# Le Horla (Édition B1)

*Guy de Maupassant*

## Le Horla

*8 mai.* — Quelle journée admirable ! J'ai passé toute la matinée couché sur l'herbe, devant ma maison, sous l'énorme platane. Cet arbre couvre toute la maison, il l'abrite et lui donne de l'ombre. J'aime ce pays, et j'aime y vivre, parce que j'y ai mes racines. Ce sont des racines profondes et délicates. Elles attachent un homme à la terre où ses ancêtres sont nés et morts. Elles l'attachent à ce qu'on pense et à ce qu'on mange, aux habitudes comme aux plats du pays. Elles l'attachent aux expressions du pays et à l'accent des paysans. Elles l'attachent aux odeurs de la terre, des villages et de l'air lui-même.

J'aime ma maison, où j'ai grandi. De mes fenêtres, je vois couler la Seine. Elle passe le long de mon jardin, derrière la route, presque chez moi. C'est la grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte de bateaux qui passent.

À gauche, là-bas, il y a Rouen, la grande ville aux toits bleus. Au-dessus des toits se dresse tout un peuple de clochers gothiques et pointus. Ils sont innombrables, fins ou larges. La flèche de fonte de la cathédrale les domine tous. Ils sont pleins de cloches qui sonnent dans l'air bleu des belles matinées. Leur doux bruit de fer arrive jusqu'à moi, de très loin. La brise m'apporte leur chant de métal, tantôt plus fort, tantôt plus faible, selon qu'elle se réveille ou s'endort.

Comme il faisait bon ce matin !

Vers onze heures, un long convoi de navires est passé devant ma grille. Un remorqueur, gros comme une mouche, les tirait. Il râlait de fatigue et vomissait une fumée épaisse.

Après deux goélettes anglaises, dont le drapeau rouge flottait sur le ciel, venait un superbe trois-mâts brésilien. Il était tout blanc, admirablement propre et brillant. Je l'ai salué, je ne sais pas pourquoi. Ce navire me faisait tant plaisir à voir !

*12 mai*. — J'ai un peu de fièvre depuis quelques jours. Je me sens malade, ou plutôt je me sens triste.

D'où viennent ces influences mystérieuses qui changent notre bonheur en découragement, et notre confiance en détresse ? On dirait que l'air, l'air invisible, est plein de Puissances qu'on ne peut pas connaître. Nous sentons autour de nous leur présence mystérieuse. Je me réveille plein de gaieté, avec envie de chanter. — Pourquoi ? — Je descends au bord de l'eau. Et soudain, après une courte promenade, je rentre désolé, comme si un malheur m'attendait chez moi. — Pourquoi ? — Est-ce un frisson de froid ? Il a peut-être touché ma peau, secoué mes nerfs et rendu mon âme sombre. Est-ce la forme des nuages, ou la couleur du jour ? Est-ce la couleur des choses, qui change si souvent ? Elle passe par mes yeux, et elle trouble peut-être ma pensée. Qui sait ? Il y a tout ce qui nous entoure. Il y a tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce qui passe tout près de nous sans que nous le connaissions. Il y a tout ce que nous touchons sans le sentir vraiment, tout ce que nous rencontrons sans le remarquer. Tout cela a sur nous des effets rapides, surprenants et inexplicables. Ces effets agissent sur nos organes, et par eux sur nos idées et sur notre cœur lui-même. N'est-ce pas ?

Comme il est profond, ce mystère de l'Invisible ! Nous ne pouvons pas l'explorer avec nos pauvres sens. Nos yeux ne savent pas voir le trop petit, ni le trop grand, ni le trop près, ni le trop loin. Ils ne voient ni les habitants d'une étoile, ni les habitants d'une goutte d'eau... Nos oreilles nous trompent, car elles changent les vibrations de l'air en notes et en sons. Ce sont des fées : elles font le miracle de changer ce mouvement en bruit. Par cette transformation, elles donnent naissance à la musique. Et la musique fait chanter le mouvement muet de la nature... Notre odorat est plus faible que celui du chien... Et notre goût peut à peine reconnaître l'âge d'un vin !

Ah ! si nous avions d'autres organes, ils feraient pour nous d'autres miracles. Que de choses nous pourrions encore découvrir autour de nous !

*16 mai*. — Je suis malade, c'est sûr ! J'allais si bien le mois dernier ! J'ai de la fièvre, une fièvre atroce, ou plutôt une agitation des nerfs, pleine de fièvre. Mon âme en souffre autant que mon corps. J'ai sans cesse cette sensation affreuse d'un danger qui me menace. J'ai peur d'un malheur qui vient, ou de la mort qui approche. Ce pressentiment est sans doute le début d'une maladie encore inconnue. Elle pousse déjà dans mon sang et dans ma chair.

*18 mai*. — Je viens d'aller voir mon médecin, car je ne pouvais plus dormir. Il m'a trouvé le pouls rapide, l'œil dilaté, les nerfs vibrants, mais aucun signe grave. Je dois prendre des douches et boire du bromure de potassium.

*25 mai*. — Aucun changement ! Mon état est vraiment bizarre. Quand le soir approche, une inquiétude incompréhensible m'envahit. C'est comme si la nuit cachait pour moi une menace terrible. Je dîne vite, puis j'essaie de lire. Mais je ne comprends pas les mots ; je vois à peine les lettres. Alors je marche dans mon salon, de long en large. Une peur confuse et irrésistible pèse sur moi : la peur du sommeil et la peur du lit.

Vers dix heures, je monte dans ma chambre. À peine entré, je donne deux tours de clef et je pousse les verrous. J'ai peur... de quoi ?... Je n'avais peur de rien jusqu'ici... J'ouvre mes armoires, je regarde sous mon lit. J'écoute... j'écoute... quoi ?... C'est étrange : un simple malaise peut faire du plus joyeux des hommes un homme triste. Il peut faire du plus courageux un homme qui a peur de tout. Il suffit peut-être d'un trouble de la circulation, d'un nerf irrité, d'un peu de congestion. Il suffit d'une toute petite panne dans notre machine vivante, si imparfaite et si délicate. Puis je me couche, et j'attends le sommeil comme on attendrait le bourreau. Je l'attends avec la terreur de sa venue. Mon cœur bat, mes jambes tremblent. Tout mon corps frissonne dans la chaleur des draps. Puis, tout à coup, je tombe dans le repos, comme on tomberait dans un gouffre d'eau immobile, pour s'y noyer. Je ne le sens plus venir, comme autrefois, ce sommeil traître. Il est caché près de moi, il me guette. Il va me saisir par la tête, me fermer les yeux, me détruire.

Je dors — longtemps — deux ou trois heures — puis un rêve — non — un cauchemar me serre. Je sens bien que je suis couché et que je dors... je le sens et je le sais... Et je sens aussi que quelqu'un s'approche de moi. Il me regarde, il me touche, il monte sur mon lit. Il se met à genoux sur ma poitrine. Il me prend le cou entre ses mains et il serre... serre... de toute sa force pour m'étrangler.

Moi, je me débats, mais je suis lié par cette impuissance atroce qui nous paralyse dans les rêves. Je veux crier, — je ne peux pas ; — je veux bouger, — je ne peux pas ; — j'essaie de me tourner, avec des efforts affreux, à bout de souffle. J'essaie de rejeter cet être qui m'écrase et qui m'étouffe, — je ne peux pas !

Et soudain, je me réveille, fou de peur, couvert de sueur. J'allume une bougie. Je suis seul.

Après cette crise, qui revient toutes les nuits, je dors enfin, calmement, jusqu'à l'aube.

*2 juin*. — Mon état est encore plus grave. Qu'est-ce que j'ai donc ? Le bromure n'y fait rien ; les douches n'y font rien. Tout à l'heure, pour fatiguer mon corps, déjà si las, je suis allé faire un tour dans la forêt de Roumare. L'air était frais, léger et doux, plein d'odeurs d'herbes et de feuilles. D'abord, j'ai cru qu'il me donnait un sang nouveau. Il me semblait qu'il mettait dans mon cœur une énergie nouvelle. J'ai pris une grande avenue de chasse, puis j'ai tourné vers La Bouille, par une allée étroite. Elle passait entre deux armées d'arbres immensément hauts. Ils formaient un toit vert, épais, presque noir, entre le ciel et moi.

Un frisson m'a saisi soudain. Ce n'était pas un frisson de froid, mais un étrange frisson d'angoisse.

J'ai marché plus vite. J'étais inquiet d'être seul dans ce bois. J'avais peur sans raison, bêtement, à cause de la profonde solitude. Tout à coup, il m'a semblé que quelqu'un me suivait. On marchait sur mes talons, tout près, tout près, à me toucher.

Je me suis retourné brusquement. J'étais seul. Derrière moi, je n'ai vu que la grande allée droite et large, vide, haute, terriblement vide. Et de l'autre côté, elle s'étendait aussi à perte de vue, toute pareille, effrayante.

J'ai fermé les yeux. Pourquoi ? Et je me suis mis à tourner sur un talon, très vite, comme une toupie. J'ai failli tomber. J'ai rouvert les yeux : les arbres dansaient, la terre flottait. J'ai dû m'asseoir. Puis, ah ! je ne savais plus par où j'étais venu ! Bizarre idée ! Bizarre ! Bizarre idée ! Je ne savais plus du tout. Je suis parti par le côté qui se trouvait à ma droite. Et je suis revenu dans l'avenue qui m'avait amené au milieu de la forêt.

*3 juin*. — La nuit a été horrible. Je vais partir pendant quelques semaines. Un petit voyage va sans doute me guérir.

*2 juillet*. — Je rentre. Je suis guéri. J'ai fait d'ailleurs une excursion charmante. J'ai visité le mont Saint-Michel, que je ne connaissais pas.

Quelle vision, quand on arrive comme moi à Avranches, vers la fin du jour ! La ville est sur une colline. On m'a conduit dans le jardin public, au bout de la ville. J'ai poussé un cri de surprise. Une baie immense s'étendait devant moi, à perte de vue. Elle s'ouvrait entre deux côtes éloignées, qui se perdaient au loin dans la brume. Au milieu de cette immense baie jaune, sous un ciel d'or et de lumière, se dressait un mont étrange. Il était sombre et pointu, au milieu des sables. Le soleil venait de disparaître. Sur l'horizon encore en feu, on voyait la silhouette de ce rocher fantastique. Il porte à son sommet un monument fantastique.

Dès l'aube, je suis allé vers lui. La mer était basse, comme la veille au soir. Plus j'approchais, plus je voyais se dresser devant moi la surprenante abbaye. Après plusieurs heures de marche, j'ai atteint l'énorme bloc de pierre. Il porte la petite ville, et la grande église la domine. J'ai monté la rue étroite et raide. Puis je suis entré dans la plus admirable maison gothique construite pour Dieu sur la terre. Elle est vaste comme une ville. Elle est pleine de salles basses, écrasées sous des voûtes. Elle a aussi de hautes galeries, portées par de fines colonnes. Je suis entré dans ce gigantesque bijou de granit, aussi léger qu'une dentelle. Il est couvert de tours et de fins clochetons, où montent des escaliers tordus. Ces clochetons dressent leurs têtes bizarres dans le ciel bleu des jours et dans le ciel noir des nuits. Ces têtes sont hérissées de chimères, de diables, de bêtes fantastiques, de fleurs monstrueuses. Et de fines arches sculptées relient les clochetons l'un à l'autre.

Quand j'ai été au sommet, j'ai dit au moine qui m'accompagnait : « Mon père, comme vous devez être bien ici ! »

Il a répondu : « Il y a beaucoup de vent, Monsieur. » Et nous nous sommes mis à parler, en regardant monter la mer. Elle courait sur le sable et le couvrait comme une armure d'acier.

Et le moine m'a raconté des histoires, toutes les vieilles histoires de ce lieu, des légendes, toujours des légendes.

Une d'elles m'a beaucoup frappé. Les gens du pays, ceux du mont, disent qu'on entend parler la nuit dans les sables. Puis on entend bêler deux chèvres, l'une avec une voix forte, l'autre avec une voix faible. Ceux qui ne croient pas à ces choses disent que ce sont les cris des oiseaux de mer. Ces cris ressemblent tantôt à des bêlements, tantôt à des plaintes humaines. Mais des pêcheurs rentrés tard jurent avoir rencontré un vieux berger. Il rôde sur les dunes, entre deux marées, autour de la petite ville, si loin du monde. On ne voit jamais sa tête, toujours couverte de son manteau. Il marche devant un bouc à figure d'homme et une chèvre à figure de femme, et il les conduit. Tous les deux ont de longs cheveux blancs. Ils parlent sans cesse et se disputent dans une langue inconnue. Puis, soudain, ils arrêtent de crier pour bêler de toute leur force.

J'ai dit au moine : « Y croyez-vous ? »

Il a murmuré : « Je ne sais pas. »

J'ai repris : « S'il existait sur la terre d'autres êtres que nous, nous les connaîtrions depuis longtemps, non ? Comment ne les auriez-vous pas vus, vous ? Comment ne les aurais-je pas vus, moi ? »

Il a répondu : « Est-ce que nous voyons la cent-millième partie de ce qui existe ? Tenez, voici le vent. C'est la plus grande force de la nature. Il renverse les hommes, abat les maisons, arrache les arbres. Il soulève la mer en montagnes d'eau, détruit les falaises et jette les grands navires sur les rochers. Le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui hurle, — l'avez-vous vu, et pouvez-vous le voir ? Il existe, pourtant. »

Je me suis tu devant ce raisonnement simple. Cet homme était un sage, ou peut-être un sot. Je n'aurais pas pu le dire avec certitude ; mais je me suis tu. Ce qu'il disait là, je l'avais souvent pensé.

*3 juillet*. — J'ai mal dormi. Il y a certainement ici une influence qui donne la fièvre, car mon cocher souffre du même mal que moi. En rentrant hier, j'avais remarqué qu'il était étrangement pâle. Je lui ai demandé :

— Qu'est-ce que vous avez, Jean ?

— J'ai que je ne peux plus me reposer, Monsieur. Ce sont mes nuits qui mangent mes jours. Depuis le départ de Monsieur, cela me tient comme un mauvais sort.

Les autres domestiques vont bien, pourtant. Mais moi, j'ai très peur de retomber malade.

*4 juillet*. — Ça y est, je suis de nouveau malade. Mes anciens cauchemars reviennent. Cette nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi. Sa bouche était sur la mienne, et il buvait ma vie entre mes lèvres. Oui, il la tirait de ma gorge, comme une sangsue. Puis il s'est levé, rassasié. Et moi, je me suis réveillé si meurtri, si brisé, si épuisé que je ne pouvais plus bouger. Si cela continue encore quelques jours, je vais sûrement repartir.

*5 juillet*. — Est-ce que j'ai perdu la raison ? Ce qui s'est passé, ce que j'ai vu la nuit dernière est si étrange ! Ma tête se perd quand j'y pense !

Comme je le fais maintenant chaque soir, j'avais fermé ma porte à clef. Puis, comme j'avais soif, j'ai bu un demi-verre d'eau. Et j'ai remarqué par hasard que ma carafe était pleine jusqu'au bouchon de cristal.

Ensuite, je me suis couché, et je suis tombé dans un de mes sommeils épouvantables. Au bout de deux heures environ, une secousse encore plus affreuse m'a réveillé.

Imaginez un homme qui dort. On l'assassine, et il se réveille avec un couteau dans le poumon. Il râle, couvert de sang. Il ne peut plus respirer, il va mourir, et il ne comprend pas — voilà.

Quand j'ai enfin retrouvé ma raison, j'ai eu soif de nouveau. J'ai allumé une bougie et je suis allé vers la table où était ma carafe. Je l'ai soulevée et penchée sur mon verre ; rien n'a coulé. — Elle était vide ! Elle était complètement vide ! D'abord, je n'ai rien compris. Puis, tout à coup, j'ai ressenti une émotion si terrible que j'ai dû m'asseoir. Ou plutôt, je suis tombé sur une chaise ! Puis je me suis relevé d'un saut pour regarder autour de moi ! Puis je me suis rassis, fou de surprise et de peur, devant le cristal transparent ! Je le regardais avec des yeux fixes, et je cherchais à deviner. Mes mains tremblaient ! Quelqu'un avait donc bu cette eau ? Qui ? Moi ? Moi, sans doute ? Ce ne pouvait être que moi ? Alors j'étais somnambule. Je vivais, sans le savoir, cette double vie mystérieuse. Elle nous fait douter : y a-t-il deux êtres en nous ? Ou bien un être étranger, invisible, inconnaissable, fait-il bouger notre corps par moments ? Cela arriverait quand notre âme est endormie. Notre corps prisonnier obéirait alors à cet autre, comme à nous-mêmes, plus qu'à nous-mêmes.

Ah ! qui comprendra mon angoisse abominable ? Qui comprendra l'émotion d'un homme sain d'esprit, bien réveillé, plein de raison ? Il regarde avec terreur, à travers le verre d'une carafe, un peu d'eau disparue pendant son sommeil ! Et je suis resté là jusqu'au jour, sans oser retourner dans mon lit.

*6 juillet*. — Je deviens fou. On a encore bu toute ma carafe cette nuit ; — ou plutôt, je l'ai bue !

Mais est-ce moi ? Est-ce moi ? Qui serait-ce ? Qui ? Oh ! mon Dieu ! Je deviens fou ? Qui me sauvera ?

*10 juillet*. — Je viens de faire des expériences surprenantes.

Décidément, je suis fou ! Et pourtant !

Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai mis sur ma table du vin, du lait, de l'eau, du pain et des fraises.

On a bu — j'ai bu — toute l'eau et un peu de lait. On n'a touché ni au vin, ni au pain, ni aux fraises.

Le 7 juillet, j'ai refait la même expérience. Elle a donné le même résultat.

Le 8 juillet, j'ai enlevé l'eau et le lait. On n'a touché à rien.

Le 9 juillet, enfin, j'ai remis sur ma table l'eau et le lait seulement. J'ai pris soin d'envelopper les carafes dans des linges de mousseline blanche. J'ai aussi attaché les bouchons avec de la ficelle. Puis j'ai frotté mes lèvres, ma barbe et mes mains avec de la mine de plomb, et je me suis couché.

Le sommeil invincible m'a saisi, et bientôt l'atroce réveil a suivi. Je n'avais pas bougé ; mes draps eux-mêmes n'avaient pas de taches. J'ai couru vers ma table. Les linges autour des bouteilles étaient restés parfaitement propres. J'ai défait les ficelles, le cœur battant de peur. On avait bu toute l'eau ! On avait bu tout le lait ! Ah ! mon Dieu !...

Je vais bientôt partir pour Paris.

*12 juillet*. — Paris. J'avais donc perdu la tête ces derniers jours ! J'ai dû être le jouet de mon imagination trop nerveuse. À moins que je ne sois vraiment somnambule. Ou alors j'ai subi une de ces influences qu'on appelle suggestions. On les a constatées, mais on ne peut pas encore les expliquer. En tout cas, ma panique touchait à la démence. Et vingt-quatre heures de Paris ont suffi pour me remettre en forme.

Hier, j'ai fait des courses et des visites, qui m'ont mis dans l'âme un air nouveau et vivifiant. Puis j'ai fini ma soirée au Théâtre-Français. On y jouait une pièce d'Alexandre Dumas fils. Cet esprit vif et puissant a fini de me guérir. Oui, la solitude est dangereuse pour les esprits qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous remplissons le vide de fantômes.

Je suis rentré à l'hôtel très gai, par les boulevards. Au milieu de la foule qui me bousculait, je pensais à mes terreurs, non sans ironie. Je pensais à mes idées de la semaine dernière. Car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un être invisible habitait sous mon toit ! Comme notre tête est faible ! Elle s'effraie et elle se perd vite, dès qu'un petit fait incompréhensible nous frappe !

Au lieu de conclure par ces simples mots : « Je ne comprends pas parce que la cause m'échappe », nous imaginons tout de suite des mystères effrayants et des puissances surnaturelles.

*14 juillet*. — Fête de la République. Je me suis promené dans les rues. Les pétards et les drapeaux m'amusaient comme un enfant. C'est pourtant très bête d'être joyeux à une date fixe, parce que le gouvernement l'a décidé. Le peuple est un troupeau imbécile, tantôt bêtement patient et tantôt férocement révolté. On lui dit : « Amuse-toi. » Il s'amuse. On lui dit : « Va te battre avec le voisin. » Il va se battre. On lui dit : « Vote pour l'Empereur. » Il vote pour l'Empereur. Puis on lui dit : « Vote pour la République. » Et il vote pour la République.

Ceux qui le dirigent sont aussi sots. Mais au lieu d'obéir à des hommes, ils obéissent à des principes. Et ces principes ne peuvent être que naïfs, stériles et faux, justement parce que ce sont des principes. Ce sont des idées qu'on croit certaines et fixes pour toujours. Or, dans ce monde, on n'est sûr de rien, puisque la lumière est une illusion, puisque le bruit est une illusion.

*16 juillet*. — Hier, j'ai vu des choses qui m'ont beaucoup troublé.

Je dînais chez ma cousine, Mme Sablé. Son mari commande le 76e chasseurs à Limoges. Il y avait aussi chez elle deux jeunes femmes. L'une d'elles a épousé un médecin, le docteur Parent. Il s'occupe beaucoup des maladies nerveuses. Il étudie aussi les phénomènes extraordinaires que produisent en ce moment les expériences sur l'hypnotisme et la suggestion.

Il nous a raconté longuement des résultats prodigieux. Des savants anglais et les médecins de l'école de Nancy les avaient obtenus.

Les faits qu'il racontait m'ont paru si bizarres que j'ai dit que je n'y croyais pas du tout.

« Nous sommes, affirmait-il, sur le point de découvrir un des plus importants secrets de la nature. Je veux dire un de ses plus importants secrets sur cette terre. Car elle en a certainement de bien plus importants, là-bas, dans les étoiles. Depuis que l'homme pense, depuis qu'il sait dire et écrire sa pensée, il sent un mystère qui passe tout près de lui. Ses sens grossiers et imparfaits ne peuvent pas pénétrer ce mystère. Alors il essaie de remplacer la faiblesse de ses organes par l'effort de son intelligence. Quand cette intelligence était encore très primitive, cette obsession des choses invisibles a pris des formes effrayantes et banales. De là sont nées les croyances populaires au surnaturel. De là sont nées les légendes des esprits qui rôdent, des fées, des gnomes, des revenants. Je dirai même la légende de Dieu ! Car nos idées sur le Créateur, quelle que soit la religion, sont des inventions très médiocres et très stupides. Ce sont les idées les plus inacceptables qui soient sorties du cerveau de créatures qui ont peur. Rien n'est plus vrai que cette parole de Voltaire : « Dieu a fait l'homme à son image, mais l'homme le lui a bien rendu. »

« Mais, depuis un peu plus d'un siècle, on semble sentir venir quelque chose de nouveau. Mesmer et quelques autres nous ont montré un chemin inattendu. Et nous sommes vraiment arrivés à des résultats surprenants, surtout depuis quatre ou cinq ans. »

Ma cousine, qui n'y croyait pas non plus, souriait. Le docteur Parent lui a dit : — Voulez-vous que j'essaie de vous endormir, Madame ?

— Oui, je veux bien.

Elle s'est assise dans un fauteuil, et il a commencé à la regarder fixement, pour la fasciner. Moi, je me suis senti soudain un peu troublé. Mon cœur battait, ma gorge était serrée. Je voyais les yeux de Mme Sablé devenir lourds, sa bouche se crisper, sa poitrine respirer très vite.

Au bout de dix minutes, elle dormait.

— Mettez-vous derrière elle, a dit le médecin.

Et je me suis assis derrière elle. Il lui a mis une carte de visite entre les mains et lui a dit : « Ceci est un miroir ; que voyez-vous dedans ? »

Elle a répondu :

— Je vois mon cousin.

— Que fait-il ?

— Il se tord la moustache.

— Et maintenant ?

— Il tire de sa poche une photographie.

— Quelle est cette photographie ?

— La sienne.

C'était vrai ! Et on venait de m'apporter cette photographie le soir même, à l'hôtel.

— Comment est-il sur ce portrait ?

— Il se tient debout avec son chapeau à la main.

Donc, elle voyait dans cette carte, dans ce carton blanc, comme elle aurait vu dans un miroir.

Les jeunes femmes, épouvantées, disaient : « Assez ! Assez ! Assez ! »

Mais le docteur a ordonné : « Vous vous lèverez demain à huit heures. Puis vous irez trouver votre cousin à son hôtel. Vous le supplierez de vous prêter cinq mille francs. Votre mari vous les demande, et il vous les réclamera à son prochain voyage. »

Puis il l'a réveillée.

En rentrant à l'hôtel, je pensais à cette curieuse séance, et des doutes m'ont assailli. Je ne doutais pas de la bonne foi de ma cousine. Elle était absolue, au-dessus de tout soupçon : je la connaissais comme une sœur, depuis l'enfance. Mais je pensais à une tromperie possible du docteur. Ne cachait-il pas un petit miroir dans sa main ? Il l'avait peut-être montré à la jeune femme endormie, en même temps que sa carte de visite. Les prestidigitateurs de métier font des choses bien plus étonnantes.

Je suis donc rentré et je me suis couché.

Or, ce matin, vers huit heures et demie, mon valet de chambre m'a réveillé. Il m'a dit :

— C'est Mme Sablé qui demande à parler à Monsieur tout de suite.

Je me suis habillé en vitesse et je l'ai reçue.

Elle s'est assise, très troublée, les yeux baissés. Sans lever son voile, elle m'a dit :

— Mon cher cousin, j'ai un gros service à vous demander.

— Lequel, ma cousine ?

— Cela me gêne beaucoup de vous le dire, et pourtant il le faut. J'ai besoin, absolument besoin, de cinq mille francs.

— Allons donc, vous ?

— Oui, moi, ou plutôt mon mari, qui me charge de les trouver.

J'étais si stupéfait que je bégayais mes réponses. Je me demandais si elle ne s'était pas moquée de moi avec le docteur Parent. C'était peut-être une simple farce, préparée d'avance et très bien jouée.

Mais, en la regardant avec attention, tous mes doutes ont disparu. Elle tremblait d'angoisse, tant cette démarche lui faisait mal. Et j'ai compris qu'elle avait la gorge pleine de sanglots.

Je savais qu'elle était très riche, et j'ai repris :

— Comment ! votre mari n'a pas cinq mille francs à sa disposition ! Voyons, réfléchissez. Êtes-vous sûre que c'est lui qui vous envoie me les demander ?

Elle a hésité quelques secondes, comme si elle faisait un grand effort pour chercher dans sa mémoire. Puis elle a répondu :

— Oui..., oui... j'en suis sûre.

— Il vous a écrit ?

Elle a encore hésité, elle réfléchissait. Je devinais le travail douloureux de sa pensée. Elle ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle devait m'emprunter cinq mille francs pour son mari. Alors elle a osé mentir.

— Oui, il m'a écrit.

— Quand donc ? Vous ne m'avez parlé de rien, hier.

— J'ai reçu sa lettre ce matin.

— Pouvez-vous me la montrer ?

— Non... non... non... elle contenait des choses intimes... trop personnelles... je l'ai... je l'ai brûlée.

— Alors, c'est que votre mari fait des dettes.

Elle a encore hésité, puis elle a murmuré :

— Je ne sais pas.

J'ai déclaré brusquement :

— C'est que je ne peux pas disposer de cinq mille francs en ce moment, ma chère cousine.

Elle a poussé une sorte de cri de douleur.

— Oh ! oh ! je vous en prie, je vous en prie, trouvez-les...

Elle s'agitait de plus en plus. Elle joignait les mains, comme pour me prier ! J'entendais sa voix changer de ton. Elle pleurait et bégayait, poussée, dominée par l'ordre irrésistible qu'elle avait reçu.

— Oh ! oh ! je vous en supplie... si vous saviez comme je souffre... il me les faut aujourd'hui.

J'ai eu pitié d'elle.

— Vous les aurez tout à l'heure, je vous le jure.

Elle s'est écriée :

— Oh ! merci ! merci ! Que vous êtes bon.

J'ai repris : — Vous rappelez-vous ce qui s'est passé hier soir chez vous ?

— Oui.

— Vous rappelez-vous que le docteur Parent vous a endormie ?

— Oui.

— Eh bien, il vous a ordonné de venir m'emprunter ce matin cinq mille francs. Et en ce moment, vous obéissez à cette suggestion.

Elle a réfléchi quelques secondes et elle a répondu :

— Puisque c'est mon mari qui les demande.

Pendant une heure, j'ai essayé de la convaincre, mais je n'ai pas réussi.

Quand elle est partie, j'ai couru chez le docteur. Il allait sortir. Il m'a écouté en souriant, puis il a dit :

— Croyez-vous maintenant ?

— Oui, il le faut bien.

— Allons chez votre parente.

Elle dormait déjà à moitié sur une chaise longue, écrasée de fatigue. Le médecin lui a pris le pouls. Il l'a regardée quelque temps, une main levée vers ses yeux. Elle les a fermés peu à peu, sous la force insupportable de ce pouvoir magnétique.

Quand elle a été endormie, il a dit :

— Votre mari n'a plus besoin de cinq mille francs ! Vous allez donc oublier que vous avez prié votre cousin de vous les prêter. Et, s'il vous parle de cela, vous ne comprendrez pas.

Puis il l'a réveillée. J'ai tiré de ma poche un portefeuille :

— Voici, ma chère cousine, ce que vous m'avez demandé ce matin.

Elle a été si surprise que je n'ai pas osé insister. J'ai essayé pourtant de réveiller sa mémoire. Mais elle a nié avec force. Elle a cru que je me moquais d'elle, et à la fin, elle a failli se fâcher.

Voilà ! je viens de rentrer. Et je n'ai pas pu déjeuner, tant cette expérience m'a bouleversé.

*19 juillet*. — Beaucoup de personnes à qui j'ai raconté cette aventure se sont moquées de moi. Je ne sais plus que penser. Le sage dit : Peut-être ?

*21 juillet*. — Je suis allé dîner à Bougival, puis j'ai passé la soirée au bal des canotiers. Décidément, tout dépend des lieux et des milieux. Croire au surnaturel dans l'île de la Grenouillière, ce serait le comble de la folie... Mais au sommet du mont Saint-Michel ?... Mais dans les Indes ? Ce qui nous entoure a sur nous une influence effrayante. Je rentrerai chez moi la semaine prochaine.

*30 juillet*. — Je suis revenu dans ma maison depuis hier. Tout va bien.

*2 août*. — Rien de nouveau ; il fait un temps superbe. Je passe mes journées à regarder couler la Seine.

*4 août*. — Disputes entre mes domestiques. Ils disent qu'on casse les verres, la nuit, dans les armoires. Le valet de chambre accuse la cuisinière. La cuisinière accuse la lingère, et la lingère accuse les deux autres. Qui est le coupable ? Bien malin qui pourrait le dire !

*6 août*. — Cette fois, je ne suis pas fou. J'ai vu... j'ai vu... j'ai vu !... Je ne peux plus douter... j'ai vu !... J'ai encore froid jusqu'au bout des ongles... j'ai encore peur jusqu'au fond des os... j'ai vu !...

Je me promenais à deux heures, en plein soleil, au milieu de mes rosiers... dans l'allée des rosiers d'automne qui commencent à fleurir.

Je me suis arrêté pour regarder un *géant des batailles*, qui portait trois fleurs magnifiques. Et j'ai vu, j'ai vu clairement, tout près de moi, la tige d'une de ces roses se plier. C'était comme si une main invisible l'avait tordue. Puis la tige s'est cassée, comme si cette main avait cueilli la fleur ! Ensuite la fleur s'est élevée en l'air. Elle a suivi la courbe d'un bras qui la porterait vers une bouche. Et elle est restée suspendue dans l'air transparent, toute seule, immobile. C'était une tache rouge effrayante, à trois pas de mes yeux.

Fou de peur, je me suis jeté sur elle pour la saisir ! Je n'ai rien trouvé ; elle avait disparu. Alors une colère furieuse contre moi-même m'a pris. Un homme raisonnable et sérieux n'a pas le droit d'avoir de pareilles hallucinations !

Mais était-ce bien une hallucination ? Je me suis retourné pour chercher la tige. Je l'ai retrouvée tout de suite sur le rosier, cassée depuis peu, entre les deux autres roses restées sur la branche.

Alors je suis rentré chez moi, l'âme bouleversée. Car maintenant, je suis certain qu'un être invisible existe près de moi. J'en suis aussi certain que du retour des jours et des nuits. Il se nourrit de lait et d'eau. Il peut toucher les choses, les prendre et les changer de place. Il a donc un corps matériel, même si nos sens ne peuvent pas le percevoir. Et il habite, comme moi, sous mon toit...

*7 août*. — J'ai dormi tranquille. Il a bu l'eau de ma carafe, mais il n'a pas troublé mon sommeil.

Je me demande si je suis fou. Tout à l'heure, je me promenais au grand soleil, le long de la rivière. Des doutes me sont venus sur ma raison. Ce n'étaient pas des doutes vagues, comme jusqu'ici, mais des doutes précis, absolus. J'ai vu des fous. J'en ai connu qui restaient intelligents, lucides et même très clairvoyants sur toutes les choses de la vie, sauf sur un point. Ils parlaient de tout avec clarté, avec souplesse, avec profondeur. Et soudain, leur pensée touchait l'écueil de leur folie. Alors elle se déchirait en morceaux, et les morceaux partaient dans tous les sens. Elle sombrait dans cet océan effrayant et furieux qu'on appelle « la démence ». C'est un océan plein de vagues qui sautent, de brouillards et de tempêtes.

Bien sûr, je me croirais fou, absolument fou, si je n'étais pas conscient de mon état. Mais je le connais parfaitement, et je l'analyse avec une complète lucidité. Je ne serais donc, au fond, qu'un halluciné qui raisonne. Un trouble inconnu se serait produit dans mon cerveau. Aujourd'hui, les physiologistes essaient de noter et de décrire ces troubles. Et ce trouble aurait fait une crevasse profonde dans mon esprit, dans l'ordre et la logique de mes idées. La même chose se passe dans le rêve. Le rêve nous promène à travers les visions les plus impossibles, et nous ne sommes pas surpris. C'est que notre sens du contrôle est endormi, tandis que notre imagination veille et travaille. Une des petites touches invisibles du clavier de mon cerveau est peut-être paralysée ? Après certains accidents, des hommes oublient les noms propres, ou les verbes, ou les chiffres, ou seulement les dates. Aujourd'hui, on a prouvé que chaque partie de la pensée a sa place dans le cerveau. Alors, quoi d'étonnant ? Ma capacité de voir que certaines hallucinations sont fausses est peut-être endormie en ce moment !

Je pensais à tout cela en suivant le bord de l'eau. Le soleil couvrait la rivière de lumière et rendait la terre délicieuse. Il remplissait mon regard d'amour pour la vie. J'aimais les hirondelles, si rapides : elles sont une joie pour mes yeux. J'aimais les herbes de la rive, qui bougent doucement avec un petit bruit : elles sont un bonheur pour mes oreilles.

Mais peu à peu, un malaise inexplicable est entré en moi. Il me semblait qu'une force, une force cachée me rendait lourd et lent. Elle m'arrêtait, elle m'empêchait d'aller plus loin, elle me rappelait en arrière. Je sentais ce besoin douloureux de rentrer qu'on connaît bien. On le sent quand on a laissé à la maison un malade qu'on aime. On a soudain le pressentiment que son mal s'aggrave.

Donc, je suis revenu malgré moi. J'étais sûr de trouver chez moi une mauvaise nouvelle, une lettre ou un télégramme. Il n'y avait rien. Et je suis resté plus surpris et plus inquiet que si j'avais eu encore une vision fantastique.

*8 août*. — Hier, j'ai passé une soirée affreuse. Il ne se montre plus, mais je le sens près de moi. Il m'épie, il me regarde, il entre en moi, il me domine. Il est plus terrible en se cachant ainsi. S'il montrait sa présence par des phénomènes surnaturels, ce serait moins effrayant.

J'ai dormi, pourtant.

*9 août*. — Rien, mais j'ai peur.

*10 août*. — Rien ; qu'est-ce qui va arriver demain ?

*11 août*. — Toujours rien. Cette peur et cette pensée sont entrées dans mon âme. Je ne peux plus rester chez moi avec elles ; je vais partir.

*12 août*, 10 heures du soir. — Toute la journée, j'ai voulu m'en aller ; je n'ai pas pu. J'ai voulu faire cet acte de liberté si facile, si simple, — sortir — monter dans ma voiture pour aller à Rouen — je n'ai pas pu. Pourquoi ?

*13 août*. — Dans certaines maladies, tous les ressorts du corps semblent cassés. Toutes les forces sont détruites, tous les muscles sont relâchés. Les os deviennent mous comme la chair, et la chair liquide comme de l'eau. Je ressens cela dans mon âme, d'une manière étrange et triste. Je n'ai plus aucune force, aucun courage, aucun contrôle sur moi. Je n'ai même plus le pouvoir de mettre ma volonté en mouvement. Je ne peux plus vouloir ; mais quelqu'un veut pour moi ; et j'obéis.

*14 août*. — Je suis perdu ! Quelqu'un possède mon âme et la gouverne ! Quelqu'un commande tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensées. Je ne suis plus rien en moi. Je suis seulement un spectateur esclave et terrifié de tout ce que je fais. Je veux sortir. Je ne peux pas. Il ne veut pas. Et je reste, perdu, tremblant, dans le fauteuil où il me tient assis. Je veux seulement me lever, me soulever un peu, pour croire que je suis encore mon maître. Je ne peux pas ! Je suis cloué à mon siège. Et mon siège est collé au sol : aucune force ne pourrait nous soulever.

Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il faut que j'aille au fond de mon jardin. Je dois cueillir des fraises et les manger. Et j'y vais. Je cueille des fraises et je les mange ! Oh ! mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Est-ce qu'il y a un Dieu ? S'il y en a un, délivrez-moi, sauvez-moi ! aidez-moi ! Pardon ! Pitié ! Grâce ! Sauvez-moi ! Oh ! quelle souffrance ! quelle torture ! quelle horreur !

*15 août*. — Oui, voilà comment ma pauvre cousine était possédée et dominée, quand elle est venue m'emprunter cinq mille francs. Une volonté étrangère était entrée en elle et la commandait. C'était comme une autre âme, une autre âme parasite et dominatrice. Est-ce que le monde va finir ?

Mais celui qui me gouverne, qui est-il, cet invisible ? Qui est cet être inconnaissable, ce rôdeur d'une race surnaturelle ?

Donc les Invisibles existent ! Alors, pourquoi, depuis l'origine du monde, ne se sont-ils jamais montrés aussi clairement qu'à moi ? Je n'ai jamais rien lu qui ressemble à ce qui s'est passé dans ma maison. Oh ! si je pouvais la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir et ne pas revenir ! Je serais sauvé, mais je ne peux pas.

*16 août*. — Aujourd'hui, j'ai pu m'échapper pendant deux heures. J'étais comme un prisonnier qui trouve, par hasard, la porte de sa cellule ouverte. Tout à coup, j'ai senti que j'étais libre et qu'il était loin. J'ai donné l'ordre d'atteler les chevaux très vite, et je suis allé à Rouen. Oh ! quelle joie de pouvoir dire à un homme qui obéit : « Allez à Rouen ! »

Je me suis fait arrêter devant la bibliothèque. Là, j'ai demandé qu'on me prête le grand livre du docteur Hermann Herestauss. C'est un traité sur les habitants inconnus du monde antique et moderne.

Puis, au moment de remonter dans mon coupé, j'ai voulu dire : « À la gare ! » Et j'ai crié, — je n'ai pas dit, j'ai crié — « À la maison. » J'ai crié si fort que les passants se sont retournés. Et je suis tombé, fou d'angoisse, sur le coussin de ma voiture. Il m'avait retrouvé et repris.

*17 août*. — Ah ! Quelle nuit ! quelle nuit ! Et pourtant, il me semble que je devrais être content. J'ai lu jusqu'à une heure du matin ! Hermann Herestauss est docteur en philosophie et en théogonie. Il a écrit l'histoire de tous les êtres invisibles qui rôdent autour de l'homme, ou dont l'homme a rêvé. Il raconte comment ils se sont montrés. Il décrit leurs origines, leur domaine, leur puissance. Mais aucun d'eux ne ressemble à celui qui me hante. On dirait que l'homme, depuis qu'il pense, a senti venir un être nouveau, et qu'il en a eu peur. Cet être était plus fort que lui, et il devait le remplacer en ce monde. L'homme le sentait proche, mais il ne pouvait pas deviner la nature de ce maître. Alors, dans sa terreur, il a inventé tout le peuple fantastique des êtres cachés. Ce sont des fantômes vagues, nés de la peur.

Donc, après avoir lu jusqu'à une heure du matin, je suis allé m'asseoir près de ma fenêtre ouverte. Je voulais rafraîchir mon front et ma pensée au vent calme de la nuit.

Il faisait bon, il faisait doux ! Comme j'aurais aimé cette nuit-là, autrefois !

Pas de lune. Au fond du ciel noir, les étoiles brillaient en tremblant. Qui habite ces mondes ? Quelles formes, quels êtres vivants, quels animaux, quelles plantes y a-t-il là-bas ? Ceux qui pensent dans ces univers lointains, que savent-ils de plus que nous ? Que peuvent-ils de plus que nous ? Que voient-ils, que nous ne connaissons pas ? Un jour ou l'autre, l'un d'eux va peut-être traverser l'espace. Il apparaîtra sur notre terre pour la conquérir. Autrefois, les Normands traversaient bien la mer pour réduire en esclavage des peuples plus faibles.

Nous sommes si faibles, si désarmés, si ignorants, si petits, nous autres ! Nous vivons sur ce grain de boue qui tourne, perdu dans une goutte d'eau.

Je me suis endormi en rêvant ainsi, au vent frais du soir.

Or, après avoir dormi environ quarante minutes, j'ai rouvert les yeux sans faire un mouvement. Une émotion confuse et bizarre m'avait réveillé, je ne sais pas laquelle. D'abord, je n'ai rien vu. Puis, tout à coup, il m'a semblé qu'une page du livre avait tourné toute seule. Le livre était resté ouvert sur ma table. Aucun souffle d'air n'était entré par ma fenêtre. J'ai été surpris, et j'ai attendu. Quatre minutes plus tard environ, j'ai vu, j'ai vu, oui, j'ai vu de mes yeux une autre page se soulever. Elle est retombée sur la page précédente, comme si un doigt l'avait tournée. Mon fauteuil était vide, il semblait vide. Mais j'ai compris qu'il était là, lui, assis à ma place, et qu'il lisait. D'un bond furieux, j'ai traversé ma chambre pour le saisir, pour le serrer, pour le tuer !... C'était le bond d'une bête révoltée qui va ouvrir le ventre de son dompteur. Mais mon fauteuil s'est renversé avant que je l'atteigne, comme si quelqu'un fuyait devant moi... Ma table a oscillé, ma lampe est tombée et elle s'est éteinte. Et ma fenêtre s'est fermée, comme si un voleur surpris avait sauté dans la nuit. On aurait dit qu'il avait pris les deux battants à pleines mains.

Donc, il s'était sauvé ; il avait eu peur, peur de moi, lui !

Alors,... alors... demain... ou après,... ou un jour quelconque,... je pourrai donc le tenir sous mes poings et l'écraser contre le sol ! Est-ce que les chiens, quelquefois, ne mordent pas et n'étranglent pas leurs maîtres ?

*18 août*. — J'ai réfléchi toute la journée. Oh ! oui, je vais lui obéir, suivre ses envies, faire toutes ses volontés. Je vais être humble, soumis, lâche. Il est le plus fort. Mais une heure viendra...

*19 août*. — Je sais... je sais... je sais tout ! Je viens de lire ceci dans la *Revue du Monde Scientifique* : « Une nouvelle assez curieuse nous arrive de Rio de Janeiro. Une folie, une épidémie de folie, frappe en ce moment la province de San-Paulo. Elle ressemble aux folies contagieuses qui ont touché les peuples d'Europe au Moyen Âge. Les habitants, affolés, quittent leurs maisons et leurs villages, et ils abandonnent leurs champs. Ils disent qu'ils sont poursuivis, possédés, gouvernés comme un bétail humain. Ce sont des êtres invisibles qui les gouvernent, mais on peut les toucher. Ce sont des sortes de vampires qui se nourrissent de leur vie pendant leur sommeil. En plus, ils boivent de l'eau et du lait. Ils ne semblent toucher à aucun autre aliment.

« M. le professeur Don Pedro Henriquez est parti pour la province de San-Paulo, avec plusieurs savants médecins. Il veut étudier sur place les origines et les manifestations de cette surprenante folie. Puis il proposera à l'Empereur les mesures qui lui sembleront les meilleures. Il faut ramener à la raison ces populations en délire. »

Ah ! Ah ! je me rappelle, je me rappelle le beau trois-mâts brésilien ! Il est passé sous mes fenêtres en remontant la Seine, le 8 mai dernier ! Je l'ai trouvé si joli, si blanc, si gai ! L'Être était à bord. Il venait de là-bas, du pays où sa race est née ! Et il m'a vu ! Il a vu ma maison, blanche aussi. Et il a sauté du navire sur la rive. Oh ! mon Dieu !

À présent, je sais, je devine. Le règne de l'homme est fini.

Il est venu, Celui que craignaient les peuples naïfs, dans leurs premières terreurs. Il est venu, Celui que les prêtres inquiets chassaient par leurs prières. Les sorciers l'appelaient pendant les nuits sombres, mais il n'apparaissait pas encore. Les maîtres du monde, qui ne font que passer, l'ont senti venir. Ils lui ont donné toutes les formes, monstrueuses ou gracieuses : gnomes, esprits, génies, fées, farfadets. Après les idées grossières de la peur primitive, des hommes plus intelligents l'ont senti plus clairement. Mesmer l'avait deviné. Et depuis dix ans déjà, les médecins ont découvert exactement la nature de sa puissance. Ils l'ont découverte avant que lui-même s'en serve. Ils ont joué avec cette arme du nouveau Seigneur. Cette arme, c'est la domination d'une volonté mystérieuse sur l'âme humaine, devenue esclave. Ils ont appelé cela magnétisme, hypnotisme, suggestion... que sais-je ? Je les ai vus s'amuser avec cette horrible puissance, comme des enfants imprudents ! Malheur à nous ! Malheur à l'homme ! Il est venu, le... le... comment s'appelle-t-il... le... il me semble qu'il me crie son nom, et je ne l'entends pas... le... oui... il le crie... J'écoute... je ne peux pas... répète... le... Horla... J'ai entendu... le Horla... c'est lui... le Horla... il est venu !...

Ah ! le vautour a mangé la colombe, le loup a mangé le mouton. Le lion a dévoré le buffle aux cornes pointues. L'homme a tué le lion avec la flèche, avec l'épée, avec la poudre. Mais le Horla va faire de l'homme ce que nous avons fait du cheval et du bœuf. L'homme sera sa chose, son serviteur et sa nourriture. Le Horla n'aura besoin que de la force de sa volonté. Malheur à nous !

Pourtant, l'animal, quelquefois, se révolte et tue celui qui l'a dompté... moi aussi, je veux... je pourrai... mais il faut le connaître, le toucher, le voir ! Les savants disent que l'œil de la bête est différent du nôtre. Il ne voit pas les choses comme le nôtre... Et mon œil à moi ne peut pas voir le nouveau venu qui m'écrase.

Pourquoi ? Oh ! je me rappelle à présent les paroles du moine du mont Saint-Michel : « Est-ce que nous voyons la cent-millième partie de ce qui existe ? Tenez, voici le vent. C'est la plus grande force de la nature. Il renverse les hommes, abat les maisons, arrache les arbres. Il soulève la mer en montagnes d'eau, détruit les falaises et jette les grands navires sur les rochers. Le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui hurle, — l'avez-vous vu, et pouvez-vous le voir ? Il existe, pourtant ! »

Et je pensais encore : mon œil est si faible, si imparfait ! Il ne voit même pas les corps durs, s'ils sont transparents comme le verre !... Si une vitre sans tain barre mon chemin, mon œil me jette dessus. Je suis comme l'oiseau entré dans une chambre, qui se casse la tête contre les vitres. Et mille autres choses trompent mon œil et l'égarent ! Alors, quoi d'étonnant ? Il ne sait pas voir un corps nouveau que la lumière traverse.

Un être nouveau ! pourquoi pas ? Il devait venir, c'est sûr ! Pourquoi serions-nous les derniers ? Pourquoi ne le voyons-nous pas, alors que nous voyons tous les autres êtres créés avant nous ? C'est que sa nature est plus parfaite que la nôtre. Son corps est plus fin et plus achevé que le nôtre. Le nôtre est si faible, si mal conçu ! Il est encombré d'organes toujours fatigués, toujours forcés, comme des ressorts trop compliqués. Le nôtre vit comme une plante et comme une bête. Il se nourrit avec peine d'air, d'herbe et de viande. C'est une machine animale, livrée aux maladies, aux déformations, à la pourriture. Elle respire mal, elle est mal réglée, naïve et bizarre. Elle est mal faite, mais d'une manière ingénieuse. C'est une œuvre grossière et délicate à la fois. C'est le brouillon d'un être qui pourrait devenir intelligent et superbe.

Nous sommes quelques-uns, si peu nombreux sur ce monde, depuis l'huître jusqu'à l'homme. Pourquoi pas un de plus ? Entre l'apparition d'une espèce et celle de la suivante, il passe une longue période. Quand cette période est finie, pourquoi pas une espèce nouvelle ?

Pourquoi pas un de plus ? Pourquoi pas aussi d'autres arbres, avec des fleurs immenses et éclatantes, qui parfumeraient des régions entières ? Pourquoi pas d'autres éléments que le feu, l'air, la terre et l'eau ? — Ils sont quatre, seulement quatre, ces pères qui nourrissent les êtres ! Quelle pitié ! Pourquoi ne sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre mille ! Comme tout est pauvre, mesquin, misérable ! Tout est donné avec avarice, inventé sans imagination, fait lourdement ! Ah ! l'éléphant, l'hippopotame, que de grâce ! Le chameau, que d'élégance !

Mais, direz-vous, le papillon ! une fleur qui vole ! J'en rêve un qui serait grand comme cent univers. Il aurait des ailes dont je ne peux même pas dire la forme, la beauté, la couleur et le mouvement. Mais je le vois... il va d'étoile en étoile. Il les rafraîchit et les parfume avec le souffle doux et léger de son vol !... Et les peuples de là-haut le regardent passer, émerveillés et ravis !...

Qu'est-ce que j'ai donc ? C'est lui, lui, le Horla, qui me hante, qui me fait penser ces folies ! Il est en moi, il devient mon âme ; je le tuerai !

*19 août*. — Je le tuerai. Je l'ai vu ! Hier soir, je me suis assis à ma table. Et j'ai fait semblant d'écrire avec une grande attention. Je savais bien qu'il viendrait rôder autour de moi, tout près. Il serait si près que je pourrais peut-être le toucher, le saisir ? Et alors !... alors, j'aurais la force des désespérés. J'aurais mes mains, mes genoux, ma poitrine, mon front, mes dents pour l'étrangler, l'écraser, le mordre, le déchirer.

Et je le guettais, avec tous mes sens tendus à l'extrême.

J'avais allumé mes deux lampes et les huit bougies de ma cheminée. C'était comme si je pouvais le découvrir, dans cette lumière.

En face de moi, il y avait mon lit, un vieux lit de chêne à colonnes. À droite, ma cheminée. À gauche, ma porte, fermée avec soin. Je l'avais d'abord laissée longtemps ouverte, pour l'attirer. Derrière moi, il y avait une très haute armoire à glace. Elle me servait chaque jour pour me raser et pour m'habiller. J'avais l'habitude de m'y regarder de la tête aux pieds, chaque fois que je passais devant.

Donc, je faisais semblant d'écrire, pour le tromper, car lui aussi m'épiait. Et soudain, j'ai senti, j'ai été certain qu'il lisait par-dessus mon épaule. Il était là, il touchait presque mon oreille.

Je me suis levé d'un coup, les mains tendues. Je me suis tourné si vite que j'ai failli tomber. Eh bien ?... on y voyait comme en plein jour, et je ne me suis pas vu dans ma glace !... Elle était vide, claire, profonde, pleine de lumière ! Mon image n'était pas dedans... et pourtant j'étais en face, moi ! Je voyais le grand verre limpide, du haut en bas. Et je regardais cela avec des yeux fous. Je n'osais plus avancer, je n'osais plus faire un mouvement. Je sentais bien qu'il était là. Mais je sentais aussi qu'il m'échapperait encore, lui, dont le corps invisible avait dévoré mon reflet.

Comme j'ai eu peur ! Puis, tout à coup, j'ai commencé à me voir dans une brume, au fond du miroir. C'était une brume comme à travers une nappe d'eau. Il me semblait que cette eau glissait de gauche à droite, lentement. Et de seconde en seconde, mon image devenait plus nette. C'était comme la fin d'une éclipse. Ce qui me cachait n'avait pas de contours bien nets. C'était une sorte de transparence opaque, qui devenait claire peu à peu.

Enfin, j'ai pu me voir complètement, comme je me vois chaque jour dans la glace.

Je l'avais vu ! La terreur m'en est restée, et elle me fait encore frissonner.

*20 août*. — Le tuer, mais comment ? puisque je ne peux pas l'atteindre ? Le poison ? Mais il me verrait le mettre dans l'eau. Et puis, nos poisons auraient-ils un effet sur son corps invisible ? Non... non... sans aucun doute... Alors ?... alors ?...

*21 août*. — J'ai fait venir un serrurier de Rouen. Je lui ai commandé des persiennes de fer pour ma chambre. À Paris, certains hôtels particuliers en ont, au rez-de-chaussée, parce qu'on a peur des voleurs. Il va me faire aussi une porte en fer. J'ai eu l'air d'un peureux, mais je m'en moque !...

*10 septembre*. — Rouen, hôtel continental. C'est fait... c'est fait... mais est-il mort ? J'ai l'âme bouleversée par ce que j'ai vu.

Donc hier, le serrurier a posé ma persienne et ma porte de fer. Alors j'ai laissé tout ouvert jusqu'à minuit, même s'il commençait à faire froid.

Tout à coup, j'ai senti qu'il était là, et une joie, une joie folle m'a saisi. Je me suis levé lentement. J'ai marché à droite, à gauche, longtemps, pour qu'il ne devine rien. Puis j'ai enlevé mes bottines, et j'ai mis mes savates d'un air négligent. Puis j'ai fermé ma persienne de fer. Je suis revenu à pas tranquilles vers la porte, et je l'ai fermée aussi à double tour. Alors je suis retourné vers la fenêtre et je l'ai bloquée avec un cadenas. J'ai mis la clef dans ma poche.

Tout à coup, j'ai compris qu'il s'agitait autour de moi. Il avait peur à son tour. Il m'ordonnait de lui ouvrir. J'ai failli céder. Je n'ai pas cédé. Je me suis mis dos à la porte. Je l'ai entrouverte, tout juste assez pour passer, moi, à reculons. Comme je suis très grand, ma tête touchait le haut de la porte. J'étais sûr qu'il n'avait pas pu s'échapper. Et je l'ai enfermé, tout seul, tout seul ! Quelle joie ! Je le tenais ! Alors je suis descendu en courant. Dans mon salon, sous ma chambre, j'ai pris mes deux lampes. J'ai versé toute l'huile sur le tapis, sur les meubles, partout. Puis j'y ai mis le feu. Et je me suis sauvé, après avoir bien refermé à double tour la grande porte d'entrée.

Et je suis allé me cacher au fond de mon jardin, dans un massif de lauriers. Comme c'était long ! comme c'était long ! Tout était noir, muet, immobile. Pas un souffle d'air, pas une étoile. Il y avait des montagnes de nuages qu'on ne voyait pas. Mais elles pesaient sur mon âme, si lourdes, si lourdes.

Je regardais ma maison, et j'attendais. Comme c'était long ! Je croyais déjà que le feu s'était éteint tout seul. Ou peut-être qu'il l'avait éteint, Lui. Mais alors une des fenêtres du bas a éclaté sous la poussée de l'incendie. Et une flamme, une grande flamme rouge et jaune, est sortie. Longue, molle, caressante, elle est montée le long du mur blanc. Elle l'a embrassé jusqu'au toit. Une lumière a couru dans les arbres, dans les branches, dans les feuilles. Et un frisson aussi, un frisson de peur ! Les oiseaux se réveillaient. Un chien s'est mis à hurler. Il m'a semblé que le jour se levait ! Deux autres fenêtres ont éclaté aussitôt. Et j'ai vu que tout le bas de ma maison n'était plus qu'un effrayant brasier. Mais un cri, un cri horrible, très aigu, déchirant, un cri de femme a traversé la nuit. Et deux mansardes se sont ouvertes ! J'avais oublié mes domestiques ! J'ai vu leurs visages fous de terreur, et leurs bras qui s'agitaient !...

Alors, fou d'horreur, je me suis mis à courir vers le village en hurlant : « Au secours ! au secours ! au feu ! au feu ! » J'ai rencontré des gens qui venaient déjà. Et je suis retourné avec eux, pour voir !

La maison, maintenant, n'était plus qu'un bûcher horrible et magnifique. C'était un bûcher monstrueux, qui éclairait toute la terre. Dans ce bûcher brûlaient des hommes. Et lui aussi brûlait, Lui, Lui, mon prisonnier, l'Être nouveau, le nouveau maître, le Horla !

Soudain, le toit tout entier s'est écroulé entre les murs. Et un volcan de flammes a jailli jusqu'au ciel. Par toutes les fenêtres ouvertes sur la fournaise, je voyais la cuve de feu. Et je pensais qu'il était là, dans ce four, mort...

— Mort ? Peut-être ?... Son corps ? Son corps que la lumière du jour traversait, on ne pouvait peut-être pas le détruire ? Peut-être que les choses qui tuent nos corps ne peuvent rien contre lui ?

S'il n'était pas mort ?... Peut-être que seul le temps a du pouvoir sur l'Être Invisible et Redoutable. Pourquoi aurait-il ce corps transparent, ce corps inconnaissable, ce corps d'Esprit ? Pourquoi, s'il devait craindre lui aussi les maux, les blessures, les infirmités, la destruction avant l'heure ?

La destruction avant l'heure ? Toute la terreur humaine vient d'elle ! Après l'homme, le Horla. — L'homme peut mourir tous les jours, à toutes les heures, à toutes les minutes, par tous les accidents. Après lui est venu celui qui ne doit mourir qu'à son jour, à son heure, à sa minute. Il mourra seulement parce qu'il aura touché la limite de son existence !

Non... non... sans aucun doute, sans aucun doute... il n'est pas mort... Alors... alors... il va donc falloir que je me tue, moi !...

### Glossaire

- **le platane**: grand arbre avec de larges feuilles, souvent dans les jardins et les rues.
- **le remorqueur**: petit bateau qui tire d'autres bateaux.
- **le trois-mâts**: grand bateau à voiles avec trois mâts.
- **le bromure de potassium**: médicament qui calme les nerfs.
- **les verrous**: petites barres de métal pour fermer une porte de l'intérieur.
- **le bourreau**: homme chargé de tuer les condamnés à mort.
- **le cauchemar**: très mauvais rêve qui fait peur.
- **la sangsue**: petit animal qui suce le sang.
- **somnambule**: personne qui marche ou agit en dormant.
- **la mine de plomb**: matière noire des crayons ; elle laisse des traces.
- **la mousseline**: tissu de coton très fin.
- **la suggestion**: idée ou ordre qu'une personne met dans l'esprit d'une autre, souvent pendant l'hypnose.
- **le prestidigitateur**: artiste qui fait des tours de magie avec ses mains.
- **le bal des canotiers**: fête où l'on danse au bord de la rivière, avec des gens qui font du bateau.
- **la lingère**: domestique qui s'occupe du linge de la maison.
- **une hallucination**: chose qu'on croit voir ou entendre, mais qui n'existe pas.
- **l'écueil**: rocher dans la mer, dangereux pour les bateaux.
- **la démence**: la folie.
- **le coupé**: petite voiture fermée, tirée par des chevaux.
- **la théogonie**: étude de l'origine des dieux.
- **les farfadets**: petits esprits ou lutins des vieilles histoires.
- **une vitre sans tain**: verre transparent, sans la couche qui en fait un miroir.
- **la persienne**: volet de fenêtre.
- **les mansardes**: petites chambres sous le toit, souvent pour les domestiques.
- **le bûcher**: grand feu où l'on brûle quelque chose ou quelqu'un.

## Amour

*Trois pages du livre d'un chasseur*

... Je viens de lire dans le journal un fait divers, un drame de la passion. Il l'a tuée, puis il s'est tué : donc il l'aimait. Qui sont Il et Elle ? Cela n'a pas d'importance. Seul leur amour m'intéresse. Il ne m'intéresse pas parce qu'il me touche ou parce qu'il m'étonne. Il ne m'intéresse pas parce qu'il me donne des émotions ou parce qu'il me fait réfléchir. Il m'intéresse parce qu'il me rappelle un souvenir de ma jeunesse. C'est un étrange souvenir de chasse. Ce jour-là, l'Amour m'est apparu, comme des croix apparaissaient au milieu du ciel aux premiers chrétiens.

Je suis né avec tous les instincts et tous les sens de l'homme primitif. Mais les raisonnements et les émotions d'un homme civilisé les rendent plus doux. J'aime la chasse avec passion. Et pourtant, la bête qui saigne, le sang sur les plumes, le sang sur mes mains me serrent le cœur. Ils me le serrent si fort que je pourrais m'évanouir.

Cette année-là, vers la fin de l'automne, les froids sont arrivés brusquement. Un de mes cousins, Karl de Rauville, m'a appelé chez lui. Il voulait que je vienne tuer des canards avec lui dans les marais, au lever du jour.

Mon cousin était un solide gaillard de quarante ans. Il était roux, très fort et très barbu. C'était un gentilhomme de campagne, une demi-brute aimable, au caractère gai. Il avait cet esprit gaulois, joyeux et simple, qui rend agréable la médiocrité. Il habitait une sorte de ferme-château dans une large vallée où coulait une rivière. Des bois couvraient les collines, à droite et à gauche. C'étaient de vieux bois seigneuriaux, où restaient des arbres magnifiques. On y trouvait les oiseaux les plus rares de toute cette partie de la France. On y tuait quelquefois des aigles. Il y avait aussi les oiseaux de passage, ceux qui ne viennent presque jamais dans nos pays trop peuplés. Ils s'arrêtaient presque toujours dans ces branches vieilles de plusieurs siècles. C'était comme s'ils connaissaient, ou reconnaissaient, un petit coin de forêt des anciens temps. Ce coin était resté là pour les abriter pendant leur courte étape de la nuit.

Dans la vallée, il y avait de grandes prairies, arrosées par de petits canaux et séparées par des haies. Puis, plus loin, la rivière, qui coulait jusque-là dans un canal, s'étalait en un vaste marais. Ce marais était le plus admirable terrain de chasse que j'aie jamais vu. C'était le seul souci de mon cousin, qui l'entretenait comme un parc. Un immense peuple de roseaux le couvrait. Il le rendait vivant, plein de bruits, agité comme une mer. À travers ces roseaux, on avait tracé d'étroites avenues. Des barques plates y passaient en silence sur l'eau morte. On les conduisait et on les dirigeait avec de longues perches. Elles touchaient légèrement les joncs et faisaient fuir les poissons rapides à travers les herbes. Elles faisaient plonger les poules sauvages, dont la tête noire et pointue disparaissait brusquement.

J'aime l'eau d'une passion folle. J'aime la mer, même si elle est trop grande, trop agitée, impossible à posséder. J'aime les rivières, si jolies, mais qui passent, qui fuient, qui s'en vont. Et j'aime surtout les marais, où bat toute la vie inconnue des bêtes de l'eau. Le marais, c'est un monde entier sur la terre, un monde différent. Il a sa vie propre, ses habitants qui restent et ses voyageurs de passage. Il a ses voix, ses bruits, et surtout son mystère. Rien n'est plus troublant, plus inquiétant, parfois plus effrayant qu'un marécage. Pourquoi cette peur qui flotte sur ces plaines basses couvertes d'eau ? Est-ce le vague murmure des roseaux, ou les étranges feux follets ? Est-ce le silence profond qui les enveloppe pendant les nuits calmes ? Est-ce à cause des brumes bizarres, qui traînent sur les joncs comme des robes de mortes ? Ou bien est-ce le petit bruit de l'eau, qu'on entend à peine, si léger, si doux ? Ce petit bruit est parfois plus terrifiant que le canon des hommes ou que le tonnerre du ciel. Il fait ressembler les marais à des pays de rêve. Ce sont des pays redoutables, qui cachent un secret inconnaissable et dangereux.

Non. Autre chose sort des marais. Un autre mystère, plus profond, plus grave, flotte dans les brouillards épais. C'est peut-être le mystère même de la création ! Car c'est peut-être dans l'eau immobile et pleine de boue que la vie est née. C'est peut-être dans la lourde humidité des terres mouillées, sous la chaleur du soleil. Là, le premier germe de vie a bougé, il a vibré, il s'est ouvert au jour, non ?

Je suis arrivé le soir chez mon cousin. Il gelait à fendre les pierres.

Nous avons dîné dans la grande salle. Les buffets, les murs, le plafond étaient couverts d'oiseaux empaillés. Certains avaient les ailes étendues. D'autres étaient perchés sur des branches fixées avec des clous. Il y avait des éperviers, des hérons, des hiboux, des engoulevents, des buses, des tiercelets, des vautours, des faucons. Mon cousin ressemblait lui-même à un étrange animal des pays froids. Il portait une veste en peau de phoque. Pendant le dîner, il m'a expliqué ce qu'il avait prévu pour cette nuit même.

Nous devions partir à trois heures et demie du matin. Ainsi, nous arriverions vers quatre heures et demie à l'endroit choisi pour notre affût. À cet endroit, on avait construit une hutte avec des morceaux de glace. Elle devait nous protéger un peu contre le vent terrible qui vient juste avant le jour. Ce vent est chargé de froid. Il déchire la chair comme des scies, il la coupe comme des lames. Il la pique comme des pointes empoisonnées, il la tord comme des tenailles, et il la brûle comme du feu.

Mon cousin se frottait les mains : « Je n'ai jamais vu une gelée pareille, disait-il. Nous avions déjà douze degrés sous zéro à six heures du soir. »

Je suis allé me jeter sur mon lit tout de suite après le repas. Et je me suis endormi à la lumière d'un grand feu qui brûlait dans ma cheminée.

À trois heures précises, on m'a réveillé. J'ai mis à mon tour une peau de mouton. J'ai trouvé mon cousin Karl couvert d'une fourrure d'ours. Chacun de nous a avalé deux tasses de café brûlant, puis deux verres de fine champagne. Ensuite, nous sommes partis avec un garde et nos chiens : Plongeon et Pierrot.

Dès les premiers pas dehors, je me suis senti glacé jusqu'aux os. C'était une de ces nuits où la terre semble morte de froid. L'air gelé devient dur, on peut presque le toucher, tant il fait mal. Aucun souffle ne le fait bouger ; il est figé, immobile. Il mord, il traverse, il dessèche. Il tue les arbres, les plantes, les insectes, et même les petits oiseaux. Ils tombent des branches sur le sol dur. Et dans l'étreinte du froid, ils deviennent durs eux aussi, comme lui.

La lune était à son dernier quartier, toute penchée sur le côté, toute pâle. Elle semblait s'évanouir au milieu de l'espace. Elle était si faible qu'elle ne pouvait plus s'en aller. Elle restait là-haut, saisie elle aussi, paralysée par la dureté du ciel. Elle répandait sur le monde une lumière sèche et triste. C'est cette lumière mourante et blafarde qu'elle nous envoie chaque mois, à la fin de sa résurrection.

Nous marchions côte à côte, Karl et moi, le dos courbé, les mains dans les poches et le fusil sous le bras. Nos chaussures étaient enveloppées de laine, pour ne pas glisser sur la rivière gelée. Elles ne faisaient aucun bruit. Et je regardais la fumée blanche que faisait le souffle de nos chiens.

Bientôt, nous sommes arrivés au bord du marais. Nous sommes entrés dans une des allées de roseaux secs, qui traversait cette forêt basse.

Nos coudes touchaient les longues feuilles en forme de rubans et laissaient derrière nous un léger bruit. Et je me suis senti saisi, plus que jamais, par cette émotion forte et étrange que les marécages me donnent. Celui-là était mort, mort de froid, puisque nous marchions dessus, au milieu de son peuple de joncs desséchés.

Tout à coup, à un tournant de l'allée, j'ai vu la hutte de glace qu'on avait construite pour nous abriter. J'y suis entré. Nous avions encore près d'une heure à attendre le réveil des oiseaux errants. Alors je me suis roulé dans ma couverture pour essayer de me réchauffer.

Couché sur le dos, je me suis mis à regarder la lune à travers les murs de cette maison polaire. Ils étaient à peu près transparents. À travers eux, la lune était déformée : elle avait quatre cornes.

Mais le froid du marais gelé, le froid de ces murs, le froid tombé du ciel est bientôt entré en moi. C'était si terrible que je me suis mis à tousser.

Mon cousin Karl s'est inquiété : « Tant pis si nous ne tuons pas grand-chose aujourd'hui, a-t-il dit. Je ne veux pas que tu t'enrhumes ; nous allons faire du feu. » Et il a donné l'ordre au garde de couper des roseaux.

On en a fait un tas au milieu de notre hutte. On avait ouvert le haut de la hutte, pour laisser sortir la fumée. La flamme rouge est montée le long des murs clairs de cristal. Alors ils se sont mis à fondre, doucement, à peine, comme si ces pierres de glace transpiraient. Karl, resté dehors, m'a crié : « Viens donc voir ! » Je suis sorti, et je suis resté immobile, plein d'étonnement. Notre cabane avait la forme d'un cône. Elle ressemblait à un monstrueux diamant au cœur de feu, poussé soudain sur l'eau gelée du marais. Et dedans, on voyait deux formes fantastiques : c'étaient nos chiens, qui se chauffaient.

Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri errant est passé au-dessus de nos têtes. La lumière de notre feu réveillait les oiseaux sauvages.

Rien ne me touche autant que ce premier cri de la vie, qu'on ne voit pas. Il court dans l'air sombre, si vite, si loin, avant la première lumière des jours d'hiver. À cette heure glaciale de l'aube, ce cri qui fuit, emporté par les plumes d'une bête, me semble un soupir de l'âme du monde !

Karl a dit : « Éteignez le feu. Voici l'aurore. »

En effet, le ciel commençait à pâlir. Les bandes de canards traçaient sur le ciel de longues taches rapides, vite effacées.

Une lumière a éclaté dans la nuit : Karl venait de tirer. Et les deux chiens se sont élancés.

Alors, de minute en minute, tantôt lui et tantôt moi, nous visions très vite. Nous tirions dès que l'ombre d'une tribu volante apparaissait au-dessus des roseaux. Et Pierrot et Plongeon, essoufflés et joyeux, nous rapportaient des bêtes pleines de sang. Quelquefois, leur œil nous regardait encore.

Le jour s'était levé, un jour clair et bleu. Le soleil apparaissait au fond de la vallée, et nous pensions à repartir. C'est alors que deux oiseaux ont glissé brusquement au-dessus de nos têtes, le cou droit et les ailes tendues. J'ai tiré. L'un d'eux est tombé presque à mes pieds. C'était une sarcelle au ventre d'argent. Alors, dans l'espace au-dessus de moi, une voix, une voix d'oiseau a crié. C'était une plainte courte, répétée, déchirante. Et la bête, la petite bête qui avait échappé au fusil, s'est mise à tourner dans le bleu du ciel au-dessus de nous. Elle regardait sa compagne morte, que je tenais entre mes mains.

Karl, à genoux, le fusil à l'épaule, l'œil brûlant, la guettait. Il attendait qu'elle soit assez proche.

— Tu as tué la femelle, a-t-il dit. Le mâle ne s'en ira pas.

C'est vrai, il ne s'en allait pas. Il tournait toujours et il pleurait autour de nous. Jamais un gémissement de douleur ne m'a déchiré le cœur comme cet appel désolé. C'était comme le triste reproche de ce pauvre animal perdu dans l'espace.

Parfois, il s'enfuyait, menacé par le fusil qui suivait son vol. Il semblait prêt à continuer sa route, tout seul, à travers le ciel. Mais il ne pouvait pas s'y décider, et il revenait bientôt pour chercher sa femelle.

— Laisse-la par terre, m'a dit Karl. Il va s'approcher tout à l'heure.

En effet, il s'approchait, sans penser au danger. Il était fou de son amour de bête pour l'autre bête que j'avais tuée.

Karl a tiré. C'était comme si on avait coupé la corde qui tenait l'oiseau suspendu. J'ai vu une chose noire qui tombait. J'ai entendu dans les roseaux le bruit d'une chute. Et Pierrot me l'a rapporté.

Je les ai mis tous les deux, déjà froids, dans le même carnier... et je suis reparti, ce jour-là, pour Paris.

### Glossaire

- **le fait divers**: petite nouvelle du journal sur un accident ou un crime.
- **l'esprit gaulois**: humour joyeux et simple, un peu grossier, qu'on dit typique des Français.
- **le marais / le marécage**: terrain plat couvert d'eau peu profonde et de plantes.
- **les roseaux / les joncs**: hautes plantes qui poussent dans l'eau.
- **les feux follets**: petites flammes qu'on voit la nuit sur les marais.
- **empaillé**: se dit d'un animal mort préparé pour garder sa forme.
- **l'affût**: endroit caché où le chasseur attend les animaux.
- **la hutte**: petite cabane simple.
- **la fine champagne**: bon cognac (alcool fort), pas du vin de Champagne.
- **blafard**: pâle, sans couleur.
- **la sarcelle**: petit canard sauvage.
- **le carnier**: sac du chasseur pour mettre les animaux tués.

## Le Trou

*Coups et blessures, ayant occasionné la mort.* C'était l'accusation qui faisait venir devant la cour d'assises le sieur Léopold Renard, tapissier.

Autour de lui, il y avait les principaux témoins : la dame Flamèche, veuve de la victime, puis Louis Ladureau, ouvrier ébéniste, et Jean Durdent, plombier.

Près de l'accusé était assise sa femme, en noir. Elle était petite et laide, et elle avait l'air d'une guenon habillée en dame.

Et voici comment Renard (Léopold) raconte le drame :

— Mon Dieu, c'est un malheur, et c'est moi qui en ai été la première victime, tout le temps. Ma volonté n'y est pour rien. Les faits parlent d'eux-mêmes, m'sieu l'président. Je suis un honnête homme, un homme de travail. Je suis tapissier dans la même rue depuis seize ans. Tout le monde me connaît, m'aime, me respecte, m'estime. Les voisins l'ont dit, et même la concierge, qui n'est pas d'humeur gaie tous les jours. J'aime le travail, j'aime faire des économies, j'aime les honnêtes gens et les plaisirs honnêtes. C'est ça qui m'a perdu, tant pis pour moi. Mais ma volonté n'y était pas, alors je continue à me respecter.

« Donc, depuis cinq ans, tous les dimanches, mon épouse que voilà et moi, nous allons passer la journée à Poissy. Ça nous fait prendre l'air. Et puis nous aimons la pêche à la ligne, oh ! mais là, nous l'aimons comme des petits oignons. C'est Mélie qui m'a donné cette passion-là, la rosse ! Et elle y est encore plus passionnée que moi, la teigne ! D'ailleurs, tout le mal vient d'elle dans cette affaire-là, comme vous allez le voir par la suite.

« Moi, je suis fort et doux, pas méchant pour deux sous. Mais elle ! oh ! là ! là ! Ça n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre. Eh bien ! c'est plus méchant qu'un chat sauvage. Je ne dis pas qu'elle n'a pas de qualités. Elle en a, et des importantes pour un commerçant. Mais son caractère ! Demandez aux voisins, et même à la concierge qui a témoigné pour moi tout à l'heure... Elle vous en dira des nouvelles.

« Tous les jours, elle me reprochait d'être trop doux : « Ce n'est pas moi qui me laisserais faire ci ! Ce n'est pas moi qui me laisserais faire ça. » Si je l'avais écoutée, m'sieu l'président, je me serais battu à coups de poing au moins trois fois par mois...

Mme Renard l'a interrompu : « Cause toujours ; rira bien qui rira l'dernier. »

Il s'est tourné vers elle, l'air innocent :

— Eh bien, j'peux t'accuser, puisque t'es pas en cause, toi...

Puis il s'est tourné de nouveau vers le président :

— Alors je continue. Donc, nous allions à Poissy tous les samedis soir, pour pêcher dès l'aube du lendemain. C'est une habitude qui est devenue pour nous une seconde nature, comme on dit. Il y a trois ans, cet été, j'avais découvert une place, mais une place ! Oh ! là ! là ! À l'ombre, avec huit pieds d'eau au moins, p't-être dix. Un trou, quoi, avec des creux sous la berge. Une vraie niche à poissons, un paradis pour le pêcheur ! Ce trou-là, m'sieu l'président, je pouvais le regarder comme à moi, puisque j'en étais le Christophe Colomb. Tout le monde le savait dans le pays, et personne ne disait le contraire. On disait : « Ça, c'est la place à Renard. » Et personne n'y serait venu, pas même M. Plumeau. Il est connu, sans vouloir l'offenser, pour piquer les places des autres.

« Donc, sûr de mon endroit, j'y revenais comme un propriétaire. Le samedi, à peine arrivé, je montais dans *Dalila* avec mon épouse. — *Dalila*, c'est ma norvégienne, un bateau que j'ai fait construire chez Fournaise. C'est léger et c'est sûr. — Je dis donc que nous montons dans *Dalila*, et nous allons amorcer. Pour amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent bien, les copains. — Vous allez me demander avec quoi j'amorce ? Je n'peux pas répondre. Ça n'a rien à voir avec l'accident. Je ne peux pas répondre, c'est mon secret. — Ils sont plus de deux cents à me l'avoir demandé. On m'a offert des petits verres, et des fritures, et des matelotes pour me faire parler !! Mais va voir s'ils viennent chez eux, les chevesnes ! Ah ! oui, on m'a tapé sur le ventre pour la connaître, ma recette... Il n'y a que ma femme qui la connaît... et elle ne la dira pas plus que moi !... Pas vrai, Mélie ?...

Le président l'a interrompu.

— Arrivez au fait le plus vite possible.

L'accusé a repris : « J'y viens, j'y viens. Donc, le samedi 8 juillet, nous sommes partis par le train de cinq heures vingt-cinq. Avant le dîner, nous sommes allés amorcer, comme tous les samedis. Le temps s'annonçait bien. Je disais à Mélie : « Chouette, chouette pour demain ! » Et elle répondait : « Ça promet. » Nous ne parlons jamais plus que ça ensemble.

« Et puis, nous revenons dîner. J'étais content, j'avais soif. C'est la cause de tout, m'sieu l'président. Je dis à Mélie : « Tiens, Mélie, il fait beau, si je buvais une bouteille de *casque à mèche*. » C'est un petit vin blanc que nous avons appelé comme ça. Parce que, si on en boit trop, il vous empêche de dormir, et il remplace le bonnet de nuit. Vous comprenez.

« Elle me répond : « Tu peux faire comme tu veux, mais tu s'ras encore malade ; et tu ne pourras pas te lever demain. » — Ça, c'était vrai, c'était sage, c'était prudent, c'était bien vu, je l'avoue. Pourtant, je n'ai pas su me retenir, et je l'ai bue, ma bouteille. Tout est venu de là.

« Donc, je n'ai pas pu dormir. Cristi ! je l'ai eu sur la tête jusqu'à deux heures du matin, ce casque à mèche en jus de raisin. Et puis pouf, je m'endors. Mais là, je dors si fort que je n'aurais pas entendu crier l'ange du Jugement dernier.

« Bref, ma femme me réveille à six heures. Je saute du lit, j'enfile en vitesse ma culotte et ma veste. Un coup d'eau sur la figure, et nous sautons dans *Dalila*. Trop tard. Quand j'arrive à mon trou, il était pris ! Jamais ça n'était arrivé, m'sieu l'président, jamais depuis trois ans ! Ça m'a fait comme si on me volait sous mes yeux. Je dis : « Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom ! » Et v'là ma femme qui commence à me harceler : « Hein, ton casque à mèche ! Va donc, soûlard ! Es-tu content, grande bête ? »

« Je ne disais rien ; tout ça, c'était vrai.

« Je débarque quand même près de l'endroit, pour essayer de profiter des restes. Et peut-être qu'il ne prendrait rien, c't homme-là ? Et qu'il s'en irait ?

« C'était un petit maigre, en coutil blanc, avec un grand chapeau de paille. Il avait aussi sa femme, une grosse, qui faisait de la tapisserie derrière lui.

« Quand elle nous a vus nous installer près de l'endroit, v'là qu'elle murmure :

« — Il n'y a donc pas d'autre place sur la rivière ? »

« Et la mienne, qui était furieuse, lui répond :

« — Les gens bien élevés se renseignent sur les habitudes d'un pays avant de prendre les places réservées.

« Comme je ne voulais pas d'histoires, je lui dis :

« — Tais-toi, Mélie. Laisse faire, laisse faire. Nous verrons bien.

« Donc, nous avions mis *Dalila* sous les saules, nous étions descendus. Et nous pêchions coude à coude, Mélie et moi, juste à côté des deux autres.

« Ici, m'sieu l'président, il faut que j'entre dans le détail.

« Il n'y avait pas cinq minutes que nous étions là, quand la ligne du voisin se met à plonger, deux fois, trois fois. Et puis voilà qu'il en sort un, de chevesne, gros comme ma cuisse ! Un peu moins, p't-être, mais presque ! Moi, le cœur me bat, j'ai de la sueur aux tempes. Et Mélie qui me dit : « Hein, l'ivrogne, tu l'as vu, celui-là ! »

« Juste à ce moment, M. Bru, l'épicier de Poissy, passe en barque. Lui, il aime pêcher le goujon. Il me crie : « On vous a pris votre endroit, monsieur Renard ? » Je lui réponds : « Oui, monsieur Bru. Il y a dans ce monde des gens pas délicats, qui ne connaissent pas les usages. »

« Le petit coutil d'à côté faisait semblant de ne pas entendre. Sa femme aussi, sa grosse femme, un vrai veau, quoi ! »

Le président l'a interrompu une seconde fois : « Faites attention ! Vous insultez Mme veuve Flamèche, ici présente. »

Renard s'est excusé : « Pardon, pardon, c'est la passion qui m'emporte. »

« Donc, il ne s'était pas passé un quart d'heure, et le petit coutil en a pris encore un, de chevesne. Et un autre presque tout de suite après, et encore un cinq minutes plus tard. »

« Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et puis je sentais Mme Renard qui bouillait. Elle me lançait des piques sans arrêt :

« Ah ! misère ! tu ne vois pas qu'il te le vole, ton poisson ? Tu ne vois pas ? Toi, tu ne prendras rien, pas une grenouille, rien de rien, rien. Tiens, rien que d'y penser, j'ai du feu dans la main. »

« Moi, je me disais : — Attendons midi. Il ira déjeuner, ce braconnier-là, et je la reprendrai, ma place. Parce que moi, m'sieu l'président, je déjeune sur place tous les dimanches. Nous apportons les provisions dans *Dalila*. »

« Ah ! ouiche ! Midi sonne ! Il avait un poulet dans un journal, le bandit. Et pendant qu'il mange, v'là qu'il en prend encore un, de chevesne ! »

« Mélie et moi, nous mangions un morceau aussi, comme ça, sur le pouce, presque rien. Le cœur n'y était pas. »

« Alors, pour digérer, je prends mon journal. Tous les dimanches, comme ça, je lis le *Gil Blas*, à l'ombre, au bord de l'eau. C'est le jour de Colombine, vous savez bien, Colombine, qui écrit des articles dans le *Gil Blas*. J'avais l'habitude de faire enrager Mme Renard en disant que je la connaissais, cette Colombine. Ce n'est pas vrai, je ne la connais pas, je ne l'ai jamais vue. Mais ça ne fait rien, elle écrit bien. Et puis elle dit des choses drôlement sensées, pour une femme. Moi, elle me plaît. Il n'y en a pas beaucoup comme elle. »

« Voilà donc que je commence à taquiner mon épouse. Mais elle se fâche tout de suite, et pas qu'un peu ! Alors je me tais. »

« C'est à ce moment qu'arrivent, de l'autre côté de la rivière, nos deux témoins que voilà, M. Ladureau et M. Durdent. Nous nous connaissions de vue. »

« Le petit s'était remis à pêcher. Il en prenait tellement que j'en tremblais, moi. Et sa femme se met à dire : « La place est drôlement bonne, nous y reviendrons toujours, Désiré ! »

Moi, je sens un froid dans le dos. Et Mme Renard répétait : « T'es pas un homme, t'es pas un homme. T'as du sang de poulet dans les veines. »

« Tout à coup, je lui dis : « Tiens, j'aime mieux m'en aller, je ferais une bêtise. »

« Et elle me souffle, comme si elle me mettait un fer rouge sous le nez : « T'es pas un homme. V'là qu'tu fuis, maintenant, que tu rends la place ! Va donc, Bazaine ! »

« Là, ça m'a touché. Pourtant, je ne bouge pas. »

« Mais l'autre, il sort une brème, oh ! jamais je n'en ai vu une pareille. Jamais ! »

« Et r'voilà ma femme qui se met à parler fort, comme si elle pensait tout haut. Vous voyez d'ici la ruse. Elle disait : « Ça, on peut appeler ça du poisson volé, puisque c'est nous qui avons amorcé la place. Il faudrait au moins rendre l'argent dépensé pour l'amorce. »

Alors, la grosse du petit coutil s'est mise à dire à son tour : « C'est à nous que vous parlez, madame ? »

« — Je parle aux voleurs de poisson, qui profitent de l'argent dépensé par les autres. »

« — C'est nous que vous appelez des voleurs de poisson ? »

« Et voilà qu'elles s'expliquent, et puis qu'elles en viennent aux gros mots. Cristi, elles en connaissent, les coquines, et des bien envoyés ! Elles criaient si fort que nos deux témoins, sur l'autre rive, se sont mis à crier pour rire : « Eh ! là-bas, un peu de silence. Vous allez empêcher vos maris de pêcher. »

« En fait, le petit coutil et moi, nous ne bougions pas plus que deux souches. Nous restions là, le nez sur l'eau, comme si nous n'avions rien entendu. »

« Cristi de cristi, nous entendions bien, pourtant : « Vous n'êtes qu'une menteuse. — Vous n'êtes qu'une traînée. — Vous n'êtes qu'une roulure. — Vous n'êtes qu'une rouchie. » Et vas-y, et vas-y. Un marin n'en connaît pas plus.

« Soudain, j'entends un bruit derrière moi. Je me r'tourne. C'était l'autre, la grosse, qui tombait sur ma femme à coups d'ombrelle. Pan ! pan ! Mélie en r'çoit deux. Mais elle se met en rage, Mélie, et quand elle est en rage, elle tape. Elle attrape la grosse par les cheveux, et puis v'lan, v'lan, v'lan ! Les gifles pleuvaient comme des prunes. »

« Moi, je les aurais laissées faire. Les femmes entre elles, les hommes entre eux. Il ne faut pas mélanger les coups. Mais le petit coutil se lève comme un diable, et il veut sauter sur ma femme. Ah ! mais non ! ah ! mais non ! pas de ça, camarade. Moi, je le reçois au bout de mon poing, cet oiseau-là. Et paf, et paf ! Un dans le nez, l'autre dans le ventre. Il lève les bras, il lève la jambe, et il tombe sur le dos, en pleine rivière, juste dans l'trou. »

« Je l'aurais repêché, c'est sûr, m'sieu l'président, si j'avais eu le temps tout de suite. Mais en plus, la grosse prenait le dessus, et elle vous arrangeait Mélie de la belle façon. Je sais bien que je n'aurais pas dû aider ma femme pendant que l'autre buvait la tasse. Mais je ne pensais pas qu'il allait se noyer. Je me disais : « Bah ! ça le rafraîchira ! »

« Je cours donc vers les femmes pour les séparer. Et je reçois des coups de poing, des coups d'ongles et des coups de dents. Cristi, quelles rosses ! »

« Bref, il m'a fallu au moins cinq minutes, peut-être dix, pour séparer ces deux furies-là. »

« J'me r'tourne. Plus rien. L'eau calme comme un lac. Et les autres, là-bas, qui criaient : « Repêchez-le, repêchez-le. »

« C'est facile à dire, ça, mais moi, je ne sais pas nager, et plonger encore moins, c'est sûr ! »

« Enfin, le barragiste est venu, et deux messieurs avec des gaffes. Ça avait bien duré un grand quart d'heure. On l'a retrouvé au fond du trou, sous huit pieds d'eau, comme je l'avais dit. Mais il y était, le petit coutil ! »

« Voilà les faits, je le jure. Je suis innocent, sur l'honneur. »

Les témoins ont dit la même chose que lui, et l'accusé a été acquitté.

### Glossaire

- **la cour d'assises**: tribunal pour les crimes graves.
- **le tapissier**: artisan qui fait les fauteuils, les rideaux, les tissus des meubles.
- **la guenon**: femelle du singe.
- **la rosse / la teigne**: mots familiers pour une femme méchante.
- **la norvégienne**: sorte de barque légère.
- **amorcer**: jeter de la nourriture dans l'eau pour attirer les poissons.
- **le braconnier**: personne qui chasse ou pêche là où elle n'en a pas le droit.
- **traînée, roulure, rouchie**: insultes grossières pour une femme.
- **le chevesne, la brème, le goujon**: poissons de rivière.
- **le casque à mèche**: bonnet de nuit ; ici, nom donné à un vin blanc.
- **le coutil**: tissu de coton solide.
- **Bazaine**: maréchal français qui s'est rendu aux ennemis en 1870 ; ici, insulte qui veut dire « lâche ».
- **le barragiste**: homme qui surveille un barrage sur la rivière.
- **la gaffe**: longue perche avec un crochet.
- **acquitté**: déclaré non coupable par le tribunal.

## Sauvée

La petite marquise de Rennedon est entrée comme une balle qui casse une vitre. Elle s'est mise à rire avant de parler. Elle riait aux larmes, comme un mois plus tôt. Ce jour-là, elle avait annoncé à son amie qu'elle avait trompé le marquis. Elle l'avait fait pour se venger, seulement pour se venger, et une seule fois. Il était vraiment trop bête et trop jaloux.

La petite baronne de Grangerie a jeté sur son canapé le livre qu'elle lisait. Elle regardait Annette avec curiosité, et elle riait déjà elle-même.

Enfin elle a demandé :

— Qu'est-ce que tu as encore fait ?

— Oh !... ma chère... ma chère... C'est trop drôle... trop drôle..., imagine-toi... je suis sauvée !... sauvée !... sauvée !...

— Comment, sauvée ?

— Oui, sauvée !

— De quoi ?

— De mon mari, ma chère, sauvée ! Délivrée ! libre ! libre ! libre !

— Comment, libre ? En quoi ?

— En quoi ! Le divorce ! Oui, le divorce ! J'ai le divorce dans la main !

— Tu es divorcée ?

— Non, pas encore, que tu es bête ! On ne divorce pas en trois heures ! Mais j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... un flagrant délit... pense donc... un flagrant délit... je le tiens...

— Oh, raconte-moi ça ! Alors il te trompait ?

— Oui... c'est-à-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai des preuves, c'est l'essentiel.

— Comment as-tu fait ?

— Comment j'ai fait ?... Voilà ! Oh ! j'ai été forte, très forte. Depuis trois mois, il était devenu odieux, tout à fait odieux. Il était brutal, grossier, il voulait tout commander. Enfin, il était ignoble. Je me suis dit : « Ça ne peut pas durer, il me faut le divorce ! » Mais comment ? Ce n'était pas facile. J'ai essayé de me faire battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir. Il me forçait à sortir quand je ne voulais pas. Il me forçait à rester à la maison quand je voulais dîner en ville. Il me rendait la vie impossible toute la semaine, mais il ne me battait pas.

« Alors, j'ai essayé de savoir s'il avait une maîtresse. Oui, il en avait une. Mais il prenait mille précautions pour aller chez elle. Impossible de les surprendre ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait ?

— Je ne devine pas.

— Oh ! tu ne devinerais jamais. J'ai demandé à mon frère de me trouver une photographie de cette fille.

— De la maîtresse de ton mari ?

— Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques. C'était le prix d'une soirée, de sept heures à minuit, dîner compris : trois louis l'heure. Et il a eu la photographie en plus.

— Il me semble qu'il aurait pu l'avoir pour moins cher, avec une petite ruse. Et sans... sans... sans être obligé de prendre aussi l'original.

— Oh ! elle est jolie. Ça ne déplaisait pas à Jacques. Et puis, moi, j'avais besoin de détails sur elle. Des détails physiques : sur sa taille, sur sa poitrine, sur la couleur de sa peau, sur mille choses enfin.

— Je ne comprends pas.

— Tu vas voir. Quand j'ai su tout ce que je voulais savoir, je suis allée chez un... comment dire... chez un homme d'affaires... tu sais... un de ces hommes qui font des affaires de toute sorte... de toute nature... des agents de... de... de publicité et de complicité... un de ces hommes... enfin, tu comprends.

— Oui, à peu près. Et tu lui as dit ?

— Je lui ai montré la photographie de Clarisse (elle s'appelle Clarisse). Et je lui ai dit : « Monsieur, il me faut une femme de chambre qui ressemble à ça. Je la veux jolie, élégante, fine, propre. Je la paierai le prix qu'il faudra. Si ça me coûte dix mille francs, tant pis. Je n'en aurai pas besoin plus de trois mois. »

« Cet homme avait l'air très étonné. Il a demandé : « Madame la veut parfaitement honnête ? »

« J'ai rougi, et j'ai répondu en hésitant : « Mais oui, honnête avec l'argent. »

« Il a continué : « ... Et... pour les mœurs... » Je n'ai pas osé répondre. J'ai seulement fait un signe de tête qui voulait dire : non. Puis, tout à coup, j'ai compris qu'il avait un horrible soupçon. Alors j'ai crié, sans savoir ce que je disais : « Oh ! Monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui me trompe en ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... vous comprenez... pour le surprendre... »

« Alors, l'homme s'est mis à rire. Et j'ai compris à son regard que je retrouvais son estime. Il me trouvait même très forte. Je suis sûre qu'à ce moment-là, il avait envie de me serrer la main.

« Il m'a dit : « Dans huit jours, Madame, j'aurai ce qu'il vous faut. Et nous changerons de fille s'il le faut. Je vous promets le succès. Vous ne me paierez qu'après la réussite. Donc, cette photographie représente la maîtresse de monsieur votre mari ?

« — Oui, Monsieur.

« — Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum ?

« Je ne comprenais pas. J'ai répété : — Comment, quel parfum ?

« Il a souri : « Oui, Madame, le parfum est essentiel pour séduire un homme. Il lui rappelle des souvenirs, sans qu'il le sache, et ces souvenirs le poussent à agir. Le parfum mélange les choses dans sa tête. Il le trouble et l'énerve, parce qu'il lui rappelle ses plaisirs. Il faudrait aussi essayer de savoir ce que monsieur votre mari mange d'habitude quand il dîne avec cette dame. Vous pourriez lui servir les mêmes plats le soir où vous le surprendrez. Oh ! nous le tenons, Madame, nous le tenons. »

« Je suis partie enchantée. J'étais vraiment tombée sur un homme très intelligent.

« Trois jours plus tard, une grande fille brune est arrivée chez moi. Elle était très belle. Elle avait l'air modeste et hardi en même temps : un drôle d'air de fille rusée. Elle a été très polie avec moi. Je ne savais pas trop qui elle était, alors je l'appelais « mademoiselle ». Elle m'a dit : « Oh ! Madame peut m'appeler Rose tout simplement. » Nous avons commencé à parler.

« — Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici ?

« — Je m'en doute, Madame.

« — Très bien, ma fille... et cela ne vous... ennuie pas trop ?

« — Oh ! Madame, c'est le huitième divorce que je fais. J'y suis habituée.

« — Alors, parfait. Il vous faut longtemps pour réussir ?

« — Oh ! Madame, cela dépend tout à fait du tempérament de Monsieur. Quand j'aurai vu Monsieur cinq minutes seul à seule, je pourrai répondre exactement à Madame.

« — Vous le verrez tout à l'heure, mon enfant. Mais je vous préviens : il n'est pas beau.

« — Cela ne me fait rien, Madame. J'en ai déjà séparé de très laids. Mais je demande à Madame si elle s'est renseignée sur le parfum.

« — Oui, ma bonne Rose : la verveine.

« — Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup cette odeur-là ! Madame peut-elle me dire aussi si la maîtresse de Monsieur porte du linge de soie ?

« — Non, mon enfant : de la batiste avec des dentelles.

« — Oh ! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence à devenir commun.

« — C'est très vrai, ce que vous dites là !

« — Eh bien, Madame, je vais commencer mon service.

« Et elle a commencé son service tout de suite, comme si elle n'avait fait que ça toute sa vie.

« Une heure plus tard, mon mari est rentré. Rose n'a même pas levé les yeux sur lui. Mais lui, il a levé les yeux sur elle. Elle sentait déjà très fort la verveine. Au bout de cinq minutes, elle est sortie.

« Il m'a demandé aussitôt :

« — Qui est cette fille-là ?

« — Mais... ma nouvelle femme de chambre.

« — Où l'avez-vous trouvée ?

« — C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnée, avec les meilleures recommandations.

« — Ah ! elle est assez jolie !

« — Vous trouvez ?

« — Mais oui... pour une femme de chambre.

« J'étais ravie. Je sentais qu'il mordait déjà à l'hameçon.

« Le soir même, Rose m'a dit : « Je peux maintenant promettre à Madame que ça ne durera pas plus de quinze jours. Monsieur est très facile !

« — Ah ! vous avez déjà essayé ?

« — Non, Madame. Mais ça se voit au premier coup d'œil. Il a déjà envie de m'embrasser quand il passe à côté de moi.

« — Il ne vous a rien dit ?

« — Non, Madame. Il m'a seulement demandé mon nom... pour entendre le son de ma voix.

« — Très bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite possible.

« — Que Madame n'ait pas peur. Je résisterai seulement le temps qu'il faut pour ne pas perdre ma valeur.

« Au bout de huit jours, mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais tourner dans la maison tout l'après-midi. Et le plus significatif, c'est qu'il ne m'empêchait plus de sortir. Et moi, j'étais dehors toute la journée... pour... pour le laisser libre.

« Le neuvième jour, pendant que Rose me déshabillait, elle m'a dit d'un air timide :

« — C'est fait, Madame, depuis ce matin.

« J'ai été un peu surprise, et même un peu émue. Pas à cause de la chose, mais plutôt à cause de la façon dont elle me l'avait dite. J'ai demandé en hésitant : — Et... et... ça s'est bien passé ?...

« — Oh ! très bien, Madame. Depuis trois jours déjà, il insistait, mais je ne voulais pas aller trop vite. Madame me dira à quel moment elle veut le flagrant délit.

« — Oui, ma fille. Tenez !... prenons jeudi.

« — D'accord pour jeudi, Madame. Je ne lui donnerai rien jusque-là, pour que Monsieur ait encore plus envie.

« — Vous êtes sûre de ne pas rater ?

« — Oh ! oui, Madame, très sûre. Je vais allumer Monsieur très fort, pour qu'il se décide juste à l'heure que Madame choisira.

« — Prenons cinq heures, ma bonne Rose.

« — D'accord pour cinq heures, Madame. Et à quel endroit ?

« — Mais... dans ma chambre.

« — Bien, dans la chambre de Madame.

« Alors, ma chérie, tu comprends ce que j'ai fait. D'abord, je suis allée chercher papa et maman. Puis mon oncle d'Orvelin, le président, et puis M. Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne leur ai pas dit ce que j'allais leur montrer. Je les ai fait venir sur la pointe des pieds jusqu'à la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq heures juste. Oh ! comme mon cœur battait. J'avais aussi fait monter le concierge, pour avoir un témoin de plus ! Et puis... et puis, au moment où la pendule commence à sonner, pan ! j'ouvre la porte toute grande... Ah ! ah ! ah ! ils étaient en pleine action... en pleine action... ma chère... Oh ! quelle tête !... si tu avais vu sa tête !... Et il s'est retourné... l'imbécile ! Ah ! qu'il était drôle... Je riais, je riais... Et papa s'est fâché, il voulait battre mon mari... Et le concierge, un bon serviteur, l'aidait à se rhabiller... devant nous... devant nous... Il attachait ses bretelles... que c'était drôle !... Quant à Rose, parfaite ! absolument parfaite... Elle pleurait... elle pleurait très bien. C'est une fille précieuse... Si tu en as un jour besoin, n'oublie pas !

« Et me voilà... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout de suite. Je suis libre. Vive le divorce !... »

Et elle s'est mise à danser au milieu du salon. Pendant ce temps, la petite baronne, pensive et contrariée, murmurait :

— Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à voir ça ?

### Glossaire

- **le flagrant délit**: moment où l'on surprend quelqu'un en train de faire une faute.
- **tromper**: avoir une relation amoureuse avec une autre personne que son mari ou sa femme.
- **la maîtresse**: femme qui a une relation amoureuse secrète avec un homme marié.
- **louis**: ancienne pièce d'or de vingt francs.
- **l'original**: ici, la vraie personne, et pas sa photographie.
- **une fausse maigre**: femme qui paraît mince, mais qui a des formes.
- **les mœurs**: ici, la conduite sexuelle et morale d'une personne.
- **la verveine**: plante qui a une odeur fraîche ; on l'utilise comme parfum.
- **la batiste**: tissu de lin très fin.
- **le linge**: ici, les sous-vêtements.
- **allumer**: ici (familier), donner à un homme un fort désir.
- **les bretelles**: bandes qui tiennent le pantalon sur les épaules.

## Clochette

Ils sont étranges, ces vieux souvenirs qui restent toujours avec vous ! On ne peut pas s'en libérer.

Celui-là est si vieux, si vieux ! Je ne comprends pas comment il est resté si vivant et si fort dans mon esprit. Depuis, j'ai vu beaucoup de choses sinistres, émouvantes ou terribles. Pourtant, je ne peux pas passer un jour, un seul jour, sans revoir le visage de la mère Clochette. Je la revois comme je l'ai connue autrefois, il y a si longtemps, quand j'avais dix ou douze ans.

C'était une vieille couturière. Elle venait une fois par semaine, tous les mardis, pour raccommoder le linge chez mes parents. Mes parents habitaient une de ces maisons de campagne qu'on appelle des châteaux. Ce sont simplement de vieilles maisons au toit pointu, avec quatre ou cinq fermes autour.

Le village, un gros village, un bourg, se trouvait à quelques centaines de mètres. Ses maisons étaient serrées autour de l'église. C'était une église de briques rouges, devenues noires avec le temps.

Donc, tous les mardis, la mère Clochette arrivait entre six heures et demie et sept heures du matin. Elle montait tout de suite dans la lingerie pour se mettre au travail.

C'était une grande femme maigre, barbue, ou plutôt poilue. Elle avait de la barbe sur toute la figure. C'était une barbe surprenante, inattendue. Elle poussait en bouquets incroyables, en touffes frisées. Ces touffes semblaient semées par un fou sur ce grand visage de gendarme en jupe. Elle en avait sur le nez, sous le nez, autour du nez, sur le menton, sur les joues. Et ses sourcils étaient extraordinairement épais et longs. Ils étaient tout gris, touffus, dressés. On aurait dit une paire de moustaches placées là par erreur.

Elle boitait, mais pas comme boitent les infirmes ordinaires. Elle boitait comme un navire à l'ancre. Quand elle posait son grand corps osseux et tordu sur sa bonne jambe, elle semblait prendre son élan. Elle avait l'air de vouloir monter sur une vague énorme. Puis, tout à coup, elle plongeait, comme pour disparaître dans un abîme. Elle s'enfonçait dans le sol. Sa façon de marcher faisait vraiment penser à une tempête, tant elle se balançait. Sa tête portait toujours un énorme bonnet blanc, et les rubans flottaient dans son dos. À chacun de ses mouvements, sa tête semblait traverser l'horizon, du nord au sud et du sud au nord.

J'adorais cette mère Clochette. Dès que j'étais levé, je montais dans la lingerie. Je la trouvais assise là, en train de coudre, avec une chaufferette sous les pieds. Dès que j'arrivais, elle me forçait à prendre cette chaufferette et à m'asseoir dessus. Comme ça, je ne prenais pas froid dans cette grande pièce froide, sous le toit.

— Ça te tire le sang de la gorge, disait-elle.

Elle me racontait des histoires pendant qu'elle reprisait le linge avec ses longs doigts crochus, qui étaient rapides. Elle portait des lunettes qui grossissaient, car l'âge avait affaibli sa vue. Derrière ces verres, ses yeux me paraissaient énormes, étrangement profonds, doubles.

Je me rappelle les choses qu'elle me disait et qui touchaient mon cœur d'enfant. D'après ces souvenirs, elle avait une âme généreuse de pauvre femme. Elle voyait les choses en grand et simplement. Elle me racontait les événements du bourg. Par exemple, l'histoire d'une vache qui s'était sauvée de l'étable. On l'avait retrouvée un matin devant le moulin de Prosper Malet : elle regardait tourner les ailes de bois. Ou bien l'histoire d'un œuf de poule trouvé dans le clocher de l'église. Personne n'avait jamais compris quelle bête était venue le pondre là-haut. Ou encore l'histoire du chien de Jean-Jean Pilas. Ce chien était allé à dix lieues du village pour reprendre la culotte de son maître. Un passant l'avait volée pendant qu'elle séchait devant la porte, après une course sous la pluie. Elle me racontait ces aventures naïves d'une telle façon qu'elles devenaient énormes dans mon esprit. C'étaient pour moi des drames inoubliables, des poèmes grandioses et mystérieux. Le soir, ma mère me racontait des contes intelligents, inventés par des poètes. Mais ils n'avaient pas ce goût, cette grandeur, cette force des récits de la paysanne.

Or, un mardi, j'avais passé toute la matinée à écouter la mère Clochette. L'après-midi, je suis allé cueillir des noisettes avec le domestique, au bois des Hallets, derrière la ferme de Noirpré. Ensuite, j'ai voulu remonter près d'elle. Je me rappelle tout cela aussi clairement que les choses d'hier.

J'ai ouvert la porte de la lingerie. Alors j'ai vu la vieille couturière couchée par terre, à côté de sa chaise. Elle avait le visage contre le sol et les bras allongés. Elle tenait encore son aiguille d'une main, et de l'autre, une de mes chemises. Une de ses jambes, dans un bas bleu, s'allongeait sous sa chaise. C'était la grande jambe, sans doute. Et ses lunettes brillaient au pied du mur : elles avaient roulé loin d'elle.

Je me suis sauvé en poussant des cris aigus. Des gens sont accourus. Au bout de quelques minutes, j'ai appris que la mère Clochette était morte.

Je ne peux pas dire l'émotion profonde, douloureuse, terrible, qui a serré mon cœur d'enfant. Je suis descendu à petits pas dans le salon. Je suis allé me cacher dans un coin sombre, au fond d'une immense et vieille bergère. Là, je me suis mis à genoux pour pleurer. Je suis resté là longtemps, sans doute, car la nuit est venue.

Tout à coup, quelqu'un est entré avec une lampe. Mais on ne m'a pas vu. J'ai entendu mon père et ma mère parler avec le médecin. J'ai reconnu sa voix.

On était allé le chercher très vite. Il expliquait les causes de l'accident. D'ailleurs, je n'y ai rien compris. Puis il s'est assis et il a accepté un verre de liqueur avec un biscuit.

Il parlait toujours. Et ce qu'il a dit alors est resté gravé dans mon âme. Il y restera jusqu'à ma mort ! Je crois même que je peux répéter presque exactement les mots qu'il a utilisés.

— Ah ! disait-il, la pauvre femme ! C'était ma première cliente ici. Elle s'est cassé la jambe le jour de mon arrivée. Je venais de descendre de la diligence. Je n'avais même pas eu le temps de me laver les mains quand on est venu me chercher en vitesse. C'était grave, très grave.

« Elle avait dix-sept ans, et c'était une très belle fille, très belle, très belle ! Qui l'aurait cru ? Son histoire, je ne l'ai jamais racontée. Personne ne l'a jamais connue, sauf moi et un autre homme qui n'habite plus dans le pays. Maintenant qu'elle est morte, je peux être moins discret.

« À cette époque-là, un jeune aide instituteur venait de s'installer dans le bourg. Il avait un joli visage et une belle silhouette de sous-officier. Toutes les filles lui couraient après, et il faisait le fier. D'ailleurs, il avait très peur du maître d'école, son chef, le père Grabu. Ce père Grabu était souvent de mauvaise humeur.

« Le père Grabu employait déjà comme couturière la belle Hortense. C'est elle qui vient de mourir chez vous. Plus tard, après son accident, on l'a appelée Clochette. L'aide instituteur a remarqué cette belle jeune fille. Elle était sans doute flattée d'être choisie par ce séducteur que personne ne pouvait attraper. En tout cas, elle l'a aimé. Il a obtenu un premier rendez-vous dans le grenier de l'école. C'était à la fin d'un jour de couture, après la tombée de la nuit.

« Elle a donc fait semblant de rentrer chez elle. Mais en sortant de chez les Grabu, au lieu de descendre l'escalier, elle l'a monté. Elle est allée se cacher dans le foin pour attendre son amoureux. Il l'a bientôt rejointe là-haut. Il commençait à lui conter fleurette quand la porte du grenier s'est ouverte de nouveau. Le maître d'école est apparu et il a demandé :

« — Qu'est-ce que vous faites là-haut, Sigisbert ?

« Le jeune instituteur a senti qu'il allait être pris. Il a perdu la tête et il a répondu bêtement :

« — J'étais monté me reposer un peu sur les bottes de foin, monsieur Grabu.

« Ce grenier était très grand, très vaste, complètement noir. Sigisbert poussait vers le fond la jeune fille affolée. Il répétait : « Allez là-bas, cachez-vous. Je vais perdre ma place, sauvez-vous, cachez-vous ! »

« Le maître d'école a entendu des murmures. Il a repris : « Vous n'êtes donc pas seul ici ? »

« — Mais oui, monsieur Grabu !

« — Mais non, puisque vous parlez.

« — Je vous jure que oui, monsieur Grabu.

« — C'est ce que je vais savoir, a dit le vieux. Il a fermé la porte à double tour et il est descendu chercher une chandelle.

« Alors le jeune homme a perdu la tête. C'était un lâche, comme on en trouve souvent. Il était devenu furieux tout à coup, et il répétait, paraît-il : « Mais cachez-vous, il ne doit pas vous trouver ! Vous allez me laisser sans pain toute ma vie. Vous allez briser ma carrière... Cachez-vous donc ! »

« On entendait la clé qui tournait de nouveau dans la serrure.

« Hortense a couru à la lucarne qui donnait sur la rue. Elle l'a ouverte brusquement. Puis, d'une voix basse et décidée, elle a dit :

« — Vous viendrez me ramasser quand il sera parti.

« Et elle a sauté.

« Le père Grabu n'a trouvé personne. Il est redescendu, très surpris.

« Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert est entré chez moi et il m'a raconté son aventure. La jeune fille était restée au pied du mur. Elle ne pouvait pas se lever, car elle était tombée de deux étages. Je suis allé la chercher avec lui. Il pleuvait très fort. J'ai porté chez moi cette malheureuse. Sa jambe droite était cassée à trois endroits, et les os avaient percé la chair. Elle ne se plaignait pas. Elle disait seulement, avec une résignation admirable : « Je suis punie, bien punie ! »

« J'ai fait venir de l'aide, et aussi les parents de l'ouvrière. Je leur ai raconté une histoire inventée. Une voiture emportée par ses chevaux l'avait renversée et blessée devant ma porte.

« On m'a cru. Pendant un mois, la gendarmerie a cherché en vain le responsable de cet accident.

« Voilà ! Et moi, je dis que cette femme a été une héroïne. Elle était de la race des femmes qui font les plus belles actions de l'histoire.

« Ça a été son seul amour. Elle est morte vierge. C'est une martyre, une grande âme, une Dévouée sublime ! Si je ne l'admirais pas complètement, je ne vous aurais pas raconté cette histoire. Je n'ai jamais voulu la dire à personne pendant sa vie. Vous comprenez pourquoi. »

Le médecin s'est tu. Maman pleurait. Papa a dit quelques mots que je n'ai pas bien compris. Puis ils sont partis.

Et je suis resté à genoux sur ma bergère, en sanglotant. J'entendais un bruit étrange de pas lourds et de coups dans l'escalier.

On emportait le corps de Clochette.

### Glossaire

- **raccommoder**: réparer un tissu troué avec du fil et une aiguille.
- **la lingerie**: ici, pièce de la maison où l'on range et répare le linge.
- **la chaufferette**: petite boîte chaude pour réchauffer les pieds.
- **boitait**: marchait mal, avec une jambe qui ne va pas bien (verbe boiter).
- **lieues**: ancienne mesure de distance ; une lieue fait environ quatre kilomètres.
- **la bergère**: grand fauteuil profond et confortable.
- **la diligence**: grande voiture à chevaux pour les voyageurs.
- **aide instituteur**: jeune homme qui aide le maître d'école.
- **le grenier**: grande pièce sous le toit, souvent pour le foin ou les vieilles choses.
- **conter fleurette**: dire des mots doux à une jeune fille.
- **la lucarne**: petite fenêtre dans le toit.
- **vierge**: se dit d'une personne qui n'a jamais fait l'amour.

## Le Marquis de Fumerol

Roger de Tourneville parlait au milieu du cercle de ses amis. Il était assis à cheval sur une chaise et il tenait un cigare à la main. De temps en temps, il aspirait et soufflait un petit nuage de fumée.

... Nous étions à table quand on a apporté une lettre. Papa l'a ouverte. Vous connaissez bien papa : il croit qu'il remplace le Roi en France, en attendant son retour. Moi, je l'appelle don Quichotte. Pendant douze ans, il s'est battu contre le moulin à vent de la République. Et il ne savait pas bien si c'était au nom des Bourbons ou au nom des Orléans. Aujourd'hui, il tient sa lance au nom des Orléans seuls, parce qu'il ne reste plus qu'eux. En tout cas, papa se croit le premier gentilhomme de France. Il se croit le plus connu, le plus influent, le chef du parti. Et comme il est sénateur à vie, il trouve que les rois des pays voisins ont des trônes peu solides.

Quant à maman, c'est l'âme de papa. C'est l'âme de la royauté et de la religion, le bras droit de Dieu sur la terre. Et c'est la terreur des gens qui pensent mal.

Donc, on a apporté une lettre pendant que nous étions à table. Papa l'a ouverte et l'a lue. Puis il a regardé maman et lui a dit : « Ton frère est à l'article de la mort. » Maman est devenue pâle. À la maison, on ne parlait presque jamais de mon oncle. Moi, je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement, par ce que disaient les gens, qu'il avait mené une vie de polichinelle. Et il la menait encore. Il avait dépensé toute sa fortune avec un nombre incroyable de femmes. Il n'avait gardé que deux maîtresses. Il vivait avec elles dans un petit appartement, rue des Martyrs.

Il avait été pair de France et colonel de cavalerie. On disait qu'il ne croyait ni à Dieu ni au diable. Il doutait donc de la vie après la mort. Alors il avait profité de la vie présente de toutes les façons, et même trop. Et il était devenu la blessure ouverte du cœur de maman.

Elle a dit : « Donnez-moi cette lettre, Paul. »

Quand elle a fini de la lire, je l'ai demandée à mon tour. La voici :

« Monsieur le comte, je croi devoir vou faire asavoir que votre bôfrère le marqui de Fumerold, va mourir. Peut être voudré vous prendre des disposition, et ne pas oublié que je vous ai prévenu.

« Votre servante,

« MÉLANI. »

Papa a murmuré : « Il faut réfléchir à ce qu'on doit faire. Dans ma situation, je dois veiller sur les derniers moments de votre frère. »

Maman a répondu : « Je vais faire chercher l'abbé Poivron pour lui demander conseil. Puis j'irai voir mon frère avec l'abbé et Roger. Vous, Paul, restez ici. Il ne faut pas vous compromettre. Une femme peut faire ces choses-là, et elle doit les faire. Mais pour un homme politique dans votre position, c'est autre chose. Un adversaire pourrait facilement se servir contre vous de la meilleure de vos actions.

— Vous avez raison, a dit mon père. Faites comme votre cœur vous le dit, ma chère amie.

Un quart d'heure plus tard, l'abbé Poivron est entré dans le salon. On lui a exposé la situation. On l'a analysée et discutée sous tous ses aspects.

Le marquis de Fumerol portait un des grands noms de France. S'il mourait sans l'aide de la religion, ce serait un coup terrible pour la noblesse en général. Et ce serait un coup terrible pour le comte de Tourneville en particulier. Les libres-penseurs seraient fiers de leur victoire. Les mauvais journaux chanteraient victoire pendant six mois. Le nom de ma mère serait traîné dans la boue des journaux socialistes. Celui de mon père serait sali. Il était impossible de laisser arriver une chose pareille.

Donc, on a tout de suite décidé une croisade. L'abbé Poivron allait la conduire. C'était un petit prêtre gras et propre, un peu parfumé. Un vrai vicaire de grande église, dans un quartier noble et riche.

On a préparé un landau avec ses chevaux, et nous voilà partis tous les trois, maman, le curé et moi. Nous allions administrer mon oncle.

On avait décidé de voir d'abord Mme Mélanie. C'était elle qui avait écrit la lettre. Elle devait être la concierge ou la servante de mon oncle.

Je suis descendu le premier, comme un éclaireur, devant une maison de sept étages. Je suis entré dans un couloir sombre. J'ai eu beaucoup de mal à trouver le trou obscur du portier. Cet homme m'a regardé de haut en bas avec méfiance.

J'ai demandé : « Madame Mélanie, s'il vous plaît ?

— Connais pas !

— Mais j'ai reçu une lettre d'elle.

— C'est possible, mais connais pas. C'est une entretenue que vous cherchez ?

— Non, une bonne, probablement. Elle m'a écrit pour une place.

— Une bonne ?... Une bonne ?... P't-être la celle au marquis. Allez voir, cintième à gauche.

Comme je ne cherchais pas une entretenue, il est devenu plus aimable. Il est même venu jusqu'au couloir. C'était un grand homme maigre, avec des favoris blancs sur les joues. Il avait l'air d'un bedeau, et il faisait de grands gestes nobles.

J'ai monté en courant un long escalier qui tournait comme une coquille d'escargot. Il était tout collant, et je n'osais pas toucher la rampe. J'ai frappé trois petits coups discrets à la porte de gauche, au cinquième étage.

La porte s'est ouverte tout de suite. Une femme énorme et sale était devant moi. Elle bloquait l'entrée avec ses bras ouverts, appuyés des deux côtés de la porte.

Elle a grogné : « Qu'est-ce que vous voulez ?

— Vous êtes madame Mélanie ?

— Oui.

— Je suis le vicomte de Tourneville.

— Ah bon ! Entrez.

— C'est que... maman est en bas avec un prêtre.

— Ah bon... Allez les chercher. Mais faites attention au portier.

Je suis descendu et je suis remonté avec maman. L'abbé nous suivait. J'ai cru entendre d'autres pas derrière nous.

Quand nous sommes arrivés dans la cuisine, Mélanie nous a offert des chaises. Nous nous sommes assis tous les quatre pour discuter.

— Il est très mal ? a demandé maman.

— Ah oui, madame, il n'en a plus pour longtemps.

— Est-ce qu'il semble prêt à recevoir la visite d'un prêtre ?

— Oh !... je ne crois pas.

— Est-ce que je peux le voir ?

— Mais... oui... madame... seulement... seulement... ces demoiselles sont avec lui.

— Quelles demoiselles ?

— Mais... mais... ses bonnes amies, bien sûr.

— Ah !

Maman était devenue toute rouge.

L'abbé Poivron avait baissé les yeux.

Cela commençait à m'amuser, et j'ai dit :

— Et si j'entrais le premier ? Je verrai comment il me reçoit. Je pourrai peut-être préparer son cœur.

Maman ne voyait pas de malice dans mes paroles. Elle a répondu :

— Oui, mon enfant.

Mais une porte s'est ouverte quelque part, et une voix, une voix de femme, a crié :

— Mélanie !

La grosse bonne s'est précipitée. Elle a répondu :

— Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire ?

— L'omelette, vite.

— Dans une minute, mamzelle.

Elle est revenue vers nous et elle a expliqué cet appel :

— C'est une omelette au fromage. Elles me l'ont commandée pour deux heures, comme collation.

Et tout de suite, elle a cassé les œufs dans un saladier. Elle s'est mise à les battre avec énergie.

Moi, je suis sorti sur le palier et j'ai sonné à la porte. Comme ça, j'annonçais mon arrivée officielle.

Mélanie m'a ouvert. Elle m'a fait asseoir dans une antichambre. Elle est allée dire à mon oncle que j'étais là. Puis elle est revenue et m'a prié d'entrer.

L'abbé s'est caché derrière la porte. Il voulait apparaître au premier signe.

Bien sûr, j'ai été surpris en voyant mon oncle. Il était très beau, très solennel, très chic, ce vieux fêtard.

Il était assis, presque couché, dans un grand fauteuil. Ses jambes étaient enveloppées dans une couverture. Ses mains, de longues mains pâles, pendaient sur les bras du fauteuil. Il attendait la mort avec une dignité biblique. Sa barbe blanche tombait sur sa poitrine. Ses cheveux, tout blancs aussi, rejoignaient sa barbe sur les joues.

Deux jeunes femmes étaient debout derrière son fauteuil, comme pour le défendre contre moi. C'étaient deux petites femmes grasses. Elles me regardaient avec les yeux hardis des filles faciles. Elles étaient en jupe et en peignoir, les bras nus. Leurs cheveux noirs tombaient en désordre sur leur nuque. Elles portaient des pantoufles orientales brodées d'or, qui montraient leurs chevilles et leurs bas de soie. À côté de ce mourant, elles ressemblaient aux personnages immoraux d'une peinture symbolique. Entre le fauteuil et le lit, il y avait une petite table avec une nappe. Dessus, il y avait deux assiettes, deux verres, deux fourchettes et deux couteaux. Tout attendait l'omelette au fromage commandée à Mélanie tout à l'heure.

Mon oncle a dit d'une voix faible, essoufflée, mais claire :

— Bonjour, mon enfant. Il est tard pour venir me voir. Nous n'allons pas nous connaître longtemps.

J'ai répondu en hésitant : « Mon oncle, ce n'est pas ma faute... »

Il a répondu : « Non. Je le sais. C'est la faute de ton père et de ta mère, plus que la tienne... Comment vont-ils ? »

— Pas mal, je vous remercie. Quand ils ont appris que vous étiez malade, ils m'ont envoyé prendre de vos nouvelles.

— Ah ! Pourquoi ne sont-ils pas venus eux-mêmes ?

J'ai levé les yeux vers les deux filles et j'ai dit doucement : « Ce n'est pas leur faute s'ils n'ont pas pu venir, mon oncle. Mais ce serait difficile pour mon père d'entrer ici. Et pour ma mère, ce serait impossible... »

Le vieil homme n'a rien répondu. Mais il a levé sa main vers la mienne. J'ai pris cette main pâle et froide, et je l'ai gardée.

La porte s'est ouverte. Mélanie est entrée avec l'omelette et l'a posée sur la table. Les deux femmes se sont tout de suite assises devant leurs assiettes. Elles se sont mises à manger sans me quitter des yeux.

J'ai dit : « Mon oncle, ce serait une grande joie pour ma mère de vous embrasser. »

Il a murmuré : « Moi aussi... je voudrais... » Puis il s'est tu. Je ne trouvais rien à lui proposer. On n'entendait plus que le bruit des fourchettes sur la porcelaine et le petit bruit des bouches qui mâchent.

Or l'abbé écoutait derrière la porte. Il a vu notre embarras et il a cru que la partie était gagnée. Il a pensé que le moment était venu d'intervenir, et il s'est montré.

Mon oncle a été si stupéfait de cette apparition qu'il est d'abord resté immobile. Puis il a ouvert la bouche, comme s'il voulait avaler le prêtre. Puis il a crié d'une voix forte, profonde, furieuse :

— Qu'est-ce que vous venez faire ici ?

L'abbé avait l'habitude des situations difficiles. Il avançait toujours, en murmurant :

— Je viens au nom de votre sœur, monsieur le marquis. C'est elle qui m'envoie... Elle serait si heureuse, monsieur le marquis...

Mais le marquis n'écoutait pas. Il a levé une main et il a montré la porte d'un geste tragique et superbe. Il disait, furieux, à bout de souffle :

— Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs d'âmes... Sortez d'ici, violeurs de consciences... Sortez d'ici, vous qui forcez la porte des moribonds !

Et l'abbé reculait. Moi aussi, je reculais vers la porte : je battais en retraite avec mon clergé. Les deux petites femmes étaient vengées. Elles s'étaient levées, en laissant leur omelette à moitié mangée. Elles s'étaient placées des deux côtés du fauteuil de mon oncle. Elles posaient leurs mains sur ses bras pour le calmer. Elles voulaient le protéger contre les projets criminels de la Famille et de la Religion.

L'abbé et moi, nous avons rejoint maman dans la cuisine. Et Mélanie nous a de nouveau offert des chaises.

— Je savais bien que ce ne serait pas facile, disait-elle. Il faut trouver autre chose, sinon il va nous échapper.

Et on a recommencé à discuter. Maman avait un avis, l'abbé en défendait un autre. Moi, j'en proposais un troisième.

Nous discutions à voix basse depuis une demi-heure peut-être. Tout à coup, nous avons entendu un grand bruit de meubles. Mon oncle poussait des cris encore plus violents et plus terribles que les premiers. Nous nous sommes levés tous les quatre.

À travers les portes et les murs, nous entendions : « Dehors... dehors... imbéciles... ignorants... dehors, bandits... dehors... dehors. »

Mélanie s'est précipitée, puis elle est revenue tout de suite pour m'appeler à l'aide. J'ai couru. Mon oncle était soulevé par la colère, presque debout, et il hurlait. En face de lui, il y avait deux hommes, l'un derrière l'autre. Ils semblaient attendre qu'il meure de fureur.

Le premier portait une longue redingote ridicule et de longues chaussures anglaises. Il avait l'air d'un instituteur sans travail. Il avait un col droit, une cravate blanche et des cheveux plats. Il avait le visage humble d'un faux prêtre d'une religion bâtarde. Tout de suite, j'ai reconnu un pasteur protestant.

Le second était le concierge de la maison. Il était protestant. Il nous avait suivis et il avait vu notre défaite. Alors il avait couru chercher son prêtre à lui, en espérant avoir plus de chance.

Mon oncle semblait fou de rage ! La vue du prêtre catholique, le prêtre de ses ancêtres, avait déjà irrité le marquis de Fumerol, devenu libre-penseur. Mais la vue du pasteur de son portier le mettait complètement hors de lui.

J'ai attrapé les deux hommes par les bras et je les ai jetés dehors. Je l'ai fait si brusquement qu'ils se sont cognés violemment l'un contre l'autre, deux fois de suite. On aurait dit qu'ils s'embrassaient. C'est arrivé au passage des deux portes qui menaient à l'escalier.

Puis je suis parti à mon tour. Je suis retourné dans la cuisine, notre quartier général, pour demander conseil à ma mère et à l'abbé.

Mais Mélanie est revenue, affolée, en gémissant : « Il meurt... il meurt... venez vite... il meurt... »

Ma mère s'est précipitée. Mon oncle était tombé par terre, de tout son long, sur le parquet. Il ne bougeait plus. Je crois bien qu'il était déjà mort.

Maman a été superbe à ce moment-là ! Elle a marché droit vers les deux filles. Elles étaient à genoux près du corps et elles essayaient de le soulever. Maman leur a montré la porte avec une autorité, une dignité, une majesté irrésistibles. Elle a dit :

— C'est à vous de sortir, maintenant.

Et elles sont sorties sans protester, sans dire un mot. Il faut ajouter que j'étais prêt à les chasser aussi vite que le pasteur et le concierge.

Alors l'abbé Poivron a administré mon oncle, avec toutes les prières habituelles. Il lui a pardonné ses péchés.

Maman sanglotait, à genoux, la tête baissée, près de son frère.

Tout à coup, elle s'est écriée :

— Il m'a reconnue. Il m'a serré la main. Je suis sûre qu'il m'a reconnue !!!... et qu'il m'a remerciée ! oh, mon Dieu ! quelle joie !

Pauvre maman ! Si elle avait compris ou deviné à qui ce remerciement était destiné, et pourquoi !

On a couché l'oncle sur son lit. Cette fois, il était bien mort.

— Madame, a dit Mélanie, nous n'avons pas de draps pour l'ensevelir. Tout le linge appartient à ces demoiselles.

Moi, je regardais l'omelette qu'elles n'avaient pas fini de manger. J'avais envie de pleurer et de rire en même temps. Il y a parfois de drôles de moments et de drôles de sensations dans la vie !

Ensuite, nous avons fait à mon oncle des funérailles magnifiques, avec cinq discours sur la tombe. Le sénateur baron de Croisselles a parlé avec des mots admirables. Il a prouvé une chose : Dieu revient toujours victorieux dans les âmes de noble race, même un instant perdues. Tous les membres du parti royaliste et catholique suivaient le convoi. Ils étaient enthousiastes comme des vainqueurs. Ils parlaient de cette belle mort, après cette vie un peu agitée.

Le vicomte Roger s'était tu. Autour de lui, on riait. Quelqu'un a dit : « Bah ! c'est l'histoire de toutes les conversions *in extremis*. »

### Glossaire

- **à l'article de la mort**: sur le point de mourir.
- **une vie de polichinelle**: une vie de fête et de désordre, sans morale (Polichinelle est un personnage comique du théâtre).
- **pair de France**: autrefois, grand noble membre d'une assemblée politique.
- **les libres-penseurs**: personnes qui ne croient pas aux religions.
- **le landau**: voiture à chevaux de luxe.
- **administrer**: donner à un mourant les derniers sacrements de l'Église.
- **une entretenue**: femme qui vit de l'argent d'un homme qui n'est pas son mari.
- **les favoris**: barbe qui pousse seulement sur les côtés des joues.
- **un bedeau**: homme qui travaille dans une église et aide le prêtre.
- **la redingote**: longue veste d'homme, serrée à la taille.
- **la collation**: petit repas léger.
- **les moribonds**: personnes qui vont mourir.
- **ensevelir**: envelopper un mort dans un drap pour l'enterrer.
- **in extremis**: au dernier moment, juste avant la mort.

## Le Signe

La petite marquise de Rennedon dormait encore. Elle était dans sa chambre fermée et parfumée, dans son grand lit doux et bas. Ses draps étaient en batiste légère, fine comme une dentelle, douce comme un baiser. Elle dormait seule, tranquille, du sommeil heureux et profond des femmes divorcées.

Des voix l'ont réveillée. Elles parlaient vivement dans le petit salon bleu. Elle a reconnu sa chère amie, la petite baronne de Grangerie. La baronne voulait entrer, et elle se disputait avec la femme de chambre, qui défendait la porte de sa maîtresse.

Alors la petite marquise s'est levée. Elle a tiré les verrous, elle a tourné la serrure, elle a soulevé le rideau de la porte. Elle a montré sa tête, seulement sa tête blonde, cachée sous un nuage de cheveux.

— Qu'est-ce que tu as, a-t-elle dit, pour venir si tôt ? Il n'est pas encore neuf heures.

La petite baronne, très pâle, nerveuse, fiévreuse, a répondu :

— Il faut que je te parle. Il m'arrive une chose horrible.

— Entre, ma chérie.

Elle est entrée, et elles se sont embrassées. La petite marquise s'est recouchée pendant que la femme de chambre ouvrait les fenêtres. Elle faisait entrer l'air et la lumière. Puis, quand la domestique est partie, Mme de Rennedon a dit : « Allons, raconte. »

Mme de Grangerie s'est mise à pleurer. Elle versait ces jolies larmes claires qui rendent les femmes encore plus charmantes. Elle ne s'essuyait pas les yeux, pour ne pas les rendre rouges. Et elle disait, en bégayant : « Oh, ma chère, c'est abominable, abominable, ce qui m'arrive. Je n'ai pas dormi de la nuit, pas une minute. Tu entends, pas une minute. Tiens, touche mon cœur, regarde comme il bat. »

Elle a pris la main de son amie et l'a posée sur sa poitrine. C'est cette ronde et ferme enveloppe du cœur des femmes. Elle suffit souvent aux hommes, et ils ne cherchent rien en dessous. Son cœur battait fort, en effet.

Elle a continué :

« Ça m'est arrivé hier, dans la journée... vers quatre heures... ou quatre heures et demie. Je ne sais pas exactement. Tu connais bien mon appartement. Mon petit salon, celui où je me tiens toujours, donne sur la rue Saint-Lazare, au premier étage. Et tu sais que j'ai la manie de me mettre à la fenêtre pour regarder passer les gens. C'est si gai, ce quartier de la gare, si animé, si vivant... Enfin, j'aime ça ! Donc hier, j'étais assise sur la chaise basse que j'ai fait installer tout contre ma fenêtre. La fenêtre était ouverte, et je ne pensais à rien. Je respirais l'air bleu. Tu te rappelles comme il faisait beau, hier !

« Tout à coup, je remarque une femme de l'autre côté de la rue. Elle aussi est à la fenêtre. C'est une femme en rouge ; moi, j'étais en mauve, tu sais, ma jolie robe mauve. Je ne la connaissais pas, cette femme. C'était une nouvelle locataire, installée depuis un mois. Et comme il pleut depuis un mois, je ne l'avais pas encore vue. Mais j'ai tout de suite compris que c'était une vilaine fille. D'abord, j'ai été très dégoûtée et très choquée de la voir à la fenêtre comme moi. Et puis, peu à peu, ça m'a amusée de l'observer. Elle était appuyée sur ses coudes, et elle guettait les hommes. Et les hommes aussi la regardaient, tous ou presque tous. On aurait dit que quelque chose les prévenait quand ils approchaient de la maison. Ils la sentaient comme les chiens sentent le gibier. Ils levaient soudain la tête, et ils échangeaient bien vite un regard avec elle, un regard de franc-maçon. Son regard à elle disait : « Voulez-vous ? »

« Leur regard répondait : « Pas le temps », ou bien : « Une autre fois », ou bien : « Pas un sou », ou bien : « Cache-toi donc, misérable ! » Cette dernière phrase, c'étaient les yeux des pères de famille qui la disaient.

« Tu ne peux pas imaginer comme c'était drôle de la voir faire son petit jeu, ou plutôt son métier. »

« Quelquefois, elle fermait brusquement la fenêtre. Alors je voyais un monsieur entrer sous la porte. Elle l'avait attrapé, celui-là, comme un pêcheur attrape un goujon avec sa ligne. Alors je commençais à regarder ma montre. Ils restaient de douze à vingt minutes, jamais plus. Vraiment, à la fin, elle me passionnait, cette araignée. Et puis, elle n'était pas laide, cette fille.

« Je me demandais : Comment fait-elle pour se faire comprendre si bien, si vite, complètement ? Est-ce qu'elle ajoute à son regard un signe de tête ou un mouvement de la main ? »

« Et j'ai pris ma lunette de théâtre pour comprendre sa méthode. Oh ! elle était bien simple : d'abord un coup d'œil, puis un sourire, puis un tout petit geste de la tête. Ce geste voulait dire : « Vous montez ? » Mais il était si léger, si vague, si discret ! Il fallait vraiment beaucoup de chic pour le réussir comme elle.

« Et je me demandais : Est-ce que je pourrais le faire aussi bien, ce petit mouvement de bas en haut, hardi et gentil ? Car il était très gentil, son geste.

« Et je suis allée l'essayer devant la glace. Ma chère, je le faisais mieux qu'elle, beaucoup mieux ! J'étais enchantée, et je suis revenue me mettre à la fenêtre.

« Elle n'attrapait plus personne, maintenant, la pauvre fille, plus personne. Vraiment, elle n'avait pas de chance. Ça doit être terrible, quand même, de gagner son pain de cette façon-là. Terrible, et amusant quelquefois. Car enfin, il y en a qui ne sont pas mal, parmi ces hommes qu'on rencontre dans la rue.

« Maintenant, ils passaient tous sur mon trottoir, et plus un seul sur le sien. Le soleil avait tourné. Ils arrivaient les uns derrière les autres : des jeunes, des vieux, des bruns, des blonds, des gris, des blancs.

« J'en voyais de très gentils, mais très gentils, ma chère ! Bien mieux que mon mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque tu es divorcée. Maintenant, tu peux choisir.

« Je me disais : Si je leur faisais le signe, est-ce qu'ils me comprendraient, moi, une honnête femme ? Et voilà que j'ai une envie folle de leur faire ce signe. Mais une envie, une envie de femme enceinte... une envie terrible, tu sais, une de ces envies... qu'on ne peut pas combattre ! J'en ai quelquefois comme ça, moi. C'est bête, hein, ces choses-là ! Je crois que nous avons des âmes de singes, nous, les femmes. D'ailleurs, on m'a affirmé que le cerveau du singe ressemble beaucoup au nôtre. C'est un médecin qui m'a dit ça. Il faut toujours que nous imitions quelqu'un. Nous imitons nos maris quand nous les aimons, dans le premier mois du mariage. Et puis ensuite nos amants, nos amies, nos confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons leurs façons de penser, leurs façons de parler, leurs mots, leurs gestes, tout. C'est stupide.

« Enfin, moi, quand j'ai trop envie de faire une chose, je la fais toujours.

« Alors je me dis : Voyons, je vais essayer sur un homme, sur un seul, pour voir. Qu'est-ce qui peut m'arriver ? Rien ! Nous échangerons un sourire, et c'est tout. Je ne le reverrai jamais. Et si je le revois, il ne me reconnaîtra pas. Et s'il me reconnaît, je dirai que ce n'est pas vrai, bien sûr.

« Je commence donc à choisir. J'en voulais un qui soit bien, très bien. Tout à coup, je vois venir un grand blond, un très joli garçon. J'aime les blonds, tu sais.

« Je le regarde. Il me regarde. Je souris, il sourit. Je fais le geste ; oh ! à peine, à peine. Il répond « oui » avec la tête, et le voilà qui entre, ma chérie ! Il entre par la grande porte de la maison. »

« Tu ne peux pas imaginer ce qui s'est passé en moi à ce moment-là ! J'ai cru que j'allais devenir folle. Oh ! quelle peur ! Pense donc, il allait parler aux domestiques ! À Joseph, qui est tout dévoué à mon mari ! Joseph aurait sûrement cru que je connaissais ce monsieur depuis longtemps. »

« Que faire, dis ? Que faire ? Et il allait sonner tout de suite, dans une seconde. Que faire, dis ? J'ai pensé que le mieux était de courir à sa rencontre. Je lui dirais qu'il se trompait, je le supplierais de partir. Il aurait pitié d'une femme, d'une pauvre femme ! Alors je me précipite à la porte. Je l'ouvre juste au moment où il posait la main sur la sonnette. »

« J'ai dit, en bégayant, complètement folle : « Allez-vous-en, Monsieur, allez-vous-en, vous vous trompez ! Je suis une honnête femme, une femme mariée. C'est une erreur, une affreuse erreur. Je vous ai pris pour un de mes amis : vous lui ressemblez beaucoup. Ayez pitié de moi, Monsieur. »

« Et voilà qu'il se met à rire, ma chère, et il répond : « Bonjour, ma chatte. Tu sais, je la connais, ton histoire. Tu es mariée, alors c'est deux louis au lieu d'un. Tu les auras. Allez, montre-moi le chemin. »

« Et il me pousse. Il referme la porte. Moi, je reste devant lui, terrifiée. Alors il m'embrasse, il me prend par la taille, et il me fait entrer dans le salon, qui était resté ouvert. »

« Et puis il se met à tout regarder, comme un commissaire-priseur. Et il dit : « Bigre, c'est joli, chez toi, c'est très chic. Tu dois être vraiment dans la dèche en ce moment pour faire la fenêtre ! »

« Alors moi, je recommence à le supplier : « Oh ! Monsieur, allez-vous-en ! allez-vous-en ! Mon mari va rentrer ! Il va rentrer dans un instant, c'est son heure ! Je vous jure que vous vous trompez ! »

« Et il me répond tranquillement : « Allons, ma belle, assez de manières comme ça. Si ton mari rentre, je lui donnerai cent sous pour aller boire un verre en face. »

« Il aperçoit sur la cheminée la photographie de Raoul, et il me demande :

« — C'est ça, ton... ton mari ?

« — Oui, c'est lui.

« — Il a l'air d'un joli mufle. Et ça, qu'est-ce que c'est ? Une de tes amies ?

« C'était ta photographie, ma chère, tu sais, celle en robe de bal. Je ne savais plus ce que je disais. J'ai bégayé :

« — Oui, c'est une de mes amies.

« — Elle est très mignonne. Tu me la présenteras.

« Et voilà la pendule qui se met à sonner cinq heures ! Et Raoul rentre tous les jours à cinq heures et demie ! S'il revenait avant le départ de l'autre, pense donc ! Alors... alors... j'ai perdu la tête... complètement... j'ai pensé... j'ai pensé... que... que le mieux... était de... de... de... me débarrasser de cet homme le... le plus vite possible... Plus tôt ce serait fini... tu comprends... et... et voilà... voilà... puisqu'il le fallait... et il le fallait, ma chère... il ne serait pas parti sans ça... Alors j'ai... j'ai... j'ai mis le verrou à la porte du salon... Voilà. »

La petite marquise de Rennedon s'était mise à rire, mais à rire comme une folle. Elle avait la tête dans l'oreiller, et tout son lit tremblait.

Quand elle s'est un peu calmée, elle a demandé :

— Et... et... il était joli garçon...

— Mais oui.

— Et tu te plains ?

— Mais... mais... vois-tu, ma chère, c'est que... il a dit... qu'il reviendrait demain... à la même heure... et j'ai... j'ai une peur atroce... Tu ne peux pas imaginer comme il est têtu... et décidé... Que faire... dis... que faire ?

La petite marquise s'est assise dans son lit pour réfléchir. Puis elle a déclaré tout à coup :

— Fais-le arrêter.

La petite baronne a été stupéfaite. Elle a bégayé :

— Comment ? Qu'est-ce que tu dis ? À quoi penses-tu ? Le faire arrêter ? Pour quelle raison ?

— Oh ! c'est très simple. Tu vas aller chez le commissaire. Tu lui diras qu'un monsieur te suit depuis trois mois. Tu diras qu'il a eu l'insolence de monter chez toi hier. Qu'il t'a menacée d'une nouvelle visite pour demain. Et que tu demandes la protection de la loi. On te donnera deux agents, et ils l'arrêteront.

— Mais, ma chère, s'il raconte...

— Mais on ne le croira pas, idiote, si tu as bien arrangé ton histoire pour le commissaire. Et on te croira, toi, une femme du monde irréprochable.

— Oh ! je n'oserai jamais.

— Il faut oser, ma chère, sinon tu es perdue.

— Pense qu'il va... qu'il va m'insulter... quand on l'arrêtera.

— Eh bien, tu auras des témoins, et tu le feras condamner.

— Condamner à quoi ?

— À payer des dommages. Dans ce cas-là, il faut être sans pitié !

— Ah ! à propos de dommages... il y a une chose qui me gêne beaucoup... mais beaucoup... Il m'a laissé... deux louis... sur la cheminée.

— Deux louis ?

— Oui.

— Pas plus ?

— Non.

— C'est peu. Moi, ça m'aurait humiliée. Eh bien ?

— Eh bien ! qu'est-ce qu'il faut faire de cet argent ?

La petite marquise a hésité quelques secondes. Puis elle a répondu d'une voix sérieuse :

— Ma chère... Il faut faire... il faut faire... un petit cadeau à ton mari... ce n'est que justice.

### Glossaire

- **une vilaine fille**: ici, une prostituée.
- **un regard de franc-maçon**: regard secret de complices, comme entre les membres d'une société secrète.
- **la lunette de théâtre**: petites jumelles pour voir loin.
- **une envie de femme enceinte**: désir très fort et soudain, comme les femmes qui attendent un bébé.
- **louis**: ancienne pièce d'or de vingt francs.
- **le commissaire-priseur**: homme qui estime le prix des objets avant une vente publique.
- **dans la dèche**: sans argent, très pauvre (familier).
- **faire la fenêtre**: chercher des clients à sa fenêtre, pour une prostituée.
- **cent sous**: cinq francs.
- **le mufle**: homme grossier, mal élevé (familier).
- **le commissaire**: chef de la police d'un quartier.
- **les dommages**: argent qu'un tribunal oblige à payer pour une faute.

## Le Diable

Le paysan restait debout en face du médecin, devant le lit de la mourante. La vieille femme était calme et lucide, et elle acceptait son sort. Elle regardait les deux hommes et les écoutait parler. Elle allait mourir. Elle ne protestait pas : son temps était fini. Elle avait quatre-vingt-douze ans.

Le soleil de juillet entrait à flots par la fenêtre et la porte ouvertes. Il jetait sa flamme chaude sur le sol de terre brune. Ce sol n'était pas plat : les sabots de quatre générations de paysans l'avaient battu. Les odeurs des champs entraient aussi, poussées par un vent brûlant. C'étaient des odeurs d'herbes, de blé et de feuilles, brûlés par la chaleur de midi. Les sauterelles chantaient de toutes leurs forces. Elles remplissaient la campagne d'un petit bruit clair et sec. On aurait dit le bruit des criquets en bois qu'on vend aux enfants dans les foires.

Le médecin a élevé la voix :

— Honoré, vous ne pouvez pas laisser votre mère toute seule dans cet état-là. Elle peut mourir d'un moment à l'autre !

Et le paysan, désolé, répétait :

— Faut pourtant que j'rentre mon blé. Ça fait trop longtemps qu'il est par terre. Et l'temps est bon, justement. Qu'est-ce que t'en dis, ma mé ?

La vieille mourante était encore tenue par l'avarice normande. Elle a fait « oui » des yeux et du front. Elle disait ainsi à son fils de rentrer son blé et de la laisser mourir toute seule.

Mais le médecin s'est fâché. Il a tapé du pied :

— Vous n'êtes qu'une brute, entendez-vous ! Je ne vous permettrai pas de faire ça, entendez-vous ! Si vous êtes obligé de rentrer votre blé aujourd'hui même, allez chercher la Rapet, parbleu ! Et faites-lui garder votre mère. Je le veux, entendez-vous ! Et si vous ne m'obéissez pas, attention ! Quand vous serez malade à votre tour, je vous laisserai crever comme un chien, entendez-vous ?

Le paysan était un grand homme maigre, aux gestes lents. Il ne savait pas quoi décider. Il avait peur du médecin, et il aimait férocement économiser son argent. Il hésitait, il calculait, il cherchait ses mots :

— Combien qu'elle prend, la Rapet, pour garder un malade ?

Le médecin criait :

— Est-ce que je sais, moi ? Ça dépend du temps que vous lui demanderez. Arrangez-vous avec elle, morbleu ! Mais je veux qu'elle soit ici dans une heure, entendez-vous ?

L'homme s'est décidé :

— J'y vas, j'y vas. Fâchez-vous point, m'sieu l'médecin.

Et le docteur est parti en criant :

— Vous savez, vous savez, faites attention ! Moi, je ne plaisante pas quand je me fâche !

Dès qu'il a été seul, le paysan s'est tourné vers sa mère. Il a dit, comme un homme qui n'a pas le choix :

— J'vas chercher la Rapet, puisqu'il veut, c't homme. Te fatigue point en attendant que j'revienne.

Et il est sorti à son tour.

La Rapet était une vieille repasseuse. Elle gardait les morts et les mourants de la commune et des villages autour. Elle cousait ses clients dans le drap qu'ils ne devaient plus jamais quitter. Ensuite, elle retournait à son fer. Avec ce fer, elle repassait le linge des vivants. Elle était ridée comme une pomme de l'année d'avant. Elle était méchante, jalouse, et d'une avarice incroyable. Elle était pliée en deux, comme si son dos était cassé. C'était à cause du mouvement sans fin du fer sur les tissus. On aurait dit qu'elle avait pour l'agonie une sorte d'amour monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais que des gens qu'elle avait vus mourir. Elle racontait toutes les sortes de morts qu'elle avait vues. Elle les racontait avec beaucoup de petits détails, toujours les mêmes, comme un chasseur raconte ses coups de fusil.

Quand Honoré Bontemps est entré chez elle, elle préparait de l'eau bleue pour les petits cols blancs des femmes du village.

Il a dit :

— Allons, bonsoir. Ça va comme vous voulez, la mé Rapet ?

Elle a tourné la tête vers lui :

— Tout d'même, tout d'même. Et d'vot' côté ?

— Oh ! d'mon côté, ça va très bien. Mais c'est ma mé qui va point.

— Vot' mé ?

— Oui, ma mé.

— Qu'est-ce qu'elle a, vot' mé ?

— Elle a qu'elle va tourner d'l'œil !

La vieille femme a retiré ses mains de l'eau. Les gouttes, bleues et transparentes, glissaient jusqu'au bout de ses doigts. Puis elles retombaient dans la bassine.

Elle a demandé, avec une sympathie soudaine :

— Elle est si bas qu'ça ?

— L'médecin dit qu'elle passera point l'après-midi.

— Pour sûr qu'elle est bas, alors !

Honoré a hésité. Il voulait dire quelques mots avant de faire sa proposition. Mais il ne trouvait rien. Alors il s'est décidé tout d'un coup :

— Combien qu'vous m'prendrez pour la garder jusqu'au bout ? Vous savez qu'on est point riches. J'peux même point m'payer une servante. C'est ben ça qui l'a mise là, ma pauv' mé : trop d'travail, trop d'fatigue ! Elle travaillait comme dix, malgré ses quatre-vingt-douze ans. On en fait plus, des comme ça !...

La Rapet a répondu gravement :

— Y a deux prix. Quarante sous l'jour et trois francs la nuit, pour les riches. Vingt sous l'jour et quarante la nuit, pour les autres. Vous, vous m'donnerez vingt et quarante.

Mais le paysan réfléchissait. Il la connaissait bien, sa mère. Il savait qu'elle était tenace, forte, résistante. Ça pouvait durer huit jours, malgré l'avis du médecin.

Il a dit d'un ton décidé :

— Non. J'aimerais mieux qu'vous m'fassiez un prix, là, un prix pour tout, jusqu'au bout. On courra la chance tous les deux. L'médecin dit qu'elle va partir bientôt. Si ça arrive, tant mieux pour vous, tant pis pour moi. Mais si elle tient jusqu'à demain ou plus longtemps, tant mieux pour moi, tant pis pour vous !

La garde, surprise, regardait l'homme. Elle n'avait jamais fait un prix à forfait pour une mort. Elle hésitait. L'idée de courir une chance la tentait. Puis elle a pensé qu'il voulait peut-être la tromper.

— J'peux rien dire tant qu'j'aurai point vu vot' mé, a-t-elle répondu.

— Venez donc la voir.

Elle s'est essuyé les mains et elle l'a suivi tout de suite.

En route, ils n'ont pas parlé. Elle marchait à petits pas rapides. Lui allongeait ses grandes jambes, comme s'il devait traverser un ruisseau à chaque pas.

Les vaches étaient couchées dans les champs, écrasées par la chaleur. Elles levaient lourdement la tête vers ces deux personnes qui passaient. Elles poussaient un faible meuglement, pour leur demander de l'herbe fraîche.

En approchant de sa maison, Honoré Bontemps a murmuré :

— Si c'était fini, tout d'même ?

Et on entendait dans sa voix le désir qu'il en avait, sans le savoir lui-même.

Mais la vieille n'était pas morte. Elle restait sur le dos, dans son pauvre lit. Ses mains étaient posées sur la couverture de coton violet. C'étaient des mains horriblement maigres, pleines de nœuds. Elles ressemblaient à des bêtes étranges, à des crabes. Elles étaient fermées par les rhumatismes, par les fatigues et par presque un siècle de travail.

La Rapet s'est approchée du lit et elle a regardé la mourante. Elle lui a pris le pouls. Elle lui a touché la poitrine. Elle l'a écoutée respirer. Elle lui a posé des questions pour l'entendre parler. Puis elle l'a encore regardée longtemps, et elle est sortie, suivie d'Honoré. Son opinion était faite : la vieille ne vivrait pas jusqu'à la nuit. Il a demandé :

— Eh ben ?

La garde a répondu :

— Eh ben, ça durera deux jours, p't-être trois. Vous me donnerez six francs, tout compris.

Il s'est écrié :

— Six francs ! six francs ! Vous avez perdu la tête ? Moi, je vous dis qu'elle en a pour cinq ou six heures, pas plus !

Et ils ont discuté longtemps, durement, tous les deux. La garde allait partir. Le temps passait. Et son blé ne rentrerait pas tout seul. Alors, à la fin, il a accepté :

— Eh ben, c'est dit : six francs, tout compris, jusqu'à la levée du corps.

— C'est dit : six francs.

Et il est parti à grands pas vers son blé couché par terre, sous le lourd soleil qui fait mûrir les moissons.

La garde est rentrée dans la maison.

Elle avait apporté du travail. Car, près des mourants et des morts, elle travaillait sans arrêt. Parfois c'était pour elle. Parfois c'était pour la famille, qui lui donnait un peu plus d'argent pour ce double travail.

Tout à coup, elle a demandé :

— On vous a administrée, au moins, la mé Bontemps ?

La paysanne a fait « non » de la tête. Alors la Rapet, qui était très pieuse, s'est levée vivement.

— Seigneur Dieu, c'est-il possible ? J'vas chercher m'sieur l'curé.

Et elle a couru vers le presbytère. Elle trottait si vite que les gamins, sur la place, ont cru qu'un malheur était arrivé.

Le prêtre est venu tout de suite, en surplis. L'enfant de chœur marchait devant lui. Il sonnait une clochette pour annoncer que Dieu passait dans la campagne brûlante et calme. Au loin, des hommes travaillaient. Ils ôtaient leurs grands chapeaux et restaient immobiles. Ils attendaient que le vêtement blanc disparaisse derrière une ferme. Les femmes qui ramassaient les gerbes se redressaient pour faire le signe de la croix. Des poules noires avaient peur. Elles s'enfuyaient le long des fossés en se balançant sur leurs pattes. Elles allaient jusqu'à un trou qu'elles connaissaient bien, et elles y disparaissaient d'un coup. Un poulain était attaché dans un pré. Il a eu peur en voyant le surplis. Il s'est mis à tourner en rond au bout de sa corde, en lançant des coups de pied. L'enfant de chœur, en jupe rouge, marchait vite. Le prêtre le suivait, la tête penchée sur une épaule, avec son bonnet carré sur la tête. Il murmurait des prières. Et la Rapet venait derrière, toute penchée, pliée en deux, comme si elle se prosternait en marchant. Elle avait les mains jointes, comme à l'église.

Honoré les a vus passer de loin. Il a demandé :

— Où qu'il va, not' curé ?

Son valet, plus malin, a répondu :

— Il porte l'bon Dieu à ta mé, pardi !

Le paysan ne s'est pas étonné :

— Ça s'peut ben, tout d'même !

Et il s'est remis au travail.

La mère Bontemps s'est confessée. Elle a reçu l'absolution, puis la communion. Ensuite le prêtre est reparti. Il a laissé les deux femmes seules dans la chaumière, où l'on étouffait.

Alors la Rapet a commencé à regarder la mourante. Elle se demandait si cela allait durer longtemps.

Le jour baissait. L'air plus frais entrait par petits coups de vent plus vifs. Il faisait voler contre le mur une image d'Épinal, tenue par deux épingles. Les petits rideaux de la fenêtre étaient blancs autrefois. Maintenant ils étaient jaunes et couverts de taches de mouches. Ils avaient l'air de s'envoler, de se débattre, de vouloir partir, comme l'âme de la vieille.

Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait attendre la mort sans intérêt. La mort était si proche, mais elle tardait à venir. Son souffle était court. Il sifflait un peu dans sa gorge serrée. Il allait s'arrêter bientôt. Et il y aurait sur la terre une femme de moins, une femme que personne ne regretterait.

À la nuit tombante, Honoré est rentré. Il s'est approché du lit et il a vu que sa mère vivait encore. Il a demandé :

— Ça va-t-il ?

C'est ce qu'il demandait autrefois, quand elle était un peu malade.

Puis il a renvoyé la Rapet en lui disant :

— D'main, cinq heures, sans faute.

Elle a répondu :

— D'main, cinq heures.

Elle est arrivée, en effet, au lever du jour.

Honoré, avant de partir aux champs, mangeait sa soupe, qu'il avait faite lui-même.

La garde a demandé :

— Eh ben, vot' mé, elle est passée ?

Il a répondu avec un petit pli malin au coin des yeux :

— Elle va plutôt mieux.

Et il est parti.

La Rapet était inquiète. Elle s'est approchée de l'agonisante. La vieille était toujours dans le même état. Elle respirait mal et ne montrait rien. Elle avait l'œil ouvert et les mains serrées sur sa couverture.

Et la garde a compris que cela pouvait durer comme ça deux jours, quatre jours, huit jours. Une grande peur a serré son cœur d'avare. En même temps, une colère furieuse montait en elle. Elle était en colère contre ce malin qui l'avait trompée. Et elle était en colère contre cette femme qui ne mourait pas.

Elle s'est quand même mise au travail. Elle a attendu, les yeux fixés sur le visage ridé de la mère Bontemps.

Honoré est revenu pour déjeuner. Il avait l'air content, presque moqueur. Puis il est reparti. Il rentrait son blé, c'était sûr, dans d'excellentes conditions.

La Rapet s'énervait de plus en plus. Maintenant, chaque minute qui passait lui semblait du temps volé, de l'argent volé. Elle avait envie, une envie folle, de prendre par le cou cette vieille bourrique. Cette vieille têtue, cette vieille obstinée ! Elle voulait serrer un peu et arrêter ce petit souffle rapide. Ce souffle lui volait son temps et son argent.

Puis elle a pensé au danger. D'autres idées lui sont passées par la tête, et elle s'est rapprochée du lit.

Elle a demandé :

— Vous avez déjà vu l'Diable ?

La mère Bontemps a murmuré :

— Non.

Alors la garde s'est mise à parler. Elle lui racontait des histoires pour terroriser sa pauvre âme faible de mourante.

Quelques minutes avant la mort, disait-elle, le Diable apparaissait à tous les mourants. Il avait un balai à la main et une marmite sur la tête. Et il poussait de grands cris. Quand on l'avait vu, c'était fini : il ne restait plus que quelques instants à vivre. Et elle nommait tous les gens à qui le Diable était apparu devant elle, cette année-là : Joséphin Loisel, Eulalie Ratier, Sophie Padagnau, Séraphine Grospied.

La mère Bontemps, enfin troublée, s'agitait. Elle remuait les mains. Elle essayait de tourner la tête pour regarder au fond de la chambre.

Soudain, la Rapet a disparu au pied du lit. Elle a pris un drap dans l'armoire et elle s'est enveloppée dedans. Elle a mis la marmite sur sa tête. Les trois pieds courts et courbés de la marmite se dressaient comme trois cornes. Elle a pris un balai dans sa main droite. Dans sa main gauche, elle a pris un seau de fer-blanc. Elle l'a jeté brusquement en l'air pour qu'il retombe avec bruit.

En touchant le sol, le seau a fait un bruit épouvantable. Alors la garde est montée sur une chaise. Elle a soulevé le rideau qui pendait au bout du lit, et elle est apparue. Elle faisait de grands gestes. Elle poussait des cris aigus au fond du pot de fer qui cachait son visage. Elle menaçait de son balai la vieille paysanne au bout de sa vie, comme un diable de guignol.

Folle de terreur, le regard affolé, la mourante a fait un effort surhumain pour se lever et s'enfuir. Elle a même sorti de son lit ses épaules et sa poitrine. Puis elle est retombée avec un grand soupir. C'était fini.

Et la Rapet, tranquillement, a tout remis à sa place. Elle a mis le balai dans le coin de l'armoire et le drap dedans. Elle a posé la marmite sur le foyer, le seau sur l'étagère et la chaise contre le mur. Puis, avec des gestes de professionnelle, elle a fermé les yeux énormes de la morte. Elle a posé une assiette sur le lit et elle a versé dedans l'eau du bénitier. Elle y a trempé le buis cloué au-dessus de la commode. Puis elle s'est mise à genoux. Elle a récité avec ferveur les prières pour les morts. Elle les savait par cœur, à cause de son métier.

Et quand Honoré est rentré, le soir, il l'a trouvée en train de prier. Il a calculé tout de suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur lui. Car elle n'avait passé que trois jours et une nuit. Cela faisait en tout cinq francs, au lieu des six qu'il lui devait.

### Glossaire

- **la mourante / l'agonisante**: femme qui est en train de mourir.
- **l'avarice**: amour exagéré de l'argent ; refus de dépenser.
- **la garde**: femme payée pour surveiller un malade ou un mort.
- **la repasseuse**: femme qui repasse le linge avec un fer chaud.
- **à forfait**: pour un prix fixé à l'avance, pour tout le travail.
- **le sou**: petite pièce ancienne ; vingt sous font un franc.
- **la levée du corps**: moment où l'on emporte le mort de la maison pour l'enterrer.
- **administrer**: donner à un mourant les derniers sacrements de l'Église.
- **le presbytère**: maison où habite le curé.
- **le surplis**: vêtement blanc que le prêtre met sur sa robe noire.
- **la chaumière**: petite maison pauvre de paysan, avec un toit de paille.
- **une image d'Épinal**: image populaire en couleurs, vendue autrefois dans les campagnes.
- **la marmite**: grand pot de métal pour faire cuire.
- **le guignol**: petit théâtre de marionnettes pour les enfants.
- **le bénitier**: petit récipient d'eau bénite ; ici, on a mis cette eau dans une assiette.
- **le buis**: petite branche d'arbuste bénie à l'église ; on la trempe dans l'eau bénite pour bénir un mort.

## Les Rois

— Ah ! a dit le capitaine comte de Garens, je crois bien que je me le rappelle, ce souper des Rois, pendant la guerre !

J'étais alors maréchal des logis de hussards. Depuis quinze jours, je circulais en éclaireur en face d'une avant-garde allemande. La veille, nous avions frappé à coups de sabre quelques uhlans. Mais nous avions perdu trois hommes, dont ce pauvre petit Raudeville. Vous vous rappelez bien, Joseph de Raudeville.

Ce jour-là, mon capitaine m'a donné un ordre. Je devais prendre dix cavaliers et aller occuper le village de Porterin. Je devais le garder toute la nuit. On s'était battu cinq fois en trois semaines dans ce village. Il ne restait pas vingt maisons debout, ni douze habitants, dans ce nid de guêpes.

J'ai donc pris dix cavaliers et je suis parti vers quatre heures. À cinq heures, en pleine nuit, nous sommes arrivés aux premiers murs de Porterin. J'ai fait arrêter mes hommes. Puis j'ai donné un ordre à Marchas. Vous savez bien, Pierre de Marchas, qui a épousé plus tard la petite Martel-Auvelin, la fille du marquis de Martel-Auvelin. Il devait entrer tout seul dans le village et me rapporter des nouvelles.

Je n'avais choisi que des volontaires, tous de bonne famille. C'est agréable, dans le service, de ne pas dire « tu » à des gens mal élevés. Ce Marchas était plus malin que tout le monde. Il était rusé comme un renard et souple comme un serpent. Il sentait les Prussiens comme un chien sent un lièvre. Il trouvait de la nourriture là où, sans lui, nous serions morts de faim. Et il obtenait des renseignements de tout le monde, avec une adresse incroyable. Ses renseignements étaient toujours sûrs.

Il est revenu au bout de dix minutes :

— Ça va bien, a-t-il dit. Aucun Prussien n'est passé par ici depuis trois jours. Il est sinistre, ce village. J'ai parlé avec une bonne sœur. Elle garde quatre ou cinq malades dans un couvent abandonné.

J'ai donné l'ordre d'avancer, et nous sommes entrés dans la rue principale. À droite, à gauche, on voyait vaguement des murs sans toit. On les voyait à peine dans la nuit profonde. Ici et là, une lumière brillait derrière une vitre. Une famille était restée pour garder sa maison encore à peu près debout. C'était une famille de braves gens, ou de pauvres gens. La pluie commençait à tomber. C'était une pluie fine et glacée. Elle nous gelait avant même de nous mouiller, rien qu'en touchant nos manteaux. Les chevaux faisaient des faux pas sur des pierres, sur des poutres, sur des meubles. Marchas nous guidait à pied, devant nous. Il tirait son cheval par la bride.

— Où est-ce que tu nous mènes ? lui ai-je demandé.

Il a répondu :

— J'ai un abri, un bon.

Et il s'est arrêté bientôt devant une petite maison bourgeoise. Elle était restée entière et bien fermée. Elle était construite sur la rue, avec un jardin derrière.

Marchas a ramassé un gros caillou près de la grille. Avec ce caillou, il a cassé la serrure. Puis il a monté les marches du perron. Il a enfoncé la porte d'entrée à coups de pied et à coups d'épaule. Il a allumé un bout de bougie qu'il avait toujours dans sa poche. Et il est entré devant nous dans un logement bon et confortable d'homme riche. Il nous guidait avec assurance, avec une assurance admirable. On aurait dit qu'il avait vécu dans cette maison. Pourtant, il la voyait pour la première fois.

Deux hommes sont restés dehors pour garder nos chevaux.

Marchas a dit au gros Ponderel, qui le suivait :

— Les écuries doivent être à gauche. J'ai vu ça en entrant. Va donc y mettre les bêtes, nous n'en avons pas besoin.

Puis il s'est tourné vers moi :

— Donne des ordres, sacrebleu !

Il m'étonnait toujours, ce gaillard-là. J'ai répondu en riant :

— Je vais placer mes sentinelles autour du village. Je te retrouverai ici.

Il a demandé :

— Combien d'hommes est-ce que tu prends ?

— Cinq. Les autres les remplaceront à dix heures du soir.

— Bon. Tu m'en laisses quatre pour trouver les provisions, faire la cuisine et mettre la table. Moi, je trouverai la cachette du vin.

Et je suis parti explorer les rues désertes jusqu'à la sortie du village, vers la plaine. Je voulais y placer mes sentinelles.

Une demi-heure plus tard, j'étais de retour. J'ai trouvé Marchas allongé dans un grand fauteuil Voltaire. Il avait enlevé la housse du fauteuil, « par amour du luxe », disait-il. Il se chauffait les pieds au feu. Il fumait un excellent cigare, dont le parfum remplissait la pièce. Il était seul, les coudes sur les bras du fauteuil, la tête entre les épaules. Il avait les joues roses, l'œil brillant, l'air enchanté.

Dans la pièce d'à côté, j'entendais un bruit de vaisselle. Marchas m'a dit avec un sourire de bonheur :

— Ça va. J'ai trouvé le bordeaux dans le poulailler et le champagne sous les marches du perron. Et l'eau-de-vie — cinquante bouteilles de vraie fine — était dans le potager. Elle était sous un poirier qui, à la lumière de la lanterne, ne m'a pas semblé droit. Comme nourriture, nous avons deux poules, une oie, un canard et trois pigeons. Et un merle, cueilli dans une cage. Rien que de la plume, comme tu vois. Tout ça cuit en ce moment. Ce pays est excellent.

Je m'étais assis en face de lui. La flamme de la cheminée me grillait le nez et les joues.

— Où est-ce que tu as trouvé ce bois-là ? ai-je demandé.

Il a murmuré :

— Bois magnifique : une voiture de maître, un coupé. C'est la peinture qui fait ces belles flammes. Un vrai punch d'essence et de vernis. Bonne maison !

Je riais, tellement je le trouvais drôle, cet animal. Il a continué :

— Et dire que c'est le jour des Rois ! J'ai fait mettre une fève dans l'oie. Mais il n'y a pas de reine. C'est embêtant, ça !

J'ai répété, comme un écho :

— C'est embêtant. Mais qu'est-ce que tu veux que j'y fasse, moi ?

— Que tu en trouves, parbleu !

— Que je trouve quoi ?

— Des femmes.

— Des femmes ?... Tu es fou !

— Moi, j'ai bien trouvé l'eau-de-vie sous un poirier et le champagne sous les marches du perron. Et pourtant, rien ne pouvait me guider. Toi, au contraire, tu as un signe sûr : une jupe. Cherche, mon vieux.

Il avait l'air si grave, si sérieux, si convaincu que je ne savais plus s'il plaisantait.

J'ai répondu :

— Voyons, Marchas, tu blagues ?

— Je ne blague jamais dans le service.

— Mais où diable est-ce que tu veux que j'en trouve, des femmes ?

— Où tu voudras. Il doit en rester deux ou trois dans le pays. Trouve-les et rapporte-les.

Je me suis levé. Il faisait trop chaud devant ce feu. Marchas a repris :

— Tu veux une idée ?

— Oui.

— Va voir le curé.

— Le curé ? Pour quoi faire ?

— Invite-le à souper et demande-lui d'amener une femme.

— Le curé ! Une femme ! Ah ! ah ! ah !

Marchas a continué avec un sérieux extraordinaire :

— Je ne ris pas. Va voir le curé et raconte-lui notre situation. Il doit s'ennuyer terriblement : il viendra. Mais dis-lui qu'il nous faut au moins une femme. Une femme comme il faut, bien sûr, puisque nous sommes tous des hommes du monde. Il doit connaître parfaitement les femmes de sa paroisse. S'il y en a une possible pour nous, il te le dira. Mais il faut bien t'y prendre.

— Voyons, Marchas ? À quoi est-ce que tu penses ?

— Mon cher Garens, tu peux très bien faire ça. Ce serait même très drôle. Nous savons vivre, parbleu ! Nous serons d'une distinction parfaite, d'un chic extrême. Donne nos noms à l'abbé. Fais-le rire, touche son cœur, séduis-le et décide-le !

— Non, c'est impossible.

Il a rapproché son fauteuil. Il connaissait mes points faibles, ce coquin. Il a repris :

— Pense comme ce serait audacieux à faire et amusant à raconter. On en parlerait dans toute l'armée. Ça te ferait une sacrée réputation.

J'hésitais. L'aventure me tentait. Il a insisté :

— Allons, mon petit Garens. Tu es le chef du détachement. Toi seul peux aller voir le chef de l'Église dans ce pays. Je t'en prie, vas-y. Après la guerre, je raconterai l'histoire en vers, dans la *Revue des Deux-Mondes*. Je te le promets. Tu dois bien ça à tes hommes. Tu les fais assez marcher depuis un mois.

Je me suis levé et j'ai demandé :

— Où est le presbytère ?

— Tu prends la deuxième rue à gauche. Au bout, tu trouveras une avenue. Au bout de l'avenue, il y a l'église. Le presbytère est à côté.

Je sortais. Il m'a crié :

— Dis-lui le menu, pour lui donner faim !

J'ai trouvé sans difficulté la petite maison du prêtre. Elle était à côté d'une grande et laide église de briques. La porte n'avait ni sonnette ni marteau. J'ai donc frappé à coups de poing. Une voix forte a demandé à l'intérieur :

— Qui va là ?

J'ai répondu :

— Maréchal des logis de hussards.

J'ai entendu un bruit de verrous et de clé. Et je me suis trouvé en face d'un grand prêtre avec un gros ventre. Il avait une poitrine de lutteur. Des mains énormes sortaient de ses manches relevées. Il avait le visage rouge et l'air d'un brave homme.

J'ai fait le salut militaire.

— Bonjour, monsieur le curé.

Il avait eu peur d'une attaque surprise, d'un piège de rôdeurs. Il a souri en répondant :

— Bonjour, mon ami. Entrez.

Je l'ai suivi dans une petite pièce au sol de carreaux rouges. Un maigre feu y brûlait. Il était bien différent du grand feu de Marchas.

Il m'a montré une chaise et il m'a dit :

— Qu'est-ce que je peux faire pour vous ?

— Monsieur l'abbé, permettez-moi d'abord de me présenter.

Et je lui ai tendu ma carte.

Il l'a prise et il a lu à mi-voix :

« Le comte de Garens. »

J'ai repris :

— Nous sommes onze ici, monsieur l'abbé. Cinq sont de garde, et six sont installés chez un habitant inconnu. Ces six-là s'appellent Garens, ici présent, Pierre de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron d'Etreillis, Karl Massouligny et Joseph Herbon. Karl Massouligny est le fils du peintre, et Joseph Herbon est un jeune musicien. Je viens en leur nom et au mien. Nous vous prions de nous faire l'honneur de souper avec nous. C'est un souper des Rois, monsieur le curé. Et nous voudrions qu'il soit un peu gai.

Le prêtre souriait. Il a murmuré :

— Il me semble que ce n'est pas vraiment le moment de s'amuser.

J'ai répondu :

— Nous nous battons tous les jours, Monsieur. Quatorze de nos camarades sont morts depuis un mois. Et hier encore, trois sont restés par terre. C'est la guerre. Nous risquons notre vie à chaque instant. Est-ce que nous n'avons pas le droit de la risquer gaiement ? Nous sommes Français, nous aimons rire, nous savons rire partout. Nos pères riaient même sur l'échafaud ! Ce soir, nous voudrions nous détendre un peu. Mais en gens comme il faut, et pas comme des soldats grossiers, vous me comprenez. Est-ce que nous avons tort ?

Il a répondu vivement :

— Vous avez raison, mon ami. J'accepte votre invitation avec grand plaisir.

Il a appelé :

— Hermance !

Une vieille paysanne est apparue. Elle était tordue, ridée, horrible. Elle a demandé :

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Je ne dîne pas ici, ma fille.

— Où est-ce que vous dînez, alors ?

— Avec messieurs les hussards.

J'ai eu envie de dire : « Amenez votre bonne, pour voir la tête de Marchas. » Mais je n'ai pas osé.

J'ai repris :

— Parmi les gens de votre paroisse restés dans le village, est-ce qu'il y a quelqu'un que je pourrais inviter aussi ? Un homme ou une femme ?

Il a hésité, il a cherché, puis il a déclaré :

— Non, personne !

J'ai insisté :

— Personne !... Voyons, monsieur le curé, cherchez. Ce serait très galant d'avoir des dames. Je veux dire des couples mariés ! Est-ce que je sais, moi ? Le boulanger avec sa femme, l'épicier, le... le... le... l'horloger... le... le cordonnier... le... le pharmacien avec la pharmacienne... Nous avons un bon repas, du vin. Nous serions enchantés de laisser un bon souvenir aux gens d'ici.

Le curé a encore réfléchi longtemps. Puis il a dit d'un ton décidé :

— Non, personne.

Je me suis mis à rire :

— Sacristi ! monsieur le curé, c'est ennuyeux de ne pas avoir de reine, parce que nous avons une fève. Voyons, cherchez. Il n'y a pas un maire marié ? Un adjoint marié, un conseiller municipal marié, un instituteur marié ?...

— Non, toutes les dames sont parties.

— Quoi ? Il n'y a pas dans tout le pays une brave bourgeoise avec son bourgeois de mari ? Nous pourrions leur faire ce plaisir. Car ce serait un plaisir pour eux, un grand plaisir, dans la situation d'aujourd'hui.

Mais tout à coup, le curé s'est mis à rire. C'était un rire violent, qui le secouait tout entier. Il criait :

— Ah ! ah ! ah ! j'ai ce qu'il vous faut, Jésus, Marie, j'ai ce qu'il vous faut ! Ah ! ah ! ah ! nous allons rire, mes enfants, nous allons rire. Et elles seront bien contentes, allez, bien contentes, ah ! ah !... Où est-ce que vous logez ?

Je lui ai décrit la maison. Il a compris :

— Très bien. C'est la maison de M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une demi-heure, avec quatre dames !!!... Ah ! ah ! ah ! quatre dames !!!...

Il est sorti avec moi, en riant toujours. Il m'a quitté en répétant :

— Ça va. Dans une demi-heure, maison Bertin-Lavaille.

Je suis rentré vite, très étonné, très curieux.

— Combien de couverts ? a demandé Marchas en me voyant.

— Onze. Nous sommes six hussards, plus M. le curé et quatre dames.

Il était stupéfait. Moi, je triomphais.

Il répétait :

— Quatre dames ! Tu dis : quatre dames ?

— Je dis : quatre dames.

— De vraies femmes ?

— De vraies femmes.

— Bigre ! Mes compliments !

— Je les accepte. Je les mérite.

Il a quitté son fauteuil et il a ouvert la porte. J'ai vu une belle nappe blanche sur une longue table. Autour de la table, trois hussards en tablier bleu posaient des assiettes et des verres.

— Il y aura des femmes ! a crié Marchas.

Et les trois hommes se sont mis à danser, en applaudissant de toutes leurs forces.

Tout était prêt. Nous attendions. Nous avons attendu presque une heure. Une odeur délicieuse de volailles rôties flottait dans toute la maison.

Tout à coup, on a frappé contre le volet. Nous nous sommes tous levés en même temps. Le gros Ponderel a couru ouvrir. Une minute plus tard à peine, une petite bonne Sœur est apparue à la porte. Elle était maigre, ridée, timide. Elle saluait sans arrêt les quatre hussards stupéfaits qui la regardaient entrer. Derrière elle, des bâtons frappaient le sol de l'entrée. Elle est entrée dans le salon. Alors j'ai vu, l'une après l'autre, trois vieilles têtes en bonnet blanc. Elles avançaient en se balançant, chacune d'une façon différente. L'une penchait à droite, l'autre penchait à gauche. Et trois vieilles femmes se sont présentées. Elles boitaient, elles traînaient la jambe. Elles étaient abîmées par les maladies et déformées par la vieillesse. C'étaient trois infirmes hors de service. C'étaient les trois seules pensionnaires encore capables de marcher dans l'hospice dirigé par la Sœur Saint-Benoît.

La Sœur s'était tournée vers ses malades. Elle s'occupait d'elles avec beaucoup de soin. Puis elle a vu mes galons de maréchal des logis, et elle m'a dit :

— Je vous remercie bien, monsieur l'officier, d'avoir pensé à ces pauvres femmes. Elles ont bien peu de plaisir dans la vie. Ce que vous faites pour elles, c'est à la fois un grand bonheur et un grand honneur.

J'ai vu le curé, resté dans l'ombre du couloir. Il riait de tout son cœur. À mon tour, je me suis mis à rire, en regardant surtout la tête de Marchas. Puis j'ai montré des sièges à la religieuse :

— Asseyez-vous, ma Sœur. Nous sommes très fiers et très heureux que vous ayez accepté notre modeste invitation.

Elle a pris trois chaises contre le mur et elle les a alignées devant le feu. Elle y a conduit ses trois vieilles femmes et elle les a fait asseoir. Elle leur a enlevé leurs cannes et leurs châles, et elle est allée les poser dans un coin. Puis elle a montré la première. C'était une femme maigre avec un ventre énorme, sûrement une hydropique :

— Celle-là, c'est la mère Paumelle. Son mari s'est tué en tombant d'un toit, et son fils est mort en Afrique. Elle a soixante-deux ans.

Puis elle a montré la deuxième, une grande femme dont la tête tremblait sans arrêt :

— Celle-là, c'est la mère Jean-Jean. Elle a soixante-sept ans. Elle ne voit presque plus rien. Son visage a été brûlé dans un incendie, et sa jambe droite est à moitié brûlée.

Enfin, elle nous a montré la troisième. C'était une sorte de naine, avec de gros yeux qui sortaient de la tête. Ses yeux ronds et stupides roulaient de tous les côtés.

— C'est la Putois, une innocente. Elle n'a que quarante-quatre ans.

J'avais salué les trois femmes comme si on me présentait des Altesses Royales. Puis je me suis tourné vers le curé :

— Monsieur l'abbé, vous êtes un homme précieux. Nous vous devrons tous de la reconnaissance.

En effet, tout le monde riait, sauf Marchas, qui semblait furieux.

— Notre Sœur Saint-Benoît est servie ! a crié tout à coup Karl Massouligny.

Je l'ai fait passer devant avec le curé. Puis j'ai soulevé la mère Paumelle. Je l'ai prise par le bras et je l'ai traînée dans la pièce voisine. Ce n'était pas facile, car son ventre gonflé semblait plus lourd que du fer.

Le gros Ponderel a porté la mère Jean-Jean, qui gémissait parce qu'elle voulait sa béquille. Et le petit Joseph Herbon a conduit l'idiote, la Putois, vers la salle à manger, pleine d'odeur de viandes.

Dès que nous avons été devant nos assiettes, la Sœur a tapé trois fois dans ses mains. Les femmes ont fait un grand signe de croix rapide, avec la précision de soldats qui présentent les armes. Puis le prêtre a dit lentement les mots latins du *Benedicite*.

On s'est assis. Les deux poules sont arrivées, apportées par Marchas. Il voulait servir pour ne pas être un invité à ce repas ridicule.

Mais j'ai crié : « Vite, le champagne ! » Un bouchon a sauté avec le bruit d'un coup de pistolet. Le curé et la bonne Sœur ont protesté. Mais les trois hussards assis à côté des trois infirmes leur ont versé de force dans la bouche leurs trois verres pleins.

Massouligny avait le don d'être chez lui partout et à l'aise avec tout le monde. Il faisait la cour à la mère Paumelle de la façon la plus drôle. L'hydropique était restée gaie, malgré ses malheurs. Elle lui répondait en plaisantant, avec une petite voix aiguë qui semblait fausse. Elle riait si fort des plaisanteries de son voisin ! Son gros ventre semblait prêt à monter et à rouler sur la table. Le petit Herbon essayait sérieusement de rendre l'idiote ivre. Et le baron d'Etreillis, qui n'avait pas l'esprit rapide, posait des questions à la Jean-Jean. Il l'interrogeait sur la vie, les habitudes et le règlement de l'hospice.

La religieuse, affolée, criait à Massouligny :

— Oh ! oh ! vous allez la rendre malade. Ne la faites pas rire comme ça, je vous en prie, Monsieur. Oh ! Monsieur...

Puis elle se levait et se jetait sur Herbon. Elle voulait lui arracher des mains un verre plein. Il le vidait très vite entre les lèvres de la Putois.

Et le curé riait à se tordre. Il répétait à la Sœur :

— Laissez donc, pour une fois, ça ne leur fait pas de mal. Laissez donc.

Après les deux poules, on avait mangé le canard, avec les trois pigeons et le merle autour. Et l'oie est arrivée, fumante, dorée. Elle répandait une odeur chaude de viande grasse et bien grillée.

La Paumelle, qui s'animait, a applaudi. La Jean-Jean a arrêté de répondre aux nombreuses questions du baron. Et la Putois a poussé des grognements de joie, moitié cris et moitié soupirs. On aurait dit des petits enfants à qui on montre des bonbons.

— Vous permettez, a dit le curé, que je m'occupe de cet animal ? Personne ne sait faire ça mieux que moi.

— Mais certainement, monsieur l'abbé.

Et la Sœur a dit :

— Si on ouvrait un peu la fenêtre ? Elles ont trop chaud. Je suis sûre qu'elles vont être malades.

Je me suis tourné vers Marchas :

— Ouvre la fenêtre une minute.

Il l'a ouverte. L'air froid du dehors est entré. Il a fait trembler les flammes des bougies et tourner la fumée de l'oie. Le prêtre, une serviette autour du cou, soulevait les ailes de l'oie avec beaucoup d'habileté.

Nous le regardions faire, sans parler maintenant. Le travail appétissant de ses mains nous intéressait. Nous avions de nouveau faim en voyant cette grosse bête dorée. Ses membres tombaient l'un après l'autre dans la sauce brune, au fond du plat.

Et tout à coup, au milieu de ce silence gourmand, un bruit est entré par la fenêtre ouverte. C'était le bruit lointain d'un coup de feu.

Je me suis levé si vite que ma chaise a roulé derrière moi. Et j'ai crié :

— Tout le monde à cheval ! Toi, Marchas, tu vas prendre deux hommes et aller voir ce qui se passe. Je t'attends ici dans cinq minutes.

Les trois cavaliers sont partis au galop dans la nuit. Pendant ce temps, je suis monté à cheval avec mes deux autres hussards, devant le perron de la villa. Le curé, la Sœur et les trois vieilles femmes montraient aux fenêtres leurs visages effrayés.

On n'entendait plus rien, sauf un chien qui aboyait dans la campagne. La pluie s'était arrêtée. Il faisait froid, très froid. Et bientôt, j'ai entendu de nouveau le galop d'un cheval. Un seul cheval revenait.

C'était Marchas. Je lui ai crié :

— Eh bien ?

Il a répondu :

— Rien du tout. François a blessé un vieux paysan. Le vieux refusait de répondre au « Qui vive ? ». Il continuait d'avancer, malgré l'ordre de passer plus loin. On l'apporte, d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est.

J'ai donné l'ordre de remettre les chevaux à l'écurie. J'ai envoyé mes deux soldats à la rencontre des autres. Puis je suis rentré dans la maison.

Alors le curé, Marchas et moi, nous avons descendu un matelas dans le salon pour y poser le blessé. La Sœur a déchiré une serviette et elle s'est mise à faire de la charpie. Les trois femmes, perdues, restaient assises dans un coin.

Bientôt, j'ai entendu un bruit de sabres qui traînaient sur la route. J'ai pris une bougie pour éclairer les hommes qui revenaient. Et ils sont apparus. Ils portaient cette chose sans mouvement, molle, longue et sinistre : un corps humain quand la vie ne le tient plus.

On a posé le blessé sur le matelas préparé pour lui. Au premier coup d'œil, j'ai vu que c'était un mourant.

Il respirait avec un bruit terrible et il crachait du sang. À chaque hoquet, le sang sortait de sa bouche et coulait des coins de ses lèvres. L'homme en était couvert ! Ses joues, sa barbe, ses cheveux, son cou, ses vêtements en étaient pleins. On aurait dit qu'on l'avait plongé dans une cuve rouge. Et ce sang avait séché sur lui. Il était devenu terne et mêlé de boue. C'était horrible à voir.

Le vieil homme était enveloppé dans un grand manteau de berger. Par moments, il ouvrait à moitié ses yeux tristes, éteints, sans pensée. Ils semblaient stupides d'étonnement. Ils ressemblaient aux yeux des bêtes que le chasseur tue. Elles tombent à ses pieds, déjà presque mortes, et elles le regardent. Elles sont abruties par la surprise et par la terreur.

Le curé s'est écrié :

— Ah ! c'est le père Placide, le vieux pasteur des Moulins. Il est sourd, le pauvre, et il n'a rien entendu. Ah ! mon Dieu ! vous avez tué ce malheureux !

La Sœur avait ouvert la blouse et la chemise. Elle regardait, au milieu de la poitrine, un petit trou violet qui ne saignait plus.

— Il n'y a rien à faire, a-t-elle dit.

Le berger respirait terriblement mal. Il crachait toujours du sang à chacun de ses derniers souffles. On entendait dans sa gorge, jusqu'au fond de ses poumons, un gargouillement sinistre et continu.

Le curé, debout au-dessus de lui, a levé sa main droite. Il a fait le signe de la croix. Puis, d'une voix lente et solennelle, il a dit les mots latins qui lavent les âmes.

Il n'avait pas encore fini quand le vieil homme a été secoué par un petit choc. C'était comme si quelque chose venait de se casser en lui. Il ne respirait plus. Il était mort.

Je me suis retourné. Et j'ai vu quelque chose de plus effrayant que la mort de ce malheureux. Les trois vieilles étaient debout, serrées l'une contre l'autre, hideuses. Leurs visages grimaçaient d'angoisse et d'horreur.

Je me suis approché d'elles. Elles se sont mises à pousser des cris aigus. Elles essayaient de se sauver, comme si j'allais les tuer aussi.

La Jean-Jean, que sa jambe brûlée ne portait plus, est tombée de tout son long par terre.

La Sœur Saint-Benoît a laissé le mort et elle a couru vers ses infirmes. Elle n'a pas dit un mot pour moi, elle ne m'a pas regardé. Elle les a couvertes de leurs châles et elle leur a donné leurs béquilles. Elle les a poussées vers la porte et les a fait sortir. Et elle a disparu avec elles dans la nuit profonde, si noire.

J'ai compris que je ne pouvais même pas les faire accompagner par un hussard. Le simple bruit d'un sabre les aurait rendues folles de peur.

Le curé regardait toujours le mort.

Enfin, il s'est tourné vers moi :

— Ah ! quelle vilaine chose, a-t-il dit.

### Glossaire

- **le jour des Rois**: fête du 6 janvier ; on cache une fève dans un gâteau ou un plat ; celui qui la trouve est le roi et choisit une reine.
- **la fève**: petite chose cachée dans le gâteau ou le plat des Rois.
- **le maréchal des logis**: sous-officier de cavalerie (comme un sergent).
- **les hussards**: soldats à cheval.
- **les uhlans**: soldats allemands à cheval.
- **l'éclaireur**: soldat envoyé en avant pour voir le danger.
- **la sentinelle**: soldat qui monte la garde.
- **le presbytère**: maison du curé.
- **l'hospice**: maison où l'on soigne des vieux et des pauvres.
- **une innocente**: ici, une femme qui a un handicap mental.
- **la charpie**: petits morceaux de tissu pour soigner une blessure.
- **« Qui vive ? »**: question de la sentinelle : « Qui est là ? »
- **le pasteur**: ici, le berger, l'homme qui garde les moutons.

## Au bois

Le maire allait se mettre à table pour déjeuner. À ce moment-là, on l'a prévenu : le garde champêtre l'attendait à la mairie avec deux prisonniers.

Il y est allé tout de suite. Il a vu en effet son garde champêtre, le père Hochedur. Il était debout et il surveillait d'un air sévère un couple de bourgeois d'un certain âge.

L'homme était un gros bonhomme au nez rouge et aux cheveux blancs. Il semblait écrasé de honte. La femme était une petite femme en habits du dimanche. Elle était très ronde, très grasse, avec des joues brillantes. Elle regardait d'un œil de défi le représentant de l'autorité qui les avait arrêtés.

Le maire a demandé :

— Qu'est-ce que c'est, père Hochedur ?

Le garde champêtre a fait son rapport.

Il était sorti le matin, à l'heure habituelle, pour faire sa tournée. Il était allé du côté des bois Champioux, jusqu'à la limite d'Argenteuil. Il n'avait rien remarqué d'étrange dans la campagne. Il faisait beau, et les blés poussaient bien. Mais alors le fils aux Bredel, qui travaillait la terre de sa vigne, lui avait crié :

— Hé, père Hochedur, allez voir au bord du bois, au premier taillis. Vous y trouverez un couple de pigeons qui ont bien cent trente ans à eux deux.

Il était parti dans cette direction. Il était entré dans le fourré. Là, il avait entendu des paroles et des soupirs. Il avait pensé tout de suite à un flagrant délit contre les bonnes mœurs.

Alors il avait avancé sur les genoux et sur les mains, comme pour surprendre un braconnier. Et il avait arrêté le couple présent au moment où il s'abandonnait à son instinct.

Le maire, stupéfait, a regardé les coupables. L'homme avait bien soixante ans, et la femme au moins cinquante-cinq.

Il a commencé à les interroger. Il a commencé par l'homme, qui répondait d'une voix si faible qu'on l'entendait à peine.

— Votre nom.

— Nicolas Beaurain.

— Votre profession.

— Mercier, rue des Martyrs, à Paris.

— Qu'est-ce que vous faisiez dans ce bois ?

Le mercier est resté muet. Il avait les yeux baissés sur son gros ventre et les mains à plat sur ses cuisses.

Le maire a repris :

— Est-ce que vous niez ce que dit l'agent de la commune ?

— Non, Monsieur.

— Alors, vous avouez ?

— Oui, Monsieur.

— Qu'est-ce que vous avez à dire pour votre défense ?

— Rien, Monsieur.

— Où avez-vous rencontré votre complice ?

— C'est ma femme, Monsieur.

— Votre femme ?

— Oui, Monsieur.

— Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... à Paris ?

— Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble !

— Mais... alors... vous êtes fou, complètement fou, mon cher Monsieur ! Venir vous faire prendre comme ça, en pleine campagne, à dix heures du matin !

Le mercier semblait prêt à pleurer de honte. Il a murmuré :

— C'est elle qui a voulu ça ! Je lui disais bien que c'était stupide. Mais quand une femme a quelque chose dans la tête... vous savez... elle ne l'a pas ailleurs.

Le maire aimait l'esprit gaulois. Il a souri et il a répondu :

— Dans votre cas, c'est le contraire qui aurait dû arriver. Vous ne seriez pas ici si elle l'avait eu seulement dans la tête.

Alors M. Beaurain s'est mis en colère. Il s'est tourné vers sa femme :

— Tu vois où tu nous as menés, avec ta poésie ? Hein, nous y voilà ! Et maintenant, nous irons devant les tribunaux, à notre âge, pour attentat aux mœurs ! Il faudra fermer la boutique, vendre la clientèle et changer de quartier ! Nous y voilà !

Mme Beaurain s'est levée. Sans regarder son mari, elle s'est expliquée. Elle n'était pas gênée, elle ne faisait pas de fausse pudeur. Elle n'hésitait presque pas.

— Mon Dieu, monsieur le maire, je sais bien que nous sommes ridicules. Voulez-vous me permettre de défendre ma cause comme un avocat ? Ou plutôt comme une pauvre femme. Et j'espère que vous voudrez bien nous renvoyer chez nous. J'espère que vous nous éviterez la honte d'un procès.

« Autrefois, quand j'étais jeune, j'ai fait la connaissance de M. Beaurain ici, dans ce pays, un dimanche. Il était employé dans un magasin de mercerie. Moi, j'étais vendeuse dans un magasin de vêtements. Je me rappelle ça comme si c'était hier. Je venais passer les dimanches ici, de temps en temps, avec une amie, Rose Levêque. J'habitais avec elle rue Pigalle. Rose avait un bon ami, et moi pas. C'est lui qui nous amenait ici. Un samedi, il m'a annoncé en riant qu'il amènerait un camarade le lendemain. J'ai bien compris ce qu'il voulait. Mais j'ai répondu que c'était inutile. J'étais sage, Monsieur.

« Le lendemain, donc, nous avons trouvé M. Beaurain à la gare. Il était bel homme, à cette époque-là. Mais j'avais décidé de ne pas céder. Et je n'ai pas cédé, d'ailleurs.

« Nous voilà donc arrivés à Bezons. Il faisait un temps superbe, un de ces temps qui vous chatouillent le cœur. Moi, quand il fait beau, maintenant comme autrefois, je deviens bête à pleurer. Et quand je suis à la campagne, je perds la tête. La verdure, les oiseaux qui chantent, les blés qui bougent dans le vent ! Les hirondelles qui vont si vite, l'odeur de l'herbe, les coquelicots, les marguerites ! Tout ça me rend folle ! C'est comme le champagne, quand on n'en a pas l'habitude !

« Donc il faisait un temps superbe, doux et clair. Il vous entrait dans le corps par les yeux quand on regardait. Et il entrait par la bouche quand on respirait. Rose et Simon s'embrassaient toutes les minutes ! Ça me faisait quelque chose de les voir. M. Beaurain et moi, nous marchions derrière eux, sans presque parler. Quand on ne se connaît pas, on ne trouve rien à se dire. Il avait l'air timide, ce garçon. Et ça me plaisait de le voir gêné. Nous voilà arrivés dans le petit bois. Il y faisait frais comme dans un bain, et tout le monde s'est assis sur l'herbe. Rose et son ami se moquaient de moi parce que j'avais l'air sévère. Vous comprenez bien que je ne pouvais pas être autrement. Et puis voilà qu'ils recommencent à s'embrasser ! Ils ne se gênaient pas plus que si nous n'étions pas là. Et puis ils se sont parlé tout bas. Et puis ils se sont levés et ils sont partis dans les feuilles sans rien dire. Imaginez la tête de sotte que je faisais, en face de ce garçon que je voyais pour la première fois ! J'étais tellement gênée de les voir partir comme ça que ça m'a donné du courage. Et je me suis mise à parler. Je lui ai demandé ce qu'il faisait. Il était employé de mercerie, comme je vous l'ai dit tout à l'heure. Nous avons donc parlé quelques instants. Ça lui a donné de l'audace, à lui. Il a voulu se permettre des libertés avec moi. Mais je l'ai remis à sa place, et sèchement, encore ! Pas vrai, monsieur Beaurain ? »

M. Beaurain, qui regardait ses pieds, tout gêné, n'a pas répondu.

Elle a repris : « Alors il a compris que j'étais sage, ce garçon. Et il s'est mis à me faire la cour gentiment, en honnête homme. Depuis ce jour, il est revenu tous les dimanches. Il était très amoureux de moi, Monsieur. Et moi aussi, je l'aimais beaucoup, mais vraiment beaucoup ! C'était un beau garçon, autrefois.

« Bref, il m'a épousée en septembre. Et nous avons pris notre commerce rue des Martyrs.

« Ça a été dur pendant des années, Monsieur. Les affaires n'allaient pas bien. Nous ne pouvions presque pas nous payer des sorties à la campagne. Et puis, nous en avions perdu l'habitude. Dans le commerce, on a autre chose en tête. On pense à la caisse plus qu'aux fleurs et à l'amour. Nous vieillissions peu à peu, sans nous en rendre compte. Nous étions des gens tranquilles, qui ne pensent plus beaucoup à l'amour. On ne regrette rien tant qu'on ne remarque pas que ça vous manque.

« Et puis, Monsieur, les affaires ont mieux marché. Nous n'avions plus peur de l'avenir ! Alors, voyez-vous, je ne sais pas trop ce qui s'est passé en moi. Non, vraiment, je ne sais pas !

« Voilà que je me suis remise à rêver, comme une petite fille de pension. Quand je voyais les petites voitures de fleurs qu'on pousse dans les rues, j'avais les larmes aux yeux. L'odeur des violettes venait me chercher dans mon fauteuil, derrière ma caisse. Et elle me faisait battre le cœur ! Alors je me levais. J'allais sur le pas de ma porte pour regarder le bleu du ciel entre les toits. Quand on regarde le ciel dans une rue, on dirait une rivière. Une longue rivière qui descend sur Paris en tournant. Et les hirondelles passent dedans comme des poissons. C'est bête comme tout, ces choses-là, à mon âge ! Que voulez-vous, Monsieur ? Quand on a travaillé toute sa vie, un moment arrive. On remarque qu'on aurait pu faire autre chose. Et alors on regrette, oh ! oui, on regrette ! Pensez donc ! Pendant vingt ans, j'aurais pu aller cueillir des baisers dans les bois, comme les autres femmes. Je pensais : comme c'est bon d'être couchée sous les feuilles, en aimant quelqu'un ! Et j'y pensais tous les jours, toutes les nuits ! Je rêvais de clairs de lune sur l'eau, jusqu'à avoir envie de me noyer.

« Au début, je n'osais pas parler de ça à M. Beaurain. Je savais bien qu'il se moquerait de moi. Il me renverrait vendre mon fil et mes aiguilles ! Et puis, à vrai dire, M. Beaurain ne me faisait plus grand effet. Mais quand je me regardais dans mon miroir, je comprenais bien une chose. Moi non plus, je ne faisais plus d'effet à personne !

« Alors je me suis décidée. Je lui ai proposé une sortie à la campagne, dans le pays où nous nous étions connus. Il a accepté sans se méfier. Et nous voilà arrivés ce matin, vers neuf heures.

« Moi, je me suis sentie toute bouleversée quand je suis entrée dans les blés. Ça ne vieillit pas, le cœur des femmes ! Et c'est vrai, je ne voyais plus mon mari comme il est maintenant. Je le voyais comme il était autrefois ! Ça, je vous le jure, Monsieur. Vrai de vrai, j'étais grise. Je me suis mise à l'embrasser. Il était plus étonné que si j'avais voulu l'assassiner. Il me répétait : « Mais tu es folle. Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui te prend ?... » Moi, je ne l'écoutais pas. Je n'écoutais que mon cœur. Et je l'ai fait entrer dans le bois... Et voilà !... J'ai dit la vérité, monsieur le maire, toute la vérité. »

Le maire était un homme d'esprit. Il s'est levé, il a souri et il a dit : « Allez en paix, Madame, et ne péchez plus... sous les feuilles. »

### Glossaire

- **le garde champêtre**: policier du village qui surveille les champs et les bois.
- **le taillis / le fourré**: partie du bois avec des petits arbres serrés.
- **le flagrant délit**: moment où l'on surprend quelqu'un en train de faire une faute.
- **les mœurs**: ici, la conduite sexuelle et morale.
- **le braconnier**: homme qui chasse sans en avoir le droit.
- **le mercier**: marchand de fil, d'aiguilles, de boutons.
- **le complice**: personne qui aide quelqu'un à faire une faute.
- **l'esprit gaulois**: goût des plaisanteries un peu osées, à la française.
- **l'attentat aux mœurs**: délit qui choque la morale en public.
- **sage**: ici, qui ne cède pas aux hommes.
- **grise**: un peu ivre.
- **pécher**: faire un péché, une faute contre la religion.

## Une famille

J'allais revoir mon ami Simon Radevin. Je ne l'avais pas vu depuis quinze ans.

Autrefois, c'était mon meilleur ami, l'ami de ma pensée. C'était celui avec qui on passe les longues soirées tranquilles et gaies. C'était celui à qui on dit les choses intimes du cœur. Avec lui, en parlant doucement, on trouve des idées rares, fines, intelligentes, délicates. Ces idées naissent de la sympathie elle-même, qui excite l'esprit et le met à l'aise.

Pendant bien des années, nous ne nous étions presque pas quittés. Nous avions vécu, voyagé, pensé, rêvé ensemble. Nous avions aimé les mêmes choses avec le même amour. Nous avions admiré les mêmes livres et compris les mêmes œuvres. Les mêmes sensations nous avaient fait frissonner. Et nous avions si souvent ri des mêmes personnes ! Nous nous comprenions complètement, rien qu'en échangeant un regard.

Puis il s'était marié. Il avait épousé tout à coup une jeune fille de province, venue à Paris pour chercher un fiancé. C'était une petite blonde fade et maigre, aux mains bêtes. Elle avait des yeux clairs et vides, une voix fraîche et bête. Elle était pareille à cent mille poupées à marier. Comment avait-elle attrapé ce garçon intelligent et fin ? Est-ce qu'on peut comprendre ces choses-là ? Lui, il avait sans doute espéré le bonheur. Un bonheur simple, doux et long, dans les bras d'une femme bonne, tendre et fidèle. Et il avait cru voir tout cela dans le regard transparent de cette gamine aux cheveux pâles.

Il n'avait pas pensé à une chose. L'homme actif, vivant et vibrant se fatigue de tout, dès qu'il a compris la stupide réalité. Sauf s'il devient assez bête pour ne plus rien comprendre du tout.

Comment allais-je le retrouver ? Toujours vif, plein d'esprit, rieur et enthousiaste ? Ou bien endormi par la vie de province ? Un homme peut changer en quinze ans !

Le train s'est arrêté dans une petite gare. Je descendais du wagon quand un gros homme, très gros, s'est jeté vers moi. Il avait les joues rouges et le ventre rond. Il avait les bras ouverts et il criait : « Georges. » Je l'ai embrassé, mais je ne l'avais pas reconnu. Puis j'ai murmuré, très étonné : « Cristi, tu n'as pas maigri. » Il a répondu en riant : « Que veux-tu ? La bonne vie ! la bonne table ! les bonnes nuits ! Manger et dormir, voilà mon existence ! »

Je l'ai regardé longuement. Je cherchais dans ce large visage les traits que j'avais aimés. Seul l'œil n'avait pas changé. Mais je ne retrouvais plus le regard. Et je me disais : « On dit que le regard est le reflet de la pensée. Si c'est vrai, la pensée de cette tête-là n'est plus celle d'autrefois. Ce n'est plus celle que je connaissais si bien. »

L'œil brillait pourtant, plein de joie et d'amitié. Mais il n'avait plus cette clarté intelligente qui montre, autant que la parole, la valeur d'un esprit.

Tout à coup, Simon m'a dit :

— Tiens, voici mes deux aînés.

Une fillette de quatorze ans, presque une femme, et un garçon de treize ans, habillé en collégien, se sont avancés d'un air timide et maladroit.

J'ai murmuré : « C'est à toi ? »

Il a répondu en riant : « Mais oui.

— Combien est-ce que tu en as, alors ?

— Cinq ! Il y en a encore trois à la maison ! »

Il avait répondu cela d'un air fier, content, presque triomphant. Et moi, je sentais une pitié profonde, mêlée d'un vague mépris. C'était pour ce reproducteur orgueilleux et naïf. Il passait ses nuits à faire des enfants entre deux sommes, dans sa maison de province, comme un lapin dans une cage.

Je suis monté dans une voiture qu'il conduisait lui-même. Et nous voilà partis à travers la ville. C'était une ville triste, endormie et terne. Rien ne bougeait dans les rues, sauf quelques chiens et deux ou trois bonnes. De temps en temps, un commerçant, sur le pas de sa porte, enlevait son chapeau. Simon rendait le salut et me disait le nom de l'homme. Il voulait sans doute me prouver qu'il connaissait tous les habitants par leur nom. Une idée m'est venue : il pensait à la députation. C'est le rêve de tous les gens enterrés en province.

Nous avons vite traversé la ville. La voiture est entrée dans un jardin qui se prenait pour un parc. Puis elle s'est arrêtée devant une maison à tourelles qui essayait de passer pour un château.

— Voilà mon trou, disait Simon, pour que je lui fasse un compliment.

J'ai répondu :

— C'est délicieux.

Sur le perron, une dame est apparue. Elle s'était habillée pour la visite, coiffée pour la visite, et elle avait des phrases prêtes pour la visite. Ce n'était plus la jeune fille blonde et fade que j'avais vue à l'église quinze ans plus tôt. C'était une grosse dame pleine de volants et de petites boucles. C'était une de ces dames sans âge, sans caractère, sans élégance, sans esprit. Elle n'avait plus rien de ce qui fait une femme. C'était une mère, enfin, une grosse mère banale. La pondeuse, la poulinière humaine, la machine de chair qui fait des enfants. Elle n'avait rien d'autre dans l'âme que ses enfants et son livre de cuisine.

Elle m'a souhaité la bienvenue, et je suis entré dans le vestibule. Trois petits enfants étaient alignés par ordre de taille. On aurait dit des pompiers placés devant un maire pour une revue.

J'ai dit :

— Ah ! ah ! voici les autres ?

Simon, tout heureux, me les a nommés : « Jean, Sophie et Gontran ».

La porte du salon était ouverte. Je suis entré. Au fond d'un fauteuil, j'ai vu quelque chose qui tremblait un peu. C'était un homme, un vieil homme paralysé.

Madame Radevin s'est avancée :

— C'est mon grand-père, monsieur. Il a quatre-vingt-sept ans.

Puis elle a crié dans l'oreille du vieillard, qui tremblait sans arrêt : « C'est un ami de Simon, papa. » Le vieil homme a fait un effort pour me dire bonjour. Il a poussé un petit cri de bébé : « Oua, oua, oua », en agitant sa main. J'ai répondu : « Vous êtes trop aimable, Monsieur. » Et je suis tombé sur un siège.

Simon venait d'entrer. Il riait :

— Ah ! ah ! tu as fait la connaissance de bon papa. Il est impayable, ce vieux. C'est la distraction des enfants. Il est gourmand, mon cher, à se faire mourir à chaque repas. Tu ne peux pas imaginer ce qu'il mangerait si on le laissait libre. Mais tu verras, tu verras. Il fait les yeux doux aux plats sucrés, comme si c'étaient des demoiselles. Tu n'as jamais rien vu de plus drôle. Tu verras tout à l'heure.

Puis on m'a conduit dans ma chambre, pour faire ma toilette, car l'heure du dîner approchait. J'ai entendu dans l'escalier un grand bruit de pas, et je me suis retourné. Tous les enfants me suivaient en procession, derrière leur père. C'était sans doute pour me faire honneur.

Ma chambre donnait sur la plaine. C'était une plaine sans fin, toute nue, un océan d'herbe, de blé et d'avoine. Il n'y avait pas un groupe d'arbres, pas une colline. C'était une image frappante et triste de la vie qu'on devait mener dans cette maison.

Une cloche a sonné. C'était pour le dîner. Je suis descendu.

Mme Radevin a pris mon bras d'un air cérémonieux, et nous sommes passés dans la salle à manger. Un domestique roulait le fauteuil du vieux. À peine placé devant son assiette, le vieux a regardé le dessert d'un œil plein d'envie et curieux. Avec peine, il tournait sa tête tremblante d'un plat vers l'autre.

Alors Simon s'est frotté les mains. « Tu vas t'amuser », m'a-t-il dit. Tous les enfants ont compris qu'on allait me montrer le spectacle de grand-papa gourmand. Ils se sont mis à rire en même temps. Leur mère souriait seulement, en haussant les épaules.

Radevin a fait un porte-voix avec ses mains, et il s'est mis à hurler vers le vieillard :

— Nous avons ce soir de la crème au riz sucré.

Le visage ridé de l'aïeul s'est illuminé. Il a tremblé plus fort, de haut en bas, pour montrer qu'il avait compris et qu'il était content.

Et on a commencé à dîner.

« Regarde », a murmuré Simon. Le grand-père n'aimait pas la soupe et refusait d'en manger. On l'obligeait à en manger, pour sa santé. Le domestique lui enfonçait de force dans la bouche la cuillère pleine. Mais lui soufflait de toutes ses forces pour ne pas avaler. Le bouillon partait comme un jet d'eau sur la table et sur ses voisins.

Les petits enfants se tordaient de rire. Leur père, très content, répétait : « Est-ce qu'il n'est pas drôle, ce vieux ? »

Et pendant tout le repas, on ne s'est occupé que de lui. Il dévorait des yeux les plats posés sur la table. Avec sa main qui tremblait comme une folle, il essayait de les attraper et de les tirer vers lui. On les posait presque à portée de sa main. On voulait voir ses efforts désespérés, son élan tremblant vers les plats. On voulait voir l'appel triste de tout son être : de son œil, de sa bouche, de son nez qui les reniflait. Et il bavait d'envie sur sa serviette, en poussant des grognements sans mots. Et toute la famille s'amusait de cette torture odieuse et grotesque.

Puis on lui servait sur son assiette un tout petit morceau. Il le mangeait avec une gourmandise fiévreuse, pour avoir plus vite autre chose.

Quand le riz sucré est arrivé, il a presque eu une convulsion. Il gémissait de désir.

Gontran lui a crié : « Vous avez trop mangé, vous n'en aurez pas. » Et on a fait semblant de ne pas lui en donner.

Alors il s'est mis à pleurer. Il pleurait en tremblant plus fort, et tous les enfants riaient.

Enfin, on lui a apporté sa part, une toute petite part. En mangeant la première bouchée de ce dessert, il a fait un bruit de gorge comique et glouton. Et il a fait un mouvement du cou pareil à celui des canards qui avalent un morceau trop gros.

Puis, quand il a eu fini, il s'est mis à taper des pieds pour en avoir encore.

J'avais pitié de ce Tantale touchant et ridicule, qu'on torturait ainsi. Alors j'ai supplié pour lui : « Voyons, donne-lui encore un peu de riz ? »

Simon a répondu : « Oh ! non, mon cher. S'il mangeait trop, à son âge, ça pourrait lui faire mal. »

Je me suis tu, et j'ai réfléchi à cette phrase. Ô morale, ô logique, ô sagesse ! À son âge ! Donc, on lui retirait le seul plaisir qu'il pouvait encore goûter. Et c'était pour protéger sa santé ! Sa santé ! Qu'est-ce qu'il en ferait, ce pauvre débris immobile et tremblant ? On économisait ses jours, comme on dit ? Ses jours ? Combien de jours : dix, vingt, cinquante ou cent ? Pourquoi ? Pour lui ? Ou pour garder plus longtemps, pour la famille, le spectacle de sa gourmandise impuissante ?

Il n'avait plus rien à faire dans cette vie, plus rien. Il lui restait un seul désir, une seule joie. Pourquoi ne pas lui donner entièrement cette dernière joie ? Pourquoi ne pas la lui donner jusqu'à ce qu'il en meure ?

Puis, après une longue partie de cartes, je suis monté dans ma chambre pour me coucher. J'étais triste, triste, triste !

Et je me suis mis à ma fenêtre. On n'entendait rien dehors, sauf le chant d'un oiseau dans un arbre, quelque part. C'était un chant très léger, très doux, très joli. Cet oiseau devait chanter ainsi, à voix basse, dans la nuit, pour bercer sa femelle endormie sur ses œufs.

Et j'ai pensé aux cinq enfants de mon pauvre ami. Et j'ai pensé à mon ami, qui devait ronfler maintenant à côté de sa vilaine femme.

### Glossaire

- **l'aîné**: l'enfant le plus âgé de la famille.
- **le collégien**: élève du collège.
- **le somme**: petit moment de sommeil.
- **la députation**: le fait d'être élu député (membre du Parlement).
- **la tourelle**: petite tour sur une maison ou un château.
- **la pondeuse / la poulinière**: femelle qu'on garde pour avoir des petits (une poule, une jument) ; ici, mot méprisant pour une femme.
- **impayable**: très drôle (familier).
- **l'aïeul**: le grand-père, l'ancêtre.
- **la crème au riz**: dessert sucré fait avec du riz et du lait.
- **gourmand**: qui aime beaucoup manger.
- **baver**: laisser couler de la salive hors de sa bouche.
- **Tantale**: personnage de la mythologie grecque qui voit la nourriture mais ne peut jamais la manger.

## Joseph

Elles étaient grises, tout à fait grises, la petite baronne Andrée de Fraisières et la petite comtesse Noëmi de Gardens.

Elles avaient dîné seules, toutes les deux, dans le salon vitré qui donnait sur la mer. Par les fenêtres ouvertes entrait la brise douce d'un soir d'été. Elle était tiède et fraîche en même temps, une délicieuse brise d'océan. Les deux jeunes femmes étaient allongées sur leurs chaises longues. Elles buvaient maintenant, de minute en minute, une goutte de chartreuse, et elles fumaient des cigarettes. Elles se faisaient des confidences intimes. Seule cette jolie ivresse inattendue pouvait mettre de telles confidences sur leurs lèvres.

Leurs maris étaient retournés à Paris dans l'après-midi. Ils les avaient laissées seules sur cette petite plage déserte. Ils l'avaient choisie pour éviter les hommes galants qui rôdent sur les plages à la mode. Ils étaient absents cinq jours sur sept. Alors ils avaient peur des promenades à la campagne, des déjeuners sur l'herbe, des leçons de natation. Ils avaient peur aussi de l'amitié trop rapide des villes de bains. Là-bas, les gens n'ont rien à faire. Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissaient donc dangereuses. Ils avaient loué une maison dans le vallon de Roqueville, près de Fécamp. Un homme original l'avait construite, puis abandonnée. Et ils avaient enterré là leurs femmes pour tout l'été.

Elles étaient grises. Elles ne savaient pas quoi inventer pour s'amuser. Alors la petite baronne avait proposé à la petite comtesse un bon dîner, au champagne. D'abord, elles s'étaient beaucoup amusées à faire la cuisine elles-mêmes. Puis elles avaient mangé ce dîner avec gaieté. Elles avaient beaucoup bu, pour calmer la soif que la chaleur des fourneaux avait donnée à leur gorge. Maintenant elles bavardaient et disaient des bêtises ensemble. Elles fumaient des cigarettes et se rinçaient doucement la gorge avec la chartreuse. Vraiment, elles ne savaient plus du tout ce qu'elles disaient.

La comtesse avait les jambes en l'air, sur le dossier d'une chaise. Elle était encore plus ivre que son amie.

— Pour finir une soirée comme celle-là, disait-elle, il nous faudrait des amoureux. Si j'avais prévu ça cet après-midi, j'en aurais fait venir deux de Paris. Et je t'en aurais donné un...

— Moi, a répondu l'autre, j'en trouve toujours. Même ce soir, si j'en voulais un, je l'aurais.

— Allons donc ! A Roqueville, ma chère ? Un paysan, alors.

— Non, pas tout à fait.

— Alors, raconte-moi.

— Qu'est-ce que tu veux que je te raconte ?

— Ton amoureux ?

— Ma chère, moi, je ne peux pas vivre sans être aimée. Si je n'étais pas aimée, je me croirais morte.

— Moi aussi.

— N'est-ce pas ?

— Oui. Les hommes ne comprennent pas ça ! Nos maris surtout !

— Non, pas du tout. Comment veux-tu qu'ils comprennent ? L'amour qu'il nous faut est fait de petits soins, de gentillesses, de galanteries. C'est la nourriture de notre cœur, ça. C'est indispensable à notre vie, indispensable, indispensable...

— Indispensable.

— Il faut que je sente que quelqu'un pense à moi, toujours, partout. Quand je m'endors, quand je me réveille, je dois savoir qu'on m'aime quelque part. Qu'on rêve de moi, qu'on me désire. Sans cela, je serais malheureuse, malheureuse. Oh ! mais malheureuse à pleurer tout le temps.

— Moi aussi.

— Pense donc que c'est impossible autrement. Un mari est gentil pendant six mois, ou un an, ou deux ans. Puis il devient forcément une brute, oui, une vraie brute... Il ne se gêne plus pour rien. Il se montre comme il est. Il fait des scènes pour les factures, pour toutes les factures. On ne peut pas aimer quelqu'un avec qui on vit toujours.

— Ça, c'est bien vrai.

— N'est-ce pas ?... Où est-ce que j'en étais ? Je ne me rappelle plus du tout.

— Tu disais que tous les maris sont des brutes !

— Oui, des brutes... tous.

— C'est vrai.

— Et après ?...

— Quoi, après ?

— Qu'est-ce que je disais après ?

— Je ne sais pas, moi, puisque tu ne l'as pas dit !

— J'avais pourtant quelque chose à te raconter.

— Oui, c'est vrai, attends ?...

— Ah ! ça y est...

— Je t'écoute.

— Je te disais donc que moi, je trouve partout des amoureux.

— Comment fais-tu ?

— Voilà. Écoute-moi bien. Quand j'arrive dans un pays nouveau, je prends des notes et je fais mon choix.

— Tu fais ton choix ?

— Oui, parbleu. D'abord, je prends des notes. Je me renseigne. Avant tout, il faut qu'un homme soit discret, riche et généreux, n'est-ce pas ?

— C'est vrai ?

— Et puis, il faut qu'il me plaise comme homme.

— Forcément.

— Alors je l'amorce.

— Tu l'amorces ?

— Oui, comme on fait pour prendre du poisson. Tu n'as jamais pêché à la ligne ?

— Non, jamais.

— Tu as eu tort. C'est très amusant. Et puis on apprend des choses. Donc, je l'amorce...

— Comment fais-tu ?

— Que tu es bête ! Nous prenons les hommes que nous voulons prendre. Ils n'ont pas le choix ! Et ils croient encore choisir... ces imbéciles... Mais c'est nous qui choisissons... toujours... Pense donc : quand on n'est pas laide, et pas sotte, comme nous, tous les hommes veulent nous plaire. Tous, sans exception. Nous, nous les examinons un par un, du matin au soir. Et quand nous en avons visé un, nous l'amorçons...

— Ça ne me dit pas comment tu fais ?

— Comment je fais ?... Mais je ne fais rien. Je me laisse regarder, voilà tout.

— Tu te laisses regarder ?...

— Mais oui. Ça suffit. On se laisse regarder plusieurs fois de suite. Alors un homme vous trouve tout de suite la plus jolie et la plus séduisante de toutes les femmes. Il commence à vous faire la cour. Moi, je lui laisse comprendre qu'il n'est pas mal, sans rien dire, bien entendu. Et il tombe amoureux d'un seul coup, comme un bloc. Je le tiens. Et ça dure plus ou moins longtemps, selon ses qualités.

— Tu prends comme ça tous ceux que tu veux ?

— Presque tous.

— Alors, il y en a qui résistent ?

— Quelquefois.

— Pourquoi ?

— Oh ! pourquoi ? On est Joseph pour trois raisons. Parce qu'on est très amoureux d'une autre. Parce qu'on est beaucoup trop timide. Et parce qu'on est... comment dire ?... incapable d'aller jusqu'au bout avec une femme...

— Oh ! ma chère !... Tu crois ?...

— Oui... oui... J'en suis sûre... Il y en a beaucoup de cette dernière sorte, beaucoup, beaucoup... beaucoup plus qu'on ne croit. Oh ! ils ont l'air de tout le monde... Ils sont habillés comme les autres... Ils font les paons... Quand je dis les paons... je me trompe : ils ne pourraient pas faire la roue.

— Oh ! ma chère...

— Quant aux timides, ils sont quelquefois d'une bêtise incroyable. Ce sont des hommes qui ne savent sans doute pas se déshabiller. Même pour se coucher tout seuls, s'il y a un miroir dans leur chambre ! Avec ceux-là, il faut être énergique. Il faut utiliser le regard et la poignée de main. Quelquefois, c'est même inutile. Ils ne savent jamais comment ni par où commencer. Comme dernier moyen, on perd connaissance devant eux... Et ils vous soignent... Et si on tarde un peu à revenir à soi... ils vont chercher du secours.

Ceux que je préfère, moi, ce sont les amoureux des autres. Ceux-là, je les prends d'assaut, à... à... à... à la baïonnette, ma chère !

— C'est bien, tout ça. Mais quand il n'y a pas d'hommes, comme ici, par exemple ?

— J'en trouve.

— Tu en trouves. Où ça ?

— Partout. Tiens, ça me rappelle mon histoire.

« Il y a deux ans cette année, mon mari m'a fait passer l'été dans sa propriété de Bougrolles. Là, rien... mais tu entends, rien de rien, de rien, de rien ! Dans les manoirs des environs, il y avait quelques hommes lourds et dégoûtants. C'étaient des chasseurs de lièvres et d'oiseaux, qui vivaient dans des châteaux sans baignoires. De ces hommes qui transpirent et qui se couchent comme ça, sans se laver. Il serait impossible de les changer, parce qu'ils ont des principes de vie malpropres.

« Devine ce que j'ai fait ?

— Je ne devine pas !

— Ah ! ah ! ah ! Je venais de lire un tas de romans de George Sand. Ces romans admirent l'homme du peuple. Les ouvriers y sont sublimes, et tous les hommes du monde sont des criminels. Ajoute à cela que j'avais vu *Ruy-Blas* l'hiver d'avant. Ça m'avait beaucoup frappée. Eh bien ! un de nos fermiers avait un fils, un beau garçon de vingt-deux ans. Il avait étudié pour être prêtre. Puis il avait quitté le séminaire, par dégoût. Eh bien, je l'ai pris comme domestique !

— Oh !... Et après !...

— Après... après, ma chère, je l'ai traité de très haut. Et en même temps, je lui ai montré beaucoup de ma personne. Celui-là, ce paysan grossier, je ne l'ai pas amorcé : je l'ai allumé !...

— Oh ! Andrée !

— Oui, ça m'amusait même beaucoup. On dit que les domestiques, ça ne compte pas ! Eh bien, il ne comptait pas. Chaque matin, je le sonnais pour lui donner mes ordres, pendant que ma femme de chambre m'habillait. Et aussi chaque soir, pendant qu'elle me déshabillait.

— Oh ! Andrée ?

— Ma chère, il a pris feu comme un toit de paille. Alors, à table, pendant les repas, je n'ai plus parlé que de propreté. Des soins du corps, des douches, des bains. Si bien qu'au bout de quinze jours, il se trempait dans la rivière matin et soir. Puis il se parfumait tellement qu'il empoisonnait le château. J'ai même été obligée de lui interdire les parfums. Je lui ai dit, d'un air furieux, que les hommes devaient seulement utiliser de l'eau de Cologne.

— Oh ! Andrée !

— Alors, j'ai eu l'idée d'organiser une bibliothèque de campagne. J'ai fait venir quelques centaines de romans moraux. Je les prêtais à tous nos paysans et à mes domestiques. Mais quelques livres s'étaient glissés dans ma collection... quelques livres... poétiques... de ceux qui troublent les âmes... des jeunes pensionnaires et des collégiens... Je les ai donnés à mon valet de chambre. Ça lui a appris la vie... une drôle de vie.

— Oh... Andrée !

— Alors je suis devenue familière avec lui. Je me suis mise à le tutoyer. Je l'avais appelé Joseph. Ma chère, il était dans un état... dans un état effrayant... Il devenait maigre comme... comme un coq... et il roulait des yeux de fou. Moi, je m'amusais énormément. C'est un de mes meilleurs étés...

— Et après ?...

— Après... oui... Eh bien, un jour, mon mari était absent. J'ai dit à Joseph d'atteler le panier pour me conduire dans les bois. Il faisait très chaud, très chaud... Voilà !

— Oh ! Andrée, dis-moi tout... Ça m'amuse tant.

— Tiens, bois un verre de chartreuse, sinon je vais finir le carafon toute seule. Eh bien, après, je me suis trouvée mal en route.

— Comment ça ?

— Que tu es bête. Je lui ai dit que j'allais m'évanouir et qu'il devait me porter sur l'herbe. Et puis, sur l'herbe, j'ai étouffé. Je lui ai dit de me délacer. Et puis, quand j'ai été délacée, j'ai perdu connaissance.

— Tout à fait ?

— Oh non, pas du tout.

— Eh bien ?

— Eh bien ! j'ai été obligée de rester presque une heure sans connaissance. Il ne trouvait pas de remède. Mais j'ai été patiente. Et j'ai rouvert les yeux seulement après sa chute.

— Oh ! Andrée !... Et qu'est-ce que tu lui as dit ?

— Moi, rien ! Est-ce que je savais quelque chose, puisque j'étais sans connaissance ? Je l'ai remercié. Je lui ai dit de me remettre en voiture. Et il m'a ramenée au château. Mais il a failli renverser la voiture en tournant à la barrière !

— Oh ! Andrée ! Et c'est tout ?...

— C'est tout...

— Tu n'as perdu connaissance qu'une fois ?

— Rien qu'une fois, parbleu ! Je ne voulais pas faire mon amant de ce garçon grossier.

— Tu l'as gardé longtemps après ça ?

— Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi est-ce que je l'aurais renvoyé ? Je n'avais pas à me plaindre de lui.

— Oh ! Andrée ! Et il t'aime toujours ?

— Parbleu.

— Où est-il ?

La petite baronne a tendu la main vers le mur et elle a appuyé sur la sonnette électrique. La porte s'est ouverte presque tout de suite. Un grand valet est entré. Il répandait autour de lui une forte odeur d'eau de Cologne.

La baronne lui a dit : « Joseph, mon garçon, j'ai peur de me trouver mal. Va me chercher ma femme de chambre. »

L'homme restait immobile, comme un soldat devant un officier. Il fixait un regard brûlant sur sa maîtresse. Elle a repris : « Mais va donc vite, grand sot ! Nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui, et Rosalie me soignera mieux que toi. »

Il a tourné sur ses talons et il est sorti.

La petite comtesse, effrayée, a demandé :

— Et qu'est-ce que tu vas dire à ta femme de chambre ?

— Je lui dirai que c'est passé ! Non, je vais quand même me faire délacer. Ça me soulagera la poitrine, car je ne peux plus respirer. Je suis grise... ma chère... mais grise à tomber si je me levais.

### Glossaire

- **grises**: un peu ivres, après avoir bu de l'alcool.
- **la chartreuse**: liqueur verte ou jaune, très forte.
- **je l'amorce**: j'attire l'homme, comme on attire un poisson avec de la nourriture.
- **On est Joseph**: on refuse l'amour d'une femme, comme Joseph dans la Bible.
- **faire la roue**: pour un paon : ouvrir sa grande queue en éventail ; ici, l'image veut dire que ces hommes n'ont pas de force en amour.
- **le séminaire**: école où l'on prépare les futurs prêtres.
- **Ruy-Blas**: pièce de théâtre de Victor Hugo : un domestique y aime une reine.
- **délacer**: défaire les lacets du corset, un vêtement serré que les femmes portaient sous la robe.
- **le panier**: ici, petite voiture légère tirée par un cheval.
- **l'eau de Cologne**: parfum léger.
- **le valet**: domestique homme.
- **parbleu**: bien sûr ! (mot un peu ancien).

## L'Auberge

L'auberge de Schwarenbach ressemble à toutes les auberges de bois construites dans les Hautes-Alpes. Elles se trouvent au pied des glaciers, dans ces couloirs de rochers nus qui coupent les sommets blancs des montagnes. L'auberge sert d'abri aux voyageurs qui suivent le passage de la Gemmi.

Pendant six mois, elle reste ouverte. La famille de Jean Hauser y habite. Puis la neige s'accumule. Elle remplit le vallon et rend la descente vers Loëche impossible. Alors les femmes, le père et les trois fils s'en vont. Ils laissent le vieux guide Gaspard Hari et le jeune guide Ulrich Kunsi pour garder la maison. Sam, le gros chien de montagne, reste avec eux.

Les deux hommes et la bête restent jusqu'au printemps dans cette prison de neige. Ils n'ont devant les yeux que la pente immense et blanche du Balmhorn. Autour d'eux, il y a des sommets pâles et brillants. Ils sont enfermés, bloqués, enterrés sous la neige. Elle monte autour d'eux. Elle enveloppe, serre et écrase la petite maison. Elle s'accumule sur le toit, elle arrive aux fenêtres, et elle ferme la porte comme un mur.

C'était le jour où la famille Hauser allait retourner à Loëche. L'hiver approchait et la descente devenait dangereuse.

Trois mulets sont partis devant, chargés de vêtements et de bagages. Les trois fils les conduisaient. Puis la mère, Jeanne Hauser, et sa fille Louise sont montées sur un quatrième mulet. Elles se sont mises en route à leur tour.

Le père les suivait avec les deux gardiens. Ils devaient accompagner la famille jusqu'au sommet de la descente.

D'abord, ils ont fait le tour du petit lac. Il était gelé maintenant, au fond du grand trou de rochers qui s'étend devant l'auberge. Puis ils ont suivi le vallon, clair comme un drap. Des sommets de neige le dominaient de tous les côtés.

Une pluie de soleil tombait sur ce désert blanc, éclatant et glacé. Elle l'allumait d'une flamme froide qui faisait mal aux yeux. Aucune vie n'apparaissait dans cet océan de montagnes. Il n'y avait aucun mouvement dans cette solitude immense. Aucun bruit ne troublait le profond silence.

Peu à peu, le jeune guide Ulrich Kunsi a laissé derrière lui le père Hauser et le vieux Gaspard Hari. C'était un grand Suisse aux longues jambes. Il voulait rejoindre le mulet qui portait les deux femmes.

La plus jeune le regardait venir. Avec ses yeux tristes, elle semblait l'appeler. C'était une petite paysanne blonde, aux joues blanches comme du lait et aux cheveux pâles. On aurait dit que les longs séjours au milieu des glaces leur avaient pris leur couleur.

Quand il a rejoint la bête qui la portait, il a posé la main sur sa croupe et il a ralenti le pas. La mère Hauser s'est mise à lui parler. Elle lui a donné, avec des détails sans fin, tous les conseils pour l'hiver là-haut. C'était la première fois qu'il restait là-haut. Le vieux Hari, lui, avait déjà passé quatorze hivers sous la neige, dans l'auberge de Schwarenbach.

Ulrich Kunsi écoutait sans avoir l'air de comprendre. Il regardait sans arrêt la jeune fille. De temps en temps, il répondait : « Oui, madame Hauser. » Mais sa pensée semblait loin, et son visage calme ne montrait rien.

Ils sont arrivés au lac de Daube. Sa longue surface gelée s'étendait, toute plate, au fond de la vallée. A droite, le Daubenhorn montrait ses rochers noirs, droits comme des murs. Ils se dressaient près des énormes moraines du glacier de Lœmmern. Au-dessus du glacier, il y avait le Wildstrubel.

Ils approchaient du col de la Gemmi, où commence la descente vers Loëche. Tout à coup, ils ont découvert l'immense horizon des Alpes du Valais. La profonde et large vallée du Rhône les séparait de ces montagnes.

Au loin, c'était tout un peuple de sommets blancs. Ils étaient de hauteurs différentes, écrasés ou pointus, et ils brillaient sous le soleil. Il y avait le Mischabel avec ses deux cornes et le puissant massif du Wissehorn. Il y avait le lourd Brunnegghorn et la haute et terrible pyramide du Cervin, ce tueur d'hommes. Et il y avait la Dent-Blanche, cette monstrueuse coquette.

Puis, au-dessous d'eux, ils ont vu Loëche, dans un trou immense, au fond d'un abîme effrayant. Ses maisons ressemblaient à des grains de sable jetés dans une énorme crevasse. La Gemmi termine et ferme cette crevasse, qui s'ouvre là-bas sur le Rhône.

Le mulet s'est arrêté au bord du sentier. Ce sentier serpente, tourne sans cesse et revient, fantastique et merveilleux. Il descend le long de la montagne droite, jusqu'au petit village presque invisible, à son pied. Les femmes ont sauté dans la neige.

Les deux vieux les avaient rejoints.

— Allons, a dit le père Hauser, adieu et bon courage. A l'an prochain, les amis.

Le père Hari a répété : « A l'an prochain. »

Ils se sont embrassés. Puis Mme Hauser, à son tour, a tendu ses joues. Et la jeune fille a fait la même chose.

Quand ça a été le tour d'Ulrich Kunsi, il a murmuré à l'oreille de Louise : « N'oubliez pas ceux d'en haut. » Elle a répondu « non » si bas qu'il a deviné sa réponse sans l'entendre.

— Allons, adieu, a répété Jean Hauser, et bonne santé.

Il est passé devant les femmes et il a commencé à descendre.

Bientôt, ils ont disparu tous les trois au premier tournant du chemin.

Et les deux hommes sont retournés vers l'auberge de Schwarenbach.

Ils marchaient lentement, côte à côte, sans parler. C'était fini. Ils allaient rester seuls, face à face, pendant quatre ou cinq mois.

Puis Gaspard Hari s'est mis à raconter sa vie de l'hiver précédent. Il était resté avec Michel Canol. Celui-ci était maintenant trop âgé pour recommencer, car un accident peut arriver pendant cette longue solitude. D'ailleurs, ils ne s'étaient pas ennuyés. Le plus important, c'était d'accepter la situation dès le premier jour. Et on finissait par trouver des distractions, des jeux, beaucoup de passe-temps.

Ulrich Kunsi l'écoutait, les yeux baissés. Dans sa pensée, il suivait ceux qui descendaient vers le village par tous les virages de la Gemmi.

Bientôt ils ont aperçu l'auberge. Elle était à peine visible, si petite : un point noir au pied de la monstrueuse vague de neige.

Quand ils ont ouvert, Sam, le gros chien frisé, s'est mis à sauter de joie autour d'eux.

— Allons, fils, a dit le vieux Gaspard, nous n'avons plus de femme maintenant. Il faut préparer le dîner. Tu vas éplucher les pommes de terre.

Et tous les deux se sont assis sur des petits tabourets de bois. Ils ont commencé à préparer la soupe.

La matinée du lendemain a semblé longue à Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait et crachait dans la cheminée. Le jeune homme, lui, regardait par la fenêtre la montagne éclatante, en face de la maison.

Il est sorti dans l'après-midi. Il a refait le chemin de la veille. Il cherchait sur le sol les traces des sabots du mulet qui avait porté les deux femmes. Puis, quand il est arrivé au col de la Gemmi, il s'est couché sur le ventre au bord de l'abîme. Et il a regardé Loëche.

Le village, dans son puits de rocher, n'était pas encore noyé sous la neige. Pourtant, elle venait tout près de lui. Mais les forêts de sapins qui protégeaient les environs l'arrêtaient net. De là-haut, ses maisons basses ressemblaient à des pavés dans une prairie.

La petite Hauser était là, maintenant, dans une de ces maisons grises. Dans laquelle ? Ulrich Kunsi était trop loin pour les distinguer les unes des autres. Comme il aurait voulu descendre, pendant qu'il le pouvait encore !

Mais le soleil avait disparu derrière la grande cime du Wildstrubel, et le jeune homme est rentré. Le père Hari fumait. Quand il a vu revenir son compagnon, il lui a proposé une partie de cartes. Ils se sont assis face à face, des deux côtés de la table.

Ils ont joué longtemps à un jeu simple qu'on appelle la brisque. Puis ils ont soupé et ils se sont couchés.

Les jours suivants ont été pareils au premier, clairs et froids, sans neige nouvelle. Le vieux Gaspard passait ses après-midi à observer les aigles. Il guettait aussi les rares oiseaux qui s'aventurent sur ces sommets glacés. Ulrich, lui, retournait régulièrement au col de la Gemmi pour regarder le village. Puis ils jouaient aux cartes, aux dés, aux dominos. Ils gagnaient et perdaient de petits objets, pour rendre leur partie plus intéressante.

Un matin, Hari, qui s'était levé le premier, a appelé son compagnon. Un nuage d'écume blanche, mouvant, profond et léger, tombait sur eux et autour d'eux, sans bruit. Peu à peu, il les enterrait sous un épais matelas de mousse, qui étouffait tous les sons. Cela a duré quatre jours et quatre nuits. Il a fallu dégager la porte et les fenêtres. Il a fallu creuser un couloir et tailler des marches pour monter sur cette poudre de glace. Douze heures de gel l'avaient rendue plus dure que le granit des moraines.

Alors ils ont vécu comme des prisonniers. Ils ne sortaient presque plus de leur maison. Ils s'étaient partagé les travaux, qu'ils faisaient régulièrement. Ulrich Kunsi s'occupait du nettoyage, de la lessive, de tous les soins et de tous les travaux de propreté. C'était lui aussi qui coupait le bois. Gaspard Hari, lui, faisait la cuisine et entretenait le feu. Leurs travaux, réguliers et monotones, étaient interrompus par de longues parties de cartes ou de dés. Ils ne se disputaient jamais, car ils étaient tous les deux calmes et tranquilles. Ils n'avaient même jamais d'impatience, de mauvaise humeur ni de paroles méchantes. Ils s'étaient préparés à tout accepter pendant cet hiver sur les sommets.

Quelquefois, le vieux Gaspard prenait son fusil et partait chasser le chamois. Il en tuait un de temps en temps. Alors c'était la fête dans l'auberge de Schwarenbach, avec un grand festin de viande fraîche.

Un matin, il est parti comme ça. Dehors, le thermomètre marquait dix-huit degrés au-dessous de zéro. Le soleil n'était pas encore levé. Le chasseur espérait surprendre les bêtes près du Wildstrubel.

Ulrich était seul. Il est resté au lit jusqu'à dix heures. Il aimait dormir, c'était sa nature. Mais il n'aurait jamais osé dormir autant devant le vieux guide, toujours plein d'énergie et matinal.

Il a mangé lentement avec Sam. Le chien, lui aussi, passait ses jours et ses nuits à dormir devant le feu. Puis Ulrich s'est senti triste, et même effrayé par la solitude. Il avait besoin de la partie de cartes de chaque jour, comme on a besoin d'une habitude très forte.

Alors il est sorti pour aller à la rencontre de son compagnon, qui devait rentrer à quatre heures.

La neige avait rendu plate toute la profonde vallée. Elle avait rempli les crevasses, effacé les deux lacs, recouvert les rochers comme d'un coussin. Entre les sommets immenses, il n'y avait plus qu'une immense cuve blanche. Elle était régulière et glacée, et sa lumière faisait mal aux yeux.

Depuis trois semaines, Ulrich n'était plus retourné au bord de l'abîme d'où il regardait le village. Il a voulu y retourner avant de monter les pentes qui menaient au Wildstrubel. Maintenant, Loëche était aussi sous la neige. On ne reconnaissait presque plus les maisons, enterrées sous ce manteau pâle.

Puis il a tourné à droite et il est arrivé au glacier de Lœmmern. Il marchait à grands pas, comme un montagnard. Il frappait de son bâton ferré la neige, aussi dure que la pierre. Et avec ses yeux qui voyaient très loin, il cherchait au loin un petit point noir qui bougeait sur cette immense étendue.

Quand il est arrivé au bord du glacier, il s'est arrêté. Il se demandait si le vieux avait vraiment pris ce chemin. Puis il s'est mis à longer les moraines, d'un pas plus rapide et plus inquiet.

Le jour baissait. Les neiges devenaient roses. Un vent sec et gelé courait par coups brusques sur leur surface de cristal. Ulrich a poussé un cri d'appel aigu, vibrant et long. Sa voix s'est envolée dans le silence de mort où dormaient les montagnes. Elle a couru au loin, sur les vagues immobiles et profondes d'écume glacée. On aurait dit le cri d'un oiseau sur les vagues de la mer. Puis elle s'est éteinte, et rien ne lui a répondu.

Il s'est remis à marcher. Là-bas, le soleil avait disparu derrière les cimes, encore rouges des reflets du ciel. Mais le fond de la vallée devenait gris. Et tout à coup, le jeune homme a eu peur. Il lui a semblé que le silence, le froid, la solitude entraient en lui. La mort de ces montagnes en hiver entrait en lui aussi. Elle allait arrêter et geler son sang, raidir ses membres. Elle allait faire de lui un être immobile et glacé. Alors il s'est mis à courir et il s'est enfui vers sa maison. Le vieux, pensait-il, était rentré pendant son absence. Il avait pris un autre chemin. Il serait assis devant le feu, avec un chamois mort à ses pieds.

Bientôt il a aperçu l'auberge. Aucune fumée n'en sortait. Ulrich a couru plus vite et il a ouvert la porte. Sam s'est élancé pour lui faire fête. Mais Gaspard Hari n'était pas revenu.

Kunsi, très effrayé, tournait sur lui-même. Il semblait s'attendre à trouver son compagnon caché dans un coin. Puis il a rallumé le feu et il a fait la soupe. Il espérait toujours voir revenir le vieil homme.

De temps en temps, il sortait pour regarder s'il n'arrivait pas. La nuit était tombée. C'était la nuit sans couleur des montagnes, la nuit pâle, la nuit livide. Au bord de l'horizon, un croissant de lune, jaune et fin, l'éclairait. Il était prêt à tomber derrière les sommets.

Puis le jeune homme rentrait. Il s'asseyait, il se chauffait les pieds et les mains, et il pensait aux accidents possibles.

Gaspard avait pu se casser une jambe, ou tomber dans un trou. Il avait pu faire un faux pas et se tordre la cheville. Et il restait couché dans la neige, saisi et raidi par le froid. Il était perdu, l'âme pleine de détresse. Il criait peut-être au secours. Il appelait peut-être de toute la force de sa gorge, dans le silence de la nuit.

Mais où ? La montagne était si vaste, si rude, si dangereuse aux environs, surtout en cette saison ! Il aurait fallu dix ou vingt guides. Ils auraient dû marcher pendant huit jours dans tous les sens pour trouver un homme dans cette immensité.

Ulrich Kunsi a pourtant pris une décision. Si Gaspard Hari n'était pas revenu entre minuit et une heure du matin, il partirait avec Sam.

Et il a fait ses préparatifs.

Il a mis deux jours de nourriture dans un sac et il a pris ses crampons d'acier. Il a roulé autour de sa taille une corde longue, mince et solide. Il a vérifié son bâton ferré et la petite hache qui sert à tailler des marches dans la glace. Puis il a attendu. Le feu brûlait dans la cheminée. Le gros chien ronflait à la lumière de la flamme. L'horloge battait ses coups réguliers comme un cœur, dans sa caisse de bois sonore.

Il attendait, l'oreille attentive aux bruits lointains. Il frissonnait quand le vent léger touchait le toit et les murs.

Minuit a sonné ; il a sursauté. Puis, comme il se sentait tremblant et effrayé, il a mis de l'eau sur le feu. Il voulait boire du café bien chaud avant de partir.

Quand l'horloge a sonné une heure, il s'est levé. Il a réveillé Sam, il a ouvert la porte et il est parti vers le Wildstrubel. Pendant cinq heures, il a grimpé. Il escaladait des rochers avec ses crampons, il taillait la glace, il avançait toujours. Parfois, il tirait au bout de sa corde le chien, resté en bas d'une pente trop raide. Il était environ six heures quand il est arrivé à un des sommets. Le vieux Gaspard venait souvent là pour chasser le chamois.

Et il a attendu le lever du jour.

Le ciel pâlissait au-dessus de sa tête. Et soudain, une lumière bizarre, venue on ne sait d'où, a éclairé brusquement l'immense océan des cimes pâles. Elles s'étendaient à cent lieues autour de lui. On aurait dit que cette lumière vague sortait de la neige elle-même et se répandait dans l'espace. Peu à peu, les sommets lointains les plus hauts sont tous devenus d'un rose tendre, comme de la chair. Et le soleil rouge est apparu derrière les lourds géants des Alpes bernoises.

Ulrich Kunsi s'est remis en route. Il marchait comme un chasseur, courbé, à la recherche de traces. Il disait au chien : « Cherche, mon gros, cherche. »

Il redescendait la montagne à présent. Il fouillait des yeux les gouffres. Parfois il appelait, il poussait un long cri, qui mourait bien vite dans l'immensité muette. Alors il collait l'oreille contre le sol pour écouter. Il croyait entendre une voix, il se mettait à courir, il appelait de nouveau. Puis il n'entendait plus rien et il s'asseyait, épuisé, désespéré. Vers midi, il a mangé et il a fait manger Sam, aussi fatigué que lui. Puis il a recommencé ses recherches.

Quand le soir est venu, il marchait encore. Il avait parcouru cinquante kilomètres de montagne. Il était trop loin de sa maison pour y rentrer, et trop fatigué pour se traîner plus longtemps. Alors il a creusé un trou dans la neige. Il s'y est blotti avec son chien, sous une couverture qu'il avait apportée. Et ils se sont couchés l'un contre l'autre, l'homme et la bête. Ils se chauffaient l'un l'autre, et pourtant ils étaient gelés jusqu'aux os.

Ulrich n'a presque pas dormi. Des visions hantaient son esprit, et des frissons secouaient ses membres.

Le jour allait se lever quand il s'est relevé. Ses jambes étaient raides comme des barres de fer. Son âme était si faible qu'il avait envie de crier d'angoisse. Son cœur battait si fort qu'il aurait pu tomber d'émotion au moindre bruit.

Soudain, il a pensé qu'il allait mourir de froid, lui aussi, dans cette solitude. La terreur de cette mort a fouetté son énergie et réveillé ses forces.

Il descendait maintenant vers l'auberge. Il tombait, il se relevait. Sam le suivait de loin, en boitant sur trois pattes.

Ils sont arrivés à Schwarenbach seulement vers quatre heures de l'après-midi. La maison était vide. Le jeune homme a fait du feu, il a mangé et il s'est endormi. Il était tellement abruti qu'il ne pensait plus à rien.

Il a dormi longtemps, très longtemps, d'un sommeil invincible. Mais soudain, une voix, un cri, un nom : « Ulrich », a secoué son profond engourdissement. Il s'est redressé d'un coup. Avait-il rêvé ? Était-ce un de ces appels bizarres qui traversent les rêves des âmes inquiètes ? Non, il l'entendait encore, ce cri vibrant. Il était entré dans son oreille et il était resté dans sa chair, jusqu'au bout de ses doigts nerveux. C'était certain : on avait crié, on avait appelé : « Ulrich ! » Quelqu'un était là, près de la maison. Il ne pouvait pas en douter. Il a donc ouvert la porte et il a hurlé de toute la force de sa gorge : « C'est toi, Gaspard ! »

Rien n'a répondu. Aucun son, aucun murmure, aucun gémissement, rien. Il faisait nuit. La neige était pâle.

Le vent s'était levé, ce vent glacé qui casse les pierres. Il ne laisse rien de vivant sur ces hauteurs abandonnées. Il soufflait par coups brusques, plus secs et plus mortels que le vent brûlant du désert. Ulrich a crié de nouveau : « Gaspard ! — Gaspard ! — Gaspard ! »

Puis il a attendu. Tout est resté muet sur la montagne ! Alors une terreur l'a secoué jusqu'aux os. D'un bond, il est rentré dans l'auberge. Il a fermé la porte et il a poussé les verrous. Puis il est tombé sur une chaise, en grelottant. Il était certain d'une chose : son camarade venait de l'appeler au moment de mourir.

Il en était sûr, comme on est sûr de vivre ou de manger du pain. Le vieux Gaspard Hari avait agonisé pendant deux jours et trois nuits quelque part, dans un trou. Il était dans un de ces ravins profonds, d'une blancheur parfaite. Leur blancheur est plus sinistre que le noir des souterrains. Il avait agonisé pendant deux jours et trois nuits. Et il venait de mourir, à l'instant, en pensant à son compagnon. Son âme, à peine libre, s'était envolée vers l'auberge où dormait Ulrich. Et elle l'avait appelé. Car les âmes des morts ont un pouvoir mystérieux et terrible : elles peuvent hanter les vivants. Elle avait crié, cette âme sans voix, dans l'âme épuisée du dormeur. Elle avait crié son dernier adieu, ou son reproche, ou sa malédiction, à l'homme qui n'avait pas assez cherché.

Et Ulrich la sentait là, tout près, derrière le mur, derrière la porte qu'il venait de refermer. Elle rôdait comme un oiseau de nuit qui touche de ses plumes une fenêtre éclairée. Et le jeune homme, fou de peur, était prêt à hurler d'horreur. Il voulait s'enfuir, et il n'osait pas sortir. Il n'osait pas, et il n'oserait plus jamais. Car le fantôme resterait là, jour et nuit, autour de l'auberge. Il resterait tant qu'on n'aurait pas retrouvé le corps du vieux guide. Il fallait mettre ce corps dans la terre bénite d'un cimetière.

Le jour est venu, et Kunsi a repris un peu de courage quand le soleil brillant est revenu. Il a préparé son repas, il a fait la soupe de son chien. Puis il est resté sur une chaise, immobile, le cœur torturé. Il pensait au vieux, couché sur la neige.

Puis, dès que la nuit a recouvert la montagne, de nouvelles terreurs l'ont attaqué. Il marchait maintenant dans la cuisine noire, à peine éclairée par la flamme d'une bougie. Il marchait d'un bout à l'autre de la pièce, à grands pas. Il écoutait, il écoutait. Le cri effrayant de l'autre nuit allait-il de nouveau traverser le triste silence du dehors ? Et il se sentait seul, le malheureux, comme aucun homme n'avait jamais été seul ! Il était seul dans cet immense désert de neige. Il était seul à deux mille mètres au-dessus de la terre habitée, au-dessus des maisons des hommes. Il était au-dessus de la vie qui bouge, qui fait du bruit et qui palpite. Il était seul dans le ciel glacé ! Il avait une envie folle de se sauver n'importe où, n'importe comment. Il voulait descendre à Loëche en se jetant dans l'abîme. Mais il n'osait même pas ouvrir la porte. Il était sûr que l'autre, le mort, allait lui barrer la route. Car le mort, lui non plus, ne voulait pas rester seul là-haut.

Vers minuit, fatigué de marcher, écrasé d'angoisse et de peur, il s'est enfin endormi sur une chaise. Car il avait peur de son lit, comme on a peur d'un lieu hanté.

Et soudain, le cri aigu de l'autre soir lui a déchiré les oreilles. Il était si fort et si haut qu'Ulrich a tendu les bras pour repousser le revenant. Et il est tombé sur le dos avec sa chaise.

Sam, réveillé par le bruit, s'est mis à hurler, comme hurlent les chiens qui ont peur. Il tournait dans la maison et il cherchait d'où venait le danger. Arrivé près de la porte, il a flairé dessous. Il soufflait et reniflait avec force, le poil hérissé, la queue droite, en grognant.

Kunsi, fou de peur, s'était levé. Il tenait sa chaise par un pied et il a crié : « N'entre pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue. » Et le chien, excité par cette menace, aboyait avec fureur. Il aboyait contre l'ennemi invisible que la voix de son maître défiait.

Peu à peu, Sam s'est calmé et il est revenu se coucher près du feu. Mais il restait inquiet, la tête levée, les yeux brillants. Il grondait entre ses crocs.

Ulrich, à son tour, a repris ses esprits. Mais il se sentait faible de terreur. Alors il est allé chercher une bouteille d'eau-de-vie dans le buffet. Il en a bu plusieurs verres, l'un après l'autre. Ses idées devenaient vagues. Son courage devenait plus ferme. Une fièvre de feu coulait dans ses veines.

Le lendemain, il n'a presque pas mangé. Il s'est contenté de boire de l'alcool. Et pendant plusieurs jours de suite, il a vécu ivre comme une brute. Dès que la pensée de Gaspard Hari lui revenait, il recommençait à boire. Il buvait jusqu'au moment où il tombait sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait là, à plat ventre, ivre mort, les membres brisés, le front par terre, en ronflant. Mais il avait à peine digéré ce liquide brûlant qui rend fou, et le même cri revenait déjà : « Ulrich ! » Ce cri le réveillait comme une balle qui lui aurait percé le crâne. Et il se levait, chancelant encore. Il tendait les mains pour ne pas tomber et il appelait Sam à son secours. Et le chien semblait devenir fou comme son maître. Il se jetait sur la porte, il la grattait avec ses griffes, il la rongeait avec ses longues dents blanches. Pendant ce temps, le jeune homme, le cou renversé, la tête en l'air, avalait l'eau-de-vie à grandes gorgées. Il la buvait comme de l'eau fraîche après une course. Bientôt, elle allait endormir de nouveau sa pensée, et son souvenir, et sa terreur folle.

En trois semaines, il a bu toute sa provision d'alcool. Mais cette ivresse continue ne faisait qu'endormir son épouvante. Quand il n'a plus pu la calmer, elle s'est réveillée, plus furieuse. Alors l'idée fixe, rendue plus forte par un mois d'ivresse, a grandi sans cesse dans la solitude absolue. Elle s'enfonçait en lui comme une vrille. Maintenant, il marchait dans sa maison comme une bête en cage. Il collait son oreille à la porte pour écouter si l'autre était là. Et il le défiait à travers le mur.

Puis, dès qu'il s'endormait, vaincu par la fatigue, il entendait la voix qui le faisait sauter sur ses pieds.

Une nuit enfin, comme les lâches poussés à bout, il s'est jeté sur la porte et il l'a ouverte. Il voulait voir celui qui l'appelait et le forcer à se taire.

Il a reçu en plein visage un souffle d'air froid qui l'a glacé jusqu'aux os. Il a refermé la porte et poussé les verrous, sans remarquer que Sam s'était élancé dehors. Puis, tremblant, il a jeté du bois dans le feu et il s'est assis devant pour se chauffer. Mais soudain il a sursauté : quelqu'un grattait le mur en pleurant.

Il a crié, plein de peur : « Va-t-en. » Une plainte lui a répondu, longue et douloureuse.

Alors, tout ce qui lui restait de raison a été emporté par la terreur. Il répétait « Va-t-en » en tournant sur lui-même. Il cherchait un coin pour se cacher. L'autre, pleurant toujours, passait le long de la maison et se frottait contre le mur. Ulrich s'est jeté sur le buffet de chêne, plein de vaisselle et de provisions. Il l'a soulevé avec une force surhumaine, et il l'a traîné jusqu'à la porte pour faire une barricade. Puis il a entassé tous les meubles qui restaient, les matelas, les paillasses, les chaises. Avec tout cela, il a bouché la fenêtre, comme on fait quand un ennemi vous assiège.

Mais celui du dehors poussait maintenant de grands gémissements lugubres. Et le jeune homme s'est mis à lui répondre par des gémissements pareils.

Des jours et des nuits ont passé. Ni l'un ni l'autre ne cessait de hurler. L'un tournait sans cesse autour de la maison. Il fouillait le mur avec ses ongles, si fort qu'il semblait vouloir le démolir. L'autre, à l'intérieur, suivait tous ses mouvements, courbé, l'oreille collée contre la pierre. Et il répondait à tous ses appels par des cris épouvantables.

Un soir, Ulrich n'a plus rien entendu. Il s'est assis, tellement brisé de fatigue qu'il s'est endormi aussitôt.

Il s'est réveillé sans un souvenir, sans une pensée. C'était comme si toute sa tête s'était vidée pendant ce sommeil écrasant. Il avait faim, il a mangé.

L'hiver était fini. On pouvait de nouveau passer le col de la Gemmi. Et la famille Hauser s'est mise en route pour rentrer à son auberge.

Dès qu'elles ont atteint le haut de la montée, les femmes sont montées sur leur mulet. Elles ont parlé des deux hommes qu'elles allaient bientôt retrouver.

Elles s'étonnaient qu'aucun des deux ne soit descendu quelques jours plus tôt, dès que la route était devenue possible. L'un d'eux aurait pu venir donner des nouvelles de leur long hiver.

Enfin, on a aperçu l'auberge, encore couverte de neige, comme d'un épais coussin. La porte et la fenêtre étaient fermées. Un peu de fumée sortait du toit, et cela a rassuré le père Hauser. Mais en approchant, il a vu sur le seuil un squelette d'animal, déchiré par les aigles. C'était un grand squelette, couché sur le côté.

Tous l'ont examiné. « Ça doit être Sam », a dit la mère. Et elle a appelé : « Hé, Gaspard. » Un cri a répondu à l'intérieur, un cri aigu. On aurait dit le cri d'une bête. Le père Hauser a répété : « Hé, Gaspard. » Un autre cri, pareil au premier, s'est fait entendre.

Alors les trois hommes, le père et les deux fils, ont essayé d'ouvrir la porte. Elle a résisté. Ils ont pris dans l'étable vide une longue poutre pour enfoncer la porte. Ils l'ont lancée de toutes leurs forces. Le bois a crié, il a cédé, les planches ont volé en morceaux. Puis un grand bruit a fait trembler la maison. Alors ils ont vu à l'intérieur, derrière le buffet écroulé, un homme debout. Ses cheveux lui tombaient sur les épaules et sa barbe sur la poitrine. Il avait des yeux brillants et des morceaux de tissu déchiré sur le corps.

Ils ne le reconnaissaient pas. Mais Louise Hauser s'est écriée : « C'est Ulrich, maman. » Et la mère a vu que c'était bien Ulrich, même si ses cheveux étaient blancs.

Il les a laissés venir. Il s'est laissé toucher. Mais il n'a répondu à aucune des questions qu'on lui posait. Il a fallu le conduire à Loëche, où les médecins ont constaté qu'il était fou.

Et personne n'a jamais su ce qu'était devenu son compagnon.

La petite Hauser a failli mourir, cet été-là, d'une maladie de langueur. Les gens ont pensé que c'était à cause du froid de la montagne.

### Glossaire

- **l'auberge**: maison où les voyageurs peuvent manger et dormir.
- **le col**: passage entre deux montagnes.
- **le mulet**: animal entre le cheval et l'âne, qui porte les charges.
- **les moraines**: tas de pierres poussées par un glacier.
- **le chamois**: animal sauvage de la montagne, qui ressemble à une chèvre.
- **les crampons**: pièces de métal sous les chaussures pour marcher sur la glace.
- **l'abîme**: trou très profond dans la montagne.
- **avait agonisé**: avait lutté longtemps contre la mort avant de mourir.
- **l'eau-de-vie**: alcool très fort.
- **le revenant**: l'âme d'un mort qui revient voir les vivants ; un fantôme.
- **la vrille**: petit outil pointu qui tourne pour faire un trou dans le bois.
- **le buffet**: grand meuble de cuisine pour la vaisselle et la nourriture.
- **la maladie de langueur**: maladie où l'on devient faible et triste, sans force.

## Le Vagabond

Depuis quarante jours, il marchait et il cherchait du travail partout. Il avait quitté son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, parce qu'il n'y avait plus de travail. Il était compagnon charpentier et il avait vingt-sept ans. C'était un bon garçon, courageux. Pendant deux mois, il était resté à la charge de sa famille. Lui, le fils aîné, il n'avait plus qu'à croiser ses bras solides, car tout le monde était au chômage. Le pain est devenu rare dans la maison. Les deux sœurs travaillaient à la journée, mais elles gagnaient peu. Et lui, Jacques Randel, le plus fort, ne faisait rien, parce qu'il n'y avait rien à faire. Et il mangeait la soupe des autres.

Alors, il s'était renseigné à la mairie. Le secrétaire lui avait répondu qu'on trouvait du travail dans le Centre.

Il était donc parti avec ses papiers et ses certificats, et sept francs dans sa poche. Sur l'épaule, il portait un mouchoir bleu attaché au bout de son bâton. Dans le mouchoir, il y avait une paire de souliers de rechange, un pantalon et une chemise.

Et il avait marché sans repos, jour et nuit, sur des routes sans fin, sous le soleil et sous la pluie. Mais il n'était jamais arrivé à ce pays mystérieux où les ouvriers trouvent du travail.

D'abord, il s'est entêté dans une idée : il devait travailler seulement à la charpente, puisqu'il était charpentier. Mais dans tous les chantiers où il s'est présenté, on lui a répondu la même chose. On venait de renvoyer des hommes, parce qu'il n'y avait pas de commandes. Alors, comme il n'avait presque plus rien, il a décidé de faire tous les travaux qu'il trouverait sur son chemin.

Il a donc été tour à tour terrassier, garçon d'écurie, scieur de pierres. Il a coupé du bois, taillé des branches d'arbres, creusé un puits. Il a mélangé du mortier, attaché des fagots, gardé des chèvres sur une montagne. Tout cela pour quelques sous. De temps en temps, il obtenait deux ou trois jours de travail. Mais pour cela, il devait demander un prix très bas, pour tenter l'avarice des patrons et des paysans.

Et maintenant, depuis une semaine, il ne trouvait plus rien. Il n'avait plus rien. Il mangeait un peu de pain grâce à la charité des femmes. Il les suppliait sur le seuil de leurs portes, en passant le long des routes.

Le soir tombait. Jacques Randel était épuisé, les jambes brisées, le ventre vide, l'âme en détresse. Il marchait pieds nus sur l'herbe, au bord du chemin. Il voulait économiser sa dernière paire de souliers. L'autre n'existait plus depuis longtemps déjà. C'était un samedi, vers la fin de l'automne. Les nuages gris roulaient dans le ciel, lourds et rapides, poussés par le vent qui sifflait dans les arbres. On sentait qu'il allait bientôt pleuvoir. La campagne était déserte à cette heure-là, la veille d'un dimanche. Ici et là, dans les champs, il y avait des meules de paille, dont on avait déjà retiré le grain. Elles ressemblaient à des champignons jaunes, monstrueux. Et les terres semblaient nues, car on les avait déjà semées pour l'année suivante.

Randel avait faim, une faim de bête. C'était une de ces faims qui jettent les loups sur les hommes. Il était épuisé. Il allongeait les jambes pour faire moins de pas. Il avait la tête lourde, le sang qui bourdonnait aux tempes, les yeux rouges, la bouche sèche. Il serrait son bâton dans sa main. Il avait la vague envie de frapper fort le premier passant qui rentrerait chez lui manger la soupe.

Il regardait les bords de la route. Il imaginait des pommes de terre oubliées, restées sur la terre retournée. S'il en avait trouvé quelques-unes, il aurait ramassé du bois mort. Il aurait fait un petit feu dans le fossé. Et il aurait bien soupé, ma foi, avec ce légume chaud et rond. D'abord, il l'aurait tenu, brûlant, dans ses mains froides.

Mais la saison était passée. Comme la veille, il allait devoir ronger une betterave crue, arrachée dans un sillon.

Depuis deux jours, il parlait tout haut et il marchait plus vite. Ses idées ne le quittaient plus. Jusque-là, il n'avait presque pas réfléchi. Il donnait tout son esprit, toutes ses simples capacités à son métier. Mais il y avait la fatigue, et cette recherche sans fin d'un travail impossible à trouver. Il y avait les refus, les paroles dures, les nuits passées sur l'herbe, la faim. Il y avait le mépris qu'il sentait chez les gens bien installés, pour le vagabond qu'il était. Il y avait cette question qu'on lui posait chaque jour : « Pourquoi ne restez-vous pas chez vous ? » Il y avait le chagrin de ne pas pouvoir utiliser ses bras courageux, pleins de force. Il y avait le souvenir de ses parents, restés à la maison, qui n'avaient presque pas d'argent non plus. Tout cela le remplissait peu à peu d'une colère lente. Elle s'amassait chaque jour, chaque heure, chaque minute. Et elle sortait de sa bouche, malgré lui, en phrases courtes, comme des grognements.

Il faisait des faux pas sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus. Et il grognait : « Misère... misère... tas de cochons... laisser crever de faim un homme... un charpentier... tas de cochons... pas quatre sous... pas quatre sous... v'là qu'il pleut... tas de cochons !... »

Il était indigné par l'injustice du sort. Et il en voulait aux hommes, à tous les hommes. Il les rendait responsables, parce que la nature, la grande mère aveugle, est injuste, féroce et traîtresse.

Il répétait, les dents serrées : « Tas de cochons ! » Il regardait la mince fumée grise qui sortait des toits, à cette heure du dîner. Il ne pensait pas à cette autre injustice, humaine celle-là, qui s'appelle violence et vol. Et il avait envie d'entrer dans une de ces maisons. Il voulait assommer les habitants et se mettre à table à leur place.

Il disait : « J'ai pas le droit de vivre, maintenant... puisqu'on me laisse crever de faim... je ne demande qu'à travailler, pourtant... tas de cochons ! » La souffrance de ses membres, de son ventre, de son cœur lui montait à la tête. C'était comme une ivresse dangereuse. Et elle faisait naître dans son cerveau cette idée simple : « J'ai le droit de vivre, puisque je respire, puisque l'air est à tout le monde. Alors, donc, on n'a pas le droit de me laisser sans pain ! »

La pluie tombait, fine, serrée, glacée. Il s'est arrêté et il a murmuré : « Misère... encore un mois de route avant de rentrer à la maison... » En effet, il rentrait chez lui maintenant. Il avait compris une chose. Dans sa ville natale, où on le connaissait, il trouverait plus vite du travail, en faisant n'importe quoi. Sur les grandes routes, au contraire, tout le monde se méfiait de lui.

Puisque la charpente ne marchait pas, il deviendrait manœuvre. Il ferait du plâtre, il serait terrassier, il casserait des cailloux. Même s'il gagnait seulement vingt sous par jour, il aurait toujours de quoi manger.

Il a noué autour de son cou ce qui restait de son dernier mouchoir. Il voulait empêcher l'eau froide de couler dans son dos et sur sa poitrine. Mais bientôt il a senti qu'elle traversait déjà la toile mince de ses vêtements. Alors il a jeté autour de lui un regard d'angoisse. C'était le regard d'un être perdu, qui ne sait plus où cacher son corps ni où reposer sa tête. Il n'avait pas un seul abri dans le monde.

La nuit venait et couvrait les champs d'ombre. Au loin, dans un pré, il a aperçu une tache sombre sur l'herbe : une vache. Il a enjambé le fossé de la route et il est allé vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait.

Quand il a été près d'elle, elle a levé vers lui sa grosse tête. Et il a pensé : « Si seulement j'avais un pot, je pourrais boire un peu de lait. »

Il regardait la vache, et la vache le regardait. Puis, soudain, il lui a donné un grand coup de pied dans le flanc. « Debout ! » a-t-il dit.

La bête s'est levée lentement. Sous elle pendait sa lourde mamelle. Alors l'homme s'est couché sur le dos, entre les pattes de l'animal. Et il a bu longtemps, longtemps. De ses deux mains, il pressait le pis gonflé, chaud, qui sentait l'étable. Il a bu tant qu'il est resté du lait dans cette source vivante.

Mais la pluie glacée tombait plus serrée, et toute la plaine était nue. Il ne voyait aucun abri. Il avait froid. Il regardait une lumière qui brillait entre les arbres, à la fenêtre d'une maison.

La vache s'était recouchée, lourdement. Il s'est assis à côté d'elle et il lui a caressé la tête. Il lui était reconnaissant de l'avoir nourri. Le souffle épais et fort de la bête sortait de ses naseaux comme deux jets de vapeur dans l'air du soir. Il passait sur le visage de l'ouvrier. Celui-ci s'est mis à dire : « Tu n'as pas froid là-dedans, toi. »

Maintenant, il promenait ses mains sur la poitrine de la vache, sous ses pattes, pour y trouver de la chaleur. Alors une idée lui est venue : se coucher et passer la nuit contre ce gros ventre tiède. Il a donc cherché une bonne place. Il a posé son front juste contre la mamelle puissante qui l'avait nourri tout à l'heure. Puis, comme il était brisé de fatigue, il s'est endormi tout de suite.

Mais il s'est réveillé plusieurs fois, le dos ou le ventre glacé. Cela dépendait de la partie qu'il avait mise contre le flanc de l'animal. Alors il se retournait pour réchauffer et sécher la partie de son corps restée dans l'air de la nuit. Et bientôt il se rendormait, d'un sommeil lourd.

Un coq a chanté, et il s'est levé. L'aube allait paraître. Il ne pleuvait plus. Le ciel était pur.

La vache se reposait, le museau sur le sol. Il s'est baissé en s'appuyant sur ses mains, pour embrasser cette large narine de chair humide. Et il a dit : « Adieu, ma belle... à une autre fois... t'es une bonne bête... Adieu... »

Puis il a mis ses souliers et il est parti.

Pendant deux heures, il a marché droit devant lui, sur la même route. Puis une fatigue si grande l'a envahi qu'il s'est assis dans l'herbe.

Le jour était venu. Les cloches des églises sonnaient. Des hommes en blouse bleue, des femmes en bonnet blanc commençaient à passer sur les chemins. Ils allaient à pied ou en charrette. Ils allaient dans les villages voisins, pour fêter le dimanche chez des amis, chez des parents.

Un gros paysan est apparu. Il poussait devant lui une vingtaine de moutons inquiets, qui bêlaient. Un chien rapide les gardait en troupeau.

Randel s'est levé et il l'a salué : « Vous n'auriez pas du travail pour un ouvrier qui meurt de faim ? » a-t-il dit.

L'autre a jeté au vagabond un regard méchant et il a répondu :

— Je n'ai point de travail pour les gens que je rencontre sur les routes.

Et le charpentier est retourné s'asseoir au bord du fossé.

Il a attendu longtemps. Il regardait passer devant lui les gens de la campagne. Il cherchait une bonne figure, un visage plein de pitié, pour recommencer sa demande.

Il a choisi une sorte de bourgeois en redingote. Une chaîne d'or décorait son ventre.

— Je cherche du travail depuis deux mois, a dit Randel. Je ne trouve rien, et je n'ai plus un sou dans ma poche.

Le demi-monsieur a répondu : « Vous auriez dû lire l'avis affiché à l'entrée du village. — La mendicité est interdite sur le territoire de la commune. — Sachez que je suis le maire. Si vous ne filez pas bien vite, je vais vous faire ramasser. »

Randel sentait la colère monter en lui. Il a murmuré : « Faites-moi ramasser si vous voulez. J'aime mieux ça. Au moins, je ne mourrai pas de faim. »

Et il est retourné s'asseoir sur son fossé.

En effet, au bout d'un quart d'heure, deux gendarmes sont apparus sur la route. Ils marchaient lentement, côte à côte, bien visibles. Ils brillaient au soleil avec leurs chapeaux cirés, leurs ceintures de cuir jaune et leurs boutons de métal. On aurait dit qu'ils voulaient faire peur aux malfaiteurs de loin, de très loin, et les faire fuir.

Le charpentier a bien compris qu'ils venaient pour lui. Mais il n'a pas bougé. Il avait soudain une envie sourde de les braver. Il voulait être pris par eux, et se venger plus tard.

Ils approchaient sans avoir l'air de l'avoir vu. Ils marchaient de leur pas militaire, lourd et balancé comme la marche des oies. Puis tout à coup, en passant devant lui, ils ont eu l'air de le découvrir. Ils se sont arrêtés et ils se sont mis à le fixer d'un œil menaçant et furieux.

Et le brigadier s'est avancé en demandant :

— Qu'est-ce que vous faites ici ?

L'homme a répondu tranquillement :

— Je me repose.

— D'où venez-vous ?

— S'il fallait vous dire tous les pays où je suis passé, j'en aurais pour plus d'une heure.

— Où allez-vous ?

— A Ville-Avaray.

— Où c'est-il, ça ?

— Dans la Manche.

— C'est votre pays ?

— C'est mon pays.

— Pourquoi en êtes-vous parti ?

— Pour chercher du travail.

Le brigadier s'est retourné vers son gendarme. Il a parlé d'un ton fâché, comme un homme qui en a assez d'entendre toujours le même mensonge :

— Ils disent tous ça, ces bougres-là. Mais je la connais, moi, cette histoire.

Puis il a repris :

— Vous avez des papiers ?

— Oui, j'en ai.

— Donnez-les.

Randel a pris dans sa poche ses papiers, ses certificats. C'étaient de pauvres papiers usés et sales, qui partaient en morceaux. Il les a tendus au soldat.

L'autre les a lus lettre par lettre, avec difficulté. Puis il a vu qu'ils étaient en règle. Alors il les a rendus, avec l'air mécontent d'un homme qu'un plus malin vient de tromper.

Après quelques moments de réflexion, il a demandé de nouveau :

— Vous avez de l'argent sur vous ?

— Non.

— Rien ?

— Rien.

— Pas un sou seulement ?

— Pas un sou seulement !

— De quoi vivez-vous, alors ?

— De ce qu'on me donne.

— Vous mendiez, alors ?

Randel a répondu avec fermeté :

— Oui, quand je peux.

Alors le gendarme a déclaré : « Je vous prends en flagrant délit de vagabondage et de mendicité. Vous êtes sur la route, sans ressources et sans profession. Je vous ordonne de me suivre. »

Le charpentier s'est levé.

— Où vous voudrez, a-t-il dit.

Et il s'est placé entre les deux militaires avant même d'en recevoir l'ordre. Il a ajouté :

— Allez, coffrez-moi. Ça me mettra un toit sur la tête quand il pleut.

Et ils sont partis vers le village. On voyait ses tuiles à travers les arbres sans feuilles, à un quart de lieue de là.

C'était l'heure de la messe quand ils ont traversé le village. La place était pleine de monde. Tout de suite, deux rangs de gens se sont formés pour voir passer le malfaiteur. Une troupe d'enfants excités le suivait. Les paysans et les paysannes regardaient cet homme arrêté entre deux gendarmes. Il y avait de la haine dans leurs yeux. Ils avaient envie de lui jeter des pierres, de lui arracher la peau avec les ongles, de l'écraser sous leurs pieds. On se demandait s'il avait volé, s'il avait tué. Le boucher, un ancien spahi, a affirmé : « C'est un déserteur. » Le marchand de tabac a cru le reconnaître. C'était peut-être l'homme qui lui avait donné une fausse pièce de cinquante centimes, le matin même. Et le quincailler a vu en lui, sans aucun doute, l'assassin de la veuve Malet. La police le cherchait depuis six mois sans le trouver.

Ses gardiens l'ont fait entrer dans la salle du conseil municipal. Randel a retrouvé là le maire, assis devant la grande table des réunions. L'instituteur était à côté de lui.

— Ah ! ah ! s'est écrié le maire, vous revoilà, mon gaillard. Je vous avais bien dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, brigadier, qu'est-ce que c'est ?

Le brigadier a répondu : « Un vagabond sans feu ni lieu, monsieur le maire. Il est sans ressources et sans argent sur lui, d'après ce qu'il dit. Il a été arrêté pour mendicité et vagabondage. Il a de bons certificats et des papiers bien en règle. »

— Montrez-moi ces papiers, a dit le maire. Il les a pris, il les a lus, relus, puis il les a rendus. Ensuite il a ordonné : « Fouillez-le. » On a fouillé Randel. On n'a rien trouvé.

Le maire semblait perplexe. Il a demandé à l'ouvrier :

— Que faisiez-vous, ce matin, sur la route ?

— Je cherchais du travail.

— Du travail ?... Sur la grand-route ?

— Comment voulez-vous que j'en trouve si je me cache dans les bois ?

Ils se fixaient tous les deux avec une haine de bêtes de races ennemies. Le maire a repris : « Je vais vous faire mettre en liberté. Mais que je ne vous y reprenne pas ! »

Le charpentier a répondu : « J'aime mieux que vous me gardiez. J'en ai assez de courir les chemins. »

Le maire a pris un air sévère :

— Taisez-vous.

Puis il a donné un ordre aux gendarmes :

— Vous conduirez cet homme à deux cents mètres du village, et vous le laisserez continuer son chemin.

L'ouvrier a dit : « Faites-moi donner à manger, au moins. »

L'autre a été indigné : « Il ne manquerait plus que ça, vous nourrir ! Ah ! ah ! ah ! elle est forte, celle-là ! »

Mais Randel a repris avec fermeté : « Si vous me laissez encore crever de faim, vous allez me forcer à faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les gros. »

Le maire s'était levé. Il a répété : « Emmenez-le vite, parce que je finirais par me fâcher. »

Les deux gendarmes ont donc saisi le charpentier par les bras et ils l'ont emmené. Il s'est laissé faire. Il a retraversé le village et il s'est retrouvé sur la route. Les hommes l'ont conduit à deux cents mètres de la borne kilométrique. Là, le brigadier a déclaré :

— Voilà, filez. Et que je ne vous revoie plus dans le pays, ou bien vous aurez de mes nouvelles.

Et Randel s'est mis en route sans répondre, sans savoir où il allait. Il a marché droit devant lui un quart d'heure ou vingt minutes. Il était tellement abruti qu'il ne pensait plus à rien.

Mais soudain, il est passé devant une petite maison dont la fenêtre était entrouverte. Une odeur de pot-au-feu lui est entrée dans la poitrine. Et elle l'a arrêté net, devant cette maison.

Et tout à coup, la faim l'a soulevé, une faim féroce, terrible, qui rend fou. Elle a failli le jeter comme une brute contre les murs de cette maison.

Il a dit tout haut, d'une voix qui grondait : « Nom de Dieu ! Faut qu'on m'en donne, cette fois. » Et il s'est mis à frapper la porte à grands coups de bâton. Personne n'a répondu. Il a frappé plus fort, en criant : « Hé ! hé ! hé ! là-dedans, les gens ! hé ! ouvrez ! »

Rien n'a bougé. Alors il s'est approché de la fenêtre et il l'a poussée avec sa main. L'air enfermé de la cuisine s'est échappé vers l'air froid du dehors. C'était un air tiède, plein d'odeurs de bouillon chaud, de viande cuite et de chou.

D'un saut, le charpentier a été dans la pièce. Deux couverts étaient mis sur une table. Les propriétaires étaient sans doute partis à la messe. Ils avaient laissé leur dîner sur le feu : le bon bouilli du dimanche, avec la soupe grasse aux légumes.

Un pain frais attendait sur la cheminée, entre deux bouteilles qui semblaient pleines.

D'abord, Randel s'est jeté sur le pain. Il l'a cassé avec violence, comme s'il étranglait un homme. Puis il s'est mis à le manger avec voracité, par grandes bouchées vite avalées. Mais presque tout de suite, l'odeur de la viande l'a attiré vers la cheminée. Il a enlevé le couvercle du pot. Il y a plongé une fourchette et il en a sorti un gros morceau de bœuf, attaché avec une ficelle. Puis il a pris encore des choux, des carottes, des oignons, jusqu'à ce que son assiette soit pleine. Il l'a posée sur la table et il s'est assis devant. Il a coupé le bouilli en quatre morceaux. Et il a dîné comme s'il était chez lui. Il a dévoré presque tout le morceau, et une grande quantité de légumes. Alors il s'est aperçu qu'il avait soif. Il est allé chercher une des bouteilles posées sur la cheminée.

Dès qu'il a vu le liquide dans son verre, il a reconnu de l'eau-de-vie. Tant pis. C'était chaud, ça lui mettrait du feu dans les veines. Ce serait bon, après avoir eu si froid. Et il a bu.

En effet, il a trouvé ça bon, car il en avait perdu l'habitude. Il s'en est versé de nouveau un plein verre, qu'il a avalé en deux gorgées. Et presque aussitôt, il s'est senti gai. L'alcool le réjouissait, comme si un grand bonheur avait coulé dans son ventre.

Il continuait à manger, moins vite. Il mâchait lentement et il trempait son pain dans le bouillon. Toute la peau de son corps était devenue brûlante, surtout son front, où le sang battait.

Mais soudain, une cloche a sonné au loin. C'était la fin de la messe. Alors un instinct, plutôt qu'une peur, a fait lever le charpentier. C'était l'instinct de prudence qui guide tous les êtres en danger et qui les rend malins. Il a mis le reste du pain dans une poche et la bouteille d'eau-de-vie dans l'autre. Sans faire de bruit, il est allé à la fenêtre et il a regardé la route.

Elle était encore toute vide. Il a sauté dehors et il s'est remis en marche. Mais au lieu de suivre la grande route, il s'est enfui à travers champs, vers un bois qu'il apercevait.

Il se sentait vif, fort, joyeux, content de ce qu'il avait fait. Il était si souple qu'il sautait les clôtures des champs à pieds joints, d'un seul bond.

Dès qu'il a été sous les arbres, il a de nouveau tiré la bouteille de sa poche. Et il s'est remis à boire à grandes gorgées, tout en marchant. Alors ses idées se sont mélangées, ses yeux sont devenus troubles. Ses jambes sont devenues élastiques comme des ressorts.

Il chantait la vieille chanson populaire :

Ah ! qu'il fait donc bon
Qu'il fait donc bon
Cueillir la fraise.

Il marchait maintenant sur une mousse épaisse, humide et fraîche. Ce tapis doux sous ses pieds lui a donné des envies folles de faire la culbute, comme un enfant.

Il a pris son élan, il a fait une cabriole. Il s'est relevé, il a recommencé. Et entre chaque pirouette, il se remettait à chanter :

Ah ! qu'il fait donc bon
Qu'il fait donc bon
Cueillir la fraise.

Tout à coup, il s'est trouvé au bord d'un chemin creux. Il a aperçu, dans le fond, une grande fille, une servante qui rentrait au village. Elle portait dans ses mains deux seaux de lait. Un cercle de tonneau les tenait écartés d'elle.

Il la guettait, penché, les yeux allumés comme ceux d'un chien qui voit une caille.

Elle l'a découvert. Elle a levé la tête, elle s'est mise à rire et elle lui a crié :

— C'est-il vous qui chantiez comme ça ?

Il n'a pas répondu. Il a sauté dans le ravin, même si le talus avait au moins six pieds de haut.

Elle l'a vu soudain debout devant elle, et elle a dit : « Cristi, vous m'avez fait peur ! »

Mais il ne l'entendait pas. Il était ivre, il était fou. Une autre rage le soulevait, plus forte que la faim. L'alcool lui donnait la fièvre. C'était la fureur irrésistible d'un homme qui manque de tout depuis deux mois. Il était gris, il était jeune, ardent. Il était brûlé par tous les appétits que la nature a semés dans la chair vigoureuse des mâles.

La fille reculait devant lui. Elle avait peur de son visage, de ses yeux, de sa bouche entrouverte, de ses mains tendues.

Il l'a saisie par les épaules et, sans dire un mot, il l'a renversée sur le chemin.

Elle a laissé tomber ses seaux, qui ont roulé à grand bruit en répandant leur lait. Puis elle a crié. Puis elle a compris qu'il ne servait à rien d'appeler dans ce lieu désert. Et elle voyait bien, maintenant, qu'il ne voulait pas lui prendre la vie. Alors elle a cédé, sans trop de peine, pas très fâchée, car il était fort, le gars. Mais il était vraiment trop brutal.

Quand elle s'est relevée, elle a pensé à ses seaux renversés, et tout à coup la fureur l'a remplie. Elle a enlevé un de ses sabots. A son tour, elle s'est jetée sur l'homme. Elle voulait lui casser la tête s'il ne lui payait pas son lait.

Mais lui s'est trompé sur le sens de cette attaque violente. Il était un peu dégrisé, perdu, épouvanté par ce qu'il avait fait. Il s'est sauvé aussi vite que ses jambes le pouvaient. Elle lui jetait des pierres, et quelques-unes l'ont touché dans le dos.

Il a couru longtemps, longtemps. Puis il s'est senti fatigué comme il ne l'avait jamais été. Ses jambes devenaient si molles qu'elles ne le portaient plus. Toutes ses idées étaient mélangées. Il perdait le souvenir de tout, il ne pouvait plus réfléchir à rien.

Et il s'est assis au pied d'un arbre.

Au bout de cinq minutes, il dormait.

Il a été réveillé par un grand choc. En ouvrant les yeux, il a aperçu deux tricornes de cuir verni penchés sur lui. C'étaient les deux gendarmes du matin. Ils lui tenaient les bras et ils les attachaient.

— Je savais bien que je te reprendrais, a dit le brigadier d'un ton moqueur.

Randel s'est levé sans répondre un mot. Les hommes le secouaient. Ils étaient prêts à le brutaliser s'il faisait un geste. Car il était leur proie à présent. Il était devenu du gibier de prison. Ces chasseurs de criminels l'avaient capturé, et ils ne le lâcheraient plus.

— En route ! a commandé le gendarme.

Ils sont partis. Le soir venait. Il étendait sur la terre un crépuscule d'automne, lourd et sinistre.

Au bout d'une demi-heure, ils sont arrivés au village.

Toutes les portes étaient ouvertes, car on savait ce qui s'était passé. Les paysans et les paysannes étaient soulevés de colère. C'était comme si chaque homme avait été volé, comme si chaque femme avait été violée. Ils voulaient voir rentrer le misérable pour l'insulter.

Les huées ont commencé à la première maison et elles ont continué jusqu'à la mairie. Là, le maire attendait aussi. Il était vengé, lui aussi, de ce vagabond.

Dès qu'il l'a aperçu, il a crié de loin :

— Ah ! mon gaillard ! nous y sommes.

Et il se frottait les mains, content comme il l'était rarement.

Il a repris : « Je l'avais dit, je l'avais dit, rien qu'en le voyant sur la route. »

Puis, avec une joie encore plus grande :

— Ah ! gredin, ah ! sale gredin, tu tiens tes vingt ans, mon gaillard !

### Glossaire

- **le vagabond**: personne sans maison ni travail qui va de ville en ville.
- **charpentier**: ouvrier qui travaille le bois pour faire les toits et les maisons.
- **le chômage**: situation de quelqu'un qui n'a pas de travail.
- **la mendicité**: le fait de demander de l'argent ou de la nourriture aux passants.
- **le brigadier**: ici, chef d'un petit groupe de gendarmes.
- **coffrer**: mettre en prison (familier).
- **le pis**: partie de la vache d'où sort le lait.
- **pot-au-feu**: plat de viande et de légumes cuits longtemps dans l'eau.
- **un chemin creux**: petit chemin plus bas que les champs, entre deux talus.
- **spahi**: soldat d'un régiment de cavalerie d'Afrique du Nord.
- **gredin**: homme malhonnête, vaurien (insulte).
- **tu tiens tes vingt ans**: tu es sûr d'avoir vingt ans de prison.
