qu'on accepte.

## XXV. Où l'on donne un léger aperçu de San-Francisco, un jour de meeting.

Il était sept heures du matin quand Phileas Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout ont posé le pied sur le continent américain. Enfin, si on peut donner ce nom au quai flottant où ils ont débarqué. Ces quais montent et descendent avec la marée. Il est ainsi plus facile de charger et de décharger les navires. Des clippers de toutes les tailles et des steamers de toutes les nationalités s'y arrêtent. Les steam-boats à plusieurs étages qui font le service du Sacramento et de ses affluents s'y arrêtent aussi. Les produits d'un commerce très étendu s'y entassent également. Ce commerce va jusqu'au Mexique, au Pérou, au Chili et au Brésil. Il touche aussi l'Europe, l'Asie et toutes les îles de l'océan Pacifique.

Passepartout était très heureux de toucher enfin la terre américaine. Il a donc voulu débarquer en faisant un saut périlleux du plus beau style. Mais les planches du quai étaient pourries. Quand il est retombé, il a failli passer au travers. L'honnête garçon était tout gêné d'avoir «pris pied» de cette façon sur le nouveau continent. Il a poussé un cri formidable. Ce cri a fait s'envoler une immense troupe de cormorans et de pélicans, qui vivent d'habitude sur ces quais mobiles.

Dès qu'il a débarqué, Mr. Fogg a demandé à quelle heure partait le premier train pour New-York. C'était à six heures du soir. Mr. Fogg avait donc une journée entière à dépenser dans la capitale californienne. Il a fait venir une voiture pour Mrs. Aouda et pour lui. Passepartout est monté sur le siège du cocher. La voiture, à trois dollars la course, a pris la direction d'International-Hôtel.

De cette place élevée, Passepartout observait avec curiosité la grande ville américaine. Il voyait de larges rues et des maisons basses bien alignées. Il voyait des églises et des temples d'un gothique anglo-saxon. Il voyait des docks immenses et des entrepôts comme des palais, les uns en bois, les autres en briques. Dans les rues, il y avait de nombreuses voitures, des omnibus et des «cars» de tramways. Les trottoirs étaient pleins de monde. On y voyait des Américains et des Européens, mais aussi des Chinois et des Indiens. Tous ces gens formaient une population de plus de deux cent mille habitants.

Passepartout a été assez surpris par ce qu'il voyait. Il pensait encore à la ville légendaire de 1849. C'était alors la ville des bandits, des incendiaires et des assassins, venus conquérir les pépites d'or. C'était un immense désordre, plein de gens qui n'avaient plus leur place dans la société. On y jouait la poudre d'or, un revolver dans une main et un couteau dans l'autre. Mais «ce beau temps» était passé. San-Francisco avait maintenant l'aspect d'une grande ville commerçante. La haute tour de l'hôtel de ville, où veillent les guetteurs, dominait tout cet ensemble. Les rues et les avenues se coupaient à angles droits. Entre elles, on trouvait des squares pleins de verdure. Il y avait aussi une ville chinoise, qui semblait arrivée du Céleste Empire dans une boîte à jouets. Plus de sombreros, plus de chemises rouges comme celles des chercheurs d'or, plus d'Indiens à plumes. On voyait maintenant des chapeaux de soie et des habits noirs. Un grand nombre de gentlemen les portaient, et ces gentlemen montraient une activité dévorante. Certaines rues étaient bordées de magasins splendides, qui offraient dans leurs vitrines les produits du monde entier. Montgommery-street, par exemple, était le Regent-street de Londres, le boulevard des Italiens de Paris, le Broadway de New-York.

Quand Passepartout est arrivé à International-Hôtel, il n'avait pas l'impression d'avoir quitté l'Angleterre.

Le rez-de-chaussée de l'hôtel était occupé par un immense «bar». C'était une sorte de buffet ouvert *gratis* à tous les passants. On y servait de la viande sèche, de la soupe aux huîtres, du biscuit et du chester. Le client n'avait pas besoin d'ouvrir sa bourse pour cela. Il payait seulement sa boisson, ale, porto ou xérès, s'il avait envie de se rafraîchir. Cela a paru «très américain» à Passepartout.

Le restaurant de l'hôtel était confortable. Mr. Fogg et Mrs. Aouda se sont installés à une table. Des serveurs noirs les ont servis abondamment, dans de tout petits plats.

Après le déjeuner, Phileas Fogg et Mrs. Aouda ont quitté l'hôtel pour aller aux bureaux du consul anglais. Il voulait y faire viser son passeport. Sur le trottoir, il a trouvé son domestique. Passepartout lui a posé une question sur le chemin de fer du Pacifique. Avant de le prendre, ne serait-il pas prudent d'acheter quelques douzaines de carabines Enfield ou de revolvers Colt? Passepartout avait entendu parler des Sioux et des Pawnies. Ils arrêtaient les trains comme de simples voleurs espagnols. Mr. Fogg a répondu que cette précaution était inutile, mais il l'a laissé libre de faire comme il voulait. Puis il est parti vers les bureaux de l'agent consulaire.

Phileas Fogg n'avait pas fait deux cents pas quand, «par le plus grand des hasards», il a rencontré Fix. L'inspecteur s'est montré extrêmement surpris. Comment! Mr. Fogg et lui avaient fait ensemble la traversée du Pacifique, et ils ne s'étaient pas rencontrés à bord! En tout cas, Fix ne pouvait être qu'honoré de revoir le gentleman à qui il devait tant. Comme ses affaires le rappelaient en Europe, il serait enchanté de continuer son voyage en si agréable compagnie.

Mr. Fogg a répondu que l'honneur serait pour lui. Fix voulait absolument ne pas le perdre de vue. Il lui a donc demandé la permission de visiter avec lui cette curieuse ville de San-Francisco. Mr. Fogg a accepté.

Voici donc Mrs. Aouda, Phileas Fogg et Fix qui se promenaient dans les rues. Ils sont bientôt arrivés dans Montgommery-street, où la foule était énorme. Il y avait du monde sur les trottoirs, au milieu de la rue et sur les rails des tramways. Et pourtant, les coaches et les omnibus passaient sans arrêt. Il y avait aussi du monde sur le seuil des boutiques, aux fenêtres de toutes les maisons et même sur les toits. Des hommes-affiches circulaient au milieu des groupes. Des bannières et des banderoles flottaient au vent. Des cris éclataient de tous les côtés.

«Hurrah pour Kamerfield!

— Hurrah pour Mandiboy!»

C'était un meeting. C'était du moins l'idée de Fix. Il l'a dit à Mr. Fogg, et il a ajouté:

«Nous ferons peut-être bien, monsieur, de ne pas nous mêler à cette foule. On ne peut y recevoir que de mauvais coups.

— En effet, a répondu Phileas Fogg, et les coups de poing, même politiques, restent des coups de poing!»

Fix a cru bon de sourire en entendant cette remarque. Ils voulaient voir sans être pris dans la bagarre. Mrs. Aouda, Phileas Fogg et lui se sont donc installés sur le palier supérieur d'un escalier. Cet escalier menait à une terrasse, située au-dessus de Montgommery-street. Devant eux, de l'autre côté de la rue, il y avait un large bureau en plein air. Il se trouvait entre le wharf d'un marchand de charbon et le magasin d'un marchand de pétrole. Tous les courants de la foule semblaient aller vers ce bureau.

Et maintenant, pourquoi ce meeting? À quelle occasion avait-il lieu? Phileas Fogg n'en savait absolument rien. S'agissait-il de nommer un haut fonctionnaire militaire ou civil, un gouverneur d'État ou un membre du Congrès? On pouvait le supposer, à voir l'animation extraordinaire qui passionnait la ville.

À ce moment, un grand mouvement s'est produit dans la foule. Toutes les mains étaient en l'air. Quelques-unes, bien fermées, semblaient se lever et retomber très vite au milieu des cris. C'était sans doute une façon énergique de voter. Des vagues agitaient la masse, qui reculait. Les bannières se balançaient, disparaissaient un instant et reparaissaient en lambeaux. Les vagues arrivaient jusqu'à l'escalier. Toutes les têtes bougeaient à la surface, comme une mer soudain agitée par un coup de vent. Le nombre des chapeaux noirs diminuait à vue d'œil. La plupart semblaient avoir perdu de leur hauteur normale.

«C'est évidemment un meeting, a dit Fix, et la question qui l'a provoqué doit être passionnante. Je ne serais pas étonné qu'on parle encore de l'affaire de l'*Alabama*, bien qu'elle soit résolue.

— Peut-être, a répondu simplement Mr. Fogg.

— En tout cas, a repris Fix, deux champions sont face à face, l'honorable Kamerfield et l'honorable Mandiboy.»

Mrs. Aouda, au bras de Phileas Fogg, regardait avec surprise cette scène agitée. Fix allait demander à un voisin la raison de cette fièvre populaire. Mais à ce moment, le mouvement est devenu plus violent. Les hurrahs, mêlés d'injures, ont redoublé. Les bâtons des bannières sont devenus des armes. Plus de mains, des poings partout. Du haut des voitures arrêtées et des omnibus bloqués, les gens échangeaient de nombreux coups. Tout servait de projectile. Bottes et souliers traversaient l'air en ligne bien droite. Il a même semblé que quelques revolvers mêlaient leurs détonations nationales aux cris de la foule.

La foule s'est rapprochée de l'escalier et elle a reflué sur les premières marches. Un des partis était évidemment repoussé. Mais les simples spectateurs ne pouvaient pas savoir si l'avantage était à Mandiboy ou à Kamerfield.

Fix ne voulait pas que «son homme» reçoive un mauvais coup ou ait une mauvaise affaire. Il a dit:

«Je crois prudent de nous retirer. S'il est question de l'Angleterre et qu'on nous reconnaisse, nous aurons de gros ennuis dans cette bagarre!

— Un citoyen anglais...» a répondu Phileas Fogg.

Mais le gentleman n'a pas pu finir sa phrase. Derrière lui, des hurlements épouvantables sont partis de la terrasse qui précédait l'escalier. On criait: «Hurrah! Hip! Hip! pour Mandiboy!» C'était une troupe d'électeurs qui arrivait en renfort. Ils attaquaient de côté les partisans de Kamerfield.

Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Fix se sont trouvés pris entre deux feux. Il était trop tard pour s'échapper. Ce torrent d'hommes, armés de cannes plombées et de casse-tête, était irrésistible. Phileas Fogg et Fix protégeaient la jeune femme, et ils ont été horriblement bousculés. Mr. Fogg, aussi flegmatique que d'habitude, a voulu se défendre. Il avait pour cela les armes que la nature a mises au bout des bras de tout Anglais. Mais c'était inutile. Un homme énorme, à la barbiche rouge et au teint coloré, avait de larges épaules. Il semblait être le chef de la bande. Il a levé son poing formidable sur Mr. Fogg. Il aurait beaucoup abîmé le gentleman, mais Fix, par dévouement, a reçu le coup à sa place. Une énorme bosse est apparue aussitôt sous le chapeau de soie du détective. Ce chapeau n'était plus qu'une simple toque.

«Yankee! a dit Mr. Fogg, en lançant à son adversaire un regard de profond mépris.

— Englishman!! a répondu l'autre.

— Nous nous retrouverons!

— Quand il vous plaira.

— Votre nom?

— Phileas Fogg. Le vôtre?

— Le colonel Stamp W. Proctor.»

Puis, après ces mots, la marée est passée. Fix a été renversé. Il s'est relevé, les habits déchirés, mais sans blessure grave. Son paletot de voyage s'était séparé en deux parties inégales. Son pantalon ressemblait à ces culottes de certains Indiens. Par mode, ceux-ci les portent seulement après en avoir enlevé le fond. Mais, en somme, Mrs. Aouda n'avait rien eu, et Fix seul avait reçu un coup de poing.

«Merci, a dit Mr. Fogg à l'inspecteur, dès qu'ils ont été sortis de la foule.

— Il n'y a pas de quoi, a répondu Fix, mais venez.

— Où?

— Chez un marchand de confection.»

En effet, cette visite tombait bien. Les habits de Phileas Fogg et de Fix étaient en lambeaux. On aurait dit que ces deux gentlemen s'étaient battus pour le compte des honorables Kamerfield et Mandiboy.

Une heure après, ils avaient des vêtements et des chapeaux convenables. Puis ils sont revenus à International-Hôtel.

Là, Passepartout attendait son maître. Il était armé d'une demi-douzaine de revolvers-poignards à six coups et à inflammation centrale. Quand il a vu Fix avec Mr. Fogg, son visage s'est assombri. Mais Mrs. Aouda a raconté en quelques mots ce qui s'était passé, et Passepartout s'est calmé. Évidemment, Fix n'était plus un ennemi, c'était un allié. Il tenait sa parole.

Après le dîner, un coach est arrivé pour conduire à la gare les voyageurs et leurs bagages. Au moment de monter en voiture, Mr. Fogg a dit à Fix:

«Vous n'avez pas revu ce colonel Proctor?

— Non, a répondu Fix.

— Je reviendrai en Amérique pour le retrouver, a dit froidement Phileas Fogg. Il ne serait pas convenable qu'un citoyen anglais accepte d'être traité de cette façon.»

L'inspecteur a souri et n'a pas répondu. Mais, on le voit, Mr. Fogg était de cette race d'Anglais qui n'acceptent pas le duel chez eux. Ces Anglais se battent pourtant à l'étranger quand il faut défendre leur honneur.

À six heures moins un quart, les voyageurs sont arrivés à la gare, et ils ont trouvé le train prêt à partir.

Au moment de monter dans le train, Mr. Fogg a remarqué un employé. Il est allé vers lui et il lui a dit:

«Mon ami, n'y a-t-il pas eu quelques troubles aujourd'hui à San-Francisco?

— C'était un meeting, monsieur, a répondu l'employé.

— Cependant, j'ai cru remarquer une certaine animation dans les rues.

— Il s'agissait simplement d'un meeting organisé pour une élection.

— L'élection d'un général en chef, sans doute? a demandé Mr. Fogg.

— Non, monsieur, d'un juge de paix.»

Après cette réponse, Phileas Fogg est monté dans le wagon, et le train est parti à toute vapeur.

### Glossaire

- **clippers**: grands voiliers très rapides.
- **steam-boats**: grands bateaux à vapeur.
- **affluents**: rivières qui se jettent dans une rivière plus grande.
- **cormorans**: grands oiseaux noirs qui vivent au bord de la mer et mangent des poissons.
- **pélicans**: grands oiseaux d'eau qui ont un très long bec avec une poche dessous.
- **cocher**: homme qui conduit une voiture tirée par des chevaux.
- **incendiaires**: personnes qui mettent le feu exprès à des maisons ou à des bâtiments.
- **pépites**: petits morceaux d'or qu'on trouve dans la terre ou dans les rivières.
- **guetteurs**: hommes placés en haut d'une tour pour surveiller la ville.
- **Céleste Empire**: ancien nom de la Chine.
- **dévorante**: très forte, qui prend toute l'énergie d'une personne.
- **gratis**: sans rien payer.
- **huîtres**: coquillages de mer que l'on mange.
- **chester**: fromage anglais.
- **ale**: bière anglaise.
- **xérès**: vin blanc d'Espagne.
- **carabines**: fusils courts.
- **hommes-affiches**: hommes qui marchent dans la rue en portant des affiches.
- **banderoles**: longues bandes de tissu, souvent avec des mots écrits dessus.
- **wharf**: quai ou entrepôt au bord de l'eau.
- **lambeaux**: morceaux déchirés de tissu; «en lambeaux» veut dire «tout déchiré».
- **casse-tête**: bâton court et lourd qui sert d'arme.
- **marchand de confection**: marchand qui vend des vêtements déjà faits.
- **juge de paix**: petit juge local.

## XXVI. Dans lequel on prend le train express du chemin de fer du Pacifique.

«Ocean to Ocean», disent les Américains. Ces trois mots devraient être le nom général du «grand trunk». Cette ligne traverse les États-Unis d'Amérique dans leur plus grande largeur. Mais en réalité, le «Pacific rail-road» se divise en deux parties distinctes. Le «Central Pacific» va de San-Francisco à Ogden, et l'«Union Pacific» va d'Ogden à Omaha. À Omaha, cinq lignes différentes se raccordent, et elles relient souvent la ville à New-York.

New-York et San-Francisco sont donc aujourd'hui réunis par un ruban de métal sans interruption. Ce ruban ne mesure pas moins de trois mille sept cent quatre-vingt-six milles. Entre Omaha et le Pacifique, le chemin de fer traverse une région où vont encore les Indiens et les bêtes sauvages. C'est un vaste territoire que les Mormons ont commencé à coloniser vers 1845, après avoir été chassés de l'Illinois.

Autrefois, dans les meilleures conditions, il fallait six mois pour aller de New-York à San-Francisco. Maintenant, il faut sept jours.

C'est en 1862 que le tracé du rail-road a été fixé, entre le quarante et unième et le quarante-deuxième parallèle. Les députés du Sud voulaient une ligne plus au sud, et ils s'y sont opposés, mais sans succès. Le président Lincoln, si regretté, a fixé lui-même le point de départ du nouveau réseau. C'était la ville d'Omaha, dans l'État de Nebraska. Les travaux ont commencé aussitôt. Ils ont continué avec cette activité américaine qui n'aime ni les papiers ni les bureaux. La rapidité du travail ne devait pas du tout nuire à la bonne qualité de la ligne. Dans la prairie, on avançait d'un mille et demi par jour. Une locomotive roulait sur les rails de la veille et apportait les rails du lendemain. Elle roulait sur eux au fur et à mesure qu'ils étaient posés.

Le Pacific rail-road a plusieurs embranchements sur son parcours. Ils vont dans les États de Iowa, du Kansas, du Colorado et de l'Oregon. En quittant Omaha, il longe la rive gauche de Platte-river jusqu'à l'embouchure de la branche du nord. Il suit la branche du sud, traverse les terrains de Laramie et les montagnes Wahsatch, et contourne le lac Salé. Il arrive à Lake-Salt-City, la capitale des Mormons, et il s'enfonce dans la vallée de la Tuilla. Il longe le désert américain, les monts de Cédar et Humboldt, Humboldt-river et la Sierra-Nevada. Puis il redescend par Sacramento jusqu'au Pacifique. La pente ne dépasse jamais cent douze pieds par mille, même dans la traversée des montagnes Rocheuses.

C'était la longue artère que les trains parcouraient en sept jours. Grâce à elle, l'honorable Phileas Fogg espérait du moins prendre à New-York, le 11, le paquebot de Liverpool.

Le wagon de Phileas Fogg était une sorte de long omnibus. Il reposait sur deux trains formés de quatre roues chacun. Ils étaient très mobiles, et le wagon pouvait ainsi prendre des courbes serrées. À l'intérieur, pas de compartiments. Il y avait deux files de sièges, de chaque côté, perpendiculaires à l'axe du wagon. Entre elles, un passage conduisait aux cabinets de toilette et autres, car chaque wagon en possède. Sur toute la longueur du train, les voitures communiquaient entre elles par des passerelles. Les voyageurs pouvaient ainsi circuler d'un bout à l'autre du convoi. Ils avaient à leur disposition des wagons-salons, des wagons-terrasses, des wagons-restaurants et des wagons à cafés. Il ne manquait que des wagons-théâtres. Mais il y en aura un jour.

Sur les passerelles, des marchands de livres et de journaux circulaient sans arrêt pour vendre leur marchandise. Il y avait aussi des vendeurs de liqueurs, de nourriture et de cigares, et ils ne manquaient pas de clients.

Les voyageurs étaient partis de la station d'Oakland à six heures du soir. Il faisait déjà nuit. C'était une nuit froide et sombre. Le ciel était couvert, et les nuages menaçaient de se transformer en neige. Le train n'allait pas très vite. Avec les arrêts, il ne faisait pas plus de vingt milles à l'heure. Cette vitesse devait pourtant lui permettre de traverser les États-Unis dans le temps prévu.

On parlait peu dans le wagon. D'ailleurs, les voyageurs allaient bientôt s'endormir. Passepartout était assis à côté de l'inspecteur de police, mais il ne lui parlait pas. Depuis les derniers événements, leurs relations étaient devenues beaucoup plus froides. Plus de sympathie, plus d'intimité. Fix n'avait rien changé à sa manière d'être. Passepartout, au contraire, restait extrêmement réservé. Il était prêt à étrangler son ancien ami au moindre soupçon.

Une heure après le départ du train, la neige a commencé à tomber. C'était une neige fine qui, très heureusement, ne pouvait pas retarder le convoi. À travers les fenêtres, on ne voyait plus qu'une immense nappe blanche. Sur ce fond blanc, la vapeur de la locomotive déroulait ses volutes et paraissait grisâtre.

À huit heures, un «stewart» est entré dans le wagon. Il a annoncé aux voyageurs que c'était l'heure de se coucher. Ce wagon était un «sleeping-car», et il a été transformé en dortoir en quelques minutes. Les dossiers des bancs se sont repliés. Des couchettes bien empaquetées se sont déroulées grâce à un système ingénieux. Des cabines ont été improvisées en quelques instants. Chaque voyageur a bientôt eu un lit confortable, protégé de tout regard indiscret par d'épais rideaux. Les draps étaient blancs, les oreillers moelleux. Il ne restait plus qu'à se coucher et à dormir. C'est ce que tout le monde a fait, comme dans la cabine confortable d'un paquebot. Pendant ce temps, le train filait à toute vapeur à travers l'État de Californie.

Dans la partie du territoire entre San-Francisco et Sacramento, le sol a peu de reliefs. Cette partie du chemin de fer s'appelle «Central Pacific road». Elle a d'abord pris Sacramento comme point de départ. Puis elle s'est avancée vers l'est, à la rencontre de la ligne qui partait d'Omaha. De San-Francisco à la capitale de la Californie, la ligne allait directement au nord-est. Elle longeait American-river, qui se jette dans la baie de San-Pablo. Les cent vingt milles entre ces deux grandes villes ont été parcourus en six heures. Vers minuit, les voyageurs dormaient de leur premier sommeil quand ils sont passés à Sacramento. Ils n'ont donc rien vu de cette ville importante. C'est là que se réunit le parlement de l'État de Californie. Ils n'ont vu ni ses beaux quais, ni ses rues larges, ni ses hôtels splendides, ni ses squares, ni ses temples.

Après Sacramento, le train a dépassé les stations de Junction, de Roclin, d'Auburn et de Colfax. Puis il est entré dans le massif de la Sierra-Nevada. Il était sept heures du matin quand il a traversé la station de Cisco. Une heure après, le dortoir était redevenu un wagon ordinaire. À travers les vitres, les voyageurs pouvaient apercevoir les beaux paysages de ce pays de montagnes. La ligne obéissait aux caprices de la Sierra. Ici, elle était accrochée aux flancs de la montagne. Là, elle était suspendue au-dessus des précipices. Elle évitait les angles brusques par des courbes audacieuses. Elle s'élançait dans des gorges étroites qui semblaient sans sortie. La locomotive brillait comme une châsse. Elle avait un grand fanal aux lueurs fauves, une cloche argentée et un «chasse-vache» qui s'avançait comme un éperon. Ses sifflements et ses mugissements se mêlaient à ceux des torrents et des cascades. Sa fumée se tordait dans les branches noires des sapins.

Peu ou pas de tunnels et de ponts sur le parcours. Le rail-road contournait le flanc des montagnes. Il ne cherchait pas le plus court chemin en ligne droite. Il ne faisait pas violence à la nature.

Vers neuf heures, le train est entré dans l'État de Nevada par la vallée de Carson. Il allait toujours vers le nord-est. À midi, il a quitté Reno, où les voyageurs ont eu vingt minutes pour déjeuner.

Après Reno, la voie ferrée a longé Humboldt-river. Elle s'est élevée pendant quelques milles vers le nord, en suivant son cours. Puis elle a tourné vers l'est. Elle ne devait plus quitter la rivière avant les Humboldt-Ranges. C'est là que la rivière prend sa source, presque à l'extrémité est de l'État de Nevada.

Après le déjeuner, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs compagnons ont repris leur place dans le wagon. Phileas Fogg, la jeune femme, Fix et Passepartout, confortablement assis, regardaient le paysage varié qui passait sous leurs yeux. Il y avait de vastes prairies, des montagnes à l'horizon et des «creeks» aux eaux pleines d'écume. Parfois, au loin, un grand troupeau de bisons se rassemblait et apparaissait comme une digue mobile. Ces innombrables armées de ruminants bloquent souvent le passage des trains. On a vu des milliers de ces animaux défiler pendant plusieurs heures, en rangs serrés, à travers le rail-road. La locomotive est alors obligée de s'arrêter et d'attendre que la voie soit de nouveau libre.

C'est justement ce qui est arrivé cette fois-là. Vers trois heures du soir, un troupeau de dix à douze mille têtes a barré le rail-road. La machine a ralenti et elle a essayé d'enfoncer son éperon dans le flanc de l'immense colonne. Mais elle a dû s'arrêter devant cette masse impénétrable.

On voyait ces ruminants — ces buffalos, comme les Américains les appellent à tort — marcher de leur pas tranquille. Parfois, ils poussaient des beuglements formidables. Ils étaient plus grands que les taureaux d'Europe. Ils avaient les jambes et la queue courtes, et le haut du dos formait une bosse de muscles. Leurs cornes étaient écartées à la base. Leur tête, leur cou et leurs épaules étaient couverts d'une crinière à longs poils. Il ne fallait pas penser à arrêter cette migration. Quand les bisons ont choisi une direction, rien ne pourrait arrêter ou changer leur marche. C'est un torrent de chair vivante qu'aucune digue ne pourrait retenir.

Les voyageurs, dispersés sur les passerelles, regardaient ce curieux spectacle. Mais Phileas Fogg, qui devait être le plus pressé de tous, était resté à sa place. Il attendait philosophiquement que les buffles veuillent bien le laisser passer. Passepartout était furieux du retard causé par tous ces animaux. Il aurait voulu décharger sur eux son arsenal de revolvers.

«Quel pays! s'est-il écrié. De simples bœufs qui arrêtent des trains! Et ils s'en vont là, en procession, sans se presser, comme s'ils ne gênaient pas la circulation! Pardieu! je voudrais bien savoir si Mr. Fogg avait prévu ce contretemps dans son programme! Et ce mécanicien qui n'ose pas lancer sa machine à travers ce bétail encombrant!»

Le mécanicien n'avait pas essayé de renverser l'obstacle, et il avait agi avec prudence. Il aurait sans doute écrasé les premiers buffles touchés par l'éperon de la locomotive. Mais la machine, même puissante, aurait bientôt été arrêtée. Un déraillement se serait forcément produit, et le train serait resté en détresse.

Le mieux était donc d'attendre patiemment. Ensuite, on pourrait toujours regagner le temps perdu en allant plus vite. Le défilé des bisons a duré trois grandes heures, et la voie n'est redevenue libre qu'à la nuit tombante. À ce moment, les derniers rangs du troupeau traversaient les rails. Les premiers, eux, disparaissaient au-dessous de l'horizon du sud.

Il était donc huit heures quand le train a passé les défilés des Humboldt-Ranges. Il était neuf heures et demie quand il est entré sur le territoire de l'Utah. C'était la région du grand lac Salé, le curieux pays des Mormons.

### Glossaire

- **rail-road**: chemin de fer américain.
- **raccordent**: «se raccordent»: se rejoignent au même endroit.
- **coloniser**: s'installer dans une région pour y vivre et y travailler.
- **embranchements**: petites lignes qui partent de la ligne principale.
- **perpendiculaires**: qui font un angle droit avec une ligne.
- **passerelles**: petits ponts entre deux wagons.
- **liqueurs**: boissons sucrées, avec beaucoup d'alcool.
- **stewart**: employé qui s'occupe des voyageurs dans un train.
- **sleeping-car**: wagon avec des lits.
- **empaquetées**: pliées et rangées comme dans un paquet.
- **ingénieux**: très bien pensé, intelligent.
- **improvisées**: faites très vite, sans préparation.
- **caprices**: ici, changements brusques de direction et de forme de la montagne.
- **précipices**: vides très profonds au bord d'une montagne.
- **audacieuses**: qui montrent beaucoup de courage; ici, difficiles et risquées à construire.
- **châsse**: boîte précieuse et brillante où l'on garde des objets sacrés.
- **fanal**: grosse lampe à l'avant d'une locomotive.
- **éperon**: pointe à l'avant d'une machine ou d'un bateau.
- **creeks**: petites rivières d'Amérique.
- **bisons**: grands bœufs sauvages d'Amérique, avec une bosse sur le dos et de longs poils.
- **digue**: long mur de terre ou de pierre qui arrête l'eau.
- **ruminants**: animaux, comme les bœufs, qui mâchent longtemps l'herbe qu'ils ont avalée.
- **buffles**: gros bœufs sauvages; ici, ce mot désigne les bisons.

## XXVII. Dans lequel Passepartout suit, avec une vitesse de vingt milles à l'heure, un cours d'histoire mormone.

Pendant la nuit du 5 au 6 décembre, le train a roulé vers le sud-est sur cinquante milles environ. Puis il a remonté la même distance vers le nord-est, en s'approchant du grand lac Salé.

Vers neuf heures du matin, Passepartout est venu prendre l'air sur les passerelles. Il faisait froid et le ciel était gris, mais il ne neigeait plus. Le disque du soleil, élargi par les brumes, ressemblait à une énorme pièce d'or. Passepartout essayait d'en calculer la valeur en livres sterling. Mais un personnage assez étrange est apparu et l'a distrait de cet utile travail.

Ce personnage avait pris le train à la station d'Elko. C'était un homme de grande taille, très brun. Il avait des moustaches noires, des bas noirs, un chapeau de soie noir, un gilet noir et un pantalon noir. Il portait aussi une cravate blanche et des gants de peau de chien. On aurait dit un révérend. Il allait d'un bout du train à l'autre. Sur la portière de chaque wagon, il collait une notice écrite à la main, avec des pains à cacheter.

Passepartout s'est approché et il a lu une de ces notices. L'honorable «elder» William Hitch, missionnaire mormon, profitait de sa présence sur le train n° 48. Il ferait une conférence sur le Mormonisme, de 11 heures à midi, dans le car n° 117. Il invitait à l'écouter tous les gentlemen désireux de s'instruire. Il parlerait des mystères de la religion des «Saints des derniers jours».

«Certes, j'irai», s'est dit Passepartout. Il ne connaissait guère du Mormonisme que ses usages polygames, qui sont la base de la société mormone.

La nouvelle s'est vite répandue dans le train, qui transportait une centaine de voyageurs. Sur ce nombre, trente au plus ont été attirés par la conférence. À onze heures, ils occupaient les banquettes du car n° 117. Passepartout était assis au premier rang des fidèles. Ni son maître ni Fix n'avaient cru bon de se déranger.

À l'heure dite, l'elder William Hitch s'est levé. D'une voix assez irritée, comme si on l'avait déjà contredit, il s'est écrié:

«Je vous dis, moi, que Joe Smyth est un martyr, que son frère Hyram est un martyr! Et les persécutions du gouvernement de l'Union contre les prophètes vont aussi faire un martyr de Brigham Young! Qui oserait soutenir le contraire?»

Personne n'a osé contredire le missionnaire. Son exaltation contrastait avec son visage, naturellement calme. Mais sa colère s'expliquait sans doute par une chose: le Mormonisme traversait alors de dures épreuves. En effet, le gouvernement des États-Unis venait, non sans peine, de soumettre ces fanatiques indépendants. Il s'était rendu maître de l'Utah et l'avait soumis aux lois de l'Union. Avant cela, il avait emprisonné Brigham Young, accusé de rébellion et de polygamie. Depuis cette époque, les disciples du prophète redoublaient leurs efforts. En attendant les actes, ils résistaient par la parole aux prétentions du Congrès.

On le voit, l'elder William Hitch cherchait de nouveaux fidèles jusque dans les trains.

Et alors il a raconté l'histoire du Mormonisme, depuis les temps bibliques. Sa voix éclatait, ses gestes étaient violents, et son récit en devenait passionné. Il a raconté comment un prophète mormon, en Israël, avait publié les annales de la nouvelle religion. Ce prophète, de la tribu de Joseph, les avait léguées à son fils Morom. Ce précieux livre était écrit en caractères égyptiens. Bien des siècles plus tard, Joseph Smyth junior en avait fait une traduction. Ce fermier de l'État de Vermont s'était révélé comme prophète mystique en 1825. Il a raconté enfin comment un messager céleste lui était apparu dans une forêt lumineuse. Ce messager lui avait remis les annales du Seigneur.

À ce moment, quelques auditeurs, peu intéressés par ce récit du passé, ont quitté le wagon. Mais William Hitch a continué. Il a raconté comment Smyth junior avait réuni son père, ses deux frères et quelques disciples. Il avait alors fondé la religion des Saints des derniers jours. Cette religion avait été adoptée en Amérique, mais aussi en Angleterre, en Scandinavie et en Allemagne. Parmi ses fidèles, elle comptait des artisans et aussi beaucoup de gens aux professions libérales. Il a raconté comment une colonie avait été fondée dans l'Ohio. Un temple avait été construit pour deux cent mille dollars, et une ville avait été bâtie à Kirkland. Smyth était devenu un banquier audacieux. Un simple montreur de momies lui avait donné un papyrus. Ce papyrus contenait un récit écrit de la main d'Abraham et d'autres Égyptiens célèbres.

Ce récit devenait un peu long, et le nombre des auditeurs a encore diminué. Il ne restait plus qu'une vingtaine de personnes.

Mais l'elder ne s'est pas inquiété de ces départs. Il a raconté en détail comment Joe Smyth avait fait banqueroute en 1837. Ses actionnaires ruinés l'avaient couvert de goudron et roulé dans les plumes. Mais on l'avait retrouvé quelques années après, plus honorable et plus honoré que jamais, à Indépendance, dans le Missouri. Il était alors le chef d'une communauté florissante d'au moins trois mille disciples. Puis, poursuivi par la haine des gentils, il avait dû fuir dans le Far-West américain.

Dix auditeurs étaient encore là, et parmi eux l'honnête Passepartout, qui écoutait de toutes ses oreilles. Il a ainsi appris comment Smyth, après de longues persécutions, avait reparu dans l'Illinois. En 1839, il avait fondé Nauvoo-la-Belle, sur les bords du Mississipi. La population de cette ville était montée jusqu'à vingt-cinq mille âmes. Smyth en était devenu le maire, le juge suprême et le général en chef. En 1843, il avait été candidat à la présidence des États-Unis. Enfin, on l'avait attiré dans un guet-apens à Carthage. Il avait été jeté en prison et assassiné par une bande d'hommes masqués.

À ce moment, Passepartout était absolument seul dans le wagon. L'elder le regardait en face et le fascinait par ses paroles. Il lui a rappelé ce qui s'était passé deux ans après l'assassinat de Smyth. Son successeur, le prophète inspiré Brigham Young, avait abandonné Nauvoo pour s'installer aux bords du lac Salé. Là, il y avait un territoire admirable, au milieu d'une région fertile. C'était sur le chemin des émigrants qui traversaient l'Utah pour aller en Californie. Grâce aux principes polygames du Mormonisme, la nouvelle colonie s'était énormément agrandie.

«Et voilà, a ajouté William Hitch, voilà pourquoi la jalousie du Congrès s'est exercée contre nous! Voilà pourquoi les soldats de l'Union ont marché sur le sol de l'Utah! Voilà pourquoi notre chef, le prophète Brigham Young, a été emprisonné, au mépris de toute justice! Céderons-nous à la force? Jamais! Chassés du Vermont, chassés de l'Illinois, chassés de l'Ohio, chassés du Missouri, chassés de l'Utah! Nous trouverons encore un territoire indépendant pour y planter notre tente...»

L'elder a fixé sur son unique auditeur un regard plein de colère, et il a ajouté:

«Et vous, mon fidèle, planterez-vous la vôtre à l'ombre de notre drapeau?

— Non», a répondu bravement Passepartout.

Et il s'est enfui à son tour, laissant l'énergumène prêcher dans le désert.

Mais pendant cette conférence, le train avait roulé vite. Vers midi et demi, il a touché le grand lac Salé à sa pointe nord-ouest. De là, on pouvait voir une grande partie de cette mer intérieure. Elle porte aussi le nom de mer Morte, et un Jourdain d'Amérique s'y jette. C'est un lac admirable, encadré de belles roches sauvages, larges à la base et couvertes d'une croûte de sel blanc. Cette superbe nappe d'eau couvrait autrefois un espace plus grand. Mais avec le temps, ses bords sont montés peu à peu. Sa surface a diminué et sa profondeur a augmenté.

Le lac Salé a environ soixante-dix milles de long et trente-cinq de large. Il est situé à trois mille huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Il est bien différent du lac Asphaltite, qui se trouve à douze cents pieds au-dessous. Il est très salé, et ses eaux contiennent en dissolution le quart de leur poids de matière solide. Leur densité est de 1170, alors que celle de l'eau distillée est de 1000. Les poissons ne peuvent donc pas y vivre. Ceux qu'y jettent le Jourdain, le Weber et d'autres creeks y meurent bientôt. Mais il n'est pas vrai que ses eaux soient si denses qu'un homme ne puisse pas y plonger.

Autour du lac, la campagne était admirablement cultivée, car les Mormons connaissent bien les travaux de la terre. Six mois plus tard, on aurait vu des ranchos et des corrals pour les animaux domestiques. On aurait vu des champs de blé, de maïs et de sorgho, et des prairies très vertes. Partout, il y aurait eu des haies de rosiers sauvages et des bouquets d'acacias et d'euphorbes. Mais en ce moment, le sol disparaissait sous une mince couche de neige, légère comme de la poudre.

À deux heures, les voyageurs sont descendus à la station d'Ogden. Le train ne devait repartir qu'à six heures. Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs deux compagnons avaient donc le temps d'aller à la Cité des Saints. Ils pouvaient prendre le petit embranchement qui part de la station d'Ogden. Deux heures suffisaient pour visiter cette ville absolument américaine. Comme telle, elle était bâtie sur le modèle de toutes les villes de l'Union. Ce sont de vastes échiquiers à longues lignes froides, avec «la tristesse lugubre des angles droits», comme dit Victor Hugo. Le fondateur de la Cité des Saints ne pouvait pas échapper à ce besoin de symétrie propre aux Anglo-Saxons. Dans ce pays singulier, les hommes ne sont certainement pas à la hauteur des institutions. Et tout s'y fait «carrément», les villes, les maisons et les sottises.

À trois heures, les voyageurs se promenaient donc dans les rues de la cité. Elle était bâtie entre la rive du Jourdain et les premières collines des monts Wahsatch. Ils y ont remarqué peu ou pas d'églises. Comme monuments, il y avait la maison du prophète, la Court-house et l'arsenal. Ils ont vu aussi des maisons de briques bleuâtres, avec des vérandas et des galeries. Elles étaient entourées de jardins et bordées d'acacias, de palmiers et de caroubiers. Un mur d'argile et de cailloux, construit en 1853, faisait le tour de la ville. Dans la rue principale, où se tient le marché, il y avait quelques hôtels ornés de pavillons, par exemple Lake-Salt-house.

Mr. Fogg et ses compagnons n'ont pas trouvé la cité très peuplée. Les rues étaient presque désertes, sauf du côté du Temple. Ils n'y sont arrivés qu'après avoir traversé plusieurs quartiers entourés de palissades. Les femmes étaient assez nombreuses, ce qui s'explique par la composition singulière des familles mormones. Il ne faut pas croire, cependant, que tous les Mormons soient polygames. Chacun est libre. Mais il faut remarquer que ce sont surtout les citoyennes de l'Utah qui tiennent à se marier. En effet, selon la religion du pays, le ciel mormon refuse son bonheur aux femmes célibataires. Ces pauvres créatures ne paraissaient ni riches ni heureuses. Quelques-unes, sans doute les plus riches, portaient une jaquette de soie noire ouverte à la taille. Elles la portaient sous une capuche ou un châle très modeste. Les autres étaient seulement vêtues d'indienne.

Passepartout, lui, était un célibataire convaincu. Il regardait avec un certain effroi ces Mormones, chargées de faire à plusieurs le bonheur d'un seul Mormon. Dans son bon sens, c'était surtout le mari qu'il plaignait. Cela lui paraissait terrible de guider tant de dames à la fois à travers les difficultés de la vie. Il fallait les conduire ainsi, en troupe, jusqu'au paradis mormon. Et là, il fallait les retrouver pour l'éternité, en compagnie du glorieux Smyth. Celui-ci devait être l'ornement de ce lieu de délices. Décidément, il ne se sentait pas cette vocation. Et il trouvait que les citoyennes de Great-Lake-City jetaient sur lui des regards un peu inquiétants. Il se trompait peut-être.

Très heureusement, son séjour dans la Cité des Saints ne devait pas durer. À quatre heures moins quelques minutes, les voyageurs étaient de retour à la gare. Ils ont repris leur place dans les wagons.

Le coup de sifflet s'est fait entendre. Les roues motrices de la locomotive patinaient sur les rails et commençaient à donner un peu de vitesse au train. À ce moment, on a entendu ces cris: «Arrêtez! arrêtez!»

On n'arrête pas un train en marche. Le gentleman qui criait était évidemment un Mormon en retard. Il courait à perdre haleine. Heureusement pour lui, la gare n'avait ni portes ni barrières. Il s'est donc élancé sur la voie et il a sauté sur le marchepied de la dernière voiture. Puis il est tombé, tout essoufflé, sur une des banquettes du wagon.

Passepartout avait suivi avec émotion cette gymnastique. Il est venu regarder ce retardataire. Il s'est vivement intéressé à lui quand il a appris pourquoi ce citoyen de l'Utah s'était enfui. Il fuyait une scène de ménage.

Quand le Mormon a repris son souffle, Passepartout a osé lui poser poliment une question. Combien avait-il de femmes, à lui tout seul? À voir comment il s'était sauvé, il lui en supposait au moins une vingtaine.

«Une, monsieur! a répondu le Mormon en levant les bras au ciel, une, et c'était assez!»

### Glossaire

- **pains à cacheter**: petits ronds de pâte collante qui servaient à fermer ou à coller un papier.
- **elder**: titre d'un responsable de la religion mormone.
- **mormon**: (au féminin: mormone) de la religion fondée en Amérique par Joseph Smyth, celle des «Saints des derniers jours».
- **polygames**: se dit d'hommes qui ont plusieurs femmes.
- **martyr**: personne qui meurt ou qui souffre pour sa religion.
- **exaltation**: état d'une personne très excitée et passionnée.
- **polygamie**: fait, pour un homme, d'avoir plusieurs femmes.
- **momies**: corps de morts conservés depuis l'Égypte ancienne.
- **banqueroute**: ruine d'un commerçant ou d'un banquier qui ne peut plus payer.
- **goudron**: matière noire, épaisse et collante.
- **florissante**: riche et qui se développe bien.
- **guet-apens**: piège préparé pour attaquer quelqu'un.
- **gentils**: pour les Mormons, les gens qui ne sont pas de leur religion.
- **fascinait**: retenait toute son attention, comme par une force magique.
- **émigrants**: personnes qui quittent leur pays ou leur région pour aller vivre ailleurs.
- **énergumène**: personne très agitée, qui parle avec violence.
- **prêcher**: parler en public pour enseigner une religion; «prêcher dans le désert», c'est parler sans que personne écoute.
- **lac Asphaltite**: autre nom de la mer Morte, en Orient.
- **distillée**: se dit d'une eau très pure, qui ne contient ni sel ni autre matière.
- **ranchos**: fermes américaines où l'on élève des animaux.
- **corrals**: espaces entourés de barrières où l'on garde les animaux.
- **sorgho**: céréale qui ressemble au maïs.
- **acacias**: arbres aux fleurs blanches ou jaunes qui sentent bon.
- **indienne**: tissu de coton imprimé, bon marché.

## XXVIII. Dans lequel Passepartout ne put parvenir à faire entendre le langage de la raison.

Le train a quitté Great-Salt-Lake et la station d'Ogden. Pendant une heure, il est monté vers le nord, jusqu'à Weber-river. Il avait alors parcouru environ neuf cents milles depuis San-Francisco. À partir de ce point, il a repris la direction de l'est, à travers le massif accidenté des monts Wahsatch. Cette partie du territoire se trouve entre ces montagnes et les montagnes Rocheuses proprement dites. C'est là que les ingénieurs américains ont rencontré les plus grandes difficultés. Aussi, sur ce parcours, l'aide du gouvernement de l'Union est montée à quarante-huit mille dollars par mille. En plaine, elle n'était que de seize mille dollars. Mais les ingénieurs, comme on l'a déjà dit, n'ont pas fait violence à la nature. Ils ont rusé avec elle, ils ont tourné les difficultés. Pour atteindre le grand bassin, ils n'ont percé qu'un seul tunnel sur tout le parcours. Il est long de quatorze mille pieds.

C'était au lac Salé même que la ligne avait atteint jusqu'alors son altitude la plus haute. Depuis ce point, elle décrivait une courbe très allongée. Elle descendait vers la vallée du Bitter-creek, puis remontait jusqu'au point de partage des eaux entre l'Atlantique et le Pacifique. Les rios étaient nombreux dans cette région de montagnes. Il a fallu passer le Muddy, le Green et d'autres sur de petits ponts. Passepartout était devenu plus impatient à mesure qu'il s'approchait du but. Mais Fix, à son tour, aurait voulu être déjà sorti de cette région difficile. Il avait peur des retards et il craignait les accidents. Il était plus pressé que Phileas Fogg lui-même de poser le pied sur la terre anglaise!

À dix heures du soir, le train s'est arrêté à la station de Fort-Bridger, qu'il a quittée presque aussitôt. Vingt milles plus loin, il est entré dans l'État de Wyoming, l'ancien Dakota. Il a suivi toute la vallée du Bitter-creek, d'où coule une partie des eaux qui forment le réseau du Colorado.

Le lendemain, 7 décembre, il y a eu un quart d'heure d'arrêt à la station de Green-river. Il avait neigé assez fort pendant la nuit. Mais cette neige, mêlée de pluie et à demi fondue, ne pouvait pas gêner la marche du train. Pourtant, ce mauvais temps inquiétait Passepartout. En effet, si la neige s'était accumulée, les roues des wagons auraient été bloquées. Le voyage aurait alors certainement été compromis.

«Aussi, quelle idée a eue mon maître, se disait-il, de voyager pendant l'hiver! Il ne pouvait pas attendre la belle saison pour augmenter ses chances?»

Mais à ce moment, l'honnête garçon pensait seulement à l'état du ciel et au froid. Mrs. Aouda, elle, avait des craintes plus vives, qui venaient d'une tout autre cause.

En effet, quelques voyageurs étaient descendus de leur wagon. Ils se promenaient sur le quai de la gare de Green-river, en attendant le départ du train. Or, à travers la vitre, la jeune femme a reconnu parmi eux le colonel Stamp W. Proctor. C'était cet Américain qui s'était si grossièrement conduit avec Phileas Fogg pendant le meeting de San-Francisco. Mrs. Aouda ne voulait pas être vue, et elle s'est rejetée en arrière.

Cette découverte a beaucoup troublé la jeune femme. Elle s'était attachée à cet homme. Il restait froid, mais il lui donnait chaque jour les preuves d'un dévouement absolu. Elle ne comprenait sans doute pas toute la profondeur de ce qu'elle ressentait pour son sauveur. Elle ne donnait encore à ce sentiment que le nom de reconnaissance. Mais, sans qu'elle le sache, il y avait plus que cela. Aussi, son cœur s'est serré quand elle a reconnu ce grossier personnage. Mr. Fogg voulait tôt ou tard lui demander compte de sa conduite. Évidemment, seul le hasard avait amené le colonel Proctor dans ce train. Mais enfin, il y était, et il fallait empêcher à tout prix Phileas Fogg de voir son adversaire.

Quand le train est reparti, Mrs. Aouda a profité d'un moment où Mr. Fogg sommeillait. Elle a expliqué la situation à Fix et à Passepartout.

«Ce Proctor est dans le train! s'est écrié Fix. Eh bien, rassurez-vous, madame. Avant d'avoir affaire au sieur... à Mr. Fogg, il aura affaire à moi! Il me semble que, dans tout cela, c'est encore moi qui ai reçu les plus graves insultes!

— Et, de plus, a ajouté Passepartout, je me charge de lui, tout colonel qu'il est.

— Monsieur Fix, a repris Mrs. Aouda, Mr. Fogg ne laissera à personne le soin de le venger. Il l'a dit, il est homme à revenir en Amérique pour retrouver cet insulteur. Si donc il aperçoit le colonel Proctor, nous ne pourrons pas empêcher une rencontre, et les résultats peuvent être terribles. Il ne faut donc pas qu'il le voie.

— Vous avez raison, madame, a répondu Fix, une rencontre pourrait tout perdre. Vainqueur ou vaincu, Mr. Fogg serait retardé, et...

— Et, a ajouté Passepartout, cela ferait le jeu des gentlemen du Reform-Club. Dans quatre jours nous serons à New-York! Eh bien, si mon maître ne quitte pas son wagon pendant quatre jours, on peut espérer une chose. Le hasard ne le mettra pas face à face avec ce maudit Américain, que Dieu le punisse! Or, nous saurons bien l'empêcher...»

La conversation s'est arrêtée. Mr. Fogg s'était réveillé, et il regardait la campagne à travers la vitre tachée de neige. Mais plus tard, sans être entendu de son maître ni de Mrs. Aouda, Passepartout a dit à l'inspecteur de police:

«Est-ce que vraiment vous vous battriez pour lui?

— Je ferai tout pour le ramener vivant en Europe!» a répondu simplement Fix, d'un ton qui montrait une volonté implacable.

Passepartout a senti comme un frisson lui parcourir le corps, mais sa confiance en son maître n'a pas faibli.

Et maintenant, y avait-il un moyen de retenir Mr. Fogg dans ce compartiment? Il fallait éviter toute rencontre entre le colonel et lui. Cela ne pouvait pas être difficile, car le gentleman bougeait peu et était peu curieux. En tout cas, l'inspecteur de police a cru avoir trouvé ce moyen. En effet, quelques instants plus tard, il a dit à Phileas Fogg:

«Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que celles qu'on passe ainsi en chemin de fer.

— En effet, a répondu le gentleman, mais elles passent.

— À bord des paquebots, a repris l'inspecteur, vous aviez l'habitude de faire votre whist?

— Oui, a répondu Phileas Fogg, mais ici ce serait difficile. Je n'ai ni cartes ni partenaires.

— Oh! les cartes, nous en trouverons bien à acheter. On vend de tout dans les wagons américains. Quant aux partenaires, si, par hasard, madame...

— Certainement, monsieur, a répondu vivement la jeune femme, je connais le whist. Cela fait partie de l'éducation anglaise.

— Et moi, a repris Fix, je crois bien jouer à ce jeu. Or, à nous trois et un mort...

— Comme il vous plaira, monsieur», a répondu Phileas Fogg, enchanté de retrouver son jeu favori, même en chemin de fer.

Passepartout a été envoyé chercher le stewart. Il est bientôt revenu avec deux jeux complets, des fiches, des jetons et une tablette couverte de drap. Rien ne manquait. Le jeu a commencé. Mrs. Aouda connaissait assez bien le whist, et elle a même reçu quelques compliments du sévère Phileas Fogg. Quant à l'inspecteur, il était tout simplement de première force, et il pouvait tenir tête au gentleman.

«Maintenant, s'est dit Passepartout, nous le tenons. Il ne bougera plus!»

À onze heures du matin, le train a atteint le point de partage des eaux entre les deux océans. C'était à Passe-Bridger, à sept mille cinq cent vingt-quatre pieds anglais au-dessus du niveau de la mer. C'était un des plus hauts points de la ligne dans cette traversée des montagnes Rocheuses. Après deux cents milles environ, les voyageurs seraient enfin sur ces longues plaines qui s'étendent jusqu'à l'Atlantique. La nature les rendait très favorables à la construction d'une voie ferrée.

Sur le versant de l'Atlantique, on voyait déjà les premiers rios, qui se jettent dans North-Platte-river ou dans ses affluents. Tout l'horizon du nord et de l'est était fermé par un immense mur en demi-cercle. C'était la partie nord des Rocky-Mountains, dominée par le pic de Laramie. Entre cette courbe et la voie ferrée, il y avait de vastes plaines, bien arrosées. À droite du rail-road, on voyait les premières pentes du massif montagneux. Ce massif s'arrondit au sud jusqu'aux sources de la rivière de l'Arkansas, un des grands affluents du Missouri.

À midi et demi, les voyageurs ont aperçu un instant le fort Halleck, qui commande cette région. Encore quelques heures, et la traversée des montagnes Rocheuses serait finie. On pouvait donc espérer que le train traverserait cette région difficile sans accident. La neige avait cessé de tomber. Le temps devenait froid et sec. De grands oiseaux, effrayés par la locomotive, s'enfuyaient au loin. Aucune bête sauvage, ni ours ni loup, ne se montrait dans la plaine. C'était le désert dans son immense nudité.

On a servi dans le wagon même un déjeuner assez confortable. Puis Mr. Fogg et ses partenaires ont repris leur whist sans fin. Ils venaient de recommencer quand de violents coups de sifflet ont retenti. Le train s'est arrêté.

Passepartout a mis la tête à la portière et il n'a rien vu qui explique cet arrêt. Aucune station n'était en vue.

Mrs. Aouda et Fix ont eu peur un instant que Mr. Fogg ne pense à descendre sur la voie. Mais le gentleman s'est contenté de dire à son domestique:

«Voyez donc ce que c'est.»

Passepartout s'est élancé hors du wagon. Une quarantaine de voyageurs avaient déjà quitté leurs places, et parmi eux le colonel Stamp W. Proctor.

Le train était arrêté devant un signal tourné au rouge, qui fermait la voie. Le mécanicien et le conducteur étaient descendus. Ils discutaient assez vivement avec un garde-voie. Le chef de gare de Medicine-Bow, la station suivante, l'avait envoyé au-devant du train. Des voyageurs s'étaient approchés et prenaient part à la discussion. Parmi eux, il y avait le colonel Proctor, avec sa voix forte et ses gestes autoritaires.

Passepartout a rejoint le groupe et il a entendu le garde-voie qui disait:

«Non! il n'y a pas moyen de passer! Le pont de Medicine-Bow est ébranlé et il ne supporterait pas le poids du train.»

Ce pont était un pont suspendu au-dessus d'un rapide, à un mille de l'endroit où le convoi s'était arrêté. Selon le garde-voie, il menaçait de tomber. Plusieurs fils de fer étaient rompus, et il était impossible de risquer le passage. Le garde-voie n'exagérait donc pas du tout quand il disait qu'on ne pouvait pas passer. D'ailleurs, les Américains sont d'habitude insouciants. Quand ils se mettent à être prudents, il serait fou de ne pas l'être aussi.

Passepartout n'osait pas aller prévenir son maître. Il écoutait, les dents serrées, immobile comme une statue.

«Ah çà! s'est écrié le colonel Proctor, nous n'allons pas, j'imagine, rester ici à prendre racine dans la neige!

— Colonel, a répondu le conducteur, on a télégraphié à la station d'Omaha pour demander un train. Mais il n'arrivera probablement pas à Medicine-Bow avant six heures.

— Six heures! s'est écrié Passepartout.

— Sans doute, a répondu le conducteur. D'ailleurs, il nous faudra ce temps pour aller à pied jusqu'à la station.

— À pied! se sont écriés tous les voyageurs.

— Mais à quelle distance est donc cette station? a demandé l'un d'eux au conducteur.

— À douze milles, de l'autre côté de la rivière.

— Douze milles dans la neige!» s'est écrié Stamp W. Proctor.

Le colonel a lancé une bordée de jurons. Il s'en prenait à la compagnie, il s'en prenait au conducteur. Passepartout, furieux, n'était pas loin de faire comme lui. Il y avait là un obstacle matériel, et cette fois, toutes les bank-notes de son maître ne serviraient à rien.

D'ailleurs, tous les voyageurs étaient déçus. Sans compter le retard, ils allaient devoir faire une quinzaine de milles à travers la plaine couverte de neige. C'était donc un grand bruit, des exclamations, des cris. Tout cela aurait certainement attiré l'attention de Phileas Fogg, mais ce gentleman était absorbé par son jeu.

Cependant, Passepartout devait le prévenir, et il se dirigeait vers le wagon, la tête basse. Alors le mécanicien du train, un vrai Yankee nommé Forster, a élevé la voix et il a dit:

«Messieurs, il y aurait peut-être moyen de passer.

— Sur le pont? a répondu un voyageur.

— Sur le pont.

— Avec notre train? a demandé le colonel.

— Avec notre train.»

Passepartout s'était arrêté, et il écoutait avidement les paroles du mécanicien.

«Mais le pont menace de tomber! a repris le conducteur.

— N'importe, a répondu Forster. Je crois qu'en lançant le train à sa vitesse maximum, on aurait quelques chances de passer.

— Diable!» a fait Passepartout.

Mais un certain nombre de voyageurs ont été immédiatement séduits par cette proposition. Elle plaisait surtout au colonel Proctor. Cette tête brûlée trouvait la chose très faisable. Il a même rappelé une idée de certains ingénieurs. Ils voulaient passer les rivières «sans pont», avec des trains rigides lancés à toute vitesse, etc. Et, pour finir, tous les voyageurs intéressés se sont rangés à l'avis du mécanicien.

«Nous avons cinquante chances de passer, disait l'un.

— Soixante, disait l'autre.

— Quatre-vingts!... quatre-vingt-dix sur cent!»

Passepartout était stupéfait. Il était prêt à tout pour passer le Medicine-creek, mais cette tentative lui semblait un peu trop «américaine».

«D'ailleurs, a-t-il pensé, il y a une chose bien plus simple à faire, et ces gens-là n'y pensent même pas!... Monsieur, a-t-il dit à un des voyageurs, le moyen proposé par le mécanicien me paraît un peu risqué, mais...

— Quatre-vingts chances! a répondu le voyageur, et il lui a tourné le dos.

— Je sais bien, a dit Passepartout à un autre gentleman, mais une simple réflexion...

— Pas de réflexion, c'est inutile! a répondu l'Américain en haussant les épaules, puisque le mécanicien assure qu'on passera!

— Sans doute, a repris Passepartout, on passera, mais il serait peut-être plus prudent...

— Quoi! prudent! s'est écrié le colonel Proctor. Ce mot, entendu par hasard, l'avait fait bondir. À grande vitesse, on vous dit! Comprenez-vous? À grande vitesse!

— Je sais... je comprends... répétait Passepartout, à qui personne ne laissait finir sa phrase. Mais il serait, sinon plus prudent, puisque le mot vous choque, du moins plus naturel...

— Qui? que? quoi? Qu'a-t-il donc celui-là avec son naturel?...» a-t-on crié de tous les côtés.

Le pauvre garçon ne savait plus à qui parler pour se faire entendre.

«Est-ce que vous avez peur? lui a demandé le colonel Proctor.

— Moi, peur! s'est écrié Passepartout. Eh bien, soit! Je montrerai à ces gens-là qu'un Français peut être aussi Américain qu'eux!

— En voiture! en voiture! criait le conducteur.

— Oui! en voiture, répétait Passepartout, en voiture! Et tout de suite! Mais on ne m'empêchera pas de penser une chose! Il aurait été plus naturel de nous faire d'abord passer à pied sur ce pont, nous autres voyageurs! Le train serait passé ensuite!...»

Mais personne n'a entendu cette sage réflexion, et personne n'aurait voulu reconnaître qu'elle était juste.

Les voyageurs sont remontés dans leur wagon. Passepartout a repris sa place, sans rien dire de ce qui s'était passé. Les joueurs étaient tout entiers à leur whist.

La locomotive a sifflé vigoureusement. Le mécanicien a renversé la vapeur et il a ramené son train en arrière pendant près d'un mille. Le train reculait comme un sauteur qui veut prendre son élan.

Puis, à un second coup de sifflet, il a recommencé à avancer. Il a pris de la vitesse, et bientôt cette vitesse est devenue effrayante. On n'entendait plus qu'un seul hennissement, qui sortait de la locomotive. Les pistons battaient vingt coups à la seconde. Les essieux des roues fumaient dans les boîtes à graisse. Le train tout entier marchait à cent milles à l'heure. On sentait, pour ainsi dire, qu'il ne pesait plus sur les rails. La vitesse mangeait la pesanteur.

Et on est passé! Et cela a été comme un éclair. On n'a rien vu du pont. Le convoi a sauté, on peut le dire, d'une rive à l'autre. Le mécanicien n'a réussi à arrêter sa machine emportée qu'à cinq milles au-delà de la station.

Le train venait à peine de passer la rivière. Alors le pont, définitivement ruiné, s'est écroulé avec fracas dans le rapide de Medicine-Bow.

### Glossaire

- **point de partage des eaux**: lieu élevé d'où les rivières coulent de deux côtés opposés.
- **rios**: petites rivières.
- **le mort**: au whist, le jeu d'un joueur absent, posé sur la table.
- **garde-voie**: employé qui surveille la voie ferrée.
- **rapide**: partie d'une rivière où l'eau coule très vite.
- **bordée de jurons**: longue suite de mots grossiers dits avec colère.
- **tête brûlée**: personne qui prend des risques sans réfléchir.
- **essieux**: barres de métal qui relient deux roues.

## XXIX. Où il sera fait le récit d'incidents divers qui ne se rencontrent que sur les rail-roads de l'Union.

Le soir même, le train a continué sa route sans obstacles. Il a dépassé le fort Sanders, il a franchi la passe de Cheyenne et il est arrivé à la passe d'Evans. À cet endroit, le rail-road atteignait le point le plus haut de tout le parcours: huit mille quatre-vingt-onze pieds au-dessus du niveau de l'Océan. Les voyageurs n'avaient plus qu'à descendre jusqu'à l'Atlantique. Ils allaient traverser des plaines sans limites, que la nature avait rendues toutes plates.

Là se trouvait, sur le «grand trunk», l'embranchement de Denver-city, la principale ville du Colorado. Ce territoire est riche en mines d'or et d'argent, et plus de cinquante mille habitants y vivent déjà.

À ce moment, le train avait fait treize cent quatre-vingt-deux milles depuis San-Francisco, en trois jours et trois nuits. Selon toute probabilité, quatre nuits et quatre jours devaient suffire pour atteindre New-York. Phileas Fogg restait donc dans les délais prévus.

Pendant la nuit, le train a laissé le camp Walbah sur la gauche. Le Lodge-pole-creek coulait le long de la voie. Il suivait la frontière toute droite entre les États du Wyoming et du Colorado. À onze heures, on est entré dans le Nebraska. On est passé près du Sedgwick, et on a touché Julesburgh, sur la branche sud de la Platte-river.

C'est là qu'a eu lieu l'inauguration de l'Union-Pacific-road, le 23 octobre 1867. L'ingénieur en chef de cette ligne était le général J.-M. Dodge. C'est là que se sont arrêtées les deux puissantes locomotives, qui tiraient les neuf wagons des invités. Parmi ces invités se trouvait le vice-président, M. Thomas C. Durant. Là ont retenti les acclamations. Là, les Sioux et les Pawnies ont donné le spectacle d'une petite guerre indienne. Là, les feux d'artifice ont éclaté. Là, enfin, on a publié le premier numéro du journal *Railway-Pioneer*, grâce à une imprimerie portative. Voilà comment on a fêté l'inauguration de ce grand chemin de fer. C'était un instrument de progrès et de civilisation, jeté à travers le désert. Il devait relier entre elles des villes et des cités qui n'existaient pas encore. Le sifflet de la locomotive, plus puissant que la lyre d'Amphion, allait bientôt les faire sortir du sol américain.

À huit heures du matin, le train a laissé derrière lui le fort Mac-Pherson. Trois cent cinquante-sept milles séparent ce point d'Omaha. La voie ferrée suivait, sur sa rive gauche, les nombreux détours de la branche sud de la Platte-river. À neuf heures, on est arrivé à l'importante ville de North-Platte. Elle est bâtie entre les deux bras du grand cours d'eau. Ces bras se rejoignent autour d'elle pour n'en former qu'un seul. Ce grand affluent mêle ensuite ses eaux à celles du Missouri, un peu au-dessus d'Omaha.

Le cent-unième méridien était franchi.

Mr. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun d'eux ne se plaignait de la longueur de la route, pas même le mort. Fix avait d'abord gagné quelques guinées, et il était en train de les reperdre. Mais il n'était pas moins passionné que Mr. Fogg. Pendant cette matinée, la chance a beaucoup favorisé ce gentleman. Les atouts et les honneurs tombaient dans ses mains comme de la pluie. À un certain moment, il a préparé un coup audacieux. Il allait jouer pique quand, derrière la banquette, une voix a dit:

«Moi, je jouerais carreau...»

Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Fix ont levé la tête. Le colonel Proctor était près d'eux.

Stamp W. Proctor et Phileas Fogg se sont reconnus aussitôt.

«Ah! c'est vous, monsieur l'Anglais, s'est écrié le colonel, c'est vous qui voulez jouer pique!

—Et qui le joue, a répondu froidement Phileas Fogg, en posant un dix de pique sur la table.

—Eh bien, il me plaît que ce soit carreau,» a répliqué le colonel Proctor d'une voix irritée.

Et il a fait un geste pour saisir la carte jouée, en ajoutant:

«Vous ne comprenez rien à ce jeu.

—Peut-être serai-je plus habile à un autre, a dit Phileas Fogg, et il s'est levé.

—Eh bien, essayez donc, fils de John Bull!» a répliqué le grossier personnage.

Mrs. Aouda est devenue pâle. Tout son sang lui est remonté au cœur. Elle a saisi le bras de Phileas Fogg, qui l'a repoussée doucement. Passepartout était prêt à se jeter sur l'Américain, qui regardait son adversaire de l'air le plus insultant. Mais Fix s'est levé. Il est allé vers le colonel Proctor et il lui a dit:

«Vous oubliez que c'est à moi que vous avez affaire, monsieur. Vous m'avez insulté, et vous m'avez même frappé!

—Monsieur Fix, a dit Mr. Fogg, je vous demande pardon, mais ceci me regarde seul. Le colonel a prétendu que j'avais tort de jouer pique. C'est une nouvelle insulte, et il m'en rendra raison.

—Quand vous voudrez, et où vous voudrez, a répondu l'Américain, et avec l'arme qui vous plaira!»

Mrs. Aouda a essayé en vain de retenir Mr. Fogg. L'inspecteur a tenté inutilement de reprendre la querelle à son compte. Passepartout voulait jeter le colonel par la portière, mais un signe de son maître l'a arrêté. Phileas Fogg a quitté le wagon, et l'Américain l'a suivi sur la passerelle.

«Monsieur, a dit Mr. Fogg à son adversaire, je suis très pressé de retourner en Europe, et le moindre retard nuirait beaucoup à mes intérêts.

—Eh bien! qu'est-ce que cela me fait? a répondu le colonel Proctor.

—Monsieur, a repris très poliment Mr. Fogg, après notre rencontre à San-Francisco, j'ai fait un projet. Je voulais revenir vous retrouver en Amérique, dès que j'aurais terminé mes affaires sur l'ancien continent.

—Vraiment!

—Voulez-vous me donner rendez-vous dans six mois?

—Pourquoi pas dans six ans?

—Je dis six mois, a répondu Mr. Fogg, et je serai exact au rendez-vous.

—Des excuses, tout cela! s'est écrié Stamp W. Proctor. Tout de suite ou pas.

—Soit, a répondu Mr. Fogg. Vous allez à New-York?

—Non.

—À Chicago?

—Non.

—À Omaha?

—Cela ne vous regarde pas! Connaissez-vous Plum-Creek?

—Non, a répondu Mr. Fogg.

—C'est la prochaine station. Le train y sera dans une heure. Il s'y arrêtera dix minutes. En dix minutes, on peut échanger quelques coups de revolver.

—Soit, a répondu Mr. Fogg. Je m'arrêterai à Plum-Creek.

—Et je crois même que vous y resterez! a ajouté l'Américain avec une insolence sans pareille.

—Qui sait, monsieur?» a répondu Mr. Fogg, et il est rentré dans son wagon, aussi froid que d'habitude.

Là, le gentleman a d'abord rassuré Mrs. Aouda. Il lui a dit que les fanfarons n'étaient jamais à craindre. Puis il a prié Fix de lui servir de témoin dans le duel qui allait avoir lieu. Fix ne pouvait pas refuser. Phileas Fogg a repris tranquillement son jeu interrompu, et il a joué pique avec un calme parfait.

À onze heures, le sifflet de la locomotive a annoncé l'approche de la station de Plum-Creek. Mr. Fogg s'est levé et il est sorti sur la passerelle, suivi de Fix. Passepartout l'accompagnait, avec une paire de revolvers. Mrs. Aouda est restée dans le wagon, pâle comme une morte.

À ce moment, la porte de l'autre wagon s'est ouverte. Le colonel Proctor est apparu lui aussi sur la passerelle, suivi de son témoin, un Yankee de sa trempe. Les deux adversaires allaient descendre sur la voie. Mais le conducteur est arrivé en courant et il leur a crié:

«On ne descend pas, messieurs.

—Et pourquoi? a demandé le colonel.

—Nous avons vingt minutes de retard, et le train ne s'arrête pas.

—Mais je dois me battre avec monsieur.

—Je le regrette, a répondu l'employé, mais nous repartons immédiatement. Voici la cloche qui sonne!»

La cloche sonnait, en effet, et le train s'est remis en route.

«Je suis vraiment désolé, messieurs, a dit alors le conducteur. Dans un autre moment, j'aurais pu vous rendre ce service. Mais, après tout, vous n'avez pas eu le temps de vous battre ici. Alors qui vous empêche de vous battre en route?

—Cela ne conviendra peut-être pas à monsieur! a dit le colonel Proctor d'un air moqueur.

—Cela me convient parfaitement, a répondu Phileas Fogg.

—Allons, décidément, nous sommes en Amérique! a pensé Passepartout, et le conducteur de train est un gentleman du meilleur monde!»

Et il a suivi son maître.

Le conducteur a marché devant les deux adversaires et leurs témoins. Ils sont allés à l'arrière du train, en passant d'un wagon à l'autre. Le dernier wagon n'était occupé que par une dizaine de voyageurs. Le conducteur leur a demandé une faveur. Voulaient-ils bien laisser la place libre, pour quelques instants, à deux gentlemen qui avaient une affaire d'honneur à régler?

Comment donc! Les voyageurs étaient trop heureux de faire plaisir aux deux gentlemen, et ils se sont retirés sur les passerelles.

Ce wagon, long d'une cinquantaine de pieds, convenait très bien à la situation. Les deux adversaires pouvaient marcher l'un vers l'autre entre les banquettes et se tirer dessus à leur aise. Jamais duel n'a été plus facile à organiser. Mr. Fogg et le colonel Proctor, avec chacun deux revolvers à six coups, sont entrés dans le wagon. Leurs témoins sont restés dehors et les y ont enfermés. Au premier coup de sifflet de la locomotive, ils devaient commencer à tirer... Puis, après deux minutes, on retirerait du wagon ce qui resterait des deux gentlemen.

Rien de plus simple, en vérité. C'était même si simple que le cœur de Fix et de Passepartout battait à se briser.

On attendait donc le coup de sifflet convenu, quand soudain des cris terribles ont retenti. Des coups de feu les accompagnaient, mais ils ne venaient pas du wagon réservé aux duellistes. Au contraire, ils continuaient jusqu'à l'avant, tout le long du train. On entendait aussi des cris de peur à l'intérieur des wagons.

Le colonel Proctor et Mr. Fogg, revolver au poing, sont sortis aussitôt du wagon. Ils se sont précipités vers l'avant, où les coups de feu et les cris étaient les plus forts.

Ils avaient compris que le train était attaqué par une bande de Sioux.

Ces Indiens audacieux n'en étaient pas à leur premier essai. Plus d'une fois déjà, ils avaient arrêté des trains. Comme d'habitude, ils n'avaient pas attendu l'arrêt du train. Ils s'étaient élancés sur les marchepieds, au nombre d'une centaine. Ils avaient escaladé les wagons comme un clown monte sur un cheval au galop.

Ces Sioux avaient des fusils. De là venaient les coups de feu. Les voyageurs, presque tous armés, répondaient à coups de revolver. D'abord, les Indiens s'étaient précipités sur la locomotive. Le mécanicien et le chauffeur avaient été à demi assommés à coups de casse-tête. Un chef sioux voulait arrêter le train, mais il ne savait pas manœuvrer la manette du régulateur. Il avait ouvert largement l'arrivée de la vapeur au lieu de la fermer. La locomotive, emportée, courait maintenant à une vitesse effrayante.

En même temps, les Sioux avaient envahi les wagons. Ils couraient, furieux et agiles, sur les toits. Ils enfonçaient les portières et luttaient corps à corps avec les voyageurs. Le wagon de bagages avait été forcé et pillé, et les colis étaient jetés sur la voie. Les cris et les coups de feu ne s'arrêtaient pas.

Cependant les voyageurs se défendaient avec courage. Certains wagons, barricadés, résistaient comme de véritables forts roulants, emportés à une vitesse de cent milles à l'heure.

Dès le début de l'attaque, Mrs. Aouda s'était montrée courageuse. Le revolver à la main, elle se défendait en héroïne. Elle tirait à travers les vitres brisées, lorsqu'un Indien se présentait devant elle. Une vingtaine de Sioux, frappés à mort, étaient tombés sur la voie. Ceux qui glissaient du haut des passerelles sur les rails étaient écrasés par les roues des wagons.

Plusieurs voyageurs, gravement touchés par les balles ou les casse-tête, étaient étendus sur les banquettes.

Mais il fallait en finir. Cette lutte durait déjà depuis dix minutes. Si le train ne s'arrêtait pas, elle ne pouvait finir qu'à l'avantage des Sioux. En effet, la station du fort Kearney était à moins de deux milles. Là se trouvait un poste américain. Mais ce poste passé, entre le fort Kearney et la station suivante, les Sioux seraient les maîtres du train.

Le conducteur se battait à côté de Mr. Fogg, quand une balle l'a renversé. En tombant, cet homme s'est écrié:

«Nous sommes perdus, si le train ne s'arrête pas avant cinq minutes!

—Il s'arrêtera! a dit Phileas Fogg, qui a voulu s'élancer hors du wagon.

—Restez, monsieur, lui a crié Passepartout. Cela me regarde!»

Phileas Fogg n'a pas eu le temps d'arrêter ce courageux garçon. Passepartout a ouvert une portière sans être vu des Indiens, et il a réussi à se glisser sous le wagon. La lutte continuait, et les balles se croisaient au-dessus de sa tête. Il a alors retrouvé son agilité et sa souplesse de clown. Il s'est faufilé sous les wagons. Il s'est accroché aux chaînes, il s'est aidé du levier des freins et des longues barres des châssis. Il a rampé d'un wagon à l'autre avec une adresse merveilleuse, et il a ainsi gagné l'avant du train. Il n'avait pas été vu, il n'avait pas pu l'être.

Là, il s'est suspendu d'une main entre le wagon des bagages et le tender. De l'autre main, il a décroché les chaînes de sûreté. Mais le train tirait trop fort, et il n'aurait jamais pu dévisser la barre d'attelage. Heureusement, une secousse de la machine a fait sauter cette barre. Le train, détaché, est resté peu à peu en arrière, tandis que la locomotive s'enfuyait encore plus vite.

Emporté par son élan, le train a encore roulé pendant quelques minutes. Mais on a manœuvré les freins à l'intérieur des wagons, et il s'est enfin arrêté, à moins de cent pas de la station de Kearney.

Là, les soldats du fort, attirés par les coups de feu, sont arrivés en courant. Les Sioux ne les ont pas attendus. Avant l'arrêt complet du train, toute la bande avait décampé.

Mais quand les voyageurs se sont comptés sur le quai de la station, ils ont vu que plusieurs manquaient à l'appel. Parmi eux se trouvait le courageux Français dont le dévouement venait de les sauver.

### Glossaire

- **le mort**: au whist, le jeu d'un joueur absent, posé sur la table.
- **honneurs**: au whist, les cartes les plus fortes.
- **fils de John Bull**: manière insultante d'appeler un Anglais; John Bull est un personnage qui représente l'Angleterre.
- **m'en rendra raison**: devra accepter de se battre en duel après son insulte.
- **passerelle**: petit pont qui relie deux wagons.
- **témoin**: personne qui accompagne un adversaire pendant un duel.
- **un Yankee de sa trempe**: un Américain qui a le même caractère que lui.
- **casse-tête**: arme courte et lourde qui sert à frapper.
- **régulateur**: appareil qui règle l'arrivée de la vapeur dans la machine.
- **tender**: wagon placé juste derrière la locomotive, qui porte le charbon et l'eau.

## XXX. Dans lequel Phileas Fogg fait tout simplement son devoir.

Trois voyageurs, Passepartout compris, avaient disparu. Avaient-ils été tués dans la lutte? Étaient-ils prisonniers des Sioux? On ne pouvait pas encore le savoir.

Les blessés étaient assez nombreux, mais on a vu qu'aucun n'était touché mortellement. Un des plus gravement atteints était le colonel Proctor. Il s'était battu bravement, et une balle à l'aine l'avait renversé. On l'a transporté à la gare avec d'autres voyageurs qui avaient besoin de soins immédiats.

Mrs. Aouda était saine et sauve. Phileas Fogg, qui ne s'était pas ménagé, n'avait pas une égratignure. Fix était blessé au bras, mais sa blessure était sans importance. Mais Passepartout manquait, et des larmes coulaient des yeux de la jeune femme.

Cependant tous les voyageurs avaient quitté le train. Les roues des wagons étaient tachées de sang. Aux moyeux et aux rayons pendaient des morceaux de chair informes. Sur la plaine blanche, on voyait de longues traces rouges, aussi loin que le regard pouvait aller. Les derniers Indiens disparaissaient alors vers le sud, du côté de Republican-river.

Mr. Fogg, les bras croisés, restait immobile. Il avait une grave décision à prendre. Mrs. Aouda, près de lui, le regardait sans dire un mot... Il a compris ce regard. Si son serviteur était prisonnier, ne devait-il pas tout risquer pour l'arracher aux Indiens?...

«Je le retrouverai mort ou vivant, a-t-il dit simplement à Mrs. Aouda.

—Ah! monsieur... monsieur Fogg! s'est écriée la jeune femme, qui a saisi les mains de son compagnon et les a couvertes de larmes.

—Vivant! a ajouté Mr. Fogg, si nous ne perdons pas une minute!»

Par cette décision, Phileas Fogg se sacrifiait tout entier. Il venait de prononcer sa ruine. Un seul jour de retard lui faisait manquer le paquebot à New-York. Son pari était perdu, et rien ne pouvait plus changer cela. Mais devant cette pensée: «C'est mon devoir!» il n'avait pas hésité.

Le capitaine commandant le fort Kearney était là. Ses soldats, une centaine d'hommes environ, s'étaient mis en défense, au cas où les Sioux attaqueraient directement la gare.

«Monsieur, a dit Mr. Fogg au capitaine, trois voyageurs ont disparu.

—Morts? a demandé le capitaine.

—Morts ou prisonniers, a répondu Phileas Fogg. Il faut sortir de ce doute. Avez-vous l'intention de poursuivre les Sioux?

—C'est grave, monsieur, a dit le capitaine. Ces Indiens peuvent fuir jusqu'au-delà de l'Arkansas! Je ne peux pas abandonner le fort qui m'est confié.

—Monsieur, a repris Phileas Fogg, il s'agit de la vie de trois hommes.

—Sans doute... mais puis-je risquer la vie de cinquante hommes pour en sauver trois?

—Je ne sais pas si vous le pouvez, monsieur, mais vous le devez.

—Monsieur, a répondu le capitaine, personne ici n'a à m'apprendre quel est mon devoir.

—Soit, a dit froidement Phileas Fogg. J'irai seul!

—Vous, monsieur! s'est écrié Fix, qui s'était approché. Aller seul à la poursuite des Indiens!

—Voulez-vous donc que je laisse mourir ce malheureux, à qui tout ce qui est vivant ici doit la vie? J'irai.

—Eh bien, non, vous n'irez pas seul! s'est écrié le capitaine, ému malgré lui. Non! Vous êtes un brave cœur!... Trente hommes de bonne volonté!» a-t-il ajouté en se tournant vers ses soldats.

Toute la compagnie s'est avancée d'un seul mouvement. Le capitaine n'a eu qu'à choisir parmi ces braves gens. Trente soldats ont été désignés, et un vieux sergent s'est mis à leur tête.

«Merci, capitaine! a dit Mr. Fogg.

—Me permettez-vous de vous accompagner? a demandé Fix au gentleman.

—Vous ferez comme il vous plaira, monsieur, lui a répondu Phileas Fogg. Mais si vous voulez me rendre service, vous resterez près de Mrs. Aouda. Au cas où il m'arriverait malheur...»

Le visage de l'inspecteur de police est devenu pâle tout à coup. Se séparer de l'homme qu'il avait suivi pas à pas, avec tant de persévérance! Le laisser partir ainsi à l'aventure dans ce désert! Fix a regardé attentivement le gentleman. Il avait ses soupçons, et un combat se livrait en lui. Pourtant, malgré lui, il a baissé les yeux devant ce regard calme et franc.

«Je resterai,» a-t-il dit.

Quelques instants après, Mr. Fogg a serré la main de la jeune femme. Il lui a remis son précieux sac, puis il est parti avec le sergent et sa petite troupe.

Mais avant de partir, il a dit aux soldats:

«Mes amis, il y a mille livres pour vous si nous sauvons les prisonniers!»

Il était alors midi et quelques minutes.

Mrs. Aouda s'est retirée dans une chambre de la gare. Là, seule, elle a attendu. Elle pensait à Phileas Fogg, à cette générosité simple et grande, à ce courage tranquille. Mr. Fogg avait sacrifié sa fortune, et maintenant il jouait sa vie. Il avait fait tout cela sans hésitation, par devoir, sans grandes phrases. À ses yeux, Phileas Fogg était un héros.

L'inspecteur Fix, lui, ne pensait pas ainsi, et il ne pouvait pas contenir son agitation. Il marchait nerveusement sur le quai de la gare. Un moment dominé par Fogg, il redevenait lui-même. Maintenant que Fogg était parti, il comprenait sa sottise. Il l'avait laissé partir! Quoi! cet homme qu'il venait de suivre autour du monde, il avait accepté de s'en séparer! Sa vraie nature reprenait le dessus. Il se faisait des reproches, il s'accusait. Il se traitait comme le directeur de la police métropolitaine traiterait un agent pris en flagrant délit de naïveté.

«J'ai été stupide! pensait-il. Ce Passepartout lui aura appris qui je suis! Il est parti, il ne reviendra pas! Où le reprendre maintenant? Mais comment ai-je pu me laisser fasciner ainsi, moi, Fix, moi qui ai en poche son mandat d'arrestation! Décidément, je ne suis qu'une bête!»

Voilà ce que pensait l'inspecteur de police, tandis que les heures passaient, si lentement pour lui. Il ne savait que faire. Quelquefois, il avait envie de tout dire à Mrs. Aouda. Mais il comprenait comment la jeune femme le recevrait. Que décider? Il était tenté de partir à travers les longues plaines blanches, à la poursuite de ce Fogg! Il ne lui semblait pas impossible de le retrouver. Les pas du détachement étaient encore marqués sur la neige!... Mais bientôt, sous une nouvelle couche, toutes les traces se sont effacées.

Alors Fix s'est découragé. Il a ressenti une envie presque irrésistible d'abandonner la partie. Or, justement, une occasion s'est présentée de quitter la station de Kearney. Il pourrait continuer ce voyage, si riche en déceptions.

En effet, vers deux heures après midi, la neige tombait à gros flocons. On a entendu alors de longs sifflets qui venaient de l'est. Une énorme ombre s'avançait lentement, précédée d'une lueur rousse. Les brumes la rendaient beaucoup plus grande et lui donnaient un aspect fantastique.

Pourtant, on n'attendait encore aucun train venant de l'est. Les secours demandés par le télégraphe ne pouvaient pas arriver si vite. Et le train d'Omaha à San-Francisco ne devait passer que le lendemain. On a bientôt su ce que c'était.

Cette locomotive marchait doucement, en lançant de grands coups de sifflet. C'était celle qui avait été détachée du train. Elle avait continué sa route à une vitesse effrayante, emportant le chauffeur et le mécanicien évanouis. Elle avait couru sur les rails pendant plusieurs milles. Puis le feu avait baissé, faute de combustible, et la vapeur avait perdu sa force. Une heure après, la machine avait ralenti peu à peu. Elle s'était enfin arrêtée à vingt milles au-delà de la station de Kearney.

Ni le mécanicien ni le chauffeur n'étaient morts. Après un assez long évanouissement, ils étaient revenus à eux.

La machine était alors arrêtée. Le mécanicien s'était vu dans le désert, avec la locomotive seule, sans aucun wagon derrière elle. Il avait compris ce qui s'était passé. Il n'avait pas pu deviner comment la locomotive avait été détachée du train. Mais il ne doutait pas que le train, resté en arrière, était en danger.

Le mécanicien n'avait pas hésité sur ce qu'il devait faire. Continuer la route vers Omaha était prudent. Retourner vers le train, que les Indiens pillaient peut-être encore, était dangereux... Tant pis! Il avait jeté des pelletées de charbon et de bois dans le foyer de sa chaudière. Le feu s'était ranimé, la pression était remontée. Et vers deux heures après midi, la machine était revenue en arrière vers la station de Kearney. C'était elle qui sifflait dans la brume.

Les voyageurs ont été très contents quand ils ont vu la locomotive se mettre en tête du train. Ils allaient pouvoir continuer ce voyage, si malheureusement interrompu.

À l'arrivée de la machine, Mrs. Aouda a quitté la gare, et elle s'est adressée au conducteur:

«Vous allez partir? lui a-t-elle demandé.

—Tout de suite, madame.

—Mais ces prisonniers... nos malheureux compagnons...

—Je ne peux pas interrompre le service, a répondu le conducteur. Nous avons déjà trois heures de retard.

—Et quand passera l'autre train venant de San-Francisco?

—Demain soir, madame.

—Demain soir! mais il sera trop tard. Il faut attendre...

—C'est impossible, a répondu le conducteur. Si vous voulez partir, montez en voiture.

—Je ne partirai pas,» a répondu la jeune femme.

Fix avait entendu cette conversation. Quelques instants plus tôt, il n'avait aucun moyen de transport, et il était décidé à quitter Kearney. Maintenant le train était là, prêt à s'élancer. Il n'avait plus qu'à reprendre sa place dans le wagon. Et pourtant, une force irrésistible le retenait au sol. Ce quai de la gare lui brûlait les pieds, et il ne pouvait pas s'en arracher. Le combat recommençait en lui. La colère de l'échec l'étouffait. Il voulait lutter jusqu'au bout.

Cependant les voyageurs et quelques blessés avaient pris place dans les wagons. Parmi eux se trouvait le colonel Proctor, dont l'état était grave. On entendait le bourdonnement de la chaudière surchauffée, et la vapeur s'échappait par les soupapes. Le mécanicien a sifflé, le train s'est mis en marche, et il a bientôt disparu. Sa fumée blanche s'est mêlée au tourbillon des neiges.

L'inspecteur Fix était resté.

Quelques heures ont passé. Le temps était très mauvais, le froid très vif. Fix, assis sur un banc dans la gare, restait immobile. On aurait pu croire qu'il dormait. Mrs. Aouda, malgré le vent violent, quittait à chaque instant la chambre qu'on lui avait donnée. Elle venait au bout du quai et cherchait à voir à travers la tempête de neige. Elle voulait percer cette brume qui fermait l'horizon autour d'elle. Elle écoutait, pour entendre un bruit. Mais rien. Elle rentrait alors, glacée, et elle revenait quelques moments plus tard, toujours inutilement.

Le soir est venu. Le petit détachement n'était pas de retour. Où était-il en ce moment? Avait-il pu rejoindre les Indiens? Y avait-il eu un combat, ou ces soldats, perdus dans la brume, marchaient-ils au hasard? Le capitaine du fort Kearney était très inquiet, mais il ne voulait rien laisser voir de son inquiétude.

La nuit est venue. La neige tombait moins fort, mais le froid augmentait. Même l'homme le plus courageux aurait regardé avec terreur cette immensité obscure. Un silence absolu régnait sur la plaine. Ni le vol d'un oiseau, ni le passage d'une bête sauvage ne troublait ce calme infini.

Pendant toute cette nuit, Mrs. Aouda a marché sans but à la limite de la prairie. Elle avait l'esprit plein de sombres pressentiments et le cœur rempli d'angoisse. Son imagination l'emportait au loin et lui montrait mille dangers. Il est impossible de dire ce qu'elle a souffert pendant ces longues heures.

Fix était toujours immobile à la même place, mais lui non plus, il ne dormait pas. À un certain moment, un homme s'était approché et lui avait même parlé. Mais l'agent l'avait renvoyé, après avoir répondu par un signe négatif.

La nuit s'est ainsi passée. À l'aube, le disque à demi éteint du soleil s'est levé sur un horizon plein de brume. Pourtant, on pouvait voir à une distance de deux milles. C'était vers le sud que Phileas Fogg et le détachement étaient partis... Le sud était absolument désert. Il était alors sept heures du matin.

Le capitaine, extrêmement soucieux, ne savait quelle décision prendre. Devait-il envoyer un second détachement au secours du premier? Devait-il sacrifier de nouveaux hommes, avec si peu de chances de sauver les premiers? Mais il n'a pas hésité longtemps. D'un geste, il a appelé un de ses lieutenants. Il lui donnait l'ordre d'aller en reconnaissance vers le sud, quand des coups de feu ont éclaté. Était-ce un signal? Les soldats se sont jetés hors du fort. À un demi-mille, ils ont aperçu une petite troupe qui revenait en bon ordre.

Mr. Fogg marchait en tête. Près de lui se trouvaient Passepartout et les deux autres voyageurs, arrachés aux mains des Sioux.

Il y avait eu un combat à dix milles au sud de Kearney. Peu d'instants avant l'arrivée du détachement, Passepartout et ses deux compagnons luttaient déjà contre leurs gardiens. Le Français en avait assommé trois à coups de poing, quand son maître et les soldats étaient arrivés à leur secours.

Tous, les sauveurs et les sauvés, ont été accueillis par des cris de joie. Phileas Fogg a distribué aux soldats la prime qu'il leur avait promise. Pendant ce temps, Passepartout se répétait, non sans raison:

«Décidément, il faut avouer que je coûte cher à mon maître!»

Fix, sans dire un mot, regardait Mr. Fogg. Il aurait été difficile d'analyser les sentiments qui se combattaient alors en lui. Quant à Mrs. Aouda, elle avait pris la main du gentleman. Elle la serrait dans les siennes, sans pouvoir dire un mot!

Cependant Passepartout, dès son arrivée, avait cherché le train dans la gare. Il croyait le trouver là, prêt à partir vers Omaha. Il espérait qu'on pourrait encore regagner le temps perdu.

«Le train, le train! s'est-il écrié.

—Parti, a répondu Fix.

—Et le train suivant, quand passera-t-il? a demandé Phileas Fogg.

—Ce soir seulement.

—Ah!» a répondu simplement l'impassible gentleman.

### Glossaire

- **aine**: partie du corps entre le ventre et le haut de la cuisse.
- **égratignure**: très petite blessure de la peau.
- **moyeux**: parties centrales des roues.
- **rayons**: tiges qui relient le centre d'une roue à son bord.
- **détachement**: petit groupe de soldats envoyé pour une mission.
- **combustible**: matière que l'on brûle, comme le charbon ou le bois.
- **chaudière**: grand réservoir où l'eau devient vapeur.
- **soupapes**: pièces qui laissent sortir la vapeur.
- **en reconnaissance**: pour aller voir où sont les ennemis et ce qui se passe.

## XXXI. Dans lequel l'inspecteur Fix prend très-sérieusement les intérêts de Phileas Fogg.

Phileas Fogg avait vingt heures de retard. Passepartout, cause involontaire de ce retard, était désespéré. Il avait décidément ruiné son maître!

À ce moment, l'inspecteur s'est approché de Mr. Fogg et l'a regardé bien en face:

«Très sérieusement, monsieur, lui a-t-il demandé, vous êtes pressé?

—Très sérieusement, a répondu Phileas Fogg.

—J'insiste, a repris Fix. Vous avez bien intérêt à être à New-York le 11, avant neuf heures du soir? C'est l'heure du départ du paquebot de Liverpool.

—Un intérêt majeur.

—Et si cette attaque d'Indiens n'avait pas interrompu votre voyage, vous seriez arrivé à New-York le 11, dès le matin?

—Oui, avec douze heures d'avance sur le paquebot.

—Bien. Vous avez donc vingt heures de retard. Entre vingt et douze, la différence est de huit. C'est huit heures à regagner. Voulez-vous essayer de le faire?

—À pied? a demandé Mr. Fogg.

—Non, en traîneau, a répondu Fix, en traîneau à voiles. Un homme m'a proposé ce moyen de transport.»

C'était l'homme qui avait parlé à l'inspecteur de police pendant la nuit, et dont Fix avait refusé l'offre.

Phileas Fogg n'a pas répondu à Fix. Mais Fix lui a montré l'homme, qui se promenait devant la gare, et le gentleman est allé vers lui. Un instant après, Phileas Fogg et cet Américain, nommé Mudge, entraient dans une hutte construite au pied du fort Kearney.

Là, Mr. Fogg a examiné un véhicule assez étrange. C'était une sorte de châssis, posé sur deux longues poutres. Ces poutres étaient un peu relevées à l'avant, comme les semelles d'un traîneau. Cinq ou six personnes pouvaient y prendre place. Au tiers du châssis, vers l'avant, se dressait un mât très haut, qui portait une immense brigantine. Ce mât était solidement retenu par des haubans de métal. Il tendait un câble de fer, sur lequel on hissait un très grand foc. À l'arrière, une sorte de gouvernail-godille permettait de diriger l'appareil.

C'était, on le voit, un traîneau équipé comme un sloop. Pendant l'hiver, sur la plaine glacée, les trains sont parfois arrêtés par la neige. Alors ces véhicules vont extrêmement vite d'une station à l'autre. Ils portent d'ailleurs énormément de voiles, plus encore qu'un cotre de course, qui risque de se renverser. Quand le vent souffle par l'arrière, ils glissent sur les prairies aussi vite que les express, ou même plus vite.

En quelques instants, Mr. Fogg a conclu un marché avec le patron de ce bateau de terre. Le vent était bon. Il soufflait de l'ouest, très fort. La neige était dure. Mudge se disait capable de conduire Mr. Fogg en quelques heures à la station d'Omaha. Là, les trains sont fréquents et de nombreuses lignes conduisent à Chicago et à New-York. Il n'était pas impossible de regagner le retard. Il ne fallait donc pas hésiter à tenter l'aventure.

Mr. Fogg ne voulait pas exposer Mrs. Aouda aux tortures d'un voyage en plein air. La vitesse rendrait ce froid encore plus insupportable. Il lui a donc proposé de rester à la station de Kearney, sous la garde de Passepartout. L'honnête garçon se chargerait de ramener la jeune femme en Europe, par une meilleure route et dans de meilleures conditions.

Mrs. Aouda a refusé de se séparer de Mr. Fogg, et Passepartout a été très heureux de cette décision. En effet, pour rien au monde il n'aurait voulu quitter son maître, puisque Fix devait l'accompagner.

Quant à ce que pensait alors l'inspecteur de police, ce serait difficile à dire. Le retour de Phileas Fogg avait-il ébranlé sa conviction? Ou bien le prenait-il pour un coquin extrêmement fort? Un coquin qui, son tour du monde fini, devait croire qu'il serait absolument en sûreté en Angleterre? Peut-être l'opinion de Fix sur Phileas Fogg avait-elle vraiment changé. Mais il restait décidé à faire son devoir. Plus impatient que tous, il voulait hâter de toutes ses forces le retour en Angleterre.

À huit heures, le traîneau était prêt à partir. Les voyageurs, on aurait envie de dire les passagers, y ont pris place et se sont serrés dans leurs couvertures de voyage. Les deux immenses voiles ont été hissées. Sous la force du vent, le véhicule a filé sur la neige dure à une vitesse de quarante milles à l'heure.

La distance entre le fort Kearney et Omaha est, en ligne droite, de deux cents milles au plus. Les Américains disent «à vol d'abeille». Si le vent tenait, on pouvait faire cette distance en cinq heures. S'il n'y avait aucun incident, le traîneau devait atteindre Omaha à une heure après midi.

Quelle traversée! Les voyageurs, serrés les uns contre les autres, ne pouvaient pas se parler. Le froid, augmenté par la vitesse, leur aurait coupé la parole. Le traîneau glissait sur la plaine aussi légèrement qu'un bateau sur l'eau, mais sans les vagues. Quand le vent arrivait au ras du sol, le traîneau semblait quitter la terre. Ses voiles étaient comme de vastes ailes immenses. Mudge, au gouvernail, restait en ligne droite. D'un coup de godille, il corrigeait les écarts de l'appareil. Toutes les voiles étaient gonflées. Le foc avait été placé de façon à ne plus être abrité par la brigantine. On a monté un mât de plus au-dessus du premier, et une nouvelle voile, tendue au vent, a ajouté sa force à celle des autres. On ne pouvait pas la calculer mathématiquement, mais la vitesse du traîneau était sûrement d'au moins quarante milles à l'heure.

«Si rien ne casse, a dit Mudge, nous arriverons!»

Et Mudge avait intérêt à arriver dans le temps convenu, car Mr. Fogg, fidèle à son système, l'avait attiré par une forte prime.

La prairie, que le traîneau coupait en ligne droite, était plate comme une mer. On aurait dit un immense étang glacé. Le rail-road de cette région remontait du sud-ouest au nord-ouest. Il passait par Grand-Island, Columbus, ville importante du Nebraska, Schuyler, Fremont, puis Omaha. Il suivait pendant tout son parcours la rive droite de la Platte-river. Le traîneau raccourcissait cette route: le chemin de fer décrivait un arc, et lui suivait la corde de cet arc. Mudge ne craignait pas d'être arrêté par la Platte-river, au petit coude qu'elle fait avant Fremont, puisqu'elle était gelée. Le chemin était donc libre de tout obstacle. Phileas Fogg n'avait donc que deux choses à craindre: une avarie de l'appareil, un changement ou une chute du vent.

Mais le vent ne faiblissait pas. Au contraire. Il soufflait à courber le mât, que les haubans de fer tenaient solidement. Ces câbles de métal ressemblaient aux cordes d'un instrument. Ils résonnaient comme sous un archet. Le traîneau filait au milieu d'une musique plaintive, d'une force toute particulière.

«Ces cordes donnent la quinte et l'octave,» a dit Mr. Fogg.

Et ce sont les seules paroles qu'il a prononcées pendant cette traversée. Mrs. Aouda, soigneusement enveloppée dans les fourrures et les couvertures de voyage, était protégée du froid autant que possible.

Quant à Passepartout, le visage rouge comme le soleil quand il se couche dans les brumes, il respirait cet air piquant. Avec sa confiance inébranlable, il s'était remis à espérer. On arriverait à New-York le soir, et non le matin. Mais on avait encore quelques chances d'y être avant le départ du paquebot de Liverpool.

Passepartout avait même eu une forte envie de serrer la main de son allié Fix. Il n'oubliait pas que l'inspecteur lui-même avait trouvé le traîneau à voiles. C'était le seul moyen d'atteindre Omaha à temps. Mais, à cause d'on ne sait quel pressentiment, il est resté sur sa réserve habituelle.

En tout cas, il y avait une chose que Passepartout n'oublierait jamais: le sacrifice de Mr. Fogg. Son maître l'avait fait sans hésiter, pour l'arracher aux mains des Sioux. Pour cela, Mr. Fogg avait risqué sa fortune et sa vie... Non! son serviteur ne l'oublierait pas!

Pendant que chaque voyageur se perdait ainsi dans ses propres pensées, le traîneau volait sur l'immense tapis de neige. S'il passait quelques creeks, qui se jettent directement ou non dans la Little-Blue-river, on ne s'en apercevait pas. Les champs et les cours d'eau disparaissaient sous la même blancheur. La plaine était absolument déserte. Elle s'étendait entre l'Union-Pacific-road et l'embranchement qui doit réunir Kearney à Saint-Joseph. Elle formait comme une grande île sans habitants. Pas un village, pas une station, pas même un fort. De temps en temps, on voyait passer comme un éclair un arbre tordu, dont le squelette blanc se pliait sous le vent. Parfois, des bandes d'oiseaux sauvages s'envolaient toutes ensemble. Parfois aussi, des loups de prairie passaient en troupes nombreuses. Maigres et affamés, poussés par une faim féroce, ils faisaient la course avec le traîneau. Alors Passepartout, le revolver à la main, se tenait prêt à tirer sur les plus proches. Si un accident avait arrêté le traîneau à ce moment, ces bêtes féroces auraient attaqué les voyageurs. Ils auraient couru les plus grands risques. Mais le traîneau tenait bon. Il prenait vite de l'avance, et bientôt toute la bande hurlante restait en arrière.

À midi, Mudge a reconnu à quelques signes qu'il passait la Platte-river gelée. Il n'a rien dit, mais il était déjà sûr qu'il atteindrait la station d'Omaha vingt milles plus loin.

Et, en effet, il n'était pas encore une heure quand ce guide habile a lâché la barre. Il s'est précipité sur les cordes des voiles et les a fait descendre. Le traîneau, emporté par son élan irrésistible, a encore parcouru un demi-mille sans voiles. Enfin il s'est arrêté, et Mudge, montrant un groupe de toits blancs de neige, a dit:

«Nous sommes arrivés.»

Arrivés! Arrivés, en effet, à cette station d'où de nombreux trains partent chaque jour vers l'est des États-Unis!

Passepartout et Fix ont sauté à terre et ont secoué leurs membres engourdis. Ils ont aidé Mr. Fogg et la jeune femme à descendre du traîneau. Phileas Fogg a payé généreusement Mudge, et Passepartout lui a serré la main comme à un ami. Puis tous se sont précipités vers la gare d'Omaha.

C'est dans cette importante cité du Nebraska que s'arrête le vrai chemin de fer du Pacifique. Cette ligne relie le bassin du Mississipi au grand Océan. Pour aller d'Omaha à Chicago, le rail-road s'appelle «Chicago-Rock-Island-road». Il court directement vers l'est et dessert cinquante stations.

Un train direct était prêt à partir. Phileas Fogg et ses compagnons ont juste eu le temps de se précipiter dans un wagon. Ils n'avaient rien vu d'Omaha. Mais Passepartout s'est dit qu'il ne fallait pas le regretter: ils n'étaient pas là pour voir du pays.

Ce train est passé très vite dans l'État d'Iowa, par Council-Bluffs, des Moines, Iowa-city. Pendant la nuit, il a traversé le Mississipi à Davenport, et par Rock-Island il est entré dans l'Illinois. Le lendemain, 10, à quatre heures du soir, il est arrivé à Chicago. La ville s'était déjà relevée de ses ruines, et elle était plus fière que jamais sur les bords de son beau lac Michigan.

Neuf cents milles séparent Chicago de New-York. Les trains ne manquaient pas à Chicago. Mr. Fogg est passé immédiatement de l'un à l'autre. La vive locomotive du «Pittsburg-Fort-Wayne-Chicago-rail-road» est partie à toute vitesse. On aurait dit qu'elle comprenait que l'honorable gentleman n'avait pas de temps à perdre. Elle a traversé comme un éclair l'Indiana, l'Ohio, la Pensylvanie, le New-Jersey. Elle est passée par des villes aux noms antiques. Quelques-unes avaient des rues et des tramways, mais pas encore de maisons. Enfin l'Hudson est apparu. Le 11 décembre, à onze heures un quart du soir, le train s'est arrêté dans la gare, sur la rive droite du fleuve. Il était devant le «pier» même des steamers de la ligne Cunard, qu'on appelle aussi «British and north American royal mail steam packet Co.»

Le *China*, à destination de Liverpool, était parti depuis quarante-cinq minutes!

### Glossaire

- **brigantine**: grande voile placée sur un mât.
- **haubans**: câbles qui tiennent un mât solidement.
- **foc**: voile en forme de triangle, à l'avant.
- **godille**: longue rame placée à l'arrière pour diriger un bateau.
- **sloop**: petit voilier à un seul mât.
- **cotre de course**: petit voilier très rapide.
- **la quinte et l'octave**: en musique, deux écarts précis entre des notes.
- **creeks**: petits cours d'eau, en Amérique.
- **pier**: mot anglais pour un quai qui avance dans l'eau.

## XXXII. Dans lequel Phileas Fogg engage une lutte directe contre la mauvaise chance.

En partant, le *China* semblait avoir emporté avec lui le dernier espoir de Phileas Fogg.

En effet, d'autres paquebots font le service direct entre l'Amérique et l'Europe. Mais aucun ne pouvait servir les projets du gentleman. Ni les Transatlantiques français, ni les navires du «White-Star-line» ne lui convenaient. Les steamers de la Compagnie Imman, ceux de la ligne hambourgeoise et les autres ne lui convenaient pas non plus.

En effet, le *Pereire*, de la Compagnie transatlantique française, ne partait que le surlendemain, 14 décembre. Les admirables navires de cette Compagnie égalent en vitesse tous ceux des autres lignes, sans exception, et ils sont plus confortables. D'ailleurs, le *Pereire*, comme les navires de la Compagnie hambourgeoise, n'allait pas directement à Liverpool ou à Londres. Il allait au Havre, et cette traversée supplémentaire du Havre à Southampton aurait retardé Phileas Fogg. Elle aurait rendu inutiles ses derniers efforts.

Quant aux paquebots Imman, dont l'un, le *City-of-Paris*, partait le lendemain, il ne fallait pas y penser. Ces navires transportent surtout des émigrants. Leurs machines sont faibles, ils naviguent autant à la voile qu'à la vapeur, et leur vitesse est médiocre. Pour aller de New-York en Angleterre, il leur fallait plus de temps qu'il n'en restait à Mr. Fogg pour gagner son pari.

Le gentleman a très bien compris tout cela en consultant son *Bradshaw*, qui lui donnait, jour par jour, les mouvements des navires sur l'océan.

Passepartout était anéanti. Avoir manqué le paquebot de quarante-cinq minutes, cela le tuait. C'était sa faute à lui! Au lieu d'aider son maître, il n'avait cessé de semer des obstacles sur sa route! Il revoyait dans sa tête tous les incidents du voyage. Il calculait les sommes dépensées pour rien, et à cause de lui seul. Cet énorme pari, ajouté aux grands frais de ce voyage devenu inutile, ruinait complètement Mr. Fogg. Quand il pensait à tout cela, il se couvrait d'injures.

Pourtant, Mr. Fogg ne lui a fait aucun reproche. En quittant le pier des paquebots transatlantiques, il a seulement dit ces mots:

«Nous aviserons demain. Venez.»

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix et Passepartout ont traversé l'Hudson dans le Jersey-city-ferry-boat. Ils sont montés dans un fiacre, qui les a conduits à l'hôtel Saint-Nicolas, dans Broadway. On leur a donné des chambres. La nuit a été courte pour Phileas Fogg, qui a dormi d'un sommeil parfait. Elle a été bien longue pour Mrs. Aouda et ses compagnons, trop agités pour se reposer.

Le lendemain, c'était le 12 décembre. Du 12, sept heures du matin, au 21, huit heures quarante-cinq minutes du soir, combien de temps restait-il? Neuf jours treize heures et quarante-cinq minutes. Le *China* était l'un des meilleurs marcheurs de la ligne Cunard. Si donc Phileas Fogg était parti la veille sur ce navire, il serait arrivé à temps à Liverpool, puis à Londres!

Mr. Fogg a quitté l'hôtel, seul. Il a d'abord dit à son domestique de l'attendre et de prévenir Mrs. Aouda. Elle devait se tenir prête à tout instant.

Mr. Fogg est allé sur les rives de l'Hudson. Parmi les navires amarrés au quai ou ancrés dans le fleuve, il a cherché avec soin ceux qui allaient partir. Plusieurs navires avaient hissé leur guidon de départ et se préparaient à prendre la mer à la marée du matin. Car dans cet immense et admirable port de New-York, cent navires partent chaque jour vers le monde entier. Mais la plupart étaient des navires à voiles, et ils ne pouvaient pas convenir à Phileas Fogg.

Ce gentleman semblait près d'échouer dans sa dernière tentative, quand il a aperçu un navire de commerce à hélice. Ce navire, aux formes fines, était ancré devant la Batterie, à une encablure au plus. De sa cheminée sortaient de gros flocons de fumée: il se préparait à partir.

Phileas Fogg a appelé un canot et il y est monté. En quelques coups de rame, il se trouvait à l'échelle de l'*Henrietta*, un steamer à coque de fer, dont toutes les parties hautes étaient en bois.

Le capitaine de l'*Henrietta* était à bord. Phileas Fogg est monté sur le pont et il a fait demander le capitaine. Celui-ci est venu aussitôt.

C'était un homme de cinquante ans, une sorte de loup de mer, un grognon qui ne devait pas être facile. Gros yeux, teint de cuivre oxydé, cheveux rouges, cou épais: rien d'un homme du monde.

«Le capitaine? a demandé Mr. Fogg.

—C'est moi.

—Je suis Phileas Fogg, de Londres.

—Et moi, Andrew Speedy, de Cardif.

—Vous allez partir?...

—Dans une heure.

—Vous êtes chargé pour...?

—Bordeaux.

—Et votre cargaison?

—Des cailloux dans le ventre. Pas de fret. Je pars sur lest.

—Vous avez des passagers?

—Pas de passagers. Jamais de passagers. Marchandise encombrante et raisonnante.

—Votre navire marche bien?

—Entre onze et douze nœuds. L'*Henrietta*, bien connue.

—Voulez-vous me transporter à Liverpool, moi et trois personnes?

—À Liverpool? Pourquoi pas en Chine?

—Je dis Liverpool.

—Non!

—Non?

—Non. Je pars pour Bordeaux, et je vais à Bordeaux.

—N'importe quel prix?

—N'importe quel prix.»

Le capitaine avait parlé d'un ton qui n'acceptait aucune réponse.

«Mais les armateurs de l'*Henrietta*... a repris Phileas Fogg.

—Les armateurs, c'est moi, a répondu le capitaine. Le navire m'appartient.

—Je vous l'affrète.

—Non.

—Je vous l'achète.

—Non.»

Phileas Fogg n'a pas bougé un sourcil. Pourtant la situation était grave. New-York n'était pas Hong-Kong, et le capitaine de l'*Henrietta* n'était pas le patron de la *Tankadère*. Jusqu'ici, l'argent du gentleman avait toujours vaincu les obstacles. Cette fois, l'argent échouait.

Pourtant, il fallait trouver le moyen de traverser l'Atlantique en bateau, à moins de le traverser en ballon. Mais cela aurait été très risqué, et d'ailleurs ce n'était pas réalisable.

Il semble pourtant que Phileas Fogg a eu une idée, car il a dit au capitaine:

«Eh bien, voulez-vous me mener à Bordeaux?

—Non, même si vous me payiez deux cents dollars!

—Je vous en offre deux mille (10,000 fr.).

—Par personne?

—Par personne.

—Et vous êtes quatre?

—Quatre.»

Le capitaine Speedy a commencé à se gratter le front, comme s'il voulait en arracher la peau. Huit mille dollars à gagner, sans changer son voyage! Cela valait bien la peine de mettre de côté sa forte antipathie pour toute espèce de passager. D'ailleurs, des passagers à deux mille dollars, ce ne sont plus des passagers, c'est de la marchandise précieuse.

«Je pars à neuf heures, a dit simplement le capitaine Speedy, et si vous et les vôtres, vous êtes là?...

—À neuf heures, nous serons à bord!» a répondu tout aussi simplement Mr. Fogg.

Il était huit heures et demie. Il fallait quitter l'*Henrietta*, monter dans une voiture, aller à l'hôtel Saint-Nicolas. Il fallait en ramener Mrs. Aouda, Passepartout, et même l'inséparable Fix, à qui il offrait gracieusement le passage. Le gentleman a fait tout cela avec ce calme qui ne le quittait jamais.

Au moment où l'*Henrietta* partait, tous les quatre étaient à bord.

Passepartout a appris ce que coûterait cette dernière traversée. Il a poussé alors un de ces longs «Oh!» qui descendent toutes les notes de la gamme chromatique!

Quant à l'inspecteur Fix, il s'est dit que décidément la Banque d'Angleterre ne sortirait pas de cette affaire sans dommage. En effet, à l'arrivée, plus de sept mille livres (175,000 fr.) manqueraient au sac à bank-notes. Et cela, si le sieur Fogg n'en jetait pas encore quelques poignées à la mer!

### Glossaire

- **aviserons**: nous déciderons ce qu'il faut faire.
- **meilleurs marcheurs**: navires parmi les plus rapides.
- **guidon de départ**: petit drapeau qui montre qu'un navire va partir.
- **encablure**: mesure de distance en mer, environ 200 mètres.
- **loup de mer**: vieux marin qui a beaucoup navigué.
- **fret**: marchandises transportées par un navire.
- **lest**: poids placé au fond d'un navire vide pour le rendre stable.
- **encombrante et raisonnante**: qui prend beaucoup de place et qui discute.
- **armateurs**: propriétaires d'un navire de commerce.
- **affrète**: je loue tout votre navire pour mon voyage.

## XXXIII. Où Phileas Fogg se montre à la hauteur des circonstances.

Une heure après, le steamer *Henrietta* a dépassé le Light-boat qui marque l'entrée de l'Hudson. Il a tourné la pointe de Sandy-Hook et il a pris la mer. Pendant la journée, il a longé Long-Island, au large du feu de Fire-Island, et il a filé rapidement vers l'est.

Le lendemain, 13 décembre, à midi, un homme est monté sur la passerelle pour faire le point. Certes, on pense que cet homme était le capitaine Speedy! Pas du tout. C'était Phileas Fogg, esq.

Quant au capitaine Speedy, il était tout simplement enfermé à clef dans sa cabine. Il poussait des hurlements qui montraient une colère extrême, et bien pardonnable.

Ce qui s'était passé était très simple. Phileas Fogg voulait aller à Liverpool, et le capitaine ne voulait pas l'y conduire. Alors Phileas Fogg avait accepté de partir pour Bordeaux. Depuis trente heures qu'il était à bord, il avait très bien manœuvré à coups de bank-notes. Si bien que l'équipage, matelots et chauffeurs, était maintenant à lui. C'était un équipage un peu louche, en assez mauvais termes avec le capitaine. Et voilà pourquoi Phileas Fogg commandait à la place du capitaine Speedy. Voilà pourquoi le capitaine était enfermé dans sa cabine. Et voilà pourquoi enfin l'*Henrietta* se dirigeait vers Liverpool. Seulement, il était très clair, à voir manœuvrer Mr. Fogg, que Mr. Fogg avait été marin.

Maintenant, comment finirait l'aventure? On le saurait plus tard. Toutefois, Mrs. Aouda était inquiète, sans rien en dire. Fix, lui, avait d'abord été stupéfait. Quant à Passepartout, il trouvait la chose tout simplement adorable.

«Entre onze et douze nœuds,» avait dit le capitaine Speedy, et en effet l'*Henrietta* gardait cette vitesse moyenne.

Que de «si» encore! Si donc la mer ne devenait pas trop mauvaise, si le vent ne tournait pas à l'est! S'il n'y avait aucune avarie au navire, aucun accident à la machine! Alors seulement, l'*Henrietta* pouvait réussir. Trois mille milles séparent New-York de Liverpool. L'*Henrietta* pouvait les parcourir dans les neuf jours comptés du 12 décembre au 21. Il est vrai qu'une fois arrivé, le gentleman aurait l'affaire de l'*Henrietta* en plus de l'affaire de la Banque. Et cela pouvait le mener un peu plus loin qu'il ne voudrait.

Pendant les premiers jours, le voyage s'est fait dans d'excellentes conditions. La mer n'était pas trop dure. Le vent semblait fixé au nord-est. On a hissé les voiles, et l'*Henrietta* a marché comme un vrai transatlantique.

Passepartout était enchanté. Le dernier exploit de son maître l'enthousiasmait, et il ne voulait pas en voir les conséquences. Jamais l'équipage n'avait vu un garçon plus gai et plus agile. Il faisait mille amitiés aux matelots et les étonnait par ses acrobaties. Il leur donnait les meilleurs noms et leur offrait les boissons les plus agréables. Pour lui, ils manœuvraient comme des gentlemen, et les chauffeurs chauffaient comme des héros. Sa bonne humeur gagnait tout le monde. Il avait oublié le passé, les ennuis, les dangers. Il ne pensait qu'au but, qui était si proche. Parfois il bouillait d'impatience, comme s'il avait été chauffé par les fourneaux de l'*Henrietta*. Souvent aussi, le digne garçon tournait autour de Fix. Il le regardait d'un œil «qui en disait long!» mais il ne lui parlait pas. Car il n'y avait plus aucune intimité entre les deux anciens amis.

D'ailleurs Fix, il faut le dire, n'y comprenait plus rien! La conquête de l'*Henrietta*, l'achat de son équipage, ce Fogg qui manœuvrait comme un marin expérimenté: tout cela l'étourdissait. Il ne savait plus que penser! Mais, après tout, un gentleman qui commençait par voler cinquante-cinq mille livres pouvait bien finir par voler un navire. Fix a donc cru naturellement que l'*Henrietta*, dirigée par Fogg, n'allait pas du tout à Liverpool. Pour lui, elle allait dans un coin du monde où le voleur, devenu pirate, se mettrait tranquillement à l'abri! Cette idée, il faut l'avouer, était tout à fait vraisemblable. Et le détective commençait à regretter très sérieusement de s'être embarqué dans cette affaire.

Quant au capitaine Speedy, il continuait à hurler dans sa cabine. Passepartout était chargé de lui apporter à manger. Il ne le faisait qu'avec les plus grandes précautions, malgré sa force. Mr. Fogg, lui, n'avait même plus l'air de savoir qu'il y avait un capitaine à bord.

Le 13, on a passé sur la queue du banc de Terre-Neuve. C'est une mauvaise région. Pendant l'hiver surtout, les brumes y sont fréquentes et les coups de vent terribles. Depuis la veille, le baromètre avait baissé brusquement et annonçait un changement de temps. En effet, pendant la nuit, la température a changé. Le froid est devenu plus vif, et en même temps le vent a tourné au sud-est.

C'était un contretemps. Pour ne pas s'écarter de sa route, Mr. Fogg a dû rentrer ses voiles et augmenter la vapeur. Malgré cela, le navire a ralenti, à cause de l'état de la mer. Les longues vagues se brisaient contre son avant. Il était violemment secoué d'avant en arrière, et il perdait de la vitesse. Le vent se changeait peu à peu en ouragan. On pensait déjà que l'*Henrietta* ne pourrait peut-être plus rester face aux vagues. Or, s'il fallait fuir devant la tempête, c'était l'inconnu, avec tous ses dangers.

Le visage de Passepartout s'est assombri en même temps que le ciel. Pendant deux jours, l'honnête garçon a eu une peur mortelle. Mais Phileas Fogg était un marin audacieux, qui savait tenir tête à la mer. Il a toujours continué sa route, sans même réduire la vapeur. Quand l'*Henrietta* ne pouvait pas monter sur la vague, elle passait au travers. Son pont était balayé par l'eau, mais elle passait. Quelquefois aussi, une montagne d'eau soulevait l'arrière hors des flots. L'hélice sortait alors de la mer et battait l'air de ses branches affolées. Mais le navire allait toujours en avant.

Toutefois le vent n'a pas été aussi fort qu'on aurait pu le craindre. Ce n'était pas un de ces ouragans qui passent à une vitesse de quatre-vingt-dix milles à l'heure. Il est resté très fort, mais il a malheureusement soufflé sans arrêt du sud-est. Il ne permettait pas d'utiliser les voiles. Et pourtant, comme on va le voir, les voiles auraient été bien utiles pour aider la vapeur!

Le 16 décembre, c'était le soixante-quinzième jour depuis le départ de Londres. En somme, l'*Henrietta* n'avait pas encore un retard inquiétant. La moitié de la traversée était à peu près faite, et le plus mauvais passage était franchi. En été, on aurait pu garantir le succès. En hiver, on dépendait de la mauvaise saison. Passepartout ne disait rien. Au fond, il avait de l'espoir. Si le vent manquait, il comptait au moins sur la vapeur.

Or, ce jour-là, le mécanicien est monté sur le pont. Il a rencontré Mr. Fogg et il a parlé assez vivement avec lui.

Sans savoir pourquoi, par un pressentiment sans doute, Passepartout a senti une vague inquiétude. Il aurait donné une de ses oreilles pour entendre de l'autre ce qu'ils disaient. Il a pu cependant saisir quelques mots, entre autres ceux de son maître:

«Vous êtes certain de ce que vous dites?

—Certain, monsieur, a répondu le mécanicien. N'oubliez pas que, depuis notre départ, nous chauffons avec tous nos fourneaux allumés. Nous aurions assez de charbon pour aller à petite vapeur de New-York à Bordeaux. Mais nous n'en avons pas assez pour aller à toute vapeur de New-York à Liverpool!

—J'aviserai,» a répondu Mr. Fogg.

Passepartout avait compris. Il a été pris d'une inquiétude mortelle.

Le charbon allait manquer!

«Ah! si mon maître se sort de celle-là, s'est-il dit, décidément ce sera un fameux homme!»

Il a rencontré Fix, et il n'a pas pu s'empêcher de lui raconter la situation.

«Alors, lui a répondu l'agent les dents serrées, vous croyez que nous allons à Liverpool!

—Parbleu!

—Imbécile!» a répondu l'inspecteur, et il est parti en haussant les épaules.

Passepartout a failli répondre vivement à ce mot, dont il ne pouvait d'ailleurs pas comprendre le vrai sens. Mais il s'est dit que le malheureux Fix devait être très déçu. Il devait être très humilié dans son amour-propre, après avoir si maladroitement suivi une fausse piste autour du monde. Alors il a laissé passer l'insulte.

Et maintenant, quelle décision allait prendre Phileas Fogg? C'était difficile à imaginer. Pourtant, il semble que le flegmatique gentleman en a pris une. Car le soir même, il a fait venir le mécanicien et lui a dit:

«Poussez les feux et continuez la route jusqu'à la fin du combustible.»

Quelques instants après, la cheminée de l'*Henrietta* crachait des torrents de fumée.

Le navire a donc continué à marcher à toute vapeur. Mais le mécanicien l'avait annoncé. Deux jours plus tard, le 18, il a fait savoir que le charbon manquerait dans la journée.

«Que l'on ne laisse pas baisser les feux, a répondu Mr. Fogg. Au contraire. Que l'on charge les soupapes.»

Ce jour-là, vers midi, Phileas Fogg a pris la hauteur du soleil. Il a calculé la position du navire. Puis il a fait venir Passepartout, et il lui a donné l'ordre d'aller chercher le capitaine Speedy. C'était comme si on avait commandé à ce brave garçon d'aller libérer un tigre. Il est descendu dans la dunette en se disant:

«Il sera vraiment enragé!»

En effet, quelques minutes plus tard, au milieu de cris et de jurons, une bombe est arrivée sur la dunette. Cette bombe, c'était le capitaine Speedy. Il était évident qu'elle allait éclater.

«Où sommes-nous?» Ce sont les premières paroles qu'il a prononcées, à moitié étouffé par la colère. Si le digne homme avait eu le cœur fragile, il n'en serait jamais revenu.

«Où sommes-nous? a-t-il répété, le visage tout rouge.

—À sept cent soixante-dix milles de Liverpool (300 lieues), a répondu Mr. Fogg avec un calme parfait.

—Pirate! s'est écrié Andrew Speedy.

—Je vous ai fait venir, monsieur...

—Écumeur de mer!

—...monsieur, a repris Phileas Fogg, pour vous prier de me vendre votre navire.

—Non! par tous les diables, non!

—C'est que je vais être obligé de le brûler.

—Brûler mon navire!

—Oui, du moins dans ses parties hautes, car nous manquons de combustible.

—Brûler mon navire! a crié le capitaine Speedy, qui ne pouvait même plus prononcer les syllabes. Un navire qui vaut cinquante mille dollars (250,000 fr.)!

—En voici soixante mille (300,000 fr.)!» a répondu Phileas Fogg, en offrant au capitaine une liasse de bank-notes.

Cela a fait un effet prodigieux sur Andrew Speedy. On n'est pas Américain sans être un peu ému par la vue de soixante mille dollars. Le capitaine a oublié en un instant sa colère, sa prison, tous ses griefs contre son passager. Son navire avait vingt ans. Cela pouvait devenir une affaire d'or!... La bombe ne pouvait déjà plus éclater. Mr. Fogg en avait arraché la mèche.

«Et la coque en fer me restera, a-t-il dit d'un ton beaucoup plus doux.

—La coque en fer et la machine, monsieur. Est-ce conclu?

—Conclu.»

Et Andrew Speedy a saisi la liasse de bank-notes. Il les a comptées et les a fait disparaître dans sa poche.

Pendant cette scène, Passepartout était blanc. Quant à Fix, il a failli avoir une attaque. Près de vingt mille livres dépensées! Et ce Fogg laissait encore à son vendeur la coque et la machine, c'est-à-dire presque toute la valeur du navire! Il est vrai que la somme volée à la Banque s'élevait à cinquante-cinq mille livres!

Quand Andrew Speedy a mis l'argent dans sa poche, Mr. Fogg lui a dit:

«Monsieur, que tout ceci ne vous étonne pas. Sachez que je dois être à Londres le 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir. Sinon, je perds vingt mille livres. Or, j'avais manqué le paquebot de New-York, et comme vous refusiez de me conduire à Liverpool...

—Et j'ai bien fait, par les cinquante mille diables de l'enfer, a crié Andrew Speedy, puisque j'y gagne au moins quarante mille dollars.»

Puis, plus calmement:

«Savez-vous une chose, a-t-il ajouté, capitaine?...

—Fogg.

—Capitaine Fogg, eh bien, il y a du Yankee en vous.»

Il avait fait à son passager ce qu'il croyait être un compliment. Il s'en allait, quand Phileas Fogg lui a dit:

«Maintenant, ce navire m'appartient?

—Certes, de la quille au sommet des mâts, pour tout ce qui est «bois», bien sûr!

—Bien. Faites démolir les aménagements intérieurs et chauffez avec ces débris.»

On imagine la quantité de bois sec qu'il a fallu brûler pour garder assez de pression. Ce jour-là, la dunette, les abris du pont, les cabines, les logements, le faux pont, tout y est passé.

Le lendemain, 19 décembre, on a brûlé les mâts, le bois de rechange, les longues perches. On a abattu les mâts et on les a coupés à coups de hache. L'équipage y mettait une ardeur incroyable. Passepartout taillait, coupait, sciait, et il faisait le travail de dix hommes. C'était une fureur de démolition.

Le lendemain, 20, les bastingages, les pavois, les œuvres-mortes et la plus grande partie du pont ont été dévorés. L'*Henrietta* n'était plus qu'un navire rasé comme un ponton.

Mais, ce jour-là, on a aperçu la côte d'Irlande et le feu de Fastenet.

Toutefois, à dix heures du soir, le navire n'était encore qu'à la hauteur de Queenstown. Phileas Fogg n'avait plus que vingt-quatre heures pour atteindre Londres! Or, c'était le temps qu'il fallait à l'*Henrietta* pour arriver à Liverpool, même à toute vapeur. Et la vapeur allait enfin manquer à l'audacieux gentleman!

«Monsieur, lui a dit alors le capitaine Speedy, qui avait fini par s'intéresser à ses projets, je vous plains vraiment. Tout est contre vous! Nous ne sommes encore que devant Queenstown.

—Ah! a fait Mr. Fogg, c'est Queenstown, cette ville dont nous apercevons les feux?

—Oui.

—Pouvons-nous entrer dans le port?

—Pas avant trois heures. À pleine mer seulement.

—Attendons!» a répondu tranquillement Phileas Fogg. Son visage ne montrait rien. Pourtant, il venait d'avoir une idée: il allait essayer de vaincre encore une fois la mauvaise chance!

En effet, Queenstown est un port de la côte d'Irlande. Les transatlantiques qui viennent des États-Unis y déposent en passant leur sac de lettres. Ces lettres sont emportées à Dublin par des express toujours prêts à partir. De Dublin, elles arrivent à Liverpool par des steamers de grande vitesse. Elles gagnent ainsi douze heures sur les navires les plus rapides des compagnies maritimes.

Ces douze heures gagnées par le courrier d'Amérique, Phileas Fogg voulait les gagner aussi. Il n'arriverait pas à Liverpool sur l'*Henrietta*, le lendemain soir. Il y serait à midi, et il aurait donc le temps d'être à Londres avant huit heures quarante-cinq minutes du soir.

Vers une heure du matin, l'*Henrietta* est entrée à marée haute dans le port de Queenstown. Phileas Fogg a reçu une vigoureuse poignée de main du capitaine Speedy. Il l'a laissé sur la carcasse rasée de son navire. Cette carcasse valait encore la moitié du prix de vente!

Les passagers ont débarqué aussitôt. À ce moment, Fix a eu une envie féroce d'arrêter le sieur Fogg. Pourtant, il ne l'a pas fait! Pourquoi? Quel combat se livrait donc en lui? Avait-il changé d'avis sur Mr. Fogg? Comprenait-il enfin qu'il s'était trompé? Toutefois, Fix n'a pas abandonné Mr. Fogg. Il est resté avec lui, avec Mrs. Aouda et avec Passepartout, qui ne prenait plus le temps de respirer. Ils sont montés dans le train de Queenstown à une heure et demie du matin. Ils sont arrivés à Dublin au lever du jour. Ils se sont embarqués aussitôt sur un de ces steamers, vrais fuseaux d'acier, qui sont tout en machine. Ces navires refusent de monter sur les vagues: ils passent toujours au travers.

À midi moins vingt, le 21 décembre, Phileas Fogg a enfin débarqué sur le quai de Liverpool. Il n'était plus qu'à six heures de Londres.

Mais à ce moment, Fix s'est approché. Il lui a mis la main sur l'épaule et il a montré son mandat:

«Vous êtes bien le sieur Phileas Fogg? a-t-il dit.

—Oui, monsieur.

—Au nom de la reine, je vous arrête!»

### Glossaire

- **faire le point**: calculer la position exacte d'un navire en mer.
- **J'aviserai**: je déciderai ce qu'il faut faire.
- **charge les soupapes**: met des poids sur les soupapes pour garder plus de vapeur dans la machine.
- **dunette**: partie haute à l'arrière d'un navire.
- **Écumeur de mer**: pirate.
- **faux pont**: plancher placé sous le pont principal d'un navire.
- **bastingages**: bords du pont, qui empêchent de tomber à la mer.
- **pavois**: partie haute et pleine des bords d'un navire.
- **œuvres-mortes**: partie d'un navire qui se trouve au-dessus de l'eau.
- **ponton**: vieux navire sans mâts, qui ne navigue plus.

## XXXIV. Qui procure à Passepartout l'occasion de faire un jeu de mots atroce, mais peut-être inédit.

Phileas Fogg était en prison. On l'avait enfermé dans le poste de Custom-house, la douane de Liverpool. Il devait y passer la nuit, en attendant d'être transféré à Londres.

Au moment de l'arrestation, Passepartout avait voulu se jeter sur le détective. Des policemen l'avaient retenu. Mrs. Aouda ne savait rien. Elle était terrifiée par la brutalité de cette scène, et elle ne pouvait rien y comprendre. Passepartout lui a expliqué la situation. Mr. Fogg, cet honnête et courageux gentleman à qui elle devait la vie, était arrêté comme voleur. La jeune femme a protesté contre cette accusation, et son cœur s'est révolté. Elle a vu qu'elle ne pouvait rien faire, rien tenter, pour sauver son sauveur. Alors des larmes ont coulé de ses yeux.

Quant à Fix, il avait arrêté le gentleman parce que c'était son devoir, que cet homme soit coupable ou non. La justice déciderait.

Mais alors une pensée terrible est venue à Passepartout: c'était lui, décidément, la cause de tout ce malheur! En effet, pourquoi avait-il caché cette aventure à Mr. Fogg? Fix lui avait révélé qu'il était inspecteur de police, et il lui avait dit quelle était sa mission. Alors pourquoi Passepartout avait-il décidé seul de ne pas avertir son maître? Si Mr. Fogg avait été prévenu, il aurait sans doute donné à Fix des preuves de son innocence. Il lui aurait montré son erreur. En tout cas, il n'aurait pas transporté à ses frais, derrière lui, ce malheureux agent. Et qu'avait fait cet agent en premier? Il l'avait arrêté, au moment où il posait le pied sur le sol du Royaume-Uni! Quand il pensait à ses fautes et à ses imprudences, le pauvre garçon était pris de remords irrésistibles. Il pleurait, il faisait pitié à voir. Il voulait se briser la tête!

Mrs. Aouda et lui étaient restés sous le péristyle de la douane, malgré le froid. Ils ne voulaient quitter la place ni l'un ni l'autre. Ils voulaient revoir Mr. Fogg encore une fois.

Quant à ce gentleman, il était bel et bien ruiné, et cela au moment où il allait atteindre son but. Cette arrestation le perdait pour toujours. Il était arrivé à Liverpool à midi moins vingt, le 21 décembre. Il avait jusqu'à huit heures quarante-cinq minutes pour se présenter au Reform-Club, soit neuf heures quinze minutes. Et il ne lui en fallait que six pour atteindre Londres!

Si quelqu'un était entré à ce moment-là dans le poste de la douane, il aurait trouvé Mr. Fogg immobile. Il était assis sur un banc de bois, sans colère, impassible. Résigné? On n'aurait pas pu le dire. Mais ce dernier coup n'avait pas pu l'émouvoir, du moins en apparence. Une de ces rages secrètes s'était-elle formée en lui? Ces rages sont terribles parce qu'on les retient, et elles n'éclatent qu'au dernier moment, avec une force irrésistible. On ne le sait pas. Mais Phileas Fogg était là, calme, et il attendait... quoi? Gardait-il quelque espoir? Croyait-il encore au succès, alors que la porte de cette prison était fermée sur lui?

Quoi qu'il en soit, Mr. Fogg avait soigneusement posé sa montre sur une table, et il regardait marcher les aiguilles. Pas une parole ne sortait de ses lèvres, mais son regard était étrangement fixe.

En tout cas, la situation était terrible. Pour celui qui ne pouvait pas lire dans cette conscience, on pouvait la résumer ainsi:

Honnête homme, Phileas Fogg était ruiné.

Malhonnête homme, il était pris.

A-t-il alors pensé à se sauver? A-t-il eu l'idée de chercher si ce poste avait une sortie possible? A-t-il pensé à fuir? On serait tenté de le croire, car, à un certain moment, il a fait le tour de la chambre. Mais la porte était solidement fermée, et la fenêtre avait des barreaux de fer. Il est donc venu se rasseoir, et il a tiré de son portefeuille l'itinéraire du voyage. Sur la ligne qui portait ces mots:

«21 décembre, samedi, Liverpool,»

il a ajouté:

«80e jour, 11 h. 40 du matin,»

et il a attendu.

Une heure a sonné à l'horloge de Custom-house. Mr. Fogg a constaté que sa montre avançait de deux minutes sur cette horloge.

Deux heures! S'il montait à ce moment-là dans un express, il pouvait encore arriver à Londres et au Reform-Club avant huit heures quarante-cinq du soir. Son front s'est légèrement plissé...

À deux heures trente-trois minutes, un bruit a éclaté dehors, un vacarme de portes qui s'ouvraient. On entendait la voix de Passepartout, on entendait la voix de Fix.

Le regard de Phileas Fogg a brillé un instant.

La porte du poste s'est ouverte. Il a vu Mrs. Aouda, Passepartout et Fix, qui se sont précipités vers lui.

Fix était hors d'haleine, les cheveux en désordre... Il ne pouvait pas parler!

«Monsieur, a-t-il bégayé, monsieur... pardon... une ressemblance déplorable... Voleur arrêté depuis trois jours... vous... libre!...»

Phileas Fogg était libre! Il est allé vers le détective. Il l'a regardé bien en face. Puis il a fait le seul mouvement rapide de toute sa vie, le seul qu'il ait jamais fait et qu'il ferait jamais. Il a ramené ses deux bras en arrière. Et, avec la précision d'un automate, il a frappé de ses deux poings le malheureux inspecteur.

«Bien tapé!» s'est écrié Passepartout. Puis il s'est permis un atroce jeu de mots, bien digne d'un Français, et il a ajouté: «Pardieu! voilà ce qu'on peut appeler une belle application de poings d'Angleterre!»

Fix, renversé, n'a pas prononcé un mot. Il n'avait que ce qu'il méritait. Mais aussitôt Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout ont quitté la douane. Ils se sont jetés dans une voiture et, en quelques minutes, ils sont arrivés à la gare de Liverpool.

Phileas Fogg a demandé s'il y avait un express prêt à partir pour Londres...

Il était deux heures quarante... L'express était parti depuis trente-cinq minutes.

Phileas Fogg a alors commandé un train spécial.

Plusieurs locomotives de grande vitesse étaient sous pression. Mais à cause des exigences du service, le train spécial n'a pas pu quitter la gare avant trois heures.

Phileas Fogg a dit quelques mots au mécanicien: il y avait une certaine prime à gagner. À trois heures, il a filé dans la direction de Londres, avec la jeune femme et son fidèle serviteur.

Il fallait parcourir en cinq heures et demie la distance entre Liverpool et Londres. C'est une chose très faisable quand la voie est libre sur tout le parcours. Mais il y a eu des retards forcés. Quand le gentleman est arrivé à la gare, neuf heures moins dix sonnaient à toutes les horloges de Londres.

Phileas Fogg, après avoir fait ce voyage autour du monde, arrivait avec un retard de cinq minutes!...

Il avait perdu.

### Glossaire

- **poste**: petit bureau de police où l'on garde une personne arrêtée.
- **douane**: service qui contrôle les marchandises et les voyageurs à l'entrée d'un pays.
- **remords**: douleur de celui qui regrette une faute.
- **péristyle**: rangée de colonnes devant l'entrée d'un grand bâtiment.
- **impassible**: qui reste calme et ne montre pas ce qu'il sent.
- **barreaux**: barres de fer placées devant une fenêtre de prison.
- **hors d'haleine**: qui respire très vite parce qu'il a couru.
- **déplorable**: très malheureux, très regrettable.
- **automate**: machine qui fait des gestes comme un être humain.
- **poings d'Angleterre**: jeu de mots; `poing` sonne comme `point`, et le `point d'Angleterre` est une dentelle fine.
- **sous pression**: avec assez de vapeur pour pouvoir partir.

## XXXV. Dans lequel Passepartout ne se fait pas répéter deux fois l'ordre que son maître lui donne.

Le lendemain, les habitants de Saville-row auraient été bien surpris si on leur avait dit que Mr. Fogg était revenu chez lui. Portes et fenêtres, tout était fermé. Rien n'avait changé à l'extérieur.

En effet, après avoir quitté la gare, Phileas Fogg avait donné un ordre à Passepartout: acheter quelques provisions. Puis il était rentré dans sa maison.

Ce gentleman avait reçu avec son impassibilité habituelle le coup qui le frappait. Ruiné! et par la faute de ce maladroit inspecteur de police! Il avait marché d'un pas sûr pendant ce long parcours. Il avait renversé mille obstacles et bravé mille dangers. Il avait même trouvé le temps de faire quelque bien sur sa route. Et il échouait juste à l'arrivée, à cause d'un fait brutal. Il ne pouvait pas le prévoir, et il était sans armes contre lui: c'était terrible! De la somme considérable emportée au départ, il ne lui restait presque rien. Sa fortune, ce n'était plus que les vingt mille livres déposées chez Baring frères. Et ces vingt mille livres, il les devait à ses collègues du Reform-Club. Après tant de dépenses, ce pari gagné ne l'aurait sans doute pas enrichi. Il est probable qu'il n'avait pas cherché à s'enrichir, car il était de ces hommes qui parient pour l'honneur. Mais ce pari perdu le ruinait totalement. D'ailleurs, le gentleman avait pris sa décision. Il savait ce qui lui restait à faire.

Une chambre de la maison de Saville-row avait été réservée à Mrs. Aouda. La jeune femme était désespérée. Certaines paroles de Mr. Fogg lui avaient fait comprendre qu'il préparait quelque projet funeste.

On sait, en effet, jusqu'à quelles extrémités terribles vont parfois ces Anglais obsédés par une idée fixe. C'est pourquoi Passepartout surveillait son maître, sans en avoir l'air.

Mais, tout d'abord, l'honnête garçon était monté dans sa chambre. Il avait éteint le bec de gaz qui brûlait depuis quatre-vingts jours. Il avait trouvé dans la boîte aux lettres une note de la Compagnie du gaz. Il a pensé qu'il était plus que temps d'arrêter ces frais, dont il était responsable.

La nuit a passé. Mr. Fogg s'était couché, mais avait-il dormi? Quant à Mrs. Aouda, elle n'a pas pu se reposer un seul instant. Passepartout, lui, a veillé comme un chien à la porte de son maître.

Le lendemain, Mr. Fogg l'a fait venir. En termes très brefs, il lui a demandé de s'occuper du déjeuner de Mrs. Aouda. Pour lui-même, une tasse de thé et une rôtie suffiraient. Mrs. Aouda voudrait bien l'excuser pour le déjeuner et le dîner. En effet, il consacrait tout son temps à mettre de l'ordre dans ses affaires. Il ne descendrait pas. Le soir seulement, il demanderait à Mrs. Aouda la permission de lui parler pendant quelques instants.

Passepartout connaissait maintenant le programme de la journée. Il n'avait plus qu'à le suivre. Il regardait son maître, toujours impassible, et il ne pouvait pas se décider à quitter sa chambre. Son cœur était lourd et les remords le torturaient, car il s'accusait plus que jamais de ce désastre irréparable. Oui! s'il avait prévenu Mr. Fogg, s'il lui avait révélé les projets de l'agent Fix!... Mr. Fogg n'aurait certainement pas traîné cet agent jusqu'à Liverpool, et alors...

Passepartout n'a plus pu se retenir.

«Mon maître! monsieur Fogg! s'est-il écrié, maudissez-moi. C'est par ma faute que...

— Je n'accuse personne, a répondu Phileas Fogg du ton le plus calme. Allez.»

Passepartout a quitté la chambre et il est allé trouver la jeune femme. Il lui a fait connaître les intentions de son maître.

«Madame, a-t-il ajouté, je ne peux rien par moi-même, rien! Je n'ai aucune influence sur l'esprit de mon maître. Vous, peut-être...

— Quelle influence aurais-je, a répondu Mrs. Aouda. Mr. Fogg n'en subit aucune! A-t-il jamais compris que ma reconnaissance pour lui était prête à déborder! A-t-il jamais lu dans mon cœur!... Mon ami, il ne faudra pas le quitter, pas un seul instant. Vous dites qu'il a exprimé l'intention de me parler ce soir?

— Oui, madame. Il s'agit sans doute de protéger votre situation en Angleterre.

— Attendons,» a répondu la jeune femme, et elle est restée toute pensive.

Ainsi, pendant cette journée du dimanche, la maison de Saville-row a été comme inhabitée. Quand onze heures et demie ont sonné à la tour du Parlement, Phileas Fogg n'est pas allé à son club. C'était la première fois depuis qu'il vivait dans cette maison.

Et pourquoi ce gentleman serait-il allé au Reform-Club? Ses collègues ne l'y attendaient plus. La veille au soir, c'était la date fatale du samedi 21 décembre. À huit heures quarante-cinq, Phileas Fogg n'était pas apparu dans le salon du Reform-Club. Son pari était donc perdu. Il n'avait même pas besoin d'aller chez son banquier pour y prendre cette somme de vingt mille livres. Ses adversaires avaient entre les mains un chèque signé de lui. Il suffisait d'une simple ligne dans les comptes de Baring frères, et les vingt mille livres seraient à eux.

Mr. Fogg n'avait donc pas à sortir, et il n'est pas sorti. Il est resté dans sa chambre et il a mis de l'ordre dans ses affaires. Passepartout n'a pas cessé de monter et de descendre l'escalier de la maison de Saville-row. Les heures n'avançaient pas pour ce pauvre garçon. Il écoutait à la porte de la chambre de son maître, et il ne pensait pas commettre la moindre indiscrétion! Il regardait par le trou de la serrure, et il croyait en avoir le droit! Passepartout craignait à chaque instant quelque catastrophe. Parfois, il pensait à Fix, mais il avait changé d'avis sur lui. Il n'en voulait plus à l'inspecteur de police. Fix s'était trompé sur Phileas Fogg, comme tout le monde. En le filant, en l'arrêtant, il n'avait fait que son devoir, tandis que lui... Cette pensée l'écrasait, et il se considérait comme le dernier des misérables.

Enfin, quand Passepartout se sentait trop malheureux d'être seul, il frappait à la porte de Mrs. Aouda. Il entrait dans sa chambre, il s'asseyait dans un coin sans rien dire, et il regardait la jeune femme, toujours pensive.

Vers sept heures et demie du soir, Mr. Fogg a fait demander à Mrs. Aouda si elle pouvait le recevoir. Quelques instants après, la jeune femme et lui étaient seuls dans cette chambre.

Phileas Fogg a pris une chaise et il s'est assis près de la cheminée, en face de Mrs. Aouda. Son visage ne montrait aucune émotion. Le Fogg du retour était exactement le Fogg du départ. Même calme, même impassibilité.

Il est resté sans parler pendant cinq minutes. Puis il a levé les yeux sur Mrs. Aouda:

«Madame, a-t-il dit, me pardonnerez-vous de vous avoir amenée en Angleterre?

— Moi, monsieur Fogg!... a répondu Mrs. Aouda, et elle essayait de calmer les battements de son cœur.

— Permettez-moi de finir, a repris Mr. Fogg. Quand j'ai eu l'idée de vous emmener loin de ce pays, devenu si dangereux pour vous, j'étais riche. Je comptais mettre une partie de ma fortune à votre disposition. Votre vie aurait été heureuse et libre. Maintenant, je suis ruiné.

— Je le sais, monsieur Fogg, a répondu la jeune femme. Et je vous demanderai à mon tour: me pardonnerez-vous de vous avoir suivi? Et, qui sait? me pardonnerez-vous d'avoir peut-être contribué à votre ruine, en vous retardant?

— Madame, vous ne pouviez pas rester dans l'Inde. Vous n'étiez sauvée que si vous partiez assez loin. Il fallait que ces fanatiques ne puissent pas vous reprendre.

— Ainsi, monsieur Fogg, a repris Mrs. Aouda, vous m'avez arrachée à une mort horrible. Et cela ne vous suffisait pas: vous vous croyiez encore obligé d'assurer ma position à l'étranger?

— Oui, madame, a répondu Fogg, mais les événements ont tourné contre moi. Cependant, je vous demande la permission de vous donner le peu qui me reste.

— Mais vous, monsieur Fogg, que deviendrez-vous? a demandé Mrs. Aouda.

— Moi, madame, a répondu froidement le gentleman, je n'ai besoin de rien.

— Mais comment, monsieur, envisagez-vous donc le sort qui vous attend?

— Comme il convient de le faire, a répondu Mr. Fogg.

— En tout cas, a repris Mrs. Aouda, la misère ne peut pas atteindre un homme tel que vous. Vos amis...

— Je n'ai point d'amis, madame.

— Vos parents...

— Je n'ai plus de parents.

— Je vous plains alors, monsieur Fogg, car la solitude est une chose triste. Quoi! pas un cœur pour y verser vos peines! On dit cependant qu'à deux la misère elle-même est supportable encore!

— On le dit, madame.»

Alors Mrs. Aouda s'est levée et elle a tendu la main au gentleman.

«Monsieur Fogg, a-t-elle dit, voulez-vous à la fois d'une parente et d'une amie? Voulez-vous de moi pour votre femme?»

À cette parole, Mr. Fogg s'était levé à son tour. Il y avait comme un reflet inhabituel dans ses yeux, comme un tremblement sur ses lèvres. Mrs. Aouda le regardait. Ce beau regard était celui d'une noble femme, qui ose tout pour sauver celui à qui elle doit tout. Il était sincère, droit, ferme et doux. Ce regard l'a d'abord étonné, puis il l'a touché profondément. Il a fermé les yeux un instant, comme pour empêcher ce regard d'entrer plus loin en lui... Quand il les a rouverts:

«Je vous aime! a-t-il dit simplement. Oui, en vérité, par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, je vous aime, et je suis tout à vous!

— Ah!...» s'est écriée Mrs. Aouda, en portant la main à son cœur.

On a sonné Passepartout. Il est arrivé aussitôt. Mr. Fogg tenait encore dans sa main la main de Mrs. Aouda. Passepartout a compris, et son large visage a rayonné comme le soleil au zénith des régions tropicales.

Mr. Fogg a parlé du révérend Samuel Wilson, de la paroisse de Mary-le-Bone. Il a demandé à Passepartout s'il ne serait pas trop tard pour aller le prévenir.

Passepartout a souri de son meilleur sourire.

«Jamais trop tard,» a-t-il dit.

Il n'était que huit heures cinq.

«Ce serait pour demain, lundi! a-t-il dit.

— Pour demain lundi? a demandé Mr. Fogg en regardant la jeune femme.

— Pour demain lundi!» a répondu Mrs. Aouda.

Passepartout est sorti en courant.

### Glossaire

- **provisions**: choses à manger achetées pour plusieurs repas.
- **impassibilité**: état d'une personne qui reste calme et ne montre pas ce qu'elle sent.
- **funeste**: qui apporte le malheur ou la mort.
- **bec de gaz**: petite lampe qui brûle du gaz.
- **rôtie**: tranche de pain grillé.
- **filant**: du verbe `filer`: suivre quelqu'un en secret.
- **fanatiques**: personnes dont la foi est si forte qu'elles deviennent violentes.
- **zénith**: point le plus haut du soleil dans le ciel.
- **révérend**: titre d'un pasteur, un homme d'Église protestant.
- **paroisse**: quartier ou village qui dépend d'une même église.

## XXXVI. Dans lequel Phileas Fogg fait de nouveau prime sur le marché.

Il est temps de dire ici comment l'opinion a changé dans le Royaume-Uni, quand on a appris l'arrestation du vrai voleur de la Banque. C'était un certain James Strand, et il avait été arrêté le 17 décembre, à Edimbourg.

Trois jours avant, Phileas Fogg était un criminel que la police poursuivait de toutes ses forces. Maintenant, c'était le plus honnête gentleman, qui faisait mathématiquement son excentrique voyage autour du monde.

Quel effet, quel bruit dans les journaux! Tous les parieurs, pour ou contre, avaient déjà oublié cette affaire. Ils sont revenus à la vie comme par magie. Toutes les transactions étaient de nouveau valables. Tous les engagements revivaient et, il faut le dire, les paris ont repris avec une énergie nouvelle. Le nom de Phileas Fogg a fait de nouveau prime sur le marché.

Les cinq collègues du gentleman, au Reform-Club, ont passé ces trois jours dans une certaine inquiétude. Ce Phileas Fogg qu'ils avaient oublié réapparaissait devant leurs yeux! Où était-il en ce moment? Le 17 décembre, jour où James Strand a été arrêté, Phileas Fogg était parti depuis soixante-seize jours, et pas une nouvelle de lui! Était-il mort? Avait-il renoncé à la lutte, ou continuait-il sa route selon l'itinéraire convenu? Et le samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir, allait-il apparaître? Allait-il se montrer sur le seuil du salon du Reform-Club, comme le dieu de l'exactitude?

Il faut renoncer à décrire l'anxiété de toute la société anglaise pendant ces trois jours. On a envoyé des dépêches en Amérique, en Asie, pour avoir des nouvelles de Phileas Fogg! On a envoyé des gens observer la maison de Saville-row, matin et soir... Rien. La police elle-même ne savait plus ce qu'était devenu le détective Fix, qui s'était si malheureusement lancé sur une fausse piste. Cela n'a pas empêché les paris de reprendre, à une plus grande échelle encore. Phileas Fogg, comme un cheval de course, arrivait au dernier tournant. On ne le cotait plus à cent, mais à vingt, mais à dix, mais à cinq. Et le vieux paralysé, lord Albermale, le prenait, lui, à égalité.

C'est pourquoi, le samedi soir, il y avait foule dans Pall-Mall et dans les rues voisines. On aurait dit un immense rassemblement de courtiers, installés en permanence autour du Reform-Club. La circulation était bloquée. On discutait, on se disputait, on criait les cours «du Phileas Fogg», comme ceux des fonds anglais. Les policemen avaient beaucoup de peine à contenir le peuple. Et plus l'heure de l'arrivée de Phileas Fogg approchait, plus l'émotion devenait incroyable.

Ce soir-là, les cinq collègues du gentleman étaient réunis depuis neuf heures dans le grand salon du Reform-Club. Il y avait les deux banquiers, John Sullivan et Samuel Fallentin, et l'ingénieur Andrew Stuart. Il y avait aussi Gauthier Ralph, administrateur de la Banque d'Angleterre, et le brasseur Thomas Flanagan. Tous attendaient avec anxiété.

Au moment où l'horloge du grand salon a marqué huit heures vingt-cinq, Andrew Stuart s'est levé et il a dit:

«Messieurs, dans vingt minutes, le délai convenu entre Mr. Phileas Fogg et nous sera terminé.

— À quelle heure est arrivé le dernier train de Liverpool? a demandé Thomas Flanagan.

— À sept heures vingt-trois, a répondu Gauthier Ralph, et le train suivant n'arrive qu'à minuit dix.

— Eh bien, messieurs, a repris Andrew Stuart, si Phileas Fogg était arrivé par le train de sept heures vingt-trois, il serait déjà ici. Nous pouvons donc considérer le pari comme gagné.

— Attendons, ne décidons rien, a répondu Samuel Fallentin. Vous savez que notre collègue est un excentrique de premier ordre. Son exactitude en tout est bien connue. Il n'arrive jamais ni trop tard ni trop tôt. S'il apparaissait ici à la dernière minute, je n'en serais pas autrement surpris.

— Et moi, a dit Andrew Stuart, qui était très nerveux, comme toujours, je le verrais, je n'y croirais pas.

— En effet, a repris Thomas Flanagan, le projet de Phileas Fogg était insensé. Malgré toute son exactitude, il ne pouvait pas empêcher des retards inévitables. Et un retard de deux ou trois jours seulement suffisait à mettre son voyage en danger.

— Vous remarquerez d'ailleurs, a ajouté John Sullivan, que nous n'avons reçu aucune nouvelle de notre collègue. Et pourtant, les fils télégraphiques ne manquaient pas sur son itinéraire.

— Il a perdu, messieurs, a repris Andrew Stuart, il a cent fois perdu! Vous savez d'ailleurs que le *China* est arrivé hier. C'était le seul paquebot de New-York qu'il pouvait prendre pour venir à Liverpool à temps. Or, voici la liste des passagers, publiée par la *Shipping-Gazette*, et le nom de Phileas Fogg n'y figure pas. Même avec les chances les plus favorables, notre collègue est à peine en Amérique! J'estime à vingt jours, au moins, son retard sur la date convenue. Et le vieux lord Albermale perdra, lui aussi, ses cinq mille livres!

— C'est évident, a répondu Gauthier Ralph. Demain, nous n'aurons qu'à présenter chez Baring frères le chèque de Mr. Fogg.»

À ce moment, l'horloge du salon a sonné huit heures quarante.

«Encore cinq minutes,» a dit Andrew Stuart.

Les cinq collègues se regardaient. On peut croire que leur cœur battait un peu plus vite, car enfin, même pour de beaux joueurs, la partie était forte! Mais ils ne voulaient rien laisser paraître. Sur la proposition de Samuel Fallentin, ils se sont donc assis à une table de jeu.

«Je ne donnerais pas ma part de quatre mille livres dans le pari, a dit Andrew Stuart en s'asseyant. Même si on m'en offrait trois mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf!»

L'aiguille marquait, à ce moment, huit heures quarante-deux minutes.

Les joueurs avaient pris les cartes, mais à chaque instant, leur regard se fixait sur l'horloge. Ils se sentaient en sécurité, c'est vrai. Mais on peut affirmer que jamais des minutes ne leur avaient paru si longues!

«Huit heures quarante-trois,» a dit Thomas Flanagan, en coupant le jeu que lui présentait Gauthier Ralph.

Puis il y a eu un moment de silence. Le vaste salon du club était tranquille. Mais, dehors, on entendait le bruit confus de la foule, et parfois des cris aigus plus forts que ce bruit. Le balancier de l'horloge battait la seconde avec une régularité mathématique. Chaque joueur pouvait compter les soixante divisions de la minute, qui frappaient son oreille.

«Huit heures quarante-quatre!» a dit John Sullivan, d'une voix où l'on sentait une émotion involontaire.

Plus qu'une minute, et le pari était gagné. Andrew Stuart et ses collègues ne jouaient plus. Ils avaient abandonné les cartes! Ils comptaient les secondes!

À la quarantième seconde, rien. À la cinquantième, rien encore!

À la cinquante-cinquième, on a entendu comme un tonnerre dehors: des applaudissements, des hurrahs et même des malédictions, dans un roulement continu.

Les joueurs se sont levés.

À la cinquante-septième seconde, la porte du salon s'est ouverte. Le balancier n'avait pas encore battu la soixantième seconde quand Phileas Fogg est apparu. Derrière lui venait une foule en délire, qui avait forcé l'entrée du club. Et il a dit, de sa voix calme:

«Me voici, messieurs.»

### Glossaire

- **a fait de nouveau prime**: a de nouveau pris de la valeur, parce que tout le monde le voulait.
- **parieurs**: personnes qui font un pari.
- **seuil**: partie du sol à l'entrée d'une porte.
- **cotait**: du verbe `coter`: fixer le prix ou la valeur de quelque chose, ici les chances d'un concurrent.
- **à égalité**: avec autant de chances de gagner que de perdre.
- **courtiers**: personnes qui achètent et vendent en Bourse pour les autres.
- **cours**: prix d'une valeur à la Bourse à un moment donné.
- **fonds anglais**: valeurs de l'État anglais, vendues et achetées à la Bourse.
- **brasseur**: personne qui fabrique de la bière.
- **balancier**: pièce d'une horloge qui va d'un côté à l'autre et marque les secondes.

## XXXVII. Dans lequel il est prouvé que Phileas Fogg n'a rien gagné à faire ce tour du monde, si ce n'est le bonheur.

Oui! Phileas Fogg en personne.

On se rappelle ce qui s'était passé à huit heures cinq du soir, vingt-cinq heures environ après l'arrivée des voyageurs à Londres. Passepartout avait reçu une mission de son maître. Il devait prévenir le révérend Samuel Wilson d'un certain mariage, qui devait avoir lieu le lendemain même.

Passepartout était donc parti, enchanté. Il est allé d'un pas rapide à la maison du révérend Samuel Wilson, qui n'était pas encore rentré. Naturellement, Passepartout a attendu, mais il a attendu vingt bonnes minutes au moins.

Bref, il était huit heures trente-cinq quand il est sorti de la maison du révérend. Mais dans quel état! Les cheveux en désordre, sans chapeau, il courait, il courait comme on n'a jamais vu courir personne. Il renversait les passants, il se précipitait comme une tornade sur les trottoirs!

En trois minutes, il était de retour à la maison de Saville-row, et il tombait, essoufflé, dans la chambre de Mr. Fogg.

Il ne pouvait pas parler.

«Qu'y a-t-il? a demandé Mr. Fogg.

— Mon maître... a bégayé Passepartout... mariage... impossible.

— Impossible?

— Impossible... pour demain.

— Pourquoi?

— Parce que demain... c'est dimanche!

— Lundi, a répondu Mr. Fogg.

— Non... aujourd'hui... samedi.

— Samedi? impossible!

— Si, si, si, si! s'est écrié Passepartout. Vous vous êtes trompé d'un jour! Nous sommes arrivés vingt-quatre heures en avance... mais il ne reste plus que dix minutes!...»

Passepartout avait saisi son maître au collet, et il l'entraînait avec une force irrésistible!

Phileas Fogg, ainsi emporté, n'a pas eu le temps de réfléchir. Il a quitté sa chambre, il a quitté sa maison, il a sauté dans un cab. Il a promis cent livres au cocher et, après avoir écrasé deux chiens et accroché cinq voitures, il est arrivé au Reform-Club.

L'horloge marquait huit heures quarante-cinq quand il est apparu dans le grand salon...

Phileas Fogg avait fait ce tour du monde en quatre-vingts jours!...

Phileas Fogg avait gagné son pari de vingt mille livres!

Et maintenant, comment un homme si exact, si méticuleux, avait-il pu faire cette erreur de jour? Comment se croyait-il au samedi soir, 21 décembre, quand il a débarqué à Londres? On n'était alors qu'au vendredi, 20 décembre, soixante-dix-neuf jours seulement après son départ.

Voici la raison de cette erreur. Elle est très simple.

Phileas Fogg avait, «sans s'en douter,» gagné un jour sur son itinéraire. Et cela uniquement parce qu'il avait fait le tour du monde en allant vers l'*est*. Au contraire, il aurait perdu ce jour en allant en sens inverse, c'est-à-dire vers l'*ouest*.

En effet, en marchant vers l'est, Phileas Fogg allait à la rencontre du soleil. Par conséquent, ses jours diminuaient de quatre minutes pour chaque degré franchi dans cette direction. Or, on compte trois cent soixante degrés sur la circonférence de la Terre. Et ces trois cent soixante degrés, multipliés par quatre minutes, donnent précisément vingt-quatre heures. C'est ce jour qu'il a gagné sans le savoir. Autrement dit, Phileas Fogg, marchant vers l'est, voyait le soleil passer *quatre-vingts fois* au méridien. Pendant ce temps, ses collègues restés à Londres ne le voyaient passer que *soixante-dix-neuf fois*. C'est pourquoi, ce jour-là même, ceux-ci l'attendaient dans le salon du Reform-Club. C'était samedi, et non dimanche, comme le croyait Mr. Fogg.

La fameuse montre de Passepartout, elle, avait toujours gardé l'heure de Londres. Elle aurait montré cela, si elle avait marqué les jours en même temps que les minutes et les heures!

Phileas Fogg avait donc gagné les vingt mille livres. Mais comme il en avait dépensé environ dix-neuf mille en route, le résultat en argent était médiocre. Toutefois, on l'a dit, l'excentrique gentleman n'avait cherché dans ce pari que la lutte, non la fortune. Et même, il a partagé les mille livres restantes entre l'honnête Passepartout et le malheureux Fix. Il était incapable d'en vouloir à Fix. Seulement, pour que tout soit en règle, il a retenu quelque chose sur la part de son serviteur. C'était le prix des dix-neuf cent vingt heures de gaz dépensé par sa faute.

Ce soir-là même, Mr. Fogg, aussi impassible, aussi flegmatique, a dit à Mrs. Aouda:

«Ce mariage vous convient-il toujours, madame?

— Monsieur Fogg, a répondu Mrs. Aouda, c'est à moi de vous faire cette question. Vous étiez ruiné, vous voici riche...

— Pardonnez-moi, madame, cette fortune vous appartient. Si vous n'aviez pas eu l'idée de ce mariage, mon domestique ne serait pas allé chez le révérend Samuel Wilson. Je n'aurais pas été averti de mon erreur, et...

— Cher monsieur Fogg... a dit la jeune femme.

— Chère Aouda...» a répondu Phileas Fogg.

On comprend bien que le mariage a eu lieu quarante-huit heures plus tard. Passepartout, superbe, resplendissant, éblouissant, a été le témoin de la jeune femme. Ne l'avait-il pas sauvée, et ne lui devait-on pas cet honneur?

Seulement, le lendemain, dès l'aube, Passepartout a frappé à grand bruit à la porte de son maître.

La porte s'est ouverte, et l'impassible gentleman est apparu.

«Qu'y a-t-il, Passepartout?

— Ce qu'il y a, monsieur! Il y a que je viens d'apprendre à l'instant...

— Quoi donc?

— Que nous pouvions faire le tour du monde en soixante-dix-huit jours seulement.

— Sans doute, a répondu Mr. Fogg, en ne traversant pas l'Inde. Mais si je n'avais pas traversé l'Inde, je n'aurais pas sauvé Mrs. Aouda, elle ne serait pas ma femme, et...»

Et Mr. Fogg a fermé tranquillement la porte.

Ainsi donc, Phileas Fogg avait gagné son pari. Il avait fait en quatre-vingts jours ce voyage autour du monde! Pour cela, il avait employé tous les moyens de transport: paquebots, railways, voitures, yachts, bâtiments de commerce, traîneaux, éléphant. L'excentrique gentleman avait montré dans cette affaire ses merveilleuses qualités de sang-froid et d'exactitude. Mais après? Qu'avait-il gagné à ce déplacement? Qu'avait-il rapporté de ce voyage?

Rien, dira-t-on? Rien, soit, si ce n'est une charmante femme qui, même si cela peut paraître incroyable, a fait de lui le plus heureux des hommes!

En vérité, ne ferait-on pas, pour moins que cela, le Tour du Monde?

FIN

### Glossaire

- **révérend**: titre d'un pasteur, un homme d'Église protestant.
- **essoufflé**: qui respire très vite parce qu'il a couru.
- **collet**: partie d'un vêtement autour du cou.
- **cocher**: homme qui conduit une voiture à cheval.
- **méticuleux**: qui fait tout avec un très grand soin.
- **méridien**: ligne imaginaire qui va d'un pôle à l'autre.
- **témoin**: personne qui signe pour confirmer un mariage.
- **railways**: mot anglais pour `chemins de fer`.
- **sang-froid**: calme qu'on garde dans le danger.
