# Le Grand Meaulnes (Édition B1)

*Alain-Fournier*

## I. Le pensionnaire

*Première partie*

Il est arrivé chez nous un dimanche de novembre 189…

Je dis toujours « chez nous », mais la maison n'est plus à nous. Nous avons quitté le pays il y a bientôt quinze ans. Et nous n'y reviendrons certainement jamais.

Nous habitions les bâtiments du *Cours Supérieur* de Sainte-Agathe. Mon père, que j'appelais M. Seurel comme les autres élèves, y dirigeait deux classes. Il y avait le Cours supérieur, où l'on préparait le brevet d'instituteur, et le Cours moyen. Ma mère faisait la petite classe.

C'était une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous de la vigne vierge, au bout du village. Il y avait une cour immense, avec des préaux et une buanderie. Devant, cette cour s'ouvrait sur le village par un grand portail. Sur le côté nord, une petite grille donnait sur la route. Cette route menait vers La Gare, à trois kilomètres. Au sud et derrière la maison, des champs, des jardins et des prés allaient jusqu'aux dernières maisons du village… Voilà, en quelques mots, le plan de cette maison. C'est là que j'ai passé les jours les plus agités et les plus chers de ma vie. C'est de là que nos aventures sont parties. Et c'est là qu'elles sont revenues se briser, comme des vagues sur un rocher désert.

Le hasard des « changements » de poste, une décision d'un inspecteur ou d'un préfet, nous avait amenés là. Vers la fin des vacances, il y a bien longtemps, une voiture de paysan nous avait déposés, ma mère et moi, devant la petite grille rouillée. Cette voiture arrivait avant nos meubles. Des gamins qui volaient des pêches dans le jardin s'étaient enfuis sans bruit par les trous de la haie… Ma mère, que nous appelions Millie, était la maîtresse de maison la plus méthodique que j'aie jamais connue. Elle était entrée tout de suite dans les pièces pleines de paille poussiéreuse. Et tout de suite, comme à chaque « déplacement », elle avait vu avec désespoir que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si mal construite… Elle était sortie pour me dire sa peine. En me parlant, elle avait essuyé doucement avec son mouchoir mon visage d'enfant, tout noir à cause du voyage. Puis elle était rentrée pour compter toutes les ouvertures qu'il faudrait boucher. C'était le seul moyen de rendre la maison habitable… Moi, avec un grand chapeau de paille à rubans sur la tête, j'étais resté là, sur le gravier de cette cour inconnue. J'attendais, et je fouillais un peu partout autour du puits et sous le hangar.

C'est ainsi, du moins, que j'imagine aujourd'hui notre arrivée. Je veux retrouver le lointain souvenir de cette première soirée d'attente, dans notre cour de Sainte-Agathe. Mais dès que j'essaie, ce sont déjà d'autres attentes qui me reviennent. Déjà, je me vois les deux mains appuyées aux barreaux du portail. Je guette avec inquiétude quelqu'un qui va descendre la grand'rue. J'essaie aussi d'imaginer ma première nuit dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier étage. Mais déjà, ce sont d'autres nuits qui me reviennent. Je ne suis plus seul dans cette chambre. Une grande ombre inquiète et amie passe le long des murs et se promène. Je pense à tout ce paysage tranquille. Il y a l'école et le champ du père Martin, avec ses trois noyers. Il y a le jardin où, chaque jour dès quatre heures, arrivaient des femmes en visite… Dans ma mémoire, tout cela est pour toujours agité et transformé. C'est à cause de celui qui a bouleversé toute notre adolescence. Même sa fuite ne nous a pas laissé de repos.

Nous étions pourtant depuis dix ans dans ce pays quand Meaulnes est arrivé.

J'avais quinze ans. C'était un dimanche froid de novembre, le premier jour d'automne qui faisait penser à l'hiver. Toute la journée, Millie avait attendu une voiture de La Gare. Cette voiture devait lui apporter un chapeau pour la mauvaise saison. Le matin, elle avait manqué la messe. Jusqu'au sermon, j'étais assis dans le chœur avec les autres enfants. Je regardais avec inquiétude du côté des cloches, pour la voir entrer avec son chapeau neuf.

L'après-midi, j'ai dû partir seul aux vêpres.

Pour me consoler, Millie brossait de la main mon costume d'enfant. Elle m'a dit :

« D'ailleurs, même s'il était arrivé, ce chapeau, j'aurais sans doute dû passer mon dimanche à le refaire. »

Souvent, nos dimanches d'hiver se passaient ainsi. Dès le matin, mon père partait loin, au bord d'un étang couvert de brume. Il pêchait le brochet dans une barque. Ma mère restait enfermée jusqu'à la nuit dans sa chambre sombre. Elle réparait de pauvres vêtements. Elle s'enfermait ainsi parce qu'elle avait peur d'une visite. Une dame de ses amies, aussi pauvre qu'elle mais aussi fière, pouvait venir la surprendre. Et moi, après les vêpres, je lisais dans la salle à manger froide. J'attendais qu'elle ouvre la porte pour me montrer comment ça lui allait.

Ce dimanche-là, il y avait un peu d'animation devant l'église, et je suis resté dehors après les vêpres. Sous le porche, un baptême avait attiré un groupe de gamins. Sur la place, plusieurs hommes du village avaient mis leurs vestes de pompiers. Ils avaient posé leurs fusils debout, les uns contre les autres. Ils avaient froid et tapaient des pieds sur le sol. Ils écoutaient Boujardon, le brigadier, qui s'embrouillait en expliquant l'exercice…

Soudain, les cloches du baptême se sont arrêtées. On aurait dit une sonnerie de fête qui s'était trompée de jour et d'endroit. Boujardon et ses hommes, le fusil sur le dos, ont emmené la pompe au petit trot. Je les ai vus disparaître au premier tournant. Quatre gamins silencieux les suivaient. Leurs grosses semelles écrasaient les petites branches sur la route couverte de givre. Moi, je n'osais pas les suivre.

Alors, dans le village, il n'y a plus eu de vivant que le café Daniel. De là, j'entendais monter, puis se calmer, les discussions des buveurs. J'ai longé le mur bas de la grande cour, qui séparait notre maison du village. J'étais un peu inquiet d'être en retard. Je suis arrivé ainsi à la petite grille.

Elle était entrouverte, et j'ai tout de suite vu qu'il se passait quelque chose d'inhabituel.

En effet, une femme aux cheveux gris se tenait à la porte de la salle à manger. C'était la plus proche des cinq portes vitrées qui donnaient sur la cour. La femme était penchée et cherchait à voir à travers les rideaux. Elle était petite. Elle portait une capote de velours noir, à l'ancienne mode. Elle avait un visage maigre et fin, mais tout abîmé par l'inquiétude. En la voyant, une sorte de peur m'a arrêté sur la première marche, devant la grille.

« Où est-il passé ? mon Dieu ! disait-elle à mi-voix. Il était avec moi tout à l'heure. Il a déjà fait le tour de la maison. Il s'est peut-être sauvé… »

Et entre chaque phrase, elle frappait à la vitre trois petits coups, qu'on entendait à peine.

Personne ne venait ouvrir à cette visiteuse inconnue. Millie avait sans doute reçu le chapeau de La Gare. Elle n'entendait rien, au fond de la chambre rouge. Sur le lit, il y avait de vieux rubans et des plumes défrisées. Devant ce lit, elle cousait, décousait et refaisait son pauvre chapeau… En effet, je suis entré dans la salle à manger, et la visiteuse m'a suivi tout de suite. Alors ma mère est apparue. Elle tenait à deux mains sur sa tête des fils de métal, des rubans et des plumes. Tout cela n'était pas encore bien en équilibre… Elle m'a souri de ses yeux bleus, fatigués d'avoir travaillé à la fin du jour. Et elle s'est écriée :

« Regarde ! Je t'attendais pour te montrer… »

Mais elle a vu cette femme assise dans le grand fauteuil, au fond de la pièce, et elle s'est arrêtée, troublée. Bien vite, elle a enlevé son chapeau. Pendant toute la scène qui a suivi, elle l'a tenu contre sa poitrine. Il était à l'envers dans son bras droit plié, comme un nid.

La femme à la capote gardait entre ses genoux un parapluie et un sac de cuir. Elle avait commencé à s'expliquer. Elle balançait un peu la tête et faisait claquer sa langue, comme une dame en visite. Elle était redevenue tout à fait sûre d'elle. Dès qu'elle a parlé de son fils, elle a même pris un air supérieur et mystérieux. Cet air nous a beaucoup intrigués.

Ils étaient venus tous les deux en voiture de La Ferté-d'Angillon, à quatorze kilomètres de Sainte-Agathe. Elle était veuve, et très riche, nous a-t-elle fait comprendre. Elle avait perdu le plus jeune de ses deux enfants, Antoine. Un soir, au retour de l'école, il s'était baigné avec son frère dans un étang malsain. Et il en était mort. Elle avait décidé de mettre l'aîné, Augustin, en pension chez nous. Ainsi, il pourrait suivre le Cours Supérieur.

Et tout de suite, elle a fait l'éloge de ce pensionnaire qu'elle nous amenait. Je ne reconnaissais plus la femme aux cheveux gris. Une minute avant, je l'avais vue courbée devant la porte. Elle avait l'air suppliant et affolé d'une poule qui aurait perdu l'oiseau sauvage de sa couvée.

Ce qu'elle racontait de son fils, avec admiration, était très surprenant. Il aimait lui faire plaisir. Parfois, il suivait le bord de la rivière, les jambes nues, pendant des kilomètres. Il lui rapportait des œufs de poules d'eau et de canards sauvages, perdus dans les ajoncs… Il posait aussi des nasses… L'autre nuit, il avait découvert dans le bois une faisane prise dans un piège…

Moi, je n'osais plus rentrer à la maison quand j'avais un trou à ma blouse. Je regardais Millie avec étonnement.

Mais ma mère n'écoutait plus. Elle a même fait signe à la dame de se taire. Elle a posé avec précaution son « nid » sur la table. Puis elle s'est levée sans bruit, comme pour aller surprendre quelqu'un…

Au-dessus de nous, en effet, il y avait un petit réduit. On y entassait les pièces de feu d'artifice noircies du dernier Quatorze Juillet. Là, un pas inconnu et sûr allait et venait, et faisait trembler le plafond. Il traversait les immenses greniers sombres du premier étage. Il se perdait enfin vers les chambres abandonnées des maîtres adjoints. Dans ces chambres, on mettait sécher le tilleul et mûrir les pommes.

« Déjà, tout à l'heure, j'avais entendu ce bruit dans les chambres du bas, a dit Millie à mi-voix. Je croyais que c'était toi, François, qui étais rentré… »

Personne n'a répondu. Nous étions debout tous les trois, le cœur battant. Alors la porte des greniers s'est ouverte ; elle donnait sur l'escalier de la cuisine. Quelqu'un a descendu les marches et traversé la cuisine. Puis il s'est présenté dans l'entrée sombre de la salle à manger.

« C'est toi, Augustin ? » a dit la dame.

C'était un grand garçon de dix-sept ans environ. Dans la nuit qui tombait, je n'ai d'abord vu que son chapeau de feutre de paysan, posé en arrière. J'ai vu aussi sa blouse noire, serrée par une ceinture, comme en portent les écoliers. J'ai pu voir encore qu'il souriait…

Il m'a aperçu. Et avant que personne ait pu lui demander une explication, il m'a dit :

« Viens-tu dans la cour ? »

J'ai hésité une seconde. Puis, comme Millie ne me retenait pas, j'ai pris ma casquette et je suis allé vers lui. Nous sommes sortis par la porte de la cuisine et nous sommes allés au préau. L'obscurité l'envahissait déjà. À la lumière de la fin du jour, je le regardais en marchant. Il avait un visage aux angles marqués, un nez droit et un léger duvet sur la lèvre.

« Tiens, a-t-il dit, j'ai trouvé ça dans ton grenier. Tu n'y avais donc jamais regardé ? »

Il tenait à la main une petite roue en bois noirci. Tout autour courait une ligne de fusées déchirées. Ce devait être le soleil ou la lune du feu d'artifice du Quatorze Juillet.

« Il y en a deux qui ne sont pas parties : nous allons toujours les allumer », a-t-il dit d'un ton tranquille.

Il avait l'air de quelqu'un qui espère bien trouver mieux plus tard.

Il a jeté son chapeau par terre, et j'ai vu que ses cheveux étaient coupés tout ras, comme ceux d'un paysan. Il m'a montré les deux fusées. La flamme avait coupé et noirci leurs bouts de mèche en papier, puis elle s'était éteinte. Il a planté dans le sable le centre de la roue. Puis il a tiré de sa poche une boîte d'allumettes. J'étais très étonné, car les allumettes nous étaient strictement interdites. Il s'est baissé avec précaution et il a mis le feu à la mèche. Puis il m'a pris par la main et m'a tiré vivement en arrière.

Un instant après, ma mère est sortie sur le pas de la porte avec la mère de Meaulnes. Elles venaient de discuter et de fixer le prix de la pension. Ma mère a vu jaillir sous le préau deux gerbes d'étoiles rouges et blanches, avec un bruit de soufflet. Et pendant une seconde, elle a pu me voir debout dans cette lumière magique. Je tenais par la main le grand garçon nouveau venu, et je ne reculais pas…

Cette fois encore, elle n'a rien osé dire.

Et le soir, au dîner, il y avait à la table de famille un compagnon silencieux. Il mangeait la tête basse, sans s'occuper de nos trois regards fixés sur lui.

### Glossaire

- **pensionnaire**: élève qui habite et mange à l'école.
- **le préau**: partie couverte de la cour d'école.
- **la buanderie**: petite pièce où l'on lave le linge.
- **la vigne vierge**: plante qui grimpe sur les murs, avec des feuilles rouges en automne.
- **la mansarde**: chambre sous le toit.
- **les vêpres**: prière à l'église, le dimanche après-midi.
- **la capote**: chapeau de femme à l'ancienne mode, attaché sous le menton.
- **les ajoncs**: buissons piquants à fleurs jaunes, qui poussent dans les terres sauvages.
- **les nasses**: paniers que l'on met dans l'eau pour attraper des poissons.
- **la couvée**: petits oiseaux nés ensemble.

## II. Après quatre heures…

Jusque-là, je n'étais presque jamais allé courir dans les rues avec les gamins du village. Jusque vers cette année 189…, j'avais souffert d'une coxalgie. Cette maladie m'avait rendu peureux et malheureux. Je me vois encore poursuivre les élèves rapides dans les petites rues autour de la maison. Je sautais misérablement sur une jambe…

Aussi, on ne me laissait guère sortir. Et je me rappelle que Millie était très fière de moi. Plus d'une fois, elle m'a ramené à la maison avec de bonnes claques. Elle m'avait trouvé en train de sauter à cloche-pied avec les gamins turbulents du village.

L'arrivée d'Augustin Meaulnes est venue en même temps que ma guérison. Elle a été le commencement d'une vie nouvelle.

Avant sa venue, le cours finissait à quatre heures. Alors une longue soirée de solitude commençait pour moi. Mon père portait le feu du poêle de la classe dans la cheminée de notre salle à manger. Et peu à peu, les derniers gamins quittaient l'école refroidie, où tournaient des nuages de fumée. Il y avait encore quelques jeux, des courses dans la cour. Puis la nuit venait. Les deux élèves qui avaient balayé la classe cherchaient sous le hangar leurs capuchons et leurs pèlerines. Ils partaient bien vite, leur panier au bras, et ils laissaient le grand portail ouvert…

Alors, tant qu'il restait un peu de jour, je me tenais au fond de la mairie. Je m'enfermais dans la salle des archives, pleine de mouches mortes et d'affiches qui battaient au vent. Je lisais, assis sur une vieille balance, près d'une fenêtre qui donnait sur le jardin.

Quand il faisait noir, les chiens de la ferme voisine commençaient à hurler. La vitre de notre petite cuisine s'allumait. Alors je rentrais enfin. Ma mère avait commencé à préparer le repas. Je montais trois marches de l'escalier du grenier. Je m'asseyais sans rien dire, la tête appuyée aux barreaux froids de la rampe. Je la regardais allumer son feu dans la cuisine étroite, où tremblait la flamme d'une bougie…

Mais quelqu'un est venu, et il m'a enlevé à tous ces plaisirs d'enfant tranquille. Quelqu'un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu'un a éteint la lampe autour de laquelle nous étions une famille heureuse, le soir. C'était l'heure où mon père avait accroché les volets de bois aux portes vitrées. Et celui-là, c'était Augustin Meaulnes. Les autres élèves l'ont bientôt appelé le grand Meaulnes.

Il est devenu pensionnaire chez nous dès les premiers jours de décembre. À partir de ce moment, l'école n'a plus été vide le soir, après quatre heures. La porte battait dans le froid, les balayeurs criaient et jetaient leurs seaux d'eau. Malgré cela, après le cours, il y avait toujours dans la classe une vingtaine de grands élèves. Ils venaient de la campagne ou du village, et ils se serraient autour de Meaulnes. Il y avait de longues discussions, des disputes sans fin. Je me glissais au milieu d'eux avec inquiétude et plaisir.

Meaulnes ne disait rien. Mais c'était pour lui qu'à chaque instant, l'un des plus bavards s'avançait au milieu du groupe. Il prenait à témoin, l'un après l'autre, chacun de ses camarades, qui l'approuvaient très fort. Et il racontait une longue histoire de maraude. Tous les autres l'écoutaient, la bouche ouverte, en riant sans bruit.

Assis sur un pupitre, Meaulnes balançait les jambes et réfléchissait. Aux bons moments, il riait aussi, mais doucement. On aurait dit qu'il gardait ses éclats de rire pour une meilleure histoire, connue de lui seul. Puis la nuit tombait. La lumière des vitres de la classe n'éclairait plus le groupe confus des jeunes gens. Alors Meaulnes se levait soudain et traversait le cercle serré autour de lui.

« Allons, en route ! » criait-il.

Alors tous le suivaient. On entendait leurs cris jusqu'à la nuit noire, dans le haut du village…

Maintenant, il m'arrivait de les accompagner. Avec Meaulnes, j'allais dans les petites rues au bord du village. Nous allions à la porte des écuries, à l'heure où l'on trait les vaches… Nous entrions dans les boutiques. Au fond de l'ombre, le métier du tisserand craquait. Entre deux craquements, le tisserand disait :

« Voilà les étudiants ! »

D'habitude, à l'heure du dîner, nous étions tout près du *Cours*, chez Desnoues. Desnoues était charron, et aussi maréchal-ferrant. Sa boutique était une ancienne auberge, avec de grandes portes à deux battants qu'on laissait ouvertes. De la rue, on entendait grincer le soufflet de la forge. À la lumière du feu, on voyait l'intérieur, sombre et plein du bruit du fer. Parfois, il y avait là des gens de la campagne, qui avaient arrêté leur voiture pour parler un instant. Parfois, il y avait un élève comme nous, adossé à une porte, qui regardait sans rien dire. Et c'est là que tout a commencé, environ huit jours avant Noël.

### Glossaire

- **la coxalgie**: maladie de la hanche ; on boite et on a mal en marchant.
- **sauter à cloche-pied**: sauter sur un seul pied.
- **la pèlerine**: grande cape sans manches.
- **les archives**: vieux papiers et documents que l'on garde à la mairie.
- **la maraude**: vol de fruits ou de légumes dans les champs et les jardins.
- **le tisserand**: ouvrier qui fabrique du tissu sur un métier (une machine en bois).
- **le charron**: artisan qui fabrique et répare les roues et les voitures.
- **le maréchal-ferrant**: homme qui met des fers aux pieds des chevaux.
- **le soufflet de la forge**: outil qui envoie de l'air sur le feu pour le rendre plus chaud.

## III. «Je fréquentais la boutique d'un vannier»

La pluie était tombée toute la journée et ne s'était arrêtée que le soir. La journée avait été terriblement ennuyeuse. Pendant les récréations, personne ne sortait. Et dans la classe, on entendait mon père, M. Seurel, crier à chaque minute :

« Ne sabotez donc pas comme ça, les gamins ! »

Après la dernière récréation de la journée, après le dernier « quart d'heure », comme nous disions, M. Seurel s'est arrêté. Depuis un moment, il marchait de long en large, l'air pensif. Il a donné un grand coup de règle sur la table. Il voulait faire cesser le bruit confus des fins de classe, quand on s'ennuie. Puis, dans le silence attentif, il a demandé :

« Qui est-ce qui ira demain en voiture à La Gare avec François, pour chercher M. et Mme Charpentier ? »

C'étaient mes grands-parents. Grand-père Charpentier était un vieux garde forestier à la retraite. Il portait un grand burnous de laine grise et un bonnet de poil de lapin, qu'il appelait son képi… Les petits gamins le connaissaient bien. Le matin, pour se laver, il tirait un seau d'eau. Il s'y lavait en envoyant de l'eau partout, à la façon des vieux soldats. En même temps, il se frottait un peu sa petite barbe. Un cercle d'enfants, les mains derrière le dos, le regardait avec une curiosité pleine de respect… Ils connaissaient aussi grand'mère Charpentier, la petite paysanne avec sa capote tricotée. C'est que Millie l'amenait au moins une fois dans la classe des plus petits.

Tous les ans, quelques jours avant Noël, nous allions les chercher à La Gare, au train de 4 h 02. Pour nous voir, ils avaient traversé tout le département. Ils étaient chargés de gros paquets de châtaignes et de provisions pour Noël, enveloppées dans des serviettes. Ils passaient tous les deux le seuil de la maison, bien couverts, souriants et un peu intimidés. Aussitôt, nous fermions toutes les portes sur eux. Et une grande semaine de plaisir commençait…

Pour conduire avec moi la voiture qui devait les ramener, il fallait quelqu'un de sérieux. Il ne devait pas nous renverser dans un fossé. Il devait aussi avoir très bon caractère. Car le grand-père Charpentier jurait facilement, et la grand-mère parlait un peu trop.

À la question de M. Seurel, une dizaine de voix ont répondu en criant ensemble :

« Le grand Meaulnes ! le grand Meaulnes ! »

Mais M. Seurel a fait semblant de ne pas entendre.

Alors ils ont crié :

« Fromentin ! »

D'autres ont crié :

« Jasmin Delouche ! »

Le plus jeune des Roy allait aux champs sur le dos de sa truie, au grand galop. Il criait d'une voix aiguë : « Moi ! Moi ! »

Dutremblay et Mouchebœuf se contentaient de lever timidement la main.

J'aurais voulu que ce soit Meaulnes. Ce petit voyage en voiture à âne serait alors devenu un événement plus important. Lui aussi le désirait, mais il faisait semblant de se taire, avec mépris. Tous les grands élèves s'étaient assis comme lui sur la table, à l'envers, les pieds sur le banc. Nous faisions ainsi dans les moments de grande détente et de joie. Coffin avait relevé sa blouse et l'avait roulée autour de sa ceinture. Il serrait dans ses bras la colonne de fer qui soutenait la poutre de la classe. Et il commençait à grimper, pour montrer sa joie. Mais M. Seurel a refroidi tout le monde en disant :

« Allons ! Ce sera Mouchebœuf. »

Et chacun est retourné à sa place en silence.

À quatre heures, je me suis trouvé seul avec Meaulnes dans la grande cour glacée, creusée par la pluie. Tous les deux, sans rien dire, nous regardions le village mouillé qui brillait. Le vent violent le séchait. Bientôt, le petit Coffin est sorti de chez lui, en capuchon, un morceau de pain à la main. Il longeait les murs en sifflant, et il est arrivé à la porte du charron. Meaulnes a ouvert le portail et l'a appelé. Un instant après, nous étions installés tous les trois au fond de la boutique rouge et chaude. De temps en temps, des coups de vent glacés la traversaient brusquement. Coffin et moi, nous étions assis près de la forge, nos pieds boueux dans les copeaux blancs. Meaulnes, silencieux, les mains dans les poches, s'appuyait au battant de la porte d'entrée. De temps à autre, une dame du village passait dans la rue, la tête baissée à cause du vent. Elle revenait de chez le boucher. Et nous levions le nez pour voir qui c'était.

Personne ne disait rien. Le maréchal et son ouvrier jetaient sur le mur de grandes ombres soudaines. L'un soufflait le feu de la forge, l'autre battait le fer… Je me rappelle ce soir-là comme un des grands soirs de mon adolescence. Il y avait en moi un mélange de plaisir et d'inquiétude. J'avais peur que mon compagnon ne m'enlève cette pauvre joie : aller à La Gare en voiture. Et pourtant, sans oser me l'avouer, j'attendais de lui quelque chose d'extraordinaire. J'attendais une grande aventure qui viendrait tout bouleverser.

De temps en temps, le travail tranquille et régulier de la boutique s'arrêtait un instant. Le maréchal laissait retomber son marteau sur l'enclume, à petits coups lourds et clairs. Il approchait de son tablier de cuir le morceau de fer qu'il avait travaillé, et il le regardait. Puis il relevait la tête et nous disait, pour souffler un peu :

« Eh bien, ça va, la jeunesse ? »

L'ouvrier gardait la main en l'air, sur la chaîne du soufflet. Il mettait son poing gauche sur la hanche et nous regardait en riant.

Puis le travail reprenait, sourd et bruyant.

Pendant une de ces pauses, par la porte qui battait, on a aperçu Millie dans le grand vent. Elle était serrée dans un fichu et passait, chargée de petits paquets.

Le maréchal a demandé :

« C'est-il que M. Charpentier va bientôt venir ? »

« Demain, avec ma grand'mère, ai-je répondu. J'irai les chercher en voiture au train de 4 h 02. »

« Dans la voiture à Fromentin, peut-être ? »

J'ai répondu bien vite :

« Non, dans celle du père Martin. »

« Oh ! alors, vous n'êtes pas revenus. »

Et tous les deux, l'ouvrier et lui, se sont mis à rire.

L'ouvrier a fait remarquer lentement, pour dire quelque chose :

« Avec la jument de Fromentin, on aurait pu aller les chercher à Vierzon. Il y a une heure d'arrêt. C'est à quinze kilomètres. On aurait été de retour avant même que l'âne à Martin soit attelé. »

« Ça, a dit l'autre, c'est une jument qui marche !… »

« Et je crois bien que Fromentin la prêterait facilement. »

La conversation s'est arrêtée là. De nouveau, la boutique a été un endroit plein d'étincelles et de bruit, où chacun pensait de son côté.

Mais l'heure de partir est venue. Je me suis levé pour faire signe au grand Meaulnes, mais d'abord il ne m'a pas vu. Il était appuyé à la porte, la tête penchée. Il semblait profondément occupé par ce qu'on venait de dire. Il était perdu dans ses pensées. Il regardait ces gens tranquilles qui travaillaient, comme à travers des lieues de brouillard. En le voyant ainsi, j'ai pensé soudain à une image de *Robinson Crusoé*. On y voit le jeune Anglais avant son grand départ, « fréquentant la boutique d'un vannier »…

Et j'y ai souvent repensé depuis.

### Glossaire

- **saboter**: ici, faire du bruit en tapant avec ses sabots (chaussures en bois).
- **le quart d'heure**: à l'école, la récréation.
- **le garde forestier**: homme qui surveille les bois et les forêts.
- **le burnous**: grand manteau de laine avec un capuchon.
- **la truie**: le cochon femelle.
- **l'enclume**: gros bloc de fer sur lequel on frappe le métal chaud.
- **le fichu**: foulard pour la tête ou les épaules.
- **la jument**: le cheval femelle.
- **la lieue**: ancienne mesure de distance (environ quatre kilomètres).
- **le vannier**: artisan qui fabrique des paniers.

## IV. L'évasion

Le lendemain, à une heure de l'après-midi, la classe du Cours supérieur est claire. Au milieu du paysage gelé, elle est comme une barque sur l'Océan. On n'y sent pas l'eau salée ni la graisse des machines, comme sur un bateau de pêche. On y sent les harengs grillés sur le poêle. On sent aussi la laine brûlée de ceux qui se sont chauffés de trop près en rentrant.

La fin de l'année approche, alors on a distribué les cahiers de compositions. M. Seurel écrit au tableau les problèmes. Pendant ce temps, le silence n'est pas complet. On entend des conversations à voix basse et de petits cris étouffés. Il y a aussi des phrases dont on ne dit que les premiers mots, pour faire peur à son voisin :

« Monsieur ! Un tel me… »

M. Seurel copie ses problèmes, mais il pense à autre chose. De temps en temps, il se retourne. Il regarde tout le monde d'un air à la fois sévère et absent. Alors ce désordre caché s'arrête complètement pendant une seconde. Puis il reprend, tout doucement d'abord, comme un ronronnement.

Seul, au milieu de cette agitation, je me tais. Je suis assis au bout d'une des tables du groupe des plus jeunes, près des grandes vitres. Je n'ai qu'à me redresser un peu pour voir le jardin, le ruisseau en bas, puis les champs.

De temps en temps, je me soulève sur la pointe des pieds. Je regarde avec inquiétude du côté de la ferme de la Belle-Étoile. Dès le début de la classe, j'ai remarqué que Meaulnes n'était pas rentré après la récréation de midi. Son voisin de table a sûrement remarqué la même chose. Il n'a encore rien dit, parce qu'il est occupé par sa composition. Mais dès qu'il lèvera la tête, la nouvelle va courir dans toute la classe. Et quelqu'un, comme c'est l'habitude, criera à haute voix les premiers mots de la phrase :

« Monsieur ! Meaulnes… »

Je sais que Meaulnes est parti. Plus exactement, je pense qu'il s'est échappé. Juste après le déjeuner, il a dû sauter le petit mur et courir à travers champs. Il a dû passer le ruisseau à la Vieille-Planche, jusqu'à la Belle-Étoile. Il a sûrement demandé la jument pour aller chercher M. et Mme Charpentier. En ce moment, il la fait atteler.

La Belle-Étoile est là-bas, de l'autre côté du ruisseau, sur la pente de la colline. C'est une grande ferme. En été, les ormes, les chênes de la cour et les haies la cachent. Elle se trouve sur un petit chemin. D'un côté, ce chemin rejoint la route de La Gare ; de l'autre, une rue au bord du village. La ferme est entourée de hauts murs, soutenus par des piliers de pierre dont le pied est dans le fumier. C'est une grande et vieille bâtisse, qui ressemble à un château du Moyen Âge. Au mois de juin, elle disparaît sous les feuilles. De l'école, on entend seulement, à la tombée de la nuit, le bruit des charrettes et les cris des vachers. Mais aujourd'hui, les arbres n'ont plus de feuilles. Par la vitre, entre les arbres, je vois le haut mur gris de la cour et la porte d'entrée. Entre des morceaux de haie, je vois aussi une bande du chemin, blanc de givre. Ce chemin suit le ruisseau et mène à la route de La Gare.

Rien ne bouge encore dans ce clair paysage d'hiver. Rien n'a encore changé.

Ici, M. Seurel finit de copier le deuxième problème. D'habitude, il en donne trois. Et si aujourd'hui, par hasard, il n'en donnait que deux… Il remonterait tout de suite à son bureau, et il verrait que Meaulnes est absent. Il enverrait deux gamins le chercher dans le village. Ils le trouveraient sûrement avant que la jument soit attelée…

Le deuxième problème est copié. M. Seurel laisse un instant retomber son bras fatigué… Puis, à mon grand soulagement, il va à la ligne. Il recommence à écrire en disant :

« Ceci, maintenant, n'est plus qu'un jeu d'enfant ! »

… Deux petits traits noirs dépassaient le mur de la Belle-Étoile. Ce devaient être les deux brancards d'une voiture, dressés en l'air. Ils ont disparu. Je suis sûr maintenant que là-bas, on prépare le départ de Meaulnes. Voici la jument : elle passe la tête et le poitrail entre les deux piliers de l'entrée, puis elle s'arrête. Sans doute, on fixe un second siège à l'arrière de la voiture. Il est pour les voyageurs que Meaulnes veut ramener. Enfin, la voiture et la jument sortent lentement de la cour. Elles disparaissent un instant derrière la haie. Puis elles repassent, aussi lentement, sur le bout de chemin blanc qu'on voit entre deux morceaux de la clôture. Alors je reconnais une forme noire qui tient les rênes. Elle a un coude appuyé sans façon sur le côté de la voiture, comme les paysans. C'est mon compagnon Augustin Meaulnes.

Un instant encore, tout disparaît derrière la haie. Deux hommes sont restés au portail de la Belle-Étoile, pour regarder partir la voiture. Maintenant, ils discutent ensemble, de plus en plus agités. L'un d'eux se décide enfin. Il met sa main près de sa bouche pour appeler Meaulnes. Puis il court quelques pas sur le chemin, dans sa direction… Mais la voiture est lentement arrivée sur la route de La Gare. Du petit chemin, on ne doit plus la voir. Alors Meaulnes change soudain d'attitude. Il se dresse, un pied sur le devant, comme un conducteur de char romain. Il secoue les rênes des deux mains. Il lance sa bête à toute vitesse, et en un instant il disparaît de l'autre côté de la montée. Sur le chemin, l'homme qui appelait s'est remis à courir. L'autre est parti au galop à travers champs, et il semble venir vers nous.

Quelques minutes passent. M. Seurel quitte le tableau et se frotte les mains pour enlever la craie. Au même moment, trois voix à la fois crient du fond de la classe :

« Monsieur ! Le grand Meaulnes est parti ! »

Et déjà, l'homme en blouse bleue est à la porte. Il l'ouvre soudain toute grande. Il lève son chapeau et demande, sur le seuil :

« Excusez-moi, monsieur. C'est-il vous qui avez autorisé cet élève à demander la voiture pour aller à Vierzon chercher vos parents ? Il nous est venu des soupçons… »

« Mais pas du tout ! » répond M. Seurel.

Et aussitôt, c'est dans la classe un désordre terrible. Les trois premiers élèves, près de la sortie, se sont jetés vers la porte. D'habitude, ce sont eux qui chassent à coups de pierres les chèvres ou les cochons. Ces bêtes viennent manger dans la cour les *corbeilles d'argent*. D'abord, leurs sabots ferrés frappent violemment les dalles de l'école. Puis, dehors, on entend le bruit étouffé de leurs pas pressés. Ils écrasent le sable de la cour. Ils glissent au tournant de la petite grille, ouverte sur la route. Tout le reste de la classe se serre aux fenêtres du jardin. Certains sont montés sur les tables pour mieux voir…

Mais il est trop tard. Le grand Meaulnes s'est évadé.

« Tu iras tout de même à La Gare avec Mouchebœuf, me dit M. Seurel. Meaulnes ne connaît pas le chemin de Vierzon. Il se perdra aux carrefours. Il ne sera pas au train pour trois heures. »

Sur le seuil de la petite classe, Millie tend le cou et demande :

« Mais qu'y a-t-il donc ? »

Dans la rue du village, les gens commencent à se rassembler. Le paysan est toujours là, immobile et têtu, son chapeau à la main. Il a l'air de quelqu'un qui demande justice.

### Glossaire

- **s'évader**: partir en secret, s'échapper.
- **le cahier de compositions**: cahier pour les devoirs importants, qui reçoivent une note.
- **atteler**: attacher un cheval ou un âne à une voiture.
- **les brancards**: les deux longues pièces de bois entre lesquelles on attache le cheval.
- **le poitrail**: le devant du corps du cheval, sous le cou.
- **les rênes**: les lanières de cuir avec lesquelles on dirige un cheval.
- **le char romain**: petite voiture de course de l'Antiquité, que l'on conduit debout.
- **les sabots ferrés**: chaussures en bois avec des clous de fer sous la semelle.
- **les corbeilles d'argent**: petites plantes à fleurs blanches que l'on met dans les jardins.

## V. La voiture qui revient

J'ai ramené de La Gare les grands-parents. Après le dîner, ils se sont assis devant la haute cheminée. Ils ont commencé à raconter en détail tout ce qui leur était arrivé depuis les dernières vacances. Mais je me suis bientôt aperçu que je ne les écoutais pas.

La petite grille de la cour était tout près de la porte de la salle à manger. Elle grinçait quand on l'ouvrait. D'habitude, au début de la nuit, pendant nos veillées de campagne, j'attendais en secret ce grincement de la grille. Ensuite, on entendait des sabots qui claquaient, ou qu'on essuyait sur le seuil. Parfois, on entendait aussi un chuchotement, comme des gens qui se mettent d'accord avant d'entrer. Et l'on frappait. C'était un voisin, ou les institutrices. C'était enfin quelqu'un qui venait nous distraire de la longue veillée.

Or, ce soir-là, je n'avais plus rien à espérer du dehors. Tous ceux que j'aimais étaient réunis dans notre maison. Et pourtant, je ne cessais pas d'écouter tous les bruits de la nuit. J'attendais qu'on ouvre notre porte.

Le vieux grand-père était là. Il avait l'air broussailleux d'un grand berger gascon. Ses deux pieds étaient posés lourdement devant lui, et il tenait son bâton entre les jambes. Il penchait l'épaule pour taper sa pipe contre son soulier. De ses yeux mouillés et bons, il approuvait ce que disait la grand'mère. Elle parlait de son voyage, de ses poules et de ses voisins. Elle parlait aussi des paysans qui n'avaient pas encore payé leur fermage. Mais moi, je n'étais plus avec eux.

J'imaginais un bruit de voiture qui s'arrêterait soudain devant la porte. Meaulnes sauterait de la carriole et entrerait comme si rien ne s'était passé… Ou peut-être qu'il irait d'abord ramener la jument à la Belle-Étoile. Alors j'entendrais bientôt son pas sonner sur la route, et la grille s'ouvrir…

Mais rien. Le grand-père regardait droit devant lui. Ses paupières battaient, puis restaient longtemps baissées sur ses yeux, comme quand le sommeil approche. La grand'mère répétait avec gêne sa dernière phrase, que personne n'écoutait.

« C'est de ce garçon que vous êtes en peine ? » a-t-elle dit enfin.

À La Gare, en effet, je l'avais questionnée, mais pour rien. À l'arrêt de Vierzon, elle n'avait vu personne qui ressemblait au grand Meaulnes. Mon compagnon avait dû se mettre en retard en chemin. Son projet avait échoué. Pendant le retour en voiture, j'avais pensé et repensé à ma déception. Pendant ce temps, ma grand'mère bavardait avec Mouchebœuf. Sur la route blanche de givre, les petits oiseaux tournaient autour des pieds de l'âne, qui trottait. De temps en temps, dans le grand calme de l'après-midi gelé, on entendait un appel lointain. C'était une bergère, ou un gamin qui appelait son camarade, d'un groupe de sapins à l'autre. Et chaque fois, ce long cri sur les collines désertes me faisait sursauter. C'était comme si la voix de Meaulnes m'appelait à le suivre très loin…

Je pensais encore à tout cela quand l'heure d'aller se coucher est arrivée. Le grand-père était déjà entré dans la chambre rouge, la chambre-salon. Elle était toute humide et glacée, parce qu'elle était fermée depuis l'autre hiver. Pour qu'il s'y installe, on avait enlevé les dentelles posées sur le haut des fauteuils. On avait relevé les tapis et mis de côté les objets fragiles. Il avait posé son bâton sur une chaise et ses gros souliers sous un fauteuil. Il venait de souffler sa bougie. Nous étions debout, nous nous disions bonsoir, prêts à nous séparer pour la nuit. Mais à ce moment-là, un bruit de voitures nous a fait taire.

On aurait dit deux voitures qui se suivaient lentement, à tout petit trot. Le bruit a ralenti. Puis il s'est arrêté sous la fenêtre de la salle à manger. Cette fenêtre donnait sur la route, mais elle était condamnée.

Mon père avait pris la lampe. Sans attendre, il a ouvert la porte, qu'on avait déjà fermée à clé. Puis il a poussé la grille et s'est avancé au bord des marches. Il a levé la lampe au-dessus de sa tête pour voir ce qui se passait.

Il y avait bien deux voitures arrêtées. Le cheval de l'une était attaché derrière l'autre. Un homme avait sauté à terre et hésitait…

« C'est ici la mairie ? a-t-il dit en s'approchant. Pourriez-vous m'indiquer M. Fromentin, métayer à la Belle-Étoile ? J'ai trouvé sa voiture et sa jument qui s'en allaient sans conducteur. C'était le long d'un chemin, près de la route de Saint-Loup-des-Bois. Avec mon falot, j'ai pu lire son nom et son adresse sur la plaque. Comme c'était sur mon chemin, j'ai ramené son attelage par ici, pour éviter des accidents. Mais ça m'a rudement retardé quand même. »

Nous étions là, très surpris. Mon père s'est approché. Il a éclairé la carriole avec sa lampe.

« Il n'y a aucune trace de voyageur, a continué l'homme. Pas même une couverture. La bête est fatiguée ; elle boite un peu. »

Je m'étais avancé jusqu'au premier rang. Avec les autres, je regardais cet attelage perdu qui nous revenait. Il était comme une épave rapportée par la haute mer. C'était la première épave de l'aventure de Meaulnes, et peut-être la dernière.

« Si c'est trop loin, chez Fromentin, a dit l'homme, je vais vous laisser la voiture. J'ai perdu beaucoup de temps, et on doit s'inquiéter chez moi. »

Mon père a accepté. De cette façon, nous pourrions ramener l'attelage à la Belle-Étoile dès ce soir, sans dire ce qui s'était passé. Ensuite, on déciderait ce qu'il faudrait raconter aux gens du pays. On déciderait aussi ce qu'il faudrait écrire à la mère de Meaulnes… Et l'homme a fouetté sa bête. Il a refusé le verre de vin que nous lui offrions.

Nous sommes rentrés sans rien dire, et mon père a conduit la voiture à la ferme. Pendant ce temps, du fond de sa chambre, mon grand-père appelait. Il avait rallumé sa bougie.

« Alors ? Est-il rentré, ce voyageur ? »

Les femmes se sont regardées une seconde, pour se mettre d'accord.

« Mais oui, il a été chez sa mère. Allons, dors. Ne t'inquiète pas ! »

« Eh bien, tant mieux. C'est bien ce que je pensais », a-t-il dit.

Et, satisfait, il a éteint sa lumière et s'est tourné dans son lit pour dormir.

Nous avons donné la même explication aux gens du village. Pour la mère du fugitif, on a décidé d'attendre avant de lui écrire. Et nous avons gardé pour nous seuls notre inquiétude. Elle a duré trois longs jours. Je vois encore mon père rentrer de la ferme vers onze heures, la moustache mouillée par la nuit. Je le vois discuter avec Millie d'une voix très basse, inquiète et pleine de colère…

### Glossaire

- **la veillée**: soirée passée ensemble à la maison.
- **broussailleux**: aux cheveux et aux poils épais et mal coiffés, comme des buissons.
- **gascon**: qui vient de la Gascogne, une région du sud-ouest de la France.
- **le fermage**: l'argent que le paysan paie chaque année pour cultiver la terre d'un autre.
- **la carriole**: petite voiture de campagne tirée par un cheval.
- **condamnée**: ici, fermée pour toujours ; on ne peut plus l'ouvrir.
- **le métayer**: paysan qui cultive la terre d'un autre.
- **le falot**: lanterne pour marcher la nuit.
- **l'attelage**: la voiture avec la bête qui la tire.
- **l'épave**: reste d'un bateau perdu, que la mer rapporte sur la côte.

## VI. On frappe au carreau

Le quatrième jour a été un des plus froids de cet hiver-là. De grand matin, les premiers élèves arrivés dans la cour se réchauffaient en glissant autour du puits. Ils attendaient qu'on allume le poêle dans l'école, pour s'y précipiter.

Derrière le portail, nous étions plusieurs à guetter l'arrivée des gars de la campagne. Ils arrivaient encore tout éblouis. Ils avaient traversé des paysages de givre, ils avaient vu les étangs gelés et les petits bois où les lièvres se sauvent en courant… Leurs blouses avaient une odeur de foin et d'écurie. Cette odeur rendait l'air de la classe plus lourd, quand ils se serraient autour du poêle rouge. Et, ce matin-là, l'un d'eux avait apporté dans un panier un écureuil gelé, qu'il avait trouvé en route. Je me souviens qu'il essayait d'accrocher la longue bête raide au poteau du préau, par ses griffes…

Puis la lourde classe d'hiver a commencé…

Un coup sec contre la vitre nous a fait lever la tête. Nous avons aperçu le grand Meaulnes, debout contre la porte. Avant d'entrer, il secouait le givre de sa blouse. Il avait la tête haute et il semblait ébloui !

Les deux élèves du banc le plus proche de la porte se sont précipités pour lui ouvrir. Il y a eu à l'entrée une sorte de conversation à voix basse, que nous n'avons pas entendue. Et le fugitif s'est enfin décidé à entrer dans l'école.

Il y avait cet air frais venu de la cour déserte. Il y avait les petits brins de paille accrochés aux habits du grand Meaulnes. Et surtout, il avait l'air d'un voyageur fatigué, qui avait faim, mais émerveillé. Tout cela nous a donné un étrange sentiment de plaisir et de curiosité.

M. Seurel était descendu du petit bureau à deux marches, où il nous faisait la dictée. Meaulnes marchait vers lui d'un air agressif. Je me rappelle combien je l'ai trouvé beau à cet instant, mon grand compagnon. Pourtant, il avait l'air épuisé. Ses yeux étaient rouges, sans doute à cause des nuits passées dehors.

Il s'est avancé jusqu'au bureau du maître. Il a parlé du ton très sûr de quelqu'un qui vient donner une information :

« Je suis rentré, monsieur.

— Je le vois bien, a répondu M. Seurel, en le regardant avec curiosité… Allez vous asseoir à votre place. »

Le garçon s'est retourné vers nous, le dos un peu courbé. Il souriait d'un air moqueur, comme les grands élèves qui n'obéissent pas, quand on les punit. D'une main, il a saisi le bout de la table, et il s'est laissé glisser sur son banc.

« Vous allez prendre un livre que je vais vous indiquer, a dit le maître, pendant que vos camarades finiront la dictée. »

À ce moment-là, toutes les têtes étaient tournées vers Meaulnes.

Et la classe a repris comme avant. De temps en temps, le grand Meaulnes se tournait de mon côté. Puis il regardait par les fenêtres. On voyait de là le jardin blanc, comme couvert de coton, immobile, et les champs déserts. Parfois, un corbeau s'y posait. Dans la classe, près du poêle rouge, la chaleur était lourde. Mon camarade a posé les coudes sur la table, la tête dans les mains, pour lire. Deux fois, j'ai vu ses yeux se fermer. J'ai cru qu'il allait s'endormir.

« Je voudrais aller me coucher, monsieur, a-t-il dit enfin, en levant le bras à moitié. Voilà trois nuits que je ne dors pas.

— Allez ! » a dit M. Seurel. Il voulait surtout éviter un incident.

Toutes les têtes étaient levées, toutes les plumes restaient en l'air. Nous l'avons regardé partir à regret. Sa blouse était froissée dans le dos et ses souliers étaient pleins de terre.

Que la matinée a été longue ! Vers midi, nous avons entendu là-haut, dans la mansarde, le voyageur qui se préparait pour descendre. Au déjeuner, je l'ai retrouvé assis devant le feu, près des grands-parents très surpris. Midi sonnait à l'horloge. Dans la cour pleine de neige, les grands élèves et les gamins passaient vite comme des ombres devant la porte de la salle à manger.

De ce déjeuner, je ne me rappelle qu'un grand silence et une grande gêne. Tout était glacé : la toile cirée sans nappe, le vin froid dans les verres, le sol rouge sous nos pieds… Nous avions décidé de ne rien demander au fugitif, pour ne pas le pousser à la révolte. Et il a profité de cette paix pour ne pas dire un mot.

Enfin, après le dessert, nous avons pu sauter tous les deux dans la cour. La cour d'école, après midi, où les sabots avaient enlevé la neige… la cour noircie, où la neige fondait et coulait goutte à goutte des toits du préau… la cour pleine de jeux et de cris aigus ! Meaulnes et moi, nous avons couru le long des bâtiments. Déjà deux ou trois de nos amis du village quittaient le jeu. Ils couraient vers nous en criant de joie. La boue volait sous leurs sabots. Ils avaient les mains dans les poches et leur cache-nez était défait. Mais mon compagnon s'est précipité dans la grande classe, et je l'ai suivi. Il a fermé la porte vitrée juste à temps, quand ceux qui nous poursuivaient sont arrivés. Il y a eu un bruit clair et violent de vitres secouées et de sabots qui claquaient sur le seuil. Ils ont poussé si fort que la tige de fer qui tenait les deux côtés de la porte a plié. Mais Meaulnes avait déjà tourné la petite clé de la serrure. Il risquait de se blesser, car l'anneau de la clé était cassé.

D'habitude, nous trouvions très vexant qu'on nous fasse cela. En été, ceux qu'on laissait ainsi à la porte couraient très vite dans le jardin. Souvent, ils arrivaient à grimper par une fenêtre avant qu'on ait pu toutes les fermer. Mais nous étions en décembre et tout était fermé. Pendant un instant, dehors, ils ont pesé de toutes leurs forces sur la porte. Ils nous ont crié des gros mots. Puis, un par un, ils nous ont tourné le dos. Ils sont partis, la tête basse, en remettant en place leurs cache-nez.

La classe sentait les châtaignes et le petit vin aigre. Il n'y avait là que deux balayeurs, qui changeaient les tables de place. Je me suis approché du poêle pour me chauffer sans rien faire, en attendant la reprise de la classe. Pendant ce temps, Augustin Meaulnes cherchait dans le bureau du maître et dans les pupitres. Il a bientôt trouvé un petit atlas. Il s'est mis à l'étudier avec passion, debout sur l'estrade, les coudes sur le bureau, la tête entre les mains.

J'allais le rejoindre. Je lui aurais mis la main sur l'épaule. Ensemble, nous aurions sans doute suivi sur la carte le chemin qu'il avait fait. Mais soudain, la porte de la petite classe s'est ouverte toute grande, sous une violente poussée. Jasmin Delouche est entré d'un coup avec un cri de triomphe. Il était suivi d'un gars du village et de trois autres de la campagne. Une des fenêtres de la petite classe était sans doute mal fermée. Ils avaient dû la pousser et sauter par là.

Jasmin Delouche était assez petit, mais il était l'un des plus âgés du Cours Supérieur. Il disait qu'il était l'ami du grand Meaulnes, mais en réalité il était très jaloux de lui. Avant l'arrivée de notre pensionnaire, c'était lui, Jasmin, le coq de la classe. Il avait un visage pâle, sans grand caractère, et des cheveux pleins de pommade. Il était le fils unique de la veuve Delouche, qui tenait une auberge. Il jouait à l'homme. Il répétait avec fierté ce qu'il entendait dire aux joueurs de billard et aux buveurs de vermouth.

Quand il est entré, Meaulnes a levé la tête en fronçant les sourcils. Les gars se précipitaient vers le poêle en se bousculant. Il leur a crié :

« On ne peut donc pas être tranquille une minute, ici !

— Si tu n'es pas content, il fallait rester où tu étais », a répondu Jasmin Delouche, sans lever la tête. Il sentait que ses compagnons le soutenaient.

Je pense qu'Augustin était dans cet état de fatigue où la colère monte. Elle vous surprend, et on ne peut pas la retenir.

« Toi, a-t-il dit en se redressant et en fermant son livre, un peu pâle, tu vas commencer par sortir d'ici ! »

L'autre a ricané :

« Oh ! a-t-il crié. Parce que tu t'es sauvé pendant trois jours, tu crois que tu vas être le maître maintenant ? »

Et il a voulu mettre les autres de son côté :

« Ce n'est pas toi qui nous fera sortir, tu sais ! »

Mais Meaulnes s'était déjà jeté sur lui. Il y a eu d'abord une bousculade. Les manches des blouses ont craqué et se sont décousues. Seul Martin, un des gars de la campagne entrés avec Jasmin, s'est mis entre eux :

« Tu vas te laisser ! » a-t-il dit. Ses narines étaient gonflées et il secouait la tête comme un bélier.

D'une poussée violente, Meaulnes l'a jeté au milieu de la classe. Martin a titubé, les bras ouverts. Puis Meaulnes a pris Delouche par le cou d'une main. De l'autre main, il a ouvert la porte. Il a essayé de le jeter dehors. Jasmin s'accrochait aux tables. Il traînait les pieds sur les dalles et ses souliers à clous grinçaient. Pendant ce temps, Martin avait retrouvé son équilibre. Il revenait lentement, la tête en avant, furieux. Meaulnes a lâché Delouche pour se battre avec cet imbécile. Il allait peut-être se trouver en difficulté. Mais à ce moment-là, la porte de l'appartement s'est ouverte à moitié. M. Seurel est apparu, la tête tournée vers la cuisine. Avant d'entrer, il finissait une conversation avec quelqu'un…

Aussitôt, la bataille s'est arrêtée. Certains se sont mis autour du poêle, la tête basse. Jusqu'au bout, ils avaient évité de prendre parti. Meaulnes s'est assis à sa place. Le haut de ses manches était décousu, et les plis du tissu étaient défaits. Quant à Jasmin, il avait le visage tout rouge. Il y a eu encore quelques secondes avant le coup de règle qui commençait la classe. Pendant ces secondes, on l'a entendu crier :

« Il ne peut plus rien supporter maintenant. Il fait le malin. Il s'imagine peut-être qu'on ne sait pas où il a été !

— Imbécile ! Je ne le sais pas moi-même », a répondu Meaulnes, dans le silence déjà grand.

Puis il a haussé les épaules. La tête dans les mains, il s'est mis à apprendre ses leçons.

### Glossaire

- **le carreau**: la vitre d'une fenêtre ou d'une porte.
- **le givre**: fine couche de glace blanche sur les plantes et les objets, quand il fait très froid.
- **guetter**: regarder avec attention pour voir arriver quelqu'un.
- **le poêle**: appareil en métal où l'on fait du feu pour chauffer une pièce.
- **le fugitif**: personne qui s'est sauvée.
- **l'estrade**: partie un peu plus haute du sol, où se trouve le bureau du maître.
- **le cache-nez**: longue écharpe qui protège le cou et le bas du visage.
- **le coq de la classe**: l'élève le plus fier, qui veut commander les autres.
- **le bélier**: mouton mâle, qui pousse avec sa tête.
- **tu vas te laisser !**: façon de parler des gens de la campagne : « tu vas arrêter ! »
- **ricaner**: rire d'une façon méchante et moqueuse.

## VII. Le gilet de soie

Comme je l'ai dit, notre chambre était une grande mansarde. C'était à moitié une mansarde, à moitié une chambre. Les autres logements des adjoints avaient des fenêtres. On ne sait pas pourquoi celui-ci avait seulement une lucarne. Il était impossible de fermer complètement la porte, parce qu'elle frottait sur le plancher. Le soir, nous montions en protégeant de la main notre bougie, car tous les courants d'air de la grande maison risquaient de l'éteindre. Chaque fois, nous essayions de fermer cette porte. Chaque fois, nous étions obligés d'abandonner. Et, toute la nuit, nous sentions autour de nous le silence des trois greniers. Il entrait jusque dans notre chambre.

C'est là que nous nous sommes retrouvés, Augustin et moi, le soir de ce même jour d'hiver.

Moi, en un instant, j'avais enlevé tous mes vêtements. Je les avais jetés en tas sur une chaise, à la tête de mon lit. Mon compagnon, lui, commençait lentement à enlever ses habits, sans rien dire. J'étais déjà monté dans mon lit de fer. Il avait des rideaux en cretonne, décorés de branches de vigne. De là, je le regardais faire. Tantôt il s'asseyait sur son lit bas, qui n'avait pas de rideaux. Tantôt il se levait et marchait de long en large, tout en enlevant ses vêtements. Il avait posé la bougie sur une petite table en osier, tressée par des bohémiens. Elle jetait sur le mur son ombre immense, qui bougeait sans cesse.

Tout au contraire de moi, il pliait et rangeait avec soin ses habits d'écolier. Il avait pourtant l'air distrait et amer. Je le revois poser à plat sur une chaise sa lourde ceinture. Il pliait sur le dossier sa blouse noire, terriblement froissée et sale. Il enlevait une sorte de paletot bleu foncé, qu'il portait sous sa blouse. Puis il se penchait, le dos tourné vers moi, pour l'étaler sur le pied de son lit… Mais quand il s'est redressé et s'est retourné vers moi, j'ai vu son gilet. D'habitude, sous le paletot, l'uniforme était un petit gilet à boutons de cuivre. Or, il portait à la place un étrange gilet de soie, très ouvert. En bas, une rangée serrée de petits boutons de nacre le fermait.

C'était un vêtement plein d'une fantaisie charmante. Les jeunes gens qui dansaient avec nos grand'mères, dans les bals de 1830, devaient en porter de pareils.

Je revois en ce moment le grand écolier paysan. Il était tête nue, car il avait posé avec soin sa casquette sur ses autres habits. Il avait un visage si jeune, si courageux, et déjà si dur. Il s'était remis à marcher à travers la chambre. Alors il a commencé à déboutonner ce morceau mystérieux d'un costume qui n'était pas le sien. Et c'était étrange de le voir mettre la main sur ce gilet de marquis. Il était en bras de chemise, avec son pantalon trop court et ses souliers pleins de boue.

Dès qu'il a touché le gilet, il est sorti brusquement de son rêve. Il a tourné la tête vers moi et m'a regardé d'un œil inquiet. J'avais un peu envie de rire. Il a souri en même temps que moi et son visage s'est éclairé.

« Oh ! dis-moi ce que c'est, ai-je dit tout bas, devenu plus courageux. Où l'as-tu pris ? »

Mais son sourire a disparu aussitôt. Deux fois, il a passé sa main lourde sur ses cheveux courts. Et tout à coup, comme quelqu'un qui ne peut plus résister à son désir, il a remis sa veste par-dessus le fin jabot. Il l'a boutonnée solidement, et il a remis aussi sa blouse froissée. Puis il a hésité un instant, en me regardant de côté… Finalement, il s'est assis sur le bord de son lit. Il a enlevé ses souliers, qui sont tombés avec bruit sur le plancher. Et il s'est couché tout habillé, comme un soldat qui doit être prêt à partir au premier signal. Puis il a soufflé la bougie.

Vers le milieu de la nuit, je me suis réveillé tout à coup. Meaulnes était debout au milieu de la chambre, sa casquette sur la tête. Il cherchait quelque chose au porte-manteau : c'était une pèlerine, qu'il a mise sur son dos… La chambre était très sombre. Il n'y avait même pas cette faible lumière que donne parfois le reflet de la neige. Un vent noir et glacé soufflait dans le jardin mort et sur le toit.

Je me suis un peu redressé et je lui ai crié tout bas :

« Meaulnes ! Tu repars ? »

Il n'a pas répondu. Alors, complètement affolé, j'ai dit :

« Eh bien, je pars avec toi. Il faut que tu m'emmènes. »

Et j'ai sauté hors du lit.

Il s'est approché et m'a pris par le bras. Il m'a forcé à m'asseoir sur le bord du lit, et il m'a dit :

« Je ne peux pas t'emmener, François. Si je connaissais bien mon chemin, tu viendrais avec moi. Mais il faut d'abord que je le retrouve sur le plan, et je n'y arrive pas.

— Alors, tu ne peux pas repartir non plus ?

— C'est vrai, c'est bien inutile… a-t-il dit d'un air découragé. Allons, recouche-toi. Je te promets de ne pas repartir sans toi. »

Et il a recommencé à marcher de long en large dans la chambre. Je n'osais plus rien dire. Il marchait, s'arrêtait, repartait plus vite. Il était comme quelqu'un qui cherche des souvenirs dans sa tête, ou qui les repasse. Il les met côte à côte, les compare, calcule. Et soudain, il pense avoir trouvé. Puis il perd de nouveau le fil, et il recommence à chercher…

Ce n'a pas été la seule nuit. D'autres fois encore, le bruit de ses pas m'a réveillé, vers une heure du matin. Je le trouvais en train de marcher lentement à travers la chambre et les greniers. Il ressemblait à ces marins qui ne peuvent pas perdre l'habitude de faire le quart. Au fond de leurs maisons de Bretagne, ils se lèvent et s'habillent à l'heure de leur service. Et ils surveillent la nuit, sur la terre.

Deux ou trois fois, pendant le mois de janvier et la première moitié de février, j'ai été ainsi tiré de mon sommeil. Le grand Meaulnes était là, debout, tout équipé, sa pèlerine sur le dos, prêt à partir. Il était au bord de ce pays mystérieux où il s'était déjà évadé une fois. Et chaque fois, il s'arrêtait, il hésitait. Il pouvait lever le loquet de la porte de l'escalier. Il pouvait filer par la porte de la cuisine, qu'il aurait facilement ouverte sans que personne l'entende. Mais à ce moment-là, il reculait une fois encore… Puis, pendant les longues heures du milieu de la nuit, il marchait à grands pas dans les greniers abandonnés. Il réfléchissait, plein de fièvre.

Enfin, une nuit, vers le 15 février, c'est lui-même qui m'a réveillé. Il a posé doucement la main sur mon épaule.

La journée avait été très agitée. Meaulnes ne s'occupait plus du tout des jeux de ses anciens camarades. Pendant la dernière récréation du soir, il était resté assis sur son banc. Il était tout occupé à dessiner un mystérieux petit plan. Il suivait du doigt l'atlas du Cher et il calculait longuement. Entre la cour et la salle de classe, les élèves allaient et venaient sans arrêt. Les sabots claquaient. On se poursuivait de table en table. On sautait par-dessus les bancs et l'estrade… Tout le monde savait qu'il était dangereux de s'approcher de Meaulnes quand il travaillait ainsi. Pourtant, la récréation durait longtemps. Alors, deux ou trois gamins du village se sont approchés sans bruit, pour jouer. Ils ont regardé par-dessus son épaule. L'un d'eux, plus hardi, a même poussé les autres sur Meaulnes… Meaulnes a fermé brusquement son atlas. Il a caché sa feuille et il a attrapé le dernier des trois gars. Les deux autres avaient pu s'échapper.

… C'était ce méchant Giraudat. Il a pris une voix pleurnicharde et il a essayé de donner des coups de pied. À la fin, le grand Meaulnes l'a mis dehors. Alors Giraudat lui a crié avec rage :

« Grand lâche ! Ça ne m'étonne pas qu'ils sont tous contre toi, qu'ils veulent te faire la guerre !… »

Il a crié aussi une foule de gros mots. Nous lui avons répondu, sans bien comprendre ce qu'il avait voulu dire. C'est moi qui criais le plus fort, car j'avais pris le parti du grand Meaulnes. Il y avait maintenant comme un pacte entre nous. Il m'avait promis de m'emmener avec lui. Et il ne m'avait pas dit, comme tout le monde, « que je ne pourrais pas marcher ». Cette promesse m'avait attaché à lui pour toujours. Et je pensais sans cesse à son mystérieux voyage. J'étais sûr qu'il avait rencontré une jeune fille. Elle était sans doute beaucoup plus belle que toutes les filles du pays. Elle était plus belle que Jeanne, qu'on voyait dans le jardin des religieuses par le trou de la serrure. Plus belle que Madeleine, la fille du boulanger, toute rose et toute blonde. Plus belle aussi que Jenny, la fille de la châtelaine. Jenny était admirable, mais elle était folle et toujours enfermée. C'est à une jeune fille, certainement, que Meaulnes pensait la nuit, comme un héros de roman. Et j'avais décidé de lui en parler, avec courage, la première fois qu'il me réveillerait…

Le soir de cette nouvelle bataille, après quatre heures, nous rentrions tous les deux des outils du jardin. C'étaient des pioches et des pelles qui avaient servi à creuser des trous. Soudain, nous avons entendu des cris sur la route. C'était une bande de jeunes gens et de gamins. Ils marchaient en colonne par quatre, au pas de gymnastique. On aurait dit une troupe de soldats parfaitement organisée. Delouche, Daniel et Giraudat les conduisaient, avec un autre garçon que nous ne connaissions pas. Ils nous avaient aperçus, et ils nous huaient de toutes leurs forces. Ainsi, tout le village était contre nous. On préparait je ne sais quel jeu de guerre, et nous en étions exclus.

Meaulnes n'a pas dit un mot. Il a rangé sous le hangar la bêche et la pioche qu'il portait sur l'épaule… Mais à minuit, j'ai senti sa main sur mon bras, et je me suis réveillé en sursaut.

« Lève-toi, a-t-il dit, nous partons.

— Connais-tu maintenant le chemin jusqu'au bout ?

— J'en connais une bonne partie. Et il faudra bien que nous trouvions le reste ! a-t-il répondu, les dents serrées.

— Écoute, Meaulnes, ai-je dit en m'asseyant dans mon lit. Écoute-moi : nous n'avons qu'une chose à faire. Il faut chercher tous les deux, en plein jour, la partie du chemin qui nous manque. Nous nous servirons de ton plan.

— Mais cette partie-là est très loin d'ici.

— Eh bien, nous irons en voiture, cet été, dès que les journées seront longues. »

Il y a eu un long silence. Ce silence voulait dire qu'il était d'accord.

« Nous allons essayer ensemble de retrouver la jeune fille que tu aimes, Meaulnes, ai-je ajouté enfin. Alors, dis-moi qui elle est. Parle-moi d'elle. »

Il s'est assis sur le pied de mon lit. Dans l'ombre, je voyais sa tête penchée, ses bras croisés et ses genoux. Puis il a respiré très fort. Il était comme quelqu'un qui a eu longtemps le cœur lourd, et qui va enfin dire son secret…

### Glossaire

- **la lucarne**: petite fenêtre dans le toit.
- **la cretonne**: tissu de coton épais, souvent avec des dessins.
- **l'osier**: branches fines et souples qu'on tresse pour faire des paniers ou des meubles.
- **le paletot**: veste courte et chaude.
- **la nacre**: matière blanche et brillante qu'on trouve dans certains coquillages.
- **le gilet de marquis**: gilet riche et élégant, comme en portaient les nobles d'autrefois.
- **le jabot**: ornement de tissu fin, avec des plis, sur le devant d'une chemise.
- **faire le quart**: sur un bateau, surveiller la mer pendant quelques heures, à son tour.
- **le loquet**: petite barre de métal qui ferme une porte.
- **huer**: crier contre quelqu'un pour se moquer de lui.
- **le pacte**: accord secret et sérieux entre deux personnes.

## VIII. L'aventure

Cette nuit-là, mon compagnon ne m'a pas raconté tout ce qui lui était arrivé sur la route. Plus tard, il s'est décidé à tout me confier, pendant des jours de grande tristesse dont je reparlerai. Mais même après, cela est resté longtemps le grand secret de notre adolescence. Aujourd'hui, pourtant, tout est fini. Maintenant qu'il ne reste plus que poussière

de tant de mal, de tant de bien,

je peux raconter son étrange aventure.

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À une heure et demie de l'après-midi, sur la route de Vierzon, par ce temps glacial, Meaulnes a fait aller la bête à bonne allure. Il savait qu'il n'était pas en avance. D'abord, il a pensé seulement à notre surprise à tous, et cela l'amusait. À quatre heures, il ramènerait dans la carriole le grand-père et la grand'mère Charpentier. Car, à ce moment-là, il n'avait certainement pas d'autre intention.

Peu à peu, le froid l'a pénétré. Alors il s'est enveloppé les jambes dans une couverture. Il l'avait d'abord refusée, mais les gens de la Belle-Étoile l'avaient mise de force dans la voiture.

À deux heures, il a traversé le village de La Motte. Il n'était jamais passé dans un petit village pendant les heures de classe. Il s'est amusé de le voir si désert, si endormi. De temps en temps seulement, un rideau s'est levé. On voyait alors la tête curieuse d'une bonne femme.

À la sortie de La Motte, juste après l'école, il a hésité entre deux routes. Il a cru se rappeler qu'il fallait tourner à gauche pour aller à Vierzon. Personne n'était là pour le renseigner. Il a remis sa jument au trot. La route était maintenant plus étroite et pleine de cailloux mal posés. Il a longé un moment un bois de sapins. Enfin, il a rencontré un homme qui conduisait une charrette. Il a mis ses mains autour de sa bouche pour crier. Il lui a demandé s'il était bien sur la route de Vierzon. La jument tirait sur les rênes et continuait à trotter. L'homme n'a sans doute pas compris la question. Il a crié quelque chose en faisant un geste vague. Et Meaulnes a continué sa route, au hasard.

De nouveau, il y a eu la vaste campagne gelée, sans rien qui attire l'œil. Parfois seulement, une pie s'envolait, effrayée par la voiture. Elle allait se poser plus loin sur un orme sans tête. Le voyageur avait enroulé sa grande couverture autour de ses épaules, comme une cape. Les jambes allongées, le coude appuyé sur un côté de la carriole, il a dû dormir un assez long moment…

… Le froid traversait maintenant la couverture. Grâce à lui, Meaulnes s'est réveillé tout à fait. Alors il s'est aperçu que le paysage avait changé. Ce n'étaient plus ces horizons lointains, ce grand ciel blanc où le regard se perdait. C'étaient de petits prés encore verts, avec de hautes clôtures. À droite et à gauche, l'eau des fossés coulait sous la glace. Tout faisait deviner qu'une rivière était proche. Et, entre les hautes haies, la route n'était plus qu'un chemin étroit et plein de trous.

Depuis un instant, la jument ne trottait plus. D'un coup de fouet, Meaulnes a voulu la faire repartir vite. Mais elle a continué à marcher au pas, très lentement. Le grand écolier s'est penché de côté, les mains appuyées sur le devant de la voiture. Il a vu qu'elle boitait d'une jambe de derrière. Aussitôt, il a sauté à terre, très inquiet.

« Jamais nous n'arriverons à Vierzon pour le train », a-t-il dit à voix basse.

Et il n'osait pas s'avouer sa pensée la plus inquiétante. Peut-être qu'il s'était trompé de chemin. Peut-être qu'il n'était plus sur la route de Vierzon.

Il a examiné longtemps le pied de la bête. Il n'y a trouvé aucune trace de blessure. La jument avait très peur. Elle levait la patte dès que Meaulnes voulait la toucher. Elle grattait le sol de son sabot lourd et maladroit. Enfin, il a compris qu'elle avait tout simplement un caillou dans le sabot. Il savait bien s'occuper des bêtes, comme un vrai gars de la campagne. Il s'est accroupi. Il a essayé de prendre le pied droit de la jument avec sa main gauche, pour le mettre entre ses genoux. Mais la voiture le gênait. Deux fois, la jument s'est échappée et elle a avancé de quelques mètres. Le marchepied est venu le frapper à la tête et la roue l'a blessé au genou. Il n'a pas abandonné, et il a fini par vaincre la bête peureuse. Mais le caillou était si bien enfoncé que Meaulnes a dû sortir son couteau de paysan pour l'enlever.

Il a enfin terminé son travail. Il a relevé la tête, à moitié étourdi, les yeux troubles. Alors, il a vu avec stupeur que la nuit tombait…

N'importe qui d'autre que Meaulnes serait immédiatement revenu en arrière. C'était le seul moyen de ne pas se perdre encore plus. Mais il a réfléchi. Il devait être maintenant très loin de La Motte. De plus, la jument avait peut-être pris un autre chemin pendant qu'il dormait. Enfin, ce chemin-là devait bien finir par mener à un village… À toutes ces raisons s'ajoutait autre chose. Le grand gars remontait sur le marchepied, et la bête impatiente tirait déjà sur les rênes. Il sentait alors grandir en lui un désir furieux : il voulait réussir quelque chose et arriver quelque part, malgré tous les obstacles !

Il a fouetté la jument. Elle a fait un saut de côté et elle est repartie au grand trot. Il faisait de plus en plus sombre. Dans le chemin creusé par les pluies, il y avait maintenant tout juste la place pour la voiture. Parfois, une branche morte de la haie se prenait dans la roue. Elle se cassait avec un bruit sec… Quand il a fait tout à fait noir, Meaulnes a pensé soudain à la salle à manger de Sainte-Agathe. À cette heure-là, nous devions tous y être réunis. Il en a eu le cœur serré. Puis la colère l'a pris. Puis il a senti de l'orgueil et une joie profonde : il s'était évadé ainsi, sans l'avoir voulu…

### Glossaire

- **l'adolescence**: l'âge entre l'enfance et l'âge adulte.
- **la poussière**: ici, ce qui reste quand tout est fini et mort.
- **la carriole**: petite voiture de campagne tirée par un cheval.
- **la pie**: oiseau noir et blanc qui fait beaucoup de bruit.
- **l'orme**: grand arbre qu'on voit souvent au bord des routes.
- **les rênes**: longues bandes de cuir pour diriger un cheval.
- **boiter**: marcher mal, parce qu'une jambe fait mal.
- **le marchepied**: petite marche pour monter dans une voiture.
- **la stupeur**: très grande surprise, qui empêche de bouger.
- **l'orgueil**: très grande fierté.

## IX. Une halte

Soudain, la jument a ralenti, comme si son pied avait heurté quelque chose dans l'ombre. Meaulnes a vu sa tête plonger et se relever deux fois. Puis elle s'est arrêtée net, les naseaux baissés. Elle semblait sentir quelque chose. Autour des pieds de la bête, on entendait un petit bruit d'eau. Un ruisseau coupait le chemin. En été, ce devait être un gué. Mais à cette saison, le courant était si fort que l'eau n'avait pas gelé. Il aurait été dangereux d'aller plus loin.

Meaulnes a tiré doucement sur les rênes, pour reculer de quelques pas. Il ne savait pas quoi faire. Il s'est levé dans la voiture. C'est alors qu'il a aperçu une lumière, entre les branches. Deux ou trois prés seulement devaient la séparer du chemin…

L'écolier est descendu de voiture. Il a ramené la jument en arrière. Elle donnait de brusques coups de tête, parce qu'elle avait peur. Alors il lui parlait pour la calmer :

« Allons, ma vieille ! Allons ! Maintenant, nous n'irons pas plus loin. Nous saurons bientôt où nous sommes arrivés. »

Il y avait un petit pré au bord du chemin, avec une barrière à moitié ouverte. Il l'a poussée et il a fait entrer là la jument et la voiture. Ses pieds s'enfonçaient dans l'herbe molle. La voiture sautait sans bruit sur le sol. Sa tête était contre celle de la bête. Il sentait sa chaleur et son souffle dur… Il l'a conduite tout au bout du pré. Il lui a mis la couverture sur le dos. Puis il a écarté les branches de la clôture, au fond du pré. Il a aperçu de nouveau la lumière. C'était celle d'une maison isolée.

Pourtant, il a dû traverser trois prés. Il a dû sauter un petit ruisseau traître, où il a failli tomber des deux pieds à la fois… Enfin, il a fait un dernier saut du haut d'un talus. Il s'est trouvé alors dans la cour d'une maison de campagne. Un cochon grognait dans son abri. Au bruit des pas sur la terre gelée, un chien s'est mis à aboyer avec fureur.

Le volet de la porte était ouvert. La lumière que Meaulnes avait aperçue venait d'un feu de fagots, allumé dans la cheminée. Il n'y avait pas d'autre lumière que celle du feu. Dans la maison, une bonne femme s'est levée. Elle s'est approchée de la porte, sans avoir l'air d'avoir peur. Juste à cet instant, l'horloge à poids a sonné sept heures et demie.

« Excusez-moi, ma pauvre dame, a dit le grand garçon. Je crois bien que j'ai mis le pied dans vos chrysanthèmes. »

Elle s'était arrêtée, un bol à la main, et elle le regardait.

« C'est vrai, a-t-elle dit, il fait si noir dans la cour qu'on ne voit pas où on marche. »

Il y a eu un silence. Meaulnes, debout, regardait la pièce. Les murs étaient couverts de journaux illustrés, comme dans une auberge. Sur la table, il y avait un chapeau d'homme.

« Il n'est pas là, le patron ? a-t-il dit en s'asseyant.

— Il va revenir, a répondu la femme, qui avait maintenant confiance. Il est allé chercher un fagot.

— Ce n'est pas que j'aie besoin de lui, a continué le jeune homme, en approchant sa chaise du feu. Mais nous sommes là plusieurs chasseurs, cachés pour attendre le gibier. Je suis venu vous demander de nous vendre un peu de pain. »

Le grand Meaulnes savait une chose. Chez les gens de la campagne, et surtout dans une ferme isolée, il faut parler avec beaucoup de prudence, et même d'habileté. Et surtout, il ne faut jamais montrer qu'on n'est pas du pays.

« Du pain ? a-t-elle dit. Nous ne pourrons pas vous en donner beaucoup. Le boulanger passe pourtant tous les mardis, mais il n'est pas venu aujourd'hui… »

Augustin avait espéré un instant qu'il était près d'un village. Il a eu peur.

« Le boulanger de quel pays ? a-t-il demandé.

— Eh bien, le boulanger du Vieux-Nançay », a répondu la femme, étonnée.

« C'est à quelle distance d'ici, exactement, Le Vieux-Nançay ? a continué Meaulnes, très inquiet.

— Par la route, je ne pourrais pas vous dire exactement. Mais par le raccourci, il y a trois lieues et demie. »

Et elle s'est mise à raconter que sa fille travaillait là-bas comme servante. Elle venait à pied pour la voir le premier dimanche de chaque mois. Et les patrons de sa fille…

Mais Meaulnes ne savait plus du tout où il était. Il l'a interrompue pour dire :

« Le Vieux-Nançay, c'est le village le plus proche d'ici ?

— Non, c'est Les Landes, à cinq kilomètres. Mais il n'y a pas de marchands, ni de boulanger. Il y a seulement une petite fête de village chaque année, à la Saint-Martin. »

Meaulnes n'avait jamais entendu parler des Landes. Il se voyait tellement perdu que cela l'a presque amusé. La femme lavait son bol sur l'évier. Elle s'est retournée, curieuse à son tour. Elle l'a regardé bien en face et elle a dit lentement :

« C'est-il que vous n'êtes pas du pays ?… »

À ce moment, un vieux paysan est arrivé à la porte, avec du bois plein les bras. Il l'a jeté sur le carrelage. La femme lui a expliqué ce que demandait le jeune homme. Elle parlait très fort, comme s'il était sourd.

« Eh bien, c'est facile, a-t-il dit simplement. Mais approchez-vous, monsieur. Vous ne vous chauffez pas. »

Un instant plus tard, ils étaient installés tous les deux près du feu. Le vieux cassait son bois pour le mettre dans le feu. Meaulnes mangeait un bol de lait avec du pain qu'on lui avait offert. Notre voyageur était ravi de se trouver dans cette pauvre maison, après tant d'inquiétudes. Il pensait que son étrange aventure était finie. Il faisait déjà le projet de revenir plus tard avec des camarades, pour revoir ces braves gens. Il ne savait pas que ce n'était là qu'une halte. Il ne savait pas qu'il allait bientôt reprendre son chemin.

Bientôt, il a demandé qu'on lui montre la route de La Motte. Et, peu à peu, il est revenu à la vérité. Il a raconté qu'avec sa voiture, il s'était séparé des autres chasseurs. Maintenant, il était complètement perdu.

Alors l'homme et la femme ont beaucoup insisté pour qu'il reste dormir chez eux. Il repartirait seulement au grand jour. Ils ont insisté si longtemps que Meaulnes a fini par accepter. Il est sorti chercher sa jument, pour la mettre à l'écurie.

« Faites attention aux trous de la sente », lui a dit l'homme.

Meaulnes n'a pas osé avouer qu'il n'était pas venu par « la sente ». Il a été sur le point de demander au brave homme de venir avec lui. Il a hésité une seconde sur le seuil. Il ne savait vraiment pas quoi faire, et il a failli perdre l'équilibre. Puis il est sorti dans la cour sombre.

### Glossaire

- **la halte**: un arrêt court pendant un voyage.
- **les naseaux**: le nez du cheval.
- **le gué**: endroit peu profond où l'on traverse une rivière à pied.
- **le talus**: petite pente de terre au bord d'un chemin ou d'un champ.
- **le fagot**: paquet de petites branches pour faire du feu.
- **l'horloge à poids**: horloge qui marche grâce à des poids qui descendent lentement.
- **le gibier**: animaux qu'on chasse, comme les lièvres ou les oiseaux.
- **la lieue**: ancienne mesure de distance (environ quatre kilomètres).
- **la Saint-Martin**: fête du 11 novembre, à la campagne.
- **l'évier**: bassin de la cuisine où l'on lave la vaisselle.
- **la sente**: petit chemin étroit.

## X. La bergerie

Pour retrouver son chemin, il est monté sur le talus d'où il avait sauté.

Lentement et difficilement, comme à l'aller, il a avancé entre les herbes et les eaux. Il est passé à travers les clôtures de saules. Il est allé chercher sa voiture au fond du pré, là où il l'avait laissée. La voiture n'y était plus… Il est resté immobile, le cœur battant dans sa tête. Il essayait d'écouter tous les bruits de la nuit. À chaque seconde, il croyait entendre tout près sonner le collier de la bête. Rien… Il a fait le tour du pré. La barrière était à moitié ouverte, à moitié renversée, comme si une roue de voiture était passée dessus. La jument avait dû s'échapper toute seule par là.

Il a remonté le chemin. Après quelques pas, ses pieds se sont pris dans la couverture. Elle avait sans doute glissé du dos de la jument jusqu'à terre. Il a pensé que la bête s'était sauvée dans cette direction. Il s'est mis à courir.

Il n'avait qu'une idée : rattraper sa voiture. C'était une volonté folle et obstinée. Il avait tout le sang au visage. Il ressentait un désir affolé, qui ressemblait à la peur. Et il courait… Parfois, son pied heurtait les trous profonds laissés par les roues. Aux tournants, dans le noir complet, il se jetait contre les clôtures. Il était déjà trop fatigué pour s'arrêter à temps. Il tombait sur les épines, les bras en avant. Il se déchirait les mains pour protéger son visage. Parfois, il s'arrêtait, il écoutait, et il repartait. Un instant, il a cru entendre un bruit de voiture. Mais ce n'était qu'un tombereau qui roulait en sautant, très loin, sur une route à gauche…

Un moment est venu où son genou lui a fait trop mal. Il avait été blessé par le marchepied. Meaulnes a dû s'arrêter, la jambe raide. Alors il a réfléchi. Si sa jument ne s'était pas sauvée au grand galop, il l'aurait rattrapée depuis longtemps. Il s'est dit aussi qu'une voiture ne se perdait pas comme cela. Quelqu'un la retrouverait bien. Enfin, il est revenu sur ses pas. Il était épuisé, en colère, et il se traînait à peine.

À la fin, il a cru reconnaître l'endroit qu'il avait quitté. Bientôt, il a aperçu la lumière de la maison qu'il cherchait. Un sentier profond s'ouvrait dans la haie.

« Voilà la sente dont le vieux m'a parlé », s'est dit Augustin.

Et il est entré dans ce passage. Il était heureux de ne plus avoir à passer par-dessus les haies et les talus. Au bout d'un instant, le sentier a tourné à gauche. La lumière a semblé glisser vers la droite. Meaulnes est arrivé à un croisement de chemins. Il avait hâte de retrouver la pauvre maison. Sans réfléchir, il a suivi un sentier qui semblait y conduire tout droit.

Mais il avait à peine fait dix pas dans cette direction quand la lumière a disparu. Peut-être qu'une haie la cachait. Ou peut-être que les paysans, fatigués d'attendre, avaient fermé leurs volets. Courageusement, l'écolier a coupé à travers champs. Il a marché tout droit, vers l'endroit où la lumière avait brillé tout à l'heure. Puis il a encore passé une clôture, et il s'est retrouvé dans un nouveau sentier…

Ainsi, peu à peu, la piste du grand Meaulnes devenait confuse. Et le lien qui l'attachait à ceux qu'il avait quittés se cassait.

Il était découragé, presque à bout de forces. Dans son désespoir, il a décidé de suivre ce sentier jusqu'au bout. À cent pas de là, il est arrivé dans une grande prairie grise. On y voyait, de loin en loin, des ombres : ce devaient être des genévriers. Il y avait aussi un bâtiment sombre, dans un creux du terrain. Meaulnes s'en est approché. Ce n'était qu'une sorte de grand enclos pour les bêtes, ou une bergerie abandonnée. La porte s'est ouverte avec une plainte. Le grand vent chassait les nuages. Alors la lumière de la lune passait à travers les fentes des murs de planches. Il y avait partout une odeur de moisi.

Meaulnes n'a pas cherché plus loin. Il s'est étendu sur la paille humide, le coude par terre, la tête dans la main. Il a enlevé sa ceinture. Il s'est roulé en boule dans sa blouse, les genoux contre le ventre. Il a pensé alors à la couverture de la jument, qu'il avait laissée dans le chemin. Il s'est senti si malheureux, si fâché contre lui-même, qu'il a eu une forte envie de pleurer…

Alors il a fait un effort pour penser à autre chose. Il était glacé jusqu'aux os. Il s'est rappelé un rêve. C'était plutôt une vision, qu'il avait eue quand il était tout petit. Il n'en avait jamais parlé à personne. Un matin, il ne s'était pas réveillé dans sa chambre, où pendaient ses culottes et ses paletots. Il s'était trouvé dans une longue pièce verte. Les tissus aux murs ressemblaient à des feuillages. Dans cet endroit coulait une lumière si douce qu'on aurait cru pouvoir la goûter. Près de la première fenêtre, une jeune fille cousait. Elle lui tournait le dos et semblait attendre son réveil… Il n'avait pas eu la force de se glisser hors de son lit, pour marcher dans cette maison enchantée. Il s'était rendormi… Mais la prochaine fois, il se jurait bien de se lever. Demain matin, peut-être !…

### Glossaire

- **la bergerie**: bâtiment pour les moutons.
- **le saule**: arbre qui pousse près de l'eau.
- **le collier**: ici, pièce de cuir qu'on met autour du cou du cheval pour tirer la voiture ; ses parties en métal font du bruit quand la bête marche.
- **obstiné**: qui ne veut pas abandonner son idée.
- **le tombereau**: charrette lourde qu'on peut vider en la penchant.
- **le genévrier**: petit arbre piquant, toujours vert.
- **l'enclos**: terrain fermé par une clôture.
- **le moisi**: ce qui pousse sur les choses humides et sent mauvais.
- **se rouler en boule**: se plier sur soi-même pour avoir moins froid.
- **enchanté**: magique, comme dans un conte de fées.

## XI. Le domaine mystérieux

Dès le lever du jour, il s'est remis à marcher. Mais son genou enflé lui faisait mal. La douleur était si forte qu'il devait s'arrêter et s'asseoir à chaque moment. L'endroit où il se trouvait était d'ailleurs le plus triste et le plus désert de la Sologne. De toute la matinée, il n'a vu qu'une bergère, au loin, à l'horizon. Elle ramenait son troupeau. Il a eu beau l'appeler et essayer de courir, elle a disparu sans l'entendre.

Il a pourtant continué de marcher dans sa direction, avec une lenteur désespérante… Pas un toit, pas une âme. Pas même le cri d'un courlis dans les roseaux des marais. Et sur cette solitude parfaite brillait un soleil de décembre, clair et glacé.

Il était peut-être trois heures de l'après-midi quand il a enfin aperçu, au-dessus d'un bois de sapins, la pointe d'une petite tour grise.

« Quelque vieux manoir abandonné, s'est-il dit, quelque pigeonnier désert !… »

Et, sans marcher plus vite, il a continué son chemin. Au coin du bois, entre deux poteaux blancs, commençait une allée. Meaulnes y est entré. Il a fait quelques pas et il s'est arrêté, plein de surprise. Une émotion qu'il ne pouvait pas expliquer le troublait. Il marchait pourtant du même pas fatigué. Le vent glacé lui abîmait les lèvres et, par moments, l'empêchait de respirer. Et pourtant, un bonheur extraordinaire le soulevait. Il ressentait un calme parfait, qui le rendait presque ivre. Il était certain d'avoir atteint son but. Il n'y avait plus maintenant que du bonheur à espérer. Autrefois, il ressentait la même chose la veille des grandes fêtes d'été. À la tombée de la nuit, on plantait des sapins dans les rues du village. Les branches bouchaient la fenêtre de sa chambre. Alors, il se sentait défaillir de joie.

« Tant de joie, s'est-il dit, parce que j'arrive à ce vieux pigeonnier, plein de hiboux et de courants d'air !… »

Fâché contre lui-même, il s'est arrêté. Il se demandait s'il ne valait pas mieux faire demi-tour et continuer jusqu'au prochain village. Il réfléchissait depuis un instant, la tête basse. Soudain, il a remarqué que l'allée était balayée en grands ronds réguliers. C'était comme chez lui, quand on préparait les fêtes. Il se trouvait dans un chemin pareil à la grand'rue de La Ferté, le matin de l'Assomption !… S'il avait vu, au tournant de l'allée, une troupe de gens en fête qui soulevaient la poussière, comme au mois de juin, il n'aurait pas été plus surpris.

« Y aurait-il une fête dans cette solitude ? » s'est-il demandé.

Il a avancé jusqu'au premier tournant. Là, il a entendu des voix qui s'approchaient. Il s'est jeté de côté dans les jeunes sapins épais. Il s'est accroupi et il a écouté en retenant son souffle. C'étaient des voix d'enfants. Une troupe d'enfants est passée tout près de lui. L'un d'eux, sans doute une petite fille, parlait d'un ton très sage et très sérieux. Meaulnes ne comprenait pas bien le sens de ses paroles. Mais il n'a pas pu s'empêcher de sourire.

« Une seule chose m'inquiète, disait-elle, c'est la question des chevaux. On n'empêchera jamais Daniel, par exemple, de monter sur le grand poney jaune ! »

« Jamais on ne m'en empêchera ! a répondu un jeune garçon d'une voix moqueuse. Est-ce que nous n'avons pas toutes les permissions ?… Même celle de nous faire mal, si cela nous plaît… »

Et les voix se sont éloignées. Mais déjà, un autre groupe d'enfants s'approchait.

« Si la glace est fondue, a dit une fillette, demain matin, nous irons en bateau. »

« Mais est-ce qu'on nous le permettra ? » a dit une autre.

« Vous savez bien que nous organisons la fête comme nous voulons. »

« Et si Frantz rentrait dès ce soir, avec sa fiancée ? »

« Eh bien, il ferait ce que nous voudrions !… »

« Il s'agit d'une noce, sans doute, s'est dit Augustin. Mais ici, ce sont les enfants qui font la loi ?… Étrange domaine ! »

Il a voulu sortir de sa cachette pour leur demander où il pourrait trouver à boire et à manger. Il s'est levé et il a vu le dernier groupe qui s'éloignait. C'étaient trois fillettes avec des robes droites qui s'arrêtaient aux genoux. Elles avaient de jolis chapeaux attachés par des rubans. Toutes les trois avaient une plume blanche qui leur tombait dans le cou. L'une d'elles était à moitié retournée, un peu penchée. Elle écoutait sa compagne, qui lui donnait de grandes explications, le doigt levé.

« Je leur ferais peur », s'est dit Meaulnes. Il regardait sa blouse de paysan déchirée et son drôle de ceinturon d'écolier de Sainte-Agathe.

Il avait peur de rencontrer les enfants s'ils revenaient par l'allée. Alors il a continué son chemin à travers les sapins, dans la direction du « pigeonnier ». Il ne réfléchissait pas trop à ce qu'il pourrait demander là-bas. Bientôt, au bord du bois, un petit mur couvert de mousse l'a arrêté. De l'autre côté, entre le mur et les bâtiments du domaine, il y avait une longue cour étroite. Elle était toute remplie de voitures, comme la cour d'une auberge un jour de foire. Il y en avait de toutes les sortes et de toutes les formes. Il y avait de fines petites voitures à quatre places, avec les brancards en l'air. Il y avait des chars à bancs et de vieilles bourbonnaises démodées, avec des galeries décorées. Il y avait même de vieilles berlines aux vitres levées.

Meaulnes restait caché derrière les sapins, de peur qu'on ne le voie. Il examinait le désordre de l'endroit. Tout à coup, il a remarqué une fenêtre à moitié ouverte, de l'autre côté de la cour. Elle se trouvait juste au-dessus du siège d'un haut char à bancs. Deux barreaux de fer avaient dû fermer cette ouverture. On en voit de pareils derrière les domaines, aux volets toujours fermés des écuries. Mais avec le temps, ils s'étaient détachés du mur.

« Je vais entrer là, s'est dit l'écolier. Je dormirai dans le foin et je partirai au petit jour, sans avoir fait peur à ces belles petites filles. »

Il a passé le mur avec peine, à cause de son genou blessé. Puis il est passé d'une voiture à l'autre, du siège d'un char à bancs sur le toit d'une berline. Il est ainsi arrivé à la hauteur de la fenêtre. Il l'a poussée sans bruit, comme une porte.

Il n'était pas dans un grenier à foin. Il était dans une grande pièce au plafond bas, sans doute une chambre à coucher. On voyait les choses dans la demi-obscurité du soir d'hiver. La table, la cheminée et même les fauteuils étaient chargés de grands vases, d'objets précieux et d'armes anciennes. Au fond de la pièce tombaient des rideaux. Ils devaient cacher une alcôve.

Meaulnes avait fermé la fenêtre. Il avait froid, et il avait peur qu'on le voie du dehors. Il est allé soulever le rideau du fond. Il a découvert un grand lit bas. Le lit était couvert de vieux livres dorés, de luths aux cordes cassées et de candélabres jetés en désordre. Il a repoussé toutes ces choses au fond de l'alcôve. Puis il s'est étendu sur ce lit pour se reposer. Il voulait aussi réfléchir un peu à l'étrange aventure dans laquelle il s'était jeté.

Un silence profond régnait sur ce domaine. Par moments seulement, on entendait gémir le grand vent de décembre.

Étendu sur le lit, Meaulnes en venait à se poser une question. Il y avait eu ces rencontres étranges, la voix des enfants dans l'allée, toutes ces voitures serrées les unes contre les autres. Mais c'était peut-être simplement un vieux bâtiment abandonné dans la solitude de l'hiver. C'était ce qu'il avait pensé d'abord.

Bientôt, il lui a semblé que le vent lui apportait le son d'une musique perdue. C'était comme un souvenir plein de charme et de regret. Il s'est rappelé le temps où sa mère était encore jeune. L'après-midi, elle se mettait au piano dans le salon. Et lui, sans rien dire, derrière la porte qui donnait sur le jardin, il l'écoutait jusqu'à la nuit…

« On dirait que quelqu'un joue du piano quelque part ? » a-t-il pensé.

Mais il a laissé sa question sans réponse. Il était épuisé de fatigue, et il s'est bientôt endormi…

### Glossaire

- **le courlis**: oiseau à long bec qui vit près de l'eau.
- **le manoir**: petit château à la campagne.
- **le pigeonnier**: petite tour où l'on garde les pigeons.
- **défaillir**: se sentir faible, presque tomber, à cause d'une émotion forte.
- **l'Assomption**: fête religieuse du 15 août.
- **s'accroupir**: plier les jambes et s'asseoir sur ses talons.
- **les brancards**: les deux longues pièces de bois entre lesquelles on attache le cheval.
- **le char à bancs**: voiture ouverte avec des bancs, tirée par un cheval.
- **la bourbonnaise**: sorte de vieille voiture de campagne.
- **l'alcôve**: partie d'une chambre, un peu cachée, où l'on met le lit.
- **le luth**: ancien instrument de musique à cordes.
- **le candélabre**: grand chandelier à plusieurs branches.

## XII. La chambre de Wellington

Il faisait nuit quand il s'est réveillé. Il était glacé de froid. Il s'est tourné et retourné sur son lit, et sa blouse noire s'est froissée et roulée sous lui. Une faible lumière verdâtre éclairait les rideaux de l'alcôve.

Il s'est assis sur le lit et il a glissé la tête entre les rideaux. Quelqu'un avait ouvert la fenêtre. Dans l'ouverture, on avait attaché deux lanternes vénitiennes vertes.

Meaulnes avait à peine pu jeter un coup d'œil quand il a entendu un bruit sur le palier. C'étaient des pas étouffés et une conversation à voix basse. Il s'est rejeté dans l'alcôve. Ses souliers à clous ont fait sonner un des objets de bronze qu'il avait repoussés contre le mur. Un instant, très inquiet, il a retenu son souffle. Les pas se sont rapprochés et deux ombres sont entrées sans bruit dans la chambre.

« Ne fais pas de bruit », disait l'un.

« Ah ! répondait l'autre, il est toujours bien temps qu'il se réveille ! »

« As-tu garni sa chambre ? »

« Mais oui, comme celles des autres. »

Le vent a fait battre la fenêtre ouverte.

« Tiens, a dit le premier, tu n'as même pas fermé la fenêtre. Le vent a déjà éteint une des lanternes. Il va falloir la rallumer. »

L'autre, tout à coup, s'est senti paresseux et découragé.

« Bah ! a-t-il répondu. À quoi bon ces lumières du côté de la campagne ? Autant dire du côté du désert ! Il n'y a personne pour les voir. »

« Personne ? Mais il arrivera encore des gens pendant une partie de la nuit. Là-bas, sur la route, dans leurs voitures, ils seront bien contents de voir nos lumières ! »

Meaulnes a entendu craquer une allumette. Celui qui avait parlé le dernier semblait être le chef. Il a repris d'une voix lente et traînante, à la façon d'un fossoyeur dans une pièce de Shakespeare :

« Tu mets des lanternes vertes à la chambre de Wellington. T'en mettrais aussi bien des rouges… Tu ne t'y connais pas plus que moi ! »

Un silence.

« … Wellington, c'était un Américain ? Eh bien, c'est-il une couleur américaine, le vert ? Toi, le comédien qui as voyagé, tu devrais savoir ça. »

« Oh ! là là ! a répondu le comédien. Voyagé ? Oui, j'ai voyagé ! Mais je n'ai rien vu ! Qu'est-ce que tu veux voir dans une roulotte ? »

Avec prudence, Meaulnes a regardé entre les rideaux.

Celui qui dirigeait le travail était un gros homme sans chapeau. Il était perdu dans un énorme paletot. Il tenait à la main une longue perche garnie de lanternes de toutes les couleurs. Une jambe croisée sur l'autre, il regardait tranquillement travailler son compagnon.

Le comédien, lui, avait le corps le plus misérable qu'on puisse imaginer. Il était grand et maigre, et il tremblait de froid. Il avait des yeux verdâtres qui louchaient. Sa moustache tombait sur sa bouche sans dents. Tout cela faisait penser au visage d'un noyé, couché tout mouillé sur une pierre. Il était en manches de chemise, et ses dents claquaient. Dans ses paroles et dans ses gestes, il montrait un mépris complet pour lui-même.

Il a réfléchi un moment, d'un air à la fois amer et comique. Puis il s'est approché de son camarade. Les deux bras écartés, il lui a confié :

« Veux-tu que je te dise ?… Je ne peux pas comprendre qu'on soit allé chercher des dégoûtants comme nous pour servir dans une fête pareille ! Voilà, mon gars !… »

Mais le gros homme n'a pas fait attention à ce grand cri du cœur. Il a continué à regarder le travail, les jambes croisées. Il a bâillé et reniflé tranquillement. Puis il a tourné le dos et il est parti, sa perche sur l'épaule, en disant :

« Allons, en route ! Il est temps de s'habiller pour le dîner. »

Le bohémien l'a suivi. Mais en passant devant l'alcôve, il a fait de grandes révérences. Il a pris une voix moqueuse :

« Monsieur l'Endormi, vous n'avez plus qu'à vous réveiller et à vous habiller en marquis, même si vous êtes un marmiteux comme moi. Et vous descendrez à la fête costumée, puisque c'est le bon plaisir de ces petits messieurs et de ces petites demoiselles. »

Il a fait une dernière révérence. Puis il a ajouté, comme un marchand qui crie dans une foire :

« Notre camarade Maloyau, attaché aux cuisines, vous présentera le personnage d'Arlequin. Et votre serviteur vous présentera celui du grand Pierrot. »

### Glossaire

- **la lanterne vénitienne**: lanterne en papier de couleur qu'on accroche pour les fêtes.
- **le palier**: l'endroit plat en haut d'un escalier, devant les portes.
- **garnir une chambre**: y mettre tout ce qu'il faut : habits, objets, lumière.
- **le fossoyeur**: l'homme qui creuse les tombes au cimetière.
- **loucher**: avoir les yeux qui ne regardent pas dans la même direction.
- **la révérence**: salut où l'on se penche très bas, avec politesse.
- **le marmiteux**: (mot populaire) homme pauvre et misérable.
- **le bon plaisir**: ce que quelqu'un veut, ce qu'il décide comme il lui plaît.
- **Arlequin, Pierrot**: personnages de théâtre ; Pierrot est habillé de blanc.

## XIII. La fête étrange

Dès qu'ils ont disparu, l'écolier est sorti de sa cachette. Il avait les pieds glacés et les membres raides. Mais il était reposé, et son genou semblait guéri.

« Descendre au dîner, a-t-il pensé, je le ferai sans faute. Je serai simplement un invité dont tout le monde a oublié le nom. D'ailleurs, je ne suis pas un intrus ici. C'est sûr : M. Maloyau et son compagnon m'attendaient… »

Il sortait de l'obscurité complète de l'alcôve. Alors il a pu voir assez clairement la chambre, éclairée par les lanternes vertes.

Le bohémien l'avait « garnie ». Des manteaux étaient accrochés aux portemanteaux du mur. Il y avait une lourde table de toilette, au marbre cassé. On y avait mis tout ce qu'il fallait pour faire un jeune homme élégant d'un garçon qui aurait passé la nuit précédente dans une bergerie abandonnée. Sur la cheminée, il y avait des allumettes à côté d'un grand chandelier. Mais on avait oublié de cirer le plancher. Meaulnes sentait rouler sous ses souliers du sable et de petits morceaux de plâtre. De nouveau, il a eu l'impression d'être dans une maison abandonnée depuis longtemps… En allant vers la cheminée, il a failli se cogner contre une pile de grands cartons et de petites boîtes. Il a tendu le bras et il a allumé la bougie. Puis il a soulevé les couvercles et il s'est penché pour regarder.

C'étaient des costumes de jeunes gens d'autrefois. Il y avait des redingotes à hauts cols de velours, de fins gilets très ouverts et des cravates blanches très longues. Il y avait aussi des souliers vernis du début de ce siècle. Il n'osait rien toucher, même du bout du doigt. Mais il s'est lavé en tremblant de froid. Puis, par-dessus sa blouse d'écolier, il a mis un des grands manteaux, et il en a relevé le col plissé. Il a remplacé ses souliers à clous par de fins escarpins vernis. Et il s'est préparé à descendre sans chapeau.

Sans rencontrer personne, il est arrivé au bas d'un escalier de bois, dans un coin sombre d'une cour. Le souffle glacé de la nuit est venu lui frapper le visage et soulever un côté de son manteau.

Il a fait quelques pas. Grâce à la faible lumière du ciel, il a tout de suite compris comment l'endroit était fait. Il était dans une petite cour, entourée par les bâtiments de service du domaine. Tout y semblait vieux et en ruine. Au bas des escaliers, les ouvertures étaient grandes ouvertes, car on avait enlevé les portes depuis longtemps. On n'avait pas non plus remplacé les vitres des fenêtres, qui faisaient des trous noirs dans les murs. Et pourtant, tous ces bâtiments avaient un mystérieux air de fête. Une sorte de reflet coloré flottait dans les chambres basses. On avait dû y allumer aussi des lanternes, du côté de la campagne. La terre était balayée. On avait arraché l'herbe qui poussait partout. Enfin, en écoutant bien, Meaulnes a cru entendre comme un chant. C'étaient comme des voix d'enfants et de jeunes filles, là-bas. Elles venaient des bâtiments mal visibles, où le vent secouait des branches devant les fenêtres roses, vertes et bleues.

Il était là, dans son grand manteau, comme un chasseur, à moitié penché, l'oreille tendue. C'est alors qu'un extraordinaire petit jeune homme est sorti du bâtiment voisin. On aurait cru ce bâtiment vide.

Il portait un chapeau haut de forme très arrondi, qui brillait dans la nuit comme s'il était en argent. Il avait un habit dont le col lui montait jusque dans les cheveux. Il portait aussi un gilet très ouvert et un pantalon tenu sous les pieds par des bandes… Cet élégant pouvait avoir quinze ans. Il marchait sur la pointe des pieds, comme soulevé par les élastiques de son pantalon. Mais il allait extraordinairement vite. Sans s'arrêter, il a salué Meaulnes au passage. Il s'est penché très bas, comme une machine. Puis il a disparu dans l'obscurité, vers le bâtiment central. C'était une ferme, un château ou une abbaye. Sa petite tour avait guidé l'écolier au début de l'après-midi.

Notre héros a hésité un instant. Puis il a suivi ce curieux petit personnage. Ils ont traversé une sorte de grande cour plantée comme un jardin. Ils sont passés entre des massifs d'arbustes. Ils ont fait le tour d'un vivier entouré de barrières de bois, puis d'un puits. Enfin, ils sont arrivés devant la porte de la maison principale.

Il y avait là une lourde porte de bois, arrondie en haut, avec de gros clous, comme une porte de presbytère. Elle était à moitié ouverte. L'élégant s'est précipité à l'intérieur. Meaulnes l'a suivi. Dès ses premiers pas dans le couloir, il s'est trouvé entouré de rires, de chants, d'appels et de jeux de poursuite. Pourtant, il ne voyait personne.

Tout au bout, un autre couloir passait en travers. Meaulnes ne savait pas s'il devait aller jusqu'au fond. Il pouvait aussi ouvrir une des portes, derrière lesquelles il entendait des voix. À ce moment, il a vu passer au fond deux fillettes qui couraient l'une après l'autre. Il a couru pour les voir et les rattraper, sans bruit, sur ses escarpins. Un bruit de portes qui s'ouvrent. Deux visages de quinze ans, tout roses à cause du froid du soir et de la course, sous de grands chapeaux attachés par des rubans. Et tout va disparaître dans un brusque éclat de lumière.

Pendant une seconde, elles tournent sur elles-mêmes, pour jouer. Leurs grandes jupes légères se soulèvent et se gonflent. On voit la dentelle de leurs longs pantalons amusants. Puis, après ce tour, elles sautent ensemble dans la pièce et referment la porte.

Meaulnes reste un moment dans ce couloir noir. Il est ébloui et il a du mal à tenir debout. Maintenant, il a peur d'être surpris. Il marche d'un air hésitant et maladroit. On le prendrait sans doute pour un voleur. Il est décidé à retourner vers la sortie. Mais de nouveau il entend, au fond du couloir, un bruit de pas et des voix d'enfants. Ce sont deux petits garçons qui s'approchent en parlant.

« Est-ce qu'on va bientôt dîner ? » leur demande Meaulnes d'un air assuré.

« Viens avec nous, répond le plus grand. On va t'y conduire. »

Les enfants, la veille d'une grande fête, ont beaucoup de confiance et un grand besoin d'amitié. Alors ils le prennent chacun par une main. Ce sont sans doute deux petits garçons de paysans. On leur a mis leurs plus beaux habits. Ils portent de petites culottes coupées au milieu de la jambe, qui laissent voir leurs gros bas de laine et leurs galoches. Ils ont une petite veste serrée de velours bleu, une casquette de la même couleur et un nœud de cravate blanc.

« La connais-tu, toi ? » demande l'un des enfants.

« Moi, dit le plus petit, qui a une tête ronde et des yeux naïfs, maman m'a dit qu'elle avait une robe noire et une collerette, et qu'elle ressemblait à un joli pierrot. »

« Qui donc ? » demande Meaulnes.

« Eh bien, la fiancée que Frantz est allé chercher… »

Le jeune homme n'a pas le temps de dire un mot. Ils sont déjà arrivés tous les trois à la porte d'une grande salle où brûle un beau feu. Des planches posées sur des tréteaux servent de table. On a étendu des nappes blanches, et des gens de toutes sortes dînent avec cérémonie.

### Glossaire

- **l'intrus**: personne qui entre quelque part sans être invitée.
- **l'escarpin**: chaussure fine et légère, pour les fêtes.
- **la redingote**: longue veste d'homme, d'autrefois.
- **le chapeau haut de forme**: chapeau d'homme très haut, en forme de tube.
- **le presbytère**: la maison du curé.
- **le massif**: groupe d'arbustes ou de fleurs dans un jardin.
- **les galoches**: grosses chaussures à semelle de bois.
- **la collerette**: petit col de tissu ou de dentelle, autour du cou.
- **les tréteaux**: pieds de bois sur lesquels on pose des planches pour faire une table.

## XIV. La fête étrange (suite)

C'était dans une grande salle au plafond bas. On y servait un repas comme ceux de la campagne, la veille des noces. On les offre aux parents qui sont venus de très loin.

Les deux enfants avaient lâché les mains de l'écolier. Ils avaient couru dans une chambre voisine. On y entendait des voix d'enfants et des bruits de cuillers qui frappaient les assiettes. Meaulnes, avec audace et sans se troubler, a passé une jambe par-dessus un banc. Il s'est trouvé assis à côté de deux vieilles paysannes. Il s'est tout de suite mis à manger avec un appétit féroce. C'est seulement au bout d'un instant qu'il a levé la tête. Il a regardé les invités et il les a écoutés.

D'ailleurs, on parlait peu. Ces gens semblaient à peine se connaître. Certains devaient venir du fond de la campagne, d'autres de villes lointaines. Le long des tables, on voyait ici et là quelques vieillards avec des favoris. D'autres étaient complètement rasés et pouvaient être d'anciens marins. Près d'eux dînaient d'autres vieux qui leur ressemblaient. Ils avaient le même visage brûlé par le soleil et le vent. Ils avaient les mêmes yeux vifs sous des sourcils épais, les mêmes cravates étroites comme des lacets de souliers… Mais on voyait facilement que ceux-là n'avaient jamais navigué plus loin que le bout du canton. Ils avaient été secoués plus de mille fois sous la pluie et dans le vent, eux aussi. Mais c'était pendant un dur voyage sans danger. Ce voyage consiste à creuser le sillon jusqu'au bout de son champ, puis à retourner la charrue… On voyait peu de femmes. Il y avait quelques vieilles paysannes aux visages ronds et ridés comme des pommes, sous des bonnets plissés…

Avec chacun de ces invités, Meaulnes se sentait à l'aise et en confiance. Plus tard, il expliquait ainsi cette impression. Quand on a fait une faute grave, qu'on ne peut pas pardonner, disait-il, on pense parfois, au milieu d'une grande amertume : « Il y a pourtant dans le monde des gens qui me pardonneraient. » On imagine de vieilles gens, des grands-parents très indulgents. Ils sont sûrs à l'avance que tout ce que vous faites est bien fait. C'est certainement parmi ces bonnes gens-là qu'on avait choisi les invités de cette salle. Les autres, c'étaient des adolescents et des enfants…

Pendant ce temps, près de Meaulnes, les deux vieilles femmes bavardaient.

« Même si tout va pour le mieux, disait la plus âgée, les fiancés ne seront pas là demain avant trois heures. »

Elle avait une voix comique et très aiguë, et elle essayait en vain de l'adoucir.

« Tais-toi, tu me ferais mettre en colère », répondait l'autre, du ton le plus tranquille.

Celle-ci portait sur le front une capeline tricotée.

« Comptons ! a repris la première, toujours calme. Une heure et demie de chemin de fer de Bourges à Vierzon, et sept lieues de voiture de Vierzon jusqu'ici… »

La discussion a continué. Meaulnes n'en perdait pas un mot. Grâce à cette petite dispute tranquille, il commençait à comprendre un peu la situation. Frantz de Galais était le fils du château. Il était étudiant, ou marin, ou peut-être élève officier de marine, on ne savait pas… Il était allé à Bourges pour y chercher une jeune fille et l'épouser. Chose étrange, ce garçon devait être très jeune et plein de fantaisie. Pourtant, c'était lui qui décidait de tout dans le Domaine. Il avait voulu que la maison où sa fiancée allait entrer ressemble à un palais en fête. Et pour fêter l'arrivée de la jeune fille, il avait invité lui-même ces enfants et ces vieilles gens au bon cœur. Voilà ce que la discussion des deux femmes rendait clair. Elles laissaient tout le reste dans le mystère. Et elles revenaient sans cesse à la question du retour des fiancés. L'une pensait qu'ils arriveraient le lendemain matin, l'autre l'après-midi.

« Ma pauvre Moinelle, tu es toujours aussi folle », disait la plus jeune avec calme.

« Et toi, ma pauvre Adèle, toujours aussi têtue. Il y a quatre ans que je ne t'avais pas vue, et tu n'as pas changé », répondait l'autre.

Elle haussait les épaules, mais elle parlait de sa voix la plus paisible.

Elles continuaient ainsi à se contredire, sans la moindre mauvaise humeur. Meaulnes est intervenu, dans l'espoir d'en apprendre davantage :

« Est-elle aussi jolie qu'on le dit, la fiancée de Frantz ? »

Elles l'ont regardé, très étonnées. Personne d'autre que Frantz n'avait vu la jeune fille. Lui-même l'avait rencontrée un soir, en revenant de Toulon. Elle était triste et seule, dans un de ces jardins de Bourges qu'on appelle les *Marais*. Son père, un tisserand, l'avait chassée de chez lui. Elle était très jolie, et Frantz avait décidé tout de suite de l'épouser. C'était une étrange histoire. Mais son père, M. de Galais, et sa sœur Yvonne lui avaient toujours tout accordé !…

Meaulnes allait poser d'autres questions, avec prudence. C'est alors qu'un couple charmant est apparu à la porte. C'était une jeune fille de seize ans avec un corsage de velours et une jupe à grands volants. Elle était avec un jeune homme en habit à haut col et en pantalon à élastiques. Ils ont traversé la salle en dansant quelques pas à deux. D'autres les ont suivis. Puis d'autres sont passés en courant et en criant. Un grand pierrot très pâle les poursuivait. Il avait des manches trop longues et un bonnet noir, et il riait d'une bouche sans dents. Il courait à grands pas maladroits, comme s'il allait sauter à chaque pas. Et il agitait ses longues manches vides. Les jeunes filles en avaient un peu peur. Les jeunes gens lui serraient la main. Et il semblait faire la joie des enfants, qui le poursuivaient avec des cris aigus. En passant, il a regardé Meaulnes de ses yeux sans vie, comme des yeux de verre. L'écolier a cru le reconnaître, complètement rasé. C'était le compagnon de M. Maloyau, le bohémien qui accrochait les lanternes tout à l'heure.

Le repas était fini. Chacun se levait.

Dans les couloirs, on organisait des rondes et des farandoles. Quelque part, une musique jouait un air de menuet… Meaulnes avait la tête à moitié cachée dans le col de son manteau, comme dans une fraise d'autrefois. Il se sentait devenir un autre personnage. Lui aussi, gagné par le plaisir, s'est mis à poursuivre le grand pierrot à travers les couloirs du Domaine. C'était comme dans les coulisses d'un théâtre, si la pièce était sortie de la scène pour se jouer partout. Ainsi, jusqu'à la fin de la nuit, il s'est mêlé à une foule joyeuse aux costumes extraordinaires. Parfois il ouvrait une porte. Il se trouvait alors dans une chambre où l'on montrait la lanterne magique. Des enfants applaudissaient à grand bruit… Parfois, dans un coin de salon où l'on dansait, il commençait à parler avec un jeune homme élégant. Il lui demandait vite quels costumes on porterait les jours suivants…

À la longue, tout ce plaisir qui s'offrait à lui l'a rendu un peu inquiet. À chaque instant, il avait peur que son manteau entrouvert ne laisse voir sa blouse d'écolier. Alors il est allé se réfugier un instant dans la partie la plus calme et la plus sombre de la maison. On n'y entendait que le bruit étouffé d'un piano.

Il est entré dans une pièce silencieuse. C'était une salle à manger éclairée par une lampe suspendue au plafond. Là aussi, c'était la fête, mais une fête pour les petits enfants.

Certains, assis sur des poufs, tournaient les pages d'albums ouverts sur leurs genoux. D'autres étaient accroupis par terre devant une chaise. Gravement, ils étalaient des images sur le siège. D'autres, près du feu, ne disaient rien et ne faisaient rien. Mais ils écoutaient au loin, dans l'immense maison, le bruit de la fête.

Une porte de cette salle à manger était grande ouverte. Dans la pièce voisine, on entendait jouer du piano. Meaulnes, curieux, a avancé la tête. C'était une sorte de petit salon. Une femme ou une jeune fille jouait, le dos tourné. Elle avait jeté un grand manteau marron sur ses épaules. Elle jouait très doucement des airs de rondes ou de petites chansons. Sur le divan, tout à côté, six ou sept petits garçons et petites filles écoutaient. Ils étaient rangés comme sur une image. Ils étaient sages, comme le sont les enfants quand il se fait tard. De temps en temps seulement, l'un d'eux s'appuyait sur ses poignets et se soulevait. Il glissait par terre et passait dans la salle à manger. Alors un de ceux qui avaient fini de regarder les images venait prendre sa place…

Cette fête était charmante, mais aussi fiévreuse et folle. Lui-même avait poursuivi le grand pierrot comme un fou. Et maintenant, Meaulnes se trouvait plongé dans le bonheur le plus calme du monde.

Sans bruit, pendant que la jeune fille continuait à jouer, il est retourné s'asseoir dans la salle à manger. Il a ouvert un des gros livres rouges posés ici et là sur la table. Il a commencé à lire sans faire très attention.

Presque tout de suite, un des petits qui étaient par terre s'est approché. Il s'est pendu à son bras et il est monté sur son genou, pour regarder le livre avec lui. Un autre a fait la même chose de l'autre côté. Alors, c'était comme son rêve d'autrefois. Il a pu imaginer longtemps qu'il était dans sa propre maison, marié, un beau soir. Et cette personne charmante et inconnue qui jouait du piano près de lui, c'était sa femme…

### Glossaire

- **les favoris**: poils de barbe qu'on laisse pousser sur les joues.
- **le sillon**: longue ligne creusée dans la terre par la charrue.
- **la charrue**: outil tiré par des bêtes pour retourner la terre.
- **indulgent**: qui pardonne facilement.
- **la capeline**: petit capuchon ou chapeau de femme, ici en laine tricotée.
- **le corsage**: le haut d'une robe de femme.
- **la farandole**: danse où l'on se tient par la main en une longue file.
- **le menuet**: danse ancienne, lente et élégante.
- **la fraise**: ici, grand col blanc plissé que l'on portait autrefois.
- **les coulisses**: la partie du théâtre cachée derrière la scène.
- **la lanterne magique**: ancien appareil qui montre des images sur un mur.

## XV. La rencontre

Le lendemain matin, Meaulnes a été prêt parmi les premiers. Comme on le lui avait conseillé, il a mis un simple costume noir, à la mode d'autrefois. Il y avait une veste serrée à la taille, avec des manches gonflées aux épaules. Il y avait un gilet croisé et un pantalon large du bas, qui cachait ses chaussures fines. Il a mis aussi un chapeau haut de forme.

Quand il est descendu, la cour était encore vide. Il a fait quelques pas. Il s'est senti comme transporté dans une journée de printemps. C'était en effet le matin le plus doux de cet hiver-là. Il y avait du soleil, comme aux premiers jours d'avril. Le givre fondait, et l'herbe mouillée brillait comme sous la rosée. Dans les arbres, plusieurs petits oiseaux chantaient. De temps en temps, un petit vent tiède passait sur le visage du promeneur.

Il a fait comme les invités qui se réveillent avant le maître de la maison. Il est sorti dans la cour du Domaine. À chaque instant, il pensait qu'une voix amicale et joyeuse allait crier derrière lui :

« Déjà réveillé, Augustin ?… »

Mais il s'est promené longtemps seul à travers le jardin et la cour. Là-bas, dans le bâtiment principal, rien ne bougeait, ni aux fenêtres, ni à la petite tour. Pourtant, on avait déjà ouvert les deux côtés de la porte ronde en bois. Et, à une des fenêtres du haut, il y avait un rayon de soleil, comme en été, aux premières heures du matin.

Pour la première fois, Meaulnes regardait en plein jour l'intérieur de la propriété. Les restes d'un mur séparaient le jardin en ruine de la cour. Dans la cour, on avait depuis peu versé du sable et passé le râteau. Au bout des bâtiments où il logeait, il y avait des écuries construites dans un amusant désordre. Cela faisait beaucoup de petits coins, remplis d'arbustes sauvages et de vigne vierge. Les bois de sapins venaient comme des vagues jusque sur le domaine. Ils le cachaient à tout le pays plat. Seulement du côté de l'est, on voyait des collines bleues, couvertes de rochers et encore de sapins.

Dans le jardin, Meaulnes s'est penché un instant sur la barrière de bois branlante qui entourait le vivier. Près des bords, il restait un peu de glace mince et plissée, comme de l'écume. Il s'est vu lui-même dans l'eau, comme penché sur le ciel, dans son costume d'étudiant romantique. Et il a cru voir un autre Meaulnes. Ce n'était plus l'écolier qui s'était enfui dans une carriole de paysan. C'était un être charmant et romanesque, comme dans un beau livre qu'on reçoit en prix à l'école…

Il s'est dépêché d'aller vers le bâtiment principal, car il avait faim. Dans la grande salle où il avait dîné la veille, une paysanne mettait le couvert. Meaulnes s'est assis devant un des bols alignés sur la nappe. Aussitôt, elle lui a versé le café en disant :

« Vous êtes le premier, monsieur. »

Il n'a rien voulu répondre, tellement il avait peur d'être soudain reconnu comme un étranger. Il a seulement demandé à quelle heure partirait le bateau. On avait annoncé une promenade pour le matin.

« Pas avant une demi-heure, monsieur : personne n'est encore descendu », lui a-t-on répondu.

Il a donc continué à se promener au hasard. Il cherchait l'endroit où l'on montait dans les bateaux. Il tournait autour de la longue maison du château, aux ailes inégales, comme une église. Quand il a eu fait le tour de l'aile sud, il a vu soudain les roseaux. Ils s'étendaient à perte de vue et formaient tout le paysage. De ce côté, l'eau des étangs venait mouiller le pied des murs. Devant plusieurs portes, il y avait de petits balcons de bois au-dessus des vagues qui clapotaient.

Il n'avait rien à faire. Il s'est promené un long moment sur la rive couverte de sable, pareille à un chemin le long d'un canal. Il regardait avec curiosité les grandes portes aux vitres pleines de poussière. Elles donnaient sur des pièces en ruine ou abandonnées. D'autres donnaient sur des débarras pleins de brouettes, d'outils rouillés et de pots de fleurs cassés. Tout à coup, à l'autre bout des bâtiments, il a entendu des pas grincer sur le sable.

C'étaient deux femmes. L'une était très vieille et courbée. L'autre était une jeune fille blonde et mince. Après tous les déguisements de la veille, son charmant costume a d'abord semblé extraordinaire à Meaulnes.

Elles se sont arrêtées un instant pour regarder le paysage. Meaulnes, lui, se disait avec étonnement :

« Voilà sans doute ce qu'on appelle une jeune fille excentrique. C'est peut-être une actrice qu'on a fait venir pour la fête. »

Plus tard, cette pensée lui a semblé bien grossière.

Les deux femmes passaient près de lui, et Meaulnes, immobile, a regardé la jeune fille. Souvent, plus tard, il essayait désespérément de se rappeler ce beau visage qui s'effaçait. Puis il s'endormait. Alors il voyait en rêve passer des rangées de jeunes femmes qui lui ressemblaient. L'une avait un chapeau comme elle, et l'autre son air un peu penché. Une autre avait son regard si pur. Une autre encore avait sa taille fine, et une autre avait aussi ses yeux bleus. Mais aucune de ces femmes n'était jamais la grande jeune fille.

Meaulnes a eu le temps de voir, sous de lourds cheveux blonds, un visage aux traits un peu courts. Mais ces traits étaient dessinés avec une finesse presque douloureuse. Elle était déjà passée devant lui. Alors il a regardé ses vêtements. C'étaient vraiment les plus simples et les plus sages du monde…

Il ne savait pas quoi faire. Il se demandait s'il allait les accompagner. À ce moment, la jeune fille s'est tournée très légèrement vers lui et elle a dit à sa compagne :

« Le bateau ne va pas tarder maintenant, je pense ?… »

Et Meaulnes les a suivies. La vieille dame, courbée et tremblante, ne cessait pas de bavarder gaiement et de rire. La jeune fille répondait doucement. Elles sont descendues à l'endroit où l'on montait dans les bateaux. Là, la jeune fille a eu de nouveau ce regard innocent et grave. Il semblait dire :

« Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Je ne vous connais pas. Et pourtant, il me semble que je vous connais. »

D'autres invités attendaient maintenant, dispersés entre les arbres. Trois bateaux de promenade s'approchaient du bord, prêts à recevoir les promeneurs. Les deux dames semblaient être la châtelaine et sa fille. Sur leur passage, les jeunes gens saluaient très bas, un à un, et les demoiselles s'inclinaient. Étrange matinée ! Étrange partie de plaisir ! Il faisait froid malgré le soleil d'hiver. Les femmes enroulaient autour de leur cou ces longues écharpes de plumes qui étaient alors à la mode…

La vieille dame est restée sur la rive. Sans savoir comment, Meaulnes s'est trouvé dans le même bateau que la jeune châtelaine. Il s'est appuyé sur les coudes, sur le pont. D'une main, il tenait son chapeau, que le grand vent secouait. Il a pu regarder tranquillement la jeune fille, qui s'était assise à l'abri. Elle aussi le regardait. Elle répondait à ses compagnes, elle souriait. Puis elle posait doucement ses yeux bleus sur lui, en se mordant un peu la lèvre.

Un grand silence régnait sur les rives toutes proches. Le bateau avançait vite, avec un bruit calme de machine et d'eau. On aurait pu se croire au cœur de l'été. On allait arriver, semblait-il, dans le beau jardin d'une maison de campagne. La jeune fille s'y promènerait sous une ombrelle blanche. On entendrait jusqu'au soir la plainte des tourterelles… Mais soudain, un coup de vent glacé venait rappeler décembre aux invités de cette étrange fête.

Le bateau s'est arrêté devant un bois de sapins. Les passagers ont dû attendre un instant sur le quai, serrés les uns contre les autres. Un des bateliers devait d'abord ouvrir le cadenas de la barrière… Plus tard, Meaulnes s'est souvent rappelé cette minute avec une grande émotion. Au bord de l'étang, il avait eu tout près du sien le visage de la jeune fille, ce visage perdu pour lui désormais. Il avait regardé ce profil si pur de tous ses yeux, jusqu'à ce qu'ils soient presque pleins de larmes. Et il se rappelait avoir vu un peu de poudre restée sur sa joue. C'était comme un secret délicat qu'elle lui aurait confié…

À terre, tout s'est passé comme dans un rêve. Les enfants couraient avec des cris de joie. Des groupes se formaient et se dispersaient à travers le bois. Meaulnes s'est avancé dans une allée. Dix pas devant lui marchait la jeune fille. Il s'est trouvé près d'elle sans avoir eu le temps de réfléchir.

« Vous êtes belle », a-t-il dit simplement.

Mais elle a marché plus vite et, sans répondre, elle a pris une autre allée. D'autres promeneurs couraient et jouaient dans les allées. Chacun allait où il voulait, guidé seulement par sa fantaisie. Le jeune homme se reprochait très fort ce qu'il appelait sa maladresse, sa grossièreté, sa bêtise. Il marchait au hasard. Il était sûr qu'il ne reverrait plus cette gracieuse jeune fille. Tout à coup, il l'a vue qui venait vers lui. Elle était obligée de passer près de lui dans l'étroit sentier. De ses deux mains nues, elle écartait les plis de son grand manteau. Elle avait des souliers noirs très ouverts. Ses chevilles étaient si fines qu'elles pliaient par moments. On avait peur de les voir se casser.

Cette fois, le jeune homme a salué en disant très bas :

« Voulez-vous me pardonner ? »

« Je vous pardonne, a-t-elle dit gravement. Mais il faut que je rejoigne les enfants, puisqu'ils sont les maîtres aujourd'hui. Adieu. »

Augustin l'a suppliée de rester encore un instant. Il lui parlait maladroitement. Mais sa voix était si troublée, si perdue, qu'elle a marché plus lentement et qu'elle l'a écouté.

« Je ne sais même pas qui vous êtes », a-t-elle dit enfin.

Elle disait chaque mot sur le même ton, en appuyant de la même façon sur chacun. Mais elle disait le dernier plus doucement… Ensuite, elle reprenait son visage immobile, sa bouche un peu mordue. Et ses yeux bleus regardaient fixement au loin.

« Je ne sais pas non plus votre nom », a répondu Meaulnes.

Ils suivaient maintenant un chemin découvert. On voyait à quelque distance les invités qui se pressaient autour d'une maison seule, en pleine campagne.

« Voici la “maison de Frantz”, a dit la jeune fille. Il faut que je vous quitte… »

Elle a hésité. Elle l'a regardé un instant en souriant, et elle a dit :

« Mon nom ?… Je suis mademoiselle Yvonne de Galais… »

Et elle s'est échappée.

À ce moment-là, personne n'habitait la « maison de Frantz ». Mais Meaulnes l'a trouvée envahie jusqu'aux greniers par la foule des invités. D'ailleurs, il n'a guère eu le temps de regarder l'endroit où il se trouvait. On a déjeuné vite d'un repas froid apporté dans les bateaux. Ce n'était pas du tout un repas pour la saison. Mais les enfants l'avaient sans doute décidé ainsi. Et on est reparti. Meaulnes s'est approché de Mlle de Galais dès qu'il l'a vue sortir. Il répondait à ce qu'elle avait dit tout à l'heure :

« Le nom que je vous donnais était plus beau », a-t-il dit.

« Comment ? Quel était ce nom ? » a-t-elle demandé, toujours aussi grave.

Mais il a eu peur d'avoir dit une bêtise et il n'a rien répondu.

« Mon nom à moi est Augustin Meaulnes, a-t-il continué, et je suis étudiant. »

« Oh ! vous étudiez ? » a-t-elle dit.

Et ils ont parlé encore un instant. Ils ont parlé lentement, avec bonheur, avec amitié. Puis l'attitude de la jeune fille a changé. Elle était maintenant moins fière et moins grave, mais aussi plus inquiète. On aurait dit qu'elle avait peur de ce que Meaulnes allait dire. Elle s'en effrayait à l'avance. Près de lui, elle tremblait tout entière. Elle était comme une hirondelle posée un instant sur le sol, qui tremble déjà du désir de s'envoler.

« À quoi bon ? À quoi bon ? » répondait-elle doucement aux projets de Meaulnes.

Mais enfin, il a osé lui demander la permission de revenir un jour dans ce beau domaine.

« Je vous attendrai », a-t-elle répondu simplement.

Ils arrivaient en vue de l'endroit où attendaient les bateaux. Elle s'est arrêtée soudain et elle a dit d'un air pensif :

« Nous sommes deux enfants. Nous avons fait une folie. Il ne faut pas que nous montions cette fois dans le même bateau. Adieu, ne me suivez pas. »

Meaulnes est resté un instant immobile, sans pouvoir parler. Il la regardait partir. Puis il s'est remis à marcher. Alors la jeune fille, au loin, allait disparaître de nouveau dans la foule des invités. À ce moment, elle s'est arrêtée. Elle s'est tournée vers lui et, pour la première fois, elle l'a regardé longuement. Était-ce un dernier signe d'adieu ? Était-ce pour lui défendre de la suivre ? Ou peut-être avait-elle encore quelque chose à lui dire ?…

Dès qu'on est rentré au Domaine, la course des poneys a commencé. Elle avait lieu derrière la ferme, dans une grande prairie en pente. C'était la dernière partie de la fête. D'après ce que tout le monde prévoyait, les fiancés devaient arriver à temps pour la voir. Et c'était Frantz qui dirigerait tout.

Pourtant, on a dû commencer sans lui. Les garçons étaient habillés en jockeys, et les fillettes en cavalières. Les uns amenaient des poneys pleins de vie, décorés de rubans. Les autres amenaient de très vieux chevaux bien sages. Il y avait des cris, des rires d'enfants, des paris et de longs coups de cloche. On se serait cru sur l'herbe verte et bien coupée d'un petit champ de courses.

Meaulnes a reconnu Daniel et les petites filles aux chapeaux à plumes. Il les avait entendus la veille dans l'allée du bois… Il n'a pas vu le reste du spectacle. Il voulait trop retrouver dans la foule le gracieux chapeau de roses et le grand manteau marron. Mais Mlle de Galais n'est pas venue. Il la cherchait encore quand des coups de cloche et des cris de joie ont annoncé la fin des courses. Une petite fille sur une vieille jument blanche avait gagné. Elle passait fièrement sur son cheval, et la plume de son chapeau flottait au vent.

Puis soudain, tout s'est tu. Les jeux étaient finis et Frantz n'était pas revenu. On a hésité un instant. On s'est consulté, avec un air gêné. Enfin, par groupes, les invités sont rentrés dans leurs chambres. Ils allaient attendre le retour des fiancés, dans l'inquiétude et le silence.

### Glossaire

- **le givre**: couche blanche de glace fine qui couvre l'herbe et les arbres quand il fait très froid.
- **la vigne vierge**: plante qui grimpe sur les murs, avec des feuilles rouges en automne.
- **branlant**: qui bouge, qui n'est pas solide.
- **romanesque**: comme dans un roman, plein de rêve et d'aventure.
- **clapoter**: faire de petits bruits, comme l'eau qui frappe doucement.
- **excentrique**: très original, qui ne fait pas comme les autres.
- **la châtelaine**: la dame qui habite le château.
- **l'ombrelle**: petit parapluie pour se protéger du soleil.
- **la tourterelle**: oiseau qui ressemble à un petit pigeon.
- **le cadenas**: petite serrure qu'on accroche pour fermer une barrière.

## XVI. Frantz de Galais

La course avait fini trop tôt. Il était quatre heures et demie, et il faisait encore jour. Meaulnes s'est retrouvé dans sa chambre, la tête pleine des événements de son extraordinaire journée. Il s'est assis devant la table. Il n'avait rien à faire. Il attendait le dîner et la fête qui devait suivre.

Le grand vent du premier soir soufflait de nouveau. On l'entendait gronder comme un torrent. Ou bien il passait avec le long sifflement d'une chute d'eau. De temps en temps, le tablier de la cheminée battait.

Pour la première fois, Meaulnes a senti en lui une légère angoisse. C'est celle qui vous prend à la fin des trop belles journées. Un instant, il a pensé à allumer du feu. Mais il a essayé sans succès de lever le tablier rouillé de la cheminée. Alors il s'est mis à ranger la chambre. Il a accroché ses beaux habits aux porte-manteaux. Il a placé le long du mur les chaises en désordre. On aurait dit qu'il voulait tout préparer pour un long séjour.

Pourtant, il pensait qu'il devait toujours être prêt à partir. Alors il a plié avec soin sa blouse et ses autres vêtements d'écolier. Il les a posés sur le dossier d'une chaise, comme un costume de voyage. Sous la chaise, il a mis ses souliers ferrés, encore pleins de terre.

Puis il est revenu s'asseoir. Plus tranquille, il a regardé autour de lui sa demeure, qu'il avait mise en ordre.

De temps en temps, une goutte de pluie venait rayer la vitre. La fenêtre donnait sur la cour aux voitures et sur le bois de sapins. Depuis qu'il avait rangé son appartement, le grand garçon était calme. Il se sentait parfaitement heureux. Il était là, mystérieux, étranger, au milieu de ce monde inconnu. Il était dans la chambre qu'il avait choisie. Ce qu'il avait obtenu dépassait tous ses espoirs. Et maintenant, pour être joyeux, il lui suffisait de se rappeler ce visage de jeune fille. Dans le grand vent, ce visage se tournait vers lui…

Pendant cette rêverie, la nuit était tombée. Il n'avait même pas pensé à allumer les bougies. À côté de sa chambre, il y avait une autre pièce, l'arrière-chambre. Sa fenêtre donnait aussi sur la cour aux voitures. Un coup de vent a fait battre la porte entre les deux pièces. Meaulnes allait la refermer. Mais il a aperçu dans cette pièce une lueur, comme celle d'une bougie allumée sur la table. Il a passé la tête par la porte entrouverte.

Quelqu'un était entré là, sans doute par la fenêtre. Il marchait de long en large, sans faire de bruit. Autant qu'on pouvait voir, c'était un très jeune homme. Il était nu-tête, avec une pèlerine de voyage sur les épaules. Il marchait sans arrêt, comme fou d'une douleur insupportable. Il avait laissé la fenêtre grande ouverte, et le vent faisait flotter sa pèlerine. Chaque fois qu'il passait près de la lumière, on voyait briller des boutons dorés sur sa fine redingote.

Il sifflait quelque chose entre ses dents. C'était une sorte d'air de marin. Les matelots et les filles chantent ces airs dans les cabarets des ports, pour se rendre le cœur plus gai…

Au milieu de sa promenade agitée, il s'est arrêté un instant. Il s'est penché sur la table et il a cherché dans une boîte. Il en a sorti plusieurs feuilles de papier… Dans la lueur de la bougie, Meaulnes a vu son visage de profil. C'était un visage très fin, très aquilin, sans moustache. Il avait des cheveux abondants, séparés par une raie sur le côté. Il avait cessé de siffler. Il était très pâle, les lèvres entrouvertes. Il semblait à bout de souffle, comme s'il avait reçu un coup violent au cœur.

Meaulnes hésitait. Allait-il se retirer, par discrétion ? Ou bien allait-il s'avancer et lui mettre doucement la main sur l'épaule, comme un camarade, pour lui parler ? Mais l'autre a levé la tête et il l'a aperçu. Il l'a regardé une seconde. Puis, sans s'étonner, il s'est approché. Il a parlé d'une voix qu'il essayait de rendre ferme :

« Monsieur, je ne vous connais pas. Mais je suis content de vous voir. Puisque vous êtes là, c'est à vous que je vais expliquer… Voilà !… »

Il semblait complètement perdu. Quand il a eu dit : « Voilà », il a pris Meaulnes par le revers de sa veste, comme pour retenir son attention. Puis il a tourné la tête vers la fenêtre, comme pour réfléchir à ce qu'il allait dire. Il a cligné des yeux. Et Meaulnes a compris qu'il avait une forte envie de pleurer.

Il a avalé d'un coup toute cette peine d'enfant. Puis, en regardant toujours fixement la fenêtre, il a repris d'une voix changée :

« Eh bien, voilà : c'est fini ; la fête est finie. Vous pouvez descendre le leur dire. Je suis rentré tout seul. Ma fiancée ne viendra pas. Par scrupule, par peur, par manque de foi… D'ailleurs, monsieur, je vais vous expliquer… »

Mais il n'a pas pu continuer. Tout son visage s'est plissé. Il n'a rien expliqué. Il s'est détourné soudain. Il est allé dans l'ombre, et il a ouvert et refermé des tiroirs pleins de vêtements et de livres.

« Je vais me préparer pour repartir, a-t-il dit. Qu'on ne me dérange pas. »

Il a posé sur la table divers objets : une trousse de toilette, un pistolet…

Et Meaulnes, très troublé, est sorti. Il n'a pas osé lui dire un mot, ni lui serrer la main.

En bas, tout le monde semblait déjà avoir deviné quelque chose. Presque toutes les jeunes filles avaient changé de robe. Dans le bâtiment principal, le dîner avait commencé. Mais on mangeait vite, dans le désordre, comme au moment d'un départ.

Les gens allaient et venaient sans cesse. Ils passaient de cette grande cuisine-salle à manger aux chambres du haut et aux écuries. Ceux qui avaient fini de manger formaient des groupes et se disaient au revoir.

« Que se passe-t-il ? » a demandé Meaulnes à un garçon de campagne.

Ce garçon se dépêchait de finir son repas. Il avait son chapeau de feutre sur la tête et sa serviette attachée à son gilet.

« Nous partons, a-t-il répondu. Cela s'est décidé tout d'un coup. À cinq heures, nous nous sommes trouvés seuls, tous les invités ensemble. Nous avions attendu jusqu'au dernier moment. Les fiancés ne pouvaient plus venir ? Quelqu'un a dit : “Si nous partions…” Et tout le monde s'est préparé pour le départ. »

Meaulnes n'a pas répondu. Cela lui était égal de s'en aller maintenant. N'était-il pas allé jusqu'au bout de son aventure ?… N'avait-il pas obtenu, cette fois, tout ce qu'il désirait ? Il avait à peine eu le temps de revivre tranquillement, dans sa mémoire, toute la belle conversation du matin. Pour l'instant, il fallait seulement partir. Et bientôt, il reviendrait, sans tricher cette fois…

Le garçon avait le même âge que lui. Il a continué :

« Si vous voulez venir avec nous, dépêchez-vous d'aller vous habiller pour la route. Nous attelons les chevaux dans un instant. »

Meaulnes est parti en courant. Il a laissé là son repas commencé. Et il n'a pas dit aux invités ce qu'il savait. Le parc, le jardin et la cour étaient plongés dans une nuit profonde. Ce soir-là, il n'y avait pas de lanternes aux fenêtres. Mais, après tout, ce dîner ressemblait au dernier repas des fins de noces. Alors les moins bons des invités s'étaient mis à chanter. Peut-être qu'ils avaient bu. Pendant qu'il s'éloignait, Meaulnes entendait monter leurs chansons de cabaret. Elles montaient dans ce parc qui, depuis deux jours, avait connu tant de grâce et de merveilles. Et c'était le commencement du désordre et de la ruine. Il est passé près du vivier où il s'était regardé dans l'eau le matin même. Comme tout semblait déjà changé !… Il y avait cette chanson, reprise en chœur, qui arrivait par morceaux :

D'où donc que tu reviens, petite libertine ?

Ton bonnet est déchiré

Tu es bien mal coiffée…

et cette autre encore :

Mes souliers sont rouges…

Adieu, mes amours…

Mes souliers sont rouges…

Adieu, sans retour !

Il arrivait au pied de l'escalier de son logement isolé. À ce moment, quelqu'un en descendait. Dans l'ombre, cette personne l'a heurté et lui a dit :

« Adieu, monsieur ! »

Puis elle s'est enveloppée dans sa pèlerine, comme si elle avait très froid, et elle a disparu. C'était Frantz de Galais.

La bougie que Frantz avait laissée dans sa chambre brûlait encore. Rien n'avait été dérangé. Il y avait seulement une feuille de papier à lettres, placée bien en vue. Sur cette feuille, il y avait ces mots :

*Ma fiancée a disparu, me faisant dire qu'elle ne pouvait pas être ma femme ; qu'elle était une couturière et non pas une princesse. Je ne sais que devenir. Je m'en vais. Je n'ai plus envie de vivre. Qu'Yvonne me pardonne si je ne lui dis pas adieu, mais elle ne pourrait rien pour moi…*

C'était la fin de la bougie. Sa flamme a tremblé, elle a rampé une seconde, puis elle s'est éteinte. Meaulnes est rentré dans sa propre chambre et il a fermé la porte. Malgré la nuit, il a reconnu chacune des choses. Il les avait rangées quelques heures plus tôt, en plein jour, en plein bonheur. Pièce par pièce, il a retrouvé tous ses vieux vêtements misérables, restés fidèles. Il y avait tout, depuis ses godillots jusqu'à sa grosse ceinture à boucle de cuivre. Il s'est déshabillé et rhabillé vite, mais sans faire attention. Il a posé sur une chaise les habits qu'on lui avait prêtés. Il s'est trompé de gilet…

Sous les fenêtres, dans la cour aux voitures, une grande agitation avait commencé. On tirait, on appelait, on poussait. Chacun voulait sortir sa voiture du terrible désordre où elle était prise. De temps en temps, un homme grimpait sur le siège d'une charrette ou sur la bâche d'une grande carriole. Il faisait tourner sa lanterne. La lueur du falot venait frapper la fenêtre. Alors, pour un instant, autour de Meaulnes, la chambre palpitait et revivait. Elle lui était maintenant familière. Toutes les choses y avaient été si amicales pour lui… Et c'est ainsi qu'il a quitté ce lieu mystérieux, en refermant soigneusement la porte. Sans doute, il ne devait jamais le revoir.

### Glossaire

- **le tablier de la cheminée**: plaque de métal qu'on lève ou qu'on baisse devant le feu de la cheminée.
- **l'angoisse**: grande inquiétude, peur qui serre le cœur.
- **la pèlerine**: grande cape sans manches.
- **la redingote**: longue veste d'homme, à la mode d'autrefois.
- **aquilin**: se dit d'un nez courbé comme le bec d'un aigle.
- **le revers**: partie du devant d'une veste, repliée près du cou.
- **le scrupule**: peur de mal faire, doute qui empêche d'agir.
- **libertine**: fille qui fait ce qu'elle veut et ne suit pas les règles.
- **les godillots**: gros souliers solides, pour marcher.
- **la bâche**: grande toile épaisse qui couvre une voiture.
- **le falot**: lanterne pour marcher la nuit.
- **palpiter**: battre vite, comme un cœur.

## XVII. La fête étrange (fin)

Déjà, dans la nuit, une file de voitures roulait lentement vers la grille du bois. En tête marchait un homme vêtu d'une peau de chèvre. Il avait une lanterne à la main. Il conduisait par la bride le cheval de la première voiture.

Meaulnes avait hâte de trouver quelqu'un qui accepterait de l'emmener. Il avait hâte de partir. Au fond du cœur, il avait peur de se trouver soudain seul dans le Domaine. Il avait peur aussi qu'on découvre sa ruse.

Quand il est arrivé devant le bâtiment principal, les conducteurs équilibraient la charge des dernières voitures. On faisait lever tous les voyageurs pour avancer ou reculer les sièges. Les jeunes filles, enveloppées dans des fichus, se levaient avec embarras. Les couvertures tombaient à leurs pieds. Certaines baissaient la tête du côté des falots, et on voyait leurs visages inquiets.

Parmi ces conducteurs, Meaulnes a reconnu le jeune paysan qui, tout à l'heure, avait offert de l'emmener.

« Puis-je monter ? » lui a-t-il crié.

« Où vas-tu, mon garçon ? » a répondu l'autre, qui ne le reconnaissait plus.

« Du côté de Sainte-Agathe. »

« Alors il faut demander une place à Maritain. »

Et voilà le grand écolier qui cherche ce Maritain inconnu parmi les derniers voyageurs. On le lui a montré parmi les hommes qui buvaient et chantaient dans la cuisine.

« C'est un “amusard”, lui a-t-on dit. Il sera encore là à trois heures du matin. »

Meaulnes a pensé un instant à la jeune fille inquiète, pleine de fièvre et de chagrin. Jusqu'au milieu de la nuit, elle allait entendre ces paysans ivres chanter dans le domaine. Dans quelle chambre était-elle ? Où était sa fenêtre, parmi ces bâtiments mystérieux ? Mais cela ne servait à rien à Meaulnes de rester plus longtemps. Il fallait partir. Une fois rentré à Sainte-Agathe, tout deviendrait plus clair. Il ne serait plus un écolier en fuite. Il pourrait de nouveau penser à la jeune châtelaine.

Une à une, les voitures s'en allaient. Les roues grinçaient sur le sable de la grande allée. Dans la nuit, on les voyait tourner et disparaître. Elles étaient chargées de femmes bien couvertes et d'enfants dans des fichus, qui s'endormaient déjà. Il y a eu encore une grande carriole. Puis un char à bancs est passé, où les femmes étaient serrées épaule contre épaule. Meaulnes restait sur le seuil de la maison, immobile, sans savoir que faire. Bientôt, il n'allait plus rester qu'une vieille berline. Elle était conduite par un paysan en blouse.

Augustin lui a expliqué ce qu'il voulait.

« Vous pouvez monter, a répondu le paysan. Nous allons dans cette direction. »

Avec peine, Meaulnes a ouvert la portière de la vieille voiture. La vitre a tremblé et les gonds ont crié. Sur la banquette, dans un coin de la voiture, deux tout petits enfants dormaient, un garçon et une fille. Le bruit et le froid les ont réveillés. Ils se sont étirés et ils ont regardé vaguement autour d'eux. Puis, en tremblant de froid, ils se sont serrés dans leur coin et ils se sont rendormis…

Déjà, la vieille voiture partait. Meaulnes a fermé la portière plus doucement. Il s'est installé avec précaution dans l'autre coin. Puis il a essayé de toutes ses forces de voir, à travers la vitre, les lieux qu'il allait quitter. Il voulait voir aussi la route par où il était venu. Malgré la nuit, il a deviné le chemin de la voiture. Elle traversait la cour et le jardin, et passait devant l'escalier de sa chambre. Puis elle passait la grille et sortait du Domaine pour entrer dans les bois. Le long de la vitre, on voyait fuir vaguement les troncs des vieux sapins.

« Peut-être que nous rencontrerons Frantz de Galais », se disait Meaulnes, le cœur battant.

Brusquement, dans le chemin étroit, la voiture a fait un écart pour ne pas heurter un obstacle. Dans la nuit, on devinait seulement ses formes massives. C'était une roulotte, arrêtée presque au milieu du chemin. Elle avait dû rester là, près de la fête, pendant ces derniers jours.

La voiture a passé l'obstacle, et les chevaux sont repartis au trot. Meaulnes commençait à se fatiguer de regarder par la vitre. Il essayait en vain de voir quelque chose dans la nuit tout autour. Soudain, au fond du bois, il y a eu un éclair, suivi d'une détonation. Les chevaux sont partis au galop. D'abord, Meaulnes n'a pas su si le conducteur en blouse essayait de les retenir. Peut-être qu'au contraire il les poussait à fuir. Meaulnes a voulu ouvrir la portière. Mais la poignée se trouvait à l'extérieur. Il a essayé en vain de baisser la vitre, et il l'a secouée… Les enfants, réveillés et pleins de peur, se serraient l'un contre l'autre, sans rien dire.

Il secouait toujours la vitre, le visage collé au carreau. Alors, grâce à un tournant du chemin, il a aperçu une forme blanche qui courait. C'était le grand pierrot de la fête, le bohémien en costume de mascarade. Il avait l'air égaré et fou de peur. Il portait dans ses bras un corps humain, serré contre sa poitrine. Puis tout a disparu.

Dans la voiture qui fuyait au grand galop à travers la nuit, les deux enfants s'étaient rendormis. Il n'y avait personne à qui parler des événements mystérieux de ces deux jours. Longtemps, le jeune homme a repensé à tout ce qu'il avait vu et entendu. Il était plein de fatigue et il avait le cœur gros. Alors, lui aussi, il s'est endormi, comme un enfant triste…

… Ce n'était pas encore le petit jour. La voiture s'était arrêtée sur la route. Meaulnes a été réveillé par quelqu'un qui frappait à la vitre. Le conducteur a ouvert la portière avec peine. Le vent froid de la nuit glaçait l'écolier jusqu'aux os. L'homme a crié :

« Il va falloir descendre ici. Le jour se lève. Nous allons prendre la traverse. Vous êtes tout près de Sainte-Agathe. »

Encore à moitié plié, Meaulnes a obéi. D'un geste machinal, il a cherché vaguement sa casquette. Elle avait roulé sous les pieds des deux enfants endormis, dans le coin le plus sombre de la voiture. Puis il est sorti en se baissant.

« Allons, au revoir, a dit l'homme en remontant sur son siège. Vous n'avez plus que six kilomètres à faire. Tenez, la borne est là, au bord du chemin. »

Meaulnes n'était pas encore bien sorti de son sommeil. Il a marché jusqu'à la borne, courbé en avant, d'un pas lourd. Il s'est assis dessus, les bras croisés, la tête penchée, comme pour se rendormir.

« Ah ! non, a crié le conducteur. Il ne faut pas vous endormir là. Il fait trop froid. Allons, debout, marchez un peu… »

Le grand garçon titubait comme un homme ivre. Les mains dans les poches, les épaules rentrées, il s'en est allé lentement sur le chemin de Sainte-Agathe. Pendant ce temps, la vieille berline quittait le gravier de la route. C'était la dernière trace de la fête mystérieuse. Elle s'éloignait en silence sur l'herbe de la traverse, et elle sautait sur les bosses. On ne voyait plus que le chapeau du conducteur, qui dansait au-dessus des clôtures…

### Glossaire

- **la ruse**: moyen habile de tromper les autres.
- **le fichu**: foulard pour la tête ou les épaules.
- **le falot**: lanterne pour marcher la nuit.
- **un “amusard”**: mot de la campagne : homme qui aime traîner et s'amuser au lieu de partir.
- **le char à bancs**: voiture ouverte, avec des bancs, tirée par des chevaux.
- **la berline**: vieille voiture fermée, tirée par des chevaux.
- **la portière**: la porte d'une voiture.
- **les gonds**: pièces de métal sur lesquelles une porte tourne.
- **la détonation**: bruit très fort d'un coup de fusil ou de pistolet.
- **la mascarade**: fête où l'on porte des costumes et des masques.
- **la borne**: pierre au bord de la route, qui indique les distances.
- **la traverse**: petit chemin qui coupe à travers la campagne, plus court que la route.

## I. Le grand jeu

*Deuxième partie*

Il y avait le grand vent et le froid, la pluie ou la neige. Il nous était impossible de faire de longues recherches. Pour toutes ces raisons, Meaulnes et moi, nous n'avons plus parlé du Pays perdu avant la fin de l'hiver. Nous ne pouvions rien commencer de sérieux pendant ces courtes journées de février. Les jeudis étaient traversés de coups de vent. À la fin, vers cinq heures, il y avait toujours une triste pluie glacée.

Rien ne nous rappelait l'aventure de Meaulnes, sauf une chose étrange. Depuis l'après-midi de son retour, nous n'avions plus d'amis. Aux récréations, on organisait les mêmes jeux qu'autrefois. Mais Jasmin ne parlait plus jamais au grand Meaulnes. Le soir, dès que la classe était balayée, la cour se vidait. C'était comme au temps où j'étais seul. Je voyais mon compagnon marcher sans but du jardin au hangar, et de la cour à la salle à manger.

Le jeudi matin, chacun de nous s'installait sur le bureau d'une des deux salles de classe. Nous lisions Rousseau et Paul-Louis Courier. Nous avions trouvé leurs livres dans les placards, entre des méthodes d'anglais et des cahiers de musique recopiés avec soin. L'après-midi, une visite arrivait souvent, et nous quittions vite l'appartement. Alors nous retournions à l'école… Parfois, nous entendions des groupes de grands élèves. Ils s'arrêtaient un instant devant le grand portail, comme par hasard. Ils le frappaient en jouant à des jeux militaires que nous ne comprenions pas. Et puis ils s'en allaient…

Cette triste vie a continué jusqu'à la fin de février. Je commençais à croire que Meaulnes avait tout oublié. Mais une aventure, plus étrange que les autres, est venue me prouver que je m'étais trompé. Sous la surface triste de cette vie d'hiver, une crise violente se préparait.

C'était justement un jeudi soir, vers la fin du mois. La première nouvelle du Domaine étrange est arrivée jusqu'à nous. C'était la première vague de cette aventure dont nous ne parlions plus. Nous étions en pleine veillée. Mes grands-parents étaient repartis. Il restait seulement avec nous Millie et mon père. Ils ne se doutaient pas du tout de la dispute secrète qui divisait toute la classe en deux clans.

À huit heures, Millie a ouvert la porte pour jeter dehors les miettes du repas. Elle a fait :

« Ah ! »

Elle l'a dit d'une voix si claire que nous nous sommes approchés pour regarder. Il y avait sur le seuil une couche de neige… Comme il faisait très sombre, j'ai fait quelques pas dans la cour. Je voulais voir si la couche était profonde. J'ai senti des flocons légers qui glissaient sur mon visage et qui fondaient aussitôt. On m'a fait rentrer très vite, et Millie a fermé la porte, car elle avait froid.

À neuf heures, nous nous préparions à monter nous coucher. Ma mère avait déjà la lampe à la main. Alors nous avons entendu très clairement deux grands coups. On les avait frappés de toutes ses forces dans le portail, à l'autre bout de la cour. Ma mère a reposé la lampe sur la table. Nous sommes tous restés debout, attentifs, l'oreille tendue.

Il ne fallait pas penser à aller voir ce qui se passait. Avant d'avoir traversé seulement la moitié de la cour, la lampe aurait été éteinte et le verre cassé. Il y a eu un court silence. Mon père commençait à dire que « c'était sans doute… ». Mais à ce moment, un coup de sifflet est parti, aigu et très long. Il venait de juste sous la fenêtre de la salle à manger. Comme je l'ai dit, cette fenêtre donnait sur la route de La Gare. On a dû l'entendre jusque dans la rue de l'église. Et tout de suite, derrière la fenêtre, des cris très aigus ont éclaté. Les carreaux les étouffaient à peine. Les gens qui criaient avaient dû monter sur l'appui de la fenêtre, à la force des bras.

« Amenez-le ! Amenez-le ! »

À l'autre bout du bâtiment, les mêmes cris ont répondu. Ces gens-là avaient dû passer par le champ du père Martin. Ils devaient être grimpés sur le mur bas qui séparait le champ de notre cour.

Puis les cris de « Amenez-le ! » ont éclaté l'un après l'autre à différents endroits. Chaque fois, c'étaient huit ou dix inconnus qui hurlaient, en changeant leur voix. Il y en avait sur le toit du cellier. Ils avaient dû y monter par un tas de fagots, posé contre le mur extérieur. Il y en avait sur un petit mur qui allait du hangar au portail. Le haut de ce mur était arrondi, et on pouvait facilement s'y mettre à cheval. Il y en avait sur le mur grillé de la route de La Gare, où il était facile de monter… Enfin, derrière, dans le jardin, une troupe en retard est arrivée. Elle a fait le même vacarme, mais elle criait cette fois :

« À l'abordage ! »

Et nous entendions l'écho de leurs cris résonner dans les salles de classe vides. Ils en avaient ouvert les fenêtres.

Meaulnes et moi, nous connaissions si bien les détours et les passages de la grande maison ! Nous voyions très clairement, comme sur un plan, tous les endroits où ces inconnus l'attaquaient.

À vrai dire, nous avons eu peur seulement au tout premier instant. Le coup de sifflet nous a fait penser tous les quatre à une attaque de rôdeurs et de bohémiens. Justement, depuis une quinzaine de jours, il y avait sur la place, derrière l'église, un grand bandit et un jeune garçon. Le garçon avait la tête serrée dans des bandages. Il y avait aussi, chez les charrons et les maréchaux, des ouvriers qui n'étaient pas du pays.

Mais nous avons entendu crier ceux qui nous attaquaient. Alors nous avons été sûrs d'avoir affaire à des gens du bourg, et sans doute à des jeunes gens. Il y avait même certainement des gamins. On reconnaissait leurs voix très aiguës. Ils étaient dans la troupe qui se jetait à l'assaut de notre maison, comme à l'abordage d'un bateau.

« Ah ! bien, par exemple… » s'est écrié mon père.

Et Millie a demandé à voix basse :

« Mais qu'est-ce que cela veut dire ? »

À ce moment, soudain, les voix du portail et du mur grillé se sont arrêtées. Puis celle de la fenêtre s'est arrêtée aussi. Deux coups de sifflet sont partis derrière la fenêtre. Les cris des gens grimpés sur le cellier ont baissé peu à peu, puis ils ont cessé. Les cris des gens du jardin aussi. Le long du mur de la salle à manger, nous avons entendu un frôlement. C'était toute la troupe qui partait en vitesse. La neige étouffait leurs pas.

Il était clair que quelqu'un les dérangeait. À cette heure où tout dormait, ils avaient pensé attaquer en paix cette maison isolée, à la sortie du bourg. Mais voilà qu'on dérangeait leur plan de bataille.

L'attaque avait été soudaine, comme un abordage bien mené. Nous avions à peine eu le temps de reprendre nos esprits. Nous nous préparions à sortir. Alors nous avons entendu une voix connue qui appelait à la petite grille :

« Monsieur Seurel ! Monsieur Seurel ! »

C'était M. Pasquier, le boucher. Le petit homme gros a frotté ses sabots sur le seuil. Il a secoué sa courte blouse couverte de neige et il est entré. Il se donnait l'air malin et effrayé. C'était l'air de quelqu'un qui a découvert tout le secret d'une affaire mystérieuse.

« J'étais dans ma cour, qui donne sur la place des Quatre-Routes. J'allais fermer l'étable des chevaux. Tout d'un coup, debout sur la neige, qu'est-ce que je vois : deux grands gars qui semblaient faire sentinelle ou guetter quelque chose. Ils étaient vers la croix. Je m'avance : je fais deux pas… Hip ! les voilà partis au grand galop du côté de chez vous. Ah ! je n'ai pas hésité, j'ai pris mon falot et j'ai dit : Je vas aller raconter ça à M. Seurel… »

Et le voilà qui recommence son histoire : « J'étais dans la cour derrière chez moi… » Alors on lui offre une liqueur, qu'il accepte. On lui demande des détails, mais il est incapable d'en donner.

Il n'avait rien vu en arrivant à la maison. Il avait dérangé les deux sentinelles, et elles avaient averti toutes les troupes. Alors toutes les troupes avaient disparu aussitôt. Et qui pouvaient bien être ces messagers ? Il ne pouvait pas le dire…

« Ça pourrait bien être des bohémiens, disait-il. Depuis bientôt un mois, ils sont sur la place, à attendre le beau temps pour jouer la comédie. Ils ont sûrement organisé quelque mauvais coup. »

Tout cela ne nous aidait guère. Nous restions debout, sans savoir quoi penser. L'homme buvait lentement sa liqueur et mimait de nouveau son histoire. Meaulnes, jusque-là, avait écouté très attentivement. Soudain, il a pris par terre le falot du boucher et il a décidé :

« Il faut aller voir ! »

Il a ouvert la porte et nous l'avons suivi, M. Seurel, M. Pasquier et moi.

Millie était déjà rassurée, puisque les assaillants étaient partis. Et, comme tous les gens ordonnés et soigneux, elle était de nature très peu curieuse. Elle a déclaré :

« Allez-y si vous voulez. Mais fermez la porte et prenez la clef. Moi, je vais me coucher. Je laisserai la lampe allumée. »

### Glossaire

- **la veillée**: soirée passée ensemble à la maison.
- **le clan**: groupe de personnes qui sont ensemble contre un autre groupe.
- **le portail**: grande porte d'une cour.
- **le cellier**: pièce fraîche où l'on garde le vin et les provisions.
- **le fagot**: paquet de petites branches pour faire du feu.
- **l'abordage**: attaque d'un bateau : on saute sur le bateau ennemi pour le prendre.
- **le rôdeur**: homme qui traîne autour des maisons, souvent pour voler.
- **le charron**: artisan qui fabrique des roues et des voitures en bois.
- **la sentinelle**: personne qui monte la garde et surveille.
- **le falot**: lanterne pour marcher la nuit.
- **« Je vas »**: façon de parler des gens de la campagne pour « je vais ».

## II. Nous tombons dans une embuscade

Nous sommes partis sur la neige, dans un silence absolu. Meaulnes marchait devant. Sa lanterne grillagée jetait sa lumière en forme d'éventail… Nous sortions à peine par le grand portail. Derrière la bascule municipale, qui était appuyée contre le mur de notre préau, deux individus sont partis d'un seul coup. Ils avaient des capuchons. Ils se sont envolés comme des perdreaux surpris. Ils ont dit en courant deux ou trois paroles, coupées de rires. Peut-être qu'ils se moquaient de nous. Peut-être qu'ils s'amusaient de l'étrange jeu qu'ils jouaient là. Ou peut-être qu'ils étaient nerveux et qu'ils avaient peur d'être rattrapés.

Meaulnes a laissé tomber sa lanterne dans la neige et il m'a crié :

« Suis-moi, François !… »

Les deux hommes âgés ne pouvaient pas courir aussi vite. Nous les avons laissés là, et nous nous sommes lancés à la poursuite des deux ombres. D'abord, elles ont fait un instant le tour du bas du bourg, par le chemin de la Vieille-Planche. Puis elles sont remontées tout droit vers l'église. Elles couraient d'un pas régulier, sans trop se presser. Nous n'avions pas de peine à les suivre. Elles ont traversé la rue de l'église, où tout était endormi et silencieux. Puis elles sont entrées, derrière le cimetière, dans un labyrinthe de petites ruelles et d'impasses.

C'était un quartier de journaliers, de couturières et de tisserands, qu'on appelait les Petits-Coins. Nous le connaissions assez mal. Nous n'y étions jamais venus la nuit. Le jour, l'endroit était désert. Les journaliers étaient partis travailler, et les tisserands restaient enfermés chez eux. Pendant cette nuit de grand silence, le quartier semblait encore plus abandonné et plus endormi que les autres quartiers du bourg. Personne n'allait donc arriver par chance pour nous aider.

Entre ces petites maisons, posées au hasard comme des boîtes en carton, je ne connaissais qu'un chemin. C'était celui qui menait chez la couturière qu'on surnommait « la Muette ». On descendait d'abord une pente assez raide, couverte de dalles à certains endroits. Puis on tournait deux ou trois fois, entre de petites cours de tisserands ou des écuries vides. Alors on arrivait dans une large impasse. Elle était fermée par une cour de ferme, abandonnée depuis longtemps. Chez la Muette, je l'ai souvent vue parler avec ma mère sans aucun bruit. Ses doigts bougeaient très vite. Seuls de petits cris d'infirme coupaient leur conversation. Pendant ce temps, je regardais par la fenêtre. Je voyais le grand mur de la ferme, la dernière maison de ce côté du faubourg. Je voyais aussi la barrière toujours fermée de la cour. Cette cour était sèche, sans paille, et plus rien n'y passait jamais…

C'est exactement ce chemin que les deux inconnus ont suivi. À chaque tournant, nous avions peur de les perdre. Mais, à ma surprise, nous arrivions toujours au coin de la ruelle suivante avant qu'ils l'aient quittée. Je dis : à ma surprise, car ces ruelles étaient très courtes. Cela n'aurait pas été possible s'ils n'avaient pas ralenti chaque fois, quand nous ne les voyions plus.

Enfin, sans hésiter, ils ont pris la rue qui menait chez la Muette. J'ai crié à Meaulnes :

« Nous les tenons, c'est une impasse ! »

À vrai dire, c'étaient eux qui nous tenaient… Ils nous avaient conduits là où ils voulaient. Arrivés au mur, ils se sont retournés vers nous d'un air décidé. L'un des deux a lancé le même coup de sifflet. Nous l'avions déjà entendu deux fois ce soir-là.

Aussitôt, une dizaine de gars sont sortis de la cour de la ferme abandonnée. Ils semblaient avoir été placés là pour nous attendre. Ils avaient tous des capuchons, et leur visage était caché dans leur cache-nez…

Nous savions d'avance qui c'était. Mais nous avions bien décidé de n'en rien dire à M. Seurel. Nos affaires ne le regardaient pas. Il y avait Delouche, Denis, Giraudat et tous les autres. Pendant la lutte, nous avons reconnu leur façon de se battre et leurs voix essoufflées. Mais une chose restait inquiétante. Elle semblait même presque effrayer Meaulnes. Il y avait là quelqu'un que nous ne connaissions pas, et qui semblait être le chef…

Il ne touchait pas Meaulnes. Il regardait manœuvrer ses soldats, qui avaient beaucoup de travail. Ils étaient traînés dans la neige, et leurs vêtements étaient déchirés de haut en bas. Mais ils continuaient à se jeter avec rage contre le grand gars essoufflé. Deux d'entre eux s'étaient occupés de moi. Ils avaient eu du mal à m'immobiliser, car je me débattais comme un diable. J'étais par terre, à genoux, assis sur les talons. On me tenait les bras serrés derrière le dos. Je regardais la scène avec une curiosité très forte, mêlée de peur.

Meaulnes s'était débarrassé de quatre garçons du Cours. Ils étaient accrochés à sa blouse. Il avait tourné très vite sur lui-même, et il les avait jetés de toutes ses forces dans la neige… L'inconnu restait bien droit sur ses deux jambes. Il suivait la bataille avec intérêt, mais très calme. De temps en temps, il répétait d'une voix claire :

« Allez… Courage… Revenez-y… *Go on my boys*… »

C'était lui, évidemment, qui commandait… D'où venait-il ? Où et comment les avait-il préparés à la bataille ? Cela restait un mystère pour nous. Comme les autres, il avait le visage enveloppé dans un cache-nez. Mais Meaulnes, libéré de ses adversaires, s'est avancé vers lui d'un air menaçant. Alors l'inconnu a fait un mouvement pour mieux voir et pour faire face. Ce mouvement a découvert un morceau de linge blanc. Ce linge lui entourait la tête, comme un bandage.

C'est à ce moment que j'ai crié à Meaulnes :

« Prends garde par derrière ! Il y en a un autre. »

Meaulnes n'a pas eu le temps de se retourner. Derrière lui, il y avait une barrière. Un grand diable en avait surgi. Il a passé adroitement son cache-nez autour du cou de mon ami, et il l'a renversé en arrière. Aussitôt, les quatre adversaires de Meaulnes, qui étaient tombés le nez dans la neige, sont revenus à l'attaque. Ils lui ont immobilisé les bras et les jambes. Ils lui ont attaché les bras avec une corde, et les jambes avec un cache-nez. Et le jeune inconnu à la tête bandée fouillait dans ses poches…

Le dernier arrivé, l'homme au lasso, avait allumé une petite bougie. Il la protégeait de la main. Chaque fois qu'il trouvait un nouveau papier, le chef allait près de cette petite lumière pour voir ce qu'il y avait dessus. Enfin, il a déplié une sorte de carte couverte d'inscriptions. Meaulnes y travaillait depuis son retour. Le chef s'est écrié avec joie :

« Cette fois nous l'avons. Voilà le plan ! Voilà le guide ! Nous allons voir si ce monsieur est bien allé où je l'imagine… »

Son compagnon a éteint la bougie. Chacun a ramassé sa casquette ou sa ceinture. Et tous ont disparu en silence, comme ils étaient venus. J'étais libre, et j'ai vite détaché mon compagnon.

« Il n'ira pas très loin avec ce plan-là », a dit Meaulnes en se levant.

Et nous sommes repartis lentement, car il boitait un peu. Sur le chemin de l'église, nous avons retrouvé M. Seurel et le père Pasquier.

« Vous n'avez rien vu ? ont-ils dit… Nous non plus ! »

La nuit était très noire, et ils ne se sont aperçus de rien. Le boucher nous a quittés, et M. Seurel est rentré bien vite se coucher.

Mais nous deux, nous sommes restés longtemps dans notre chambre, à la lumière de la lampe que Millie nous avait laissée. Nous réparions tant bien que mal nos blouses décousues. Nous parlions à voix basse de ce qui nous était arrivé. Nous étions comme deux compagnons d'armes, le soir d'une bataille perdue…

### Glossaire

- **l'embuscade**: piège : on se cache pour attaquer quelqu'un par surprise.
- **la bascule municipale**: grande balance de la commune, pour peser les charrettes et les animaux.
- **le perdreau**: jeune perdrix, petit oiseau des champs qui s'envole d'un coup quand on approche.
- **l'impasse**: petite rue fermée au bout, sans sortie.
- **le journalier**: ouvrier de la campagne payé à la journée.
- **le tisserand**: ouvrier qui fabrique du tissu.
- **le cache-nez**: longue écharpe qui protège le cou et le bas du visage du froid.
- **se débattre**: bouger avec force pour se libérer.
- **le lasso**: longue corde avec un nœud, qu'on lance pour attraper quelqu'un ou un animal.
- **le compagnon d'armes**: soldat qui se bat à côté d'un autre.

## III. Le bohémien à l'école

Le lendemain, le réveil a été difficile. À huit heures et demie, M. Seurel allait donner le signal d'entrer. C'est à ce moment-là que nous sommes arrivés, tout essoufflés, pour nous mettre dans les rangs. Comme nous étions en retard, nous nous sommes glissés n'importe où. D'habitude, pourtant, le grand Meaulnes était le premier de la longue file d'élèves. Ils se tenaient coude à coude, chargés de livres, de cahiers et de porte-plume, et M. Seurel les inspectait.

J'ai été surpris de voir qu'on nous a fait de la place très vite, sans rien dire, vers le milieu de la file. M. Seurel a retardé de quelques secondes l'entrée en classe pour inspecter le grand Meaulnes. Pendant ce temps, j'ai avancé la tête avec curiosité. Je regardais à droite et à gauche pour voir les visages de nos ennemis de la veille.

Le premier que j'ai aperçu était justement celui auquel je pensais sans cesse. Mais c'était aussi le dernier que je m'attendais à voir ici. Il était à la place habituelle de Meaulnes, le premier de tous. Il avait un pied sur la marche de pierre. Son épaule et le coin de son sac, qu'il portait sur le dos, s'appuyaient contre le cadre de la porte. Son visage était fin, très pâle, avec quelques taches de rousseur. Il le penchait et le tournait vers nous, avec une sorte de curiosité méprisante et amusée. Il avait la tête et tout un côté du visage entourés de linge blanc. Je reconnaissais le chef de la bande, le jeune bohémien qui nous avait volés la nuit précédente.

Mais déjà, nous entrions dans la classe, et chacun prenait sa place. Le nouvel élève s'est assis près du poteau. C'était à gauche du long banc où Meaulnes avait, à droite, la première place. Giraudat, Delouche et les trois autres du premier banc s'étaient serrés les uns contre les autres pour lui faire de la place. On aurait dit que tout avait été décidé d'avance…

Souvent, en hiver, des élèves de passage venaient ainsi parmi nous. C'étaient des mariniers dont le bateau était pris par la glace dans le canal, des apprentis, ou des voyageurs bloqués par la neige. Ils restaient au cours deux jours, un mois, rarement plus… Pendant la première heure, tout le monde les regardait avec curiosité. Puis on les oubliait aussitôt, et ils disparaissaient bien vite dans la foule des élèves ordinaires.

Mais celui-ci n'allait pas se faire oublier si vite. Je me rappelle encore ce garçon singulier. Je me rappelle tous les trésors étranges qu'il avait apportés dans le cartable accroché à son dos. D'abord, il y a eu les porte-plume « à vue ». Il les a sortis pour écrire sa dictée. Dans le manche, il y avait un petit trou. On fermait un œil et on regardait par ce trou. Alors on voyait apparaître, floue et grossie, la basilique de Lourdes ou quelque monument inconnu. Il en a choisi un, et les autres sont passés aussitôt de main en main. Puis il y a eu une trousse chinoise, remplie de compas et d'instruments amusants. Ils sont partis par le banc de gauche. Ils glissaient sans bruit, en cachette, de main en main, sous les cahiers. Il ne fallait pas que M. Seurel voie quelque chose.

Des livres tout neufs sont passés aussi. Je connaissais leurs titres. Je les avais lus avec envie au dos de la couverture des rares livres de notre bibliothèque : *La Teppe aux Merles*, *La Roche aux Mouettes*, *Mon ami Benoist*… Personne ne savait d'où venaient ces livres. Peut-être qu'ils étaient volés. Certains élèves en tournaient les pages d'une main sur leurs genoux, et ils écrivaient la dictée de l'autre main. D'autres faisaient tourner le compas au fond de leur casier. M. Seurel continuait la dictée en marchant du bureau à la fenêtre, le dos tourné. Alors d'autres élèves fermaient brusquement un œil. Sur l'autre œil, ils collaient l'image verdâtre et trouée de Notre-Dame de Paris. Et l'élève étranger, la plume à la main, appuyait son fin profil contre le poteau gris. Il clignait des yeux. Il était content de tout ce jeu secret qui s'organisait autour de lui.

Peu à peu, pourtant, toute la classe s'est inquiétée. Les objets qu'on « faisait passer » arrivaient l'un après l'autre dans les mains du grand Meaulnes. Lui, sans y faire attention, sans les regarder, les posait à côté de lui. Bientôt, il y en a eu un tas, plein d'instruments et de toutes les couleurs. On aurait dit le tas d'objets aux pieds de la femme qui représente la Science, dans les tableaux. M. Seurel allait forcément découvrir ce déballage étrange et remarquer ce petit jeu. D'ailleurs, il devait penser à faire une enquête sur les événements de la nuit. La présence du bohémien allait lui faciliter le travail…

Bientôt, en effet, il s'est arrêté, surpris, devant le grand Meaulnes.

« À qui appartient tout cela ? » a-t-il demandé.

Il montrait « tout cela » avec le dos de son livre, refermé sur son index.

« Je n'en sais rien », a répondu Meaulnes d'un ton bourru, sans lever la tête.

Mais l'écolier inconnu est intervenu :

« C'est à moi », a-t-il dit.

Et il a ajouté aussitôt, avec un geste large et élégant de jeune seigneur :

« Mais je les mets à votre disposition, monsieur, si vous voulez regarder. »

Le vieil instituteur n'a pas su résister à ce geste. Alors, en quelques secondes, toute la classe s'est glissée avec curiosité autour de lui et du jeune bohémien. Personne ne faisait de bruit. C'était comme pour ne pas troubler ce qui venait de changer dans la classe. Le maître penchait sur ce trésor sa tête à moitié chauve et à moitié frisée. Le jeune garçon, tout pâle, donnait les explications nécessaires, avec un air de triomphe tranquille. Pendant ce temps, le grand Meaulnes restait silencieux à son banc, complètement abandonné. Il avait ouvert son cahier de brouillons. Il fronçait les sourcils, plongé dans un problème difficile.

Le « quart d'heure » nous a surpris au milieu de tout cela. La dictée n'était pas finie, et le désordre régnait dans la classe. À vrai dire, depuis le matin, la récréation durait.

Donc, à dix heures et demie, les élèves ont envahi la cour sombre et boueuse. On s'est vite aperçu qu'un nouveau maître commandait les jeux.

Dès ce matin-là, le bohémien nous a apporté beaucoup de plaisirs nouveaux. Je me rappelle seulement le plus sanglant. C'était une sorte de tournoi. Les chevaux étaient les grands élèves. Les plus jeunes grimpaient sur leurs épaules.

Ils étaient partagés en deux groupes, qui partaient des deux bouts de la cour. Ils se jetaient les uns sur les autres. Ils essayaient de renverser l'adversaire par la violence du choc. Les cavaliers se servaient de leurs cache-nez comme de lassos, ou de leurs bras tendus comme de lances. Ils essayaient de désarçonner leurs rivaux. Parfois, un cheval manquait son adversaire, qui l'évitait. Alors il perdait l'équilibre et tombait de tout son long dans la boue. Le cavalier roulait sous sa monture. Il y avait aussi des écoliers à moitié désarçonnés. Le cheval les rattrapait par les jambes. Alors, toujours aussi acharnés, ils remontaient sur ses épaules. Le mince cavalier à la tête bandée était monté sur le grand Delage. Delage avait des bras et des jambes immenses, les cheveux roux et les oreilles décollées. Le cavalier poussait les deux troupes rivales à se battre. Il dirigeait sa monture avec malice, en riant aux éclats.

D'abord, Augustin regardait ces jeux avec mauvaise humeur. Il était debout sur le seuil de la classe. Et moi, j'étais près de lui, sans savoir que faire.

« C'est un malin, a-t-il dit entre ses dents, les mains dans les poches. Venir ici, dès ce matin, c'était le seul moyen de ne pas être soupçonné. Et M. Seurel s'est laissé prendre ! »

Il est resté là un long moment, sa tête rasée au vent. Il se plaignait à voix basse de ce comédien. Pour lui, ce garçon allait faire assommer tous ces gars, dont il avait été le capitaine peu de temps avant. Et moi, qui étais un enfant tranquille, je l'approuvais, bien sûr.

Le maître n'était pas là, et la lutte continuait partout, dans tous les coins. Les plus petits avaient fini par grimper les uns sur les autres. Ils couraient et ils culbutaient avant même d'avoir reçu le choc de l'adversaire… Bientôt, au milieu de la cour, il est resté debout un seul groupe. Ce groupe se battait avec rage et tournait sans arrêt. Par moments, on voyait sortir de ce groupe le bandeau blanc du nouveau chef.

Alors le grand Meaulnes n'a plus su résister. Il a baissé la tête, il a mis ses mains sur ses cuisses et il m'a crié :

« Allons-y, François ! »

J'ai été surpris par cette décision soudaine. Pourtant, j'ai sauté sans hésiter sur ses épaules. En une seconde, nous étions au cœur de la bataille. La plupart des combattants, affolés, s'enfuyaient en criant :

« Voilà Meaulnes ! Voilà le grand Meaulnes ! »

Au milieu de ceux qui restaient, il s'est mis à tourner sur lui-même en me disant :

« Étends les bras : attrape-les comme j'ai fait cette nuit. »

Et moi, j'étais ivre de la bataille et sûr de la victoire. J'attrapais au passage les gamins, qui se débattaient. Ils se balançaient un instant sur les épaules des grands, puis ils tombaient dans la boue. En très peu de temps, il n'est resté debout que le nouveau venu, monté sur Delage. Mais Delage n'avait pas envie de se battre contre Augustin. D'un violent coup de reins en arrière, il s'est redressé et il a fait descendre le cavalier blanc.

Le jeune garçon était maintenant debout par terre. Il tenait la main sur l'épaule de sa monture, comme un capitaine tient le mors de son cheval. Il a regardé le grand Meaulnes, un peu saisi, avec une immense admiration.

« À la bonne heure ! » a-t-il dit.

Mais aussitôt la cloche a sonné. Les élèves s'étaient rassemblés autour de nous, en attendant une scène curieuse. Ils se sont dispersés. Et Meaulnes était déçu et fâché de n'avoir pas pu jeter son ennemi par terre. Il lui a tourné le dos en disant, de mauvaise humeur :

« Ce sera pour une autre fois ! »

Jusqu'à midi, la classe a continué comme aux jours qui précèdent les vacances. Il y avait des pauses amusantes et des conversations. L'écolier-comédien était au centre de tout.

Il expliquait leur situation. Ils étaient bloqués sur la place par le froid. Ils ne pensaient même pas à donner des spectacles le soir, car personne ne viendrait. Alors ils avaient décidé que lui-même irait au cours pendant la journée, pour se distraire. Pendant ce temps, son compagnon soignerait les oiseaux des Îles et la chèvre savante. Puis il racontait leurs voyages dans le pays autour. Il racontait l'averse qui tombe sur le mauvais toit de zinc de la voiture. Il racontait aussi les côtes, où il faut descendre pour pousser à la roue. Les élèves du fond quittaient leur table pour venir écouter de plus près. Les moins rêveurs en profitaient pour se chauffer autour du poêle. Mais bientôt, la curiosité les prenait aussi. Ils se rapprochaient du groupe bavard en tendant l'oreille. Mais ils laissaient une main posée sur le couvercle du poêle, pour y garder leur place.

M. Seurel suivait tout cela avec sa curiosité un peu enfantine de maître d'école. Il posait beaucoup de questions.

« Et de quoi vivez-vous ? » a-t-il demandé.

Le garçon a hésité un instant. On aurait dit qu'il ne s'était jamais inquiété de ce détail.

« Mais, a-t-il répondu, de ce que nous avons gagné l'automne précédent, je pense. C'est Ganache qui règle les comptes. »

Personne ne lui a demandé qui était Ganache. Mais moi, j'ai pensé au grand diable de la veille au soir. En traître, il avait attaqué Meaulnes par derrière et il l'avait renversé…

### Glossaire

- **le bohémien**: personne du voyage qui va de village en village et donne des spectacles.
- **le marinier**: homme qui conduit un bateau sur un canal ou une rivière.
- **le porte-plume**: petit manche où l'on met une plume pour écrire à l'encre.
- **la basilique**: grande église importante.
- **le tournoi**: combat entre cavaliers, comme au Moyen Âge.
- **la monture**: l'animal (ou ici, l'élève) qui porte un cavalier.
- **désarçonner**: faire tomber un cavalier de son cheval.
- **culbuter**: tomber en se renversant.
- **le mors**: pièce de métal dans la bouche du cheval, pour le diriger.
- **le « quart d'heure »**: la récréation, la pause entre deux leçons.
- **le poêle**: appareil en métal où l'on fait du feu pour chauffer la classe.
- **la chèvre savante**: chèvre dressée qui fait des tours dans un spectacle.

## IV. Où il est question du domaine mystérieux

L'après-midi a apporté les mêmes plaisirs. Pendant toute la classe, il y a eu le même désordre et la même tricherie. Le bohémien avait apporté d'autres objets précieux : des coquillages, des jeux, des chansons. Il avait même un petit singe, qui griffait sans bruit l'intérieur de sa gibecière… À chaque instant, M. Seurel devait s'arrêter. Il examinait ce que le malin garçon venait de sortir de son sac… Quatre heures sont arrivées, et Meaulnes était le seul à avoir fini ses problèmes.

Tout le monde est sorti sans se presser. Il semblait qu'il n'y avait plus de limite dure entre les heures de classe et les heures de récréation. D'habitude, cette limite rendait la vie de l'école simple et réglée, comme le jour qui suit la nuit. Nous avons même oublié une chose habituelle. Vers quatre heures moins dix, nous donnions toujours à M. Seurel le nom des deux élèves qui devaient rester pour balayer la classe. Or, nous ne l'oubliions jamais, car c'était une façon d'annoncer la sortie et de la faire venir plus vite.

Le hasard a voulu que ce jour-là, ce soit justement le tour du grand Meaulnes. Et dès le matin, en bavardant avec le bohémien, je l'avais prévenu d'une règle. Le jour de leur arrivée, les nouveaux étaient toujours choisis d'office pour être le second balayeur.

Meaulnes est allé chercher le pain de son goûter, puis il est revenu tout de suite en classe. Le bohémien, lui, s'est fait attendre longtemps. Il est arrivé le dernier, en courant, au moment où la nuit commençait à tomber…

« Tu resteras dans la classe, m'avait dit mon compagnon. Pendant que je le tiendrai, tu lui reprendras le plan qu'il m'a volé. »

Je m'étais donc assis sur une petite table, près de la fenêtre. Je lisais à la dernière lumière du jour. Et je les ai vus tous les deux déplacer en silence les bancs de l'école. Le grand Meaulnes ne disait rien et avait l'air dur. Sa blouse noire était boutonnée dans le dos par trois boutons et serrée par une ceinture. L'autre était fin et nerveux, la tête bandée comme un blessé. Il portait un mauvais paletot, avec des déchirures que je n'avais pas remarquées pendant la journée. Il était plein d'une ardeur presque sauvage. Il soulevait et poussait les tables avec une hâte folle, en souriant un peu. On aurait dit qu'il jouait à quelque jeu extraordinaire, dont nous ne connaissions pas le secret.

Ils sont arrivés ainsi dans le coin le plus sombre de la salle, pour déplacer la dernière table.

À cet endroit, Meaulnes pouvait renverser son adversaire d'un seul geste. Personne, dehors, ne pouvait les voir ou les entendre par les fenêtres. Je ne comprenais pas pourquoi il laissait passer une pareille occasion. L'autre, revenu près de la porte, allait s'enfuir d'un moment à l'autre. Il dirait que le travail était fini, et nous ne le reverrions plus. Meaulnes avait mis si longtemps à retrouver, à comparer et à rassembler tous ses renseignements. Le plan et tous ces renseignements seraient perdus pour nous…

À chaque seconde, j'attendais de mon camarade un signe, un mouvement, pour annoncer le début de la bataille. Mais le grand garçon ne bougeait pas. Seulement, par moments, il regardait le bandeau du bohémien. Ses yeux étaient étrangement fixes, et il avait l'air de poser une question. Dans la demi-obscurité de la tombée de la nuit, ce bandeau paraissait couvert de grandes taches noires.

La dernière table a été déplacée sans que rien n'arrive.

Ensuite, ils sont remontés tous les deux vers le haut de la classe. Ils allaient donner un dernier coup de balai sur le seuil. À ce moment-là, Meaulnes a baissé la tête. Sans regarder notre ennemi, il a dit à mi-voix :

« Votre bandeau est rouge de sang et vos habits sont déchirés. »

L'autre l'a regardé un instant. Il n'était pas surpris par ces mots. Mais il était profondément ému de les entendre de la bouche de Meaulnes.

« Ils ont voulu m'arracher votre plan tout à l'heure, sur la place, a-t-il répondu. Ils ont su que je voulais revenir ici pour balayer la classe. Alors ils ont compris que j'allais faire la paix avec vous, et ils se sont révoltés contre moi. Mais je l'ai sauvé quand même », a-t-il ajouté fièrement.

Et il a tendu à Meaulnes le précieux papier plié.

Meaulnes s'est tourné lentement vers moi :

« Tu entends ? a-t-il dit. Il vient de se battre et de se faire blesser pour nous. Et pendant ce temps, nous lui tendions un piège ! »

Puis il a cessé d'employer ce « vous », si étrange entre écoliers de Sainte-Agathe :

« Tu es un vrai camarade », a-t-il dit, et il lui a tendu la main.

Le comédien l'a prise. Pendant une seconde, il est resté sans parole, très troublé, la voix coupée… Mais bientôt, il a continué avec une curiosité ardente :

« Ainsi, vous me tendiez un piège ! Comme c'est amusant ! Je l'avais deviné. Et je me disais : ils vont être bien étonnés. Ils vont me reprendre ce plan, et ils vont voir que je l'ai complété… »

« Complété ? »

« Oh ! attendez ! Pas entièrement… »

Il a quitté ce ton joyeux. Il s'est rapproché de nous, et il a ajouté gravement et lentement :

« Meaulnes, il est temps que je vous le dise : moi aussi, je suis allé là où vous êtes allé. J'étais à cette fête extraordinaire. Les garçons du Cours m'ont parlé de votre aventure mystérieuse. Alors j'ai bien pensé qu'il s'agissait du vieux Domaine perdu. Pour en être sûr, je vous ai volé votre carte… Mais je suis comme vous. Je ne connais pas le nom de ce château. Je ne saurais pas y retourner. Je ne connais pas tout le chemin qui vous y conduirait d'ici. »

Avec quel élan, avec quelle curiosité, avec quelle amitié nous nous sommes serrés contre lui ! Meaulnes lui posait des questions, avec avidité… Nous pensions tous les deux la même chose. Si nous insistions très fort auprès de notre nouvel ami, il finirait par nous dire ce qu'il prétendait ne pas savoir.

« Vous verrez, vous verrez, répondait le jeune garçon, un peu ennuyé et gêné. J'ai mis sur le plan quelques indications que vous n'aviez pas… C'est tout ce que je pouvais faire. »

Puis il a vu que nous étions pleins d'admiration et d'enthousiasme.

« Oh ! a-t-il dit tristement et fièrement, je préfère vous prévenir : je ne suis pas un garçon comme les autres. Il y a trois mois, j'ai voulu me tirer une balle dans la tête. C'est pour cela que j'ai ce bandeau sur le front, comme un mobile de la Seine, en 1870… »

« Et ce soir, en vous battant, la blessure s'est rouverte », a dit Meaulnes avec amitié.

Mais l'autre n'y a pas fait attention. Il a continué, sur un ton un peu théâtral :

« Je voulais mourir. Et puisque je n'ai pas réussi, je ne vivrai plus que pour m'amuser, comme un enfant, comme un bohémien. J'ai tout abandonné. Je n'ai plus ni père, ni sœur, ni maison, ni amour… Plus rien, que des compagnons de jeux. »

« Ces compagnons-là vous ont déjà trahi », ai-je dit.

« Oui, a-t-il répondu avec vivacité. C'est la faute d'un certain Delouche. Il a deviné que j'allais me mettre de votre côté. Il a fait perdre courage à ma troupe, que je tenais si bien en main. Vous avez vu cet abordage, hier soir ? Comme c'était bien conduit, comme ça marchait ! Depuis mon enfance, je n'avais rien organisé d'aussi réussi… »

Il est resté pensif un instant. Puis il a ajouté, pour nous enlever toute illusion sur lui :

« Si je suis venu vers vous deux, ce soir, c'est pour une raison. Je m'en suis aperçu ce matin : il y a plus de plaisir à prendre avec vous qu'avec toute la bande des autres. C'est surtout ce Delouche qui me déplaît. Quelle idée de jouer à l'homme à dix-sept ans ! Rien ne me dégoûte plus… Pensez-vous que nous pourrons l'attraper à son tour ? »

« Bien sûr, a dit Meaulnes. Mais resterez-vous longtemps avec nous ? »

« Je ne sais pas. Je le voudrais beaucoup. Je suis terriblement seul. Je n'ai que Ganache… »

Toute sa fièvre, toute sa gaieté étaient tombées d'un coup. Pendant un instant, il est retombé dans un profond désespoir. C'était sans doute ce même désespoir qui, un jour, lui avait donné l'idée de se tuer.

« Soyez mes amis, a-t-il dit soudain. Voyez : je connais votre secret et je l'ai défendu contre tous. Je peux vous remettre sur la trace que vous avez perdue… »

Et il a ajouté, presque solennellement :

« Soyez mes amis pour le jour où je serai de nouveau tout près de l'enfer, comme une fois déjà… Jurez-moi que vous répondrez quand je vous appellerai. Quand je vous appellerai comme ceci… »

Et il a poussé une sorte de cri étrange : « Hou-ou !… »

« Vous, Meaulnes, jurez d'abord ! »

Et nous avons juré. Car nous étions des enfants, et tout ce qui était plus solennel et plus sérieux que la vie ordinaire nous plaisait beaucoup.

« En échange, a-t-il dit, voici tout ce que je peux vous dire maintenant. Je vais vous indiquer la maison de Paris où la jeune fille du château passait d'habitude les fêtes : Pâques et la Pentecôte, le mois de juin et quelquefois une partie de l'hiver. »

À ce moment, une voix inconnue a appelé plusieurs fois du grand portail, dans la nuit. Nous avons deviné que c'était Ganache, le bohémien. Il n'osait pas traverser la cour, ou bien il ne savait pas comment la traverser. Il appelait d'une voix pressante et inquiète, tantôt très haut, tantôt presque bas :

« Hou-ou ! Hou-ou ! »

« Dites ! Dites vite ! » a crié Meaulnes au jeune bohémien.

Celui-ci avait sursauté, et il remettait ses habits en ordre pour partir. Il nous a donné rapidement une adresse à Paris, et nous l'avons répétée à mi-voix. Puis il a couru dans l'ombre pour rejoindre son compagnon à la grille. Il nous laissait dans un trouble que je ne peux pas exprimer.

### Glossaire

- **la gibecière**: sac que l'on porte à l'épaule, surtout pour la chasse.
- **le balayeur**: élève qui reste après la classe pour nettoyer le sol avec un balai.
- **d'office**: sans demander l'avis de la personne, par une règle.
- **le paletot**: veste courte et chaude.
- **le bandeau**: bande de tissu qu'on met autour de la tête, par exemple sur une blessure.
- **tendre un piège**: préparer en secret quelque chose pour attraper quelqu'un.
- **un mobile de la Seine, en 1870**: un soldat de Paris pendant la guerre de 1870.
- **l'abordage**: attaque où l'on saute sur l'ennemi, comme les pirates sur un bateau.
- **solennellement**: d'une manière très sérieuse et importante.
- **jurer**: faire une promesse très sérieuse.

## V. L'homme aux espadrilles

Cette nuit-là, vers trois heures du matin, la veuve Delouche s'est levée pour allumer son feu. C'était l'aubergiste, et elle habitait au milieu du bourg. Dumas, son beau-frère, habitait chez elle. Il devait se mettre en route à quatre heures. La triste bonne femme avait la main droite toute tordue par une vieille brûlure. Elle se dépêchait dans la cuisine sombre pour préparer le café. Il faisait froid. Elle a mis un vieux fichu sur sa camisole. D'une main, elle tenait sa bougie allumée. Avec l'autre main, la mauvaise, elle levait son tablier pour protéger la flamme. Elle a traversé la cour, pleine de bouteilles vides et de caisses à savon. Elle voulait prendre du petit bois. Alors elle a ouvert la porte du bûcher, qui servait aussi de cabane aux poules… Mais elle avait à peine poussé la porte quand un individu est sorti de l'obscurité profonde. Il a donné un coup de casquette si violent que l'air a fait un grand bruit. Du même coup, il a éteint la chandelle et fait tomber la bonne femme. Puis il s'est enfui à toutes jambes. Pendant ce temps, les poules et les coqs, affolés, faisaient un bruit terrible.

Un instant plus tard, la veuve Delouche s'est remise de sa peur. Elle s'est alors aperçue que l'homme emportait dans un sac une douzaine de ses plus beaux poulets.

Dumas était venu en courant en entendant les cris de sa belle-sœur. Il a constaté que le voyou avait dû ouvrir avec une fausse clé la porte de la petite cour. Il s'était enfui par le même chemin, sans la fermer. Dumas avait l'habitude des braconniers et des petits voleurs. Aussitôt, il a allumé le falot de sa voiture. Il l'a pris d'une main, et de l'autre main son fusil chargé. Il a essayé de suivre la trace du voleur. Cette trace était très peu nette, car l'individu devait porter des espadrilles. Elle l'a mené sur la route de La Gare, puis elle s'est perdue devant la barrière d'un pré. Il a été obligé d'arrêter là ses recherches. Il a levé la tête et il s'est arrêté… Alors il a entendu au loin, sur la même route, le bruit d'une voiture. Elle partait au grand galop, elle s'enfuyait…

De son côté, Jasmin Delouche, le fils de la veuve, s'était levé lui aussi. Il avait jeté vite un capuchon sur ses épaules et il était sorti en chaussons pour inspecter le bourg. Tout dormait. Tout était plongé dans l'obscurité et dans le profond silence qui viennent juste avant les premières lueurs du jour. Il est arrivé aux Quatre-Routes. Comme son oncle, il a seulement entendu une voiture, très loin, sur la colline des Riaudes. Le cheval devait galoper à toute vitesse, les quatre pieds en l'air. Jasmin était un garçon malin et vantard. Il s'est dit alors une phrase, qu'il nous a répétée plus tard. Il parlait avec l'accent insupportable des faubourgs de Montluçon, en roulant les r au fond de la gorge :

« Ceux-là sont partis vers La Gare, mais il n'est pas dit que je n'en « chaufferai » pas d'autres, de l'autre côté du bourg. »

Et il est reparti vers l'église, dans le même silence de la nuit.

Sur la place, il y avait une lumière dans la roulotte des bohémiens. Quelqu'un était malade, sans doute. Jasmin allait s'approcher pour demander ce qui était arrivé. Mais à ce moment, une ombre silencieuse est sortie des Petits-Coins. C'était une ombre qui portait des espadrilles. Elle a couru au galop vers le marchepied de la voiture, sans rien voir…

Jasmin avait reconnu la façon de marcher de Ganache. Il s'est avancé soudain dans la lumière et il a demandé à mi-voix :

« Eh bien ! Qu'y a-t-il ? »

L'autre s'est arrêté. Il avait l'air fou, les cheveux en désordre, la bouche sans dents. Il l'a regardé avec une pauvre grimace, à cause de la peur et parce qu'il étouffait. Il a répondu, à bout de souffle, par petits morceaux :

« C'est le compagnon qui est malade… Il s'est battu hier soir et sa blessure s'est rouverte… Je viens d'aller chercher la sœur. »

En effet, Jasmin Delouche, très intrigué, est rentré chez lui pour se recoucher. Et vers le milieu du bourg, il a rencontré une religieuse qui se dépêchait.

Le matin, plusieurs habitants de Sainte-Agathe sont sortis sur le seuil de leur porte. Ils avaient tous les mêmes yeux gonflés et cernés par une nuit sans sommeil. Chez tous, il y a eu un cri de colère. Et la nouvelle a couru dans le bourg à toute vitesse, comme un feu qui court sur une traînée de poudre. Chez Giraudat, vers deux heures du matin, on avait entendu une carriole s'arrêter. On y chargeait en hâte des paquets, qui tombaient avec un bruit mou. Dans la maison, il y avait seulement deux femmes, et elles n'avaient pas osé bouger. Au jour, elles ont ouvert la basse-cour. Alors elles ont compris que ces paquets étaient leurs lapins et leurs volailles… Pendant la première récréation, Millie a trouvé plusieurs allumettes à moitié brûlées devant la porte de la buanderie. On en a conclu que les voleurs connaissaient mal notre maison et qu'ils n'avaient pas pu entrer… Chez Perreux, chez Boujardon et chez Clément, on a d'abord cru qu'ils avaient volé aussi les cochons. Mais on les a retrouvés dans la matinée, en train de déterrer des salades dans différents jardins. Tout le troupeau avait profité de l'occasion et de la porte ouverte pour faire une petite promenade de nuit… Presque partout, on avait enlevé les volailles. Mais on n'avait rien pris d'autre. Mme Pignot, la boulangère, n'élevait pas d'animaux. Elle a pourtant crié toute la journée qu'on lui avait volé son battoir et une livre d'indigo. Mais cela n'a jamais été prouvé, ni écrit dans le procès-verbal…

Cette panique, cette peur, ces bavardages ont duré toute la matinée. En classe, Jasmin a raconté son aventure de la nuit :

« Ah ! ils sont malins, disait-il. Mais si mon oncle en avait rencontré un, il l'a bien dit : Je le fusillais comme un lapin ! »

Et il ajoutait en nous regardant :

« C'est heureux qu'il n'ait pas rencontré Ganache, il était capable de tirer dessus. C'est tous la même race, qu'il dit, et Dessaigne le disait aussi. »

Pourtant, personne ne pensait à embêter nos nouveaux amis. C'est seulement le lendemain soir que Jasmin a fait remarquer une chose à son oncle. Ganache portait des espadrilles, comme leur voleur. Ils ont été d'accord : cela valait la peine de le dire aux gendarmes. Alors ils ont décidé, en grand secret, d'aller au chef-lieu de canton dès qu'ils auraient un moment libre, pour prévenir le brigadier de la gendarmerie.

Pendant les jours suivants, le jeune bohémien n'est pas venu. Il était malade, car sa blessure s'était un peu rouverte.

Le soir, nous allions rôder sur la place de l'église, rien que pour voir sa lampe derrière le rideau rouge de la voiture. Nous restions là, pleins d'angoisse et de fièvre. Nous n'osions pas nous approcher de cette pauvre petite maison sur roues. Pour nous, elle était le passage mystérieux, l'entrée du Pays dont nous avions perdu le chemin.

### Glossaire

- **les espadrilles**: chaussures en toile, avec une semelle de corde.
- **la veuve**: femme dont le mari est mort.
- **le bûcher**: petite cabane où l'on range le bois pour le feu.
- **la camisole**: chemise courte qu'on porte pour la nuit.
- **le braconnier**: homme qui chasse ou pêche en cachette, sans en avoir le droit.
- **le marchepied**: petite marche pour monter dans une voiture.
- **« chauffer »**: ici, mot populaire de Jasmin : attraper ou voler.
- **le battoir**: morceau de bois plat pour battre le linge quand on le lave.
- **l'indigo**: poudre bleue qu'on met dans l'eau pour bleuir le linge.
- **le procès-verbal**: texte officiel où les gendarmes écrivent ce qui s'est passé.
- **le chef-lieu de canton**: la petite ville principale d'un groupe de villages.
- **le brigadier**: chef d'un petit groupe de gendarmes.

## VI. Une dispute dans la coulisse

Pendant ces derniers jours, nous avions eu tant d'inquiétudes et tant de troubles différents. Nous n'avions donc pas remarqué que mars était arrivé et que le vent était devenu plus doux. Mais le troisième jour après cette aventure, je suis descendu le matin dans la cour. Et brusquement, j'ai compris que c'était le printemps. Une brise délicieuse coulait par-dessus le mur, comme une eau tiède. Pendant la nuit, une pluie silencieuse avait mouillé les feuilles des pivoines. La terre retournée du jardin avait un goût puissant. Et dans l'arbre près de la fenêtre, j'entendais un oiseau qui essayait d'apprendre la musique…

À la première récréation, Meaulnes a parlé d'essayer tout de suite le chemin que l'écolier-bohémien avait précisé sur le plan. J'ai eu beaucoup de mal à le convaincre d'attendre. Il fallait d'abord revoir notre ami. Il fallait aussi que le beau temps soit vraiment installé… et que tous les pruniers de Sainte-Agathe soient en fleur. Nous étions appuyés contre le mur bas de la petite ruelle, les mains dans les poches et la tête nue. Nous parlions. Parfois, le vent nous faisait trembler de froid. Parfois, il soufflait plus tiède, et il réveillait en nous je ne sais quel vieil enthousiasme profond. Ah ! frère, compagnon, voyageur, comme nous étions sûrs, tous les deux, que le bonheur était proche ! Nous pensions qu'il suffirait de se mettre en chemin pour l'atteindre !…

À midi et demi, pendant le déjeuner, nous avons entendu un roulement de tambour sur la place des Quatre-Routes. En un instant, nous étions sur le seuil de la petite grille, nos serviettes à la main… C'était Ganache. Il annonçait pour le soir, à huit heures, « vu le beau temps », une grande représentation sur la place de l'église. Au cas où, « pour se protéger de la pluie », on monterait une tente. Ensuite venait un long programme des attractions. Le vent l'emportait. Mais nous avons pu distinguer à peu près : « pantomimes… chansons… fantaisies équestres… ». Et chaque fois, il y avait de nouveaux roulements de tambour.

Pendant le dîner du soir, la grosse caisse a tonné sous nos fenêtres pour annoncer la séance. Elle faisait trembler les vitres. Bientôt après, les gens des faubourgs sont passés par petits groupes, avec un bourdonnement de conversations. Ils s'en allaient vers la place de l'église. Et nous étions là, tous les deux, obligés de rester à table. Nous tapions des pieds d'impatience !

Enfin, vers neuf heures, nous avons entendu des bruits de pas et des rires étouffés à la petite grille. C'étaient les institutrices qui venaient nous chercher. Nous sommes partis en groupe vers le lieu du spectacle, dans l'obscurité complète. De loin, nous apercevions le mur de l'église, éclairé comme par un grand feu. Devant la porte de la baraque, deux quinquets allumés tremblaient dans le vent…

À l'intérieur, on avait installé des gradins comme dans un cirque. M. Seurel, les institutrices, Meaulnes et moi, nous nous sommes assis sur les bancs les plus bas. Ce lieu devait être très étroit. Mais je le revois comme un vrai cirque, avec de grandes zones d'ombre. Là, sur les gradins, les uns au-dessus des autres, il y avait Mme Pignot, la boulangère, et Fernande, l'épicière. Il y avait aussi les filles du bourg, les ouvriers maréchaux, des dames, des gamins, des paysans, et d'autres gens encore.

Le spectacle était déjà plus qu'à moitié fini. Sur la piste, on voyait une petite chèvre savante. Bien sagement, elle posait ses pieds sur quatre verres, puis sur deux, puis sur un seul. C'était Ganache qui la dirigeait doucement, avec de petits coups de baguette. Il regardait vers nous d'un air inquiet, la bouche ouverte, les yeux morts.

Près de deux autres quinquets, il y avait l'endroit où la piste donnait sur la roulotte. Là, assis sur un tabouret, nous avons reconnu notre ami, le meneur de jeu. Il portait un fin maillot noir et il avait le front bandé.

Nous étions à peine assis quand un poney avec tout son harnais a sauté sur la piste. Le jeune homme blessé lui a fait faire plusieurs tours. Parfois, il fallait désigner la personne la plus aimable ou la plus courageuse du public. Alors le poney s'arrêtait toujours devant l'un de nous. Mais il fallait aussi trouver la plus menteuse, la plus avare ou « la plus amoureuse… ». Et là, le poney s'arrêtait toujours devant Mme Pignot ! Alors, autour d'elle, il y avait des rires, des cris et des « coin-coin ». On aurait dit un troupeau d'oies poursuivi par un chien de chasse !…

À l'entracte, le meneur de jeu est venu parler un moment avec M. Seurel. M. Seurel n'aurait pas été plus fier s'il avait parlé à Talma ou à Léotard. Et nous, nous écoutions avec passion tout ce qu'il disait. Il parlait de sa blessure : elle était refermée. Il parlait de ce spectacle : ils l'avaient préparé pendant les longues journées d'hiver. Il parlait de leur départ : ce ne serait pas avant la fin du mois. En effet, jusque-là, ils voulaient donner des représentations variées et nouvelles.

Le spectacle devait se terminer par une grande pantomime.

Vers la fin de l'entracte, notre ami nous a quittés pour retourner à l'entrée de la roulotte. Il a dû traverser un groupe de gens qui avaient envahi la piste. Au milieu de ce groupe, nous avons soudain aperçu Jasmin Delouche. Les femmes et les filles se sont écartées. Ce costume noir, cet air blessé, étrange et courageux, les avaient toutes charmées. Jasmin, lui, semblait revenir à l'instant d'un voyage. Il parlait à voix basse, mais avec animation, avec Mme Pignot. C'était clair : une cordelière, un col bas et des pantalons-éléphant l'auraient plus sûrement séduit… Il tenait ses pouces aux revers de sa veste, d'un air à la fois très prétentieux et très gêné. Le bohémien est passé près de lui. Alors, vexé et plein de dépit, Jasmin a dit à voix haute quelque chose à Mme Pignot. Je ne l'ai pas entendu, mais c'était certainement une insulte, une parole contre notre ami pour le provoquer. Ce devait être une menace grave et inattendue. En effet, le jeune homme n'a pas pu s'empêcher de se retourner et de regarder Jasmin. Celui-ci ne voulait pas perdre la face. Il ricanait et donnait des coups de coude à ses voisins, comme pour les mettre de son côté… D'ailleurs, tout cela s'est passé en quelques secondes. J'étais sans doute le seul de mon banc à l'avoir remarqué.

Le meneur de jeu a rejoint son compagnon derrière le rideau qui cachait l'entrée de la roulotte. Chacun est retourné à sa place sur les gradins. Tout le monde croyait que la deuxième partie du spectacle allait commencer tout de suite. Un grand silence s'est installé. Les dernières conversations à voix basse s'arrêtaient. Alors, derrière le rideau, on a entendu le bruit d'une dispute. Nous ne comprenions pas les mots. Mais nous avons reconnu les deux voix, celle du grand gars et celle du jeune homme. Le premier expliquait et se justifiait. L'autre faisait des reproches, avec à la fois de la colère et de la tristesse :

« Mais malheureux ! disait cette voix, pourquoi ne m'avoir pas dit… »

Tout le monde tendait l'oreille, mais nous n'entendions pas la suite. Puis tout s'est tu, soudain. La dispute a continué à voix basse. Et les gamins des gradins du haut ont commencé à crier :

« Les lampions, le rideau ! »

Et ils tapaient des pieds.

### Glossaire

- **la coulisse**: partie d'un théâtre, derrière le rideau, que le public ne voit pas.
- **la pivoine**: grosse fleur rose ou rouge des jardins.
- **la pantomime**: spectacle où l'on raconte une histoire par des gestes, sans paroles.
- **les fantaisies équestres**: numéros de cirque avec des chevaux.
- **la grosse caisse**: très gros tambour.
- **le quinquet**: vieille lampe à huile.
- **les gradins**: bancs placés en hauteur, les uns derrière les autres, comme au cirque.
- **le meneur de jeu**: celui qui dirige le spectacle et présente les numéros.
- **Talma, Léotard**: un grand acteur et un célèbre acrobate de cirque de ce temps-là.
- **la cordelière, le col bas, les pantalons-éléphant**: vêtements à la mode chez les jeunes gens des villes : ceinture en corde, col très bas, pantalons très larges en bas.
- **les lampions**: petites lampes de fête ; ici, les enfants demandent que le spectacle recommence.

## VII. Le bohémien enlève son bandeau

Enfin, entre les rideaux, un visage est apparu lentement. Il était plein de rides et semé de pains à cacheter ! Ses yeux s'ouvraient très grands, tantôt de gaieté, tantôt de détresse. C'était un long pierrot, fait comme de trois morceaux mal attachés ensemble. Il était plié sur son ventre, comme s'il avait mal au ventre. Il marchait sur la pointe des pieds, comme par excès de prudence et de peur. Ses mains se perdaient dans des manches trop longues, qui balayaient la piste.

Aujourd'hui, je ne saurais plus retrouver le sujet de sa pantomime. Je me rappelle seulement ceci : dès son arrivée dans le cirque, il a essayé de rester sur ses pieds, en vain, désespérément. Et il est tombé. Il avait beau se relever, c'était plus fort que lui : il tombait. Il ne cessait pas de tomber. Il s'emmêlait dans quatre chaises à la fois. Dans sa chute, il entraînait une énorme table qu'on avait apportée sur la piste. Il a fini par s'étaler par-dessus la barrière du cirque, jusque sur les pieds des spectateurs. On avait eu beaucoup de mal à trouver deux aides dans le public. Ils le tiraient par les pieds. Après des efforts incroyables, ils le remettaient debout. Et chaque fois qu'il tombait, il poussait un petit cri, toujours différent. C'était un petit cri insupportable, où il y avait autant de détresse que de satisfaction. À la fin, il est monté sur un échafaudage de chaises. Il a fait une chute immense et très lente. Pendant toute sa chute, il poussait un long hurlement aigu, triomphant et misérable à la fois. Et les femmes criaient de peur.

Pendant la deuxième partie de sa pantomime, je revois « le pauvre pierrot qui tombe » avec une petite poupée. Je ne me rappelle plus bien pourquoi. Il l'a sortie d'une de ses manches. Elle était remplie de son. Avec elle, il jouait toute une scène à la fois triste et comique. À la fin, il lui faisait sortir par la bouche tout le son qu'elle avait dans le ventre. Puis, en poussant de petits cris pitoyables, il la remplissait de bouillie. Tous les spectateurs regardaient, la bouche ouverte. Ils avaient les yeux fixés sur la fille gluante et crevée du pauvre pierrot. Au moment où l'attention était la plus grande, il l'a saisie soudain par un bras. Il l'a lancée de toutes ses forces à travers le public, sur la figure de Jasmin Delouche. Elle lui a seulement mouillé l'oreille. Puis elle est allée s'écraser sur l'estomac de Mme Pignot, juste au-dessous du menton. La boulangère a poussé un tel cri ! Elle s'est renversée si fort en arrière, et toutes ses voisines l'ont si bien imitée, que le banc s'est cassé. La boulangère, Fernande, la triste veuve Delouche et vingt autres personnes sont tombées, les jambes en l'air. Tout le monde riait, criait, applaudissait. Pendant ce temps, le grand clown, tombé le visage contre terre, se relevait pour saluer. Il a dit :

« Nous avons, messieurs et mesdames, l'honneur de vous remercier ! »

Mais à ce moment même, au milieu de cet immense brouhaha, le grand Meaulnes s'est levé brusquement. Depuis le début de la pantomime, il n'avait rien dit. Il semblait de plus en plus plongé dans ses pensées. Il m'a saisi par le bras, comme s'il ne pouvait plus se retenir, et il m'a crié :

« Regarde le bohémien ! Regarde ! Je l'ai enfin reconnu. »

Avant même de regarder, j'avais deviné ! Depuis longtemps, sans le savoir, cette pensée grandissait en moi. Elle attendait seulement le moment d'apparaître. Le jeune personnage inconnu était debout près d'un quinquet, à l'entrée de la roulotte. Il avait défait son bandeau et jeté une pèlerine sur ses épaules. Dans la lumière fumeuse, on voyait un visage très fin, au nez busqué, sans moustache. C'était comme autrefois, à la lumière de la bougie, dans la chambre du Domaine. Il était pâle, les lèvres entrouvertes. Il feuilletait vite une sorte de petit album rouge, qui devait être un atlas de poche. Une cicatrice lui barrait la tempe et disparaissait sous ses épais cheveux. À part cela, c'était exactement le fiancé du Domaine inconnu, tel que le grand Meaulnes me l'avait décrit en détail.

C'était évident : il avait enlevé son bandage pour que nous le reconnaissions. Mais le grand Meaulnes venait à peine de faire ce mouvement et de pousser ce cri, et déjà le jeune homme rentrait dans la roulotte. Avant, il nous avait jeté un coup d'œil d'entente. Il nous avait souri avec une vague tristesse, comme il souriait d'habitude.

« Et l'autre ! disait Meaulnes avec fièvre. Comment est-ce que je ne l'ai pas reconnu tout de suite ! C'est le pierrot de la fête, là-bas… »

Et il a descendu les gradins pour aller vers lui. Mais Ganache avait déjà fermé tous les passages vers la piste. Un par un, il éteignait les quatre quinquets du cirque. Et nous étions obligés de suivre la foule. Elle sortait très lentement, entre les rangs de bancs, dans l'ombre. Nous tapions des pieds d'impatience.

Enfin, le grand Meaulnes est arrivé dehors. Aussitôt, il s'est précipité vers la roulotte. Il a grimpé sur le marchepied et il a frappé à la porte. Mais tout était déjà fermé. Sans doute, tout le monde était déjà rentré et commençait à dormir. Les uns étaient dans la voiture à rideaux, les autres dans la voiture du poney, de la chèvre et des oiseaux savants.

### Glossaire

- **le pierrot**: personnage de théâtre en blanc, triste et drôle.
- **les pains à cacheter**: petits ronds de pâte de couleur qu'on collait autrefois sur les lettres ; ici, le pierrot en a sur le visage.
- **la pantomime**: spectacle où l'on raconte une histoire par des gestes, sans paroles.
- **l'échafaudage**: ici, un tas de chaises mises les unes sur les autres, très haut.
- **le son**: ici, la poudre qui reste du grain de blé ; on en remplissait les poupées.
- **la bouillie**: nourriture épaisse et molle, faite de lait et de farine.
- **le brouhaha**: bruit de beaucoup de gens qui parlent et crient en même temps.
- **busqué**: se dit d'un nez courbé, comme le bec d'un aigle.
- **la cicatrice**: marque qui reste sur la peau après une blessure.
- **la pèlerine**: grande cape sans manches.

## VIII. Les gendarmes!

Nous avons dû rejoindre le groupe des messieurs et des dames qui retournaient vers le Cours Supérieur, par les rues sombres. Cette fois, nous comprenions tout. Le dernier soir de la fête, Meaulnes avait vu une grande silhouette blanche filer entre les arbres. C'était Ganache. Il avait recueilli le fiancé désespéré et il s'était enfui avec lui. Le jeune homme avait accepté cette vie sauvage, pleine de dangers, de jeux et d'aventures. Il avait eu l'impression de recommencer son enfance…

Jusqu'ici, Frantz de Galais nous avait caché son nom. Il avait fait semblant de ne pas connaître le chemin du Domaine. Sans doute, il avait peur d'être obligé de rentrer chez ses parents. Mais alors, pourquoi, ce soir-là, avait-il eu soudain envie de se faire connaître ? Pourquoi nous avait-il laissé deviner toute la vérité ?…

Pendant que la foule des spectateurs traversait lentement le bourg, le grand Meaulnes a fait beaucoup de projets ! Il a décidé d'aller trouver Frantz dès le lendemain matin, qui était un jeudi. Et tous les deux, ils partiraient pour là-bas ! Quel voyage sur la route mouillée ! Frantz expliquerait tout. Tout allait s'arranger, et la merveilleuse aventure allait reprendre là où elle s'était arrêtée…

Moi, je marchais dans l'obscurité, le cœur tellement gonflé que je ne peux pas le décrire. Tout se mêlait pour faire ma joie. Il y avait le petit plaisir d'attendre le jeudi. Il y avait aussi la très grande découverte que nous venions de faire, et la très grande chance que nous avions eue. Et je me souviens d'une chose. Dans ma soudaine bonté de cœur, je me suis approché de la plus laide des filles du notaire. Parfois, on m'obligeait à lui offrir mon bras, et c'était pour moi une torture. Mais ce soir-là, de moi-même, je lui ai donné la main.

Amers souvenirs ! Espoirs inutiles, écrasés !

Le lendemain, dès huit heures, nous sommes arrivés tous les deux sur la place de l'église. Nous avions nos souliers bien cirés, les plaques de nos ceinturons bien brillantes et nos casquettes neuves. Jusque-là, Meaulnes se retenait de sourire en me regardant. Mais tout à coup, il a poussé un cri et il s'est élancé vers la place vide… À l'endroit de la baraque et des voitures, il ne restait plus qu'un pot cassé et des chiffons. Les bohémiens étaient partis…

Un petit vent soufflait, et il nous a semblé glacé. J'avais l'impression qu'à chaque pas, nous allions nous cogner contre le sol dur et plein de cailloux de la place, et que nous allions tomber. Meaulnes, affolé, a fait deux fois le mouvement de s'élancer. D'abord sur la route du Vieux-Nançay, puis sur la route de Saint-Loup-des-Bois. Il a mis la main au-dessus de ses yeux. Pendant un instant, il espérait que nos bohémiens venaient seulement de partir. Mais que faire ? Sur la place, dix traces de voitures se mêlaient, puis elles s'effaçaient sur la route dure. Nous avons dû rester là, sans bouger.

Nous sommes revenus à travers le village, où la matinée du jeudi commençait. À ce moment, quatre gendarmes à cheval sont arrivés au galop sur la place. Delouche les avait prévenus la veille au soir. Ils se sont dispersés dans les rues pour garder toutes les sorties, comme des soldats à cheval qui viennent explorer un village… Mais il était trop tard. Ganache, le voleur de poulets, s'était enfui avec son compagnon. Les gendarmes n'ont retrouvé personne. Ils n'ont trouvé ni Ganache, ni ceux qui chargeaient dans des voitures les chapons qu'il étranglait. La parole imprudente de Jasmin avait prévenu Frantz à temps. Frantz avait dû comprendre soudain comment son compagnon et lui vivaient, quand la caisse de la roulotte était vide. Plein de honte et de colère, il avait aussitôt choisi une route. Il avait décidé de partir loin avant l'arrivée des gendarmes. Mais désormais, il n'avait plus peur qu'on essaie de le ramener au domaine de son père. Alors, avant de disparaître, il avait voulu se montrer à nous sans bandage.

Un seul point est toujours resté mystérieux. Comment Ganache avait-il pu, en même temps, voler les poules des basses-cours et aller chercher la bonne sœur pour la fièvre de son ami ? Mais c'était peut-être là toute l'histoire du pauvre diable. D'un côté, c'était un voleur et un vagabond. De l'autre, c'était une bonne créature…

### Glossaire

- **le gendarme**: policier de la campagne.
- **recueillir**: prendre chez soi quelqu'un qui est seul ou en danger, pour l'aider.
- **faire semblant**: faire comme si une chose était vraie, alors qu'elle ne l'est pas.
- **le ceinturon**: grosse ceinture de cuir, avec une plaque de métal devant.
- **le chapon**: jeune coq qu'on engraisse pour le manger.
- **la basse-cour**: cour de la ferme où vivent les poules, les canards et les lapins.
- **la bonne sœur**: religieuse qui soigne souvent les malades.
- **le vagabond**: personne sans maison qui va de village en village.
- **amer**: ici, qui fait mal, qui laisse de la tristesse.

## IX. À la recherche du sentier perdu

Pendant que nous rentrions, le soleil chassait la légère brume du matin. Sur le seuil des maisons, les ménagères secouaient leurs tapis ou bavardaient. Et dans les champs et les bois, aux portes du bourg, commençait une matinée de printemps. C'est la plus radieuse qui soit restée dans ma mémoire.

Ce jeudi-là, tous les grands élèves du Cours devaient arriver vers huit heures. Pendant la matinée, les uns devaient préparer le Certificat d'Études Supérieures, les autres le concours de l'École Normale. Nous sommes arrivés tous les deux. Meaulnes était plein de regret et d'agitation, et il ne pouvait pas rester immobile. Moi, j'étais très découragé. Or, l'école était vide… Un rayon de soleil frais glissait sur la poussière d'un banc mangé par les vers. Il glissait aussi sur le vernis abîmé d'un planisphère.

Comment rester là, devant un livre, à penser sans fin à notre déception ? Dehors, tout nous appelait. Il y avait les oiseaux qui se poursuivaient dans les branches, près des fenêtres. Il y avait les autres élèves, partis vers les prés et les bois. Et surtout, il y avait notre désir fiévreux d'essayer au plus vite le chemin incomplet que le bohémien avait vérifié. C'était le dernier espoir de notre sac presque vide. C'était la dernière clé du trousseau, après avoir essayé toutes les autres… Rester là, c'était au-dessus de nos forces ! Meaulnes marchait de long en large. Il allait près des fenêtres et regardait dans le jardin. Puis il revenait et regardait vers le bourg. On aurait dit qu'il attendait quelqu'un qui ne viendrait certainement pas.

« J'ai l'idée, m'a-t-il dit enfin, j'ai l'idée que ce n'est peut-être pas aussi loin que nous l'imaginions…

» Sur mon plan, Frantz a effacé toute une partie de la route que j'avais indiquée.

» Cela veut dire, peut-être, que la jument a fait un long détour inutile pendant que je dormais… »

J'étais à moitié assis sur le coin d'une grande table. J'avais un pied par terre, l'autre se balançait. J'avais l'air découragé, je ne savais pas quoi faire, et je baissais la tête.

« Pourtant, ai-je dit, au retour, dans la berline, ton voyage a duré toute la nuit. »

« Nous étions partis à minuit, a-t-il répondu vivement. On m'a déposé à quatre heures du matin, à environ six kilomètres à l'Ouest de Sainte-Agathe. Or, j'étais parti à l'Est, par la route de La Gare. Il faut donc compter six kilomètres de moins entre Sainte-Agathe et le pays perdu.

» Vraiment, il me semble qu'à la sortie du bois des Communaux, on ne doit pas être à plus de deux lieues de ce que nous cherchons. »

« Ce sont justement ces deux lieues-là qui manquent sur ta carte. »

« C'est vrai. Et la sortie du bois est bien à une lieue et demie d'ici. Mais un bon marcheur peut faire cela en une matinée… »

À ce moment, Mouchebœuf est arrivé. Il avait une manie agaçante. Il voulait se faire passer pour un bon élève. Ce n'était pas en travaillant mieux que les autres. C'était en se faisant remarquer dans des moments comme celui-ci.

« Je savais bien que je ne trouverais que vous deux, a-t-il dit d'un air de triomphe. Tous les autres sont partis pour le bois des Communaux. À leur tête, il y a Jasmin Delouche, qui connaît les nids. »

Et il voulait faire le bon garçon. Alors il a commencé à raconter tout ce qu'ils avaient dit en décidant cette expédition. Ils s'étaient moqués du Cours, de M. Seurel et de nous.

« S'ils sont au bois, je les verrai sans doute en passant, a dit Meaulnes, car je m'en vais aussi. Je serai de retour vers midi et demi. »

Mouchebœuf est resté bouche bée.

« Tu ne viens pas ? » m'a demandé Augustin.

Il s'était arrêté une seconde sur le seuil de la porte entrouverte. Une bouffée d'air, tiède de soleil, est entrée dans la pièce grise. Elle apportait un mélange de cris, d'appels, de petits chants d'oiseaux. On entendait aussi le bruit d'un seau sur le bord du puits, et au loin le claquement d'un fouet.

J'avais très envie de partir. Pourtant, j'ai répondu :

« Non, je ne peux pas, à cause de M. Seurel. Mais dépêche-toi. Je t'attendrai avec impatience. »

Il a fait un geste vague et il est parti, très vite, plein d'espoir.

M. Seurel est arrivé vers dix heures. Il avait enlevé sa veste noire en alpaga. Il avait mis un paletot de pêcheur, avec de grandes poches boutonnées, et un chapeau de paille. Il portait aussi de courtes jambières vernies, pour serrer le bas de son pantalon. Je crois bien qu'il n'a pas été très surpris de ne trouver personne. Mouchebœuf lui a répété trois fois ce que les gars avaient dit :

« S'il a besoin de nous, qu'il vienne donc nous chercher ! »

Mais M. Seurel n'a pas voulu l'écouter. Et il a donné un ordre :

« Rangez vos affaires, prenez vos casquettes, et nous allons les dénicher à notre tour… Pourras-tu marcher jusque-là, François ? »

J'ai affirmé que oui, et nous sommes partis.

On a décidé que Mouchebœuf guiderait M. Seurel et lui servirait d'appeau… Il connaissait les bois où se trouvaient les dénicheurs. Donc, de temps en temps, il devait crier de toutes ses forces :

« Hop ! Hola ! Giraudat ! Delouche ! Où êtes-vous ?… Y en a-t-il ?… En avez-vous trouvé ?… »

Moi, j'ai été chargé de suivre la lisière est du bois. Cela me faisait très plaisir. Il fallait surveiller ce côté, au cas où les écoliers fugitifs essaieraient de s'échapper par là.

Or, nous avions souvent étudié avec Meaulnes le plan corrigé par le bohémien. Sur ce plan, un chemin marqué d'un seul trait, un chemin de terre, semblait partir de cette lisière du bois. Il allait dans la direction du Domaine. Et si j'allais le découvrir ce matin !… Je commençais à me persuader d'une chose : avant midi, je serais sur le chemin du manoir perdu…

La merveilleuse promenade !… Nous avons passé le Glacis et fait le tour du Moulin. Alors j'ai quitté mes deux compagnons. Il y avait M. Seurel, qui avait l'air de partir à la guerre. Je crois bien qu'il avait mis un vieux pistolet dans sa poche. Et il y avait ce traître de Mouchebœuf.

J'ai pris un chemin de traverse, et je suis bientôt arrivé à la lisière du bois. J'étais seul à travers la campagne pour la première fois de ma vie. J'étais comme une patrouille qui a perdu son caporal.

Me voici, j'imagine, près de ce bonheur mystérieux que Meaulnes a aperçu un jour. Toute la matinée est à moi pour explorer la lisière du bois. C'est l'endroit le plus frais et le plus caché du pays. Pendant ce temps, mon grand frère est parti, lui aussi, à la découverte. On dirait l'ancien lit d'un ruisseau. Je passe sous les branches basses d'arbres dont je ne connais pas le nom. Mais ce doivent être des aulnes. Tout à l'heure, au bout de la sente, j'ai sauté par-dessus une petite barrière de bois. Et je me suis trouvé dans ce grand chemin d'herbe verte, qui coule sous les feuilles. Par endroits, je marche sur des orties et j'écrase de hautes valérianes.

Parfois, pendant quelques pas, mon pied se pose sur une bande de sable fin. Et dans le silence, j'entends un oiseau. J'imagine que c'est un rossignol. Mais sans doute je me trompe, puisque les rossignols chantent seulement le soir. Cet oiseau répète sans s'arrêter la même phrase. C'est la voix de la matinée, une parole dite à l'ombre des feuilles. C'est une invitation délicieuse au voyage entre les aulnes. On ne le voit pas, il est têtu, et il semble m'accompagner sous les feuilles.

Pour la première fois, me voilà, moi aussi, sur le chemin de l'aventure. Je ne cherche plus les coquillages laissés par les eaux, comme avec M. Seurel. Je ne cherche plus les orchidées que le maître d'école ne connaît pas. Je ne cherche même plus la vieille fontaine du champ du père Martin. Nous y allions souvent. Elle était profonde et sèche, couverte d'un grillage. Elle était cachée sous tant d'herbes folles qu'il fallait chaque fois plus de temps pour la retrouver… Je cherche quelque chose de plus mystérieux encore. C'est le passage dont parlent les livres, le vieux chemin bouché. C'est celui dont le prince, mort de fatigue, n'a pas pu trouver l'entrée. On le découvre à l'heure la plus perdue de la matinée. C'est quand on a oublié depuis longtemps qu'il va être onze heures, midi… Et soudain, dans les feuilles épaisses, on écarte les branches. On fait ce geste hésitant, les mains à hauteur du visage, pas tout à fait à la même hauteur. Et on l'aperçoit, comme une longue avenue sombre. Au bout, la sortie est un tout petit rond de lumière.

Mais pendant que j'espère et que je m'enivre ainsi de rêves, voici que brusquement j'arrive dans une sorte de clairière. C'est tout simplement un pré. Je suis arrivé sans y penser au bout des Communaux. Je l'avais toujours imaginé infiniment loin. Et voici, à ma droite, entre des tas de bois, la maison du garde. Elle est toute bourdonnante dans l'ombre. Deux paires de bas sèchent sur le bord de la fenêtre. Les années passées, nous arrivions à l'entrée du bois. Nous montrions un point de lumière, tout au bout de l'immense allée noire. Et nous disions toujours : « C'est là-bas la maison du garde ; la maison de Baladier. » Mais nous n'étions jamais allés jusque-là. Parfois, nous entendions dire, comme si c'était une expédition extraordinaire : « Il a été jusqu'à la maison du garde !… »

Cette fois, je suis allé jusqu'à la maison de Baladier, et je n'ai rien trouvé.

Je commençais à souffrir de ma jambe fatiguée. Je souffrais aussi de la chaleur, que je n'avais pas sentie jusque-là. J'avais peur de faire tout seul le chemin du retour. À ce moment, j'ai entendu près de moi l'appeau de M. Seurel, c'est-à-dire la voix de Mouchebœuf. Puis d'autres voix m'ont appelé…

Il y avait là un groupe de six grands gamins. Seul le traître Mouchebœuf avait l'air triomphant. C'étaient Giraudat, Auberger, Delage et d'autres… Grâce à l'appeau, on les avait attrapés. Les uns étaient grimpés dans un merisier, seul au milieu d'une clairière. Les autres étaient en train de dénicher des pics-verts. Giraudat, le nigaud aux yeux gonflés et à la blouse sale, avait caché les petits oiseaux sur son estomac, entre sa chemise et sa peau. Deux de leurs compagnons s'étaient enfuis quand M. Seurel était arrivé. Ce devait être Delouche et le petit Coffin. D'abord, ils avaient répondu par des plaisanteries. Ils criaient « Mouchevache ! », et les échos des bois répétaient ce nom. Mouchebœuf se croyait sûr de son affaire. Alors, vexé, il leur avait répondu maladroitement :

« Vous n'avez qu'à descendre, vous savez ! M. Seurel est là… »

Alors, tout s'était tu d'un coup. Ils s'étaient enfuis en silence à travers le bois. Et comme ils le connaissaient parfaitement, il ne fallait pas espérer les rattraper. On ne savait pas non plus où le grand Meaulnes était passé. On n'avait pas entendu sa voix. Et on a dû arrêter les recherches.

Il était plus de midi quand nous avons repris la route de Sainte-Agathe. Nous marchions lentement, la tête basse, fatigués, couverts de terre. À la sortie du bois, nous avons frotté et secoué la boue de nos souliers sur la route sèche. Alors le soleil a commencé à taper fort. Ce n'était déjà plus ce matin de printemps si frais et si brillant. Les bruits de l'après-midi avaient commencé. De temps en temps, un coq criait dans les fermes désertes, autour de la route. Quel cri triste ! En descendant le Glacis, nous nous sommes arrêtés un moment pour parler avec des ouvriers des champs. Ils avaient repris leur travail après le déjeuner. Ils avaient les coudes appuyés sur la barrière. Et M. Seurel leur disait :

« De fameux galopins ! Tenez, regardez Giraudat. Il a mis les oisillons dans sa chemise. Ils ont fait là-dedans ce qu'ils ont voulu. C'est du propre !… »

Il me semblait que les ouvriers riaient aussi de ma défaite. Ils riaient en hochant la tête. Mais ils ne donnaient pas tout à fait tort aux jeunes gars, qu'ils connaissaient bien. M. Seurel est reparti en tête de la colonne. Alors, ils nous ont même dit en secret :

« Il y en a un autre qui est passé, un grand, vous savez bien… En revenant, il a dû rencontrer la voiture des Granges, et on l'a fait monter. Il est descendu ici, à l'entrée du chemin des Granges, plein de terre, tout déchiré ! Nous lui avons dit que nous vous avions vus passer ce matin, mais que vous n'étiez pas encore de retour. Et il a continué tout doucement sa route vers Sainte-Agathe. »

En effet, le grand Meaulnes nous attendait, assis sur un pilier du pont des Glacis. Il avait l'air brisé de fatigue. M. Seurel lui a posé des questions. Meaulnes a répondu que lui aussi était parti à la recherche des écoliers qui faisaient l'école buissonnière. Et moi, je lui ai posé une question tout bas. Il a seulement hoché la tête, découragé, et il a dit :

« Non ! rien ! rien qui ressemble à ça. »

Après le déjeuner, il est allé dans la classe fermée, noire et vide, au milieu du pays plein de soleil. Il s'est assis à l'une des grandes tables, la tête dans les bras. Et il a dormi longtemps, d'un sommeil triste et lourd. Vers le soir, il a réfléchi un long moment. Puis, comme s'il venait de prendre une décision importante, il a écrit une lettre à sa mère. Et c'est tout ce que je me rappelle de cette triste fin d'un grand jour de défaite.

### Glossaire

- **le planisphère**: grande carte de toute la Terre, à plat.
- **le trousseau**: ensemble de clés attachées ensemble.
- **le Certificat d'Études Supérieures, l'École Normale**: un examen pour les grands élèves, et l'école où l'on devient instituteur.
- **la lieue**: ancienne mesure de distance (environ quatre kilomètres).
- **dénicher**: prendre les oiseaux ou les œufs dans les nids ; ici aussi, trouver des gens cachés.
- **l'appeau**: objet ou cri qui sert à attirer les oiseaux ; ici, Mouchebœuf qui appelle les élèves.
- **la lisière**: le bord d'un bois.
- **la sente**: petit chemin étroit.
- **l'aulne**: arbre qui pousse au bord de l'eau.
- **la valériane**: haute plante des lieux humides, aux petites fleurs roses ou blanches.
- **le merisier**: cerisier sauvage.
- **faire l'école buissonnière**: ne pas aller à l'école pour se promener dehors.

## X. La lessive

Nous avions cru trop tôt à l'arrivée du printemps.

Le lundi soir, nous avons voulu faire nos devoirs tout de suite après quatre heures, comme en plein été. Pour y voir plus clair, nous avons sorti deux grandes tables dans la cour. Mais le ciel est devenu sombre tout de suite. Une goutte de pluie est tombée sur un cahier, et nous sommes rentrés en vitesse. Dans la grande salle devenue obscure, nous regardions en silence par les larges fenêtres. Dans le ciel gris, les nuages fuyaient en désordre.

Meaulnes regardait comme nous, la main sur une poignée de fenêtre. Alors il n'a pas pu s'empêcher de parler. On aurait dit qu'il était fâché de sentir monter en lui tant de regret :

« Ah ! ils couraient bien plus vite que ça, les nuages, quand j'étais sur la route, dans la voiture de la Belle-Étoile. »

« Sur quelle route ? » a demandé Jasmin.

Mais Meaulnes n'a pas répondu.

« Moi, ai-je dit, pour parler d'autre chose, j'aurais aimé voyager comme ça en voiture, sous une pluie très forte, à l'abri sous un grand parapluie. »

« Et lire pendant tout le chemin, comme dans une maison », a ajouté un autre.

« Il ne pleuvait pas et je n'avais pas envie de lire, a répondu Meaulnes. Je pensais seulement à regarder le pays. »

Mais Giraudat, à son tour, a demandé de quel pays il parlait. Et Meaulnes, de nouveau, n'a rien dit. Alors Jasmin a dit :

« Je sais… Toujours la fameuse aventure !… »

Il avait dit ces mots d'un ton aimable et important. On aurait dit que lui-même connaissait un peu le secret. Mais il a perdu sa peine. Personne n'a répondu à ses avances. La nuit tombait, et chacun est parti au galop sous la pluie froide, la blouse relevée sur la tête.

Il a plu jusqu'au jeudi suivant. Et ce jeudi-là a été plus triste encore que le jeudi d'avant. Toute la campagne était plongée dans une sorte de brume glacée, comme aux plus mauvais jours de l'hiver.

Millie avait été trompée par le beau soleil de la semaine d'avant. Elle avait fait faire la lessive. Mais il ne fallait pas penser à faire sécher le linge sur les haies du jardin. On ne pouvait même pas le mettre sur des cordes dans le grenier, tellement l'air était humide et froid.

Elle en a discuté avec M. Seurel, et elle a eu une idée. Puisque c'était jeudi, elle allait étendre sa lessive dans les classes et chauffer le poêle à blanc. Pour économiser le feu de la cuisine et celui de la salle à manger, on ferait cuire les repas sur le poêle. Et nous resterions toute la journée dans la grande salle du Cours.

Au premier moment (j'étais si jeune encore !), j'ai pris cette nouveauté pour une fête.

Triste fête !… Toute la chaleur du poêle était prise par la lessive, et il faisait très froid. Dans la cour, une petite pluie d'hiver tombait doucement, sans jamais s'arrêter. C'est pourtant là que j'ai retrouvé le grand Meaulnes, dès neuf heures du matin. Je mourais d'ennui. Nous appuyions nos têtes en silence contre les barreaux du grand portail. Par là, nous avons regardé, en haut du bourg, sur les Quatre-Routes, un enterrement venu du fond de la campagne. Le cercueil était arrivé dans une charrette tirée par des bœufs. On l'a descendu et posé sur une grande pierre plate, au pied de la grande croix. C'était là que le boucher avait aperçu, quelque temps plus tôt, les sentinelles du bohémien ! Où était-il maintenant, le jeune capitaine qui avait si bien mené l'attaque ?… Le curé et les chanteurs de l'église sont venus à la rencontre du cercueil, comme c'était l'habitude. Leurs chants tristes arrivaient jusqu'à nous. Nous le savions : ce serait le seul spectacle de la journée. Toute cette journée allait couler comme une eau jaunie dans un caniveau.

« Et maintenant, a dit Meaulnes tout à coup, je vais préparer mes bagages. Il faut que tu le saches, Seurel : jeudi dernier, j'ai écrit à ma mère. Je lui ai demandé de finir mes études à Paris. C'est aujourd'hui que je pars. »

Il continuait à regarder vers le bourg, les mains appuyées aux barreaux, à la hauteur de sa tête. Sa mère était riche et lui donnait tout ce qu'il voulait. Inutile donc de demander si elle avait accepté cette fois encore. Inutile aussi de demander pourquoi il voulait soudain partir à Paris !…

Mais certainement, il avait en lui le regret et la peur de quitter ce cher pays de Sainte-Agathe. C'était de là qu'il était parti pour son aventure. Quant à moi, je sentais monter un chagrin violent, que je n'avais pas senti d'abord.

« Pâques approche ! » a-t-il dit avec un soupir, pour m'expliquer.

« Dès que tu l'auras trouvée là-bas, tu m'écriras, n'est-ce pas ? » ai-je demandé.

« C'est promis, bien sûr. N'es-tu pas mon compagnon et mon frère ?… »

Et il m'a posé la main sur l'épaule.

Peu à peu, je comprenais que c'était bien fini, puisqu'il voulait terminer ses études à Paris. Jamais plus je n'aurais avec moi mon grand camarade.

Pour nous réunir, il n'y avait qu'un espoir : cette maison de Paris, où l'on devait retrouver la trace de l'aventure perdue… Mais Meaulnes lui-même était si triste ! Alors, quel pauvre espoir c'était pour moi !

On a prévenu mes parents. M. Seurel a été très étonné, mais il a vite accepté les raisons d'Augustin. Millie était une vraie femme d'intérieur. Elle était surtout désolée à l'idée que la mère de Meaulnes verrait notre maison dans un désordre inhabituel… La malle, hélas ! a été vite faite. Nous avons cherché sous l'escalier ses souliers du dimanche, et dans l'armoire un peu de linge. Puis nous avons pris ses papiers et ses livres d'école. C'était tout ce qu'un jeune homme de dix-huit ans possède au monde.

À midi, Mme Meaulnes est arrivée avec sa voiture. Elle a déjeuné au café Daniel avec Augustin. Puis elle l'a emmené, presque sans donner d'explication, dès que le cheval a eu mangé et qu'on l'a attelé. Sur le seuil, nous leur avons dit au revoir. Et la voiture a disparu au tournant des Quatre-Routes.

Millie a frotté ses souliers devant la porte. Elle est rentrée dans la salle à manger froide, pour remettre en ordre ce qui avait été dérangé. Quant à moi, pour la première fois depuis de longs mois, je me suis trouvé seul devant une longue soirée de jeudi. Et j'avais l'impression que, dans cette vieille voiture, mon adolescence venait de partir pour toujours.

### Glossaire

- **la lessive**: le linge qu'on lave ; aussi le travail de laver le linge.
- **les avances**: ce qu'on fait pour devenir l'ami de quelqu'un.
- **chauffer le poêle à blanc**: chauffer le poêle très, très fort.
- **l'enterrement**: la cérémonie où l'on porte un mort au cimetière.
- **le cercueil**: la boîte en bois où l'on met le corps d'un mort.
- **les sentinelles**: personnes qui surveillent et montent la garde.
- **le caniveau**: petit canal au bord de la rue, où coule l'eau de pluie.
- **la malle**: grande caisse où l'on met ses affaires pour voyager.
- **atteler**: attacher un cheval à une voiture.
- **une femme d'intérieur**: une femme qui tient très bien sa maison.

## XI. Je trahis…

Que faire ?

Le ciel s'éclaircissait un peu. On aurait dit que le soleil allait se montrer.

Une porte claquait dans la grande maison. Puis le silence revenait. De temps en temps, mon père traversait la cour pour remplir un seau de charbon. Ensuite, il en remplissait le poêle jusqu'en haut. J'apercevais le linge blanc pendu aux cordes. Je n'avais aucune envie de rentrer dans cette salle triste, transformée en séchoir. Là, je me serais trouvé seul face à l'examen de la fin de l'année. C'était le concours de l'École Normale, et il devait être maintenant mon seul souci.

Chose étrange : à cet ennui qui me rendait si triste se mêlait une sorte de sentiment de liberté. Meaulnes était parti, et toute cette aventure était finie et manquée. Mais il me semblait au moins que j'étais libéré de ce souci étrange, de cette occupation mystérieuse. À cause d'eux, je ne pouvais plus agir comme tout le monde. Meaulnes parti, je n'étais plus son compagnon d'aventures, le frère de ce chasseur de pistes. Je redevenais un gamin du bourg comme les autres. Et c'était facile. Pour cela, je n'avais qu'à suivre mon goût le plus naturel.

Le cadet des Roy est passé dans la rue pleine de boue. Il faisait tourner trois marrons attachés au bout d'une ficelle. Puis il les a lâchés en l'air, et ils sont retombés dans la cour. Je n'avais vraiment rien à faire. Alors j'ai pris plaisir à lui relancer ses marrons deux ou trois fois de l'autre côté du mur.

Tout à coup, je l'ai vu abandonner ce jeu d'enfant. Il a couru vers un tombereau qui arrivait par le chemin de la Vieille-Planche. Il a vite grimpé par derrière, sans même que la voiture s'arrête. Je reconnaissais le petit tombereau de Delouche et son cheval. Jasmin conduisait, et le gros Boujardon était debout. Ils revenaient du pré.

« Viens avec nous, François ! » a crié Jasmin. Il devait déjà savoir que Meaulnes était parti.

Ma foi ! sans prévenir personne, j'ai grimpé dans la voiture qui sautait sur le chemin. Je me suis tenu debout comme les autres, appuyé contre un des montants du tombereau. Et il nous a conduits chez la veuve Delouche…

Nous sommes maintenant dans l'arrière-boutique, chez la bonne femme. Elle est à la fois épicière et aubergiste. Un rayon de soleil glisse à travers la fenêtre basse, sur les boîtes en fer-blanc et sur les tonneaux de vinaigre. Le gros Boujardon s'assoit sur le bord de la fenêtre, tourné vers nous. Il rit d'un gros rire d'homme lourd, et il mange des biscuits à la cuiller. La boîte est ouverte, déjà entamée, sur un tonneau, à portée de sa main. Le petit Roy pousse des cris de plaisir. Une sorte d'amitié pas très honnête s'est installée entre nous. Jasmin et Boujardon seront maintenant mes camarades, je le vois. Le cours de ma vie a changé tout d'un coup. Il me semble que Meaulnes est parti depuis très longtemps. Son aventure est une vieille histoire triste, mais finie.

Le petit Roy a trouvé sous une planche une bouteille de liqueur entamée. Delouche nous offre à chacun la goutte. Mais il n'y a qu'un verre, et nous buvons tous dans le même. On me sert le premier, d'un air un peu supérieur. C'est comme si je n'avais pas l'habitude des manières des chasseurs et des paysans… Cela me gêne un peu. Puis on se met à parler de Meaulnes. Alors j'ai envie de chasser cette gêne et de retrouver mon assurance. Je veux montrer que je connais son histoire, et je veux la raconter un peu. Quel mal est-ce que cela pourrait lui faire ? Ses aventures ici sont finies maintenant…

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Est-ce que je raconte mal cette histoire ? Elle ne produit pas l'effet que j'attendais.

Mes compagnons sont de bons villageois, et rien ne les étonne. Ils ne sont pas surpris pour si peu.

« C'était une noce, quoi ! » dit Boujardon.

Delouche en a vu une à Préveranges, et elle était encore plus curieuse.

Le château ? On trouverait sûrement des gens du pays qui en ont entendu parler.

La jeune fille ? Meaulnes se mariera avec elle après son année de service militaire.

« Il aurait dû nous en parler, ajoute l'un d'eux, et nous montrer son plan, au lieu de confier ça à un bohémien !… »

Je suis gêné par mon échec. Alors je veux profiter de l'occasion pour éveiller leur curiosité. Je décide de leur expliquer qui était ce bohémien, d'où il venait, et sa vie étrange… Mais Boujardon et Delouche ne veulent rien entendre : « C'est celui-là qui a tout fait. C'est lui qui a rendu Meaulnes sauvage, Meaulnes qui était un si bon camarade ! C'est lui qui a organisé toutes ces bêtises, ces attaques et ces combats de nuit. Avant, il nous avait tous enrôlés, comme un bataillon d'écoliers… »

« Tu sais, dit Jasmin en regardant Boujardon, et il secoue la tête à petits coups, j'ai drôlement bien fait de le dénoncer aux gendarmes. En voilà un qui a fait du mal au pays, et qui en aurait fait encore !… »

Me voici presque de leur avis. Tout aurait sans doute tourné autrement si nous n'avions pas vu l'affaire d'une manière si mystérieuse et si tragique. C'est l'influence de ce Frantz qui a tout gâché…

Mais soudain, pendant que je suis perdu dans ces pensées, on entend du bruit dans la boutique. Jasmin Delouche cache vite sa bouteille de goutte derrière un tonneau. Le gros Boujardon dégringole du haut de sa fenêtre. Il met le pied sur une bouteille vide et pleine de poussière, qui roule, et deux fois il manque de tomber de tout son long. Le petit Roy les pousse par derrière pour sortir plus vite. Il étouffe à moitié de rire.

Je ne comprends pas bien ce qui se passe, mais je m'enfuis avec eux. Nous traversons la cour et nous grimpons par une échelle dans un grenier à foin. J'entends une voix de femme qui nous traite de propres-à-rien !…

« Je n'aurais pas cru qu'elle rentrerait si tôt », dit Jasmin tout bas.

C'est maintenant seulement que je comprends. Nous étions là en cachette, à voler des gâteaux et de la liqueur. Je suis déçu comme ce naufragé qui croyait parler avec un homme. Et tout à coup, il a vu que c'était un singe. Je ne pense plus qu'à quitter ce grenier, tellement ces aventures-là me déplaisent. D'ailleurs, la nuit tombe… On me fait passer par derrière. Je traverse deux jardins et je fais le tour d'une mare. Je me retrouve dans la rue mouillée et pleine de boue. La lumière du café Daniel s'y reflète.

Je ne suis pas fier de ma soirée. Me voici aux Quatre-Routes. Tout d'un coup, malgré moi, je revois au tournant un visage dur et fraternel qui me sourit. Je revois un dernier signe de la main, et la voiture disparaît…

Un vent froid fait claquer ma blouse. Il ressemble au vent de cet hiver qui était si tragique et si beau. Déjà, tout me paraît moins facile. On m'attend pour dîner dans la grande classe. Le poêle donne une petite chaleur faible, et de brusques courants d'air la traversent. Je tremble de froid, pendant qu'on me reproche d'avoir traîné dehors tout l'après-midi. Je voudrais rentrer dans ma vie bien réglée d'avant. Mais je n'ai même pas la consolation de m'asseoir à table et de retrouver ma place habituelle. On n'a pas mis la table ce soir-là. Chacun dîne sur ses genoux, où il peut, dans la salle de classe sombre. Je mange en silence la galette cuite sur le poêle. Elle devait être la récompense de ce jeudi passé à l'école. Mais elle a brûlé sur les cercles rouges du poêle.

Le soir, tout seul dans ma chambre, je me couche très vite. Je veux étouffer le remords que je sens monter du fond de ma tristesse. Mais deux fois, je me suis réveillé au milieu de la nuit. La première fois, j'ai cru entendre craquer le lit voisin. Meaulnes avait l'habitude de s'y retourner brusquement, d'un seul coup. L'autre fois, j'ai cru entendre son pas léger de chasseur qui guette, à travers les greniers du fond…

### Glossaire

- **trahir**: ne pas garder un secret, faire du mal à un ami qui avait confiance.
- **le séchoir**: endroit où l'on fait sécher le linge.
- **le tombereau**: charrette qu'on peut vider en la penchant.
- **le montant**: morceau de bois debout, sur le côté d'une voiture.
- **la goutte**: un petit verre d'alcool.
- **les biscuits à la cuiller**: petits gâteaux secs, longs et légers.
- **entamé**: déjà commencé, dont on a déjà mangé ou bu une partie.
- **enrôler**: faire entrer quelqu'un dans un groupe, comme dans une armée.
- **le naufragé**: personne qui a survécu à un bateau perdu en mer.
- **propre-à-rien**: personne qui ne fait rien de bon.
- **le remords**: douleur de penser qu'on a fait une faute.

## XII. Les trois lettres de Meaulnes

Dans toute ma vie, je n'ai reçu que trois lettres de Meaulnes. Elles sont encore chez moi, dans un tiroir de commode. Chaque fois que je les relis, je retrouve la même tristesse qu'autrefois. La première est arrivée deux jours seulement après son départ.

« Mon cher François,

» Aujourd'hui, dès mon arrivée à Paris, je suis allé devant la maison dont on m'avait donné l'adresse. Je n'ai rien vu. Il n'y avait personne. Il n'y aura jamais personne.

» La maison dont parlait Frantz est un petit hôtel particulier, avec un seul étage. La chambre de Mlle de Galais doit être au premier. Les fenêtres du haut sont les plus cachées par les arbres. Mais quand on passe sur le trottoir, on les voit très bien. Tous les rideaux sont fermés. Il faudrait être fou pour espérer voir un jour apparaître, entre ces rideaux tirés, le visage d'Yvonne de Galais.

» C'est sur un boulevard… Il pleuvait un peu dans les arbres déjà verts. On entendait les cloches claires des tramways, qui passaient sans arrêt.

» Pendant presque deux heures, je me suis promené de long en large sous les fenêtres. Il y a un marchand de vin chez qui je me suis arrêté pour boire. Comme ça, on ne me prenait pas pour un bandit qui prépare un mauvais coup. Puis j'ai recommencé à guetter, sans espoir.

» La nuit est venue. Les fenêtres se sont allumées un peu partout, mais pas dans cette maison. Il n'y a sûrement personne. Et pourtant Pâques approche.

» Au moment où j'allais partir, une jeune fille, ou une jeune femme, je ne sais pas, est venue s'asseoir sur un des bancs mouillés de pluie. Elle était habillée de noir, avec une petite collerette blanche. Quand je suis parti, elle était encore là. Elle ne bougeait pas, malgré le froid du soir. Elle attendait je ne sais quoi, je ne sais qui. Tu vois que Paris est plein de fous comme moi.

Augustin. »

Le temps a passé. J'ai attendu en vain un mot d'Augustin le lundi de Pâques et pendant tous les jours suivants. Ce sont des jours si calmes, après la grande fièvre de Pâques, qu'il semble qu'il n'y a plus qu'à attendre l'été. Juin a ramené le temps des examens et une chaleur terrible. Une vapeur étouffante restait sur le pays, et aucun souffle de vent ne venait la chasser. La nuit n'apportait aucune fraîcheur. Donc, on n'avait aucun repos dans cette souffrance. C'est pendant ce mois de juin impossible à supporter que j'ai reçu la deuxième lettre du grand Meaulnes.

« Juin 189…

» Mon cher ami,

» Cette fois, tout espoir est perdu. Je le sais depuis hier soir. Je n'avais presque pas senti la douleur tout de suite. Mais depuis ce moment, elle monte.

» Tous les soirs, j'allais m'asseoir sur ce banc. Je guettais, je réfléchissais, j'espérais malgré tout.

» Hier, après le dîner, la nuit était noire et étouffante. Des gens bavardaient sur le trottoir, sous les arbres. Au-dessus des feuillages noirs, rendus verts par les lumières, les appartements des deuxièmes et des troisièmes étages étaient éclairés. Ici et là, à cause de l'été, une fenêtre était grande ouverte… On voyait la lampe allumée sur la table. Elle repoussait à peine autour d'elle la chaude obscurité de juin. On voyait presque jusqu'au fond de la pièce… Ah ! si la fenêtre noire d'Yvonne de Galais s'était allumée aussi, j'aurais osé, je crois, monter l'escalier, frapper, entrer…

» La jeune fille dont je t'ai parlé était encore là. Elle attendait comme moi. Je pensai qu'elle devait connaître la maison, et je l'interrogeai :

» — Je sais, a-t-elle dit, qu'autrefois une jeune fille et son frère venaient passer les vacances dans cette maison. Mais j'ai appris que le frère s'était enfui du château de ses parents. On n'a jamais pu le retrouver. Et la jeune fille s'est mariée. C'est pour cela que l'appartement est fermé.

» Je suis parti. Au bout de dix pas, mes pieds se cognaient au trottoir et je manquais de tomber. La nuit (c'était la nuit dernière), les enfants et les femmes se sont enfin tus dans les cours, pour me laisser dormir. Alors j'ai commencé à entendre rouler les fiacres dans la rue. Ils passaient seulement de temps en temps. Mais quand l'un était passé, malgré moi, j'attendais le suivant : le grelot, les pas du cheval qui claquaient sur l'asphalte… Et ce bruit répétait : c'est la ville déserte, ton amour perdu, la nuit qui ne finit pas, l'été, la fièvre…

» Seurel, mon ami, je suis dans un grand malheur.

Augustin. »

On pourrait croire le contraire, mais ces lettres ne me disaient pas grand-chose de lui ! Meaulnes ne me disait pas pourquoi il était resté si longtemps silencieux. Il ne me disait pas non plus ce qu'il pensait faire maintenant. J'ai eu l'impression qu'il rompait avec moi, parce que son aventure était finie. Il rompait aussi avec son passé. En effet, je lui ai écrit plusieurs fois, mais pour rien : je n'ai plus reçu de réponse. Il m'a seulement envoyé un mot de félicitations quand j'ai eu mon Brevet Simple. En septembre, j'ai appris par un camarade d'école qu'il était venu en vacances chez sa mère, à La Ferté-d'Angillon. Mais cette année-là, mon oncle Florentin, du Vieux-Nançay, nous avait invités. Nous avons dû passer les vacances chez lui. Et Meaulnes est reparti pour Paris sans que j'aie pu le voir.

À la rentrée, plus exactement vers la fin de novembre, je m'étais remis à préparer le Brevet Supérieur. Je travaillais avec courage, mais sans joie. J'espérais être nommé instituteur l'année suivante, sans passer par l'École Normale de Bourges. C'est alors que j'ai reçu la dernière des trois lettres que j'ai jamais reçues d'Augustin :

« Je passe encore sous cette fenêtre, écrivait-il. J'attends encore, sans le moindre espoir, par folie. À la fin de ces froids dimanches d'automne, au moment où la nuit va tomber, je ne peux pas me décider à rentrer. Je ne peux pas fermer les volets de ma chambre sans être retourné là-bas, dans la rue gelée.

» Je suis comme cette folle de Sainte-Agathe. Elle sortait à chaque minute sur le pas de sa porte. Elle regardait du côté de La Gare, la main sur les yeux. Elle voulait voir si son fils, qui était mort, n'arrivait pas.

» Je suis assis sur le banc, je tremble de froid, je suis misérable. Et j'aime imaginer que quelqu'un va me prendre doucement par le bras… Je me retournerais. Ce serait elle. « Je suis un peu en retard », dirait-elle simplement. Et toute la peine et toute la folie disparaissent. Nous entrons dans notre maison. Ses fourrures sont toutes glacées, sa voilette est mouillée. Elle apporte avec elle le goût de la brume du dehors. Elle s'approche du feu, et je vois ses cheveux blonds couverts de givre, son beau profil si doux, penché vers la flamme…

» Hélas ! la vitre reste blanche, à cause du rideau qui est derrière. Et même si la jeune fille du Domaine perdu l'ouvrait, je n'ai plus rien à lui dire maintenant.

» Notre aventure est finie. L'hiver de cette année est mort comme la tombe. Peut-être quand nous mourrons, peut-être la mort seule nous donnera-t-elle la clé, et la suite, et la fin de cette aventure manquée.

» Seurel, l'autre jour, je te demandais de penser à moi. Maintenant, au contraire, il vaut mieux m'oublier. Il vaudrait mieux tout oublier.

**.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.**

A. M. »

Et un nouvel hiver est venu. Il était aussi mort que l'hiver d'avant avait été plein d'une vie mystérieuse. Sur la place de l'église, il n'y avait plus de bohémiens. À quatre heures, les gamins quittaient la cour de l'école, et elle restait vide… Dans la salle de classe, j'étudiais seul et sans plaisir… En février, la neige est tombée pour la première fois de l'hiver. Elle a enterré pour toujours notre roman d'aventures de l'année passée. Elle a brouillé toutes les pistes et effacé les dernières traces. Et j'ai fait tous mes efforts, comme Meaulnes me l'avait demandé dans sa lettre, pour tout oublier.

### Glossaire

- **l'hôtel particulier**: à Paris, belle maison où habite une seule famille.
- **guetter**: regarder et attendre longtemps, avec attention.
- **la collerette**: petit col de tissu léger autour du cou.
- **le fiacre**: voiture à cheval qu'on louait en ville, comme un taxi.
- **le grelot**: petite cloche ronde qui sonne quand elle bouge.
- **rompre avec quelqu'un**: arrêter d'être ami avec quelqu'un.
- **le Brevet Simple, le Brevet Supérieur**: examens pour devenir instituteur.
- **la voilette**: petit voile fin attaché au chapeau d'une dame.
- **le givre**: glace très fine et blanche qui se forme quand il fait très froid.
- **ensevelir, enterrer**: mettre sous la terre ; ici, cacher pour toujours sous la neige.

## I. La baignade

*Troisième partie*

Voici ce qui faisait la joie de tous les mauvais garçons du pays. Ils fumaient des cigarettes. Ils se mettaient de l'eau sucrée sur les cheveux pour qu'ils frisent. Ils embrassaient les filles du Cours Complémentaire dans les chemins. Et ils criaient « À la cornette ! » derrière la haie pour se moquer de la religieuse qui passait. D'ailleurs, à vingt ans, les mauvais garçons de cette espèce peuvent très bien devenir meilleurs. Parfois, ils deviennent même des jeunes gens très sensibles. C'est plus grave quand le garçon en question a déjà un visage un peu vieux et fatigué. C'est plus grave quand il s'occupe des histoires pas très propres des femmes du pays. Ou quand il dit mille bêtises sur Gilberte Poquelin pour faire rire les autres. Mais enfin, même alors, tout n'est pas encore perdu…

C'était le cas de Jasmin Delouche. Il continuait à suivre le Cours Supérieur, je ne sais pas pourquoi. Il n'avait certainement aucune envie de passer les examens. Et tout le monde aurait voulu le voir partir. En même temps, il apprenait avec son oncle Dumas le métier de plâtrier. Et bientôt, il y avait seulement trois grands élèves avec qui j'aimais être : ce Jasmin Delouche, Boujardon, et un autre garçon très doux, Denis, le fils de l'adjoint au maire. Je les aimais parce qu'ils étaient « du temps de Meaulnes ».

Chez Delouche, d'ailleurs, il y avait un désir très sincère d'être mon ami. Pour tout dire, il avait été l'ennemi du grand Meaulnes. Mais maintenant, il aurait voulu devenir le grand Meaulnes de l'école. Ou du moins, il regrettait peut-être de ne pas avoir été son second. Il était moins lourd d'esprit que Boujardon. Il avait senti, je pense, tout ce que Meaulnes avait apporté d'extraordinaire dans notre vie. Et souvent, je l'entendais répéter :

« Il le disait bien, le grand Meaulnes… » ou encore : « Ah ! disait le grand Meaulnes… »

D'abord, Jasmin était plus homme que nous. Et puis ce petit gars au visage vieux avait des trésors d'amusements, et cela montrait bien qu'il était supérieur à nous. Il avait un chien de race mêlée, aux longs poils blancs, qui s'appelait Bécali. C'était un nom agaçant. Ce chien rapportait les pierres qu'on lançait au loin, mais il n'était bon à rien d'autre. Jasmin avait aussi une vieille bicyclette, achetée d'occasion. Parfois, il nous faisait monter dessus, le soir après le cours. Mais il préférait apprendre à en faire aux filles du pays. Enfin et surtout, il avait un âne blanc et aveugle, qu'on pouvait atteler à toutes les voitures.

C'était l'âne de Dumas. Mais Dumas le prêtait à Jasmin quand nous allions nous baigner dans le Cher, en été. Pour ces jours-là, la mère de Jasmin donnait une bouteille de limonade. Nous la mettions sous le siège, au milieu des caleçons de bain tout secs. Et nous partions, huit ou dix grands élèves du Cours, avec M. Seurel. Les uns allaient à pied, les autres étaient grimpés dans la voiture à âne. On laissait la voiture à la ferme de Grand'Fons, là où le chemin du Cher devenait trop abîmé par les pluies.

J'ai de bonnes raisons de me rappeler, jusque dans les plus petits détails, une promenade de ce genre. L'âne de Jasmin a conduit au Cher nos caleçons, nos bagages, la limonade et M. Seurel, pendant que nous suivions à pied, derrière. C'était au mois d'août. Nous venions de passer les examens. Nous étions libérés de ce souci. Il nous semblait que tout l'été et tout le bonheur étaient à nous. Et nous marchions sur la route en chantant, sans savoir quoi ni pourquoi, au début d'un bel après-midi de jeudi.

À l'aller, il y a eu seulement une ombre sur ce tableau innocent. Nous avons aperçu Gilberte Poquelin, qui marchait devant nous. Elle avait une jolie taille, une jupe à moitié longue, des souliers hauts. Elle avait l'air doux et effronté d'une gamine qui devient jeune fille. Elle a quitté la route et elle a pris un autre chemin, sans doute pour aller chercher du lait. Le petit Coffin a tout de suite proposé à Jasmin de la suivre.

« Ce ne serait pas la première fois que j'irais l'embrasser… » a dit l'autre.

Et il s'est mis à raconter sur elle et sur ses amies plusieurs histoires un peu sales. Pour faire les malins, toute la troupe est entrée dans le chemin. Nous avons laissé M. Seurel continuer tout seul en avant, sur la route, dans la voiture à âne. Pourtant, une fois là, la bande a commencé à se défaire peu à peu. Delouche lui-même ne semblait pas très pressé d'aller embêter la gamine devant nous. Elle s'en allait vite, et il ne s'est jamais approché d'elle à moins de cinquante mètres. Il y a eu quelques cris de coqs et de poules, et des petits coups de sifflet pour lui faire la cour. Puis nous avons fait demi-tour, un peu mal à l'aise, et nous avons abandonné la partie. Sur la route, en plein soleil, il a fallu courir. Nous ne chantions plus.

Nous nous sommes déshabillés, puis rhabillés, dans les bois de saules secs qui bordent le Cher. Les saules nous cachaient des regards, mais pas du soleil. Nous avions les pieds dans le sable et dans la boue séchée. Nous pensions seulement à la bouteille de limonade de la veuve Delouche. Elle refroidissait dans la fontaine de Grand'Fons. Cette fontaine était creusée dans le bord même du Cher. Au fond, il y avait toujours des herbes d'un vert gris et deux ou trois petites bêtes qui ressemblaient à des cloportes. Mais l'eau était si claire, si transparente, que les pêcheurs n'hésitaient pas à se mettre à genoux pour y boire, une main sur chaque bord.

Hélas ! ce jour-là, ça a été comme les autres fois… Une fois habillés, nous nous mettions en rond, assis par terre, les jambes croisées. Nous partagions la limonade fraîche dans deux gros verres sans pied. Mais d'abord, on avait demandé à M. Seurel de prendre sa part. Alors, il ne restait presque rien pour chacun : seulement un peu de mousse, qui piquait la gorge et donnait encore plus soif. Donc, chacun à son tour, nous allions à la fontaine, que nous avions d'abord méprisée. Et nous approchions lentement le visage de l'eau pure. Mais tout le monde n'avait pas l'habitude de ces manières d'hommes des champs. Beaucoup, comme moi, n'arrivaient pas à boire assez. Les uns n'aimaient pas l'eau. D'autres avaient la gorge serrée, parce qu'ils avaient peur d'avaler un cloporte. D'autres étaient trompés par la grande transparence de l'eau immobile. Ils ne savaient pas bien où était la surface. Alors ils se mouillaient la moitié du visage en même temps que la bouche. Et ils respiraient par le nez une eau qui piquait et leur semblait brûlante. D'autres enfin n'y arrivaient pas pour toutes ces raisons à la fois… Peu importe ! Sur ces bords secs du Cher, il nous semblait que toute la fraîcheur de la terre était enfermée à cet endroit. Et aujourd'hui encore, quand j'entends seulement le mot « fontaine », n'importe où, c'est à celle-là que je pense, pendant longtemps.

Nous sommes rentrés à la tombée de la nuit, d'abord sans souci, comme à l'aller. Le chemin de Grand'Fons remontait vers la route. L'hiver, c'était un ruisseau. L'été, c'était un ravin où on ne pouvait pas passer, plein de trous et de grosses racines. Il montait dans l'ombre, entre de grandes haies d'arbres. Une partie des baigneurs y est allée pour s'amuser. Mais nous, avec M. Seurel, Jasmin et plusieurs camarades, nous avons suivi un sentier de sable, facile à marcher. Il allait à côté de l'autre chemin, le long du champ voisin. Nous entendions les autres parler et rire près de nous, plus bas que nous. Ils étaient invisibles dans l'ombre. Et pendant ce temps, Delouche racontait ses histoires d'homme… En haut des arbres de la grande haie, les insectes du soir faisaient un petit bruit sec. On les voyait bouger sur le ciel clair, tout autour de la dentelle des feuilles. Parfois, l'un d'eux tombait brusquement, et on entendait tout à coup son bourdonnement grincer. Beau soir d'été calme !… C'était le retour, sans espoir mais sans désir, d'une pauvre partie de campagne… Et c'est encore Jasmin, sans le vouloir, qui est venu troubler ce calme…

Nous arrivions en haut de la côte. À cet endroit, il reste deux grosses vieilles pierres. On dit que c'est ce qui reste d'un château fort. Là, Jasmin s'est mis à parler des domaines qu'il avait visités. Il a parlé surtout d'un domaine à moitié abandonné, près du Vieux-Nançay : le domaine des Sablonnières. Il avait l'accent de l'Allier. Cet accent arrondit certains mots d'un air fier, et il coupe trop tôt la fin des autres. Il racontait qu'il avait vu, quelques années plus tôt, dans la chapelle en ruine de cette vieille propriété, une pierre tombale. Sur cette pierre étaient gravés ces mots :

*Ci-gît le chevalier Galois Fidèle à son Dieu, à son Roi, à sa Belle.*

« Ah ! Bah ! Tiens ! » disait M. Seurel, en haussant un peu les épaules. Le ton de la conversation le gênait un peu. Mais il voulait quand même nous laisser parler comme des hommes.

Alors Jasmin a continué à décrire ce château, comme s'il y avait passé sa vie.

Plusieurs fois, en revenant du Vieux-Nançay, Dumas et lui s'étaient posé des questions sur la vieille tour grise qu'on apercevait au-dessus des sapins. Il y avait là, au milieu des bois, tout un labyrinthe de bâtiments en ruine. On pouvait les visiter quand les propriétaires n'étaient pas là. Un jour, ils avaient fait monter dans leur voiture un garde de l'endroit. Et ce garde les avait conduits dans le domaine étrange. Mais depuis, on avait tout fait démolir. D'après les gens, il ne restait presque plus que la ferme et une petite maison de campagne. Les habitants étaient toujours les mêmes : un vieil officier à la retraite, à moitié ruiné, et sa fille.

Il parlait… Il parlait… J'écoutais avec attention. Je sentais, sans bien m'en rendre compte, qu'il parlait d'une chose que je connaissais bien. Et soudain, tout simplement, comme arrivent les choses extraordinaires, Jasmin s'est tourné vers moi. Il m'a touché le bras. Une idée venait de le frapper, une idée qu'il n'avait jamais eue :

« Tiens, mais, j'y pense, a-t-il dit, c'est là que Meaulnes — tu sais, le grand Meaulnes ? — avait dû aller.

» Mais oui, a-t-il ajouté, parce que je ne répondais pas. Et je me rappelle que le garde parlait du fils de la maison. Un excentrique, qui avait des idées extraordinaires… »

Je ne l'écoutais plus. Dès le début, j'étais sûr qu'il avait deviné juste. Loin de Meaulnes, loin de tout espoir, le chemin du Domaine sans nom venait de s'ouvrir devant moi. Il était net et facile, comme une route que l'on connaît bien.

### Glossaire

- **la baignade**: le moment où l'on se baigne dans une rivière.
- **la cornette**: grand bonnet blanc que portaient certaines religieuses.
- **effronté**: qui n'a pas peur, qui ose beaucoup, un peu insolent.
- **le plâtrier**: ouvrier qui travaille avec le plâtre, pour les murs des maisons.
- **le saule**: arbre qui pousse au bord de l'eau.
- **le cloporte**: petite bête grise à pattes, qui vit dans les lieux humides.
- **le ravin**: petite vallée étroite et profonde.
- **la pierre tombale**: pierre posée sur une tombe.
- **Ci-gît**: ici est enterré (mots écrits sur les tombes).
- **le chevalier**: autrefois, noble qui se battait à cheval.
- **un excentrique**: une personne qui a des idées et des manières très bizarres.

## II. Chez Florentin

J'avais été un enfant malheureux, rêveur et renfermé. Mais j'ai senti que la fin de cette grave aventure dépendait de moi. Alors, au contraire, je suis devenu très ferme et, comme on dit chez nous, « décidé ».

C'est à partir de ce soir-là, je crois bien, que mon genou a cessé pour toujours de me faire mal.

Le domaine des Sablonnières faisait partie de la commune du Vieux-Nançay. Toute la famille de M. Seurel habitait là-bas. Il y avait en particulier mon oncle Florentin, un commerçant. Nous passions parfois chez lui la fin du mois de septembre. J'avais fini tous mes examens. Je n'ai pas voulu attendre, et on m'a permis d'aller tout de suite voir mon oncle. Mais j'ai décidé de ne rien dire à Meaulnes tant que je ne serais pas sûr de lui annoncer une bonne nouvelle. En effet, à quoi bon le sortir de son désespoir, si c'était pour l'y replonger ensuite, peut-être plus profondément ?

Pendant très longtemps, le Vieux-Nançay a été l'endroit du monde que je préférais. C'était le pays des fins de vacances. Nous y allions très rarement, seulement quand on trouvait une voiture à louer pour nous y conduire. Autrefois, il y avait eu une dispute avec la partie de la famille qui habitait là-bas. C'est sans doute pour cela que Millie se faisait tellement prier, chaque fois, pour monter en voiture. Mais moi, ces disputes m'étaient bien égales !… Dès mon arrivée, je me perdais au milieu des oncles, des cousines et des cousins. Je m'amusais dans une vie pleine de mille occupations drôles et de plaisirs qui me rendaient très heureux.

Nous logions chez l'oncle Florentin et la tante Julie. Ils avaient un garçon de mon âge, le cousin Firmin, et huit filles. Les plus grandes, Marie-Louise et Charlotte, pouvaient avoir dix-sept ans et quinze ans. Ils tenaient un très grand magasin à l'une des entrées de ce bourg de Sologne, devant l'église. C'était un magasin où l'on vendait de tout. Tous les châtelains chasseurs de la région venaient y faire leurs achats. Ils vivaient isolés dans ce pays perdu, à trente kilomètres de toute gare.

Ce magasin avait un rayon d'épicerie et un rayon de tissus. Il avait de nombreuses fenêtres sur la route, et une porte vitrée sur la grande place de l'église. Mais, chose étrange, dans toute la boutique, il n'y avait pas de plancher : le sol était en terre battue. C'était pourtant assez ordinaire dans ce pays pauvre.

Derrière, il y avait six chambres, et chacune était remplie d'une seule sorte de marchandise : la chambre des chapeaux, la chambre du jardinage, la chambre des lampes… et je ne sais quoi encore. Quand j'étais enfant, je traversais ce labyrinthe d'objets de bazar. Et il me semblait que je n'aurais jamais fini de regarder toutes ses merveilles. À cette époque encore, je trouvais que les seules vraies vacances étaient celles qu'on passait à cet endroit.

La famille vivait dans une grande cuisine, dont la porte s'ouvrait sur le magasin. À la fin de septembre, de grands feux brillaient dans la cheminée. Les chasseurs et les braconniers qui vendaient du gibier à Florentin venaient là de très bonne heure pour boire un verre. Pendant ce temps, les petites filles, déjà levées, couraient et criaient. Elles se passaient l'une à l'autre du « sent-y-bon » sur leurs cheveux bien lisses. Aux murs, il y avait de vieilles photographies et de vieux *groupes scolaires* jaunis. On y voyait mon père au milieu de ses camarades de l'École Normale. Il était en uniforme, et on mettait longtemps à le reconnaître…

C'est là que nous passions nos matinées. Nous les passions aussi dans la cour, où Florentin faisait pousser des dahlias et élevait des pintades. Dans cette cour, on grillait le café, assis sur des boîtes à savon. Nous ouvrions des caisses pleines d'objets divers, enveloppés avec soin. Nous ne savions pas toujours leur nom…

Toute la journée, le magasin était plein de paysans, ou de cochers des châteaux voisins. Devant la porte vitrée, des charrettes venues du fond de la campagne s'arrêtaient dans le brouillard de septembre. L'eau en coulait goutte à goutte. Et depuis la cuisine, nous écoutions ce que disaient les paysannes. Nous étions curieux de toutes leurs histoires…

Mais le soir, après huit heures, on portait le foin aux chevaux avec des lanternes. Dans l'écurie, leur peau fumait. Alors tout le magasin était à nous !

Marie-Louise était l'aînée de mes cousines, mais une des plus petites. Elle finissait de plier et de ranger les piles de tissu dans la boutique. Et elle nous encourageait à venir l'amuser. Alors Firmin et moi, avec toutes les filles, nous entrions d'un coup dans la grande boutique, sous les lampes d'auberge. Nous tournions les moulins à café. Nous faisions des tours d'adresse et de force sur les comptoirs. Et parfois, Firmin allait chercher dans les greniers un vieux trombone tout couvert de vert-de-gris. C'est que la terre battue donnait envie de danser…

Je rougis encore quand je pense à une chose. Les années d'avant, Mlle de Galais aurait pu venir à cette heure-là et nous surprendre au milieu de ces jeux d'enfants… Mais c'est un soir de ce mois d'août, un peu avant la tombée de la nuit, que je l'ai vue pour la première fois. Je bavardais tranquillement avec Marie-Louise et Firmin…

Dès le soir de mon arrivée au Vieux-Nançay, j'avais posé des questions à mon oncle Florentin sur le Domaine des Sablonnières.

« Ce n'est plus un Domaine, avait-il dit. On a tout vendu. Les acheteurs étaient des chasseurs. Ils ont fait démolir les vieux bâtiments, pour avoir plus de terrain pour la chasse. La cour d'honneur n'est plus maintenant qu'une lande, avec des bruyères et des ajoncs. Les anciens propriétaires ont seulement gardé une petite maison d'un étage et la ferme. Tu auras sûrement l'occasion de voir ici mademoiselle de Galais. C'est elle-même qui vient faire ses provisions. Elle vient parfois à cheval, parfois en voiture, mais toujours avec le même cheval, le vieux Bélisaire… Ça fait un drôle d'équipage ! »

J'étais si troublé que je ne savais plus quelle question poser pour en apprendre plus.

« Ils étaient riches, pourtant ? »

« Oui. Monsieur de Galais donnait des fêtes pour amuser son fils. C'était un garçon étrange, plein d'idées extraordinaires. Pour le distraire, son père inventait tout ce qu'il pouvait. On faisait venir des Parisiennes… des gars de Paris et d'ailleurs…

» Toutes les Sablonnières étaient en ruine, madame de Galais était près de mourir, et ils cherchaient encore à l'amuser. Ils lui accordaient tous ses caprices. C'est l'hiver dernier, non, l'hiver d'avant, qu'ils ont fait leur plus grande fête costumée. Ils avaient invité moitié des gens de Paris, moitié des gens de la campagne. Ils avaient acheté ou loué des quantités d'habits merveilleux, des jeux, des chevaux, des bateaux. Toujours pour amuser Frantz de Galais. On disait qu'il allait se marier et qu'on fêtait ses fiançailles. Mais il était bien trop jeune. Et tout a cassé d'un coup. Il s'est sauvé, et on ne l'a jamais revu… La châtelaine est morte. Alors mademoiselle de Galais s'est retrouvée tout d'un coup toute seule avec son père, le vieux capitaine de vaisseau. »

« Est-ce qu'elle n'est pas mariée ? » ai-je enfin demandé.

« Non, a-t-il dit. Je n'ai entendu parler de rien. Tu voudrais l'épouser, peut-être ? »

J'étais tout gêné. Je lui ai avoué, le plus brièvement et le plus discrètement possible, que mon meilleur ami, Augustin Meaulnes, voudrait peut-être l'épouser.

« Ah ! a dit Florentin en souriant, s'il ne tient pas à l'argent, c'est un beau mariage… Est-ce qu'il faut que j'en parle à monsieur de Galais ? Il vient encore quelquefois jusqu'ici, chercher du petit plomb pour la chasse. Je lui fais toujours goûter ma vieille eau-de-vie de marc. »

Mais je l'ai vite prié de ne rien faire et d'attendre. Et moi-même, je ne me suis pas pressé de prévenir Meaulnes. Toute cette chance à la fois m'inquiétait un peu. Et à cause de cette inquiétude, je ne voulais rien annoncer à Meaulnes avant d'avoir au moins vu la jeune fille.

Je n'ai pas attendu longtemps. Le lendemain, un peu avant le dîner, la nuit commençait à tomber. Une brume fraîche descendait avec la nuit. Elle ressemblait plus à une brume de septembre qu'à une brume d'août. Firmin et moi, nous avions deviné que le magasin serait vide d'acheteurs pendant un moment. Alors nous étions venus voir Marie-Louise et Charlotte. Je leur avais confié le secret qui m'amenait au Vieux-Nançay plus tôt que d'habitude. Nous étions appuyés sur le comptoir, ou assis, les deux mains à plat sur le bois ciré. Nous nous racontions ce que nous savions de la mystérieuse jeune fille. Et c'était très peu de chose. Tout à coup, un bruit de roues nous a fait tourner la tête.

« La voici, c'est elle », ont-ils dit à voix basse.

Quelques secondes après, l'étrange équipage s'est arrêté devant la porte vitrée. Il y avait une vieille voiture de ferme, aux panneaux arrondis, avec de petites galeries décorées. Nous n'en avons jamais vu de pareilles dans ce pays. Il y avait un vieux cheval blanc. Il baissait tellement la tête pour marcher qu'il semblait toujours vouloir manger de l'herbe sur la route. Et sur le siège, il y avait la jeune fille la plus belle qui ait peut-être jamais existé au monde. Je le dis avec un cœur simple, mais je sais bien ce que je dis.

Jamais je n'ai vu tant de grâce avec tant de sérieux. Ses vêtements lui faisaient la taille si mince qu'elle semblait fragile. Un grand manteau marron était jeté sur ses épaules. Elle l'a enlevé en entrant. C'était la plus sérieuse des jeunes filles, la plus fragile des femmes. Une lourde chevelure blonde tombait sur son front et sur son visage. Ce visage était dessiné avec délicatesse, d'une forme très fine. Sur sa peau très pure, l'été avait posé deux taches de rousseur… Je n'ai remarqué qu'un défaut dans tant de beauté. Aux moments de tristesse, de découragement, ou seulement de réflexion profonde, ce visage si pur se couvrait de légères marques rouges. Cela arrive chez certains malades gravement atteints, sans qu'on le sache. Alors, celui qui la regardait ne sentait plus d'admiration, mais une sorte de pitié. Et cette pitié faisait d'autant plus mal qu'elle était inattendue.

Voilà du moins ce que je découvrais pendant qu'elle descendait lentement de voiture. Enfin, Marie-Louise m'a présenté à la jeune fille, très à l'aise, et m'a invité à lui parler.

On lui a avancé une chaise cirée. Elle s'est assise, le dos contre le comptoir, pendant que nous restions debout. Elle semblait bien connaître et aimer le magasin. On a tout de suite prévenu ma tante Julie, et elle est arrivée. Elle a parlé sagement, les mains croisées sur son ventre. Elle hochait doucement sa tête de paysanne commerçante, coiffée d'un bonnet blanc. Pendant ce temps, le moment où la conversation commencerait avec moi était retardé. Et ce moment me faisait un peu trembler…

Cela a été très simple.

« Ainsi, a dit Mlle de Galais, vous serez bientôt instituteur ? »

Ma tante allumait, au-dessus de nos têtes, la lampe de porcelaine qui éclairait faiblement le magasin. Je voyais le doux visage d'enfant de la jeune fille, ses yeux bleus si naïfs. Et j'étais d'autant plus surpris par sa voix si nette et si sérieuse. Quand elle arrêtait de parler, ses yeux regardaient ailleurs. Ils ne bougeaient plus en attendant la réponse. Et elle se mordait un peu la lèvre.

« J'enseignerais, moi aussi, a-t-elle dit, si M. de Galais le voulait ! J'enseignerais aux petits garçons, comme votre mère… »

Et elle a souri. Elle montrait ainsi que mes cousins lui avaient parlé de moi.

« C'est que, a-t-elle continué, les villageois sont toujours polis avec moi, doux et prêts à rendre service. Et je les aime beaucoup. Mais quel mérite est-ce que j'ai à les aimer ?…

» Avec l'institutrice, au contraire, n'est-ce pas, ils aiment les disputes et ils sont avares. Il y a sans arrêt des histoires de porte-plumes perdus, de cahiers trop chers, ou d'enfants qui n'apprennent pas… Eh bien, je lutterais avec eux, et ils m'aimeraient quand même. Ce serait beaucoup plus difficile… »

Et, sans sourire, elle a repris son air rêveur d'enfant, son regard bleu immobile.

Nous étions gênés tous les trois. Elle parlait si facilement de choses délicates, de choses secrètes et fines, dont on parle bien seulement dans les livres. Il y a eu un moment de silence. Et lentement, une discussion a commencé…

Mais la jeune demoiselle a continué. Il y avait dans sa voix une sorte de regret, et de colère contre je ne sais quoi de mystérieux dans sa vie :

« Et puis j'apprendrais aux garçons à être sages, d'une sagesse que je connais. Je ne leur donnerais pas le désir de courir le monde, comme vous le ferez sans doute, monsieur Seurel, quand vous serez sous-maître. Je leur apprendrais à trouver le bonheur qui est tout près d'eux, et qui n'en a pas l'air… »

Marie-Louise et Firmin ne savaient plus quoi dire, comme moi. Nous restions sans parler. Elle a senti notre gêne et elle s'est arrêtée. Elle s'est mordu la lèvre, elle a baissé la tête. Puis elle a souri, comme si elle se moquait de nous :

« Ainsi, a-t-elle dit, il y a peut-être quelque grand jeune homme fou qui me cherche au bout du monde. Et pendant ce temps, je suis ici, dans le magasin de madame Florentin, sous cette lampe, et mon vieux cheval m'attend à la porte. Si ce jeune homme me voyait, il ne voudrait pas y croire, sans doute ?… »

Je la voyais sourire, et cela m'a donné du courage. J'ai senti qu'il était temps de dire, en riant moi aussi :

« Et peut-être que ce grand jeune homme fou, je le connais, moi ? »

Elle m'a regardé vivement.

À ce moment, la sonnette de la porte a sonné. Deux bonnes femmes sont entrées avec des paniers.

« Venez dans la *salle à manger*, vous serez tranquilles », nous a dit ma tante, en poussant la porte de la cuisine.

Mlle de Galais refusait et voulait partir tout de suite. Alors ma tante a ajouté :

« Monsieur de Galais est ici. Il bavarde avec Florentin, près du feu. »

Dans la grande cuisine, même au mois d'août, il y avait toujours un éternel fagot de sapin qui brûlait et craquait. Là aussi, une lampe de porcelaine était allumée. Un vieil homme était assis près de Florentin, devant deux verres de marc. Il avait un visage doux, creusé et rasé. Il était presque toujours silencieux, comme un homme écrasé par l'âge et par les souvenirs.

Florentin nous a salués :

« François ! a-t-il crié de sa voix forte de marchand de foire, comme s'il y avait eu entre nous une rivière ou plusieurs hectares de terrain. Je viens d'organiser un après-midi de plaisir au bord du Cher pour jeudi prochain. Les uns chasseront, les autres pêcheront, les autres danseront, les autres se baigneront !… Mademoiselle, vous viendrez à cheval. C'est entendu avec monsieur de Galais. J'ai tout arrangé…

» Et, François ! a-t-il ajouté, comme s'il y pensait seulement maintenant, tu pourras amener ton ami, monsieur Meaulnes… C'est bien Meaulnes qu'il s'appelle ? »

Mlle de Galais s'était levée. Elle était soudain devenue très pâle. Et à ce moment précis, je me suis rappelé une chose. Autrefois, dans le Domaine étrange, près de l'étang, Meaulnes lui avait dit son nom…

Quand elle m'a tendu la main pour partir, il y avait entre nous une entente secrète. C'était plus clair que si nous avions dit beaucoup de paroles. Seule la mort devait briser cette entente. Et c'était une amitié plus émouvante qu'un grand amour.

… Le lendemain matin, à quatre heures, Firmin a frappé à la porte de ma petite chambre, dans la cour aux pintades. Il faisait encore nuit. J'ai eu beaucoup de peine à retrouver mes affaires sur la table. Elle était pleine de chandeliers en cuivre et de petites statues de saints toutes neuves. On les avait choisies au magasin la veille de mon arrivée, pour meubler ma chambre. Dans la cour, j'entendais Firmin gonfler ma bicyclette. Et dans la cuisine, ma tante soufflait sur le feu. Le soleil se levait à peine quand je suis parti. Mais ma journée devait être longue. D'abord, j'allais déjeuner à Sainte-Agathe, pour expliquer pourquoi j'étais parti si longtemps. Puis je devais continuer ma route, et arriver avant le soir à La Ferté-d'Angillon, chez mon ami Augustin Meaulnes.

### Glossaire

- **le braconnier**: personne qui chasse ou pêche sans en avoir le droit.
- **le gibier**: les animaux qu'on chasse, comme les lièvres ou les perdrix.
- **le « sent-y-bon »**: mot de la campagne pour le parfum.
- **la pintade**: oiseau de ferme, gris à points blancs, un peu comme une poule.
- **le vert-de-gris**: couche verte qui se forme sur le cuivre quand il est vieux.
- **la lande, la bruyère, l'ajonc**: terre sauvage où poussent des petites plantes et des buissons piquants.
- **l'équipage**: la voiture, avec son cheval et les personnes qui sont dedans.
- **l'eau-de-vie de marc**: alcool très fort fait avec les restes du raisin.
- **le capitaine de vaisseau**: officier qui commande un grand bateau de guerre.
- **le sous-maître**: jeune instituteur qui aide le maître d'école.
- **le fagot**: paquet de petites branches pour faire le feu.

## III. Une apparition

Je n'avais jamais fait de long voyage à bicyclette. Celui-ci était le premier. Mais depuis longtemps, en cachette, Jasmin m'avait appris à monter, malgré mon mauvais genou. Pour un jeune homme ordinaire, la bicyclette est déjà un objet bien amusant. Alors, imaginez ce qu'elle pouvait être pour un pauvre garçon comme moi ! Peu de temps avant, je traînais encore misérablement la jambe, trempé de sueur, dès le quatrième kilomètre !… Descendre du haut des côtes et s'enfoncer au creux des paysages. Découvrir, comme si l'on volait, les lointains de la route, qui s'ouvrent et fleurissent quand on approche. Traverser un village en un instant, et l'emporter tout entier d'un seul regard… Jusque-là, j'avais connu seulement en rêve un voyage aussi charmant, aussi léger. Même dans les montées, j'étais plein d'énergie. C'est que, il faut le dire, c'était le chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi…

Autrefois, quand Meaulnes me décrivait son village, il me disait : « Un peu avant l'entrée du bourg, on voit une grande roue à palettes que le vent fait tourner… » Il ne savait pas à quoi elle servait. Ou peut-être faisait-il semblant de ne rien savoir, pour rendre ma curiosité encore plus forte.

C'est seulement à la fin de cette journée de fin d'août que j'ai aperçu la grande roue. Elle tournait au vent dans une immense prairie. Elle devait monter l'eau pour une ferme voisine. Derrière les peupliers du pré, on voyait déjà les premières maisons du village. La route faisait un grand détour pour passer autour du ruisseau. Et à mesure que je la suivais, le paysage s'ouvrait et devenait plus large… Une fois arrivé sur le pont, j'ai enfin découvert la grand'rue du village.

Des vaches mangeaient l'herbe, cachées dans les roseaux de la prairie. J'entendais leurs cloches. J'étais descendu de bicyclette, les deux mains sur mon guidon. Je regardais le pays où j'allais apporter une nouvelle si grave. Pour entrer dans les maisons, on passait sur un petit pont de bois. Elles étaient toutes alignées au bord d'un fossé, qui descendait le long de la rue. On aurait dit des barques attachées au bord de l'eau, les voiles repliées, dans le calme du soir. C'était l'heure où, dans chaque cuisine, on allume un feu.

Alors la peur, et je ne sais quel regret obscur, ont commencé à m'enlever tout mon courage. J'avais peur de venir troubler tant de paix. Et juste à ce moment, pour rendre ma faiblesse encore plus grande, je me suis rappelé une chose. La tante Moinel habitait là, sur une petite place de La Ferté-d'Angillon.

C'était une de mes grand-tantes. Tous ses enfants étaient morts. J'avais bien connu Ernest, le dernier de tous. C'était un grand garçon qui allait devenir instituteur. Mon grand-oncle Moinel, le vieux greffier, était mort peu de temps après lui. Et ma tante était restée toute seule dans sa petite maison bizarre. Les tapis y étaient faits de petits morceaux de tissu cousus ensemble. Les tables étaient couvertes de coqs, de poules et de chats en papier. Mais sur les murs, il y avait de vieux diplômes, des portraits de morts, et des médaillons avec des boucles de cheveux des morts.

Elle avait tant de regrets et de deuils, et pourtant elle était la bizarrerie et la bonne humeur en personne. J'ai trouvé la petite place où était sa maison. Je l'ai appelée très fort par la porte entrouverte. Et je l'ai entendue pousser un petit cri très aigu, tout au bout des trois pièces qui se suivaient :

« Eh là ! Mon Dieu ! »

Elle a renversé son café dans le feu (à cette heure-là, comment pouvait-elle faire du café ?), et elle est apparue… Elle se tenait très cambrée, le dos en arrière. Elle portait tout en haut de la tête une sorte de chapeau, mi-capote, mi-capeline. Il était posé au sommet de son front immense et plein de bosses. Ce front avait quelque chose d'une femme mongole et d'une Hottentote. Et elle riait à petits coups, en montrant les dents très fines qui lui restaient.

Mais pendant que je l'embrassais, elle m'a pris une main que j'avais derrière le dos. Elle l'a fait maladroitement, très vite, avec un mystère tout à fait inutile, puisque nous étions seuls tous les deux. Elle m'a glissé une petite pièce. Je n'ai pas osé la regarder. Ce devait être une pièce d'un franc… Puis j'ai voulu lui demander des explications ou la remercier. Alors elle m'a donné une bonne poussée, en criant :

« Va donc ! Ah ! je sais bien ce que c'est ! »

Elle avait toujours été pauvre. Elle empruntait toujours, et elle dépensait toujours.

« J'ai toujours été bête et toujours malheureuse », disait-elle, sans amertume, de sa petite voix aiguë.

La brave femme était sûre que l'argent me préoccupait autant qu'elle. Alors elle n'attendait même pas que j'aie repris mon souffle pour me cacher dans la main ses toutes petites économies de la journée. Et par la suite, c'est toujours de cette façon qu'elle m'a reçu. Le dîner a été aussi étrange que l'arrivée, à la fois triste et bizarre. Elle avait toujours une bougie à portée de la main. Tantôt elle l'enlevait et me laissait dans l'ombre. Tantôt elle la posait sur la petite table, couverte de plats et de vases ébréchés ou fendus.

« Celui-là, disait-elle, les Prussiens lui ont cassé les anses, en soixante-dix, parce qu'ils ne pouvaient pas l'emporter. »

C'est seulement alors, en revoyant ce grand vase à l'histoire tragique, que je me suis rappelé une chose. Autrefois, nous avions dîné et dormi là. Mon père m'emmenait dans l'Yonne, chez un médecin spécialiste qui devait guérir mon genou. Il fallait prendre un grand train express qui passait avant le jour… Je me suis souvenu du triste dîner d'autrefois. Je me suis souvenu de toutes les histoires du vieux greffier, les coudes sur la table, devant sa bouteille de boisson rose.

Et je me souvenais aussi de mes terreurs… Après le dîner, ma grand-tante s'était assise devant le feu. Elle avait pris mon père à part, pour lui raconter une histoire de fantômes : « Je me retourne… Ah ! mon pauvre Louis, qu'est-ce que je vois, une petite femme grise… » On disait qu'elle avait la tête pleine de ces histoires terrifiantes et absurdes.

Et voilà que ce soir-là, le dîner fini, j'étais fatigué par la bicyclette et je me suis couché. J'étais dans la grande chambre, avec une chemise de nuit à carreaux de l'oncle Moinel. Alors elle est venue s'asseoir au bord de mon lit. Et elle a commencé, de sa voix la plus mystérieuse et la plus aiguë :

« Mon pauvre François, il faut que je te raconte à toi ce que je n'ai jamais dit à personne… »

J'ai pensé :

« Mon affaire est bonne ! Me voilà terrorisé pour toute la nuit, comme il y a dix ans !… »

Et j'ai écouté. Elle hochait la tête. Elle regardait droit devant elle, comme si elle se racontait l'histoire à elle-même :

« Je revenais d'une fête avec Moinel. C'était le premier mariage où nous allions tous les deux depuis la mort de notre pauvre Ernest. Et là, j'avais rencontré ma sœur Adèle. Je ne l'avais pas vue depuis quatre ans ! Un vieil ami de Moinel, très riche, l'avait invité aux noces de son fils, au domaine des Sablonnières. Nous avions loué une voiture. Cela nous avait coûté bien cher. Nous revenions sur la route vers sept heures du matin, en plein hiver. Le soleil se levait. Il n'y avait absolument personne. Et tout d'un coup, qu'est-ce que je vois devant nous, sur la route ? Un petit homme, un petit jeune homme, arrêté, beau comme le jour. Il ne bougeait pas, il nous regardait venir. Plus nous approchions, mieux nous voyions sa jolie figure. Elle était si blanche, si jolie, que cela faisait peur !…

» Je prends le bras de Moinel. Je tremblais comme une feuille. Je croyais que c'était le Bon Dieu !… Je lui dis :

» — Regarde ! C'est une apparition !

» Il me répond tout bas, furieux :

» — Je l'ai bien vu ! Tais-toi donc, vieille bavarde…

» Il ne savait pas quoi faire. À ce moment, le cheval s'est arrêté… De près, cette personne avait une figure pâle, le front plein de sueur, un béret sale et un pantalon long. Nous avons entendu sa voix, qui disait :

» — Je ne suis pas un homme, je suis une jeune fille. Je me suis sauvée et je n'en peux plus. Voulez-vous bien me prendre dans votre voiture, Monsieur et Madame ?

» Tout de suite, nous l'avons fait monter. Dès qu'elle a été assise, elle s'est évanouie. Et devines-tu qui c'était ? C'était la fiancée du jeune homme des Sablonnières, Frantz de Galais. Nous étions justement invités à ses noces ! »

« Mais il n'y a pas eu de noces, ai-je dit, puisque la fiancée s'est sauvée ! »

« Eh bien, non, a-t-elle dit, toute honteuse, en me regardant. Il n'y a pas eu de noces. Cette pauvre folle s'était mis dans la tête mille folies, qu'elle nous a expliquées. C'était une des filles d'un pauvre tisserand. Elle était sûre qu'un si grand bonheur était impossible. Elle pensait que le jeune homme était trop jeune pour elle. Elle croyait que toutes les merveilles qu'il lui décrivait n'existaient pas. Et quand Frantz est enfin venu la chercher, Valentine a eu peur. Il se promenait avec elle et sa sœur dans le jardin de l'Archevêché, à Bourges, malgré le froid et le grand vent. Il aimait la plus jeune. Alors, par délicatesse certainement, il était plein d'attentions pour l'aînée. Et ma folle s'est imaginé je ne sais quoi. Elle a dit qu'elle allait chercher un fichu à la maison. Et là, pour être sûre de ne pas être suivie, elle a mis des habits d'homme. Puis elle s'est enfuie à pied, sur la route de Paris.

» Son fiancé a reçu d'elle une lettre. Elle lui disait qu'elle allait rejoindre un jeune homme qu'elle aimait. Et ce n'était pas vrai…

» — Je suis plus heureuse de mon sacrifice, me disait-elle, que si j'étais sa femme.

» Oui, mon imbécile ! Mais pendant ce temps, lui, il n'avait pas du tout l'idée d'épouser sa sœur. Il s'est tiré une balle de pistolet. On a vu le sang dans le bois. Mais on n'a jamais retrouvé son corps. »

« Et qu'est-ce que vous avez fait de cette malheureuse fille ? »

« D'abord, nous lui avons fait boire une goutte d'alcool. Puis, quand nous avons été rentrés, nous lui avons donné à manger, et elle a dormi près du feu. Elle est restée chez nous une bonne partie de l'hiver. Toute la journée, tant qu'il faisait clair, elle coupait et cousait des robes, elle arrangeait des chapeaux. Et elle nettoyait la maison avec rage. C'est elle qui a recollé tout le papier peint que tu vois là. Et depuis son passage, les hirondelles font leur nid dehors. Mais le soir, à la tombée de la nuit, quand son travail était fini, elle trouvait toujours une raison pour sortir. Elle allait dans la cour, dans le jardin ou devant la porte, même quand il gelait très fort. Et on la trouvait là, debout, qui pleurait de tout son cœur.

» — Eh bien, qu'est-ce que vous avez encore ? Voyons ?

» — Rien, madame Moinel !

» Et elle rentrait.

» Les voisins disaient :

» — Vous avez trouvé une bien jolie petite bonne, madame Moinel.

» Nous l'avons suppliée de rester. Mais au mois de mars, elle a voulu continuer sa route vers Paris. Je lui ai donné des robes, et elle les a recoupées. Moinel lui a acheté son billet à la gare et lui a donné un peu d'argent.

» Elle ne nous a pas oubliés. Elle est couturière à Paris, près de Notre-Dame. Elle nous écrit encore pour nous demander si nous savons quelque chose des Sablonnières. Un jour, pour la libérer de cette idée une bonne fois, je lui ai répondu ceci : le domaine était vendu et démoli, le jeune homme avait disparu pour toujours, et la jeune fille était mariée. Tout cela doit être vrai, je pense. Depuis ce temps, ma Valentine écrit beaucoup moins souvent… »

Ce n'était pas une histoire de fantômes que racontait la tante Moinel, de sa petite voix perçante, si bien faite pour les raconter. Pourtant, j'étais extrêmement mal à l'aise. C'est que nous avions juré à Frantz le bohémien de l'aider comme des frères. Et voilà que j'en avais l'occasion…

Mais était-ce le moment de gâcher la joie que j'allais apporter à Meaulnes le lendemain matin ? Fallait-il lui dire ce que je venais d'apprendre ? À quoi bon le lancer dans une entreprise mille fois impossible ? En effet, nous avions l'adresse de la jeune fille. Mais où chercher le bohémien, qui courait le monde ?… « Laissons les fous avec les fous », ai-je pensé. Delouche et Boujardon n'avaient pas tort. Que de mal il nous a fait, ce Frantz romanesque ! Et j'ai décidé de ne rien dire tant que je n'aurais pas vu Augustin Meaulnes et Mademoiselle de Galais mariés.

J'avais pris cette décision. Mais il me restait encore l'impression pénible d'un mauvais présage. C'était une impression absurde, et je l'ai vite chassée.

La chandelle était presque finie. Un moustique bourdonnait. Mais la tante Moinel recommençait son histoire… Elle avait la tête penchée sous sa capote de velours, qu'elle enlevait seulement pour dormir. Ses coudes étaient appuyés sur ses genoux. Par moments, elle relevait brusquement la tête et me regardait. Elle voulait savoir ce que je pensais, ou peut-être voir si je ne m'endormais pas. À la fin, en cachette, la tête sur l'oreiller, j'ai fermé les yeux. Je faisais semblant de m'endormir.

« Allons ! tu dors… » a-t-elle dit, d'une voix plus basse et un peu déçue.

J'ai eu pitié d'elle et j'ai protesté :

« Mais non, ma tante, je vous assure… »

« Mais si ! a-t-elle dit. Je comprends bien, d'ailleurs, que tout cela ne t'intéresse pas beaucoup. Je te parle de gens que tu n'as pas connus… »

Et cette fois, lâchement, je n'ai pas répondu.

### Glossaire

- **la roue à palettes**: grande roue avec des planches, que le vent ou l'eau fait tourner.
- **le greffier**: homme qui écrit et garde les papiers au tribunal.
- **le deuil**: la grande tristesse après la mort de quelqu'un.
- **la capote, la capeline**: sortes de chapeaux de femme d'autrefois.
- **une Hottentote**: femme d'un peuple du sud de l'Afrique (ancien nom).
- **ébréché**: dont le bord est un peu cassé.
- **la chemise de nuit**: longue chemise qu'on met pour dormir.
- **« Mon affaire est bonne ! »**: ici, avec ironie : « Je vais avoir des ennuis ! »
- **une apparition**: une personne ou un esprit qu'on voit tout à coup, comme dans un rêve.
- **la cadette, l'aînée**: la plus jeune et la plus âgée de deux sœurs.
- **le fichu**: foulard pour la tête ou les épaules.
- **le présage**: signe qui annonce ce qui va arriver.

## IV. La grande nouvelle

Le lendemain matin, je suis arrivé dans la grand'rue. Il faisait un si beau temps de vacances ! Tout était si calme ! Sur tout le village passaient des bruits si paisibles, si familiers ! J'avais retrouvé toute la joyeuse confiance de celui qui apporte une bonne nouvelle…

Augustin et sa mère habitaient l'ancienne maison d'école. Son père était à la retraite depuis longtemps, et un héritage l'avait rendu riche. À sa mort, Meaulnes avait voulu qu'on achète l'école. Le vieil instituteur y avait enseigné pendant vingt ans, et lui-même y avait appris à lire. Ce n'était pas que la maison soit très agréable à voir. C'était une grosse maison carrée, comme une mairie. D'ailleurs, elle avait été une mairie. Au rez-de-chaussée, les fenêtres sur la rue étaient si hautes que personne n'y regardait jamais. Derrière, il y avait une cour sans un seul arbre. Un haut préau cachait la vue sur la campagne. C'était bien la cour d'école abandonnée la plus sèche et la plus triste que j'aie jamais vue…

Il y avait là un couloir compliqué, avec quatre portes. C'est là que j'ai trouvé la mère de Meaulnes. Elle rapportait du jardin un gros paquet de linge. Elle avait dû le mettre à sécher dès la première heure de cette longue matinée de vacances. Ses cheveux gris étaient à moitié défaits, et des mèches lui tombaient sur la figure. Elle avait un visage régulier, sous sa coiffure d'autrefois. Mais il était gonflé et fatigué, comme après une nuit sans sommeil. Et elle baissait tristement la tête, l'air pensif.

Mais tout à coup, elle m'a aperçu. Elle m'a reconnu et elle a souri :

« Vous arrivez à temps, a-t-elle dit. Voyez, je rentre le linge que j'ai fait sécher pour le départ d'Augustin. J'ai passé la nuit à faire ses comptes et à préparer ses affaires. Le train part à cinq heures, mais nous arriverons à tout préparer… »

Elle montrait tant d'assurance ! On aurait dit qu'elle avait pris elle-même cette décision. Pourtant, elle ne savait sans doute même pas où Meaulnes devait aller.

« Montez, a-t-elle dit. Vous le trouverez dans la mairie, en train d'écrire. »

J'ai monté l'escalier en vitesse. J'ai ouvert la porte de droite, où l'on avait laissé l'écriteau *Mairie*. Je me suis trouvé dans une grande salle à quatre fenêtres : deux donnaient sur le village, deux sur la campagne. Aux murs, il y avait les portraits jaunis des présidents Grévy et Carnot. Une longue estrade occupait tout le fond de la salle. Dessus, devant une table au tapis vert, il restait encore les chaises des conseillers municipaux. Au centre, Meaulnes était assis dans un vieux fauteuil : c'était celui du maire. Il écrivait. Il trempait sa plume au fond d'un encrier de faïence démodé, en forme de cœur. Ce lieu semblait fait pour un vieux monsieur de village qui vit de ses rentes. Pendant les longues vacances, c'est là que Meaulnes s'enfermait, quand il ne courait pas la campagne…

Dès qu'il m'a reconnu, il s'est levé. Mais il ne s'est pas précipité vers moi, comme je l'avais imaginé :

« Seurel ! » a-t-il dit seulement, d'un air très étonné.

C'était le même grand garçon au visage osseux, à la tête rasée. Une moustache mal soignée commençait à pousser sur ses lèvres. C'était toujours le même regard loyal… Mais sur le feu des années passées, on croyait voir comme un voile de brume. Par moments, sa grande passion d'autrefois chassait cette brume…

Il paraissait très troublé de me voir. D'un bond, j'étais monté sur l'estrade. Mais, chose étrange à dire, il n'a même pas pensé à me tendre la main. Il s'était tourné vers moi, les mains derrière le dos. Il était appuyé contre la table, penché en arrière, l'air très gêné. Il me regardait sans me voir : déjà, il pensait seulement à ce qu'il allait me dire. Comme autrefois et comme toujours, il était lent à commencer à parler. Les solitaires, les chasseurs et les aventuriers sont ainsi. Il avait pris une décision sans s'inquiéter des mots qu'il faudrait pour l'expliquer. Et maintenant que j'étais devant lui, il commençait seulement à chercher, avec peine, les paroles nécessaires.

Pendant ce temps, je lui racontais gaiement comment j'étais venu, et où j'avais passé la nuit. Je lui disais aussi ma surprise : Mme Meaulnes préparait le départ de son fils…

« Ah ! elle t'a dit ?… » a-t-il demandé.

« Oui. Ce n'est pas pour un long voyage, je pense ? »

« Si, un très long voyage. »

Pendant un instant, je n'ai plus su quoi faire. Je sentais que, tout à l'heure, d'un seul mot, j'allais détruire cette décision que je ne comprenais pas. Alors je n'osais plus rien dire. Je ne savais pas par où commencer ma mission.

Mais enfin, il a parlé lui-même, comme quelqu'un qui veut se justifier :

« Seurel ! a-t-il dit. Tu sais ce qu'était pour moi mon étrange aventure de Sainte-Agathe. C'était ma raison de vivre et d'espérer. Quand j'ai perdu cet espoir, que pouvais-je devenir ?… Comment vivre comme tout le monde !

» Eh bien, j'ai essayé de vivre là-bas, à Paris. J'avais vu que tout était fini. Cela ne valait même plus la peine de chercher le Domaine perdu… Mais un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis, comment pourrait-il ensuite accepter la vie de tout le monde ? Le bonheur des autres m'a paru ridicule. Et un jour, j'ai décidé, sincèrement et volontairement, de faire comme les autres. Ce jour-là, j'ai amassé du remords pour longtemps… »

J'étais assis sur une chaise de l'estrade, la tête basse. Je l'écoutais sans le regarder. Je ne savais pas quoi penser de ces explications obscures.

« Enfin, Meaulnes, ai-je dit, explique-toi mieux ! Pourquoi ce long voyage ? As-tu une faute à réparer ? Une promesse à tenir ? »

« Eh bien, oui, a-t-il répondu. Tu te souviens de cette promesse que j'avais faite à Frantz ?… »

« Ah ! ai-je dit, soulagé. Il s'agit seulement de cela ?… »

« De cela. Et peut-être aussi d'une faute à réparer. Les deux en même temps… »

Il y a eu un moment de silence. Pendant ce temps, j'ai décidé de commencer à parler, et j'ai préparé mes mots.

« Il n'y a qu'une explication à laquelle je crois, a-t-il dit encore. Bien sûr, j'aurais voulu revoir une fois Mlle de Galais, seulement la revoir… Mais maintenant, j'en suis sûr. Quand j'avais découvert le Domaine sans nom, j'étais très haut. J'étais à un degré de perfection et de pureté que je n'atteindrai plus jamais. C'est seulement dans la mort, comme je te l'écrivais un jour, que je retrouverai peut-être la beauté de ce temps-là… »

Il a changé de ton. Il s'est rapproché de moi et il a repris, avec une animation étrange :

« Mais écoute, Seurel ! Cette nouvelle histoire et ce grand voyage, cette faute que j'ai faite et qu'il faut réparer… c'est, en un sens, mon ancienne aventure qui continue… »

Il y a eu un temps de silence. Avec peine, il essayait de retrouver ses souvenirs. J'avais manqué l'occasion d'avant. Je ne voulais pour rien au monde laisser passer celle-ci. Et cette fois, j'ai parlé. J'ai parlé trop vite : plus tard, j'ai regretté amèrement de ne pas avoir attendu ses aveux.

J'ai donc dit ma phrase. Je l'avais préparée pour le moment d'avant, et maintenant elle n'allait plus. Je l'ai dite sans un geste, en levant à peine un peu la tête :

« Et si je venais t'annoncer que tout espoir n'est pas perdu ?… »

Il m'a regardé. Puis il a détourné brusquement les yeux et il a rougi. Je n'ai jamais vu quelqu'un rougir comme cela. Le sang lui montait au visage. Il devait lui battre à grands coups dans les tempes…

« Que veux-tu dire ? » a-t-il enfin demandé, si bas qu'on l'entendait à peine.

Alors, d'un seul coup, je lui ai raconté ce que je savais et ce que j'avais fait. Les choses avaient tourné d'une telle façon ! On aurait presque dit que c'était Yvonne de Galais qui m'envoyait vers lui.

Il était maintenant terriblement pâle.

Il a écouté tout ce récit en silence, la tête un peu rentrée dans les épaules. Il avait l'air de quelqu'un qu'on a surpris, et qui ne sait pas comment se défendre, se cacher ou s'enfuir. Il ne m'a interrompu qu'une seule fois, je m'en souviens. En passant, je lui racontais que toutes les Sablonnières avaient été démolies. Le Domaine d'autrefois n'existait plus.

« Ah ! a-t-il dit, tu vois… »

Il parlait comme s'il avait attendu une occasion de justifier sa conduite, et le désespoir où il était tombé.

« Tu vois : il n'y a plus rien… »

Pour finir, je lui ai raconté une dernière chose. J'étais sûr que tant de facilité allait enfin chasser le reste de sa peine. Mon oncle Florentin organisait une partie de campagne. Mlle de Galais devait y venir à cheval, et lui-même était invité… Mais il paraissait complètement perdu, et il continuait à ne rien répondre.

« Il faut tout de suite annuler ton voyage, ai-je dit avec impatience. Allons prévenir ta mère… »

Et pendant que nous descendions tous les deux, il m'a demandé avec hésitation :

« Cette partie de campagne ?… Alors, vraiment, il faut que j'y aille ?… »

« Mais voyons, ai-je répondu, cela ne se demande pas. »

Il avait l'air de quelqu'un qu'on pousse par les épaules.

En bas, Augustin a prévenu Mme Meaulnes : j'allais déjeuner, dîner et dormir chez eux. Et le lendemain, lui-même allait louer une bicyclette et me suivre au Vieux-Nançay.

« Ah ! très bien », a-t-elle dit en hochant la tête.

On aurait dit que ces nouvelles confirmaient tout ce qu'elle avait prévu.

Je me suis assis dans la petite salle à manger. Aux murs, il y avait des calendriers illustrés, des poignards décorés et des outres soudanaises. Un frère de M. Meaulnes les avait rapportés de ses lointains voyages. C'était un ancien soldat de l'infanterie de marine…

Avant le repas, Augustin m'a laissé là un instant. Il est allé dans la chambre voisine, où sa mère avait préparé ses bagages. Je l'ai entendu lui dire, en baissant un peu la voix, de ne pas défaire sa malle. Car son voyage était peut-être seulement retardé…

### Glossaire

- **l'héritage**: l'argent et les biens qu'on reçoit d'une personne morte.
- **le préau**: partie couverte de la cour d'école.
- **l'écriteau**: petite planche ou carte où un mot est écrit.
- **l'estrade**: partie du sol plus haute, au fond d'une salle.
- **l'encrier de faïence**: petit pot en terre cuite brillante, pour l'encre.
- **vivre de ses rentes**: vivre de son argent, sans travailler.
- **le remords**: douleur de penser qu'on a fait une faute.
- **les aveux**: ce qu'on dit quand on avoue une faute ou un secret.
- **la partie de campagne**: une sortie à la campagne entre amis, pour s'amuser.
- **les outres soudanaises**: sacs de peau pour l'eau, venus du Soudan, en Afrique.
- **l'infanterie de marine**: soldats qui partaient en bateau dans les pays lointains.

## V. La partie de plaisir

Sur la route du Vieux-Nançay, j'ai eu du mal à suivre Augustin. Il allait comme un coureur cycliste. Il ne descendait pas de bicyclette dans les côtes. La veille, il avait eu cette hésitation que je ne pouvais pas expliquer. Maintenant, il avait de la fièvre, il était nerveux, il voulait arriver au plus vite. Cela me faisait un peu peur. Chez mon oncle, il a montré la même impatience. Il ne semblait pouvoir s'intéresser à rien. Cela a duré jusqu'au lendemain matin, vers dix heures. Alors nous avons tous été installés en voiture, prêts à partir pour les bords de la rivière.

On était à la fin du mois d'août, quand l'été commence à finir. Les châtaigniers étaient déjà jaunes. Les enveloppes vides de leurs fruits commençaient à couvrir les routes blanches. Le trajet n'était pas long. Nous allions à la ferme des Aubiers, près du Cher. Elle se trouvait à deux kilomètres à peine après les Sablonnières. De temps en temps, nous rencontrions d'autres invités en voiture. Il y avait même des jeunes gens à cheval. Florentin les avait invités, avec audace, au nom de M. de Galais… Comme autrefois, on avait essayé de mélanger les riches et les pauvres, les châtelains et les paysans. C'est ainsi que nous avons vu arriver à bicyclette Jasmin Delouche. Quelque temps avant, il avait fait la connaissance de mon oncle, grâce au garde Baladier.

« Et voilà, a dit Meaulnes en l'apercevant, celui qui avait la clef de tout, pendant que nous cherchions jusqu'à Paris. C'est à désespérer ! »

Chaque fois qu'il le regardait, sa rancune grandissait. Jasmin, au contraire, s'imaginait que nous lui devions toute notre reconnaissance. Il a accompagné notre voiture de très près, jusqu'au bout. On voyait qu'il avait fait des efforts pour s'habiller. Mais c'étaient des efforts misérables, et le résultat n'était pas grand. Les pans de sa veste usée battaient contre le garde-boue de sa bicyclette…

Il se forçait à être aimable. Mais malgré cela, son visage, qui paraissait déjà vieux, n'arrivait pas à plaire. Moi, il me faisait plutôt un peu pitié. Mais de qui n'aurais-je pas eu pitié pendant cette journée-là ?…

Je ne me rappelle jamais cette partie de plaisir sans un regret obscur. C'est comme si j'étouffais un peu. Je m'étais fait à l'avance tant de joie de ce jour ! Tout semblait si parfaitement préparé pour que nous soyons heureux. Et nous l'avons été si peu !…

Que les bords du Cher étaient beaux, pourtant ! Sur la rive où l'on s'est arrêté, la colline finissait en pente douce. La terre était divisée en petits prés verts et en petits bois de saules, séparés par des clôtures. On aurait dit de minuscules jardins. De l'autre côté de la rivière, les bords étaient formés de collines grises, raides et pleines de rochers. Sur les plus lointaines, on découvrait, parmi les sapins, de petits châteaux romantiques avec une tourelle. Par moments, on entendait aboyer au loin la meute du château de Préveranges.

Nous étions arrivés là par un labyrinthe de petits chemins. Certains étaient couverts de cailloux blancs, d'autres remplis de sable. Près de la rivière, des sources d'eau vive transformaient ces chemins en ruisseaux. Au passage, les branches des groseilliers sauvages nous attrapaient par la manche. Tantôt nous étions plongés dans l'ombre fraîche, au fond des ravins. Tantôt, au contraire, les haies s'arrêtaient, et nous étions baignés par la lumière claire de toute la vallée. Quand nous nous sommes approchés, nous avons vu un homme au loin, sur l'autre rive. Il était accroché aux rochers, et d'un geste lent, il tendait des lignes pour attraper les poissons. Qu'il faisait beau, mon Dieu !

Nous nous sommes installés sur une pelouse, dans un coin abrité par un petit bois de bouleaux. C'était une grande pelouse à l'herbe courte. Il semblait qu'il y avait de la place pour des jeux sans fin.

On a détaché les chevaux des voitures et on les a conduits à la ferme des Aubiers. On a commencé à déballer les provisions dans le bois. Sur la prairie, on a dressé de petites tables pliantes que mon oncle avait apportées.

À ce moment, il a fallu des gens de bonne volonté. Ils devaient aller à l'entrée du grand chemin voisin, pour guetter les derniers invités et leur montrer où nous étions. Je me suis proposé tout de suite. Meaulnes m'a suivi. Nous sommes allés nous placer près du pont suspendu. C'était un carrefour de plusieurs sentiers, où arrivait aussi le chemin des Sablonnières.

Nous attendions. Nous marchions de long en large, nous parlions du passé, nous essayions tant bien que mal de nous distraire. Il est encore arrivé une voiture du Vieux-Nançay, avec des paysans inconnus et une grande fille pleine de rubans. Puis plus rien. Si : trois enfants dans une voiture à âne. C'étaient les enfants de l'ancien jardinier des Sablonnières.

« Il me semble que je les reconnais, a dit Meaulnes. Je crois bien que ce sont eux qui m'ont pris par la main autrefois, le premier soir de la fête. Ils m'ont conduit au dîner… »

Mais à ce moment, l'âne n'a plus voulu avancer. Les enfants sont descendus pour le piquer, le tirer et le frapper de toutes leurs forces. Alors Meaulnes, déçu, a prétendu qu'il s'était trompé…

Je leur ai demandé s'ils avaient rencontré M. et Mlle de Galais sur la route. L'un d'eux a répondu qu'il ne savait pas. L'autre a dit :

« Je pense que oui, monsieur. »

Et nous n'en savions pas plus.

Enfin, ils sont descendus vers la pelouse. Les uns tiraient le petit âne par la bride, les autres poussaient la voiture par derrière. Nous avons recommencé à attendre. Meaulnes regardait fixement le tournant du chemin des Sablonnières. Il guettait avec une sorte de terreur l'arrivée de la jeune fille qu'il avait tant cherchée autrefois. Il était devenu bizarrement nerveux, et c'était presque comique. Il passait sa nervosité sur Jasmin. Nous étions montés sur un petit talus pour voir le chemin au loin. De là, nous apercevions en bas, sur la pelouse, un groupe d'invités. Delouche essayait d'y faire bonne figure.

« Regarde-le faire ses beaux discours, cet imbécile », me disait Meaulnes.

Et je lui répondais :

« Mais laisse-le. Il fait ce qu'il peut, le pauvre garçon. »

Augustin ne se calmait pas. Là-bas, un lièvre ou un écureuil avait dû sortir d'un buisson. Jasmin, pour se donner une contenance, a fait semblant de le poursuivre.

« Allons, bon ! Il court, maintenant… » a dit Meaulnes.

On aurait dit que cette audace-là était vraiment pire que toutes les autres ! Et cette fois, je n'ai pas pu m'empêcher de rire. Meaulnes a ri aussi, mais cela n'a duré qu'un éclair. Un quart d'heure plus tard, il a dit :

« Et si elle ne venait pas ?… »

J'ai répondu :

« Mais puisqu'elle l'a promis. Sois donc plus patient ! »

Il a recommencé à guetter. Mais à la fin, il n'a pas pu supporter plus longtemps cette attente insupportable :

« Écoute-moi, a-t-il dit. Je redescends avec les autres. Je ne sais pas ce qu'il y a maintenant contre moi. Mais si je reste là, je sens qu'elle ne viendra jamais. Je sens qu'il est impossible de la voir apparaître tout à l'heure, au bout de ce chemin. »

Et il est parti vers la pelouse. Il m'a laissé tout seul. J'ai fait une centaine de mètres sur la petite route, pour passer le temps. Et au premier tournant, j'ai aperçu Yvonne de Galais. Elle était à cheval, assise de côté comme les dames, sur son vieux cheval blanc. Ce matin-là, il était si vif qu'elle devait tirer sur les rênes pour l'empêcher de trotter. M. de Galais marchait à la tête du cheval, avec peine, en silence. Ils avaient sans doute dû se relayer sur la route : chacun à son tour était monté sur le vieux cheval.

Quand la jeune fille m'a vu tout seul, elle a souri. Elle a sauté à terre rapidement et elle a confié les rênes à son père. Puis elle est venue vers moi, et moi, je courais vers elle.

« Je suis bien heureuse, a-t-elle dit, de vous trouver seul. Car je ne veux montrer le vieux Bélisaire à personne d'autre que vous. Je ne veux pas non plus le mettre avec les autres chevaux. D'abord, il est trop laid et trop vieux. Et puis j'ai toujours peur qu'un autre cheval le blesse. Or je n'ose monter que lui. Et quand il sera mort, je ne monterai plus à cheval !… »

Chez Mlle de Galais, comme chez Meaulnes, je sentais de l'impatience et presque de l'angoisse. C'était caché sous cette animation charmante, sous cette grâce qui semblait si paisible. Elle parlait plus vite que d'habitude. Ses joues étaient roses. Mais autour de ses yeux, sur son front, par endroits, il y avait une pâleur violente. On y voyait tout son trouble.

Nous avons décidé d'attacher Bélisaire à un arbre, dans un petit bois près de la route. Le vieux M. de Galais, sans rien dire comme toujours, a sorti la longe des sacoches de la selle. Il a attaché la bête, un peu bas, m'a-t-il semblé. J'ai promis d'envoyer tout à l'heure, de la ferme, du foin, de l'avoine et de la paille…

Et Mlle de Galais est arrivée sur la pelouse. J'imagine qu'elle était descendue de la même façon, autrefois, vers le bord du lac, quand Meaulnes l'avait aperçue pour la première fois.

Elle donnait le bras à son père. De sa main gauche, elle écartait le bord du grand manteau léger qui l'enveloppait. Elle s'avançait vers les invités, avec son air à la fois si sérieux et si enfantin. Je marchais à côté d'elle. Tous les invités, ceux qui étaient dispersés et ceux qui jouaient au loin, s'étaient levés. Ils s'étaient rassemblés pour l'accueillir. Il y a eu un bref instant de silence. Pendant ce temps, chacun la regardait s'approcher.

Meaulnes s'était mêlé au groupe des jeunes hommes. Rien ne pouvait le distinguer de ses compagnons, sauf sa grande taille. Et encore, il y avait là des jeunes gens presque aussi grands que lui. Il n'a rien fait pour attirer l'attention : pas un geste, pas un pas en avant. Je le voyais, habillé de gris, immobile. Comme tous les autres, il regardait fixement la si belle jeune fille qui arrivait. Pourtant, à la fin, il a eu un mouvement gêné, sans s'en rendre compte. Il a passé la main sur sa tête nue. C'était comme s'il voulait cacher sa rude tête rasée de paysan, au milieu de ses compagnons aux cheveux bien peignés.

Puis le groupe a entouré Mlle de Galais. On lui a présenté les jeunes filles et les jeunes gens qu'elle ne connaissait pas… Le tour de mon compagnon allait venir. Je me sentais aussi inquiet que lui. Je me préparais à le présenter moi-même.

Mais avant que j'aie pu dire un mot, la jeune fille s'est avancée vers lui. Elle le faisait avec une décision et un sérieux surprenants :

« Je reconnais Augustin Meaulnes », a-t-elle dit.

Et elle lui a tendu la main.

### Glossaire

- **la rancune**: la colère qu'on garde longtemps contre quelqu'un.
- **le garde-boue**: pièce de métal au-dessus de la roue d'une bicyclette.
- **les saules**: arbres qui poussent près de l'eau.
- **la meute**: groupe de chiens qu'on emmène à la chasse.
- **le ravin**: vallée étroite et profonde.
- **le pont suspendu**: pont tenu par de grands câbles.
- **guetter**: regarder longtemps et attentivement pour voir venir quelqu'un.
- **se donner une contenance**: faire quelque chose pour cacher sa gêne.
- **assise de côté comme les dames**: façon ancienne, pour une femme, de monter à cheval, les deux jambes du même côté.
- **la longe**: la corde pour attacher un cheval.
- **les sacoches de la selle**: les sacs de cuir accrochés à la selle.

## VI. La partie de plaisir (fin)

Presque tout de suite, d'autres invités se sont approchés pour saluer Yvonne de Galais. Et les deux jeunes gens ont été séparés. Par un malheureux hasard, ils n'ont pas été réunis à la même petite table pour le déjeuner. Mais Meaulnes semblait avoir retrouvé la confiance et le courage. Moi, je me trouvais seul entre Delouche et M. de Galais. Plusieurs fois, j'ai vu de loin mon compagnon qui me faisait de la main un signe d'amitié.

C'est seulement vers la fin de la journée que Meaulnes s'est trouvé de nouveau devant la jeune fille. Un peu partout, on avait alors organisé des jeux, des baignades, des conversations, des promenades en bateau sur l'étang voisin. Nous bavardions avec Delouche, assis sur des chaises de jardin que nous avions apportées. Mlle Yvonne de Galais était avec un groupe de jeunes gens, et elle semblait s'y ennuyer. Elle l'a quitté exprès et elle s'est approchée de nous. Je m'en souviens, elle nous a demandé pourquoi nous ne faisions pas de canot sur le lac des Aubiers, comme les autres.

« Nous avons fait quelques tours cet après-midi, ai-je répondu. Mais c'est bien monotone, et nous avons vite été fatigués. »

« Eh bien, pourquoi n'iriez-vous pas sur la rivière ? » a-t-elle dit.

« Le courant est trop fort. Nous risquerions d'être emportés. »

« Il nous faudrait, a dit Meaulnes, un canot à moteur, ou un bateau à vapeur comme celui d'autrefois. »

« Nous ne l'avons plus, a-t-elle dit, presque à voix basse. Nous l'avons vendu. »

Et il y a eu un silence gêné.

Jasmin en a profité pour annoncer qu'il allait rejoindre M. de Galais.

« Je saurai bien où le retrouver », a-t-il dit.

Étrange hasard ! Ces deux hommes ne se ressemblaient pas du tout, et pourtant ils s'étaient plu. Depuis le matin, ils ne se quittaient presque pas. Au début de la soirée, M. de Galais m'avait pris à part un instant. Il m'avait dit que j'avais là un ami plein de tact, de respect et de qualités. Peut-être même avait-il été jusqu'à lui confier le secret de Bélisaire, et l'endroit où il était caché.

Moi aussi, j'ai pensé à m'éloigner. Mais je sentais les deux jeunes gens si gênés, si inquiets l'un en face de l'autre ! Alors j'ai jugé plus prudent de rester…

Jasmin avait été si discret, et moi si prudent ! Cela n'a pas servi à grand-chose. Ils ont parlé. Mais chaque fois, Meaulnes revenait à toutes les merveilles d'autrefois. Il s'entêtait, et il ne s'en rendait certainement pas compte. Et chaque fois, la jeune fille souffrait. Elle devait lui répéter que tout avait disparu. La vieille maison, si étrange et si compliquée, avait été abattue. On avait vidé le grand étang et on l'avait rempli de terre. Et les enfants aux charmants costumes étaient partis chacun de son côté…

« Ah ! » disait simplement Meaulnes, avec désespoir.

C'était comme si chacune de ces disparitions lui donnait raison contre la jeune fille, ou contre moi…

Nous marchions côte à côte… J'essayais en vain de chasser la tristesse qui nous gagnait tous les trois. Mais Meaulnes posait une question brusque, et il revenait à son idée fixe. Il demandait des nouvelles de tout ce qu'il avait vu autrefois : les petites filles, le conducteur de la vieille berline, les poneys de la course.

« Les poneys sont vendus aussi ? Il n'y a plus de chevaux au Domaine ?… »

Elle a répondu qu'il n'y en avait plus. Elle n'a pas parlé de Bélisaire.

Alors il a parlé des objets de sa chambre : les grands chandeliers, le grand miroir, le vieux luth cassé… Il demandait tout cela avec une passion étrange. On aurait dit qu'il voulait se persuader d'une chose : rien ne restait de sa belle aventure. La jeune fille ne lui rapporterait aucun débris, aucune preuve qu'ils n'avaient pas rêvé tous les deux. Comme le plongeur qui rapporte du fond de l'eau un caillou et des algues…

Mlle de Galais et moi, nous n'avons pas pu nous empêcher de sourire tristement. Elle a décidé de lui expliquer :

« Vous ne reverrez pas le beau château que nous avions arrangé, monsieur de Galais et moi, pour le pauvre Frantz.

» Nous passions notre vie à faire ce qu'il demandait. C'était un être si étrange, si charmant ! Mais tout a disparu avec lui, le soir de ses fiançailles manquées.

» Monsieur de Galais était déjà ruiné, et nous ne le savions pas. Frantz avait fait des dettes. Quand ses anciens camarades ont appris sa disparition… ils nous ont tout de suite réclamé leur argent. Nous sommes devenus pauvres. Mme de Galais est morte, et nous avons perdu tous nos amis en quelques jours.

» Que Frantz revienne, s'il n'est pas mort. Qu'il retrouve ses amis et sa fiancée. Que la noce interrompue ait lieu. Alors peut-être que tout redeviendra comme autrefois. Mais le passé peut-il revivre ? »

« Qui sait ! » a dit Meaulnes, pensif.

Et il n'a plus rien demandé.

Nous marchions tous les trois sans bruit, sur l'herbe courte et déjà un peu jaune. Augustin avait à sa droite, tout près de lui, la jeune fille qu'il avait crue perdue pour toujours. Quand il posait une de ces dures questions, elle tournait lentement vers lui son charmant visage inquiet, pour lui répondre. Et une fois, en lui parlant, elle avait posé doucement sa main sur son bras. C'était un geste plein de confiance et de faiblesse. Pourquoi le grand Meaulnes était-il là comme un étranger ? Pourquoi était-il comme quelqu'un qui n'a pas trouvé ce qu'il cherchait, et que rien d'autre ne peut intéresser ? Trois ans plus tôt, il n'aurait pas pu supporter ce bonheur-là sans terreur, et peut-être sans devenir fou. D'où venaient donc ce vide, cette distance, cette impuissance à être heureux, qu'il y avait en lui à cette heure ?

Nous approchions du petit bois où M. de Galais avait attaché Bélisaire le matin. Le soleil baissait, et il allongeait nos ombres sur l'herbe. À l'autre bout de la pelouse, nous entendions les voix des joueurs et des fillettes. La distance les rendait plus douces : c'était comme un bourdonnement heureux. Nous restions silencieux dans ce calme admirable. C'est alors que nous avons entendu chanter de l'autre côté du bois, du côté des Aubiers, la ferme du bord de l'eau. C'était la voix jeune et lointaine de quelqu'un qui conduit ses bêtes à boire. L'air avait un rythme d'air de danse. Mais l'homme le chantait lentement, en traînant, comme une vieille chanson triste :

Mes souliers sont rouges…

Adieu, mes amours !

Mes souliers sont rouges…

Adieu, sans retour !

Meaulnes avait levé la tête, et il écoutait. Ce n'était qu'un de ces airs que chantaient les paysans restés tard, au Domaine sans nom, le dernier soir de la fête. À ce moment-là, déjà, tout s'était écroulé… Ce n'était qu'un souvenir, le plus misérable, de ces beaux jours qui ne reviendraient plus.

« Mais vous l'entendez ? a dit Meaulnes à mi-voix. Oh ! je vais aller voir qui c'est. »

Et tout de suite, il est entré dans le petit bois. Presque aussitôt, la voix s'est tue. Pendant une seconde, on a encore entendu l'homme siffler ses bêtes en s'éloignant. Puis plus rien…

J'ai regardé la jeune fille. Pensive et accablée, elle avait les yeux fixés sur les buissons où Meaulnes venait de disparaître. Combien de fois, plus tard, elle allait regarder ainsi, pensivement, le chemin par où le grand Meaulnes partirait pour toujours !

Elle s'est tournée vers moi :

« Il n'est pas heureux », a-t-elle dit avec douleur.

Elle a ajouté :

« Et peut-être que je ne peux rien pour lui ?… »

J'hésitais à répondre. D'un saut, Meaulnes avait dû arriver à la ferme, et maintenant il devait revenir par le bois. J'avais peur qu'il entende notre conversation. Pourtant, j'allais encourager la jeune fille. J'allais lui dire de ne pas avoir peur de bousculer un peu le grand garçon. Sans doute un secret le désespérait. Et jamais il ne se confierait de lui-même, ni à elle ni à personne. Mais tout à coup, de l'autre côté du bois, il y a eu un cri. Puis nous avons entendu les sabots d'un cheval qui frappe le sol et qui rue. Et puis le bruit d'une dispute, avec des voix hachées… J'ai tout de suite compris qu'il était arrivé un accident au vieux Bélisaire. J'ai couru vers l'endroit d'où venait tout ce bruit. Mlle de Galais m'a suivi de loin. Au fond de la pelouse, on avait dû remarquer que nous courions. En effet, au moment où j'entrais dans le petit bois, j'ai entendu les cris des gens qui arrivaient en courant.

Le vieux Bélisaire avait été attaché trop bas. Une de ses pattes de devant s'était prise dans sa longe. Il n'avait pas bougé, jusqu'au moment où M. de Galais et Delouche s'étaient approchés de lui pendant leur promenade. Il a eu peur. On lui avait donné de l'avoine, ce qui n'arrivait jamais, et cela l'excitait. Alors il s'était débattu furieusement. Les deux hommes avaient essayé de le libérer. Mais ils s'y étaient pris si maladroitement qu'ils l'avaient encore plus emmêlé dans la corde. Et ils risquaient de recevoir de dangereux coups de sabots. C'est à ce moment que, par hasard, Meaulnes était arrivé près d'eux, en revenant des Aubiers. Il était furieux de voir les deux hommes si maladroits. Il les avait bousculés, et il avait failli les envoyer rouler dans le buisson. Avec précaution, mais très vite, il avait libéré Bélisaire. Trop tard : le mal était déjà fait. Le cheval devait avoir un nerf foulé, ou peut-être quelque chose de cassé. Il se tenait tristement, la tête basse. Sa selle était à moitié détachée sur son dos. Une de ses pattes était repliée sous son ventre et elle tremblait. Meaulnes, penché, touchait le cheval et l'examinait sans rien dire.

Quand il a relevé la tête, presque tout le monde était là, rassemblé. Mais il n'a vu personne. Il était rouge de colère.

« Je me demande, a-t-il crié, qui a bien pu l'attacher de cette façon ! Et lui laisser sa selle sur le dos toute la journée ? Et qui a eu l'audace de seller ce vieux cheval ? Il est tout juste bon pour tirer une carriole. »

Delouche a voulu dire quelque chose. Il voulait prendre toute la faute sur lui.

« Tais-toi donc ! C'est encore ta faute. Je t'ai vu tirer bêtement sur sa longe pour le dégager. »

Et Meaulnes s'est baissé de nouveau. Il a recommencé à frotter du plat de la main l'arrière de la patte du cheval.

M. de Galais n'avait encore rien dit. Il a eu le tort de vouloir parler. Il a bégayé :

« Les officiers de marine ont l'habitude… Mon cheval… »

« Ah ! il est à vous ? » a dit Meaulnes, un peu calmé.

Il était très rouge. Il avait tourné la tête de côté vers le vieil homme.

J'ai cru qu'il allait changer de ton et faire des excuses. Il a respiré un instant. Et alors, j'ai vu qu'il prenait un plaisir amer et désespéré à rendre la situation encore pire. Il voulait tout casser pour toujours. Il a dit avec insolence :

« Eh bien, je ne vous fais pas mon compliment. »

Quelqu'un a proposé :

« Peut-être que de l'eau fraîche… En le baignant dans le gué… »

« Il faut, a dit Meaulnes sans répondre, emmener tout de suite ce vieux cheval, pendant qu'il peut encore marcher. Et il n'y a pas de temps à perdre ! Il faut le mettre à l'écurie et ne jamais plus l'en sortir. »

Plusieurs jeunes gens ont proposé tout de suite leur aide. Mais Mlle de Galais les a remerciés vivement. Elle avait le visage en feu, et elle était prête à pleurer. Elle a dit au revoir à tout le monde, et même à Meaulnes. Il ne savait plus quoi faire, et il n'a pas osé la regarder. Elle a pris la bête par les rênes, comme on donne la main à quelqu'un. C'était plutôt pour être plus près d'elle que pour la conduire… Sur le chemin des Sablonnières, le vent de cette fin d'été était si tiède qu'on se serait cru au mois de mai. Les feuilles des haies tremblaient sous le vent du sud… Nous l'avons vue partir ainsi. Son bras sortait à moitié de son manteau. Dans sa main fine, elle tenait la grosse rêne de cuir. Son père marchait péniblement à côté d'elle…

Triste fin de journée ! Peu à peu, chacun a ramassé ses paquets et ses couverts. On a plié les chaises, on a démonté les tables. Une à une, les voitures sont parties, chargées de bagages et de gens. On levait les chapeaux, on agitait les mouchoirs. Nous sommes restés les derniers sur la pelouse, avec mon oncle Florentin. Comme nous, il pensait en silence à ses regrets et à sa grosse déception.

Nous aussi, nous sommes partis. Notre beau cheval alezan nous emportait vite, dans notre voiture bien suspendue. Au tournant, la roue a grincé dans le sable. Meaulnes et moi, nous étions assis sur le siège de derrière. Bientôt, nous avons vu disparaître, sur la petite route, l'entrée du chemin de traverse. C'est le chemin que le vieux Bélisaire et ses maîtres avaient pris…

Mais alors, mon compagnon a tourné tout à coup son visage vers moi. De tous les êtres que je connais au monde, c'est le plus incapable de pleurer. Et pourtant, son visage était bouleversé par des larmes qu'il ne pouvait pas retenir.

« Arrêtez, voulez-vous ? a-t-il dit, en mettant la main sur l'épaule de Florentin. Ne vous occupez pas de moi ? Je reviendrai tout seul, à pied. »

Et d'un bond, la main sur le garde-boue de la voiture, il a sauté à terre. Nous étions stupéfaits. Il a fait demi-tour et il s'est mis à courir. Il a couru jusqu'au petit chemin que nous venions de passer, le chemin des Sablonnières. Il a dû arriver au Domaine par cette allée de sapins qu'il avait suivie autrefois. C'est là que, vagabond caché dans les basses branches, il avait entendu la conversation mystérieuse des beaux enfants inconnus…

Et c'est ce soir-là, en sanglotant, qu'il a demandé Mlle de Galais en mariage.

### Glossaire

- **faire du canot**: se promener sur l'eau dans un petit bateau.
- **le tact**: la délicatesse, l'art de ne pas blesser les autres.
- **le luth**: ancien instrument de musique à cordes.
- **le plongeur**: personne qui descend sous l'eau.
- **ruer**: pour un cheval, lancer les pattes de derrière en l'air.
- **la longe**: la corde pour attacher un cheval.
- **un nerf foulé**: un nerf blessé par un mauvais mouvement.
- **« je ne vous fais pas mon compliment »**: ici : « vous avez très mal fait ».
- **le gué**: endroit peu profond où l'on traverse une rivière à pied.
- **alezan**: se dit d'un cheval brun-roux.
- **le chemin de traverse**: petit chemin qui coupe à travers la campagne.

## VII. Le jour des noces

C'est un jeudi, au début de février. C'est un beau jeudi soir glacé, où le grand vent souffle. Il est trois heures et demie, quatre heures… Près des villages, le linge est étendu sur les haies depuis midi. Il sèche dans les coups de vent. Dans chaque maison, le feu de la salle à manger fait briller tout un petit autel de jouets vernis. L'enfant est fatigué de jouer. Il s'est assis près de sa mère, et il lui demande de raconter le jour de son mariage…

Celui qui ne veut pas être heureux n'a qu'à monter dans son grenier. Jusqu'au soir, il entendra le vent siffler et gémir, comme dans les naufrages. Il n'a qu'à s'en aller dehors, sur la route. Le vent lui rabattra son foulard sur la bouche, comme un chaud baiser soudain, et cela le fera pleurer. Mais pour celui qui aime le bonheur, il y a, au bord d'un chemin plein de boue, la maison des Sablonnières. Mon ami Meaulnes y est rentré avec Yvonne de Galais. Elle est sa femme depuis midi.

Les fiançailles ont duré cinq mois. Elles ont été paisibles, aussi paisibles que la première rencontre avait été agitée. Meaulnes est venu très souvent aux Sablonnières, à bicyclette ou en voiture. Mlle de Galais cousait ou lisait près de la grande fenêtre qui donne sur la lande et les sapins. Plus de deux fois par semaine, elle a vu tout à coup sa haute silhouette rapide passer derrière le rideau. Car il vient toujours par l'allée détournée qu'il a prise autrefois. Mais c'est la seule façon dont il rappelle le passé, sans un mot. Le bonheur semble avoir endormi son étrange tourment.

Pendant ces cinq mois calmes, il y a eu quelques petits événements. On m'a nommé instituteur au hameau de Saint-Benoist des Champs. Saint-Benoist n'est pas un village. Ce sont des fermes dispersées dans la campagne. La maison d'école est complètement isolée sur une colline, au bord de la route. Je mène une vie bien solitaire. Mais par les champs, il faut seulement trois quarts d'heure de marche pour arriver aux Sablonnières.

Delouche travaille maintenant chez son oncle, qui est entrepreneur de maçonnerie au Vieux-Nançay. Bientôt, c'est lui qui sera le patron. Il vient souvent me voir. Mlle de Galais l'a demandé à Meaulnes, et maintenant Meaulnes est très aimable avec lui.

Et voilà pourquoi nous sommes là tous les deux, à rôder vers quatre heures de l'après-midi. Tous les invités de la noce sont déjà repartis.

Le mariage a eu lieu à midi, le plus discrètement possible. C'était dans l'ancienne chapelle des Sablonnières. On ne l'a pas abattue, et les sapins la cachent à moitié, sur la pente de la colline voisine. Après un déjeuner rapide, la mère de Meaulnes, M. Seurel et Millie, Florentin et les autres sont remontés en voiture. Il n'est resté que Jasmin et moi…

Nous marchons au hasard à la lisière des bois, derrière la maison des Sablonnières. Nous sommes au bord du grand terrain abandonné, là où se trouvait autrefois le Domaine, aujourd'hui abattu. Nous ne voulons pas l'avouer, et nous ne savons pas pourquoi, mais nous sommes pleins d'inquiétude. Nous essayons en vain de penser à autre chose et d'oublier notre angoisse. Pendant notre promenade, nous nous montrons les creux où dorment les lièvres. Et les petits sillons de sable, où les lapins viennent de gratter… un piège tendu… la trace d'un braconnier… Mais sans cesse, nous revenons à ce bord du petit bois, d'où l'on découvre la maison silencieuse et fermée…

Sous la grande fenêtre qui donne sur les sapins, il y a un balcon de bois. Il est envahi par les herbes folles, que le vent couche. Sur les carreaux de la fenêtre brille une lueur, comme celle d'un feu allumé. De temps en temps, une ombre passe. Tout autour, il n'y a que silence et solitude : dans les champs voisins, dans le potager, dans la seule ferme qui reste des anciens bâtiments. Les métayers sont partis au village, pour fêter le bonheur de leurs maîtres.

De temps en temps, le vent est chargé d'une brume qui est presque de la pluie. Il nous mouille la figure. Et il nous apporte les notes perdues d'un piano. Là-bas, dans la maison fermée, quelqu'un joue. Je m'arrête un instant pour écouter en silence. C'est d'abord comme une voix tremblante qui, de très loin, ose à peine chanter sa joie… C'est comme le rire d'une petite fille. Elle est allée chercher tous ses jouets dans sa chambre, et elle les répand devant son ami… Je pense aussi à la joie, encore craintive, d'une femme. Elle est allée mettre une belle robe. Elle vient la montrer, et elle ne sait pas si elle plaira… Cet air que je ne connais pas, c'est aussi une prière. Il supplie le bonheur de ne pas être trop cruel. C'est un salut, et comme une façon de se mettre à genoux devant le bonheur…

Je pense : « Ils sont heureux enfin. Meaulnes est là-bas, près d'elle… »

Et le savoir, en être sûr, cela suffit au bonheur parfait du brave enfant que je suis.

À ce moment, je suis tout absorbé. Le vent de la plaine me mouille le visage, comme l'eau que la mer jette sur les rochers. Et je sens qu'on me touche l'épaule :

« Écoute ! » dit Jasmin tout bas.

Je le regarde. Il me fait signe de ne pas bouger. Et lui-même, la tête penchée, le sourcil froncé, il écoute…

### Glossaire

- **les noces**: la fête du mariage.
- **l'autel**: table sacrée dans une église ; ici, une table où les jouets sont posés comme des trésors.
- **le naufrage**: l'accident d'un bateau qui coule en mer.
- **les fiançailles**: la promesse de mariage, avant les noces.
- **le hameau**: tout petit village.
- **l'entrepreneur de maçonnerie**: patron qui construit des maisons avec ses ouvriers.
- **rôder**: marcher autour d'un endroit, sans but précis.
- **la lisière**: le bord d'un bois.
- **le braconnier**: personne qui chasse en secret, sans en avoir le droit.
- **les métayers**: paysans qui cultivent la terre d'un autre.

## VIII. L'appel de Frantz

« Hou-ou ! »

Cette fois, j'ai entendu. C'est un signal, un appel sur deux notes, une haute et une basse. Je l'ai déjà entendu autrefois… Ah ! je me souviens. C'est le cri du grand comédien, quand il appelait son jeune compagnon à la grille de l'école. C'est l'appel auquel Frantz nous avait fait jurer de répondre, n'importe où et n'importe quand. Mais que vient-il demander ici, aujourd'hui, celui-là ?

« Cela vient de la grande sapinière, à gauche, ai-je dit à mi-voix. C'est sans doute un braconnier. »

Jasmin a secoué la tête :

« Tu sais bien que non », a-t-il dit.

Puis, plus bas :

« Ils sont dans le pays, tous les deux, depuis ce matin. À onze heures, j'ai surpris Ganache qui guettait dans un champ, près de la chapelle. Il s'est sauvé en courant quand il m'a vu. Ils sont peut-être venus de loin, à bicyclette. Car il était couvert de boue jusqu'au milieu du dos… »

« Mais que cherchent-ils ? »

« Je n'en sais rien. Mais il faut absolument que nous les chassions. Il ne faut pas les laisser rôder autour d'ici. Sinon, toutes les folies vont recommencer… »

Je suis de son avis, mais je ne le dis pas.

« Le mieux, ai-je dit, serait d'aller les trouver. Nous verrions ce qu'ils veulent, et nous leur ferions entendre raison… »

Alors, lentement, en silence, nous nous glissons à travers le petit bois, en nous baissant. Nous allons jusqu'à la grande sapinière. De là part, à intervalles réguliers, ce long cri. Il n'est pas plus triste qu'un autre. Mais à tous les deux, il nous semble annoncer un malheur.

Dans cette partie du bois de sapins, les troncs sont plantés en lignes régulières, et le regard voit loin entre eux. Il est donc difficile de surprendre quelqu'un, ou d'avancer sans être vu. Nous n'essayons même pas. Je me place à un coin du bois. Jasmin va se mettre au coin opposé. Ainsi, chacun de nous surveille de l'extérieur deux côtés du rectangle. Aucun des bohémiens ne pourra s'enfuir sans que nous l'appelions. Une fois prêts, je commence à jouer mon rôle d'éclaireur pacifique, et j'appelle :

« Frantz !…

» … Frantz ! N'ayez pas peur. C'est moi, Seurel. Je voudrais vous parler… »

Il y a un instant de silence. Je vais me décider à crier encore. Mais alors, au cœur même de la sapinière, là où mon regard n'arrive pas tout à fait, une voix ordonne :

« Restez où vous êtes : il va venir vous trouver. »

Peu à peu, entre les grands sapins, je distingue la silhouette du jeune homme qui s'approche. De loin, les sapins paraissent serrés les uns contre les autres. Il semble couvert de boue et mal habillé. Des pinces de bicyclette serrent le bas de son pantalon. Une vieille casquette avec une ancre est collée sur ses cheveux trop longs. Je vois maintenant sa figure amaigrie… Il semble avoir pleuré.

Il s'approche de moi, d'un air décidé :

« Que voulez-vous ? » demande-t-il, d'un air très insolent.

« Et vous-même, Frantz, que faites-vous ici ? Pourquoi venez-vous troubler ceux qui sont heureux ? Qu'avez-vous à demander ? Dites-le. »

Quand je lui pose ainsi la question en face, il rougit un peu. Il bégaie. Il répond seulement :

« Je suis malheureux, moi, je suis malheureux. »

Puis il cache sa tête dans son bras, appuyé contre un tronc d'arbre, et il se met à sangloter amèrement. Nous avons fait quelques pas dans la sapinière. L'endroit est parfaitement silencieux. On n'entend même pas la voix du vent : les grands sapins du bord l'arrêtent. Entre les troncs réguliers, le bruit des sanglots étouffés du jeune homme résonne, puis s'éteint. J'ai attendu que cette crise se calme. Puis je lui ai mis la main sur l'épaule et j'ai dit :

« Frantz, vous allez venir avec moi. Je vais vous conduire auprès d'eux. Ils vous accueilleront comme un enfant perdu qu'on a retrouvé, et tout sera fini. »

Mais il ne voulait rien entendre. Sa voix était étouffée par les larmes. Il était malheureux, entêté, en colère. Il répétait :

« Alors Meaulnes ne s'occupe plus de moi ? Pourquoi ne répond-il pas quand je l'appelle ? Pourquoi ne tient-il pas sa promesse ? »

« Voyons, Frantz, ai-je répondu, le temps des rêves fantastiques et des jeux d'enfants est passé. Ne troublez pas avec des folies le bonheur de ceux que vous aimez : de votre sœur et d'Augustin Meaulnes. »

« Mais lui seul peut me sauver, vous le savez bien. Lui seul est capable de retrouver la trace que je cherche. Voilà bientôt trois ans que Ganache et moi, nous parcourons toute la France, sans résultat. Je n'avais plus confiance qu'en votre ami. Et voilà qu'il ne répond plus. Lui, il a trouvé son amour. Pourquoi ne pense-t-il pas à moi, maintenant ? Il faut qu'il se mette en route. Yvonne le laissera bien partir… Elle ne m'a jamais rien refusé. »

Il me montrait son visage. Dans la poussière et la boue, les larmes avaient tracé des traînées sales. C'était le visage d'un vieux gamin épuisé et battu. Il avait des taches de rousseur autour des yeux. Son menton était mal rasé. Ses cheveux trop longs tombaient sur son col sale. Les mains dans les poches, il tremblait de froid. Ce n'était plus l'enfant royal en haillons des années passées. Dans son cœur, sans doute, il était plus enfant que jamais : il voulait tout, il avait des caprices, et tout de suite il désespérait. Mais chez ce garçon qui avait déjà un peu vieilli, ces enfantillages étaient pénibles à voir… Autrefois, il y avait en lui tant de jeunesse et tant d'orgueil que toutes les folies du monde lui semblaient permises. Maintenant, on avait d'abord envie de le plaindre, parce qu'il avait manqué sa vie. Puis on avait envie de lui reprocher ce rôle absurde de jeune héros romantique. Je le voyais s'entêter dans ce rôle… Et enfin, malgré moi, je pensais à une chose. Notre beau Frantz, aux belles amours, avait dû se mettre à voler pour vivre, tout comme son compagnon Ganache… Tant d'orgueil avait fini comme cela !

J'ai réfléchi, puis j'ai dit enfin :

« Et si je vous promets que, dans quelques jours, Meaulnes va se mettre en campagne pour vous, rien que pour vous ?… »

« Il réussira, n'est-ce pas ? Vous en êtes sûr ? » m'a-t-il demandé, en claquant des dents.

« Je le pense. Tout devient possible avec lui ! »

« Et comment le saurai-je ? Qui me le dira ? »

« Vous reviendrez ici dans un an exactement, à cette même heure. Vous trouverez la jeune fille que vous aimez. »

En disant cela, je ne pensais pas déranger les nouveaux mariés. Je pensais plutôt demander des nouvelles à la tante Moinel, et me dépêcher de chercher moi-même la jeune fille.

Le bohémien me regardait dans les yeux. Il voulait me faire confiance, et c'était vraiment admirable. Quinze ans ! Il avait encore, malgré tout, quinze ans ! C'était l'âge que nous avions à Sainte-Agathe, le soir où nous avions balayé les classes. Ce soir-là, tous les trois, nous avions fait ce terrible serment d'enfants.

Le désespoir l'a repris quand il a dû dire :

« Eh bien, nous allons partir. »

Il a regardé tous ces bois, autour de nous, qu'il allait de nouveau quitter. Certainement, il avait le cœur très serré.

« Dans trois jours, a-t-il dit, nous serons sur les routes d'Allemagne. Nous avons laissé nos voitures au loin. Et depuis trente heures, nous marchions sans arrêt. Nous pensions arriver à temps pour emmener Meaulnes avant le mariage. Nous voulions chercher avec lui ma fiancée, comme il a cherché le Domaine des Sablonnières. »

Puis il est redevenu un enfant, d'une façon terrible :

« Appelez votre Delouche, a-t-il dit en s'en allant. Parce que si je le rencontrais, ce serait affreux. »

Peu à peu, entre les sapins, j'ai vu disparaître sa silhouette grise. J'ai appelé Jasmin, et nous sommes retournés à notre poste de garde. Mais presque tout de suite, nous avons aperçu Augustin, là-bas. Il fermait les volets de la maison. Et nous avons été frappés par son allure étrange.

### Glossaire

- **la sapinière**: bois de sapins.
- **le braconnier**: personne qui chasse en secret, sans en avoir le droit.
- **guetter**: regarder longtemps et attentivement, pour voir venir quelqu'un.
- **l'éclaireur**: personne qui part devant pour voir et préparer le chemin.
- **une ancre**: objet lourd en fer qui retient un bateau ; son dessin est le signe des marins.
- **en haillons**: habillé de vêtements déchirés.
- **le caprice**: envie soudaine et changeante, comme celle d'un enfant.
- **se mettre en campagne**: partir pour chercher quelqu'un ou quelque chose.
- **le serment**: promesse très sérieuse.
- **le poste de garde**: l'endroit où l'on reste pour surveiller.

## IX. Les gens heureux

Plus tard, j'ai su dans tous les détails ce qui s'était passé là-bas…

Dans le salon des Sablonnières, dès le début de l'après-midi, Meaulnes et sa femme sont restés complètement seuls. Je l'appelle encore Mlle de Galais. Quand tous les invités sont partis, le vieux M. de Galais a ouvert la porte. Pendant une seconde, il a laissé le grand vent entrer dans la maison et gémir. Puis il est parti vers le Vieux-Nançay. Il ne reviendra qu'à l'heure du dîner, pour tout fermer à clef et donner des ordres à la ferme. Maintenant, aucun bruit du dehors n'arrive plus jusqu'aux jeunes gens. Il y a seulement une branche de rosier sans feuilles qui frappe la vitre, du côté de la lande. Ils sont comme deux passagers sur un bateau que le courant emporte. Dans le grand vent d'hiver, ce sont deux amoureux enfermés avec le bonheur.

« Le feu va s'éteindre », a dit Mlle de Galais.

Et elle a voulu prendre une bûche dans le coffre.

Mais Meaulnes s'est précipité, et il a mis lui-même le bois dans le feu.

Puis il a pris la main que la jeune fille lui tendait. Ils sont restés là, debout, l'un devant l'autre. Ils ne pouvaient pas parler, comme si une grande nouvelle les étouffait, une nouvelle impossible à dire.

Le vent roulait avec le bruit d'une rivière qui déborde. De temps en temps, une goutte d'eau rayait la vitre en diagonale, comme sur la fenêtre d'un train.

Alors la jeune fille s'est échappée. Elle a ouvert la porte du couloir, et elle a disparu avec un sourire mystérieux. Pendant un instant, dans la demi-obscurité, Augustin est resté seul… Le tic-tac d'une petite pendule faisait penser à la salle à manger de Sainte-Agathe… Il a pensé sans doute : « C'est donc ici la maison que j'ai tant cherchée. Voici le couloir qui était plein autrefois de chuchotements et de passages étranges… »

C'est à ce moment qu'il a dû entendre le premier cri de Frantz, tout près de la maison. Mlle de Galais m'a dit plus tard qu'elle l'avait entendu aussi.

Alors la jeune femme lui a montré les choses merveilleuses qu'elle portait dans les bras. C'étaient ses jouets de petite fille, et toutes ses photographies d'enfant. Sur l'une, elle était habillée en cantinière. Sur une autre, elle et Frantz étaient sur les genoux de leur mère, qui était si jolie… Puis elle lui a montré tout ce qui restait de ses petites robes sages d'autrefois :

« Et même celle-ci. Voyez, je la portais vers le temps où vous alliez bientôt me connaître. C'était le temps, je crois, où vous arriviez au cours de Sainte-Agathe… »

Mais elle a eu beau tout lui montrer : Meaulnes ne voyait plus rien et n'entendait plus rien.

Pourtant, pendant un instant, il a semblé repris par la pensée de son bonheur extraordinaire, impossible à imaginer :

« Vous êtes là, a-t-il dit d'une voix sourde, comme si le dire seulement lui donnait le vertige. Vous passez près de la table, et votre main s'y pose un instant… »

Et encore :

« Ma mère, quand elle était jeune femme, se penchait un peu comme cela pour me parler… Et quand elle se mettait au piano… »

Alors Mlle de Galais a proposé de jouer avant la nuit. Mais il faisait sombre dans ce coin du salon, et on a dû allumer une bougie. L'abat-jour était rose. Sur le visage de la jeune fille, il rendait plus fort le rouge qui marquait le haut de ses joues. C'était le signe d'une grande angoisse.

Là-bas, à la lisière du bois, j'ai commencé à entendre cette chanson tremblante que le vent nous apportait. Elle a bientôt été coupée par le deuxième cri des deux fous. Ils s'étaient rapprochés de nous, dans les sapins.

Pendant longtemps, Meaulnes a écouté la jeune fille, en regardant en silence par une fenêtre. Plusieurs fois, il s'est tourné vers son doux visage, plein de faiblesse et d'angoisse. Puis il s'est approché d'Yvonne, et il a posé très légèrement la main sur son épaule. Elle a senti cette caresse peser doucement près de son cou. Il aurait fallu savoir y répondre.

« Le jour tombe, a-t-il dit enfin. Je vais fermer les volets. Mais ne vous arrêtez pas de jouer… »

Que s'est-il passé alors dans ce cœur obscur et sauvage ? Je me le suis souvent demandé. Et je l'ai su seulement quand il était trop tard. Des remords que personne ne connaissait ? Des regrets impossibles à expliquer ? La peur de voir bientôt disparaître entre ses mains ce bonheur incroyable, qu'il tenait si serré ? Et alors, la terrible envie de jeter à terre, tout de suite et pour toujours, cette merveille qu'il avait conquise ?…

Il est sorti lentement, sans bruit, après avoir regardé sa jeune femme une fois encore. De la lisière du bois, nous l'avons vu fermer d'abord un volet, avec hésitation. Puis il a regardé vaguement vers nous. Il en a fermé un autre. Et tout à coup, il s'est enfui à toutes jambes dans notre direction. Il est arrivé près de nous avant que nous ayons pu penser à mieux nous cacher. Il allait passer une petite haie, plantée depuis peu, qui formait la limite d'un pré. C'est alors qu'il nous a aperçus. Il a fait un brusque écart. Je me rappelle son air égaré, son air de bête qu'on chasse… Il a fait comme s'il voulait revenir sur ses pas, pour passer la haie du côté du petit ruisseau.

Je l'ai appelé :

« Meaulnes !… Augustin !… »

Mais il ne tournait même pas la tête. Alors j'étais sûr que seule une chose pourrait le retenir. J'ai crié :

« Frantz est là. Arrête ! »

Enfin, il s'est arrêté. Il était essoufflé. Il ne m'a pas laissé le temps de préparer ce que je pourrais dire :

« Il est là ! a-t-il dit. Que réclame-t-il ? »

« Il est malheureux, ai-je répondu. Il venait te demander de l'aider à retrouver ce qu'il a perdu. »

« Ah ! a-t-il dit, en baissant la tête. Je m'en doutais bien. J'avais beau essayer d'endormir cette pensée-là… Mais où est-il ? Raconte vite. »

J'ai dit que Frantz venait de partir. Maintenant, on ne le rattraperait certainement plus. Pour Meaulnes, cela a été une grande déception. Il a hésité, il a fait deux ou trois pas, et il s'est arrêté. Il semblait ne plus savoir du tout quoi faire, et il avait beaucoup de chagrin. Je lui ai raconté ce que j'avais promis en son nom au jeune homme. J'ai dit que je lui avais donné rendez-vous dans un an, au même endroit.

D'habitude, Augustin était si calme ! Mais maintenant, il était extraordinairement nerveux et impatient :

« Ah ! pourquoi as-tu fait cela ! a-t-il dit. Mais oui, sans doute, je peux le sauver. Mais il faut que ce soit tout de suite. Il faut que je le voie, que je lui parle. Il faut qu'il me pardonne, et que je répare tout… Sinon, je ne peux plus me présenter là-bas… »

Et il s'est tourné vers la maison des Sablonnières.

« Alors, ai-je dit, pour une promesse d'enfant que tu lui as faite, tu es en train de détruire ton bonheur. »

« Ah ! si ce n'était que cette promesse ! » a-t-il dit.

Et c'est ainsi que j'ai compris une chose. Il y avait autre chose qui liait les deux jeunes hommes. Mais je ne pouvais pas deviner quoi.

« En tout cas, ai-je dit, il n'est plus temps de courir. Ils sont maintenant en route pour l'Allemagne. »

Il allait répondre. Mais à ce moment, une figure s'est dressée entre nous, les cheveux en désordre, l'air égaré. C'était Mlle de Galais. Elle avait dû courir, car son visage était couvert de sueur. Elle avait dû tomber et se blesser. En effet, elle avait le front écorché au-dessus de l'œil droit, et du sang séché dans les cheveux.

Dans les quartiers pauvres de Paris, j'ai vu quelquefois une chose triste. Un mari et une femme, qu'on croyait heureux, unis, honnêtes, descendent tout à coup dans la rue pour se battre. Des agents de police interviennent et les séparent. Le scandale a éclaté d'un seul coup, n'importe quand. C'était au moment de se mettre à table, ou le dimanche avant de sortir, ou au moment de souhaiter la fête du petit garçon… Et maintenant, tout est oublié, tout est détruit. Au milieu du vacarme, l'homme et la femme ne sont plus que deux démons pitoyables. Et les enfants en larmes se jettent contre eux. Ils les serrent fort dans leurs bras. Ils les supplient de se taire et de ne plus se battre.

Quand Mlle de Galais est arrivée près de Meaulnes, elle m'a fait penser à un de ces enfants-là, à un de ces pauvres enfants affolés. Je crois que tous ses amis, tout un village, tout un monde auraient pu la regarder : elle serait accourue quand même. Elle serait tombée de la même façon, les cheveux défaits, en pleurs, salie.

Mais elle a compris que Meaulnes était bien là. Cette fois au moins, il ne l'abandonnerait pas. Alors elle a passé son bras sous le sien. Puis elle n'a pas pu s'empêcher de rire au milieu de ses larmes, comme un petit enfant. Ils n'ont rien dit, ni l'un ni l'autre. Mais elle avait sorti son mouchoir, et Meaulnes le lui a pris doucement des mains. Avec précaution et avec soin, il a essuyé le sang qui tachait les cheveux de la jeune fille.

« Il faut rentrer, maintenant », a-t-il dit.

Et je les ai laissés retourner tous les deux vers leur maison, abandonnée pour un instant. Le beau grand vent du soir d'hiver leur fouettait le visage. Lui l'aidait de la main aux passages difficiles. Elle souriait et se dépêchait.

### Glossaire

- **la lande**: terre sauvage où poussent seulement des herbes et des buissons.
- **la bûche**: gros morceau de bois pour le feu.
- **les chuchotements**: paroles dites tout bas.
- **la cantinière**: autrefois, femme qui suivait les soldats et leur vendait à boire et à manger.
- **le vertige**: impression que tout tourne, qu'on va tomber.
- **l'abat-jour**: ce qui couvre une lampe ou une bougie pour adoucir la lumière.
- **la lisière**: le bord d'un bois.
- **faire un écart**: faire brusquement un mouvement de côté.
- **écorché**: dont la peau est un peu arrachée par une chute.
- **le vacarme**: très grand bruit.
- **affolé**: qui a très peur et ne sait plus ce qu'il fait.

## X. La «maison de Frantz»

Je n'étais pas rassuré. Une inquiétude sourde ne me quittait pas. La veille, l'agitation avait pourtant fini de façon heureuse. Mais cela n'avait pas suffi à chasser mon inquiétude. Le lendemain, j'ai dû rester enfermé dans l'école pendant toute la journée. Juste après l'heure d'« étude » qui suit la classe du soir, j'ai pris le chemin des Sablonnières. La nuit tombait quand je suis arrivé dans l'allée de sapins qui menait à la maison. Tous les volets étaient déjà fermés. J'ai eu peur de déranger. Je ne voulais pas me présenter si tard, le lendemain d'un mariage. Je suis resté très tard à rôder au bord du jardin et dans les terres voisines. J'espérais toujours voir sortir quelqu'un de la maison fermée… Mais mon espoir a été déçu. Même dans la métairie voisine, rien ne bougeait. Et j'ai dû rentrer chez moi. Les idées les plus sombres me tourmentaient.

Le lendemain, samedi, je ne savais toujours rien. Le soir, j'ai pris en hâte ma pèlerine, mon bâton et un morceau de pain pour manger en route. Je suis arrivé quand la nuit tombait déjà. Aux Sablonnières, tout était fermé, comme la veille… Il y avait un peu de lumière au premier étage, mais aucun bruit, pas un mouvement… Pourtant, cette fois, depuis la cour de la métairie, j'ai vu la porte de la ferme ouverte. Le feu était allumé dans la grande cuisine. J'entendais le bruit habituel des voix et des pas, à l'heure de la soupe. Cela m'a rassuré, mais cela ne m'a rien appris. Je ne pouvais rien dire et rien demander à ces gens. Alors je suis retourné guetter. J'ai attendu en vain. Je pensais toujours voir la porte s'ouvrir, et voir enfin paraître la haute silhouette d'Augustin.

C'est seulement le dimanche, dans l'après-midi, que j'ai décidé de sonner à la porte des Sablonnières. Je montais les collines sans arbres. J'entendais au loin sonner les vêpres du dimanche d'hiver. Je me sentais seul et triste. Un pressentiment triste m'envahissait, je ne sais pas pourquoi. J'ai sonné. M. de Galais est apparu, tout seul, et il m'a parlé à voix basse. Je n'ai été qu'à moitié surpris. Mlle de Galais était au lit, avec une fièvre violente. Meaulnes avait dû partir dès le vendredi matin pour un long voyage. On ne savait pas quand il reviendrait…

Le vieil homme était très gêné et très triste. Il ne me proposait pas d'entrer. Alors je lui ai dit au revoir tout de suite. La porte s'est refermée. Je suis resté un instant sur le perron, le cœur serré, complètement perdu. Je regardais, sans savoir pourquoi, une branche de glycine sèche. Le vent la balançait tristement dans un rayon de soleil.

Ainsi, Meaulnes portait un remords secret depuis son séjour à Paris. Et ce remords avait fini par être le plus fort. À la fin, mon grand compagnon avait dû échapper à son bonheur, ce bonheur qui le tenait si fort…

Chaque jeudi et chaque dimanche, je suis venu demander des nouvelles d'Yvonne de Galais. Enfin, un soir, elle était guérie, mais encore faible. Elle m'a fait dire d'entrer. Je l'ai trouvée assise près du feu, dans le salon. La grande fenêtre basse donnait sur la terre et les bois. Elle n'était pas pâle, comme je l'avais imaginé. Au contraire, elle semblait pleine de fièvre. Elle avait de vives taches rouges sous les yeux, et elle était extrêmement agitée. Elle paraissait encore très faible, mais elle s'était habillée comme pour sortir. Elle parlait peu. Mais elle disait chaque phrase avec une animation extraordinaire. C'était comme si elle voulait se persuader elle-même que le bonheur n'avait pas encore disparu… Je n'ai pas gardé le souvenir de ce que nous avons dit. Je me rappelle seulement une chose : à un moment, j'ai demandé avec hésitation quand Meaulnes serait de retour.

« Je ne sais pas quand il reviendra », a-t-elle répondu vivement.

Il y avait une prière dans ses yeux. Alors je n'ai pas demandé plus.

Souvent, je suis revenu la voir. Souvent, j'ai parlé avec elle près du feu, dans ce salon bas où la nuit venait plus vite que partout ailleurs. Jamais elle ne parlait d'elle-même, ni de sa peine cachée. Mais elle ne se fatiguait pas de me faire raconter en détail notre vie d'écoliers à Sainte-Agathe.

Elle écoutait gravement, tendrement, avec un intérêt presque maternel, l'histoire de nos misères de grands enfants. Elle ne paraissait jamais surprise, même par nos bêtises les plus audacieuses, les plus dangereuses. Elle tenait de M. de Galais cette tendresse attentive. Les tristes aventures de son frère ne l'avaient pas fatiguée. Elle n'avait qu'un regret sur le passé, je pense. Elle n'avait pas encore été une confidente assez proche pour son frère. En effet, au moment de sa grande catastrophe, il n'avait rien osé lui dire, pas plus qu'à personne. Et il s'était cru perdu, sans aucun secours. Quand j'y pense, la jeune femme avait pris là une lourde tâche. C'était une tâche dangereuse : aider un esprit aussi follement rêveur que son frère. Et c'était une tâche écrasante, quand il fallait unir sa vie à ce cœur aventureux, mon ami le grand Meaulnes.

Elle gardait sa foi dans les rêves d'enfant de son frère. Elle voulait lui garder au moins quelques morceaux de ce rêve, où il avait vécu jusqu'à vingt ans. Un jour, elle m'en a donné la preuve la plus touchante, et je dirais presque la plus mystérieuse.

C'était par une soirée d'avril, triste comme une fin d'automne. Depuis presque un mois, nous vivions dans un doux printemps, arrivé trop tôt. La jeune femme avait repris avec M. de Galais les longues promenades qu'elle aimait. Mais ce jour-là, le vieil homme était fatigué, et moi, j'étais libre. Alors elle m'a demandé de venir avec elle, malgré le temps menaçant. Nous étions à plus d'une demi-lieue des Sablonnières, le long de l'étang. L'orage, la pluie et la grêle nous ont surpris. Nous nous sommes abrités sous un hangar contre l'averse, qui ne finissait pas. Le vent nous glaçait. Nous étions debout l'un près de l'autre, pensifs, devant le paysage devenu noir. Je la revois dans sa douce robe sévère, toute pâle, toute tourmentée.

« Il faut rentrer, disait-elle. Nous sommes partis depuis si longtemps. Qu'est-ce qui a pu se passer ? »

Enfin, nous avons pu quitter notre abri. Mais j'ai été étonné : la jeune femme n'est pas revenue vers les Sablonnières. Elle a continué son chemin et elle m'a demandé de la suivre. Nous avons marché longtemps. Puis nous sommes arrivés devant une maison que je ne connaissais pas. Elle était isolée, au bord d'un chemin plein de trous, qui devait aller vers Préveranges. C'était une petite maison bourgeoise, avec un toit d'ardoise. Elle ressemblait à toutes les maisons de ce pays. Seulement, elle était loin de tout, et très isolée.

À voir Yvonne de Galais, on aurait dit que cette maison était à nous. On aurait dit que nous l'avions abandonnée pendant un long voyage. Elle s'est penchée pour ouvrir une petite grille. Puis elle s'est dépêchée de regarder avec inquiétude ce lieu solitaire. Il y avait une grande cour pleine d'herbe. Des enfants avaient dû venir y jouer pendant les longues et lentes soirées de la fin de l'hiver. L'orage y avait creusé des ravines. Un cerceau trempait dans une flaque d'eau. Les enfants avaient semé des fleurs et des pois dans de petits jardins. Mais la grande pluie n'y avait laissé que des traînées de gravier blanc. Et enfin, contre le seuil d'une des portes mouillées, nous avons découvert toute une couvée de poussins, serrés les uns contre les autres. L'averse les avait trempés de part en part. Presque tous étaient morts sous les ailes raides et les plumes froissées de la mère.

Devant ce triste spectacle, la jeune femme a poussé un cri étouffé. Elle s'est penchée, sans s'occuper de l'eau ni de la boue. Elle a séparé les poussins vivants des morts, et elle a mis les vivants dans un pan de son manteau. Puis nous sommes entrés dans la maison, dont elle avait la clef. Quatre portes ouvraient sur un couloir étroit. Le vent s'y est engouffré en sifflant. Yvonne de Galais a ouvert la première porte à notre droite. Elle m'a fait entrer dans une chambre sombre. Après un moment d'hésitation, j'y ai distingué une grande glace et un petit lit. Comme on le fait à la campagne, il était couvert d'un édredon de soie rouge. Elle, elle a cherché un instant dans le reste de la maison. Puis elle est revenue avec la couvée malade, dans une corbeille garnie de duvet. Elle l'a glissée avec beaucoup de soin sous l'édredon. Un faible rayon de soleil est arrivé, le premier et le dernier de la journée. Il rendait nos visages plus pâles et la tombée de la nuit plus obscure. Et nous étions là, debout, glacés et tourmentés, dans cette maison étrange !

De temps en temps, elle allait regarder dans le nid plein de fièvre. Elle enlevait un nouveau poussin mort, pour qu'il ne fasse pas mourir les autres. Et chaque fois, il nous semblait que quelque chose pleurait en silence. C'était comme un grand vent qui passe par les carreaux cassés du grenier. C'était comme le chagrin mystérieux d'enfants inconnus.

« C'était ici, m'a dit enfin ma compagne, la maison de Frantz quand il était petit. Il avait voulu une maison pour lui tout seul, loin de tout le monde. Il voulait pouvoir y jouer, s'y amuser et y vivre quand il en avait envie. Mon père avait trouvé cette idée si extraordinaire, si drôle, qu'il n'avait pas refusé. Et quand il en avait envie, un jeudi, un dimanche, n'importe quand, Frantz partait habiter dans sa maison comme un homme. Les enfants des fermes voisines venaient jouer avec lui. Ils l'aidaient à faire son ménage et à travailler dans le jardin. C'était un jeu merveilleux ! Et le soir, il n'avait pas peur de dormir tout seul. Quant à nous, nous l'admirions tellement que nous ne pensions même pas à être inquiets.

» Maintenant, et depuis longtemps, a-t-elle continué avec un soupir, la maison est vide. M. de Galais est frappé par l'âge et par le chagrin. Il n'a jamais rien fait pour retrouver mon frère, ni pour le faire revenir. Et que pourrait-il essayer ?

» Moi, je passe ici très souvent. Les petits paysans des environs viennent jouer dans la cour, comme autrefois. Et j'aime imaginer que ce sont les anciens amis de Frantz. J'imagine que lui-même est encore un enfant. Et qu'il va bientôt revenir avec la fiancée qu'il s'était choisie.

» Ces enfants-là me connaissent bien. Je joue avec eux. Cette couvée de petits poulets était à nous… »

Elle n'avait jamais rien dit de son grand chagrin. Elle n'avait jamais parlé de son grand regret : elle avait perdu son frère, si fou, si charmant et si admiré. Il avait fallu cette averse et ce petit désastre d'enfants pour qu'elle me confie tout cela. Et je l'écoutais sans rien répondre, le cœur tout gonflé de sanglots…

Nous avons refermé les portes et la grille. Nous avons remis les poussins dans la cabane en planches, derrière la maison. Puis elle a repris tristement mon bras, et je l'ai raccompagnée.

Des semaines et des mois ont passé. Époque passée ! Bonheur perdu ! Elle avait été la fée, la princesse et l'amour mystérieux de toute notre adolescence. Et c'était moi, maintenant, qui lui donnais le bras. C'était moi qui lui disais les mots qu'il fallait pour adoucir son chagrin, pendant que mon compagnon avait fui. Je faisais la classe sur la colline de Saint-Benoist des Champs. Le soir, après la classe, nous parlions ensemble. Nous nous promenions. Pendant ces promenades, une seule chose aurait dû être dite. Mais c'était justement la seule chose dont nous avions décidé de ne pas parler. De cette époque, de ces conversations, de ces promenades, que pourrais-je dire maintenant ? Il ne m'en reste qu'un souvenir, déjà à moitié effacé. C'est un beau visage devenu maigre. Ce sont deux yeux qui me regardent, et dont les paupières se baissent lentement. C'est comme s'ils ne voulaient déjà plus voir qu'un monde intérieur.

Et je suis resté son compagnon fidèle, le compagnon d'une attente dont nous ne parlions pas. Je l'ai été pendant tout un printemps et tout un été, comme il n'y en aura jamais plus. Plusieurs fois, l'après-midi, nous sommes retournés à la maison de Frantz. Elle ouvrait les portes pour donner de l'air. Elle voulait que rien ne soit moisi quand le jeune couple reviendrait. Elle s'occupait des poules à moitié sauvages qui vivaient dans la basse-cour. Et le jeudi ou le dimanche, nous encouragions les jeux des petits enfants de la campagne voisine. Dans ce lieu solitaire, leurs cris et leurs rires rendaient la petite maison abandonnée encore plus déserte et plus vide.

### Glossaire

- **rôder**: marcher autour d'un endroit sans but précis, en attendant quelque chose.
- **la métairie**: ferme où travaille un paysan qui cultive la terre d'un autre.
- **les vêpres**: prière de l'après-midi, à l'église, le dimanche.
- **le pressentiment**: impression qu'une chose (souvent triste) va arriver.
- **le perron**: petit escalier devant la porte d'une maison.
- **la glycine**: plante grimpante qui a des fleurs mauves en grappes.
- **la confidente**: personne à qui l'on dit ses secrets.
- **l'averse**: pluie forte et soudaine.
- **la grêle**: pluie de petits morceaux de glace.
- **le cerceau**: grand cercle de bois que les enfants font rouler pour jouer.
- **la couvée**: petits oiseaux nés ensemble.
- **l'édredon**: grosse couverture pleine de plumes, sur un lit.

## XI. Conversation sous la pluie

Au mois d'août, à l'époque des vacances, je me suis éloigné des Sablonnières et de la jeune femme. J'ai dû aller passer mes deux mois de congé à Sainte-Agathe. J'ai revu la grande cour sèche, le préau, la classe vide… Tout parlait du grand Meaulnes. Tout était plein des souvenirs de notre adolescence, déjà finie. Pendant ces longues journées jaunies, je m'enfermais comme autrefois, avant la venue de Meaulnes. J'allais dans le cabinet des archives, dans les classes désertes. Je lisais, j'écrivais, je me souvenais… Mon père était à la pêche, au loin. Dans le salon, Millie cousait ou jouait du piano, comme autrefois… La classe était dans un silence absolu. Il y avait des couronnes de papier vert déchirées, les papiers qui avaient couvert les livres de prix, les tableaux lavés à l'éponge. Tout disait que l'année était finie et que les prix étaient distribués. Tout attendait l'automne, la rentrée d'octobre et le nouvel effort. Et moi, je pensais de même que notre jeunesse était finie et que nous avions manqué le bonheur. Moi aussi, j'attendais la rentrée aux Sablonnières. J'attendais le retour d'Augustin, qui ne reviendrait peut-être jamais…

Il y avait pourtant une nouvelle heureuse. Je l'ai annoncée à Millie quand elle s'est décidée à me poser des questions sur la jeune mariée. J'avais peur de ses questions. Elle avait une façon à la fois très innocente et très maligne de vous mettre soudain dans l'embarras. Elle mettait le doigt sur votre pensée la plus secrète. Alors j'ai coupé court à tout. J'ai annoncé que la jeune femme de mon ami Meaulnes allait avoir un enfant au mois d'octobre.

En moi-même, je me suis rappelé le jour où Yvonne de Galais m'avait fait comprendre cette grande nouvelle. Il y avait eu un silence. De mon côté, j'étais un peu gêné, comme un jeune homme. J'avais parlé tout de suite, sans réfléchir, pour chasser cette gêne. J'ai pensé trop tard à tout le drame que je réveillais ainsi :

« Vous devez être bien heureuse ? »

Mais elle n'avait pas d'arrière-pensée. Elle n'avait ni regret, ni remords, ni rancune. Elle avait répondu avec un beau sourire de bonheur :

« Oui, bien heureuse. »

La dernière semaine des vacances est en général la plus belle et la plus romantique. C'est une semaine de grandes pluies, une semaine où l'on commence à allumer les feux. D'habitude, je la passais à chasser dans les sapins noirs et mouillés du Vieux-Nançay. Mais cette fois, j'ai fait mes préparatifs pour rentrer directement à Saint-Benoist des Champs. Au Vieux-Nançay, Firmin, ma tante Julie et mes cousines m'auraient posé trop de questions. Et je ne voulais pas y répondre. Pour cette fois, j'ai renoncé à vivre pendant huit jours la vie si joyeuse du chasseur de campagne. Je suis revenu à ma maison d'école quatre jours avant la rentrée des classes.

Je suis arrivé avant la nuit dans la cour, déjà couverte de feuilles jaunies. Le voiturier est parti. La salle à manger résonnait et sentait le « renfermé ». J'y ai déballé tristement le paquet de provisions que maman m'avait préparé… J'ai mangé un petit repas, du bout des dents. J'étais impatient, anxieux. J'ai mis ma pèlerine et je suis parti. Cette promenade pleine de fièvre m'a mené tout droit près des Sablonnières.

Je ne voulais pas entrer comme un intrus dès le premier soir de mon arrivée. Pourtant, j'étais plus hardi qu'en février. J'ai fait tout le tour du Domaine. Seule la fenêtre de la jeune femme brillait. Derrière la maison, j'ai passé la clôture du jardin. Je me suis assis sur un banc, contre la haie, dans l'ombre qui commençait. J'étais heureux simplement d'être là, tout près de ce qui me passionnait et m'inquiétait le plus au monde.

La nuit venait. Une pluie fine commençait à tomber. La tête basse, je regardais mes souliers sans y penser. Ils se mouillaient peu à peu et brillaient d'eau. L'ombre m'entourait lentement. La fraîcheur me gagnait, mais elle ne troublait pas ma rêverie. Tendrement, tristement, je rêvais aux chemins pleins de boue de Sainte-Agathe, en ce même soir de septembre. J'imaginais la place pleine de brume, le garçon boucher qui siffle en allant à la pompe, le café illuminé. J'imaginais aussi la joyeuse voiture pleine de monde, qui arrivait chez l'oncle Florentin avant la fin des vacances. Ses parapluies ouverts la couvraient comme une carapace… Et je me disais tristement : « Qu'importe tout ce bonheur, puisque Meaulnes, mon compagnon, ne peut pas y être, ni sa jeune femme… »

Alors j'ai levé la tête, et je l'ai vue à deux pas de moi. Ses souliers faisaient un bruit léger dans le sable. Je l'avais confondu avec le bruit des gouttes d'eau de la haie. Elle avait sur la tête et sur les épaules un grand fichu de laine noire. La pluie fine posait comme une poudre sur les cheveux de son front. Sans doute m'avait-elle aperçu de sa chambre, par la fenêtre qui donnait sur le jardin. Et elle venait vers moi. Autrefois, ma mère faisait de même. Elle s'inquiétait et me cherchait pour me dire : « Il faut rentrer. » Mais elle prenait goût à cette promenade sous la pluie et dans la nuit. Alors elle disait seulement avec douceur : « Tu vas prendre froid ! » Et elle restait avec moi à parler longtemps…

Yvonne de Galais m'a tendu une main brûlante. Elle a renoncé à me faire entrer aux Sablonnières. Elle s'est assise sur le banc couvert de mousse et de vert-de-gris, du côté le moins mouillé. Moi, j'étais debout, un genou appuyé contre le même banc. Je me penchais vers elle pour l'entendre.

D'abord, elle m'a grondé gentiment parce que j'avais raccourci mes vacances.

« Il fallait bien que je vienne le plus tôt possible, ai-je répondu, pour vous tenir compagnie. »

« C'est vrai, a-t-elle dit presque tout bas, avec un soupir. Je suis encore seule. Augustin n'est pas revenu… »

J'ai pris ce soupir pour un regret, pour un reproche qu'elle retenait. Et j'ai commencé à dire lentement :

« Tant de folies dans une tête si noble ! Peut-être le goût des aventures, plus fort que tout… »

Mais la jeune femme m'a interrompu. Et c'est là, ce soir-là, que pour la première et la dernière fois, elle m'a parlé de Meaulnes.

« Ne parlez pas ainsi, a-t-elle dit doucement, François Seurel, mon ami. Il n'y a que nous de coupables… Non, il n'y a que moi. Pensez à ce que nous avons fait…

» Nous lui avons dit : « Voici le bonheur, voici ce que tu as cherché pendant toute ta jeunesse. Voici la jeune fille qui était au bout de tous tes rêves ! »

» Nous le poussions ainsi par les épaules. Comment n'aurait-il pas hésité ? Comment n'aurait-il pas eu peur, et puis une peur terrible ? Comment n'aurait-il pas cédé à l'envie de s'enfuir ! »

« Yvonne, ai-je dit tout bas, vous saviez bien que vous étiez ce bonheur-là, cette jeune fille-là. »

« Ah ! a-t-elle dit avec un soupir. Comment ai-je pu avoir un instant cette pensée orgueilleuse ? C'est cette pensée-là qui est la cause de tout.

» Je vous disais : « Peut-être que je ne peux rien faire pour lui. » Et au fond de moi, je pensais : « Il m'a tant cherchée, et je l'aime. Alors il faudra bien que je fasse son bonheur. » Mais je l'ai vu près de moi, avec toute sa fièvre, son inquiétude, son remords mystérieux. Alors j'ai compris que je n'étais qu'une pauvre femme comme les autres…

» « Je ne suis pas digne de vous », répétait-il. C'était au petit jour, à la fin de notre nuit de noces.

» Et j'essayais de le consoler, de le rassurer. Mais rien ne calmait son angoisse. Alors j'ai dit :

» « Peut-être qu'il faut que vous partiez. Peut-être que je suis venue vers vous au moment où rien ne pouvait vous rendre heureux. Peut-être qu'il faut m'abandonner un temps, pour revenir ensuite près de moi, en paix. Alors c'est moi qui vous demande de partir… »

Dans l'ombre, j'ai vu qu'elle avait levé les yeux vers moi. C'était comme une confession qu'elle m'avait faite. Et elle attendait avec anxiété : allais-je l'approuver ou la condamner ? Mais que pouvais-je dire ? Bien sûr, au fond de moi, je revoyais le grand Meaulnes d'autrefois, maladroit et sauvage. Il préférait toujours être puni plutôt que de s'excuser. Il ne demandait jamais une permission, même quand on la lui aurait certainement donnée. Sans doute aurait-il fallu qu'Yvonne de Galais le force. Elle aurait dû lui prendre la tête entre ses mains et lui dire : « Qu'importe ce que vous avez fait ; je vous aime ; tous les hommes ne sont-ils pas des pécheurs ? » Sans doute avait-elle eu grand tort de le renvoyer ainsi sur la route des aventures, par générosité, par esprit de sacrifice… Mais comment aurais-je pu condamner tant de bonté, tant d'amour !…

Il y a eu un long moment de silence. Nous étions troublés jusqu'au fond du cœur. Nous entendions la pluie froide tomber goutte à goutte dans les haies et sous les branches des arbres.

« Il est donc parti au matin, a-t-elle continué. Désormais, plus rien ne nous séparait. Et il m'a embrassée simplement, comme un mari qui quitte sa jeune femme avant un long voyage… »

Elle se levait. J'ai pris sa main pleine de fièvre dans la mienne, puis son bras. Et nous avons remonté l'allée dans l'obscurité profonde.

« Pourtant, il ne vous a jamais écrit ? » ai-je demandé.

« Jamais », a-t-elle répondu.

Alors nous avons pensé tous les deux à la vie aventureuse qu'il menait à cette heure, sur les routes de France ou d'Allemagne. Et nous avons commencé à parler de lui comme nous ne l'avions jamais fait. Des détails oubliés, des impressions anciennes nous revenaient en mémoire. Lentement, nous retournions vers la maison. À chaque pas, nous nous arrêtions longtemps, pour mieux échanger nos souvenirs… Longtemps, jusqu'aux barrières du jardin, j'ai entendu dans l'ombre la voix basse et précieuse de la jeune femme. Et moi, j'avais retrouvé mon vieil enthousiasme. Je lui parlais sans me fatiguer, avec une amitié profonde, de celui qui nous avait abandonnés…

### Glossaire

- **le cabinet des archives**: petite pièce où l'on garde les vieux papiers de la mairie.
- **couper court à**: arrêter vite une conversation.
- **l'arrière-pensée**: pensée cachée qu'on ne dit pas.
- **la rancune**: colère qu'on garde contre quelqu'un, longtemps après.
- **l'intrus**: personne qui entre quelque part sans être invitée.
- **hardi**: courageux, qui ose.
- **la carapace**: partie dure qui couvre le dos de la tortue.
- **le fichu**: foulard pour la tête ou les épaules.
- **le vert-de-gris**: couche verte qui se forme sur les vieilles choses à l'humidité.
- **orgueilleux**: qui se croit trop important.
- **être digne de**: mériter quelqu'un ou quelque chose.
- **le pécheur**: personne qui a fait des fautes.

## XII. Le fardeau

La classe devait commencer le lundi. Le samedi soir, vers cinq heures, j'étais dans la cour de l'école. Je sciais du bois pour l'hiver. Une femme du Domaine est entrée dans la cour. Elle venait m'annoncer qu'une petite fille était née aux Sablonnières. L'accouchement avait été difficile. À neuf heures du soir, il avait fallu demander la sage-femme de Préveranges. À minuit, on avait attelé de nouveau la voiture, pour aller chercher le médecin de Vierzon. Il avait dû utiliser les fers. La petite fille avait la tête blessée et elle criait beaucoup. Mais elle paraissait bien vivante. Yvonne de Galais était maintenant très faible. Mais elle avait souffert et résisté avec un courage extraordinaire.

J'ai laissé là mon travail. J'ai couru mettre un autre paletot. Au fond, j'étais content de ces nouvelles. J'ai suivi la brave femme jusqu'aux Sablonnières. L'une des deux blessées dormait peut-être. Alors je suis monté avec précaution par l'étroit escalier de bois qui menait au premier étage. Là, M. de Galais m'a fait entrer dans une chambre. Son visage était fatigué, mais heureux. On avait installé là, pour quelque temps, le berceau entouré de rideaux.

Je n'étais jamais entré dans une maison où un petit enfant était né le jour même. Comme cela me paraissait bizarre, mystérieux et bon ! Il faisait un soir si beau, un vrai soir d'été ! M. de Galais n'avait pas eu peur d'ouvrir la fenêtre qui donnait sur la cour. Il était accoudé près de moi, sur le bord de la fenêtre. Il me racontait le drame de la nuit, épuisé et heureux. Et moi, je l'écoutais. Je sentais vaguement que quelqu'un d'étranger était maintenant avec nous dans la chambre…

Sous les rideaux, quelque chose s'est mis à crier, un petit cri aigu qui durait… Alors M. de Galais m'a dit à mi-voix :

« C'est cette blessure à la tête qui la fait crier. »

Il s'est mis à bercer le petit paquet de rideaux, sans y penser. On sentait qu'il faisait cela depuis le matin et qu'il en avait déjà pris l'habitude.

« Elle a déjà ri, a-t-il dit, et elle prend le doigt. Mais vous ne l'avez pas vue ? »

Il a ouvert les rideaux. J'ai vu une petite figure rouge et gonflée, un petit crâne allongé et déformé par les fers.

« Ce n'est rien, a dit M. de Galais. Le médecin a dit que tout cela s'arrangerait tout seul… Donnez-lui votre doigt, elle va le serrer. »

Je découvrais là comme un monde inconnu. J'avais le cœur gonflé d'une joie étrange, que je ne connaissais pas avant…

M. de Galais a ouvert un peu, avec précaution, la porte de la chambre de la jeune femme. Elle ne dormait pas.

« Vous pouvez entrer », a-t-il dit.

Elle était couchée, le visage plein de fièvre, au milieu de ses cheveux blonds en désordre. Elle m'a tendu la main en souriant, l'air fatigué. Je lui ai fait des compliments sur sa fille. Sa voix était un peu rauque. Elle avait une rudesse qu'elle n'avait pas d'habitude : la rudesse de quelqu'un qui revient du combat.

« Oui, mais on me l'a abîmée », a-t-elle dit en souriant.

Il a bientôt fallu partir, pour ne pas la fatiguer.

Le lendemain, dimanche, dans l'après-midi, je suis allé aux Sablonnières. Je me dépêchais, presque joyeux. À la porte, un écriteau était fixé avec des épingles. Il a arrêté le geste que je faisais déjà pour sonner :

*Prière de ne pas sonner.*

Je n'ai pas deviné ce que cela voulait dire. J'ai frappé assez fort. À l'intérieur, j'ai entendu des pas étouffés qui accouraient. Quelqu'un que je ne connaissais pas m'a ouvert. C'était le médecin de Vierzon.

« Eh bien ! qu'y a-t-il ? » ai-je demandé vivement.

« Chut ! chut ! m'a-t-il répondu tout bas, l'air fâché. La petite fille a failli mourir cette nuit. Et la mère est très mal. »

Je ne comprenais plus rien. Je l'ai suivi sur la pointe des pieds jusqu'au premier étage. La petite fille dormait dans son berceau. Elle était toute pâle, toute blanche, comme un petit enfant mort. Le médecin pensait pouvoir la sauver. Mais pour la mère, il ne m'affirmait rien… Il m'a donné de longues explications, comme au seul ami de la famille. Il a parlé de congestion pulmonaire, d'embolie. Il hésitait, il n'était pas sûr… M. de Galais est entré. Il avait terriblement vieilli en deux jours. Il avait l'air perdu, et il tremblait.

Il m'a emmené dans la chambre, sans trop savoir ce qu'il faisait.

« Il ne faut pas qu'elle ait peur, m'a-t-il dit tout bas. Le médecin l'a ordonné : il faut lui faire croire que tout va bien. »

Yvonne de Galais était couchée, la tête renversée en arrière, comme la veille. Tout son sang lui montait au visage. Ses joues et son front étaient d'un rouge sombre. Par moments, ses yeux se retournaient, comme chez quelqu'un qui étouffe. Elle se défendait contre la mort avec un courage et une douceur impossibles à dire.

Elle ne pouvait pas parler. Mais elle m'a tendu sa main brûlante, avec tant d'amitié que j'ai failli éclater en sanglots.

« Eh bien, eh bien, a dit M. de Galais très fort, avec une gaieté affreuse, qui semblait folle. Vous voyez que pour une malade, elle n'a pas trop mauvaise mine ! »

Et je ne savais pas quoi répondre. Mais je gardais dans la mienne la main terriblement chaude de la jeune femme mourante…

Elle a voulu faire un effort pour me dire quelque chose, me demander je ne sais quoi. Elle a tourné les yeux vers moi, puis vers la fenêtre. C'était comme si elle me faisait signe d'aller dehors chercher quelqu'un… Mais alors, une crise terrible l'a saisie : elle étouffait. Un instant, ses beaux yeux bleus m'avaient appelé de façon si tragique. Maintenant, ils se retournaient. Ses joues et son front sont devenus noirs. Elle se débattait doucement. Elle essayait de retenir jusqu'à la fin sa terreur et son désespoir. Le médecin et les femmes se sont précipités avec un ballon d'oxygène, des serviettes, des flacons. Le vieil homme était penché sur elle. Il criait, de sa voix rude et tremblante, comme si elle était déjà loin de lui :

« N'aie pas peur, Yvonne. Ce ne sera rien. Tu n'as pas besoin d'avoir peur ! »

Puis la crise s'est calmée. Elle a pu respirer un peu. Mais elle étouffait encore à moitié, les yeux blancs, la tête renversée. Elle luttait toujours. Mais elle était déjà plongée dans un gouffre. Elle ne pouvait pas en sortir, même un instant, pour me regarder et me parler.

… Et comme je n'étais utile à rien, j'ai dû me décider à partir. Sans doute, j'aurais pu rester encore un instant. Quand j'y pense, un regret terrible me serre le cœur. Mais que faire ? J'espérais encore. Je me persuadais que la fin n'était pas si proche.

Je suis arrivé au bord des sapins, derrière la maison. Je pensais au regard de la jeune femme, tourné vers la fenêtre. Alors j'ai examiné la profondeur de ce bois, avec l'attention d'une sentinelle ou d'un chasseur d'hommes. C'est par là qu'Augustin était venu autrefois. C'est par là qu'il s'était enfui, l'hiver précédent. Hélas ! Rien n'a bougé. Pas une ombre suspecte, pas une branche qui remue. Mais à la longue, là-bas, vers l'allée qui venait de Préveranges, j'ai entendu le son très fin d'une clochette. Bientôt, au tournant du sentier, un enfant est apparu. Il portait une calotte rouge et une blouse d'écolier. Un prêtre le suivait… Et je suis parti en retenant mes larmes.

Le lendemain, c'était le jour de la rentrée des classes. À sept heures, il y avait déjà deux ou trois gamins dans la cour. J'ai hésité longtemps à descendre, à me montrer. Enfin, je suis sorti. J'ai tourné la clef de la classe, qui était fermée depuis deux mois et sentait le moisi. Alors ce que je craignais le plus au monde est arrivé. Le plus grand des écoliers a quitté le groupe qui jouait sous le préau. Il s'est approché de moi. Il venait me dire que « le jeune dame des Sablonnières était morte hier à la tombée de la nuit ».

Tout se mêle pour moi, tout se confond dans cette douleur. Il me semble maintenant que je n'aurai plus jamais le courage de recommencer la classe. Rien que traverser la cour sèche de l'école, c'est une fatigue qui va me briser les genoux. Tout est pénible, tout est amer, puisqu'elle est morte. Le monde est vide, les vacances sont finies. Finies, les longues courses perdues en voiture ; finie, la fête mystérieuse… Tout redevient la peine que c'était avant.

J'ai dit aux enfants qu'il n'y aurait pas de classe ce matin. Ils s'en vont par petits groupes, à travers la campagne, porter cette nouvelle aux autres. Moi, je prends mon chapeau noir et une veste bordée que j'ai. Et je m'en vais, malheureux, vers les Sablonnières…

… Me voici devant la maison que nous avions tant cherchée, il y a trois ans ! C'est dans cette maison qu'Yvonne de Galais, la femme d'Augustin Meaulnes, est morte hier soir. Depuis hier, il y a un tel silence dans ce lieu triste ! Un étranger la prendrait pour une chapelle.

Voilà donc ce que nous gardait ce beau matin de rentrée, ce soleil d'automne qui glisse sous les branches et qui nous trahit. Comment pourrais-je lutter contre cette révolte terrible, contre ces larmes qui montent et m'étouffent ! Nous avions retrouvé la belle jeune fille. Nous l'avions conquise. Elle était la femme de mon compagnon. Et moi, je l'aimais de cette amitié profonde et secrète qu'on ne dit jamais. Je la regardais et j'étais content, comme un petit enfant. Un jour, peut-être, j'aurais épousé une autre jeune fille. Et c'est à elle, la première, que j'aurais confié la grande nouvelle secrète…

Près de la sonnette, au coin de la porte, on a laissé l'écriteau d'hier. On a déjà apporté le cercueil en bas, dans le vestibule. Dans la chambre du premier étage, c'est la nourrice de l'enfant qui m'accueille. Elle me raconte la fin, et elle ouvre doucement la porte… La voici. Plus de fièvre ni de combats. Plus de rougeur, ni d'attente… Rien que le silence. Et, entouré de coton, un visage blanc et dur, qui ne sent plus rien. Un front mort, d'où sortent les cheveux épais et durs.

M. de Galais est accroupi dans un coin. Il nous tourne le dos. Il est en chaussettes, sans souliers. Il fouille avec une obstination terrible dans des tiroirs en désordre, arrachés d'une armoire. De temps en temps, il en sort une vieille photographie de sa fille, déjà jaunie. Alors une crise de sanglots lui secoue les épaules, comme une crise de rire.

L'enterrement est pour midi. Le médecin a peur que le corps se décompose vite, comme cela arrive parfois après les embolies. C'est pourquoi le visage, comme tout le corps, est entouré de coton imbibé de phénol.

On a fini de l'habiller. On lui a mis son admirable robe de velours bleu sombre, semée par endroits de petites étoiles d'argent. Mais il a fallu aplatir et froisser les belles manches bouffantes, qui ne sont plus à la mode. Ensuite, on veut monter le cercueil. Mais on s'aperçoit qu'il ne pourra pas tourner dans le couloir, trop étroit. Il faudrait le hisser par la fenêtre avec une corde, et le faire descendre ensuite de la même façon… Mais M. de Galais est toujours penché sur de vieilles choses. Il y cherche on ne sait quels souvenirs perdus. Alors il intervient avec une violence terrible.

« Plutôt, dit-il d'une voix coupée par les larmes et la colère, plutôt que de laisser faire une chose aussi affreuse, c'est moi qui la prendrai et qui la descendrai dans mes bras… »

Et il le ferait ! Pourtant, il risquerait de perdre ses forces à mi-chemin, et de tomber avec elle !

Mais alors je m'avance. Je prends la seule décision possible. Le médecin et une femme m'aident. Je passe un bras sous le dos de la morte, l'autre sous ses jambes. Et je la porte contre ma poitrine. Elle est assise sur mon bras gauche. Ses épaules sont appuyées contre mon bras droit. Sa tête retombe, retournée sous mon menton. Elle pèse terriblement sur mon cœur. Je descends lentement le long escalier raide, marche par marche. En bas, on prépare tout.

Bientôt, mes deux bras sont cassés par la fatigue. À chaque marche, avec ce poids sur la poitrine, je suis un peu essoufflé. Je serre contre moi ce corps lourd, qui ne bouge plus. Je baisse la tête sur la tête de celle que j'emporte. Je respire fort, et ses cheveux blonds m'entrent dans la bouche. Ce sont des cheveux morts, qui ont un goût de terre. Ce goût de terre et de mort, ce poids sur le cœur, c'est tout ce qui me reste de la grande aventure. C'est tout ce qui me reste de vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant cherchée, tant aimée…

### Glossaire

- **le fardeau**: chose lourde à porter ; aussi, grande peine.
- **l'accouchement**: moment où une femme met son enfant au monde.
- **la sage-femme**: femme dont le métier est d'aider les mères à mettre au monde leur enfant.
- **les fers**: outil du médecin pour aider l'enfant à sortir pendant un accouchement difficile.
- **l'écriteau**: petit papier ou petite planche où quelque chose est écrit pour tout le monde.
- **l'embolie**: maladie grave : le sang ne passe plus dans une veine.
- **le gouffre**: trou très profond.
- **la calotte**: petit bonnet rond, sans bord.
- **la nourrice**: femme qui s'occupe d'un bébé et lui donne son lait.
- **le phénol**: produit qui empêche les choses de pourrir.
- **les manches bouffantes**: manches de robe très larges en haut, à la mode d'autrefois.
- **hisser**: faire monter avec une corde.

## XIII. Le cahier de devoirs mensuels

La maison était pleine de tristes souvenirs. Toute la journée, des femmes y berçaient et y consolaient un tout petit enfant malade. Bientôt, le vieux M. de Galais a dû se mettre au lit. Aux premiers grands froids de l'hiver, il s'est éteint paisiblement. Je n'ai pas pu retenir mes larmes près du lit de ce vieil homme charmant. Il avait l'esprit indulgent et plein de fantaisie, comme son fils. Et c'est cela qui avait été la cause de toute notre aventure. Heureusement, il est mort sans rien comprendre de tout ce qui s'était passé. Et d'ailleurs, il est mort dans un silence presque complet. Depuis longtemps, il n'avait plus de parents ni d'amis dans cette région de la France. Alors, dans son testament, il a fait de moi son légataire universel, jusqu'au retour de Meaulnes. Je devais rendre compte de tout à Meaulnes, s'il revenait un jour… Et désormais, c'est aux Sablonnières que j'ai habité. Je n'allais plus à Saint-Benoist que pour faire la classe. Je partais tôt le matin. À midi, je mangeais un repas préparé au Domaine, que je faisais chauffer sur le poêle. Et je rentrais le soir, tout de suite après l'étude. Ainsi, j'ai pu garder près de moi l'enfant, dont les servantes de la ferme s'occupaient. Et surtout, j'avais plus de chances de rencontrer Augustin, s'il revenait un jour aux Sablonnières.

D'ailleurs, j'espérais encore trouver à la longue quelque chose dans les meubles et les tiroirs de la maison. Peut-être un papier, un indice, qui m'apprendrait ce qu'il avait fait pendant le long silence des années passées. Peut-être pourrais-je ainsi comprendre les raisons de sa fuite, ou au moins retrouver sa trace… J'avais déjà fouillé pour rien je ne sais combien de placards et d'armoires. Dans les petites pièces de débarras, j'avais ouvert une quantité de vieux cartons de toutes formes. Certains étaient remplis de paquets de vieilles lettres et de photographies jaunies de la famille de Galais. D'autres étaient pleins de fleurs artificielles, de plumes, d'aigrettes et d'oiseaux passés de mode. De ces boîtes sortait je ne sais quelle odeur fanée, quel parfum éteint. Alors, soudain, les souvenirs et les regrets se réveillaient en moi pour toute une journée. Et j'arrêtais mes recherches…

Enfin, un jour de congé, j'ai remarqué au grenier une vieille petite malle, longue et basse. Elle était couverte de poils de porc à moitié rongés. Je l'ai reconnue : c'était la malle d'écolier d'Augustin. Je me suis reproché de ne pas avoir commencé mes recherches par là. J'ai fait sauter facilement la serrure rouillée. La malle était pleine jusqu'au bord des cahiers et des livres de Sainte-Agathe. Des livres d'arithmétique, de littérature, des cahiers de problèmes, que sais-je ?… Je me suis mis à fouiller dans tout cela, ému, plus que curieux. Je relisais les dictées. Je les savais encore par cœur, tant nous les avions recopiées ! « L'Aqueduc » de Rousseau, « Une aventure en Calabre » de P.-L. Courier, « Lettre de George Sand à son fils »…

Il y avait aussi un « Cahier de Devoirs Mensuels ». J'ai été surpris, car ces cahiers restaient au Cours. Les élèves ne les emportaient jamais dehors. C'était un cahier vert, tout jauni sur les bords. Le nom de l'élève, Augustin Meaulnes, était écrit sur la couverture, en belles lettres rondes. Je l'ai ouvert. Les devoirs étaient datés d'avril 189… J'ai compris que Meaulnes l'avait commencé peu de jours avant de quitter Sainte-Agathe. Les premières pages étaient écrites avec un soin religieux. C'était la règle, quand on travaillait sur ce cahier de compositions. Mais il n'y avait pas plus de trois pages écrites. Le reste était blanc. Voilà pourquoi Meaulnes l'avait emporté.

J'étais à genoux par terre. Je réfléchissais à ces habitudes, à ces règles d'enfants, qui avaient tenu tant de place dans notre adolescence. En même temps, je faisais tourner sous mon pouce le bord des pages du cahier pas fini. Et c'est ainsi que j'ai découvert de l'écriture sur d'autres pages. Après quatre pages laissées en blanc, quelqu'un avait recommencé à écrire.

C'était encore l'écriture de Meaulnes. Mais elle était rapide, mal formée, à peine lisible. Il y avait de petits paragraphes de largeurs inégales, séparés par des lignes blanches. Parfois, ce n'était qu'une phrase pas finie. Quelquefois, une date. Dès la première ligne, j'ai pensé qu'il pouvait y avoir là des renseignements sur la vie de Meaulnes à Paris. Peut-être des indices sur la piste que je cherchais. Alors je suis descendu dans la salle à manger, pour lire tranquillement l'étrange document, à la lumière du jour. C'était un jour d'hiver clair et agité. Tantôt le soleil vif dessinait les croix des carreaux sur les rideaux blancs de la fenêtre. Tantôt un vent brusque jetait contre les vitres une averse glacée. Et c'est devant cette fenêtre, près du feu, que j'ai lu ces lignes. Elles m'ont expliqué tant de choses ! En voici la copie très exacte…

### Glossaire

- **s'éteindre**: ici : mourir doucement.
- **indulgent**: qui pardonne facilement.
- **le légataire universel**: personne qui reçoit tous les biens d'un mort.
- **le testament**: papier où l'on écrit ce qu'on donne après sa mort.
- **l'indice**: petit signe qui aide à trouver la vérité.
- **le débarras**: petite pièce où l'on range les choses dont on ne se sert plus.
- **l'aigrette**: bouquet de plumes qu'on mettait autrefois sur un chapeau.
- **la malle**: grande boîte qui ferme à clef, pour mettre ses affaires en voyage.
- **rongé**: mangé petit à petit, par des souris par exemple.
- **mensuel**: qui arrive une fois par mois.

## XIV. Le secret

Je suis passé encore une fois sous la fenêtre. La vitre est toujours pleine de poussière. Le double rideau, derrière, la rend toute blanche. Même si Yvonne de Galais l'ouvrait, je n'aurais rien à lui dire, puisqu'elle est mariée… Que faire, maintenant ? Comment vivre ?…

Samedi 13 février. — Sur le quai, j'ai rencontré cette jeune fille qui m'avait renseigné au mois de juin. Elle attendait, comme moi, devant la maison fermée… Je lui ai parlé. Elle marchait, et moi, je regardais de côté les petits défauts de son visage : une petite ride au coin des lèvres, des joues un peu tombantes, et de la poudre amassée sur les côtés du nez. Tout d'un coup, elle s'est retournée. Elle m'a regardé bien en face. C'est peut-être parce qu'elle est plus belle de face que de profil. Et elle m'a dit d'une voix brève :

« Vous m'amusez beaucoup. Vous me rappelez un jeune homme qui me faisait la cour, autrefois, à Bourges. Il était même mon fiancé… »

Pourtant, à la nuit noire, nous étions sur le trottoir désert et mouillé. Il reflétait la lumière d'un bec de gaz. Tout d'un coup, elle s'est approchée de moi. Elle m'a demandé de l'emmener ce soir au théâtre avec sa sœur. Je remarque pour la première fois qu'elle est habillée en deuil. Elle porte un chapeau de dame, trop vieux pour sa jeune figure, et un haut parapluie fin, pareil à une canne. Je suis tout près d'elle. Quand je fais un geste, mes ongles griffent le crêpe de son corsage… Je fais des difficultés pour accepter ce qu'elle demande. Elle se fâche et veut partir tout de suite. Et c'est moi, maintenant, qui la retiens et qui la supplie. Alors un ouvrier passe dans l'obscurité. Il plaisante à mi-voix :

« N'y va pas, ma petite, il te ferait mal ! »

Et nous sommes restés tous les deux sans rien dire, très gênés.

Au théâtre. — Les deux jeunes filles sont arrivées avec de pauvres écharpes : mon amie, qui s'appelle Valentine Blondeau, et sa sœur.

Valentine est assise devant moi. À chaque instant, elle se retourne, inquiète. Elle semble se demander ce que je lui veux. Et moi, je me sens près d'elle, presque heureux. Chaque fois, je lui réponds par un sourire.

Tout autour de nous, il y avait des femmes aux robes trop décolletées. Et nous plaisantions. D'abord, elle souriait. Puis elle a dit : « Il ne faut pas que je rie. Moi aussi, je suis trop décolletée. » Et elle s'est enveloppée dans son écharpe. En effet, sous le carré de dentelle noire, on voyait une chose : elle s'était changée trop vite. Et elle avait poussé vers le bas le haut de sa simple chemise montante.

Il y a en elle je ne sais quoi de pauvre et d'enfantin. Il y a dans son regard je ne sais quel air de souffrance et d'aventure, qui m'attire. Elle est la seule personne au monde qui a pu me renseigner sur les gens du Domaine. Près d'elle, je ne cesse pas de penser à mon étrange aventure d'autrefois… J'ai voulu l'interroger de nouveau sur le petit hôtel du boulevard. Mais à son tour, elle m'a posé des questions si gênantes que je n'ai rien su répondre. Je sens que désormais, nous ne parlerons plus de ce sujet, ni l'un ni l'autre. Et pourtant, je sais aussi que je la reverrai. À quoi bon ? Et pourquoi ?… Suis-je condamné maintenant à suivre la trace de toute personne qui portera en elle le plus vague, le plus lointain parfum de mon aventure manquée ?…

À minuit, je suis seul dans la rue déserte. Je me demande ce que me veut cette nouvelle et bizarre histoire. Je marche le long des maisons. Elles sont pareilles à des boîtes en carton alignées, où tout un peuple dort. Et tout à coup, je me souviens d'une décision que j'avais prise le mois dernier. J'avais décidé d'aller là-bas en pleine nuit, vers une heure du matin. Je voulais faire le tour de l'hôtel, ouvrir la porte du jardin et entrer comme un voleur. Je voulais chercher un indice, n'importe lequel, pour retrouver le Domaine perdu. Pour la revoir, seulement la revoir… Mais je suis fatigué. J'ai faim. Moi aussi, je me suis dépêché de me changer avant le théâtre, et je n'ai pas dîné… Pourtant, je suis agité, inquiet. Avant de me coucher, je reste longtemps assis sur le bord de mon lit. J'ai comme un vague remords. Pourquoi ?

Je note encore ceci : elles n'ont pas voulu que je les raccompagne. Elles n'ont pas voulu me dire où elles habitaient. Mais je les ai suivies aussi longtemps que j'ai pu. Je sais qu'elles habitent une petite rue qui tourne, près de Notre-Dame. Mais à quel numéro ?… J'ai deviné qu'elles étaient couturières ou modistes.

Valentine s'est cachée de sa sœur pour me donner rendez-vous jeudi, à quatre heures, devant le théâtre où nous sommes allés.

« Si je n'étais pas là jeudi, a-t-elle dit, revenez vendredi à la même heure, puis samedi, et ainsi de suite, tous les jours. »

Jeudi 18 février. — Je suis parti l'attendre dans le grand vent qui apporte de la pluie. À chaque instant, on se disait : « Il va finir par pleuvoir… »

Je marche dans la demi-obscurité des rues, avec un poids sur le cœur. Une goutte d'eau tombe. J'ai peur qu'il pleuve : une averse peut l'empêcher de venir. Mais le vent se remet à souffler, et cette fois encore, la pluie ne tombe pas. Là-haut, dans le ciel gris de l'après-midi, tantôt gris et tantôt éclatant, un grand nuage a dû céder au vent. Et moi, je suis ici, caché dans une attente misérable…

Devant le théâtre. — Au bout d'un quart d'heure, je suis certain qu'elle ne viendra pas. Je suis sur le quai. De là, je surveille au loin le pont par lequel elle devait venir, et tous les gens qui y passent. Je suis du regard toutes les jeunes femmes en deuil que je vois venir. Certaines lui ont ressemblé le plus longtemps, jusqu'à ce qu'elles soient tout près de moi. Elles m'ont fait espérer. Et pour elles, je sens presque de la reconnaissance…

Une heure d'attente. — Je suis fatigué. À la tombée de la nuit, un agent de police traîne un voyou jusqu'au poste voisin. Le voyou lui jette, d'une voix étouffée, toutes les injures et toutes les saletés qu'il connaît. L'agent est furieux, pâle, muet… Dès le couloir, il commence à frapper. Puis il ferme la porte sur eux, pour battre le misérable tranquillement… Alors une pensée affreuse me vient : j'ai renoncé au paradis, et je suis en train de piétiner aux portes de l'enfer.

Fatigué d'attendre, je quitte l'endroit. Je vais dans cette rue étroite et basse, entre la Seine et Notre-Dame, où je connais à peu près la place de leur maison. Tout seul, je vais et je viens. De temps en temps, une bonne ou une mère de famille sort sous la petite pluie. Elle va faire ses courses avant la nuit… Il n'y a rien ici pour moi, et je m'en vais… Sous la pluie claire qui retarde la nuit, je repasse sur la place où nous devions nous retrouver. Il y a plus de monde que tout à l'heure : une foule noire…

Suppositions — Désespoir — Fatigue — Je m'accroche à cette pensée : demain. Demain, à la même heure, au même endroit, je reviendrai l'attendre. Et j'ai très hâte que demain arrive. Avec ennui, j'imagine la soirée d'aujourd'hui, puis la matinée de demain. Je vais les passer sans rien faire… Mais cette journée n'est-elle pas déjà presque finie ?… Je suis rentré chez moi. Près du feu, j'entends crier les journaux du soir. Sans doute, de sa maison perdue quelque part dans la ville, près de Notre-Dame, elle les entend aussi.

Elle… Je veux dire : Valentine.

J'avais voulu faire passer cette soirée très vite. Mais elle pèse étrangement sur moi. L'heure avance. Ce jour va bientôt finir, et je voudrais déjà qu'il soit fini. Mais il y a des hommes qui ont mis dans ce jour tout leur espoir, tout leur amour et leurs dernières forces. Il y a des hommes qui meurent. Il y en a d'autres qui attendent une date terrible, et qui voudraient que demain n'arrive jamais. Il y en a d'autres pour qui demain se lèvera comme un remords. D'autres encore sont fatigués, et cette nuit ne sera jamais assez longue pour leur donner tout le repos qu'il faudrait. Et moi, moi qui ai perdu ma journée, de quel droit est-ce que j'ose appeler demain ?

Vendredi soir. — J'avais pensé écrire ensuite : « Je ne l'ai pas revue. » Et tout aurait été fini.

Mais ce soir, à quatre heures, j'arrive au coin du théâtre : la voici. Fine et grave, habillée de noir. Mais elle a de la poudre sur le visage, et une collerette qui lui donne l'air d'un pierrot coupable. Elle a un air à la fois douloureux et malicieux.

Elle vient me dire qu'elle veut me quitter tout de suite, qu'elle ne viendra plus.

**.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.****.**

Et pourtant, à la tombée de la nuit, nous voici encore tous les deux. Nous marchons lentement, l'un près de l'autre, sur le gravier des Tuileries. Elle me raconte son histoire, mais d'une façon si vague que je comprends mal. Elle dit « mon amant » quand elle parle de ce fiancé qu'elle n'a pas épousé. Je pense qu'elle le fait exprès, pour me choquer, et pour que je ne m'attache pas à elle.

Je recopie sans plaisir quelques-unes de ses phrases :

« N'ayez aucune confiance en moi, dit-elle. Je n'ai jamais fait que des folies.

» J'ai couru les chemins, toute seule.

» J'ai rendu mon fiancé désespéré. Je l'ai abandonné parce qu'il m'admirait trop. Il ne me voyait qu'en imagination, et pas comme j'étais vraiment. Or, je suis pleine de défauts. Nous aurions été très malheureux. »

À chaque instant, je la surprends en train de se montrer plus mauvaise qu'elle ne l'est. Je pense qu'elle veut se prouver une chose à elle-même. Autrefois, elle a fait la bêtise dont elle parle. Elle veut se prouver qu'elle a eu raison, qu'elle n'a rien à regretter. Elle veut se prouver qu'elle ne méritait pas le bonheur qui s'offrait à elle.

Une autre fois :

« Ce qui me plaît en vous, m'a-t-elle dit en me regardant longuement, ce qui me plaît en vous, je ne peux pas savoir pourquoi, ce sont mes souvenirs… »

Une autre fois :

« Je l'aime encore, disait-elle, plus que vous ne pensez. »

Et puis soudain, brusquement, brutalement, tristement :

« Enfin, qu'est-ce que vous voulez ? Est-ce que vous m'aimez, vous aussi ? Vous aussi, vous allez me demander ma main ?… »

J'ai bégayé. Je ne sais pas ce que j'ai répondu. Peut-être ai-je dit : « Oui. »

Cette sorte de journal s'arrêtait là. Ensuite commençaient des brouillons de lettres impossibles à lire, sans forme, pleins de ratures. Précaires fiançailles !… À la demande de Meaulnes, la jeune fille avait abandonné son métier. Lui s'était occupé de préparer le mariage. Mais sans cesse, le désir le reprenait de chercher encore, de repartir sur la trace de son amour perdu. Sans doute, il avait dû disparaître plusieurs fois. Et dans ces lettres, avec un embarras tragique, il essayait de se justifier devant Valentine.

### Glossaire

- **le bec de gaz**: autrefois, lampe à gaz qui éclairait la rue.
- **être en deuil**: porter des habits noirs après la mort d'une personne aimée.
- **le crêpe**: tissu noir et léger qu'on porte pour le deuil.
- **le corsage**: haut d'une robe de femme.
- **décolleté**: se dit d'une robe qui laisse voir le cou, les épaules et le haut de la poitrine.
- **la modiste**: femme qui fait des chapeaux.
- **le voyou**: jeune homme de la rue, mal élevé et parfois voleur.
- **piétiner**: marcher sur place, sans avancer.
- **la collerette**: petit col de tissu ou de dentelle, autour du cou.
- **malicieux**: qui aime jouer de petits tours, un peu moqueur.
- **précaire**: fragile, qui peut finir à tout moment.
- **le brouillon**: premier texte qu'on écrit vite, avant la vraie lettre.

## XV. Le secret (suite)

Puis le journal reprenait.

Meaulnes avait noté des souvenirs sur un séjour qu'ils avaient fait tous les deux à la campagne, je ne sais où. Mais, chose étrange, à partir de ce moment, le journal était écrit d'une façon très différente. C'était peut-être par une pudeur secrète. Les phrases étaient coupées, sans forme, griffonnées très vite. Alors j'ai dû reprendre moi-même toute cette partie de son histoire, et la reconstruire.

14 juin. — Il s'est réveillé tôt le matin, dans la chambre de l'auberge. Le soleil avait allumé les dessins rouges du rideau noir. Dans la salle du bas, des ouvriers agricoles parlaient fort en prenant le café du matin. Ils étaient en colère contre un de leurs patrons, avec des phrases rudes et calmes. Meaulnes entendait sans doute depuis longtemps ce bruit tranquille dans son sommeil. Car d'abord, il n'y a pas fait attention. Ce rideau semé de grappes rougies par le soleil, ces voix du matin qui montaient dans la chambre silencieuse… Tout cela se mêlait dans une seule impression : celle d'un réveil à la campagne, au début de grandes vacances délicieuses.

Il s'est levé. Il a frappé doucement à la porte voisine. Personne n'a répondu. Il l'a ouverte un peu, sans bruit. Il a vu alors Valentine. Et il a compris d'où lui venait tout ce bonheur paisible. Elle dormait, absolument immobile et silencieuse. On ne l'entendait pas respirer. Elle dormait comme un oiseau doit dormir. Longtemps, il a regardé ce visage d'enfant aux yeux fermés. Ce visage était si calme qu'on aurait voulu ne jamais le réveiller, ne jamais le troubler.

Pour montrer qu'elle ne dormait plus, elle n'a fait qu'un seul mouvement : elle a ouvert les yeux et elle a regardé.

Dès qu'elle a été habillée, Meaulnes est revenu près de la jeune fille.

« Nous sommes en retard », a-t-elle dit.

Et tout de suite, elle a été comme une femme dans sa maison.

Elle a mis de l'ordre dans les chambres. Elle a brossé les habits que Meaulnes avait portés la veille. Quand elle est arrivée au pantalon, elle s'est désolée. Le bas des jambes était couvert d'une boue épaisse. Elle a hésité. Puis, soigneusement, avec précaution, elle a commencé par gratter avec un couteau la première couche de terre. Ensuite seulement, elle a brossé le pantalon.

« C'est ainsi, a dit Meaulnes, que faisaient les gamins de Sainte-Agathe quand ils étaient tombés dans la boue. »

« Moi, c'est ma mère qui m'a appris cela », a dit Valentine.

… C'était bien la compagne que le grand Meaulnes, chasseur et paysan, devait souhaiter avant son aventure mystérieuse.

15 juin. — Ce soir-là, il y a eu un dîner à la ferme. Leurs amis les avaient présentés comme mari et femme. C'est pourquoi ils ont été invités, ce qui les a beaucoup ennuyés. À ce dîner, Valentine s'est montrée timide comme une jeune mariée.

On avait allumé les bougies de deux candélabres, à chaque bout de la table couverte de toile blanche. C'était comme une paisible noce de campagne. Sous cette faible lumière, dès que les visages se penchaient, ils étaient dans l'ombre.

À la droite de Patrice, le fils du fermier, il y avait Valentine, puis Meaulnes. Meaulnes est resté silencieux jusqu'à la fin, même si on lui parlait presque toujours. Dans ce village perdu, il avait décidé de faire passer Valentine pour sa femme. Il voulait éviter que les gens parlent. Mais depuis, un même regret, un même remords le rendaient triste. Patrice dirigeait le dîner, comme un gentilhomme de campagne. Et Meaulnes pensait :

« C'est moi qui devrais, ce soir, présider le repas de mes noces. Ce serait dans une salle basse comme celle-ci, une belle salle que je connais bien. »

Près de lui, Valentine refusait timidement tout ce qu'on lui offrait. On aurait dit une jeune paysanne. Chaque fois qu'on essayait encore, elle regardait son ami. Elle semblait vouloir se réfugier contre lui. Depuis longtemps, Patrice insistait pour qu'elle vide son verre, mais en vain. Enfin, Meaulnes s'est penché vers elle et lui a dit doucement :

« Il faut boire, ma petite Valentine. »

Alors, gentiment, elle a obéi et elle a bu. Et Patrice a félicité le jeune homme en souriant : il avait une femme bien obéissante !

Mais tous les deux, Valentine et Meaulnes, restaient silencieux et pensifs. D'abord, ils étaient fatigués. La boue de la promenade avait trempé leurs pieds. Leurs pieds étaient glacés sur les carreaux lavés de la cuisine. Et puis, de temps en temps, le jeune homme devait dire :

« Ma femme, Valentine, ma femme… »

Et chaque fois qu'il disait ce mot à voix basse, devant ces paysans inconnus, dans cette salle sombre, il avait l'impression de commettre une faute.

17 juin. — L'après-midi de ce dernier jour a mal commencé.

Patrice et sa femme sont venus avec eux en promenade. Peu à peu, sur la pente inégale couverte de bruyères, les deux couples se sont séparés. Meaulnes et Valentine se sont assis entre les genévriers, dans un petit bois de buissons.

Le vent apportait des gouttes de pluie. Le ciel était bas. La soirée avait un goût amer, semblait-il. C'était le goût d'un ennui si grand que même l'amour ne pouvait pas le chasser.

Longtemps, ils sont restés là, dans leur cachette, à l'abri sous les branches. Ils parlaient peu. Puis le ciel s'est éclairci. Il a fait beau. Ils ont cru que maintenant, tout irait bien.

Et ils ont commencé à parler d'amour. Valentine parlait, parlait…

« Voici, disait-elle, ce que me promettait mon fiancé. C'était un enfant, vous savez. Tout de suite, nous aurions eu une maison, comme une chaumière perdue dans la campagne. Elle était toute prête, disait-il. Nous y serions arrivés comme au retour d'un grand voyage, le soir de notre mariage. Ce serait vers cette heure-ci, quand la nuit est proche. Et sur les chemins, dans la cour, cachés dans les bosquets, des enfants inconnus nous auraient fait fête. Ils auraient crié : « Vive la mariée ! »… Quelles folies ! n'est-ce pas ? »

Meaulnes l'écoutait, sans rien dire, inquiet. Il retrouvait dans tout cela comme l'écho d'une voix déjà entendue. Et quand la jeune fille racontait cette histoire, il y avait aussi dans sa voix un vague regret.

Mais elle a eu peur de l'avoir blessé. Elle s'est retournée vers lui, avec élan, avec douceur.

« À vous, a-t-elle dit, je veux donner tout ce que j'ai. Quelque chose qui a été pour moi plus précieux que tout… Et vous le brûlerez ! »

Alors elle l'a regardé fixement, l'air anxieux. Elle a sorti de sa poche un petit paquet de lettres et elle le lui a tendu. C'étaient les lettres de son fiancé.

Ah ! tout de suite, il a reconnu la fine écriture. Comment n'y avait-il jamais pensé plus tôt ! C'était l'écriture de Frantz le bohémien. Il l'avait vue autrefois sur le billet désespéré, laissé dans la chambre du Domaine…

Ils marchaient maintenant sur une petite route étroite, entre les pâquerettes et les foins. Le soleil de cinq heures les éclairait de côté. La surprise de Meaulnes était si grande qu'il ne comprenait pas encore quelle défaite tout cela voulait dire pour lui. Il lisait parce qu'elle lui avait demandé de lire. C'étaient des phrases d'enfant, sentimentales, touchantes… Il y avait celle-ci, dans la dernière lettre :

« *… Ah ! vous avez perdu le petit cœur, impardonnable petite Valentine. Que va-t-il nous arriver ? Enfin, je ne suis pas superstitieux…* »

Meaulnes lisait, à moitié aveuglé par le regret et la colère. Son visage restait immobile, mais tout pâle, et la peau tremblait sous ses yeux. Valentine s'est inquiétée de le voir ainsi. Elle a regardé à quel endroit il lisait, et ce qui le fâchait autant.

« C'est un bijou qu'il m'avait donné, a-t-elle expliqué très vite. Il m'avait fait jurer de le regarder toujours. C'étaient là ses idées folles. »

Mais elle n'a fait que mettre Meaulnes encore plus en colère.

« Folles ! a-t-il dit en mettant des lettres dans sa poche. Pourquoi répéter ce mot ? Pourquoi n'avez-vous jamais voulu croire en lui ? Je l'ai connu. C'était le garçon le plus merveilleux du monde ! »

« Vous l'avez connu, a-t-elle dit, bouleversée. Vous avez connu Frantz de Galais ? »

« C'était mon meilleur ami, c'était mon frère d'aventures. Et voilà que je lui ai pris sa fiancée !

» Ah ! a-t-il continué avec fureur, quel mal vous nous avez fait, vous qui n'avez voulu croire à rien. Vous êtes la cause de tout. C'est vous qui avez tout perdu ! tout perdu !… »

Elle a voulu lui parler, lui prendre la main. Mais il l'a repoussée brutalement.

« Allez-vous-en. Laissez-moi. »

« Eh bien, si c'est ainsi, a-t-elle dit, le visage en feu, en bégayant, à moitié en larmes, je vais partir. Je vais rentrer à Bourges, chez nous, avec ma sœur. Et si vous ne revenez pas me chercher… Vous savez, n'est-ce pas, que mon père est trop pauvre pour me garder ? Eh bien ! je repartirai pour Paris. Je courrai les chemins, comme je l'ai déjà fait une fois. Je deviendrai certainement une fille perdue, moi qui n'ai plus de métier… »

Et elle est partie chercher ses paquets pour prendre le train. Meaulnes, lui, ne l'a même pas regardée partir. Il continuait à marcher au hasard.

Le journal s'arrêtait de nouveau.

Ensuite, il y avait encore des brouillons de lettres. C'étaient les lettres d'un homme qui ne savait plus ce qu'il voulait, d'un homme perdu. Meaulnes était rentré à La Ferté-d'Angillon. De là, il écrivait à Valentine. En apparence, il voulait lui dire qu'il avait décidé de ne jamais la revoir, et lui en donner des raisons précises. Mais en réalité, il voulait peut-être qu'elle lui réponde. Dans une de ces lettres, il lui demandait une chose. Dans son trouble, il n'avait même pas pensé à la lui demander plus tôt : savait-elle où se trouvait le Domaine tant cherché ?… Dans une autre, il la suppliait de se réconcilier avec Frantz de Galais. Lui-même s'occuperait de le retrouver… Toutes les lettres dont je voyais les brouillons n'avaient sans doute pas été envoyées. Mais il avait dû écrire deux ou trois fois, sans jamais recevoir de réponse. Pour lui, cela avait été une période de luttes affreuses et misérables, dans une solitude absolue. Il n'espérait plus du tout revoir un jour Yvonne de Galais. Alors, peu à peu, il avait dû sentir faiblir sa grande décision. Il y a encore quelques pages, les dernières de son journal. D'après elles, j'imagine une chose. Un beau matin, au début des vacances, il a dû louer une bicyclette pour aller à Bourges, visiter la cathédrale.

Il était parti très tôt, par la belle route droite entre les bois. En chemin, il inventait mille prétextes. Il voulait se présenter dignement devant celle qu'il avait chassée, sans lui demander de faire la paix.

Les quatre dernières pages, que j'ai pu reconstituer, racontaient ce voyage et cette dernière faute…

### Glossaire

- **la pudeur**: gêne qu'on ressent à montrer ses sentiments ou son corps.
- **griffonner**: écrire très vite et mal.
- **l'auberge**: petit hôtel à la campagne, où l'on peut manger et dormir.
- **le candélabre**: grand chandelier à plusieurs branches.
- **présider**: être à la place d'honneur et diriger un repas ou une réunion.
- **le genévrier**: petit arbre piquant, toujours vert.
- **la chaumière**: petite maison de campagne au toit de paille.
- **le bosquet**: petit groupe d'arbres.
- **superstitieux**: qui croit que certaines choses portent bonheur ou malheur.
- **bégayer**: parler difficilement, en répétant les sons.
- **se réconcilier**: faire la paix après une dispute.
- **une fille perdue**: autrefois, femme tombée dans la misère et la mauvaise vie.

## XVI. Le secret (fin)

25 août. — De l'autre côté de Bourges, au bout des nouveaux faubourgs, il a cherché longtemps. Enfin, il a découvert la maison de Valentine Blondeau. Une femme, la mère de Valentine, était sur le pas de la porte. Elle semblait l'attendre. Elle avait une bonne figure de mère de famille, lourde, ridée, mais encore belle. Elle l'a regardé venir avec curiosité. Il lui a demandé « si Mlles Blondeau étaient ici ». Alors elle lui a expliqué doucement, avec gentillesse, qu'elles étaient rentrées à Paris depuis le 15 août. « Elles m'ont défendu de dire où elles allaient, a-t-elle ajouté. Mais si on écrit à leur ancienne adresse, on leur enverra les lettres. »

Il est revenu sur ses pas à travers le petit jardin, sa bicyclette à la main. Il pensait :

« Elle est partie… Tout est fini, comme je l'ai voulu… C'est moi qui l'ai forcée à cela. « Je deviendrai certainement une fille perdue », disait-elle. Et c'est moi qui l'ai jetée là ! C'est moi qui ai perdu la fiancée de Frantz ! »

Et tout bas, il se répétait comme un fou : « Tant mieux ! Tant mieux ! » Mais il était sûr que c'était bien « tant pis », au contraire. Il était sûr qu'il allait trébucher des deux pieds et tomber à genoux, sous les yeux de cette femme, avant d'arriver à la grille.

Il n'a pas pensé à déjeuner. Il s'est arrêté dans un café. Là, il a écrit une longue lettre à Valentine, seulement pour crier. Il voulait se libérer du cri désespéré qui l'étouffait. Sa lettre répétait sans fin : « Vous avez pu !… Vous avez pu !… Vous avez pu accepter cela ! Vous avez pu vous perdre ainsi ! »

Près de lui, des officiers buvaient. L'un d'eux racontait très fort une histoire de femme. On en entendait des morceaux : « … Je lui ai dit… Vous devez bien me connaître… Je joue aux cartes avec votre mari tous les soirs ! » Les autres riaient. Ils tournaient la tête et crachaient derrière les banquettes. Meaulnes était maigre, pâle et couvert de poussière. Il les regardait comme un mendiant. Il les a imaginés en train de tenir Valentine sur leurs genoux.

Longtemps, il a tourné à bicyclette autour de la cathédrale. Il se disait vaguement : « Au fond, c'est pour la cathédrale que j'étais venu. » Au bout de toutes les rues, sur la place déserte, on la voyait monter, énorme et indifférente. Ces rues étaient étroites et sales, comme les petites rues qui entourent les églises de village. Ici et là, il y avait l'enseigne d'une maison mal famée, une lanterne rouge… Meaulnes sentait sa douleur perdue dans ce quartier sale et plein de vices. Ce quartier s'abritait, comme autrefois, sous les arcs-boutants de la cathédrale. Il lui venait une peur de paysan, un dégoût pour cette église de la ville. Dans ses coins cachés, tous les vices sont sculptés. Elle est bâtie au milieu des mauvais lieux. Et elle n'a pas de remède pour les plus grandes douleurs d'amour.

Deux filles sont passées. Elles se tenaient par la taille et le regardaient sans aucune gêne. Par dégoût ou par jeu, pour se venger de son amour ou pour l'abîmer, Meaulnes les a suivies lentement à bicyclette. L'une d'elles était une pauvre fille misérable. Ses rares cheveux blonds étaient tirés en arrière, dans un faux chignon. Elle lui a donné rendez-vous à six heures, au jardin de l'Archevêché. C'était le jardin où Frantz, dans une de ses lettres, donnait rendez-vous à la pauvre Valentine.

Il n'a pas dit non. Il savait bien qu'à cette heure-là, il aurait quitté la ville depuis longtemps. Et la fille est restée longtemps à sa fenêtre basse, dans la rue en pente, à lui faire de vagues signes.

Il avait hâte de reprendre son chemin.

Avant de partir, il n'a pas pu résister à un triste désir : passer une dernière fois devant la maison de Valentine. Il a regardé de tous ses yeux. Il a pu faire provision de tristesse. C'était une des dernières maisons du faubourg. À partir de là, la rue devenait une route… En face, une sorte de terrain vague formait comme une petite place. Il n'y avait personne aux fenêtres, ni dans la cour, nulle part. Seule une fille sale et poudrée est passée le long d'un mur. Elle traînait deux gamins en haillons.

C'est là que Valentine avait passé son enfance. C'est là qu'elle avait commencé à regarder le monde, avec ses yeux confiants et sages. Elle avait travaillé, cousu, derrière ces fenêtres. Et Frantz était passé dans cette rue de faubourg pour la voir, pour lui sourire. Mais maintenant, il n'y avait plus rien, rien… La triste soirée durait. Meaulnes savait seulement une chose : quelque part, perdue, pendant ce même après-midi, Valentine revoyait en souvenir cette place triste, où elle ne viendrait plus jamais.

Il lui restait à faire le long voyage du retour. Ce voyage devait être son dernier secours contre sa peine. C'était sa dernière distraction forcée, avant de s'enfoncer tout entier dans cette peine.

Il est parti. Près de la route, dans la vallée, il y avait de délicieuses maisons de fermes, entre les arbres, au bord de l'eau. Elles montraient leurs toits pointus, garnis de treillages verts. Sans doute, là-bas, sur les pelouses, des jeunes filles attentives parlaient de l'amour. On imaginait là-bas des âmes, de belles âmes…

Mais pour Meaulnes, à ce moment, il n'existait plus qu'un seul amour. C'était cet amour malheureux, qui venait de recevoir une gifle si cruelle. Il aurait dû protéger et sauver une jeune fille, plus que toutes les autres. Et c'était justement elle qu'il venait d'envoyer à sa perte.

Quelques lignes du journal, écrites très vite, m'apprenaient encore une chose. Il avait fait le projet de retrouver Valentine à tout prix, avant qu'il soit trop tard. Dans un coin de page, il y avait une date. Elle me faisait croire que c'était là le long voyage que Mme Meaulnes préparait, quand j'étais venu à La Ferté-d'Angillon tout déranger. C'était un beau matin, à la fin du mois d'août. Dans la mairie abandonnée, Meaulnes notait ses souvenirs et ses projets. Et moi, j'avais poussé la porte. Je lui avais apporté la grande nouvelle qu'il n'attendait plus. Son ancienne aventure l'avait repris et l'avait empêché de bouger. Il n'avait rien osé faire, ni rien avouer. Alors le remords, le regret et la peine avaient commencé. Tantôt il les étouffait, tantôt ils étaient les plus forts. Cela a duré jusqu'au jour des noces. Ce jour-là, dans les sapins, le cri du bohémien lui avait rappelé, comme au théâtre, son premier serment de jeune homme.

Sur ce même cahier de devoirs mensuels, il avait encore griffonné quelques mots en hâte. Il les avait écrits à l'aube, avant de quitter Yvonne de Galais, sa femme depuis la veille. Elle lui avait permis de partir, mais il la quittait pour toujours :

« Je pars. Il faudra bien que je retrouve la piste des deux bohémiens. Ils sont venus hier dans la sapinière, et ils sont partis vers l'est à bicyclette. Je ne reviendrai près d'Yvonne que si je peux ramener avec moi Frantz et Valentine mariés. Je veux les installer dans la «maison de Frantz».

» J'avais commencé ce manuscrit comme un journal secret. Il est devenu ma confession. Si je ne reviens pas, il sera la propriété de mon ami François Seurel. »

Il avait dû glisser le cahier en hâte sous les autres, refermer à clef sa vieille petite malle d'étudiant, et disparaître.

### Glossaire

- **le faubourg**: quartier au bord d'une ville.
- **trébucher**: perdre l'équilibre en marchant, presque tomber.
- **la banquette**: long siège rembourré, dans un café.
- **mal famé**: qui a mauvaise réputation.
- **l'arc-boutant**: grand arc de pierre qui soutient le mur d'une cathédrale, à l'extérieur.
- **le chignon**: cheveux roulés et attachés derrière la tête.
- **l'Archevêché**: maison de l'archevêque, le chef des prêtres d'une grande ville.
- **les haillons**: vêtements très vieux et déchirés.
- **faire provision de**: prendre beaucoup de quelque chose pour plus tard.
- **le treillage**: petits morceaux de bois croisés, contre un mur, où montent les plantes.
- **le serment**: promesse très sérieuse.
- **la sapinière**: bois de sapins.

## Épilogue

Le temps a passé. Je perdais l'espoir de revoir un jour mon compagnon. Des jours tristes passaient dans l'école de campagne, des jours tristes dans la maison déserte. Frantz n'est pas venu au rendez-vous que je lui avais donné. Et d'ailleurs, ma tante Moinel ne savait plus depuis longtemps où habitait Valentine.

Bientôt, la seule joie des Sablonnières a été la petite fille qu'on avait pu sauver. À la fin de septembre, elle promettait même d'être une petite fille solide et jolie. Elle allait avoir un an. Elle s'accrochait aux barreaux des chaises et les poussait toute seule. Elle essayait de marcher, sans faire attention aux chutes. Et elle faisait un vacarme qui réveillait longtemps les échos sourds de la maison abandonnée. Quand je la tenais dans mes bras, elle ne me laissait jamais l'embrasser. Elle avait une façon à la fois sauvage et charmante de s'agiter et de me repousser le visage avec sa petite main ouverte, en riant aux éclats. Avec toute sa gaieté, toute sa violence d'enfant, on aurait dit qu'elle allait chasser le chagrin. Ce chagrin pesait sur la maison depuis sa naissance. Parfois, je me disais : « Sans doute, malgré cette sauvagerie, elle sera un peu mon enfant. » Mais une fois encore, la Providence en a décidé autrement.

Un dimanche matin, à la fin de septembre, je m'étais levé très tôt. Je m'étais levé avant même la paysanne qui gardait la petite fille. Je devais aller pêcher dans le Cher avec deux hommes de Saint-Benoist et Jasmin Delouche. Souvent, les villageois des environs s'entendaient ainsi avec moi pour de grandes parties de braconnage. Nous pêchions à la main, la nuit. Nous pêchions avec des éperviers, ces filets qui sont interdits… Pendant tout l'été, nous partions les jours de congé dès l'aube, et nous ne rentrions qu'à midi. Pour presque tous ces hommes, c'était un moyen de gagner leur pain. Pour moi, c'était mon seul passe-temps. C'étaient les seules aventures qui me rappelaient nos escapades d'autrefois. Et j'avais fini par prendre goût à ces longues sorties, à ces longues pêches le long de la rivière ou dans les roseaux de l'étang.

Ce matin-là, j'étais donc debout à cinq heures et demie, devant la maison. J'étais sous un petit hangar, qui était appuyé contre le mur. Ce mur séparait le jardin anglais des Sablonnières du jardin potager de la ferme. Je démêlais mes filets, que j'avais jetés en tas le jeudi d'avant.

Il ne faisait pas encore tout à fait jour. C'était la demi-lumière d'un beau matin de septembre. Je démêlais en hâte mes filets, et le hangar était à moitié plongé dans la nuit.

J'étais là, silencieux et occupé. Soudain, j'ai entendu la grille s'ouvrir, et un pas crier sur le gravier.

« Oh ! oh ! me suis-je dit, voici mes gens plus tôt que je ne pensais. Et moi qui ne suis pas prêt !… »

Mais l'homme qui entrait dans la cour m'était inconnu. Autant que je pouvais le voir, c'était un grand gaillard avec une barbe, habillé comme un chasseur ou un braconnier. Les autres savaient que j'étais toujours là, à l'heure de nos rendez-vous. Mais lui n'est pas venu me trouver. Il est allé directement à la porte d'entrée.

« Bon ! ai-je pensé. C'est quelqu'un de leurs amis. Ils l'ont sans doute invité sans me le dire, et ils l'ont envoyé devant eux pour voir. »

Doucement, sans bruit, l'homme a fait jouer le loquet de la porte. Mais je l'avais refermée tout de suite en sortant. Il a fait de même à l'entrée de la cuisine. Puis il a hésité un instant. Il a tourné vers moi sa figure inquiète, éclairée par la demi-lumière. Et c'est seulement à ce moment-là que j'ai reconnu le grand Meaulnes.

Pendant un long moment, je suis resté là, effrayé, désespéré. Son retour avait réveillé toute ma douleur, et elle me reprenait soudain. Il avait disparu derrière la maison. Il en avait fait le tour, et il revenait, hésitant.

Alors je me suis avancé vers lui. Sans rien dire, je l'ai embrassé en sanglotant. Tout de suite, il a compris.

« Ah ! a-t-il dit d'une voix brève. Elle est morte, n'est-ce pas ? »

Et il est resté là, debout, sourd, immobile et terrible. Je l'ai pris par le bras et je l'ai emmené doucement vers la maison. Maintenant, il faisait jour. Je voulais que le plus dur soit fait tout de suite. Alors je lui ai fait monter l'escalier qui menait à la chambre de la morte. Dès qu'il est entré, il est tombé à genoux devant le lit. Et il est resté longtemps la tête cachée dans ses bras.

Enfin, il s'est relevé. Il avait les yeux perdus. Il chancelait. Il ne savait plus où il était. Je le guidais toujours par le bras. J'ai ouvert la porte qui reliait cette chambre à celle de la petite fille. Elle s'était réveillée toute seule, pendant que sa nourrice était en bas. Et elle s'était assise dans son berceau, toute décidée. On voyait tout juste sa tête étonnée, tournée vers nous.

« Voici ta fille », ai-je dit.

Il a sursauté et il m'a regardé.

Puis il l'a saisie et l'a prise dans ses bras. D'abord, il n'a pas pu bien la voir, parce qu'il pleurait. Alors il a voulu calmer un peu cette grande émotion et ce flot de larmes. Il la tenait très serrée contre lui, assise sur son bras droit. Il a tourné vers moi sa tête baissée, et il m'a dit :

« Je les ai ramenés, les deux autres… Tu iras les voir dans leur maison. »

Et en effet, au début de la matinée, je suis parti, tout pensif et presque heureux, vers la maison de Frantz. Autrefois, Yvonne de Galais me l'avait montrée déserte. De loin, j'ai aperçu une sorte de jeune maîtresse de maison, avec une collerette. Elle balayait le pas de sa porte. Plusieurs petits vachers, dans leurs habits du dimanche, s'en allaient à la messe. Ils la regardaient avec curiosité et enthousiasme…

Pendant ce temps, la petite fille commençait à s'ennuyer d'être serrée ainsi. Augustin avait la tête penchée de côté, pour cacher et arrêter ses larmes. Il continuait à ne pas la regarder. Alors elle lui a donné une grande tape, avec sa petite main, sur sa bouche pleine de barbe et mouillée de larmes.

Cette fois, le père a levé sa fille bien haut. Il l'a fait sauter au bout de ses bras, et il l'a regardée avec une sorte de rire. Contente, elle a battu des mains…

J'avais un peu reculé pour mieux les voir. J'étais un peu déçu, et pourtant émerveillé. Je comprenais que la petite fille avait enfin trouvé le compagnon qu'elle attendait sans le savoir… Le grand Meaulnes ne m'avait laissé qu'une seule joie. Et je sentais bien qu'il était revenu pour me la prendre. Déjà, je l'imaginais, la nuit, en train d'envelopper sa fille dans un manteau, et de partir avec elle pour de nouvelles aventures.

FIN

### Glossaire

- **le vacarme**: très grand bruit.
- **la Providence**: Dieu, qui décide de la vie des hommes.
- **le braconnage**: chasse ou pêche interdite, en cachette.
- **l'épervier**: ici : grand filet rond qu'on lance pour pêcher.
- **l'escapade**: petite fuite pour s'amuser, loin de la maison.
- **démêler**: séparer des fils ou des cordes mélangés.
- **le gaillard**: homme grand et fort.
- **le loquet**: petite pièce de métal qui sert à fermer une porte.
- **chanceler**: ne pas tenir bien droit, presque tomber.
- **le vacher**: garçon qui garde les vaches.
