# Le Fantôme de l'Opéra (Édition B1)

*Gaston Leroux*

## Avant-propos où l’auteur de ce livre étrange raconte au lecteur comment il a acquis la certitude que le fantôme de l’Opéra a réellement existé

Le fantôme de l’Opéra a existé. Ce n’était pas, comme on l’a cru longtemps, une inspiration d’artistes ou une superstition de directeurs. Ce n’était pas non plus une pauvre invention des têtes excitées de ces demoiselles du corps de ballet. Ce n’était pas l’invention de leurs mères, des ouvreuses, des employés du vestiaire et de la concierge.

Oui, il a existé, en chair et en os. Pourtant, il se donnait toutes les apparences d’un vrai fantôme, c’est-à-dire d’une ombre.

Quand j’ai commencé à lire les archives de l’Académie nationale de musique, une chose m’a tout de suite frappé. Les phénomènes attribués au *fantôme* coïncidaient de façon surprenante avec le plus mystérieux, le plus fantastique des drames. Bientôt, j’ai eu cette idée : on pourrait peut-être expliquer le drame par le fantôme, de façon raisonnable. Les événements datent seulement d’une trentaine d’années. Il ne serait pas difficile de trouver encore aujourd’hui, au foyer de la danse lui-même, de vieux messieurs très respectables. On ne peut pas mettre leur parole en doute. Ils se souviennent, comme si c’était hier, des conditions mystérieuses et tragiques de cette affaire. Il y a eu l’enlèvement de Christine Daaé et la disparition du vicomte de Chagny. Il y a eu aussi la mort de son frère aîné, le comte Philippe. Son corps a été trouvé sur la berge d’un lac. Ce lac s’étend dans les dessous de l’Opéra, du côté de la rue Scribe. Mais le fantôme de l’Opéra était un personnage plutôt légendaire. Jusqu’à ce jour, aucun de ces témoins n’avait pensé à le mêler à cette affreuse aventure.

La vérité est entrée lentement dans mon esprit. Mon enquête me troublait. À chaque instant, elle rencontrait des événements qui semblaient, à première vue, venir d’un autre monde. Plus d’une fois, j’ai été tout près d’abandonner ce travail. Je m’épuisais à poursuivre une image vaine, sans jamais la saisir. Enfin, j’ai eu la preuve que mes pressentiments ne m’avaient pas trompé. Tous mes efforts ont été récompensés le jour où j’ai acquis une certitude. Le fantôme de l’Opéra avait été plus qu’une ombre.

Ce jour-là, j’avais passé de longues heures avec les « Mémoires d’un directeur ». C’est l’œuvre légère de ce Moncharmin, un homme trop sceptique. Pendant son passage à l’Opéra, il n’a rien compris à la conduite ténébreuse du fantôme. Il s’en est moqué tant qu’il a pu. Et pourtant, à ce moment même, il était la première victime d’une curieuse opération financière. Cette opération se passait à l’intérieur de « l’enveloppe magique ».

Désespéré, je venais de quitter la bibliothèque quand j’ai rencontré le charmant administrateur de notre Académie nationale. Il bavardait sur un palier avec un petit vieillard vif et élégant. Il m’a présenté à lui avec bonne humeur. M. l’administrateur connaissait mes recherches. Il savait que je cherchais M. Faure, le juge d’instruction de la fameuse affaire Chagny. Il savait avec quelle impatience j’avais essayé, en vain, de découvrir sa retraite. Personne ne savait ce qu’il était devenu, ni s’il était mort ou vivant. Et voilà qu’il revenait du Canada, où il venait de passer quinze ans. À Paris, sa première démarche avait été de venir au secrétariat de l’Opéra pour chercher un fauteuil gratuit. Ce petit vieillard était M. Faure lui-même.

Nous avons passé une bonne partie de la soirée ensemble. Il m’a raconté toute l’affaire Chagny, comme il l’avait comprise autrefois. Il n’avait pas de preuves. Il avait donc dû conclure à la folie du vicomte et à la mort accidentelle du frère aîné. Mais il restait persuadé qu’un drame terrible s’était passé entre les deux frères à propos de Christine Daaé. Il n’a pas su me dire ce que Christine et le vicomte étaient devenus. Bien entendu, quand je lui ai parlé du fantôme, il a seulement ri. Lui aussi avait entendu parler des manifestations étranges de cette époque. Elles semblaient prouver l’existence d’un être exceptionnel, installé dans un des coins les plus mystérieux de l’Opéra. Il connaissait aussi l’histoire de « l’enveloppe ». Mais il n’avait rien vu là qui puisse intéresser un magistrat chargé de l’affaire Chagny. Un témoin s’était présenté de lui-même pour affirmer qu’il avait rencontré le fantôme. Le juge l’avait écouté à peine quelques instants. Ce témoin n’était autre que le personnage que le Tout-Paris appelait « le Persan ». Tous les abonnés de l’Opéra le connaissaient bien. Le juge l’avait pris pour un illuminé.

Vous pensez bien que cette histoire du Persan m’a énormément intéressé. J’ai voulu retrouver, s’il était encore temps, ce témoin précieux et original. La chance m’est revenue : j’ai réussi à le découvrir dans son petit appartement de la rue de Rivoli. Il ne l’avait pas quitté depuis cette époque. Il allait y mourir cinq mois après ma visite.

D’abord, je me suis méfié. Mais le Persan m’a raconté, avec la franchise d’un enfant, tout ce qu’il savait personnellement du fantôme. Il m’a donné pour toujours les preuves de son existence, et surtout l’étrange correspondance de Christine Daaé. Ces lettres éclairaient d’une lumière éblouissante son destin effrayant. Alors, il ne m’a plus été possible de douter ! Non ! non ! Le fantôme n’était pas un mythe !

Je sais bien ce qu’on m’a répondu. Toute cette correspondance n’était peut-être pas authentique. Elle avait pu être fabriquée entièrement par un homme, et les contes les plus séduisants avaient certainement nourri son imagination. Heureusement, j’ai pu trouver d’autres textes écrits de la main de Christine, en dehors du fameux paquet de lettres. J’ai donc pu comparer les écritures, et cette étude a fait disparaître tous mes doutes.

Je me suis aussi renseigné sur le Persan. J’ai ainsi reconnu en lui un honnête homme, incapable d’inventer une machination qui aurait pu tromper la justice.

C’est d’ailleurs l’avis des plus grandes personnalités mêlées de près ou de loin à l’affaire Chagny. Ces personnes ont été les amis de la famille. Je leur ai montré tous mes documents et je leur ai expliqué toutes mes déductions. Elles m’ont beaucoup encouragé, et de la façon la plus noble. Je me permets de reproduire ici quelques lignes que m’a adressées le général D...

« Monsieur,

« Je ne peux que vous pousser à publier les résultats de votre enquête. Je me rappelle parfaitement ceci. Quelques semaines avant la disparition de la grande chanteuse Christine Daaé, on parlait beaucoup du *fantôme* au foyer de la danse. C’était aussi avant le drame qui a mis en deuil tout le faubourg Saint-Germain. Je crois bien qu’on a cessé d’en parler seulement après cette affaire, qui occupait tous les esprits. Mais il est peut-être possible d’expliquer le drame par le fantôme, et je le pense après vous avoir entendu. Alors je vous en prie, Monsieur, reparlez-nous du fantôme. Il peut sembler très mystérieux au début, mais il sera toujours plus facile à expliquer que cette sombre histoire. Des gens mal intentionnés ont voulu y voir deux frères se déchirer jusqu’à la mort. Pourtant, ces deux frères se sont adorés toute leur vie...

« Croyez bien, etc... »

Enfin, mon dossier en main, j’avais parcouru de nouveau le vaste domaine du fantôme. C’était cet énorme monument dont il avait fait son empire. Tout ce que mes yeux avaient vu, tout ce que mon esprit avait découvert confirmait admirablement les documents du Persan. C’est alors qu’une trouvaille merveilleuse est venue couronner mes travaux de façon définitive.

On se rappelle ce qui s’est passé dernièrement. Des ouvriers creusaient le sous-sol de l’Opéra pour y enterrer les voix phonographiées des artistes. Leur pic a mis à nu un cadavre. Or, j’ai eu tout de suite la preuve que ce cadavre était celui du Fantôme de l’Opéra ! J’ai fait toucher cette preuve de la main à l’administrateur lui-même. Maintenant, cela m’est égal si les journaux racontent qu’on a trouvé là une victime de la Commune.

Les malheureux massacrés dans les caves de l’Opéra, lors de la Commune, ne sont pas enterrés de ce côté. Je dirai où l’on peut retrouver leurs squelettes. C’est bien loin de cette immense crypte où l’on avait accumulé, pendant le siège, toutes sortes de provisions de nourriture. J’ai trouvé cette piste justement en cherchant les restes du fantôme de l’Opéra. Je ne les aurais pas retrouvés sans ce hasard extraordinaire : l’enterrement des voix vivantes !

Mais nous reparlerons de ce cadavre et de ce qu’il faut en faire. Maintenant, je dois terminer cet avant-propos très nécessaire en remerciant ces trop modestes personnages secondaires. Ils m’ont tous apporté l’aide la plus utile. Il y a M. le commissaire de police Mifroid. Autrefois, il a été appelé pour les premières constatations, lors de la disparition de Christine Daaé. Il y a aussi M. l’ancien secrétaire Rémy, M. l’ancien administrateur Mercier et M. l’ancien chef de chant Gabriel. Et il y a surtout Mme la baronne de Castelot-Barbezac. Elle a été autrefois « la petite Meg » (et elle n’en rougit pas). Elle a été la plus charmante étoile de notre admirable corps de ballet. C’est la fille aînée de l’honorable Mme Giry, l’ancienne ouvreuse de la loge du Fantôme, aujourd’hui décédée. Grâce à eux, je vais pouvoir revivre avec le lecteur, dans leurs plus petits détails, ces heures de pur amour et d’effroi. \[Cette histoire est effroyable et véridique. À son début, je serais un ingrat si je ne remerciais pas aussi la direction actuelle de l’Opéra. Elle s’est prêtée très aimablement à toutes mes recherches. Je remercie en particulier M. Messager. Je remercie aussi le très sympathique administrateur M. Gabion. Je remercie encore le très aimable architecte chargé de la bonne conservation du monument. Cet architecte n’a pas hésité à me prêter les ouvrages de Charles Garnier. Il était pourtant à peu près sûr que je ne les lui rendrais pas. Enfin, je dois reconnaître publiquement la générosité de mon ami et ancien collaborateur M. J.-L. Croze. Il m’a permis de puiser dans son admirable bibliothèque de théâtre. Il m’a aussi laissé emprunter des éditions uniques, auxquelles il tenait beaucoup. — G. L.\]

### Glossaire

- **corps de ballet**: le groupe de toutes les danseuses d’un théâtre.
- **ouvreuses**: femmes qui conduisent les gens à leur place au théâtre.
- **foyer de la danse**: salle où les danseuses se réunissent.
- **dessous**: étages sous la scène.
- **juge d’instruction**: juge qui cherche la vérité sur une affaire grave.
- **abonnés**: personnes qui paient pour toute la saison.
- **illuminé**: personne qui a des idées folles et qui croit voir des choses.
- **faubourg Saint-Germain**: quartier de Paris où habitaient les grandes familles nobles.
- **voix phonographiées**: voix enregistrées sur une ancienne machine.
- **pic**: outil de fer pour creuser ou casser la pierre.
- **la Commune**: révolte des Parisiens en 1871.
- **magistrat**: juge, personne qui rend la justice.
- **machination**: plan secret et malhonnête.
- **crypte**: grande salle sous la terre.
- **siège**: ici, moment où une armée entoure une ville pour la prendre.

## I. Est-ce le fantôme ?

Ce soir-là, MM. Debienne et Poligny, les directeurs démissionnaires de l’Opéra, donnaient leur dernière soirée de gala. C’était pour fêter leur départ. La loge de la Sorelli, un des premiers sujets de la danse, a été envahie tout à coup. Une demi-douzaine de demoiselles du corps de ballet y sont entrées. Elles remontaient de la scène, où elles avaient « dansé » *Polyeucte*. Elles se sont précipitées dans la loge, dans une grande confusion. Les unes faisaient entendre des rires excessifs et peu naturels, les autres des cris de terreur.

La Sorelli voulait être seule un instant pour « repasser » le compliment. Elle devait le prononcer tout à l’heure au foyer, devant MM. Debienne et Poligny. Elle avait donc vu avec mauvaise humeur toute cette foule étourdie se jeter derrière elle. Elle s’est retournée vers ses camarades et leur a demandé la raison d’une telle agitation. C’est la petite Jammes qui a donné la raison en trois mots. Elle avait le nez cher à Grévin, des yeux de myosotis, des joues de roses. Sa voix tremblait, étouffée par l’angoisse :

— C’est le fantôme !

Et elle a fermé la porte à clef. La loge de la Sorelli était d’une élégance officielle et banale. Une psyché, un canapé, une toilette et des armoires formaient le mobilier nécessaire. Sur les murs, il y avait quelques gravures, souvenirs de sa mère. Celle-ci avait connu les beaux jours de l’ancien Opéra de la rue Le Peletier. Il y avait aussi des portraits de Vestris, de Gardel, de Dupont, de Bigottini. Cette loge paraissait un palais aux gamines du corps de ballet. Elles étaient logées dans des chambres communes. Elles y passaient leur temps à chanter, à se disputer, à battre les coiffeurs et les habilleuses. Et elles se payaient des petits verres de cassis, de bière ou même de rhum. Cela durait jusqu’au coup de cloche de l’avertisseur.

La Sorelli était très superstitieuse. En entendant la petite Jammes parler du fantôme, elle a tremblé et elle a dit :

— Petite bête !

Elle était la première à croire aux fantômes en général et à celui de l’Opéra en particulier. Elle a donc voulu tout de suite en savoir plus.

— Vous l’avez vu ? a-t-elle demandé.

— Comme je vous vois ! a répondu en se plaignant la petite Jammes.

Ses jambes ne la portaient plus et elle s’est laissée tomber sur une chaise.

La petite Giry avait des yeux de pruneaux, des cheveux d’encre et un teint très brun. Elle n’avait que sa pauvre petite peau sur ses pauvres petits os. Elle a ajouté aussitôt :

— Si c’est lui, il est bien laid !

— Oh ! oui, a dit le chœur des danseuses.

Et elles ont parlé toutes ensemble. Le fantôme leur était apparu sous la forme d’un monsieur en habit noir. Il s’était dressé tout à coup devant elles dans le couloir, et personne ne savait d’où il venait. Il était apparu si vite qu’on aurait pu croire qu’il sortait du mur.

— Bah ! a dit l’une d’elles, qui avait à peu près gardé son sang-froid, vous voyez le fantôme partout.

Et c’est vrai que, depuis quelques mois, on ne parlait à l’Opéra que de ce fantôme en habit noir. Il se promenait comme une ombre, du haut en bas du bâtiment. Il ne parlait à personne et personne n’osait lui parler. Il disparaissait d’ailleurs dès qu’on l’avait vu, et on ne savait ni par où ni comment. Il ne faisait pas de bruit en marchant, comme il convient à un vrai fantôme. On avait commencé par en rire. On s’était moqué de ce revenant habillé comme un homme du monde ou comme un croque-mort. Mais la légende du fantôme avait bientôt pris des proportions énormes dans le corps de ballet. Toutes les danseuses prétendaient avoir plus ou moins rencontré cet être surnaturel et avoir été victimes de ses sortilèges. Et celles qui en riaient le plus fort n’étaient pas les plus rassurées. Quand il ne se laissait pas voir, il signalait sa présence ou son passage par des événements drôles ou terribles. Presque tout le monde était superstitieux et l’en rendait responsable. Un accident arrivait ? Une camarade avait joué un mauvais tour à une de ces demoiselles ? Une houppette à poudre de riz était perdue ? Tout était de la faute du fantôme, du fantôme de l’Opéra !

Au fond, qui l’avait vu ? On peut rencontrer à l’Opéra beaucoup d’habits noirs qui ne sont pas des fantômes. Mais celui-là avait une particularité que tous les habits noirs n’ont pas. Il habillait un squelette.

Du moins, ces demoiselles le disaient.

Et il avait, naturellement, une tête de mort.

Tout cela était-il sérieux ? La vérité, c’est que l’idée du squelette était née d’une description du fantôme. Cette description venait de Joseph Buquet, le chef machiniste, qui, lui, l’avait réellement vu. Il s’était heurté au mystérieux personnage — on ne peut pas dire « nez à nez », car le fantôme n’en avait pas. Cela s’était passé dans le petit escalier qui, près de la rampe, descend directement aux « dessous ». Il avait eu le temps de le voir une seconde, car le fantôme s’était enfui. Il avait gardé de cette vision un souvenir qui ne s’effaçait pas.

Et voici ce que Joseph Buquet a dit du fantôme à tous ceux qui voulaient l’entendre :

« Il est d’une maigreur extraordinaire et son habit noir flotte sur un corps de squelette. Ses yeux sont si profonds qu’on ne distingue pas bien les pupilles immobiles. On ne voit, en somme, que deux grands trous noirs, comme aux crânes des morts. Sa peau, tendue sur les os comme une peau de tambour, n’est pas blanche, mais d’un vilain jaune. Son nez est si petit qu’il est invisible de profil. Et *l’absence* de ce nez est une chose horrible *à voir*. Trois ou quatre longues mèches brunes, sur le front et derrière les oreilles, lui servent de cheveux. »

Joseph Buquet avait poursuivi cette étrange apparition, mais en vain. Elle avait disparu comme par magie et il n’avait pas pu retrouver sa trace.

Ce chef machiniste était un homme sérieux, rangé, à l’imagination lente, et il était sobre. On a écouté sa parole avec stupeur et intérêt. Et aussitôt, d’autres gens ont raconté qu’eux aussi avaient rencontré un habit noir avec une tête de mort.

Les personnes raisonnables qui ont appris cette histoire ont d’abord affirmé une chose. Joseph Buquet avait été victime d’une plaisanterie d’un de ses employés. Et puis, des incidents très curieux et inexplicables se sont produits coup sur coup. Même les plus malins ont alors commencé à s’inquiéter.

Un lieutenant de pompiers, c’est brave ! Ça ne craint rien, ça ne craint surtout pas le feu !

Eh bien ! le lieutenant de pompiers en question... \[Je tiens cette histoire très authentique, elle aussi, de M. Pedro Gailhard lui-même, ancien directeur de l’Opéra.\] Il était allé faire un tour de surveillance dans les dessous. Il s’était aventuré, paraît-il, un peu plus loin que d’habitude. Il était soudain réapparu sur la scène, pâle, affolé, tremblant, les yeux hors de la tête. Il s’était presque évanoui dans les bras de la noble mère de la petite Jammes. Et pourquoi ? Parce qu’il avait vu s’avancer vers lui, *à hauteur de tête, mais sans corps, une tête de feu !* Et je le répète, un lieutenant de pompiers, ça ne craint pas le feu.

Ce lieutenant de pompiers s’appelait Papin.

Le corps de ballet a été consterné. D’abord, cette tête de feu ne correspondait pas du tout à la description du fantôme donnée par Joseph Buquet. On a bien questionné le pompier, on a interrogé à nouveau le chef machiniste. Après cela, ces demoiselles ont été persuadées que le fantôme avait plusieurs têtes. Il en changeait comme il voulait. Naturellement, elles ont tout de suite imaginé qu’elles couraient les plus grands dangers. Un lieutenant de pompiers n’hésitait pas à s’évanouir. Alors les coryphées et les rats avaient bien des excuses pour avoir peur. Elles se sauvaient de toutes leurs petites pattes quand elles passaient devant un trou obscur, dans un couloir mal éclairé.

La Sorelli elle-même a donc voulu protéger autant que possible ce monument frappé par d’aussi horribles sortilèges. Le lendemain de l’histoire du lieutenant de pompiers, elle est allée à l’entrée du concierge. Cette entrée se trouve du côté de la cour de l’administration. Toutes les danseuses l’entouraient, et toute la marmaille des petites classes en maillot la suivait. Sur la table de cette entrée, elle a déposé un fer à cheval. Toute personne qui entrait à l’Opéra, mais pas comme spectateur, devait toucher ce fer. Elle devait le faire avant de mettre le pied sur la première marche de l’escalier. Sinon, elle devenait la proie de la puissance occulte qui s’était emparée du bâtiment, des caves au grenier !

Ce fer à cheval, comme toute cette histoire d’ailleurs — hélas ! — je ne l’ai pas inventé. On peut encore le voir aujourd’hui sur la table de l’entrée, devant la loge du concierge. Il suffit d’entrer dans l’Opéra par la cour de l’administration.

Voilà qui montre assez rapidement l’état d’esprit de ces demoiselles, ce soir-là. Nous entrons avec elles dans la loge de la Sorelli.

— C’est le fantôme ! s’était donc écriée la petite Jammes.

Et l’inquiétude des danseuses n’avait fait que grandir. Maintenant, un silence angoissant régnait dans la loge. On n’entendait plus que le bruit des respirations haletantes. Enfin, Jammes s’est jetée, avec tous les signes d’une vraie peur, jusque dans le coin le plus éloigné du mur. Elle a murmuré ce seul mot :

— Écoutez !

En effet, tout le monde a cru entendre un frôlement derrière la porte. Il n’y avait aucun bruit de pas. On aurait dit une soie légère qui glissait sur le bois. Puis, plus rien. La Sorelli a essayé de se montrer moins peureuse que ses compagnes. Elle s’est avancée vers la porte et elle a demandé d’une voix blanche :

— Qui est là ?

Mais personne ne lui a répondu.

Alors, elle a senti sur elle tous les yeux qui surveillaient ses moindres gestes. Elle s’est forcée à être brave et elle a dit très fort :

— Il y a quelqu’un derrière la porte ?

— Oh ! oui ! Oui ! certainement, il y a quelqu’un derrière la porte ! a répété ce petit pruneau sec de Meg Giry.

Elle a retenu héroïquement la Sorelli par sa jupe de gaze...

— Surtout, n’ouvrez pas ! Mon Dieu, n’ouvrez pas !

Mais la Sorelli était armée d’un stylet qui ne la quittait jamais. Elle a osé tourner la clef dans la serrure et ouvrir la porte. Les danseuses reculaient jusque dans le cabinet de toilette et Meg Giry soupirait :

— Maman ! maman !

La Sorelli a regardé dans le couloir, courageusement. Il était désert. Une flamme de gaz brûlait dans sa prison de verre, comme un papillon de feu. Elle jetait une lueur rouge et trouble dans l’obscurité, mais elle n’arrivait pas à la chasser. Et la danseuse a vite refermé la porte avec un gros soupir.

— Non, a-t-elle dit, il n’y a personne !

— Et pourtant, nous l’avons bien vu ! a encore affirmé Jammes, en revenant à petits pas craintifs auprès de la Sorelli. Il doit être quelque part par là, à rôder. Moi, je ne retourne pas m’habiller. Nous devrions descendre toutes au foyer, ensemble, tout de suite, pour le « compliment », et nous remonterions ensemble.

Là-dessus, l’enfant a touché pieusement le petit doigt de corail qui devait la protéger du mauvais sort. Et la Sorelli, en cachette, a dessiné une croix de Saint-André sur la bague en bois de son annulaire gauche. Elle l’a fait du bout de l’ongle rose de son pouce droit.

« La Sorelli, a écrit un chroniqueur célèbre, est une danseuse grande et belle, au visage grave et voluptueux. Sa taille est aussi souple qu’une branche de saule. On dit souvent d’elle que c’est « une belle créature ». Ses cheveux blonds et purs comme l’or couronnent un front mat. Au-dessous brillent deux yeux d’émeraude. Sa tête se balance doucement, comme une plume, sur un cou long, élégant et fier. Quand elle danse, elle a un certain mouvement de hanches indescriptible. Ce mouvement donne à tout son corps un frisson de langueur infinie. Elle lève les bras et se penche pour commencer une pirouette, et la ligne de son corsage se dessine. Alors la pente de son corps fait ressortir la hanche de cette femme délicieuse. Il paraît que c’est un tableau à se brûler la cervelle. »

En fait de cervelle, il paraît certain qu’elle n’en avait guère. On ne le lui reprochait pas.

Elle a encore dit aux petites danseuses :

— Mes enfants, il faut vous « remettre » !... Le fantôme ? Personne ne l’a peut-être jamais vu !...

— Si ! si ! Nous l’avons vu !... nous l’avons vu tout à l’heure ! ont repris les petites. Il avait la tête de mort et son habit, comme le soir où il est apparu à Joseph Buquet !

— Et Gabriel aussi l’a vu ! a dit Jammes... pas plus tard qu’hier ! hier dans l’après-midi... en plein jour...

— Gabriel, le maître de chant ?

— Mais oui... Comment ! vous ne savez pas ça ?

— Et il avait son habit, en plein jour ?

— Qui ça ? Gabriel ?

— Mais non ! Le fantôme ?

— Bien sûr, qu’il avait son habit ! a affirmé Jammes. C’est Gabriel lui-même qui me l’a dit... C’est même à ça qu’il l’a reconnu. Et voici comment ça s’est passé. Gabriel se trouvait dans le bureau du régisseur. Tout à coup, la porte s’est ouverte. C’était le Persan qui entrait. Vous savez si le Persan a le « mauvais œil ».

— Oh ! oui ! ont répondu en chœur les petites danseuses.

Aussitôt qu’elles ont pensé au Persan, elles ont fait des cornes au Destin. Elles ont tendu l’index et le petit doigt. Les deux autres doigts étaient repliés sur la paume et retenus par le pouce.

— ... Et vous savez si Gabriel est superstitieux ! a continué Jammes. Pourtant, il est toujours poli. Quand il voit le Persan, il met seulement sa main dans sa poche, tranquillement, et il touche ses clefs... Eh bien ! dès que la porte s’est ouverte devant le Persan, Gabriel a fait un seul bond ! Il a sauté du fauteuil où il était assis jusqu’à la serrure de l’armoire, pour toucher du fer ! Dans ce mouvement, il a déchiré tout un pan de son manteau à un clou. En se pressant pour sortir, il s’est cogné le front contre un portemanteau et s’est fait une bosse énorme. Puis, en reculant brusquement, il s’est écorché le bras au paravent, près du piano. Il a voulu s’appuyer au piano, mais il n’a pas eu de chance. Le couvercle lui est retombé sur les mains et lui a écrasé les doigts. Il a bondi comme un fou hors du bureau. Enfin, il a si mal descendu l’escalier qu’il a dégringolé toutes les marches du premier étage sur le dos. Je passais justement à ce moment-là avec maman. Nous nous sommes précipitées pour le relever. Il avait des bleus partout et du sang plein la figure, ça nous a fait peur. Mais tout de suite il s’est mis à nous sourire et il a crié : « Merci, mon Dieu ! d’en être quitte pour si peu ! » Alors, nous l’avons interrogé et il nous a raconté toute sa peur. Il avait eu peur parce qu’il avait aperçu, derrière le Persan, le fantôme ! *le fantôme avec la tête de mort*, comme l’a décrit Joseph Buquet.

Un murmure affolé a accueilli la fin de cette histoire. Jammes a fini à bout de souffle, car elle l’avait racontée vite, vite, comme si le fantôme la poursuivait. Et puis, il y a encore eu un silence. La Sorelli, très émue, se polissait les ongles. C’est la petite Giry qui a interrompu le silence, à mi-voix :

— Joseph Buquet ferait mieux de se taire, a déclaré le pruneau.

— Pourquoi donc qu’il se tairait ? lui a-t-on demandé.

— C’est l’avis de m’man... a répondu Meg, cette fois tout à fait à voix basse.

Elle regardait autour d’elle, comme si elle avait peur d’être entendue par d’autres oreilles que celles qui étaient là.

— Et pourquoi que c’est l’avis de ta mère ?

— Chut ! M’man dit que le fantôme n’aime pas qu’on l’ennuie !

— Et pourquoi qu’elle dit ça, ta mère ?

— Parce que... Parce que... rien...

Ce silence habile a rendu folle la curiosité de ces demoiselles. Elles se sont serrées autour de la petite Giry et l’ont suppliée de s’expliquer. Elles étaient là, coude à coude, toutes penchées dans un même mouvement de prière et de peur. Elles se communiquaient leur peur, et elles y prenaient un plaisir aigu qui les glaçait.

— J’ai juré de ne rien dire ! a encore dit Meg, dans un souffle.

Mais elles ne lui ont laissé aucun repos et elles ont si bien promis le secret ! Meg brûlait d’envie de raconter ce qu’elle savait. Alors elle a commencé, les yeux fixés sur la porte :

— Voilà... c’est à cause de la loge...

— Quelle loge ?

— La loge du fantôme !

— Le fantôme a une loge ?

Les danseuses n’ont pas pu contenir leur stupéfaction à cette idée. Le fantôme avait sa loge ! Elles en ressentaient une joie mauvaise. Elles ont poussé de petits soupirs. Elles ont dit :

— Oh ! mon Dieu ! raconte... raconte...

— Plus bas ! a ordonné Meg. C’est la première loge, numéro 5, vous savez bien, la première loge à côté de l’avant-scène de gauche.

— Pas possible !

— C’est comme je vous le dis... C’est m’man qui en est l’ouvreuse... Mais vous me jurez bien de ne rien raconter ?

— Mais oui, va !...

— Eh bien ! c’est la loge du fantôme... Personne n’y est venu depuis plus d’un mois, sauf le fantôme, bien entendu. Et on a donné l’ordre à l’administration de ne plus jamais la louer...

— Et c’est vrai que le fantôme y vient ?

— Mais oui...

— Il y vient donc quelqu’un ?

— Mais non !... *Le fantôme y vient et il n’y a personne.*

Les petites danseuses se sont regardées. Si le fantôme venait dans la loge, on devait le voir. Car il avait un habit noir et une tête de mort. C’est ce qu’elles ont fait comprendre à Meg, mais elle leur a répondu :

— Justement ! On ne voit pas le fantôme ! Et il n’a ni habit ni tête !... Tout ce qu’on a raconté sur sa tête de mort et sur sa tête de feu, c’est des blagues ! Il n’a rien du tout... On l’entend seulement quand il est dans la loge. M’man ne l’a jamais vu, mais elle l’a entendu. M’man le sait bien, puisque c’est elle qui lui donne le programme !

La Sorelli a cru devoir intervenir :

— Petite Giry, tu te moques de nous.

Alors, la petite Giry s’est mise à pleurer.

— J’aurais mieux fait de me taire... si m’man savait ça !... mais c’est sûr que Joseph Buquet a tort de s’occuper de choses qui ne le regardent pas... ça lui portera malheur... m’man le disait encore hier soir...

À ce moment, on a entendu des pas puissants et pressés dans le couloir. Une voix à bout de souffle criait :

— Cécile ! Cécile ! es-tu là ?

— C’est la voix de maman ! a dit Jammes. Qu’y a-t-il ?

Et elle a ouvert la porte. Une honorable dame, bâtie comme un grenadier poméranien, s’est précipitée dans la loge. Elle s’est laissée tomber en se plaignant dans un fauteuil. Ses yeux roulaient, affolés, et éclairaient de façon sinistre son visage rouge comme la brique.

— Quel malheur ! a-t-elle dit !... Quel malheur !

— Quoi ? Quoi ?

— Joseph Buquet...

— Eh bien ! Joseph Buquet...

— Joseph Buquet est mort !

La loge s’est remplie d’exclamations, de protestations étonnées, de demandes d’explications affolées...

— Oui... on vient de le trouver pendu dans le troisième dessous !... *Mais le plus terrible, a continué, haletante, la pauvre honorable dame, le plus terrible, le voici. Les machinistes ont trouvé son corps. Ils prétendent qu’on entendait, autour du cadavre, comme un bruit qui ressemblait au chant des morts !*

— C’est le fantôme ! a laissé échapper la petite Giry, comme malgré elle.

Mais elle s’est reprise immédiatement, les poings sur la bouche :

— Non !... non !... je n’ai rien dit !... je n’ai rien dit !...

Autour d’elle, toutes ses compagnes, terrorisées, répétaient à voix basse :

— C’est sûr ! C’est le fantôme !...

La Sorelli était pâle...

— Jamais je ne pourrai dire mon compliment, a-t-elle dit.

La maman de Jammes a donné son avis en vidant un petit verre de liqueur qui traînait sur une table : il devait y avoir du fantôme là-dessous...

La vérité, c’est qu’on n’a jamais bien su comment Joseph Buquet était mort. L’enquête a été rapide et n’a donné aucun résultat, sauf le *suicide naturel*. Dans les *Mémoires d’un directeur*, M. Moncharmin raconte ainsi l’incident du pendu. Il était l’un des deux directeurs qui ont succédé à MM. Debienne et Poligny.

« Un accident fâcheux a troublé la petite fête que MM. Debienne et Poligny se donnaient pour célébrer leur départ. J’étais dans le bureau de la direction quand j’ai vu entrer tout à coup Mercier, l’administrateur. Il était affolé. Il m’a appris qu’on venait de découvrir le corps d’un machiniste. Il était pendu dans le troisième dessous de la scène, entre une ferme et un décor du *Roi de Lahore*. Je me suis écrié : Allons le décrocher ! Le temps de dégringoler l’escalier et de descendre l’échelle du portant, le pendu n’avait déjà plus sa corde ! »

Voilà donc un événement que M. Moncharmin trouve naturel. Un homme est pendu au bout d’une corde, on va le décrocher, la corde a disparu. Oh ! M. Moncharmin a trouvé une explication bien simple. Écoutez-le : *C’était l’heure de la danse, et coryphées et rats avaient bien vite pris leurs précautions contre le mauvais œil.* Un point, c’est tout. Vous voyez d’ici le corps de ballet qui descend l’échelle du portant. Il se partage la corde du pendu en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire. Ce n’est pas sérieux. Au contraire, je pense à l’endroit exact où le corps a été retrouvé, dans le troisième dessous de la scène. J’imagine qu’il pouvait y avoir *quelque part* un intérêt à faire disparaître cette corde, une fois son travail terminé. Nous verrons plus tard si j’ai tort d’imaginer cela.

La sinistre nouvelle s’est vite répandue du haut en bas de l’Opéra, où Joseph Buquet était très aimé. Les loges se sont vidées. Les petites danseuses se sont groupées autour de la Sorelli, comme des moutons peureux autour du berger. Elles ont pris le chemin du foyer, à travers les couloirs et les escaliers mal éclairés. Elles trottaient aussi vite que possible sur leurs petites pattes roses.

### Glossaire

- **loge**: petite salle pour voir le spectacle, ou pièce où un artiste s’habille.
- **compliment**: petit discours pour féliciter ou remercier quelqu’un.
- **psyché**: grand miroir mobile.
- **avertisseur**: employé qui appelle les artistes quand ils doivent aller en scène.
- **habit**: veste noire élégante, longue derrière, pour le soir.
- **croque-mort**: homme qui s’occupe de transporter et d’enterrer les morts.
- **coryphées**: danseuses d’un rang un peu plus haut.
- **rats**: très jeunes élèves de la danse.
- **mauvais œil**: pouvoir de porter malheur par le regard.
- **grenadier poméranien**: grand soldat allemand, très fort.
- **ferme, portant**: grands cadres de bois qui tiennent un décor.
- **pruneau**: petit fruit noir et sec.
- **myosotis**: petite fleur bleue.
- **stylet**: petit couteau pointu.
- **cervelle**: le cerveau ; se brûler la cervelle : se tuer d’un coup de pistolet dans la tête.

## II. La Marguerite nouvelle

Au premier palier, la Sorelli s’est heurtée au comte de Chagny, qui montait. Le comte, ordinairement si calme, montrait une grande exaltation.

— J’allais chez vous, a dit le comte en saluant la jeune femme de façon très galante. Ah ! Sorelli, quelle belle soirée ! Et Christine Daaé : quel triomphe !

— Pas possible ! a protesté Meg Giry. Il y a six mois, elle chantait comme un clou ! Mais laissez-nous passer, *mon cher comte*, a ajouté la gamine avec une révérence moqueuse. Nous allons prendre des nouvelles d’un pauvre homme qu’on a trouvé pendu.

À ce moment, l’administrateur passait, très occupé. Il s’est arrêté brusquement en entendant ces mots.

— Comment ! Vous savez déjà cela, mesdemoiselles ? a-t-il dit d’un ton assez rude... Eh bien ! n’en parlez pas... et surtout, il ne faut pas que MM. Debienne et Poligny l’apprennent ! ça leur ferait trop de peine pour leur dernier jour.

Tout le monde est parti vers le foyer de la danse, qui était déjà plein de monde.

Le comte de Chagny avait raison : jamais un gala n’a été comparable à celui-là. Les privilégiés qui y ont assisté en parlent encore avec émotion à leurs enfants et petits-enfants. Imaginez : Gounod, Reyer, Saint-Saëns, Massenet, Guiraud et Delibes sont montés à tour de rôle à la place du chef d’orchestre. Ils ont dirigé eux-mêmes leurs œuvres. Ils ont eu, parmi leurs interprètes, Faure et la Krauss. Et c’est ce soir-là que le Tout-Paris, très surpris et ivre de joie, a découvert Christine Daaé. Dans ce livre, je veux faire connaître son mystérieux destin.

Gounod avait fait jouer *La marche funèbre d’une Marionnette*. Reyer, sa belle ouverture de *Sigurd*. Saint-Saëns, *La Danse macabre* et une *Rêverie orientale*. Massenet, une *Marche hongroise* inédite. Guiraud, son *Carnaval*. Delibes, *La valse lente de Sylvia* et des *pizzicati* de *Coppélia*. Mlle Krauss avait chanté le boléro des *Vêpres siciliennes*, et Mlle Denise Bloch le brindisi de *Lucrèce Borgia*.

Mais tout le triomphe a été pour Christine Daaé. On l’a d’abord entendue dans quelques passages de *Roméo et Juliette*. C’était la première fois que la jeune artiste chantait cette œuvre de Gounod. Cette œuvre n’avait d’ailleurs pas encore été transportée à l’Opéra. L’Opéra-Comique venait de la reprendre, longtemps après sa création à l’ancien Théâtre-Lyrique par Mme Carvalho. Ah ! il faut plaindre ceux qui n’ont pas entendu Christine Daaé dans ce rôle de Juliette ! Ils n’ont pas connu sa grâce naïve. Ils n’ont pas tremblé aux accents de sa voix d’ange. Ils n’ont pas senti leur âme s’envoler avec son âme, au-dessus des tombeaux des amants de Vérone : « *Seigneur ! Seigneur ! Seigneur ! pardonnez-nous !* »

Eh bien, tout cela n’était encore rien à côté de ses accents surhumains. Elle les a fait entendre dans l’acte de la prison et le trio final de Faust. Elle a chanté ces passages à la place de la Carlotta, un peu malade. On n’avait jamais entendu, jamais vu ça !

Ça, c’était « la Marguerite nouvelle » que révélait la Daaé, une Marguerite d’une splendeur et d’un rayonnement encore inconnus.

La salle tout entière était pleine d’une émotion impossible à décrire. Elle a salué de mille cris Christine, qui pleurait très fort et perdait connaissance dans les bras de ses camarades. On a dû la transporter dans sa loge. Elle semblait morte. Le grand critique P. de St-V. a fixé le souvenir inoubliable de cette minute merveilleuse dans une chronique. Il l’a justement intitulée *La Marguerite nouvelle*. En grand artiste qu’il était, il a découvert simplement ceci. Cette belle et douce enfant avait apporté ce soir-là, sur les planches de l’Opéra, un peu plus que son art. Elle avait apporté son cœur. Tous les amis de l’Opéra savaient que le cœur de Christine était resté pur comme à quinze ans. Et P. de St-V. déclarait ceci. « Pour comprendre ce qui vient d’arriver à Daaé, *je dois imaginer qu’elle vient d’aimer pour la première fois !* » « Je suis peut-être indiscret, ajoutait-il, mais l’amour seul est capable d’accomplir un tel miracle, une transformation aussi soudaine. Nous avons entendu Christine Daaé, il y a deux ans, à son concours du Conservatoire. Elle nous avait donné un espoir charmant. *D’où vient le sublime d’aujourd’hui ? S’il ne descend pas du ciel sur les ailes de l’amour, je devrai penser qu’il monte de l’enfer. Je devrai penser aussi que Christine, comme le maître chanteur Ofterdingen, a passé un pacte avec le Diable !* Qui n’a pas entendu Christine chanter le trio final de *Faust* ne connaît pas *Faust*. L’exaltation de la voix et l’ivresse sacrée d’une âme pure ne peuvent pas aller plus loin ! »

Cependant, quelques abonnés protestaient. Comment avait-on pu leur cacher si longtemps un tel trésor ? Jusqu’alors, Christine Daaé avait été un Siebel convenable, auprès de cette Marguerite un peu trop splendidement matérielle qu’était la Carlotta. Il avait fallu l’absence incompréhensible et inexcusable de la Carlotta à cette soirée de gala. Grâce à cette absence, la petite Daaé avait pu montrer toute sa valeur, au dernier moment. Elle avait chanté une partie du programme réservée à la diva espagnole ! Enfin, comment MM. Debienne et Poligny, privés de la Carlotta, s’étaient-ils adressés à la Daaé ? Ils connaissaient donc son génie caché ? Et s’ils le connaissaient, pourquoi le cachaient-ils ? Et elle, pourquoi le cachait-elle ? Chose bizarre, on ne lui connaissait pas de professeur actuel. Elle avait déclaré plusieurs fois que, désormais, elle travaillerait toute seule. Tout cela était bien inexplicable.

Le comte de Chagny avait assisté à ce délire, debout dans sa loge. Il s’y était mêlé par ses bravos éclatants.

Le comte de Chagny (Philippe-Georges-Marie) avait alors exactement quarante et un ans. C’était un grand seigneur et un bel homme. Il était plus grand que la moyenne. Son visage était agréable, malgré un front dur et des yeux un peu froids. Il était d’une politesse raffinée avec les femmes et un peu hautain avec les hommes. Ceux-ci ne lui pardonnaient pas toujours ses succès dans le monde. Il avait un cœur excellent et une conscience honnête. À la mort du vieux comte Philibert, il était devenu chef de famille. C’était une des plus illustres et des plus anciennes familles de France. Ses titres de noblesse remontaient à Louis le Hutin. La fortune des Chagny était considérable. Le vieux comte était veuf, et quand il est mort, Philippe a dû accepter de gérer cet énorme héritage. Ce n’était pas une petite tâche. Ses deux sœurs et son frère Raoul n’ont pas voulu entendre parler de partage. Ils sont restés dans l’indivision et ils ont laissé Philippe s’occuper de tout, comme si le droit d’aînesse existait encore. Quand les deux sœurs se sont mariées — le même jour — elles ont repris leurs parts des mains de leur frère. Elles ne les ont pas reprises comme un bien à elles, mais comme une dot, et elles l’en ont remercié.

La comtesse de Chagny, née de Moerogis de la Martynière, était morte en donnant naissance à Raoul. Raoul était né vingt ans après son frère aîné. Quand le vieux comte est mort, Raoul avait douze ans. Philippe s’est beaucoup occupé de l’éducation de l’enfant. Ses sœurs l’ont admirablement aidé dans cette tâche, puis une vieille tante, veuve d’un marin, qui habitait Brest. C’est elle qui a donné au jeune Raoul le goût de la mer. Le jeune homme est entré au *Borda* et il en est sorti dans les premiers. Il a fait tranquillement son tour du monde. Grâce à de puissants appuis, il venait d’être choisi pour l’expédition officielle du *Requin*. Cette expédition devait chercher, dans les glaces du pôle, les survivants de l’expédition du *d’Artois*. On n’avait pas de nouvelles de cette expédition depuis trois ans. En attendant, il profitait d’un long congé, qui devait finir seulement dans six mois. Les vieilles dames du noble faubourg voyaient cet enfant joli, qui paraissait si fragile. Elles le plaignaient déjà des durs travaux qui l’attendaient.

La timidité de ce marin, je dirais presque son innocence, était remarquable. Il semblait avoir quitté la veille les mains des femmes. En effet, ses deux sœurs et sa vieille tante l’avaient beaucoup gâté. De cette éducation toute féminine, il avait gardé des manières presque candides, avec un charme que rien n’avait encore terni. À cette époque, il avait un peu plus de vingt et un ans et il en paraissait dix-huit. Il avait une petite moustache blonde, de beaux yeux bleus et un teint de fille.

Philippe gâtait beaucoup Raoul. D’abord, il était très fier de lui. Il prévoyait avec joie une carrière glorieuse pour son frère dans la marine. Un de leurs ancêtres, le fameux Chagny de La Roche, y avait été amiral. Il profitait du congé du jeune homme pour lui montrer Paris. Raoul ne connaissait presque pas les joies luxueuses et les plaisirs artistiques de cette ville.

Le comte estimait qu’à l’âge de Raoul, trop de sagesse n’est plus tout à fait sage. Philippe avait un caractère très équilibré. Il était mesuré dans ses travaux comme dans ses plaisirs. Il se tenait toujours parfaitement et il ne pouvait pas donner un mauvais exemple à son frère. Il l’a emmené partout avec lui. Il lui a même fait connaître le foyer de la danse. Je sais bien qu’on racontait que le comte était « du dernier bien » avec la Sorelli. Et alors ? Ce gentilhomme était resté célibataire. Il avait donc bien du temps libre, surtout depuis que ses sœurs étaient mariées. Pouvait-on lui reprocher comme un crime de passer une heure ou deux, après son dîner, avec une danseuse ? Elle n’était évidemment pas très, très intelligente, mais elle avait les plus jolis yeux du monde. Et puis, il y a des endroits où un vrai Parisien du rang du comte de Chagny doit se montrer. À cette époque, le foyer de la danse de l’Opéra était un de ces endroits-là.

Enfin, c’est Raoul qui a demandé le premier à aller dans les coulisses de l’Académie nationale de musique. Sans cela, Philippe ne l’y aurait peut-être pas conduit. Raoul le lui a demandé plusieurs fois, avec une douce obstination. Plus tard, le comte devait s’en souvenir.

Philippe, après avoir applaudi la Daaé ce soir-là, s’était tourné vers Raoul. Il l’avait vu si pâle qu’il en avait été effrayé.

— Vous ne voyez donc pas, avait dit Raoul, que cette femme se trouve mal ?

En effet, sur la scène, on devait soutenir Christine Daaé.

— C’est toi qui vas t’évanouir..., a dit le comte en se penchant vers Raoul. Qu’as-tu donc ?

Mais Raoul était déjà debout.

— Allons, a-t-il dit, la voix tremblante.

— Où veux-tu aller, Raoul ? a demandé le comte, étonné de l’émotion de son jeune frère.

— Mais allons voir ! C’est la première fois qu’elle chante comme ça !

Le comte a regardé son frère avec curiosité et un léger sourire est venu au coin de ses lèvres amusées.

— Bah !... Et il a ajouté tout de suite : Allons ! Allons !

Il avait l’air enchanté.

Ils ont été bientôt à l’entrée des abonnés, qui était très encombrée. En attendant de pouvoir entrer sur la scène, Raoul déchirait ses gants sans s’en rendre compte. Philippe, qui était bon, ne s’est pas moqué de son impatience. Mais il avait compris. Il savait maintenant pourquoi Raoul était distrait quand il lui parlait. Il savait aussi pourquoi Raoul semblait prendre tant de plaisir à ramener toutes les conversations sur l’Opéra.

Ils sont entrés sur la scène.

Une foule d’habits noirs se pressaient vers le foyer de la danse ou allaient vers les loges des artistes. Aux cris des machinistes se mêlaient les discours violents des chefs de service. Les figurants du dernier tableau s’en vont. Les « marcheuses » vous bousculent. Un portant passe. Une toile de fond descend du cintre. On fixe un praticable à grands coups de marteau. L’éternel « place au théâtre » résonne à vos oreilles. Il vous menace d’une nouvelle catastrophe pour votre chapeau haut de forme, ou d’un bon coup dans le dos. Voilà ce qui se passe d’habitude pendant les entractes. Cela trouble toujours un débutant. C’était bien le cas du jeune homme à la petite moustache blonde, aux yeux bleus et au teint de fille. Il traversait, aussi vite que la foule le permettait, cette scène où Christine Daaé venait de triompher. Sous cette scène, Joseph Buquet venait de mourir.

Ce soir-là, la confusion n’avait jamais été aussi grande, mais Raoul n’avait jamais été moins timide. Il écartait d’une épaule solide tout ce qui le gênait. Il ne s’occupait pas de ce qu’on disait autour de lui. Il n’essayait pas de comprendre les paroles affolées des machinistes. Il pensait seulement à voir celle dont la voix magique lui avait arraché le cœur. Oui, il sentait bien que son pauvre cœur tout neuf ne lui appartenait plus. Il avait bien essayé de le défendre depuis le jour où Christine était réapparue. Il l’avait connue toute petite. En face d’elle, il avait ressenti une émotion très douce. Mais, en y réfléchissant, il avait voulu la chasser. Il se respectait trop, il respectait trop sa foi : il s’était juré de n’aimer que celle qui serait sa femme. Et bien sûr, il ne pouvait pas penser une seconde à épouser une chanteuse. Mais voilà qu’après l’émotion très douce était venue une sensation atroce. Sensation ? Sentiment ? Il y avait là-dedans du physique et du moral. Sa poitrine lui faisait mal, comme si on l’avait ouverte pour lui prendre le cœur. Il sentait là un creux affreux, un vide réel. Seul le cœur de l’autre pourrait jamais le remplir ! Ce sont des événements d’une psychologie particulière. Il paraît que seuls peuvent les comprendre ceux que l’amour a frappés d’un coup étrange. D’habitude, on l’appelle « coup de foudre ».

Le comte Philippe avait du mal à le suivre. Il continuait de sourire.

Au fond de la scène, il y a une double porte. Elle s’ouvre sur les marches du foyer et sur celles des loges de gauche du rez-de-chaussée. Après cette porte, Raoul a dû s’arrêter devant la petite troupe de rats. Elles venaient de descendre de leur grenier et elles encombraient le passage où il voulait entrer. Elles lui ont lancé plus d’un mot amusant, mais il n’a pas répondu. Enfin, il a pu passer et il s’est enfoncé dans l’ombre d’un couloir. Ce couloir était tout bruyant des exclamations d’admirateurs enthousiastes. Un nom couvrait tous les bruits : Daaé ! Daaé ! Le comte, derrière Raoul, se disait : « Le coquin connaît le chemin. » Il se demandait comment il l’avait appris. Jamais il n’avait conduit lui-même Raoul chez Christine. Raoul y était sans doute allé seul, pendant que le comte restait d’habitude à bavarder au foyer avec la Sorelli. Elle le priait souvent de rester près d’elle jusqu’au moment où elle entrait en scène. Et parfois, elle avait cette manie tyrannique de lui donner à garder ses petites guêtres. Elle les mettait pour descendre de sa loge. Ainsi, elle protégeait l’éclat de ses souliers de satin et la propreté de son maillot couleur chair. La Sorelli avait une excuse : elle avait perdu sa mère.

Le comte a remis de quelques minutes la visite qu’il devait à la Sorelli. Il suivait donc la galerie qui conduisait chez la Daaé. Il constatait que ce couloir n’avait jamais été aussi fréquenté que ce soir. Tout le théâtre semblait bouleversé par le succès de l’artiste et aussi par son évanouissement. Car la belle enfant n’avait pas encore repris connaissance. On était allé chercher le docteur du théâtre. Il est arrivé à ce moment-là, en bousculant les groupes. Raoul le suivait de près, sur ses talons.

Ainsi, le médecin et l’amoureux se sont trouvés au même moment aux côtés de Christine. Elle a reçu les premiers soins de l’un et elle a ouvert les yeux dans les bras de l’autre. Le comte était resté, avec beaucoup d’autres, sur le seuil de la porte, où l’on étouffait.

— Ne trouvez-vous pas, docteur, que ces messieurs devraient « dégager » un peu la loge ? a demandé Raoul avec une audace incroyable. On ne peut plus respirer ici.

— Mais vous avez parfaitement raison, a répondu le docteur.

Et il a mis tout le monde à la porte, sauf Raoul et la femme de chambre.

Celle-ci regardait Raoul avec de grands yeux, très étonnée. Elle ne l’avait jamais vu.

Elle n’a pas osé pourtant lui poser de questions.

Et le docteur a pensé que le jeune homme agissait ainsi parce qu’il en avait évidemment le droit. Ainsi, le vicomte est resté dans cette loge à regarder la Daaé revenir à la vie. Les deux directeurs, MM. Debienne et Poligny eux-mêmes, étaient venus dire leur admiration à leur artiste. Mais ils étaient repoussés dans le couloir, avec des habits noirs. Le comte de Chagny, rejeté comme les autres dans le couloir, riait aux éclats.

— Ah ! le coquin ! Ah ! le coquin !

Et il ajoutait en lui-même : « Fiez-vous donc à ces jeunes gens qui prennent des airs de petites filles ! »

Il était radieux. Il a conclu : « C’est un Chagny ! » et il s’est dirigé vers la loge de la Sorelli. Mais elle descendait au foyer avec son petit troupeau tremblant de peur. Le comte l’a rencontrée en chemin, comme je l’ai déjà dit.

Dans la loge, Christine Daaé a poussé un profond soupir, et un gémissement lui a répondu. Elle a tourné la tête, elle a vu Raoul et elle a tressailli. Elle a regardé le docteur et elle lui a souri, puis sa femme de chambre, puis encore Raoul.

— Monsieur ! lui a-t-elle demandé d’une voix qui n’était encore qu’un souffle... qui êtes-vous ?

Le jeune homme a mis un genou à terre. Il a posé un baiser ardent sur la main de la diva.

— Mademoiselle, a-t-il répondu, mademoiselle, *je suis le petit enfant qui est allé ramasser votre écharpe dans la mer.*

Christine a regardé encore le docteur et la femme de chambre, et tous les trois se sont mis à rire. Raoul s’est relevé, tout rouge.

— Mademoiselle, puisqu’il vous plaît de ne pas me reconnaître, je voudrais vous parler en particulier. Je dois vous dire quelque chose de très important.

— Quand j’irai mieux, monsieur, voulez-vous ?...

Sa voix tremblait.

— Vous êtes très gentil...

— Mais il faut vous en aller..., a ajouté le docteur avec son plus aimable sourire. Laissez-moi soigner mademoiselle.

— Je ne suis pas malade, a dit tout à coup Christine, avec une énergie aussi étrange qu’inattendue.

Et elle s’est levée en se passant rapidement une main sur les paupières.

— Je vous remercie, docteur !... J’ai besoin de rester seule... Allez-vous-en tous ! je vous en prie... laissez-moi... Je suis très nerveuse ce soir...

Le médecin a voulu protester un peu. Mais devant l’agitation de la jeune femme, il a pensé que le meilleur remède était de ne pas la contrarier. Et il s’en est allé avec Raoul, qui s’est retrouvé dans le couloir, très désemparé. Le docteur lui a dit :

— Je ne la reconnais plus ce soir... elle, ordinairement si douce...

Et il l’a quitté.

Raoul restait seul. Toute cette partie du théâtre était déserte maintenant. La cérémonie d’adieux devait avoir lieu au foyer de la danse. Raoul a pensé que la Daaé irait peut-être, et il a attendu dans la solitude et le silence. Il s’est même caché dans l’ombre d’un coin de porte. Il avait toujours cette affreuse douleur à la place du cœur. Et c’était de cela qu’il voulait parler à la Daaé, sans attendre. Soudain, la loge s’est ouverte et il a vu la femme de chambre sortir toute seule, avec des paquets. Il l’a arrêtée au passage et lui a demandé des nouvelles de sa maîtresse. Elle lui a répondu en riant que Christine allait tout à fait bien. Mais il ne fallait pas la déranger, car elle voulait rester seule. Et elle s’est sauvée. Une idée a traversé la tête brûlante de Raoul : évidemment, la Daaé voulait rester seule *pour lui !*... Il lui avait bien dit qu’il désirait lui parler en particulier. N’était-ce pas pour cela qu’elle avait fait le vide autour d’elle ? Respirant à peine, il s’est rapproché de sa loge. Il a penché l’oreille contre la porte pour entendre la réponse, et il s’est préparé à frapper. Mais sa main est retombée. Il venait d’entendre, dans la loge, *une voix d’homme*, qui disait d’un ton étrangement autoritaire :

— Christine, il faut m’aimer !

Et la voix de Christine répondait, douloureuse et tremblante. On devinait des larmes dans cette voix :

— Comment pouvez-vous me dire cela ? *Moi qui ne chante que pour vous !*

Raoul s’est appuyé contre la porte, tant il souffrait. Son cœur, qu’il croyait parti pour toujours, était revenu dans sa poitrine et lui donnait de grands coups. Tout le couloir en résonnait et les oreilles de Raoul en étaient comme assourdies. C’est sûr, si son cœur continuait à faire autant de bruit, on allait l’entendre. On allait ouvrir la porte et le jeune homme serait chassé honteusement. Quelle position pour un Chagny ! Écouter derrière une porte ! Il a pris son cœur à deux mains pour le faire taire. Mais un cœur, ce n’est pas la gueule d’un chien. Même quand on la tient à deux mains, on entend toujours gronder un chien qui aboie de façon insupportable.

La voix d’homme a repris :

— Vous devez être bien fatiguée ?

— Oh ! ce soir, je vous ai donné mon âme et je suis morte.

— Ton âme est bien belle, mon enfant, a repris la voix grave d’homme, et je te remercie. Aucun empereur n’a reçu un tel cadeau ! *Les anges ont pleuré ce soir.*

Après ces mots : *les anges ont pleuré ce soir*, le vicomte n’a plus rien entendu.

Cependant, il n’est pas parti. Mais il avait peur d’être surpris, et il s’est rejeté dans son coin d’ombre. Il était décidé à attendre là que l’homme quitte la loge. À la même heure, il venait d’apprendre l’amour et la haine. Il savait qu’il aimait. Il voulait savoir qui il haïssait. À sa grande stupéfaction, la porte s’est ouverte, et Christine Daaé est sortie seule. Elle était enveloppée de fourrures et son visage était caché sous une dentelle. Elle a refermé la porte, mais Raoul a remarqué qu’elle ne la fermait pas à clef. Elle est passée. Il ne l’a même pas suivie des yeux, car ses yeux étaient sur la porte, qui ne se rouvrait pas. Alors, le couloir étant de nouveau désert, il l’a traversé. Il a ouvert la porte de la loge et il l’a refermée aussitôt derrière lui. Il se trouvait dans l’obscurité la plus profonde. On avait éteint le gaz.

— Il y a quelqu’un ici ! a dit Raoul d’une voix vibrante. Pourquoi se cache-t-il ?

Et en disant cela, il restait le dos appuyé à la porte fermée.

La nuit et le silence. Raoul n’entendait que le bruit de sa propre respiration. Il ne se rendait certainement pas compte que sa conduite était incroyablement indiscrète.

— Vous ne sortirez d’ici que lorsque je le permettrai ! a crié le jeune homme. Si vous ne me répondez pas, vous êtes un lâche ! Mais je saurai bien vous démasquer !

Et il a fait craquer son allumette. La flamme a éclairé la loge. Il n’y avait personne dans la loge ! Raoul a pris soin de fermer la porte à clef. Puis il a allumé les globes, les lampes. Il est entré dans le cabinet de toilette et il a ouvert les armoires. Il a cherché, il a tâté les murs de ses mains moites. Rien !

— Ah ! çà, a-t-il dit tout haut, est-ce que je deviens fou ?

Il est resté ainsi dix minutes, à écouter le sifflement du gaz dans le calme de cette loge abandonnée. Il était amoureux, mais il n’a même pas pensé à voler un ruban. Ce ruban lui aurait apporté le parfum de celle qu’il aimait. Il est sorti, sans savoir ce qu’il faisait ni où il allait. Il marchait sans but quand, à un moment, un air glacé l’a frappé au visage. Il se trouvait au bas d’un escalier étroit. Derrière lui, un cortège d’ouvriers descendait cet escalier, penchés sur une sorte de brancard couvert d’un linge blanc.

— La sortie, s’il vous plaît ? a-t-il demandé à l’un de ces hommes.

— Vous voyez bien ! en face de vous, lui a-t-on répondu. La porte est ouverte. Mais laissez-nous passer.

Il a demandé machinalement en montrant le brancard :

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

L’ouvrier a répondu :

— Ça, c’est Joseph Buquet, qu’on a trouvé pendu dans le troisième dessous. Il était entre un portant et un décor du *Roi de Lahore*.

Il s’est écarté devant le cortège, il a salué et il est sorti.

### Glossaire

- **exaltation**: très grand enthousiasme.
- **révérence**: salut où l’on plie les genoux.
- **pizzicati**: notes jouées en pinçant les cordes avec les doigts.
- **boléro**: chant et danse d’Espagne.
- **Siebel**: jeune homme de l’opéra *Faust*, un rôle chanté par une femme.
- **machinistes**: hommes qui font bouger les décors.
- **indivision**: situation où plusieurs personnes possèdent ensemble un bien, sans le partager.
- **droit d’aînesse**: ancienne règle qui donnait presque tout l’héritage au fils aîné.
- **dot**: argent ou biens qu’une femme apporte quand elle se marie.
- **« du dernier bien »**: très intime avec quelqu’un, en très bonne relation amoureuse.
- **marcheuses**: figurantes de l’Opéra qui ne dansent pas.
- **cintre**: haut de la scène où l’on suspend les décors.
- **praticable**: élément de décor solide sur lequel on peut marcher.
- **rats**: très jeunes élèves de la danse.
- **guêtres**: morceaux de tissu qui protègent le bas de la jambe et la chaussure.
- **brancard**: lit étroit pour porter un malade ou un mort.

## III. Où, pour la première fois, MM. Debienne et Poligny donnent, en secret, aux nouveaux directeurs de l’Opéra, MM. Armand Moncharmin et Firmin Richard, la vraie et mystérieuse raison de leur départ de l’Académie nationale de musique

Pendant ce temps avait lieu la cérémonie des adieux.

J’ai dit que cette fête magnifique avait été donnée par MM. Debienne et Poligny, pour leur départ de l’Opéra. Ils avaient voulu mourir, comme nous disons aujourd’hui, en beauté.

Ce programme était idéal et funèbre. Tout ce qui comptait alors à Paris dans la société et dans les arts les avait aidés à le réaliser.

Tout ce monde s’était donné rendez-vous au foyer de la danse. La Sorelli y attendait les directeurs démissionnaires, une coupe de champagne à la main. Elle avait un petit discours préparé au bout de la langue. Derrière elle se pressaient ses camarades du corps de ballet, jeunes et vieilles. Les unes parlaient à voix basse des événements du jour. Les plus âgées faisaient discrètement des signes d’intelligence à leurs amis. La foule bavarde de ces amis entourait déjà le buffet. Il avait été installé sur le plancher en pente, entre la *danse guerrière* et la *danse champêtre* de M. Boulenger.

Quelques danseuses avaient déjà mis leurs toilettes de ville. La plupart portaient encore leur jupe de gaze légère. Mais toutes avaient cru devoir prendre un visage de circonstance. Seule la petite Jammes ne s’arrêtait pas de bavarder, de sautiller et de faire des farces. À quinze ans — heureux âge — elle semblait déjà avoir oublié, insouciante, le fantôme et la mort de Joseph Buquet. MM. Debienne et Poligny sont apparus sur les marches du foyer de la danse. Jammes continuait, si bien que la Sorelli, impatiente, l’a sévèrement rappelée à l’ordre.

Tout le monde a remarqué que MM. les directeurs démissionnaires avaient l’air gai. En province, personne n’aurait trouvé cela naturel, mais à Paris, on l’a trouvé de très bon goût. On ne sera jamais Parisien si on n’a pas appris à mettre un masque de joie sur ses douleurs. Il faut aussi mettre le « loup » de la tristesse, de l’ennui ou de l’indifférence sur sa joie intime. Vous savez qu’un de vos amis a de la peine ? N’essayez pas de le consoler ; il vous dira qu’il l’est déjà. Mais s’il lui est arrivé quelque chose d’heureux, ne le félicitez surtout pas. Il trouve sa bonne fortune si naturelle qu’il sera étonné qu’on lui en parle. À Paris, on est toujours au bal masqué. MM. Debienne et Poligny étaient des personnages « avertis ». Ils n’auraient jamais commis la faute de montrer leur chagrin au foyer de la danse. Pourtant, ce chagrin était réel. Et ils souriaient déjà trop à la Sorelli, qui commençait à réciter son compliment. C’est alors que cette petite folle de Jammes a poussé un cri. Ce cri a brisé brutalement le sourire de MM. les directeurs. Dessous, une figure de désolation et de frayeur est apparue aux yeux de tous :

— Le fantôme de l’Opéra !

Jammes avait jeté cette phrase sur un ton de terreur indicible. Son doigt montrait, dans la foule des habits noirs, un visage si pâle, si sinistre et si laid ! Les trous noirs sous les sourcils étaient si profonds ! Alors cette tête de mort a obtenu immédiatement un succès fou.

— Le fantôme de l’Opéra ! Le fantôme de l’Opéra !

Et on riait, et on se bousculait, et on voulait offrir à boire au fantôme de l’Opéra. Mais il avait disparu ! Il s’était glissé dans la foule et on l’a cherché en vain. Pendant ce temps, deux vieux messieurs essayaient de calmer la petite Jammes. La petite Giry poussait des cris de paon.

La Sorelli était furieuse : elle n’avait pas pu finir son discours. MM. Debienne et Poligny l’avaient embrassée, remerciée, et ils s’étaient sauvés aussi vite que le fantôme lui-même. Personne ne s’en est étonné : on savait qu’ils devaient subir la même cérémonie à l’étage supérieur, au foyer du chant. Et on savait qu’ils recevraient enfin leurs amis intimes une dernière fois, dans le grand vestibule du bureau directorial. Un vrai souper les y attendait.

Et c’est là que nous les retrouverons avec les nouveaux directeurs, MM. Armand Moncharmin et Firmin Richard. Les anciens connaissaient à peine les nouveaux, mais ils ont fait de grandes déclarations d’amitié. Les nouveaux leur ont répondu par mille compliments. Certains invités avaient eu peur d’une soirée un peu triste. Alors leur visage s’est aussitôt réjoui. Le souper a été presque gai. Il y a eu plusieurs toasts. M. le commissaire du gouvernement y a été particulièrement habile. Il a mêlé la gloire du passé aux succès de l’avenir. Grâce à lui, la plus grande cordialité a bientôt régné entre les invités. La transmission des pouvoirs s’était faite la veille, le plus simplement possible. Le commissaire du gouvernement avait présidé. Les questions qui restaient à régler entre l’ancienne et la nouvelle direction avaient été résolues. Des deux côtés, on avait tant désiré s’entendre ! On ne pouvait donc pas s’étonner, dans cette soirée mémorable, de voir quatre directeurs aussi souriants.

MM. Debienne et Poligny avaient déjà remis à MM. Armand Moncharmin et Firmin Richard les deux clefs minuscules. C’étaient les passe-partout qui ouvraient toutes les portes de l’Académie nationale de musique, plusieurs milliers. Ces petites clefs, que tout le monde voulait voir, passaient rapidement de main en main. C’est alors que quelques invités ont découvert quelque chose au bout de la table. C’était cette étrange figure, pâle et fantastique, aux yeux creux. Elle était déjà apparue au foyer de la danse. La petite Jammes l’avait saluée de ce cri : « Le fantôme de l’Opéra ! »

Il était là, comme le plus naturel des invités, sauf qu’il ne mangeait pas et ne buvait pas.

Ceux qui avaient commencé à le regarder en souriant ont fini par détourner la tête. Car cette vision donnait tout de suite les pensées les plus funèbres. Personne n’a recommencé la plaisanterie du foyer. Personne n’a crié : « Voilà le fantôme de l’Opéra ! »

Il n’avait pas prononcé un mot. Ses voisins eux-mêmes n’auraient pas pu dire à quel moment précis il était venu s’asseoir là. Mais chacun a pensé la même chose. Si les morts revenaient parfois s’asseoir à la table des vivants, ils ne pouvaient pas montrer un visage plus macabre. Les amis de MM. Firmin Richard et Armand Moncharmin ont pris cet invité décharné pour un intime des anciens directeurs. Les amis de MM. Debienne et Poligny ont pensé que ce cadavre appartenait aux relations des nouveaux directeurs. Ainsi, personne n’a demandé d’explication. Aucune réflexion déplaisante, aucune plaisanterie de mauvais goût n’a risqué de blesser cet invité venu de la tombe. Quelques invités connaissaient la légende du fantôme et la description du chef machiniste. Ils ne savaient pas que Joseph Buquet était mort. Ils pensaient en eux-mêmes que l’homme du bout de la table aurait très bien pu passer pour ce personnage vivant. Selon eux, ce personnage avait été créé par la superstition incurable du personnel de l’Opéra. Et pourtant, selon la légende, le fantôme n’avait pas de nez, et cet homme en avait un. Mais M. Moncharmin affirme dans ses « mémoires » que le nez de l’invité était transparent. « Son nez, dit-il, était long, fin et transparent. » J’ajouterai que cela pouvait être un faux nez. M. Moncharmin a pu prendre pour de la transparence ce qui était seulement brillant. Tout le monde sait que la science fait d’admirables faux nez. Ils sont pour ceux qui n’ont plus de nez à cause de la nature ou d’une opération. En réalité, le fantôme est-il venu s’asseoir, cette nuit-là, au banquet des directeurs, sans être invité ? Et pouvons-nous être sûrs que cette figure était celle du fantôme de l’Opéra lui-même ? Qui oserait le dire ? Si je parle ici de cet incident, ce n’est pas pour convaincre le lecteur. Je ne veux pas une seconde lui faire croire que le fantôme a été capable d’une si superbe audace. J’en parle parce que, en somme, la chose est très possible.

Et en voici, semble-t-il, une raison suffisante. M. Armand Moncharmin, toujours dans ses « mémoires », écrit mot pour mot, au chapitre XI : « Quand je pense à cette première soirée, je ne peux pas séparer deux choses. Il y a la confidence que MM. Debienne et Poligny nous ont faite dans leur bureau. Et il y a la présence à notre souper de ce personnage de fantôme, que personne parmi nous ne connaissait. »

Voici exactement ce qui s’est passé :

MM. Debienne et Poligny, placés au milieu de la table, n’avaient pas encore vu l’homme à la tête de mort. Tout à coup, celui-ci s’est mis à parler.

— Les *rats* ont raison, a-t-il dit. La mort de ce pauvre Buquet n’est peut-être pas aussi naturelle qu’on le croit.

Debienne et Poligny ont sursauté.

— Buquet est mort ? se sont-ils écriés.

— Oui, a répondu tranquillement l’homme ou l’ombre d’homme... Il a été trouvé pendu, ce soir, dans le troisième dessous. Il était entre une ferme et un décor du *Roi de Lahore*.

Les deux directeurs, ou plutôt ex-directeurs, se sont levés aussitôt, en regardant étrangement cet homme. Ils étaient agités plus que de raison. C’est-à-dire plus qu’il n’est raisonnable de l’être quand on apprend la pendaison d’un chef machiniste. Ils se sont regardés tous les deux. Ils étaient devenus plus pâles que la nappe. Enfin, Debienne a fait signe à MM. Richard et Moncharmin. Poligny a prononcé quelques mots d’excuse pour les invités, et tous les quatre sont passés dans le bureau directorial. Je laisse la parole à M. Moncharmin.

« MM. Debienne et Poligny semblaient de plus en plus agités, raconte-t-il dans ses mémoires. Il nous a paru qu’ils avaient à nous dire quelque chose qui les gênait beaucoup. D’abord, ils nous ont demandé si nous connaissions l’individu assis au bout de la table. C’était lui qui leur avait appris la mort de Joseph Buquet. Nous avons répondu non, et ils ont été encore plus troublés. Ils nous ont pris les passe-partout des mains et les ont regardés un instant. Ils ont hoché la tête. Puis ils nous ont conseillé de faire faire de nouvelles serrures, dans le plus grand secret. Ces serrures devaient servir pour les appartements, les bureaux et les objets que nous voulions fermer parfaitement. Ils étaient si drôles en disant cela que nous nous sommes mis à rire. Nous leur avons demandé s’il y avait des voleurs à l’Opéra. Ils nous ont répondu qu’il y avait quelque chose de pire : le *fantôme*. Nous avons recommencé à rire. Nous étions persuadés qu’ils faisaient une plaisanterie, comme le couronnement de cette petite fête intime. Et puis, à leur demande, nous avons repris notre « sérieux ». Nous avons décidé d’entrer dans cette sorte de jeu pour leur faire plaisir. Ils nous ont dit qu’ils ne nous auraient jamais parlé du fantôme sans un ordre formel du fantôme lui-même. Il leur avait ordonné de nous conseiller d’être aimables avec lui. Nous devions lui accorder tout ce qu’il nous demanderait. Pourtant, ils étaient trop heureux de quitter un domaine où régnait cette ombre tyrannique, et d’être débarrassés d’elle d’un coup. Ils avaient donc hésité jusqu’au dernier moment à nous raconter une si curieuse aventure. Nos esprits sceptiques n’y étaient certainement pas préparés. Mais l’annonce de la mort de Joseph Buquet leur avait brutalement rappelé une chose. Chaque fois qu’ils n’avaient pas obéi aux désirs du fantôme, un événement étrange ou terrible était vite arrivé. Il leur avait rappelé leur dépendance.

Ils nous ont dit tout cela sur le ton de la confidence la plus secrète et la plus importante. Pendant ces discours inattendus, je regardais Richard. Quand il était étudiant, Richard avait eu une réputation de farceur. Il connaissait les mille et une manières de se moquer des autres. Les concierges du boulevard Saint-Michel en ont su quelque chose. Il semblait donc beaucoup apprécier le plat qu’on lui servait à son tour. Il n’en perdait pas une bouchée, même si la mort de Buquet rendait la sauce un peu macabre. Il hochait la tête avec tristesse. À mesure que les autres parlaient, son visage devenait lamentable. C’était le visage d’un homme qui regrettait amèrement cette affaire de l’Opéra. Il venait d’apprendre qu’il y avait un fantôme dedans. Je ne pouvais faire mieux que de copier servilement cette attitude désespérée. Pourtant, nous avons fait tous nos efforts. Mais à la fin, nous n’avons pas pu nous empêcher de « pouffer » au nez de MM. Debienne et Poligny. Ils nous ont vus passer sans transition de l’état d’esprit le plus sombre à la gaieté la plus insolente. Ils ont fait comme s’ils croyaient que nous étions devenus fous.

La farce durait un peu trop. Richard a demandé, moitié sérieux, moitié riant : « Mais enfin qu’est-ce qu’il veut ce fantôme-là ? »

M. Poligny est allé à son bureau et il est revenu avec une copie du cahier des charges.

Le cahier des charges commence par ces mots : « La direction de l’Opéra devra donner aux représentations de l’Académie nationale de musique la splendeur qu’il faut. C’est celle qui convient à la première scène lyrique française. » Il se termine par l’article 98, ainsi écrit :

« Le présent privilège pourra être retiré :

1° Si le directeur ne respecte pas les dispositions écrites dans le cahier des charges. »

Suivent ces dispositions.

Cette copie, dit M. Moncharmin, était à l’encre noire et elle était entièrement conforme à celle que nous possédions.

Cependant, nous avons vu que le cahier des charges de M. Poligny se terminait par un alinéa à l’encre rouge. C’était une écriture bizarre et tourmentée, comme tracée avec le bout d’une allumette. On aurait dit l’écriture d’un enfant qui fait encore des bâtons et qui ne sait pas encore relier ses lettres. Cet alinéa allongeait étrangement l’article 98 et il disait mot pour mot :

5° *Si le directeur retarde de plus de quinze jours la mensualité qu’il doit au fantôme de l’Opéra. Cette mensualité est fixée jusqu’à nouvel ordre à 20 000 francs — 240 000 francs par an.*

M. Poligny, d’un doigt hésitant, nous montrait cette dernière clause, que nous n’attendions certainement pas.

— C’est tout ? *Il* ne veut pas autre chose ? a demandé Richard avec le plus grand sang-froid.

— Si, a répondu Poligny.

Et il a encore feuilleté le cahier des charges et il a lu :

« Art. 63. — La grande avant-scène de droite des premières n° 1 sera réservée au chef de l’État à toutes les représentations.

Le ministre aura la baignoire n° 20, le lundi, et la première loge n° 30, les mercredis et vendredis.

La deuxième loge n° 27 sera réservée chaque jour pour l’usage des préfets de la Seine et de police. »

Et à la fin de cet article, M. Poligny nous a encore montré une ligne ajoutée à l’encre rouge.

*La première loge n° 5 sera mise à toutes les représentations à la disposition du fantôme de l’Opéra.*

Après ce dernier coup, nous n’avons pu que nous lever et serrer chaleureusement les mains de nos deux prédécesseurs. Nous les avons félicités d’avoir imaginé cette charmante plaisanterie. Elle prouvait que la vieille gaieté française ne perdait jamais ses droits. Richard a même cru devoir ajouter qu’il comprenait maintenant une chose. Il savait pourquoi MM. Debienne et Poligny quittaient la direction de l’Académie nationale de musique. Les affaires n’étaient plus possibles avec un fantôme aussi exigeant.

— Évidemment, a répondu M. Poligny sans sourciller : 240 000 francs ne se trouvent pas sous le fer d’un cheval. Et avez-vous compté ce que peut nous coûter la première loge n° 5 ? Elle est réservée au fantôme à toutes les représentations et on ne peut pas la louer. Sans compter que nous avons dû en rembourser l’abonnement, c’est effrayant ! Vraiment, nous ne travaillons pas pour entretenir des fantômes !... Nous préférons nous en aller !

— Oui, a répété M. Debienne, nous préférons nous en aller ! Allons-nous-en !

Et il s’est levé.

Richard a dit :

— Mais enfin, il me semble que vous êtes bien bons avec ce fantôme. Si j’avais un fantôme aussi gênant, je n’hésiterais pas à le faire arrêter.

— Mais où ? Mais comment ? se sont-ils écriés en chœur ; nous ne l’avons jamais vu !

— Mais quand il vient dans sa loge ?

— *Nous ne l’avons jamais vu dans sa loge.*

— Alors, louez-la.

— Louer la loge du fantôme de l’Opéra ! Eh bien ! messieurs, essayez !

Sur quoi, nous sommes sortis tous les quatre du bureau directorial. Richard et moi, nous n’avions jamais « tant ri ». »

### Glossaire

- **démissionnaires**: qui ont décidé de quitter leur poste.
- **loup**: petit masque.
- **compliment**: petit discours pour féliciter ou remercier quelqu’un.
- **toasts**: petits discours faits en levant son verre.
- **commissaire du gouvernement**: représentant de l’État auprès de l’Opéra.
- **passe-partout**: clef qui ouvre beaucoup de portes.
- **décharné**: très maigre, avec seulement la peau sur les os.
- **rats**: très jeunes élèves de la danse.
- **ferme**: grand cadre de bois qui tient un décor.
- **pouffer**: éclater de rire sans pouvoir se retenir.
- **cahier des charges**: texte officiel des règles du directeur.
- **privilège**: droit officiel de diriger l’Opéra.
- **alinéa**: petit paragraphe d’un texte officiel.
- **mensualité**: somme d’argent payée chaque mois.
- **baignoire**: loge au niveau le plus bas de la salle.

## IV. La loge n° 5

Armand Moncharmin a écrit des mémoires si longs qu’on a le droit de se poser une question. C’est vrai surtout pour la période, assez longue, où il a dirigé l’Opéra avec son associé. A-t-il jamais trouvé le temps de s’occuper de l’Opéra, au lieu de raconter ce qui s’y passait ? M. Moncharmin ne connaissait pas une note de musique. Mais il disait « tu » au ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts. Il avait fait un peu de journalisme sur le boulevard et il avait une assez grosse fortune. Enfin, c’était un charmant garçon, et il ne manquait pas d’intelligence. La preuve : il avait décidé de mettre son argent dans l’Opéra. Il avait alors su choisir l’homme qui en serait le directeur utile. Il était allé tout droit à Firmin Richard.

Firmin Richard était un musicien distingué et un homme d’honneur. Voici le portrait que fait de lui la *Revue des théâtres*, au moment où il a pris la direction :

« M. Firmin Richard a environ cinquante ans. Il est grand, avec un cou robuste, mais il n’est pas gros. Il a de l’allure et de la distinction, et il a le teint très coloré. Ses cheveux sont épais, plantés un peu bas et coupés en brosse. Sa barbe est comme ses cheveux. Son visage a quelque chose d’un peu triste. Mais un regard franc et droit et un sourire charmant corrigent aussitôt cette tristesse. »

« M. Firmin Richard est un musicien très distingué. Il connaît parfaitement l’harmonie et le contrepoint, et sa musique se caractérise surtout par sa grandeur. Il a publié de la musique de chambre, très appréciée des amateurs. Il a publié aussi de la musique pour piano, sonates ou petites pièces pleines d’originalité, et un recueil de mélodies. Enfin, *La Mort d’Hercule*, jouée aux concerts du Conservatoire, a un souffle épique qui fait penser à Gluck. Gluck est un des maîtres que M. Firmin Richard vénère. Pourtant, s’il adore Gluck, il n’aime pas moins Piccini : M. Richard prend son plaisir où il le trouve. Plein d’admiration pour Piccini, il s’incline devant Meyerbeer. Il se régale de Cimarosa, et personne n’apprécie mieux que lui le génie inimitable de Weber. Enfin, pour Wagner, M. Richard n’est pas loin de prétendre une chose. Il serait, lui, Richard, le premier en France à l’avoir compris, et peut-être le seul. »

J’arrête ici ma citation. Il me semble qu’elle montre assez clairement une chose. M. Firmin Richard aimait à peu près toute la musique et tous les musiciens. Tous les musiciens avaient donc le devoir d’aimer M. Firmin Richard. Pour terminer ce rapide portrait, disons que M. Richard était ce qu’on appelle un autoritaire. Cela veut dire qu’il avait un très mauvais caractère.

Les premiers jours que les deux associés ont passés à l’Opéra ont été pleins de joie. Ils se sentaient les maîtres d’une entreprise si grande et si belle. Ils avaient certainement oublié cette curieuse et bizarre histoire du fantôme. C’est alors qu’un incident leur a prouvé une chose : s’il y avait une farce, la farce n’était pas terminée.

Ce matin-là, M. Firmin Richard est arrivé à onze heures à son bureau. Son secrétaire, M. Rémy, lui a montré une demi-douzaine de lettres. Il ne les avait pas ouvertes, parce qu’elles portaient la mention « personnelle ». L’une de ces lettres a tout de suite attiré l’attention de Richard. L’adresse sur l’enveloppe était en effet écrite à l’encre rouge. Et puis, il lui semblait avoir déjà vu cette écriture quelque part. Il n’a pas cherché longtemps : c’était l’écriture rouge qui avait complété si étrangement le cahier des charges. Il a reconnu ces lettres d’enfant, raides comme des bâtons. Il a ouvert l’enveloppe et il a lu :

« Mon cher directeur, je vous demande pardon de venir vous déranger en ces moments si précieux. Vous décidez en effet du sort des meilleurs artistes de l’Opéra. Vous renouvelez d’importants engagements et vous en signez de nouveaux. Et avec quelle sûreté de vue, quelle connaissance du théâtre, quelle science du public et de ses goûts ! Votre autorité a presque stupéfié ma vieille expérience. Je sais ce que vous venez de faire pour la Carlotta, la Sorelli et la petite Jammes. Je sais aussi ce que vous avez fait pour quelques autres. Vous avez deviné leurs admirables qualités, leur talent ou leur génie. — (Vous savez bien de qui je parle quand j’écris ces mots-là. Ce n’est évidemment pas pour la Carlotta, qui chante comme une seringue. Elle n’aurait jamais dû quitter les Ambassadeurs ni le café Jacquin. Ce n’est pas pour la Sorelli, qui a surtout du succès dans la carrosserie. Ce n’est pas pour la petite Jammes, qui danse comme un veau dans la prairie. Ce n’est pas non plus pour Christine Daaé, dont le génie est certain. Mais vous la gardez avec un soin jaloux à l’écart de tout grand rôle nouveau.) — Enfin, vous êtes libres d’administrer votre petite affaire comme vous voulez, n’est-ce pas ? Tout de même, vous n’avez pas encore jeté Christine Daaé à la porte. Je désirerais en profiter pour l’entendre ce soir dans le rôle de Siebel. Celui de Marguerite, en effet, lui est interdit depuis son triomphe de l’autre jour. Je vous prierai aussi de ne pas disposer de ma loge aujourd’hui ni les *jours suivants*. Car je ne terminerai pas cette lettre sans vous avouer ma surprise. Ces derniers temps, j’ai été très désagréablement surpris en arrivant à l’Opéra. J’ai appris que ma loge avait été louée, — au bureau de location, — *sur vos ordres.* »

« Je n’ai pas protesté, d’abord parce que je suis l’ennemi du scandale. Ensuite parce que je m’imaginais une chose. Vos prédécesseurs, MM. Debienne et Poligny, avaient oublié de vous parler de mes petites manies avant leur départ. Ils ont toujours été charmants pour moi. Or, je viens de recevoir leur réponse à ma demande d’explications. Cette réponse me prouve que vous connaissez *mon cahier des charges*. Par conséquent, vous vous moquez de moi d’une façon scandaleuse. *Si vous voulez que nous vivions en paix, il ne faut pas commencer par m’enlever ma loge !* Après ces petites observations, veuillez me considérer, mon cher directeur, comme votre très humble et très obéissant serviteur. »

« Signé : F. de l’Opéra. »

Avec cette lettre, il y avait un extrait de la petite correspondance de la *Revue théâtrale*. On y lisait ceci : « *F. de l’O : R et M sont inexcusables. Nous les avons prévenus et nous leur avons laissé entre les mains votre cahier des charges. Salutations !* »

M. Firmin Richard venait à peine de terminer sa lecture quand la porte de son bureau s’est ouverte. M. Armand Moncharmin est venu vers lui, une lettre à la main. Elle était absolument semblable à celle que son collègue avait reçue. Ils se sont regardés et ils ont éclaté de rire.

— La plaisanterie continue, a fait M. Richard ; mais elle n’est pas drôle !

— Qu’est-ce que ça veut dire ? a demandé M. Moncharmin. Est-ce qu’*ils* pensent que nous allons leur donner une loge pour toujours, parce qu’ils ont été directeurs de l’Opéra ?

Car ni l’un ni l’autre n’avait aucun doute. Ces deux lettres étaient une farce préparée ensemble par leurs prédécesseurs.

— Je ne suis pas d’humeur à me laisser tromper longtemps ! a déclaré Firmin Richard.

— C’est inoffensif ! a observé Armand Moncharmin. Au fait, qu’est-ce qu’ils veulent ? Une loge pour ce soir ?

M. Firmin Richard a donné un ordre à son secrétaire. Il devait envoyer la première loge n° 5 à MM. Debienne et Poligny, si elle n’était pas louée.

Elle ne l’était pas. Elle leur a été envoyée immédiatement. M. Debienne habitait au coin de la rue Scribe et du boulevard des Capucines, et M. Poligny habitait rue Auber. Les deux lettres du fantôme F. de l’Opéra avaient été déposées au bureau de poste du boulevard des Capucines. C’est Moncharmin qui l’a remarqué, en examinant les enveloppes.

— Tu vois bien ! a fait Richard.

Ils ont haussé les épaules. Ils ont regretté que des gens de cet âge s’amusent encore à des jeux aussi innocents.

— Tout de même, ils auraient pu être polis ! a fait observer Moncharmin. As-tu vu comment ils nous traitent à propos de la Carlotta, de la Sorelli et de la petite Jammes ?

— Eh bien ! cher, ces gens-là sont malades de jalousie !... Quand je pense qu’ils sont allés jusqu’à payer une petite correspondance à la *Revue théâtrale !*... Ils n’ont donc plus rien à faire ?

— À propos ! a dit encore Moncharmin, ils ont l’air de s’intéresser beaucoup à la petite Christine Daaé...

— Tu sais aussi bien que moi qu’elle a la réputation d’être sage ! a répondu Richard.

— Les réputations sont si souvent volées, a répliqué Moncharmin. Moi-même, est-ce que je n’ai pas la réputation de connaître la musique ? Et j’ignore la différence entre la clef de *sol* et la clef de *fa.*

— Tu n’as jamais eu cette réputation-là, a déclaré Richard, rassure-toi.

Là-dessus, Firmin Richard a donné un ordre à l’huissier : il devait faire entrer les artistes. Depuis deux heures, ils se promenaient dans le grand couloir de l’administration. Ils attendaient que s’ouvre la porte des directeurs. Derrière cette porte les attendaient la gloire et l’argent... ou le renvoi.

Toute cette journée s’est passée en discussions, en négociations, en contrats signés ou rompus. Ce soir-là, c’était le soir du 25 janvier. Je vous prie de croire que nos deux directeurs étaient fatigués. Ils avaient eu une rude journée de colères, d’intrigues, de recommandations, de menaces, de déclarations d’amour ou de haine. Ils se sont donc couchés de bonne heure. Ils n’ont même pas eu la curiosité d’aller jeter un coup d’œil dans la loge numéro 5. Ils ne sont pas allés voir si MM. Debienne et Poligny trouvaient le spectacle à leur goût. L’Opéra n’avait pas fermé depuis le départ de l’ancienne direction. M. Richard avait fait faire les quelques travaux nécessaires, sans interrompre les représentations.

Le lendemain matin, MM. Richard et Moncharmin ont trouvé deux choses dans leur courrier. D’une part, il y avait une carte de remerciement du fantôme, écrite ainsi :

« Mon cher Directeur.

« Merci. Charmante soirée. Daaé exquise. Soignez les chœurs. La Carlotta, magnifique et banal instrument. Vous écrirai bientôt pour les 240 000 francs, — exactement 233 424 fr 70. MM. Debienne et Poligny m’ont en effet fait parvenir les 6 575 fr 30. Cette somme représente les dix premiers jours de ma pension de cette année, — leurs privilèges finissant le 10 au soir.

« Serviteur.

« F. de l’O. »

D’autre part, il y avait une lettre de MM. Debienne et Poligny :

« Messieurs,

« Nous vous remercions de votre aimable attention. La perspective de réentendre *Faust* est très douce à d’anciens directeurs de l’Opéra. Mais vous comprendrez facilement qu’elle ne peut pas nous faire oublier une chose. Nous n’avons aucun droit d’occuper la première loge numéro 5. Elle appartient uniquement à celui dont nous avons eu l’occasion de vous parler. C’était en relisant avec vous, une dernière fois, le cahier des charges, — dernier paragraphe de l’article 63.

« Veuillez agréer, messieurs, etc. »

— Ah ! mais, ils commencent à m’agacer, ces gens-là ! a déclaré violemment Firmin Richard, en arrachant la lettre de MM. Debienne et Poligny.

Ce soir-là, la première loge n° 5 a été louée.

Le lendemain, en arrivant dans leur bureau, MM. Richard et Moncharmin trouvaient un rapport d’inspecteur. Il parlait des événements de la veille au soir dans la première loge n° 5. Voici le passage essentiel de ce rapport, qui est bref :

« J’ai été obligé, écrit l’inspecteur, d’appeler ce soir un garde municipal. » (L’inspecteur avait écrit son rapport la veille au soir.) « Il a fallu faire sortir deux fois les gens de la première loge n° 5. C’était au commencement et au milieu du second acte. Les occupants étaient arrivés au commencement du second acte. Ils causaient un véritable scandale par leurs rires et leurs réflexions stupides. Tout autour d’eux, on entendait des chut ! et la salle commençait à protester. L’ouvreuse est alors venue me trouver. Je suis entré dans la loge et j’ai fait les observations nécessaires. Ces gens ne paraissaient pas avoir tout leur bon sens et ils m’ont répondu des bêtises. Je les ai avertis : si ce scandale recommençait, je serais forcé de faire évacuer la loge. J’étais à peine parti que j’ai entendu de nouveau leurs rires et les protestations de la salle. Je suis revenu avec un garde municipal, qui les a fait sortir. Ils ont réclamé, toujours en riant. Ils ont déclaré qu’ils ne s’en iraient pas si on ne leur rendait pas leur argent. Enfin, ils se sont calmés et je les ai laissés rentrer dans la loge. Aussitôt, les rires ont recommencé et, cette fois, je les ai fait expulser définitivement. »

— Qu’on fasse venir l’inspecteur, a crié Richard à son secrétaire.

Le secrétaire avait lu ce rapport le premier et il avait déjà écrit des notes dessus au crayon bleu.

Le secrétaire, M. Rémy : vingt-quatre ans, fine moustache, élégant, distingué, grande tenue. Dans ce temps-là, la redingote était obligatoire dans la journée. Intelligent, et timide devant le directeur. 2 400 francs par an, payés par le directeur. Il examine les journaux, il répond aux lettres, il distribue des loges et des billets gratuits. Il règle les rendez-vous, il parle avec ceux qui attendent dans l’antichambre. Il court chez les artistes malades, il cherche les doublures, il correspond avec les chefs de service. Mais il est avant tout le verrou du bureau du directeur. Il peut être jeté à la porte du jour au lendemain, sans aucune compensation. En effet, l’administration ne le reconnaît pas. Le secrétaire, donc, avait déjà fait chercher l’inspecteur. Il a donné l’ordre de le faire entrer.

L’inspecteur est entré, un peu inquiet.

— Racontez-nous ce qui s’est passé, a fait brusquement Richard.

L’inspecteur a tout de suite bafouillé et il a parlé de son rapport.

— Enfin ! ces gens-là, pourquoi riaient-ils ? a demandé Moncharmin.

— Monsieur le directeur, ils avaient sans doute bien dîné. Ils paraissaient plus prêts à faire des farces qu’à écouter de la bonne musique. Déjà, en arrivant, ils étaient à peine entrés dans la loge qu’ils en sont ressortis. Ils ont appelé l’ouvreuse, qui leur a demandé ce qu’ils avaient. Ils ont dit à l’ouvreuse : « Regardez dans la loge, il n’y a personne, n’est-ce pas ?... — Non, a répondu l’ouvreuse. — Eh bien, ont-ils affirmé, quand nous sommes entrés, nous avons entendu une voix qui disait *qu’il y avait quelqu’un.* »

M. Moncharmin n’a pas pu regarder M. Richard sans sourire, mais M. Richard, lui, ne souriait pas. Autrefois, il avait trop « travaillé » lui-même dans ce genre pour ne pas comprendre. L’inspecteur faisait son récit le plus naïvement du monde. Mais Richard y a reconnu toutes les marques d’une de ces méchantes plaisanteries. Elles amusent d’abord leurs victimes, puis elles finissent par les rendre enragées.

Pour faire plaisir à M. Moncharmin, qui souriait, M. l’inspecteur avait cru qu’il devait sourire, lui aussi. Malheureux sourire ! Le regard de M. Richard a foudroyé l’employé. Celui-ci s’est aussitôt efforcé de montrer un visage terriblement désolé.

— Enfin, quand ces gens-là sont arrivés, a demandé en grondant le terrible Richard, il n’y avait personne dans la loge ?

— Personne, monsieur le directeur ! personne ! Ni dans la loge de droite, ni dans la loge de gauche, personne, je vous le jure ! j’en mets la main au feu ! et cela prouve bien que tout cela n’est qu’une plaisanterie.

— Et l’ouvreuse, qu’est-ce qu’elle a dit ?

— Oh ! pour l’ouvreuse, c’est bien simple, elle dit que c’est le fantôme de l’Opéra. Alors !

Et l’inspecteur a ricané. Mais de nouveau, il a compris qu’il avait eu tort de ricaner. En effet, il venait à peine de prononcer ces mots : elle dit que c’est le *fantôme de l’Opéra !* Et déjà le visage de M. Richard, qui était sombre, devenait féroce.

— Qu’on aille me chercher l’ouvreuse ! a-t-il commandé... Tout de suite ! Et qu’on me la ramène ! Et qu’on me mette tout ce monde-là à la porte !

L’inspecteur a voulu protester, mais Richard lui a fermé la bouche d’un terrible : « Taisez-vous ! » Les lèvres du malheureux employé ont semblé fermées pour toujours. Puis M. le directeur a ordonné qu’elles s’ouvrent de nouveau.

— Qu’est-ce que le « fantôme de l’Opéra » ? s’est-il décidé à demander, avec un grognement.

Mais l’inspecteur était maintenant incapable de dire un mot. Par des gestes désespérés, il a fait comprendre qu’il n’en savait rien. Ou plutôt, il ne voulait rien en savoir.

— Vous l’avez vu, vous, le fantôme de l’Opéra ?

D’un geste énergique de la tête, l’inspecteur a dit qu’il ne l’avait jamais vu.

— Tant pis ! a déclaré froidement M. Richard.

L’inspecteur a ouvert des yeux énormes, des yeux qui sortaient de leur tête. Il demandait ainsi pourquoi M. le directeur avait prononcé ce sinistre : tant pis !

— Parce que je vais faire régler leur compte à tous ceux qui ne l’ont pas vu ! a expliqué M. le directeur. Puisqu’il est partout, il n’est pas admissible qu’on ne le voie nulle part. J’aime qu’on fasse son service, moi !

### Glossaire

- **cahier des charges**: texte officiel des règles du directeur.
- **seringue**: petit tube pour aspirer et lancer un liquide ; ici, moquerie sur une voix aiguë et laide.
- **carrosserie**: partie extérieure d’une voiture ; ici, plaisanterie sur le corps d’une danseuse.
- **huissier**: employé qui reçoit les visiteurs et les fait entrer.
- **garde municipal**: soldat chargé de l’ordre dans Paris.
- **ouvreuse**: femme qui conduit les gens à leur place au théâtre.
- **redingote**: longue veste d’homme, très élégante.
- **doublures**: artistes qui peuvent remplacer un autre artiste.
- **régler leur compte**: ici, payer une dernière fois des employés et les renvoyer.
- **contrepoint**: art d’écrire plusieurs lignes de musique ensemble.
- **petite correspondance**: partie d’un journal où paraissent de courts messages.
- **verrou**: pièce de métal qui ferme une porte ; ici, celui qui garde la porte.
- **bafouillé**: parlé mal, sans trouver ses mots.
- **foudroyé**: ici, regardé avec une grande colère.
- **ricané**: ri d’un petit rire méchant.

## V. Suite de « La loge n° 5 »

Après ces mots, M. Richard ne s’est plus du tout occupé de l’inspecteur. Il a parlé de diverses affaires avec son administrateur, qui venait d’entrer. L’inspecteur avait pensé qu’il pouvait s’en aller. Tout doucement, tout doucement, oh ! mon Dieu ! si doucement !... il s’était rapproché de la porte à reculons. Mais M. Richard a vu la manœuvre. Il a cloué l’homme sur place d’un : « Bougez pas ! » qui a résonné comme le tonnerre.

M. Rémy s’en était occupé : on était allé chercher l’ouvreuse. Elle était concierge rue de Provence, à deux pas de l’Opéra. Elle a bientôt fait son entrée.

— Comment vous appelez-vous ?

— Mame Giry. Vous me connaissez bien, monsieur le directeur ; c’est moi la mère de la petite Giry, la petite Meg, quoi !

Elle a dit cela d’un ton rude et solennel qui a impressionné un instant M. Richard. Il a regardé Mame Giry (châle déteint, souliers usés, vieille robe de taffetas, chapeau couleur de suie). À l’attitude de M. le directeur, c’était tout à fait évident : il ne connaissait pas Mame Giry, ou il ne se rappelait pas l’avoir connue. Il ne connaissait pas non plus la petite Giry, « ni même la petite Meg ! » Mais l’orgueil de Mame Giry était tel que cette célèbre ouvreuse... (Je crois bien que son nom a donné un mot très connu dans l’argot des coulisses : « giries ». Exemple : une artiste reproche à une camarade ses potins, ses bavardages. Elle lui dira : « Tout ça, c’est des giries. ») Cette ouvreuse, disons-nous, s’imaginait que tout le monde la connaissait.

— Connais pas ! a fini par proclamer M. le directeur... Mais, Mame Giry, je voudrais quand même bien savoir ce qui vous est arrivé hier soir. Vous avez été forcée, vous et M. l’inspecteur, d’appeler un garde municipal...

— J’voulais justement vous voir pour vous en parler, m’sieur le directeur. Comme ça, il ne vous arrivera pas les mêmes ennuis qu’à MM. Debienne et Poligny... Eux non plus, au commencement, ils ne voulaient pas m’écouter...

— Je ne vous demande pas tout ça. Je vous demande ce qui vous est arrivé hier soir !

Mame Giry est devenue rouge d’indignation. Personne ne lui avait jamais parlé sur ce ton. Elle s’est levée comme pour partir. Elle ramassait déjà les plis de sa jupe et elle agitait avec dignité les plumes de son chapeau couleur de suie. Mais elle a changé d’avis, elle s’est rassise et elle a dit d’une voix rogue :

— Il est arrivé qu’on a encore embêté le fantôme !

Là-dessus, M. Richard allait éclater, mais M. Moncharmin est intervenu et il a dirigé l’interrogatoire. Voici ce qu’on a appris. Dans une loge où il n’y avait personne, une voix disait qu’il y avait du monde. Mame Giry trouvait cela tout naturel. Ce phénomène n’était pas nouveau pour elle, et elle ne pouvait l’expliquer que par le fantôme. Ce fantôme, personne ne le voyait dans la loge, mais tout le monde pouvait l’entendre. Elle l’avait entendu souvent, elle, et on pouvait la croire, car elle ne mentait jamais. On pouvait demander à MM. Debienne et Poligny et à tous ceux qui la connaissaient. On pouvait demander aussi à M. Isidore Saack, à qui le fantôme avait cassé la jambe !

— Vraiment ? a interrompu Moncharmin. Le fantôme a cassé la jambe à ce pauvre Isidore Saack ?

Mame Giry a ouvert de grands yeux, étonnée devant tant d’ignorance. Enfin, elle a bien voulu instruire ces deux malheureux innocents. La chose s’était passée du temps de MM. Debienne et Poligny. C’était toujours dans la loge n° 5 et aussi pendant une représentation de *Faust.*

Mame Giry tousse, assure sa voix... elle commence... On dirait qu’elle se prépare à chanter toute la partition de Gounod.

— Voilà, monsieur. Il y avait, ce soir-là, au premier rang, M. Maniera et sa dame, les lapidaires de la rue Mogador. Et derrière Mme Maniera, il y avait leur ami intime, M. Isidore Saack. Méphistophélès chantait (*Mame Giry chante*) : « Vous qui faites l’endormie ». Et alors, M. Maniera entend une voix dans son oreille droite (sa femme était à sa gauche). Elle lui dit : « Ah ! ah ! ce n’est pas Julie qui fait l’endormie ! » (Sa dame s’appelle justement Julie.) M. Maniera se retourne à droite pour voir qui lui parle ainsi. Personne ! Il se frotte l’oreille et il se dit : « Est-ce que je rêve ? » Là-dessus, Méphistophélès continuait sa chanson... Mais j’ennuie peut-être messieurs les directeurs ?

— Non ! non ! continuez...

— Messieurs les directeurs sont trop bons !

(*Une grimace de Mame Giry.*) Donc, Méphistophélès continuait sa chanson. (*Mame Giry chante.*) « Catherine que j’adore — pourquoi refuser — à l’amant qui vous implore — un si doux baiser ? » Et aussitôt M. Maniera entend, toujours dans son oreille droite, la voix qui lui dit : « Ah ! ah ! ce n’est pas Julie qui refuserait un baiser à Isidore ? » Là-dessus, il se retourne, mais cette fois du côté de sa dame et d’Isidore. Et qu’est-ce qu’il voit ? Isidore, qui avait pris par derrière la main de sa dame. Il la couvrait de baisers dans le petit creux du gant... comme ça, mes bons messieurs. (*Mame Giry couvre de baisers le coin de peau que son gant de filoselle laisse nu.*) Alors, vous pensez bien que ça ne s’est pas passé en douceur ! Clic ! Clac ! M. Maniera était grand et fort comme vous, monsieur Richard. Il a donné une paire de gifles à M. Isidore Saack. Celui-ci était mince et faible comme M. Moncharmin, sauf le respect que je lui dois. C’était un scandale. Dans la salle, on criait : « Assez ! Assez ! Il va le tuer !... » Enfin, M. Isidore Saack a pu s’échapper...

— Le fantôme ne lui avait donc pas cassé la jambe ? demande M. Moncharmin.

Il est un peu vexé : son physique a fait si peu d’impression sur Mame Giry.

— Il la lui a cassée, mossieu, réplique Mame Giry avec hauteur (car elle a compris l’intention blessante). Il la lui a cassée net dans *la grande* escalier, qu’il descendait trop vite, mossieu ! et si bien, ma foi, que le pauvre ne la remontera pas de sitôt !...

— C’est le fantôme qui vous a raconté les mots qu’il avait glissés dans l’oreille droite de M. Maniera ?

C’est encore le juge d’instruction Moncharmin qui questionne, avec un sérieux qu’il croit très comique.

— Non ! mossieu, c’est mossieu Maniera lui-même. Ainsi...

— Mais vous, vous avez déjà parlé au fantôme, ma brave dame ?

— Comme je vous parle, mon brav’mossieu...

— Et quand il vous parle, le fantôme, qu’est-ce qu’il vous dit ?

— Eh bien ! il me dit de lui apporter un p’tit banc !

Elle a prononcé ces mots solennellement. Le visage de Mame Giry est devenu de marbre, de marbre jaune aux lignes rouges. C’était comme le marbre des colonnes qui soutiennent le grand escalier, et que l’on appelle marbre sarrancolin.

Cette fois, Richard s’était remis à rire, avec Moncharmin et le secrétaire Rémy. Mais l’expérience avait instruit l’inspecteur, et il ne riait plus. Appuyé au mur, il remuait nerveusement ses clefs dans sa poche. Il se demandait comment cette histoire allait finir. Plus Mame Giry prenait un ton « rogue », plus il craignait le retour de la colère de M. le directeur ! Et maintenant, devant le rire des directeurs, Mame Giry osait devenir menaçante ! menaçante, en vérité !

— Au lieu de rire du fantôme, s’est-elle écriée, indignée, vous feriez mieux de faire comme M. Poligny. Lui, il s’est rendu compte par lui-même...

— Rendu compte de quoi ? interroge Moncharmin, qui ne s’est jamais tant amusé.

— Du fantôme !... Puisque je vous le dis... Tenez !... (*Elle se calme tout à coup, car elle juge que l’heure est grave.*) *Tenez !*... Je m’en rappelle comme si c’était d’hier. Cette fois, on jouait *La Juive.* M. Poligny avait voulu assister tout seul à la représentation, dans la loge du fantôme. Mme Krauss avait eu un succès fou. Elle venait de chanter, vous savez bien, la machine du second acte (*Mame Giry chante à mi-voix*) :

Près de celui que j’aime  
Je veux vivre et mourir,  
Et la mort, elle-même,  
Ne peut nous désunir.

— Bien ! Bien ! j’y suis... fait observer M. Moncharmin, avec un sourire décourageant.

Mais Mame Giry continue à mi-voix, en balançant la plume de son chapeau couleur de suie :

Partons ! partons !  
Ici-bas, dans les cieux,  
Même sort désormais nous attend tous les deux.

— Oui ! Oui ! nous y sommes ? répète Richard, de nouveau impatient... et alors ? et alors ?

— Et alors, c’est à ce moment-là que Léopold s’écrie : « Fuyons ! » n’est-ce pas ? Et Éléazar les arrête en leur demandant : « Où courez-vous ? » Eh bien, juste à ce moment-là, M. Poligny s’est levé tout droit. Je l’observais du fond d’une loge à côté, qui était restée vide. Il est parti raide comme une statue. J’ai juste eu le temps de lui demander, comme Éléazar : « Où allez-vous ? » Mais il ne m’a pas répondu, et il était plus pâle qu’un mort ! Je l’ai regardé descendre l’escalier, mais il ne s’est pas cassé la jambe... Pourtant, il marchait comme dans un rêve, comme dans un mauvais rêve. Il ne retrouvait même pas son chemin... lui qui était payé pour bien connaître l’Opéra !

Ainsi a parlé Mame Giry, et elle s’est tue pour juger de l’effet produit. L’histoire de Poligny avait fait hocher la tête à Moncharmin.

— Tout cela ne me dit pas comment le fantôme de l’Opéra vous a demandé un petit banc. Dans quelles circonstances ? a-t-il insisté.

Il regardait fixement la mère Giry, comme on dit, entre « quatre-z-yeux ».

— Eh bien, mais, c’est depuis ce soir-là... car, à partir de ce soir-là, on l’a laissé tranquille, not’ fantôme... On n’a plus essayé de lui disputer sa loge. MM. Debienne et Poligny ont donné des ordres pour qu’on la lui laisse à toutes les représentations. Alors, quand il venait, il me demandait son petit banc...

— Euh ! euh ! un fantôme qui demande un petit banc ? C’est donc une femme, votre fantôme ? a interrogé Moncharmin.

— Non, le fantôme est un homme.

— Comment le savez-vous ?

— Il a une voix d’homme, oh ! une douce voix d’homme ! Voilà comment ça se passe. Quand il vient à l’Opéra, il arrive d’ordinaire vers le milieu du premier acte. Il frappe trois petits coups secs à la porte de la loge n° 5. La première fois que j’ai entendu ces trois coups-là, je savais très bien que la loge était encore vide. Vous pensez si j’ai été intriguée ! J’ouvre la porte, j’écoute, je regarde : personne ! Et puis voilà que j’entends une voix qui me dit : « Mame Jules (c’est le nom de défunt mon mari), un petit banc, s.v.p. ? » Sauf vot’ respect, m’sieur le directeur, j’en étais comme une tomate... Mais la voix a continué : « Vous effrayez pas, Mame Jules, c’est moi le fantôme de l’Opéra !!! » J’ai regardé du côté d’où venait la voix. Elle était d’ailleurs si bonne et si « accueillante » qu’elle ne me faisait presque plus peur. La voix, m’sieur le directeur, *était assise sur le premier fauteuil du premier rang, à droite.* Je ne voyais personne sur le fauteuil. Mais on aurait juré qu’il y avait quelqu’un dessus, qui parlait, et quelqu’un de bien poli, ma foi.

— La loge à droite de la loge n° 5, a demandé Moncharmin, était-elle occupée ?

— Non ; la loge n° 7, comme la loge n° 3 à gauche, n’était pas encore occupée. On n’était qu’au commencement du spectacle.

— Et qu’est-ce que vous avez fait ?

— Eh bien, j’ai apporté le petit banc. Évidemment, ça n’était pas pour lui qu’il demandait un petit banc, c’était pour sa dame ! Mais elle, je ne l’ai jamais entendue ni vue...

Hein ? Quoi ? le fantôme avait une femme maintenant ! Les regards de MM. Moncharmin et Richard ont quitté Mame Giry pour monter jusqu’à l’inspecteur. Derrière l’ouvreuse, il agitait les bras pour attirer l’attention de ses chefs. Il se frappait le front d’un index désolé. Il voulait faire comprendre aux directeurs que la mère Jules était certainement folle. Cette pantomime a décidé M. Richard pour de bon. Il allait se séparer d’un inspecteur qui gardait dans son service une hallucinée. La bonne femme continuait, tout entière à son fantôme, et elle vantait maintenant sa générosité.

— À la fin du spectacle, il me donne toujours une pièce de quarante sous, quelquefois cent sous. Quelquefois même, il me donne dix francs, quand il a été plusieurs jours sans venir. Seulement, depuis qu’on a recommencé à l’ennuyer, il ne me donne plus rien du tout...

— Pardon, ma brave femme... (Nouvelle révolte de la plume du chapeau couleur de suie, devant une familiarité qui dure !) Pardon !... Mais comment le fantôme fait-il pour vous remettre vos quarante sous ? interroge Moncharmin, curieux de nature.

— Bah ! il les laisse sur la tablette de la loge. Je les trouve là, avec le programme que je lui apporte toujours. Certains soirs, je trouve même des fleurs dans ma loge, une rose tombée sans doute du corsage de sa dame... Car c’est sûr, il doit venir quelquefois avec une dame, puisqu’un jour, ils ont oublié un éventail.

— Ah ! ah ! le fantôme a oublié un éventail ? Et qu’en avez-vous fait ?

— Eh bien ! je le lui ai rapporté la fois suivante.

Ici, la voix de l’inspecteur s’est fait entendre :

— Vous n’avez pas observé le règlement, Mame Giry, je vous mets à l’amende.

— Taisez-vous, imbécile ! (*Voix de basse de M. Firmin Richard.*)

— Vous avez rapporté l’éventail ! Et alors ?

— Et alors, ils l’ont remporté, m’sieur le directeur ; je ne l’ai plus retrouvé à la fin du spectacle. La preuve : ils ont laissé à la place une boîte de bonbons anglais, que j’aime tant, m’sieur le directeur. C’est une des gentillesses du fantôme...

— C’est bien, Mame Giry... Vous pouvez vous retirer.

Mame Giry a salué respectueusement ses deux directeurs, avec une certaine dignité qui ne la quittait jamais. Ceux-ci ont alors déclaré à M. l’inspecteur qu’ils avaient décidé de se priver des services de cette vieille folle. Et ils ont renvoyé M. l’inspecteur.

M. l’inspecteur s’est retiré à son tour, après avoir protesté de son dévouement à la maison. MM. les directeurs ont alors averti M. l’administrateur : il devait faire régler le compte de M. l’inspecteur. Quand ils ont été seuls, MM. les directeurs se sont communiqué une même pensée. Elle leur était venue en même temps à tous les deux : aller faire un petit tour du côté de la loge n° 5.

Nous les y suivrons bientôt.

### Glossaire

- **ouvreuse**: femme qui conduit les gens à leur place au théâtre.
- **taffetas**: tissu de soie fin et brillant.
- **suie**: poudre noire que laisse la fumée.
- **giries**: bavardages, histoires sans importance, dans le langage du théâtre.
- **rogue**: dur, fier et désagréable.
- **lapidaires**: artisans qui taillent et vendent des pierres précieuses.
- **filoselle**: tissu fait de soie de mauvaise qualité.
- **marbre sarrancolin**: marbre jaune et rouge qui vient des Pyrénées.
- **hallucinée**: personne qui croit voir ou entendre des choses qui n’existent pas.
- **amende**: somme d’argent à payer comme punition.
- **cloué**: ici, arrêté, empêché de bouger.
- **potins**: petites histoires sur les autres.
- **gifles**: coups donnés sur la joue avec la main.
- **éventail**: objet qu’on agite devant le visage pour avoir de l’air.

## VI. Le violon enchanté

Christine Daaé a été victime d’intrigues dont nous reparlerons plus tard. Elle n’a donc pas retrouvé tout de suite à l’Opéra le triomphe de la fameuse soirée de gala. Depuis, cependant, elle avait eu l’occasion de se faire entendre en ville, chez la duchesse de Zurich. Elle y a chanté les plus beaux morceaux de son répertoire. Le grand critique X. Y. Z. se trouvait parmi les invités importants. Voici ce qu’il écrit sur elle :

« Quand on l’entend dans *Hamlet*, on se demande si Shakespeare est venu des Champs-Élysées pour lui faire répéter *Ophélie*... Il est vrai qu’elle porte aussi le diadème d’étoiles de la reine de la nuit. Alors, Mozart, de son côté, doit quitter les demeures éternelles pour venir l’entendre. Mais non, il n’a pas à se déranger. La voix aiguë et vibrante de l’interprète magique de sa *Flûte enchantée* vient en effet le trouver au Ciel. Elle y monte avec aisance. De la même façon, sans effort, elle a quitté sa chaumière du village de Skotelof. Et elle est arrivée au palais d’or et de marbre bâti par M. Garnier. »

Mais après la soirée de la duchesse de Zurich, Christine ne chante plus dans le monde. À cette époque, en effet, elle refuse toutes les invitations, tous les contrats. Elle ne donne aucune raison acceptable, et elle renonce à paraître dans une fête de charité. Elle avait pourtant promis d’y chanter. Elle agit comme si elle n’était plus la maîtresse de sa destinée. On dirait qu’elle a peur d’un nouveau triomphe.

Elle a appris que le comte de Chagny avait fait de gros efforts en sa faveur auprès de M. Richard. Il l’avait fait pour faire plaisir à son frère. Elle lui a écrit pour le remercier. Elle lui a demandé aussi de ne plus parler d’elle à ses directeurs. Quelles pouvaient bien être les raisons d’une attitude aussi étrange ? Les uns ont parlé d’un orgueil sans limites. D’autres ont crié à une divine modestie. On n’est pas si modeste que cela quand on est au théâtre. En vérité, je devrais peut-être écrire simplement ce mot : effroi. Oui, je crois bien que Christine Daaé avait alors peur de ce qui venait de lui arriver. Je crois qu’elle en était aussi stupéfaite que tout le monde autour d’elle. Stupéfaite ? Allons donc ! J’ai ici une lettre de Christine (collection du Persan) sur les événements de cette époque. Eh bien, après l’avoir relue, je n’écrirai pas que Christine était stupéfaite ou même effrayée de son triomphe. J’écrirai qu’elle était *épouvantée.* Oui, oui... épouvantée ! « Je ne me reconnais plus quand je chante ! » dit-elle.

La pauvre, la pure, la douce enfant !

Elle ne se montrait nulle part. Le vicomte de Chagny a essayé en vain de se trouver sur son chemin. Il lui a écrit pour lui demander la permission de venir chez elle. Il n’espérait plus de réponse quand, un matin, elle lui a fait parvenir ce billet :

« Monsieur, je n’ai pas oublié le petit enfant qui est allé me chercher mon écharpe dans la mer. Je ne peux pas m’empêcher de vous écrire cela aujourd’hui. Je pars pour Perros, conduite par un devoir sacré. C’est demain l’anniversaire de la mort de mon pauvre papa, que vous avez connu, et qui vous aimait bien. Il est enterré là-bas, avec son violon, dans le cimetière qui entoure la petite église. C’est au pied de la colline où, tout petits, nous avons tant joué. C’est au bord de cette route où, un peu plus grands, nous nous sommes dit adieu pour la dernière fois. »

Quand il a reçu ce billet de Christine Daaé, le vicomte de Chagny s’est précipité sur un horaire des chemins de fer. Il s’est habillé à toute vitesse. Il a écrit quelques lignes, que son valet de chambre devait donner à son frère. Puis il s’est jeté dans une voiture. Mais elle l’a déposé trop tard sur le quai de la gare de Montparnasse. Il a manqué le train du matin sur lequel il comptait.

Raoul a passé une journée triste. Il n’a retrouvé le goût de la vie que vers le soir, une fois installé dans son wagon. Pendant tout le voyage, il a relu le billet de Christine et il en a respiré le parfum. Il a fait revivre la douce image de ses jeunes années. Il a passé toute cette horrible nuit de train dans un rêve fiévreux. Ce rêve commençait et finissait par Christine Daaé. Le jour commençait à se lever quand il est descendu à Lannion. Il a couru à la diligence de Perros-Guirec. Il était le seul voyageur. Il a interrogé le cocher. Il a appris que, la veille au soir, une jeune femme s’était fait conduire à Perros. Elle avait tout l’air d’une Parisienne, et elle était descendue à l’auberge du Soleil-Couchant. Ce ne pouvait être que Christine. Elle était venue seule. Raoul a poussé un profond soupir. Il allait pouvoir parler à Christine en toute paix, dans cette solitude. Il l’aimait à en étouffer. Ce grand garçon avait fait le tour du monde. Pourtant, il était pur comme une vierge qui n’a jamais quitté la maison de sa mère.

À mesure qu’il se rapprochait d’elle, il se rappelait avec respect l’histoire de la petite chanteuse suédoise. Le public ignore encore bien des détails de cette histoire.

Il y avait une fois, dans un petit bourg près d’Upsal, un paysan qui vivait là avec sa famille. Pendant la semaine, il cultivait la terre et, le dimanche, il chantait à l’église. Ce paysan avait une petite fille. Bien avant qu’elle sache lire, il lui a appris à lire les notes de musique. Le père Daaé était un grand musicien, peut-être sans le savoir. Il jouait du violon et on le considérait comme le meilleur ménétrier de toute la Scandinavie. Sa réputation s’étendait dans toute la région. On faisait toujours appel à lui pour faire danser les couples aux noces et aux fêtes. La mère Daaé, qui ne pouvait plus se déplacer, est morte quand Christine entrait dans sa sixième année. Aussitôt, le père, qui n’aimait que sa fille et sa musique, a vendu son petit morceau de terre. Il est parti chercher la gloire à Upsal. Il n’y a trouvé que la misère.

Alors, il est retourné dans les campagnes et il est allé de foire en foire. Il grattait sur son violon ses mélodies scandinaves. Son enfant, qui ne le quittait jamais, l’écoutait avec extase ou l’accompagnait en chantant. Un jour, à la foire de Limby, le professeur Valérius les a entendus tous les deux. Il les a emmenés à Gothenburg. Il disait que le père était le premier violoneux du monde. Il disait que sa fille avait tout pour devenir une grande artiste. On s’est occupé de l’éducation et de l’instruction de l’enfant. Partout, elle émerveillait tout le monde par sa beauté, sa grâce et son désir de bien dire et bien faire. Ses progrès étaient rapides. À ce moment-là, le professeur Valérius et sa femme ont dû venir s’installer en France. Ils ont emmené Daaé et Christine. Maman Valérius traitait Christine comme sa fille. Quant au vieil homme, il commençait à dépérir, malade du mal du pays. À Paris, il ne sortait jamais. Il vivait dans une espèce de rêve, avec son violon. Pendant des heures entières, il s’enfermait dans sa chambre avec sa fille. On l’entendait jouer du violon et chanter tout doux, tout doux. Parfois, maman Valérius venait les écouter derrière la porte. Elle poussait un gros soupir, essuyait une larme et s’en retournait sur la pointe des pieds. Elle aussi regrettait son ciel scandinave.

Le père Daaé ne semblait reprendre des forces que l’été. Toute la famille partait alors à Perros-Guirec, dans un coin de Bretagne presque inconnu des Parisiens à cette époque. Il aimait beaucoup la mer de ce pays. Il disait qu’elle avait la même couleur que là-bas. Souvent, sur la plage, il lui jouait ses airs les plus tristes. Il prétendait que la mer se taisait pour les écouter. Et puis, il avait tant supplié maman Valérius qu’elle avait accepté une nouvelle idée folle de l’ancien ménétrier.

C’était l’époque des « pardons », des fêtes de villages, des danses et des « dérobées ». Il est parti comme autrefois avec son violon. Il avait le droit d’emmener sa fille pendant huit jours. Les gens ne se lassaient pas de les écouter. Dans les plus petits hameaux, ils versaient de la musique pour toute l’année. La nuit, ils dormaient dans des granges et ils refusaient le lit de l’auberge. Ils se serraient sur la paille l’un contre l’autre, comme au temps où ils étaient si pauvres en Suède.

Or, ils étaient très bien habillés. Ils refusaient les sous qu’on leur offrait et ils ne demandaient jamais d’argent. Autour d’eux, les gens ne comprenaient rien à la conduite de ce violoneux. Il courait les chemins avec cette belle enfant, qui chantait si bien ! On croyait entendre un ange du paradis. On les suivait de village en village.

Un jour, un jeune garçon de la ville était avec sa gouvernante. Il lui a fait faire un long chemin, car il ne se décidait pas à quitter la petite fille. Sa voix si douce et si pure semblait l’avoir enchaîné. Ils sont arrivés ainsi au bord d’une crique que l’on appelle encore Trestraou. En ce temps-là, il n’y avait là que le ciel, la mer et le rivage doré. Et par-dessus tout, il y avait un grand vent, qui a emporté l’écharpe de Christine dans la mer. Christine a poussé un cri et elle a tendu les bras, mais le voile était déjà loin sur les vagues. Christine a entendu une voix qui lui disait :

— Ne vous dérangez pas, mademoiselle, je vais vous ramasser votre écharpe dans la mer.

Et elle a vu un petit garçon qui courait, qui courait. Il courait malgré les cris et les protestations indignées d’une brave dame toute en noir. Le petit garçon est entré dans la mer tout habillé et il lui a rapporté son écharpe. Le petit garçon et l’écharpe étaient dans un bel état ! La dame en noir n’arrivait pas à se calmer, mais Christine riait de tout son cœur. Pour le remercier, elle a embrassé le petit garçon. C’était le vicomte Raoul de Chagny. À ce moment-là, il habitait à Lannion avec sa tante. Pendant la saison, ils se sont revus presque tous les jours et ils ont joué ensemble. La tante l’a demandé et le professeur Valérius s’en est occupé. Le vieux Daaé a alors accepté de donner des leçons de violon au jeune vicomte. Ainsi, Raoul a appris à aimer les mêmes airs que ceux qui avaient enchanté l’enfance de Christine.

Ils avaient à peu près la même petite âme rêveuse et calme. Ils n’aimaient que les histoires, les vieux contes bretons. Leur jeu principal était d’aller les chercher sur le seuil des portes, comme des mendiants. « Madame ou mon bon monsieur, avez-vous une petite histoire à nous raconter, s’il vous plaît ? » Il était rare qu’on ne leur en « donne » pas. Quelle est la vieille grand-mère bretonne qui n’a pas vu danser les korrigans sur la bruyère, au clair de lune ? Au moins une fois dans sa vie !

Mais leur grande fête, c’était le soir, à la tombée de la nuit, dans la grande paix du soir. Le soleil s’était couché dans la mer, et le père Daaé venait s’asseoir près d’eux au bord de la route. Il leur racontait à voix basse les belles, douces ou terribles légendes du pays du Nord. On aurait dit qu’il craignait de faire peur aux fantômes qu’il faisait venir. Tantôt, c’était beau comme les contes d’Andersen, tantôt c’était triste comme les chants du grand poète Runeberg. Quand il se taisait, les deux enfants disaient : « Encore ! »

Il y avait une histoire qui commençait ainsi :

« Un roi s’était assis dans une petite nacelle, sur une de ces eaux tranquilles et profondes. Elles s’ouvrent comme un œil brillant au milieu des monts de la Norvège... »

Et une autre :

« La petite Lotte pensait à tout et ne pensait à rien. Oiseau d’été, elle planait dans les rayons d’or du soleil, avec sa couronne de printemps sur ses boucles blondes. Son âme était aussi claire, aussi bleue que son regard. Elle était tendre avec sa mère, elle était fidèle à sa poupée. Elle prenait grand soin de sa robe, de ses souliers rouges et de son violon. Mais elle aimait par-dessus tout entendre, en s’endormant, l’Ange de la musique. »

Pendant que le vieil homme disait ces choses, Raoul regardait les yeux bleus et les cheveux dorés de Christine. Et Christine pensait que la petite Lotte était bien heureuse d’entendre, en s’endormant, l’Ange de la musique. Presque toutes les histoires du père Daaé parlaient de l’Ange de la musique. Les enfants lui demandaient sans fin des explications sur cet Ange. Le père Daaé prétendait une chose. Tous les grands musiciens, tous les grands artistes reçoivent une visite au moins une fois dans leur vie. C’est celle de l’Ange de la musique. Cet Ange s’est penché quelquefois sur leur berceau, comme pour la petite Lotte. Ainsi, de petits prodiges jouent du violon à six ans mieux que des hommes de cinquante. Vous l’avouerez, c’est tout à fait extraordinaire. Quelquefois, l’Ange vient beaucoup plus tard. C’est que les enfants ne sont pas sages, ne veulent pas apprendre leur méthode et négligent leurs gammes. Quelquefois, l’Ange ne vient jamais, parce qu’on n’a pas le cœur pur ni une conscience tranquille. On ne voit jamais l’Ange, mais il se fait entendre aux âmes choisies par le destin. C’est souvent au moment où elles s’y attendent le moins, quand elles sont tristes et découragées. Alors, l’oreille perçoit tout à coup des harmonies célestes, une voix divine, et s’en souvient toute la vie. Les personnes visitées par l’Ange en restent comme enflammées. Elles vibrent d’un frisson que les autres mortels ne connaissent pas. Et elles ont un privilège. Elles ne peuvent plus toucher un instrument ou ouvrir la bouche pour chanter sans produire certains sons. Par leur beauté, ces sons font honte à tous les autres sons humains. Les gens qui ne savent pas que l’Ange a visité ces personnes disent qu’elles ont du génie.

La petite Christine demandait à son papa s’il avait entendu l’Ange. Mais le père Daaé secouait tristement la tête. Puis son regard brillait, il regardait son enfant et il lui disait :

« Toi, mon enfant, tu l’entendras un jour ! Quand je serai au Ciel, je te l’enverrai, je te le promets ! »

Le père Daaé commençait à tousser à cette époque.

L’automne est venu, et il a séparé Raoul et Christine.

Ils se sont revus trois ans plus tard ; c’étaient des jeunes gens. Cela s’est passé encore à Perros. Raoul en a gardé une si forte impression qu’elle l’a poursuivi toute sa vie. Le professeur Valérius était mort, mais maman Valérius était restée en France pour ses affaires. Elle vivait avec le vieux Daaé et sa fille. Ceux-ci chantaient et jouaient toujours du violon. Ils entraînaient dans leur rêve harmonieux leur chère protectrice, qui semblait ne plus vivre que de musique. Le jeune homme était venu à Perros au hasard. De la même façon, il est entré dans la maison où avait habité sa petite amie. Il a d’abord vu le vieux Daaé, qui s’est levé de son siège les larmes aux yeux. Le vieil homme l’a embrassé et il lui a dit qu’ils ne l’avaient jamais oublié. En effet, il ne s’était guère passé un jour sans que Christine parle de Raoul. Le vieil homme parlait encore quand la porte s’est ouverte. Charmante, empressée, la jeune fille est entrée, avec le thé fumant sur un plateau. Elle a reconnu Raoul et elle a posé son plateau. Une légère rougeur s’est répandue sur son charmant visage. Elle restait hésitante et elle se taisait. Le papa les regardait tous les deux. Raoul s’est approché de la jeune fille. Elle lui a posé quelques questions et elle a joliment fait son devoir de maîtresse de maison. Puis elle a repris le plateau et elle a quitté la pièce. Elle est allée se réfugier sur un banc, dans la solitude du jardin. Elle sentait s’agiter dans son cœur adolescent des sentiments nouveaux pour la première fois. Raoul est venu la rejoindre et ils ont parlé jusqu’au soir, très embarrassés. Ils étaient tout à fait changés, et ils ne se reconnaissaient plus. Ils semblaient être devenus des personnages très importants. Ils étaient prudents comme des diplomates. Ils se racontaient des choses qui n’avaient rien à voir avec leurs sentiments naissants. Ils se sont quittés au bord de la route. Raoul a pris poliment la main tremblante de Christine et il lui a dit : « Mademoiselle, je ne vous oublierai jamais ! » Et il est parti en regrettant cette parole hardie. Car il savait bien que Christine Daaé ne pouvait pas être la femme du vicomte de Chagny.

Quant à Christine, elle est allée retrouver son père et elle lui a dit : « Tu ne trouves pas que Raoul n’est plus aussi gentil qu’autrefois ? Je ne l’aime plus ! » Et elle a essayé de ne plus penser à lui. Elle y arrivait assez difficilement. Elle s’est alors tournée vers son art, qui a pris tous ses instants. Ses progrès devenaient merveilleux. Ceux qui l’écoutaient lui prédisaient qu’elle serait la première artiste du monde. Mais à ce moment-là, son père est mort. Du même coup, elle a semblé perdre avec lui sa voix, son âme et son génie. Il lui en est resté assez pour entrer au Conservatoire, mais tout juste. Elle ne s’est distinguée en rien. Elle a suivi les cours sans enthousiasme. Elle a gagné un prix pour faire plaisir à la vieille maman Valérius, avec laquelle elle continuait de vivre. La première fois que Raoul avait revu Christine à l’Opéra, la beauté de la jeune fille l’avait charmé. Les douces images d’autrefois l’avaient charmé aussi. Mais il avait été plutôt étonné par le côté négatif de son art. Elle semblait détachée de tout. Il est revenu l’écouter. Il la suivait dans les coulisses. Il l’a attendue derrière un portant. Il a essayé d’attirer son attention. Plus d’une fois, il l’a accompagnée jusqu’à la porte de sa loge, mais elle ne le voyait pas. D’ailleurs, elle semblait ne voir personne. C’était l’indifférence qui passait. Raoul en a souffert, car elle était belle. Il était timide et il n’osait pas s’avouer à lui-même qu’il l’aimait. Et puis, il y avait eu le coup de tonnerre de la soirée de gala. Les cieux s’étaient déchirés. Une voix d’ange s’était fait entendre sur la terre, pour le bonheur des hommes et pour brûler son cœur jusqu’au bout...

Et puis, et puis, il y avait eu cette voix d’homme derrière la porte : « Il faut m’aimer ! » et personne dans la loge...

Pourquoi avait-elle ri quand il lui avait dit, au moment où elle rouvrait les yeux : « Je suis le petit enfant qui a ramassé votre écharpe dans la mer » ? Pourquoi ne l’avait-elle pas reconnu ? Et pourquoi lui avait-elle écrit ?

Oh ! cette côte est longue... longue... Voici le crucifix des trois chemins... Voici la lande déserte, la bruyère glacée, le paysage immobile sous le ciel blanc. Les vitres tremblent et tintent, on dirait qu’elles se brisent dans ses oreilles... Que de bruit fait cette diligence qui avance si peu ! Il reconnaît les chaumières... les enclos, les talus, les arbres du chemin... Voici le dernier tournant de la route. Puis on descendra très vite et ce sera la mer... la grande baie de Perros...

Alors, elle est descendue à l’auberge du Soleil-Couchant. Dame ! Il n’y en a pas d’autre. Et puis, on y est très bien. Il se rappelle qu’autrefois, on y racontait de belles histoires ! Comme son cœur bat ! Qu’est-ce qu’elle va dire en le voyant ?

La première personne qu’il aperçoit, en entrant dans la vieille salle enfumée de l’auberge, est maman Tricard. Elle le reconnaît. Elle lui fait des compliments. Elle lui demande ce qui l’amène. Il rougit. Il dit qu’il est venu pour affaires à Lannion. Il a tenu à « pousser jusque-là pour lui dire bonjour ». Elle veut lui servir à déjeuner, mais il dit : « Tout à l’heure. » Il semble attendre quelque chose ou quelqu’un. La porte s’ouvre. Il est debout. Il ne s’est pas trompé : c’est elle ! Il veut parler, il retombe. Elle reste devant lui, souriante, pas du tout étonnée. Son visage est frais et rose comme une fraise venue à l’ombre. La jeune fille est sans doute émue par une marche rapide. Son sein, qui renferme un cœur sincère, se soulève doucement. Ses yeux sont de clairs miroirs d’azur pâle. Ils ont la couleur des lacs qui rêvent, immobiles, tout là-haut vers le nord du monde. Ses yeux lui apportent tranquillement le reflet de son âme candide. Sa fourrure est entrouverte sur une taille souple, sur la ligne harmonieuse de son jeune corps plein de grâce. Raoul et Christine se regardent longuement. Maman Tricard sourit et, discrète, s’en va sans bruit. Enfin, Christine parle :

— Vous êtes venu et cela ne m’étonne pas. J’avais le pressentiment que je vous retrouverais ici, dans cette auberge, en revenant de la messe. *Quelqu’un* me l’a dit, là-bas. Oui, on m’avait annoncé votre arrivée.

— Qui donc ? demande Raoul.

Il prend dans ses mains la petite main de Christine, et elle ne la retire pas.

— Mais, mon pauvre papa qui est mort.

Il y a un silence entre les deux jeunes gens.

Puis Raoul reprend :

— Est-ce que votre papa vous a dit que je vous aimais, Christine, et que je ne peux pas vivre sans vous ?

Christine rougit jusqu’aux cheveux et elle détourne la tête. Elle dit, la voix tremblante :

— Moi ? Vous êtes fou, mon ami.

Et elle éclate de rire pour se donner, comme on dit, une contenance.

— Ne riez pas, Christine, c’est très sérieux.

Et elle répond, grave :

— Je ne vous ai pas fait venir pour que vous me disiez des choses pareilles.

— Vous m’avez « fait venir », Christine. Vous avez deviné que votre lettre ne me laisserait pas indifférent et que j’accourrais à Perros. Comment avez-vous pu penser cela, si vous n’avez pas pensé que je vous aimais ?

— J’ai pensé que vous vous souviendriez des jeux de notre enfance, auxquels mon père se mêlait si souvent. Au fond, je ne sais pas bien ce que j’ai pensé... J’ai peut-être eu tort de vous écrire... Vous êtes apparu si subitement l’autre soir dans ma loge ! Cela m’avait ramenée loin, bien loin dans le passé. Et je vous ai écrit comme la petite fille que j’étais alors. Dans un moment de tristesse et de solitude, cette petite fille serait heureuse de revoir son petit camarade près d’elle...

Un instant, ils gardent le silence. Il y a dans l’attitude de Christine quelque chose que Raoul ne trouve pas naturel. Mais il ne peut pas dire quoi exactement. Cependant, il ne la sent pas hostile ; loin de là... La tendresse désolée de ses yeux le lui dit assez. Mais pourquoi cette tendresse est-elle désolée ?... Voilà peut-être ce qu’il faut savoir et ce qui irrite déjà le jeune homme...

— Quand vous m’avez vu dans votre loge, c’était la première fois que vous me voyiez, Christine ?

Elle ne sait pas mentir. Elle dit :

— Non ! je vous avais déjà aperçu plusieurs fois dans la loge de votre frère. Et puis aussi sur le plateau.

— Je m’en doutais ! fait Raoul en serrant les lèvres. Mais alors, pourquoi donc ? Vous m’avez vu dans votre loge, à vos genoux. Je vous ai rappelé que j’avais ramassé votre écharpe dans la mer. Pourquoi avez-vous répondu comme si vous ne me connaissiez pas ? Et pourquoi avez-vous ri ?

Le ton de ces questions est si dur que Christine regarde Raoul, étonnée, et ne lui répond pas. Le jeune homme est très étonné lui-même de cette querelle subite. Il ose cette querelle au moment même où il s’était promis autre chose. Il devait dire à Christine des paroles de douceur, d’amour et de soumission. Un mari, un amant qui a tous les droits, ne parlerait pas autrement. C’est ainsi qu’il parlerait à sa femme ou à sa maîtresse, si elle l’avait offensé. Mais Raoul se met en colère contre ses propres torts. Il se juge stupide. Pour sortir de cette situation ridicule, il ne trouve qu’un moyen : il prend la décision violente de se montrer odieux.

— Vous ne me répondez pas ! fait-il, furieux et malheureux. Eh bien, je vais répondre pour vous, moi ! C’est qu’il y avait quelqu’un dans cette loge qui vous gênait, Christine ! Vous ne vouliez pas lui montrer que vous pouviez vous intéresser à une autre personne que lui !...

— Si quelqu’un me gênait, mon ami ! a interrompu Christine sur un ton glacé... si quelqu’un me gênait, ce soir-là, ce devait être vous, puisque c’est vous que j’ai mis à la porte !...

— Oui !... pour rester avec l’autre !...

— Que dites-vous, monsieur ? fait la jeune femme, le souffle court... et de quel autre s’agit-il ici ?

— De celui à qui vous avez dit : *Je ne chante que pour vous ! Je vous ai donné mon âme ce soir, et je suis morte !*

Christine a saisi le bras de Raoul. Elle le serre avec une force que l’on ne soupçonnerait pas chez cet être fragile.

— Vous écoutiez donc derrière la porte ?

— Oui ! parce que je vous aime... Et j’ai tout entendu...

— Vous avez entendu quoi ?

Et la jeune fille, redevenue étrangement calme, laisse le bras de Raoul.

— Il vous a dit : *Il faut m’aimer !*

À ces mots, une pâleur de cadavre se répand sur le visage de Christine, et des cernes marquent ses yeux... Elle chancelle, elle va tomber. Raoul se précipite, tend les bras, mais déjà Christine a surmonté cette faiblesse passagère. D’une voix basse, presque mourante, elle dit :

— Dites ! dites encore ! dites tout ce que vous avez entendu !

Raoul la regarde, hésite, ne comprend rien à ce qui se passe.

— Mais, dites donc ! Vous voyez bien que vous me faites mourir !...

— Vous lui avez dit que vous lui aviez donné votre âme. J’ai entendu encore ce qu’il vous a répondu : *Ton âme est bien belle, mon enfant, et je te remercie. Il n’y a point d’empereur qui ait reçu un pareil cadeau ! Les anges ont pleuré ce soir !*

Christine a porté la main à son cœur. Elle fixe Raoul avec une émotion impossible à décrire. Son regard est si aigu, si fixe, qu’il paraît celui d’une folle. Raoul est terrifié. Mais voilà que les yeux de Christine deviennent humides. Sur ses joues d’ivoire glissent deux perles, deux lourdes larmes...

— Christine !...

— Raoul !...

Le jeune homme veut la saisir, mais elle lui glisse des mains et elle se sauve dans un grand désordre.

Christine restait enfermée dans sa chambre. Pendant ce temps, Raoul se faisait mille reproches sur sa brutalité. Mais d’autre part, la jalousie reprenait son galop dans ses veines en feu. La jeune fille avait montré une si grande émotion en apprenant qu’on avait surpris son secret. Ce secret devait donc être important ! Certes, malgré ce qu’il avait entendu, Raoul ne doutait pas de la pureté de Christine. Il savait qu’elle avait une grande réputation de sagesse. Il n’était pas naïf au point de ne pas comprendre une chose. Une artiste est parfois obligée d’entendre des paroles d’amour. Elle y avait bien répondu en disant qu’elle avait donné son âme. Mais de toute évidence, il ne s’agissait dans tout cela que de chant et de musique. De toute évidence ? Alors, pourquoi cette émotion tout à l’heure ? Mon Dieu, que Raoul était malheureux ! Et s’il avait tenu l’homme, *la voix d’homme*, il lui aurait demandé des explications précises.

Pourquoi Christine s’est-elle enfuie ? Pourquoi ne descendait-elle pas ?

Il a refusé de déjeuner. Il était vraiment triste. Sa douleur était grande de voir passer loin de la jeune Suédoise ces heures qu’il avait espérées si douces. Pourquoi ne venait-elle pas avec lui parcourir ce pays où ils avaient tant de souvenirs communs ? Elle semblait ne plus rien avoir à faire à Perros et, en fait, elle n’y faisait rien. Alors pourquoi ne reprenait-elle pas aussitôt le chemin de Paris ? Il avait appris une chose. Le matin, elle avait fait dire une messe pour le repos de l’âme du père Daaé. Elle avait passé de longues heures à prier dans la petite église et sur la tombe du ménétrier.

Triste et découragé, Raoul est parti vers le cimetière qui entourait l’église. Il en a poussé la porte. Il a marché seul parmi les tombes, en lisant les inscriptions. Quand il est arrivé derrière l’abside, l’éclat des fleurs l’a tout de suite renseigné. Elles soupiraient sur le granit de la tombe et elles débordaient jusque sur la terre blanche. Leur parfum remplissait tout ce coin glacé de l’hiver breton. C’étaient de miraculeuses roses rouges, qui semblaient ouvertes du matin, dans la neige. C’était un peu de vie chez les morts, car la mort, là, était partout. Elle aussi débordait de la terre, qui avait rejeté son trop-plein de cadavres. Des squelettes et des crânes par centaines étaient entassés contre le mur de l’église. Un léger réseau de fils de fer les retenait simplement et laissait voir tout le sinistre édifice. Les têtes de morts étaient empilées, alignées comme des briques. Entre elles, des os très proprement blanchis les consolidaient. Elles semblaient former la première rangée de pierres, sur laquelle on avait bâti les murs de la sacristie. La porte de cette sacristie s’ouvrait au milieu de cet ossuaire. On en voit beaucoup comme celui-ci le long des vieilles églises bretonnes.

Raoul a prié pour Daaé. Ces sourires éternels des têtes de morts l’impressionnaient terriblement. Il est sorti du cimetière et il a remonté la colline. Il s’est assis au bord de la lande qui domine la mer. Le vent courait méchamment sur les plages, et il aboyait après la pauvre et timide lumière du jour. Celle-ci a cédé, elle s’est enfuie, et elle n’a plus été qu’une raie pâle à l’horizon. Alors, le vent s’est tu. C’était le soir. Raoul était enveloppé d’ombres glacées, mais il ne sentait pas le froid. Toute sa pensée, tout son souvenir erraient sur la lande déserte et désolée. C’était là, à cette place, qu’il était venu souvent, à la tombée du jour, avec la petite Christine. Ils venaient voir danser les korrigans, juste au moment où la lune se lève. Lui, il n’en avait jamais vu, et pourtant il avait de bons yeux. Christine, au contraire, qui était un peu myope, prétendait en avoir vu beaucoup. Il a souri à cette idée, et puis, tout à coup, il a sursauté. Une forme, une forme précise était venue là, sans qu’il sache comment, sans le moindre bruit. Une forme debout à côté de lui disait :

— Croyez-vous que les korrigans viendront ce soir ?

C’était Christine. Il a voulu parler. Elle lui a fermé la bouche de sa main gantée.

— Écoutez-moi, Raoul, j’ai décidé de vous dire quelque chose de grave, de très grave !

Sa voix tremblait. Il a attendu.

Elle a repris, le souffle court :

— Vous rappelez-vous, Raoul, la légende de l’Ange de la musique ?

— Si je m’en souviens ! a-t-il fait. Je crois bien que c’est ici que votre père nous l’a racontée pour la première fois.

— C’est ici aussi qu’il m’a dit : « Quand je serai au ciel, mon enfant, je te l’enverrai. » Eh bien ! Raoul, mon père est au ciel et j’ai reçu la visite de l’Ange de la musique.

— Je n’en doute pas, a répondu gravement le jeune homme.

Car il croyait comprendre son amie. Dans une pensée religieuse, elle mêlait le souvenir de son père à l’éclat de son dernier triomphe.

Christine a paru légèrement étonnée par son sang-froid. Le vicomte de Chagny apprenait bien calmement qu’elle avait reçu la visite de l’Ange de la musique.

— Comment l’entendez-vous, Raoul ? a-t-elle fait.

Elle a penché son visage pâle tout près du visage du jeune homme. Il a pu croire que Christine allait lui donner un baiser. Mais elle voulait seulement lire dans ses yeux, malgré la nuit.

— J’entends, a-t-il répondu, qu’une créature humaine ne chante pas comme vous avez chanté l’autre soir sans quelque miracle. Il faut que le ciel y soit pour quelque chose. Il n’y a pas de professeur sur la terre qui puisse vous apprendre des accents pareils. Vous avez entendu l’Ange de la musique, Christine.

— Oui, a-t-elle fait solennellement, *dans ma loge.* C’est là qu’il vient me donner ses leçons de chaque jour.

Elle a dit cela d’un ton si pénétrant et si étrange que Raoul l’a regardée, inquiet. C’est ainsi qu’on regarde une personne qui dit une chose énorme. Ou qui affirme une vision folle, à laquelle elle croit de toutes les forces de son pauvre cerveau malade. Mais elle avait reculé et, immobile, elle n’était plus qu’un peu d’ombre dans la nuit.

— Dans votre loge ? a-t-il répété, comme un écho stupide.

— Oui, c’est là que je l’ai entendu, et je n’ai pas été seule à l’entendre...

— Qui donc l’a entendu encore, Christine ?

— Vous, mon ami.

— Moi ? j’ai entendu l’Ange de la musique ?

— Oui, l’autre soir, c’est lui qui parlait quand vous écoutiez derrière la porte de ma loge. C’est lui qui m’a dit : « Il faut m’aimer. » Mais je croyais bien être la seule à percevoir sa voix. Aussi, jugez de mon étonnement quand j’ai appris, ce matin, que vous pouviez l’entendre, vous aussi...

Raoul a éclaté de rire. Et aussitôt, la nuit s’est dissipée sur la lande déserte. Les premiers rayons de la lune sont venus envelopper les jeunes gens. Christine s’était retournée vers Raoul, hostile. Ses yeux, d’habitude si doux, lançaient des éclairs.

— Pourquoi riez-vous ? Vous croyez peut-être avoir entendu une voix d’homme ?

— Dame ! a répondu le jeune homme.

Ses idées commençaient à se brouiller devant l’attitude de bataille de Christine.

— C’est vous, Raoul ! vous qui me dites cela ! un ancien petit compagnon à moi ! un ami de mon père ! Je ne vous reconnais plus ! Mais que croyez-vous donc ? Je suis une honnête fille, moi, monsieur le vicomte de Chagny. Je ne m’enferme pas avec des voix d’homme dans ma loge. Si vous aviez ouvert la porte, vous auriez vu qu’il n’y avait personne !

— C’est vrai ! Quand vous avez été partie, j’ai ouvert cette porte et je n’ai trouvé personne dans la loge...

— Vous voyez bien... alors ?

Le vicomte a fait appel à tout son courage.

— Alors, Christine, je pense qu’on se moque de vous !

Elle a poussé un cri et elle s’est enfuie. Il a couru derrière elle, mais elle lui a jeté, dans une colère violente :

— Laissez-moi ! laissez-moi !

Et elle a disparu. Raoul est rentré à l’auberge, très las, très découragé et très triste.

Il a appris que Christine venait de monter dans sa chambre. Elle avait annoncé qu’elle ne descendrait pas pour dîner. Le jeune homme a demandé si elle n’était pas malade. La brave aubergiste lui a répondu d’une façon ambiguë. Si Christine était souffrante, ce ne devait pas être un mal bien grave. Comme elle croyait à la dispute de deux amoureux, elle s’est éloignée en haussant les épaules. Elle exprimait d’un air malin sa pitié pour ces jeunes gens. Ils gaspillaient en vaines querelles les heures que le bon Dieu leur a permis de passer sur la terre. Raoul a dîné tout seul, au coin du feu et, comme vous pensez bien, de très mauvaise humeur. Puis, dans sa chambre, il a essayé de lire. Puis, dans son lit, il a essayé de dormir. Aucun bruit ne venait de la chambre à côté. Que faisait Christine ? Dormait-elle ? Et si elle ne dormait pas, à quoi pensait-elle ? Et lui, à quoi pensait-il ? Aurait-il seulement été capable de le dire ? Cette étrange conversation avec Christine l’avait tout à fait troublé !... Il pensait moins à Christine qu’*autour* de Christine. Et cet « autour » était si vague, si nébuleux, si insaisissable ! Il en éprouvait un malaise très curieux et très angoissant.

Ainsi, les heures passaient très lentement. Il était peut-être onze heures et demie du soir quand il a entendu distinctement marcher dans la chambre voisine. C’était un pas léger, furtif. Christine ne s’était donc pas couchée ? Sans réfléchir à ses gestes, le jeune homme s’est habillé très vite, en faisant bien attention au moindre bruit. Et, prêt à tout, il a attendu. Prêt à quoi ? Est-ce qu’il le savait ? Son cœur a bondi quand il a entendu la porte de Christine tourner lentement sur ses gonds. Où allait-elle, à cette heure où tout dormait dans Perros ? Il a entrouvert sa porte tout doucement. Dans un rayon de lune, il a pu voir la forme blanche de Christine. Elle glissait avec précaution dans le couloir. Elle a atteint l’escalier et elle est descendue. Lui, au-dessus d’elle, s’est penché sur la rampe. Soudain, il a entendu deux voix qui parlaient rapidement. Une phrase lui est arrivée : « Ne perdez pas la clef. » C’était la voix de l’hôtesse. En bas, on a ouvert la porte qui donnait sur la baie. On l’a refermée. Et tout est redevenu calme. Raoul est revenu aussitôt dans sa chambre et il a couru ouvrir sa fenêtre. La forme blanche de Christine se dressait sur le quai désert.

Ce premier étage de l’auberge du Soleil-Couchant n’était pas très haut. Un arbre en espalier tendait ses branches aux bras impatients de Raoul. Il a ainsi pu sortir sans que l’hôtesse se doute de son absence. Aussi, quelle n’a pas été la stupéfaction de la brave dame, le lendemain matin ! On lui a apporté le jeune homme presque glacé, plus mort que vif. On l’avait trouvé étendu de tout son long sur les marches du maître-autel, dans la petite église de Perros. Elle a couru annoncer vite la nouvelle à Christine. Celle-ci est descendue en hâte et, aidée de l’aubergiste, elle a soigné le jeune homme avec inquiétude. Il a bientôt ouvert les yeux. Il est revenu tout à fait à la vie en voyant au-dessus de lui le charmant visage de son amie.

Que s’était-il donc passé ? Quelques semaines plus tard, le drame de l’Opéra a entraîné l’action de la justice. M. le commissaire Mifroid a alors pu interroger le vicomte de Chagny sur les événements de la nuit de Perros. Voici comment ils ont été notés sur les feuilles du dossier d’enquête. (Cote 150.)

*Demande.* — Mlle Daaé ne vous avait pas vu descendre de votre chambre par le singulier chemin que vous aviez choisi ?

*Réponse.* — Non, monsieur, non, non. Cependant, je suis arrivé derrière elle sans chercher à étouffer le bruit de mes pas. Je ne demandais alors qu’une chose : qu’elle se retourne, qu’elle me voie et qu’elle me reconnaisse. Je venais en effet de me dire que ma poursuite était tout à fait incorrecte. Cette façon d’espionner était indigne de moi. Mais elle n’a pas semblé m’entendre et, en fait, elle a agi comme si je n’étais pas là. Elle a quitté tranquillement le quai et puis, tout à coup, elle a remonté rapidement le chemin. L’horloge de l’église venait de sonner minuit moins le quart. Il m’a semblé que le son de l’heure avait décidé de sa hâte, car elle s’est mise presque à courir. C’est ainsi qu’elle est arrivée à la porte du cimetière.

D. La porte du cimetière était-elle ouverte ?

R. Oui, monsieur, et cela m’a surpris, mais cela n’a pas du tout paru étonner Mlle Daaé.

D. Il n’y avait personne dans le cimetière ?

R. Je n’ai vu personne. S’il y avait eu quelqu’un, je l’aurais vu. La lumière de la lune était éblouissante. La neige qui couvrait la terre nous renvoyait ses rayons et rendait la nuit plus claire encore.

D. On ne pouvait pas se cacher derrière les tombes ?

R. Non, monsieur. Ce sont de pauvres pierres tombales qui disparaissaient sous la couche de neige. Elles alignaient leurs croix au ras du sol. Les seules ombres étaient celles de ces croix et les deux nôtres. L’église était toute éblouissante de clarté. Je n’ai jamais vu une pareille lumière de nuit. C’était très beau, très transparent et très froid. Je n’étais jamais allé la nuit dans les cimetières. J’ignorais qu’on pouvait y trouver une telle lumière, « une lumière qui ne pèse rien ».

D. Vous êtes superstitieux ?

R. Non, monsieur, je suis croyant.

D. Dans quel état d’esprit étiez-vous ?

R. Très sain et très tranquille, ma foi. Certes, la sortie étrange de Mlle Daaé m’avait d’abord profondément troublé. Mais j’ai vu la jeune fille entrer dans le cimetière. Je me suis dit aussitôt qu’elle venait accomplir un vœu sur la tombe de son père. J’ai trouvé la chose si naturelle que j’ai retrouvé tout mon calme. J’étais simplement étonné qu’elle ne m’ait pas encore entendu marcher derrière elle, car la neige craquait sous mes pas. Mais sans doute était-elle tout absorbée par sa pensée religieuse. J’ai d’ailleurs décidé de ne pas la troubler. Quand elle est arrivée à la tombe de son père, je suis resté à quelques pas derrière elle. Elle s’est agenouillée dans la neige, elle a fait le signe de la croix et elle a commencé à prier. À ce moment, minuit a sonné. Le douzième coup tintait encore à mon oreille quand, soudain, j’ai vu la jeune fille relever la tête. Son regard s’est fixé sur le ciel, ses bras se sont tendus vers la lune. Elle m’a paru en extase. Je me demandais encore quelle était la raison subite de cette extase. Alors, moi-même, j’ai relevé la tête et j’ai jeté autour de moi un regard perdu. Tout mon être s’est tendu vers l’Invisible, *l’invisible qui nous jouait de la musique.* Et quelle musique ! Nous la connaissions déjà ! Christine et moi l’avions déjà entendue dans notre jeunesse. Mais jamais, sur le violon du père Daaé, elle n’avait été jouée avec un art aussi divin. Dans cet instant, je n’ai pu faire qu’une chose. Je me suis rappelé tout ce que Christine venait de me dire de l’ange de la musique. Et je ne savais trop que penser de ces sons inoubliables. S’ils ne descendaient pas du ciel, on ne pouvait pas dire d’où ils venaient sur terre. Il n’y avait là aucun instrument, aucune main pour conduire l’archet. Oh ! je me suis rappelé l’admirable mélodie. C’était la *Résurrection de Lazare*, que le père Daaé nous jouait dans ses heures de tristesse et de foi. Si l’ange de Christine avait existé, il n’aurait pas mieux joué cette nuit-là avec le violon du ménétrier mort. L’invocation de Jésus nous enlevait à la terre. Ma foi, je m’attendais presque à voir se soulever la pierre du tombeau du père de Christine. L’idée m’est venue aussi que Daaé avait été enterré avec son violon. Et en vérité, je ne sais pas jusqu’où est allée mon imagination, dans cette minute funèbre et rayonnante. J’étais au fond de ce petit cimetière de province caché, à côté de ces têtes de morts. Elles nous riaient de toutes leurs mâchoires immobiles. Non, je ne sais pas jusqu’où mon imagination est allée, ni où elle s’est arrêtée.

Mais la musique s’était tue et j’ai retrouvé mes sens. Il m’a semblé entendre du bruit du côté des têtes de morts de l’ossuaire.

D. Ah ! ah ! vous avez entendu du bruit du côté de l’ossuaire ?

R. Oui, il m’a paru que les têtes de morts ricanaient maintenant, et je n’ai pas pu m’empêcher de frissonner.

D. Vous n’avez pas pensé tout de suite à une chose ? Derrière l’ossuaire pouvait se cacher justement le musicien céleste qui venait de tant vous charmer.

R. J’ai si bien pensé cela que je n’ai plus pensé qu’à cela, monsieur le commissaire. J’en ai oublié de suivre Mlle Daaé, qui venait de se relever et gagnait tranquillement la porte du cimetière. Elle était tellement absorbée qu’il n’est pas étonnant qu’elle ne m’ait pas aperçu. Je n’ai pas bougé, les yeux fixés sur l’ossuaire. J’étais décidé à aller jusqu’au bout de cette incroyable aventure et à en connaître le secret.

D. Et alors, qu’est-il arrivé pour qu’on vous retrouve au matin, étendu à demi mort sur les marches du maître-autel ?

R. Oh ! ça a été rapide... Une tête de mort a roulé à mes pieds... puis une autre... puis une autre... On aurait dit que j’étais le but de ce funèbre jeu de boules. Et j’ai imaginé une chose. Un faux mouvement avait dû détruire l’harmonie de cette construction, derrière laquelle se cachait notre musicien. Cette idée m’a paru d’autant plus raisonnable qu’une ombre a glissé soudain sur le mur éclatant de la sacristie.

Je me suis précipité. L’ombre avait déjà poussé la porte et elle était entrée dans l’église. J’avais des ailes, l’ombre avait un manteau. J’ai été assez rapide pour saisir un coin du manteau de l’ombre. À ce moment, nous étions, l’ombre et moi, juste devant le maître-autel. Les rayons de la lune, à travers le grand vitrail de l’abside, tombaient droit devant nous. Comme je ne lâchais pas le manteau, l’ombre s’est retournée. Le manteau qui l’enveloppait s’est entrouvert. Et j’ai vu, monsieur le juge, comme je vous vois, une effroyable tête de mort. Elle lançait sur moi un regard où brûlaient les feux de l’enfer. J’ai cru avoir affaire à Satan lui-même. Devant cette apparition d’outre-tombe, mon cœur, malgré tout son courage, a défailli. Je ne me souviens plus de rien jusqu’au moment où je me suis réveillé. C’était dans ma petite chambre de l’auberge du Soleil-Couchant.

### Glossaire

- **chaumière**: petite maison de paysan, avec un toit de paille.
- **ménétrier**: musicien de village.
- **pardons**: en Bretagne, grandes fêtes religieuses de village.
- **dérobées**: danses de Bretagne.
- **gouvernante**: femme qui s’occupe de l’éducation d’un enfant.
- **crique**: petit coin de mer entre des rochers.
- **korrigans**: petits êtres des contes bretons.
- **bruyère**: plante basse à petites fleurs, qui pousse sur la lande.
- **nacelle**: petite barque.
- **portant**: grand cadre de bois qui tient un décor.
- **lande**: grande terre sauvage où il n’y a presque pas d’arbres.
- **diligence**: grande voiture à cheval pour les voyageurs.
- **contenance**: attitude ; « se donner une contenance » : cacher sa gêne.
- **violoneux**: musicien de village qui joue du violon.
- **hameaux**: très petits villages.
- **plateau**: la scène, le sol où jouent les artistes.
- **abside**: partie arrondie d’une église, derrière l’autel.
- **sacristie**: salle de l’église où le prêtre range ses objets et ses vêtements.
- **ossuaire**: lieu où l’on garde les os des morts.
- **en espalier**: fixé à un mur, avec les branches bien étalées.
- **maître-autel**: le principal autel d’une église.
- **archet**: baguette qui sert à jouer du violon.
- **vitrail**: fenêtre d’église faite de verres de couleur.
- **reprenait son galop**: recommençait à courir très vite, comme un cheval.
- **soupiraient**: ici, semblaient pousser de petits souffles tristes.
- **éblouissante**: si brillante qu’elle gêne les yeux.
- **extase**: joie très forte, qui fait oublier le monde.
- **funèbre**: qui fait penser à la mort.

## VII. Une visite à la loge n° 5

Quand nous avons quitté MM. Firmin Richard et Armand Moncharmin, ils décidaient de faire une petite visite. Ils voulaient aller à la première loge n° 5.

Ils ont laissé derrière eux le large escalier. Il va du vestibule de l’administration à la scène et à ses dépendances. Ils ont traversé la scène (le plateau). Ils sont entrés dans le théâtre par l’entrée des abonnés. Puis ils sont entrés dans la salle par le premier couloir à gauche. Ils se sont alors glissés entre les premiers rangs des fauteuils d’orchestre. Ils ont regardé la première loge n° 5. Ils l’ont mal vue, parce qu’elle était dans une demi-obscurité. De plus, d’immenses housses étaient jetées sur le velours rouge des appuis-mains.

À ce moment, ils étaient presque seuls dans l’immense vaisseau sombre, et un grand silence les entourait. C’était l’heure tranquille où les machinistes vont boire.

L’équipe avait vidé le plateau pour un moment, et elle avait laissé un décor à moitié monté. Quelques rayons de lumière étaient entrés par on ne sait quelle ouverture. C’était une lumière pâle, sinistre, qui semblait volée à une étoile mourante. Ces rayons arrivaient jusqu’à une vieille tour, qui dressait ses créneaux de carton sur la scène. Dans cette fausse nuit, ou plutôt dans ce jour menteur, les choses prenaient des formes étranges. Sur les fauteuils de l’orchestre, la toile qui les couvrait ressemblait à une mer en furie. Ses vagues gris-vert semblaient arrêtées d’un seul coup, sur l’ordre secret du géant des tempêtes. Ce géant, comme chacun sait, s’appelle Adamastor. MM. Moncharmin et Richard étaient les naufragés de cette mer de toile peinte, agitée et pourtant immobile. Ils avançaient vers les loges de gauche à grands mouvements de bras. Ils ressemblaient à des marins qui ont abandonné leur barque et qui cherchent à gagner le rivage. Les huit grandes colonnes de pierre polie se dressaient dans l’ombre comme d’énormes pilotis. Elles semblaient soutenir une falaise menaçante, au large ventre, prête à s’écrouler. Les couches de cette falaise étaient les lignes rondes et parallèles des balcons des premières, deuxièmes et troisièmes loges. Ces lignes semblaient plier. Tout en haut de la falaise, des figures étaient perdues dans le ciel de cuivre de M. Lenepveu. Elles faisaient des grimaces, elles ricanaient, elles se moquaient, elles riaient de l’inquiétude de MM. Moncharmin et Richard. D’habitude, pourtant, c’étaient des figures très sérieuses. Elles s’appelaient : Isis, Amphitrite, Hébé, Flore, Pandore, Psyché, Thétis, Pomone, Daphné, Clythie, Galathée, Aréthuse. Oui, Aréthuse elle-même, et Pandore que tout le monde connaît à cause de sa boîte ! Elles regardaient les deux nouveaux directeurs de l’Opéra. Ceux-ci avaient fini par s’accrocher à une épave. De là, ils regardaient en silence la première loge n° 5. J’ai dit qu’ils étaient inquiets. Du moins, je le suppose. M. Moncharmin, en tout cas, avoue qu’il était impressionné. Voici ses mots exacts :

« Nous avions pris la place de MM. Poligny et Debienne. Depuis ce jour, on nous avait si gentiment fait monter sur cette « balançoire » (quel style !) du fantôme de l’Opéra. Cette balançoire avait sans doute fini par troubler l’équilibre de mon imagination, et même de ma vue. Était-ce le décor exceptionnel où nous marchions, au centre d’un incroyable silence, qui nous a impressionnés à ce point ?... Avons-nous été le jouet d’une sorte d’hallucination ?... La salle presque obscure et la pénombre de la loge n° 5 l’ont-elles rendue possible ?... Car j’ai vu, et Richard aussi a vu, au même moment, une forme dans la loge n° 5. Richard n’a rien dit ; moi non plus, d’ailleurs. Mais nous nous sommes pris la main d’un même geste. Puis nous avons attendu ainsi quelques minutes, sans bouger, les yeux toujours fixés sur le même point. Mais la forme avait disparu. Alors, nous sommes sortis. Dans le couloir, nous nous sommes dit nos impressions et nous avons parlé de *la forme.* Le malheur est que ma forme à moi n’était pas du tout la forme de Richard. Moi, j’avais vu comme une tête de mort, posée sur le bord de la loge. Richard, lui, avait aperçu une forme de vieille femme qui ressemblait à la mère Giry. Nous avons donc compris que nous avions vraiment été le jouet d’une illusion. Nous avons couru sans attendre à la première loge n° 5, en riant comme des fous. Nous y sommes entrés et nous n’y avons plus trouvé aucune forme. »

Et maintenant nous voici dans la loge n° 5.

C’est une loge comme toutes les autres premières loges. En vérité, rien ne distingue cette loge de ses voisines.

MM. Moncharmin et Richard s’amusaient ouvertement et riaient l’un de l’autre. Ils remuaient les meubles de la loge, ils soulevaient les housses et les fauteuils. Ils examinaient surtout le fauteuil où *la voix avait l’habitude de s’asseoir.* Mais ils ont constaté que c’était un honnête fauteuil, qui n’avait rien de magique. En somme, c’était la plus ordinaire des loges. Elle avait sa tapisserie rouge, ses fauteuils, son petit tapis et son appui-main de velours rouge. Ils ont tâté le petit tapis le plus sérieusement du monde. Ils n’ont rien découvert de spécial, ni de ce côté, ni des autres. Alors, ils sont descendus dans la baignoire du dessous, qui correspondait à la loge n° 5. La baignoire n° 5 est juste au coin de la première sortie de gauche des fauteuils d’orchestre. Là non plus, ils n’ont rien trouvé qui mérite d’être signalé.

— Tous ces gens-là se moquent de nous ! a fini par s’écrier Firmin Richard. Samedi, on joue *Faust*, et nous assisterons tous les deux à la représentation dans la première loge n° 5 !

### Glossaire

- **abonnés**: personnes qui paient pour toute la saison.
- **housses**: grandes toiles qui protègent les meubles.
- **appuis-mains**: bords des loges, où l’on pose les mains.
- **vaisseau**: grand navire ; ici aussi, grande salle haute.
- **machinistes**: hommes qui font bouger les décors.
- **créneaux**: dents de pierre en haut du mur d’un château.
- **naufragés**: personnes qui ont survécu à un bateau perdu en mer.
- **pilotis**: gros poteaux qui soutiennent une construction au-dessus de l’eau.
- **ricanaient**: riaient d’un rire méchant.
- **épave**: reste d’un bateau détruit.
- **balançoire**: siège suspendu où l’on se balance ; ici aussi, blague, mensonge pour se moquer de quelqu’un.
- **hallucination**: chose que l’on croit voir, mais qui n’existe pas.
- **pénombre**: lumière très faible, presque de l’ombre.
- **tâté**: touché avec les mains pour examiner.
- **baignoire**: loge au niveau le plus bas de la salle.

## VIII. Où MM. Firmin Richard et Armand Moncharmin osent faire jouer « Faust » dans une salle « maudite », et l’événement terrible qui en résulte

Mais le samedi matin, en arrivant dans leur bureau, les directeurs ont trouvé une double lettre de F. de l’O. Elle disait :

« Mes chers directeurs,

C’est donc la guerre ?

Si vous tenez encore à la paix, voici mon ultimatum.

Il a les quatre conditions suivantes :

1° Me rendre ma loge, et je veux pouvoir en disposer librement dès maintenant ;

2° Le rôle de « Marguerite » sera chanté ce soir par Christine Daaé. Ne vous occupez pas de la Carlotta, qui sera malade ;

3° Je tiens absolument aux bons et loyaux services de Mme Giry, mon ouvreuse. Vous allez lui rendre sa place immédiatement ;

4° Faites-moi savoir que vous acceptez, comme vos prédécesseurs, les conditions de mon cahier des charges sur mon indemnité mensuelle. Faites-le par une lettre remise à Mme Giry, qui me la fera parvenir. Je vous dirai plus tard de quelle manière vous devrez me la verser.

*Sinon, vous donnerez* Faust, *ce soir, dans une salle maudite.*

À bon entendeur, salut !

F. DE L’O. »

— Eh bien ! il m’embête, moi !... Il m’embête ! a hurlé Richard.

Il a levé ses poings vengeurs, et il les a laissés retomber avec un grand bruit sur la table de son bureau.

À ce moment, Mercier, l’administrateur, est entré.

— Lachenal voudrait voir l’un de ces messieurs, a-t-il dit. Il paraît que l’affaire est urgente, et le bonhomme me paraît tout bouleversé.

— Qui est-ce, Lachenal ? a demandé Richard.

— C’est votre écuyer en chef.

— Comment ! mon écuyer en chef ?

— Mais oui, monsieur, a expliqué Mercier... Il y a à l’Opéra plusieurs écuyers, et M. Lachenal est leur chef.

— Et qu’est-ce qu’il fait, cet écuyer ?

— Il dirige toute l’écurie.

— Quelle écurie ?

— Mais la vôtre, monsieur, l’écurie de l’Opéra.

— Il y a une écurie à l’Opéra ? Ma foi, je n’en savais rien ! Et où se trouve-t-elle ?

— Dans les dessous, du côté de la Rotonde. C’est un service très important, nous avons douze chevaux.

— Douze chevaux ! Et pour quoi faire, grand Dieu ?

— Mais pour les défilés de la *Juive*, du *Prophète*, etc. Il faut des chevaux dressés, qui « connaissent les planches ». Les écuyers sont chargés de le leur apprendre. M. Lachenal y est très habile. C’est l’ancien directeur des écuries de Franconi.

— Très bien..., mais qu’est-ce qu’il me veut ?

— Je n’en sais rien... Je ne l’ai jamais vu dans un état pareil.

— Faites-le entrer !...

M. Lachenal entre. Il a une cravache à la main, et il en frappe nerveusement l’une de ses bottes.

— Bonjour, monsieur Lachenal, a dit Richard, impressionné. Qu’est-ce qui nous vaut l’honneur de votre visite ?

— Monsieur le directeur, je viens vous demander de mettre toute l’écurie à la porte.

— Comment ! vous voulez mettre nos chevaux à la porte ?

— Il ne s’agit pas des chevaux, mais des palefreniers !

— Combien avez-vous de palefreniers, monsieur Lachenal ?

— Six !

— Six palefreniers ! C’est au moins deux de trop !

— Ce sont là des « places », a interrompu Mercier. Elles ont été créées et elles nous ont été imposées par le sous-secrétariat des Beaux-Arts. Elles sont occupées par des protégés du gouvernement, et si j’ose me permettre...

— Le gouvernement, je m’en fiche !... a affirmé Richard avec énergie. Nous n’avons pas besoin de plus de quatre palefreniers pour douze chevaux.

— Onze ! a corrigé M. l’écuyer en chef.

— Douze ! a répété Richard.

— Onze ! répète Lachenal.

— Ah ! c’est M. l’administrateur qui m’avait dit que vous aviez douze chevaux !

— J’en avais douze, mais je n’en ai plus que onze depuis qu’on nous a volé César !

Et M. Lachenal se donne un grand coup de cravache sur la botte.

— On nous a volé César ! s’est écrié M. l’administrateur. César, le cheval blanc du *Prophète* !

— Il n’y a pas deux Césars ! a déclaré d’un ton sec M. l’écuyer en chef. J’ai été dix ans chez Franconi, et j’en ai vu, des chevaux ! Eh bien ! il n’y a pas deux Césars ! Et on nous l’a volé.

— Comment cela ?

— Eh ! je n’en sais rien ! Personne n’en sait rien ! Voilà pourquoi je viens vous demander de mettre toute l’écurie à la porte.

— Qu’est-ce qu’ils disent, vos palefreniers ?

— Des bêtises... Les uns accusent des figurants... Les autres prétendent que c’est le concierge de l’administration.

— Le concierge de l’administration ? J’en réponds comme de moi-même ! a protesté Mercier.

— Mais enfin, monsieur le premier écuyer, s’est écrié Richard, vous devez avoir une idée !...

— Eh bien ! oui, j’en ai une ! J’en ai une ! a déclaré tout à coup M. Lachenal. Et je vais vous la dire. Pour moi, il n’y a pas de doute.

M. le premier écuyer s’est rapproché de MM. les directeurs, et il leur a glissé à l’oreille :

— *C’est le fantôme qui a fait le coup !*

Richard a fait un bond.

— Ah ! Vous aussi ! Vous aussi !

— Comment ? moi aussi ? C’est bien la chose la plus naturelle...

— Mais comment donc ! monsieur Lachenal ! mais comment donc, monsieur le premier écuyer...

— ... Que je vous dise ce que je pense, après ce que j’ai vu...

— Et qu’avez-vous vu, monsieur Lachenal ?

— J’ai vu, comme je vous vois, une ombre noire sur un cheval blanc, et ce cheval ressemblait exactement à César !

— Et vous n’avez pas couru après ce cheval blanc et cette ombre noire ?

— J’ai couru et j’ai appelé, monsieur le directeur. Mais ils se sont enfuis à une vitesse incroyable, et ils ont disparu dans la nuit de la galerie...

M. Richard s’est levé :

— C’est bien, monsieur Lachenal. Vous pouvez vous retirer... Nous allons porter plainte contre le *fantôme*...

— Et vous allez mettre mon écurie à la porte !

— C’est entendu ! Au revoir, monsieur !

M. Lachenal a salué et il est sorti.

Richard était fou de rage.

— Vous allez renvoyer cet imbécile !

— C’est un ami de M. le commissaire du gouvernement ! a osé dire Mercier...

— Et il prend un verre à Tortoni avec Lagréné, Scholl et Pertuiset, le tueur de lions, a ajouté Moncharmin. Nous allons avoir toute la presse contre nous ! Il racontera l’histoire du fantôme, et tout le monde s’amusera à nos dépens ! Si nous sommes ridicules, nous sommes morts !

— C’est bien, n’en parlons plus... a accepté Richard, qui pensait déjà à autre chose.

À ce moment, la porte s’est ouverte. Sans doute son gardien habituel n’était-il pas là pour la défendre. En effet, on a vu mame Giry entrer tout droit, une lettre à la main. Elle a dit très vite :

— Pardon, excuse, messieurs, mais j’ai reçu ce matin une lettre du fantôme de l’Opéra. Il me dit de passer chez vous, que vous avez censément quelque chose à me...

Elle n’a pas fini sa phrase. Elle a vu la figure de Firmin Richard, et c’était terrible. L’honorable directeur de l’Opéra était prêt à éclater. Sa fureur ne se montrait encore que par le rouge vif de son visage et par l’éclair de ses yeux. Il n’a rien dit. Il ne pouvait pas parler. Mais, tout à coup, son geste est parti. Il y a d’abord eu le bras gauche. Il a saisi la petite personne ridicule de mame Giry. Il lui a fait faire un demi-tour si inattendu, un tour si rapide, qu’elle a poussé un cri désespéré. Et puis, il y a eu le pied droit. Le pied droit du même honorable directeur est allé imprimer sa semelle sur le taffetas noir d’une jupe. Certainement, cette jupe n’avait encore jamais subi un pareil outrage, à un pareil endroit.

Tout s’était passé si vite que mame Giry, quand elle s’est retrouvée dans la galerie, était encore étourdie. Elle semblait ne pas comprendre. Mais, soudain, elle a compris. L’Opéra s’est rempli de ses cris indignés, de ses protestations sauvages, de ses menaces de mort. Il a fallu trois garçons pour la descendre dans la cour de l’administration. Puis il a fallu deux agents pour la porter dans la rue.

La Carlotta habitait un petit hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. À peu près à la même heure, elle a sonné sa femme de chambre. Elle s’est fait apporter son courrier au lit. Dans ce courrier, elle a trouvé une lettre anonyme qui disait :

« Si vous chantez ce soir, ayez peur : un grand malheur peut vous arriver au moment même où vous chanterez... Un malheur pire que la mort. »

Cette menace était écrite à l’encre rouge, d’une écriture hésitante, faite de bâtons.

Quand elle a lu cette lettre, la Carlotta n’a plus eu faim pour son petit déjeuner. Elle a repoussé le plateau sur lequel la femme de chambre lui présentait le chocolat fumant. Elle s’est assise sur son lit et elle a réfléchi profondément. Ce n’était pas la première lettre de ce genre qu’elle recevait, mais elle n’en avait encore jamais lu d’aussi menaçante.

À ce moment, elle se croyait la cible de mille actions de la jalousie. Elle racontait partout qu’elle avait un ennemi secret, qui avait juré sa perte. Elle prétendait qu’un méchant complot se préparait contre elle, une cabale qui éclaterait un de ces jours. Mais elle ajoutait qu’elle n’était pas femme à se laisser intimider.

La vérité, c’est que s’il y avait une cabale, c’était la Carlotta elle-même qui la menait contre la pauvre Christine. Celle-ci ne s’en doutait guère. La Carlotta n’avait pas pardonné à Christine son triomphe, quand elle l’avait remplacée au dernier moment.

On lui avait appris l’accueil extraordinaire fait à sa remplaçante. Aussitôt, la Carlotta s’était sentie guérie d’un début de bronchite et d’un accès de mauvaise humeur contre l’administration. Elle n’avait plus montré la moindre envie de quitter son emploi. Depuis, elle travaillait de toutes ses forces à « étouffer » sa rivale. Elle faisait agir des amis puissants auprès des directeurs. Ils ne devaient plus donner à Christine l’occasion d’un nouveau triomphe. Certains journaux avaient commencé à chanter le talent de Christine. Ils ne se sont plus occupés que de la gloire de la Carlotta. Enfin, au théâtre même, la célèbre chanteuse tenait sur Christine les propos les plus insultants. Elle essayait de lui causer mille petits ennuis.

La Carlotta n’avait ni cœur ni âme. Ce n’était qu’un instrument ! Bien sûr, un merveilleux instrument. Son répertoire comprenait tout ce qui peut tenter l’ambition d’une grande artiste. Il y avait les maîtres allemands comme les Italiens ou les Français. Jamais, jusqu’à ce jour, on n’avait entendu la Carlotta chanter faux. Jamais il ne lui avait manqué le volume de voix nécessaire pour un passage de son immense répertoire. Bref, l’instrument était étendu, puissant et d’une justesse admirable. Mais personne n’aurait pu dire à la Carlotta ce que Rossini a dit à la Krauss. Elle venait de chanter pour lui en allemand « Sombres forêts ?... ». Il lui a dit : « Vous chantez avec votre âme, ma fille, et votre âme est belle ! »

Où était ton âme, ô Carlotta, quand tu dansais dans les bouges de Barcelone ? Où était-elle plus tard, à Paris, sur de tristes scènes ? Tu y as chanté tes chansons cyniques de bacchante de music-hall. Où était ton âme, quand tu faisais résonner cet instrument docile devant les maîtres réunis chez un de tes amants ? La merveille de cet instrument, c’était qu’il chantait avec la même perfection indifférente l’amour sublime et l’orgie la plus basse. Ô Carlotta, si tu avais jamais eu une âme et si tu l’avais perdue alors, tu l’aurais retrouvée ! Tu l’aurais retrouvée quand tu es devenue Juliette, quand tu as été Elvire, et Ophélie, et Marguerite ! Car d’autres sont montées de plus bas que toi, et l’art, aidé de l’amour, les a purifiées !

En vérité, je pense à toutes les petitesses, à toutes les méchancetés que Christine Daaé a subies à cette époque. Elles venaient de cette Carlotta. Alors, je ne peux pas retenir ma colère. Et je ne m’étonne pas que mon indignation m’amène à ces idées un peu vastes. Elles portent sur l’art en général, et sur le chant en particulier. Les admirateurs de la Carlotta n’y trouveront certainement pas leur compte.

Quand la Carlotta a eu fini de réfléchir à la menace de cette lettre étrange, elle s’est levée.

— On verra bien, a-t-elle dit...

Et elle a prononcé en espagnol quelques serments, d’un air très décidé.

La première chose qu’elle a vue, en mettant son nez à la fenêtre, a été un corbillard. Le corbillard et la lettre l’ont persuadée qu’elle courait, ce soir-là, les plus grands dangers. Elle a réuni chez elle tous ses amis, sans exception. Elle leur a appris qu’elle était menacée, à la représentation du soir, d’une cabale organisée par Christine Daaé. Elle a déclaré qu’il fallait répondre à cette petite. Il fallait remplir la salle de ses propres admirateurs à elle, la Carlotta. Elle n’en manquait pas, n’est-ce pas ? Elle comptait sur eux pour se tenir prêts à tout. Ils devaient faire taire les perturbateurs si, comme elle le craignait, ceux-ci commençaient un scandale.

Le secrétaire particulier de M. Richard est venu prendre des nouvelles de la santé de la chanteuse. Il est reparti avec l’assurance qu’elle allait à merveille. « Même à l’agonie », elle chanterait le soir même le rôle de Marguerite. De la part de son chef, le secrétaire avait fortement conseillé à la chanteuse de ne faire aucune imprudence. Elle ne devait pas sortir de chez elle, et elle devait se protéger des courants d’air. Ces conseils étaient exceptionnels et inattendus. Alors, après son départ, la Carlotta n’a pas pu s’empêcher de les rapprocher des menaces écrites dans la lettre.

Il était cinq heures quand elle a reçu par le courrier une nouvelle lettre anonyme. Elle avait la même écriture que la première. Elle était brève. Elle disait simplement :

« Vous êtes enrhumée ; si vous étiez raisonnable, vous comprendriez que c’est une folie de vouloir chanter ce soir. »

La Carlotta a ricané. Elle a haussé ses épaules, qui étaient magnifiques, et elle a lancé deux ou trois notes qui l’ont rassurée.

Ses amis ont été fidèles à leur promesse. Ils étaient tous à l’Opéra ce soir-là. Mais ils ont cherché en vain autour d’eux ces féroces conspirateurs qu’ils devaient combattre. Il y avait là quelques profanes, quelques honnêtes bourgeois à la figure tranquille. Ceux-ci voulaient seulement réentendre une musique qu’ils aimaient depuis longtemps. À part eux, il n’y avait que des habitués. Leurs mœurs élégantes, pacifiques et correctes écartaient toute idée de manifestation. La seule chose qui paraissait anormale était la présence de MM. Richard et Moncharmin dans la loge n° 5. Les amis de la Carlotta ont pensé que messieurs les directeurs avaient peut-être, eux aussi, entendu parler du scandale préparé. Ils étaient peut-être venus dans la salle pour l’arrêter dès qu’il éclaterait. Mais cette hypothèse n’était pas justifiée, comme vous le savez. MM. Richard et Moncharmin ne pensaient qu’à leur fantôme.

Rien ?... En vain j’interroge en une ardente veille  
La Nature et le Créateur.  
Pas une voix ne glisse à mon oreille  
Un mot consolateur !...

Le célèbre baryton Carolus Fonta venait à peine de lancer le premier appel du docteur Faust aux puissances de l’enfer. M. Firmin Richard s’était assis sur la chaise même du fantôme : la chaise de droite, au premier rang. Aussitôt, de la meilleure humeur du monde, il s’est penché vers son associé et il lui a dit :

— Et toi, est-ce qu’une voix a déjà glissé un mot à ton oreille ?

— Attendons ! ne soyons pas trop pressés, a répondu sur le même ton amusé M. Armand Moncharmin. La représentation ne fait que commencer. Et tu sais bien que le fantôme n’arrive d’habitude que vers le milieu du premier acte.

Le premier acte s’est passé sans incident. Cela n’a pas étonné les amis de la Carlotta, puisque Marguerite ne chante pas dans cet acte. Quant aux deux directeurs, ils se sont regardés en souriant quand le rideau est tombé :

— Et d’un ! a dit Moncharmin.

— Oui, le fantôme est en retard, a déclaré Firmin Richard.

Moncharmin, plaisantant toujours, a repris :

— En somme, la salle n’est pas trop mal composée ce soir, *pour une salle maudite.*

M. Richard a bien voulu sourire. Il a montré à son associé une bonne grosse dame assez vulgaire, vêtue de noir. Elle était assise dans un fauteuil au milieu de la salle. Elle avait à ses côtés deux hommes à l’air rude, dans leurs redingotes de drap.

— Qu’est-ce que c’est que ce « monde-là » ? a demandé Moncharmin.

— Ce monde-là, mon cher, c’est ma concierge, son frère et son mari.

— Tu leur as donné des billets ?

— Ma foi, oui... Ma concierge n’était jamais allée à l’Opéra... C’est la première fois... Et maintenant, elle doit y venir tous les soirs. Alors j’ai voulu qu’elle soit bien placée, avant de passer son temps à placer les autres.

Moncharmin a demandé des explications. Richard lui a appris qu’il avait décidé sa concierge à prendre, pour quelque temps, la place de mam’ Giry. Il avait en elle la plus grande confiance.

— À propos de la mère Giry, a dit Moncharmin, tu sais qu’elle va porter plainte contre toi.

— Auprès de qui ? Auprès du fantôme ?

Le fantôme ! Moncharmin l’avait presque oublié.

D’ailleurs, le mystérieux personnage ne faisait rien pour rappeler son souvenir à MM. les directeurs.

Soudain, la porte de leur loge s’est ouverte brusquement devant le régisseur affolé.

— Qu’y a-t-il ? ont-ils demandé tous les deux, stupéfaits de le voir à cet endroit, à ce moment.

— Il y a, a dit le régisseur, qu’une cabale est montée par les amis de Christine Daaé contre la Carlotta. Celle-ci est furieuse.

— Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire-là ? a dit Richard en fronçant les sourcils.

Mais le rideau se levait sur la Kermesse, et le directeur a fait signe au régisseur de se retirer.

Quand le régisseur est parti, Moncharmin s’est penché à l’oreille de Richard :

— Daaé a donc des amis ? a-t-il demandé.

— Oui, dit Richard, elle en a.

— Qui ?

Richard a montré du regard une première loge où il n’y avait que deux hommes.

— Le comte de Chagny ?

— Oui, il me l’a recommandée... si chaudement que si je ne le savais pas l’ami de la Sorelli...

— Tiens ! tiens !... a murmuré Moncharmin.

Et qui donc est ce jeune homme si pâle, assis à côté de lui ?

— C’est son frère, le vicomte.

— Il ferait mieux d’aller se coucher. Il a l’air malade.

La scène résonnait de chants joyeux. L’ivresse en musique. Le triomphe du gobelet.

Vin ou bière,  
Bière ou vin,  
Que mon verre  
Soit plein !

Étudiants, bourgeois, soldats, jeunes filles et matrones, le cœur léger, tournaient devant le cabaret à l’enseigne du dieu Bacchus. Siebel a fait son entrée.

Christine Daaé était charmante en travesti. Sa fraîche jeunesse, sa grâce mélancolique séduisaient au premier regard. Aussitôt, les partisans de la Carlotta se sont imaginé qu’elle allait recevoir de grands applaudissements. Ces applaudissements leur montreraient les intentions de ses amis. Ils auraient d’ailleurs été très maladroits et déplacés. Ils n’ont pas eu lieu.

Au contraire, Marguerite a traversé la scène et elle a chanté les deux seuls vers de son rôle dans cet acte deuxième :

Non messieurs, je ne suis demoiselle ni belle,  
Et je n’ai pas besoin qu’on me donne la main !

Alors, de grands bravos ont salué la Carlotta. C’était si imprévu et si inutile que les gens qui ne savaient rien se regardaient. Ils se demandaient ce qui se passait. Et l’acte, lui aussi, s’est terminé sans aucun incident. Tout le monde se disait alors : « Ça va être pour l’acte suivant, évidemment. » Quelques-uns étaient, paraît-il, mieux renseignés que les autres. Ils ont affirmé que le « boucan » devait commencer à la « Coupe du roi de Thulé ». Et ils se sont précipités vers l’entrée des abonnés pour aller avertir la Carlotta.

Les directeurs ont quitté la loge pendant cet entracte. Ils voulaient se renseigner sur cette histoire de cabale dont leur avait parlé le régisseur. Mais ils sont bientôt revenus à leur place en haussant les épaules. Pour eux, toute cette affaire était une bêtise. La première chose qu’ils ont vue en entrant a été, sur la tablette de l’appui-main, une boîte de bonbons anglais. Qui l’avait apportée là ? Ils ont interrogé les ouvreuses. Mais personne n’a pu les renseigner. Ils se sont alors retournés de nouveau vers l’appui-main. Cette fois, ils ont aperçu, à côté de la boîte de bonbons anglais, une lorgnette. Ils se sont regardés. Ils n’avaient pas envie de rire. Tout ce que Mme Giry leur avait dit leur revenait à la mémoire... Et puis... il leur semblait qu’il y avait autour d’eux comme un étrange courant d’air... Ils se sont assis en silence, vraiment impressionnés.

La scène représentait le jardin de Marguerite...

Faites-lui mes aveux,  
Portez mes vœux...

Christine chantait ces deux premiers vers, son bouquet de roses et de lilas à la main. En levant la tête, elle a aperçu dans sa loge le vicomte de Chagny. Dès ce moment, il a semblé à tous que sa voix était moins assurée, moins pure, moins cristalline que d’habitude. Quelque chose d’inconnu rendait son chant plus sourd, plus lourd... Il y avait, derrière ce chant, du tremblement et de la crainte.

— Drôle de fille, a remarqué presque tout haut un ami de la Carlotta, assis à l’orchestre... L’autre soir, elle était divine, et aujourd’hui, voilà que sa voix tremble. Pas d’expérience, pas de méthode !

C’est en vous que j’ai foi,  
Parlez pour moi.

Le vicomte s’est mis la tête dans les mains. Il pleurait. Le comte, derrière lui, mordait violemment la pointe de sa moustache, haussait les épaules et fronçait les sourcils. D’habitude, le comte était très correct et très froid. Pour montrer ainsi ses sentiments intimes, il devait être furieux. Il l’était. Il avait vu son frère revenir d’un voyage rapide et mystérieux, dans un état de santé inquiétant. Les explications qui avaient suivi ne l’avaient sans doute pas tranquillisé. Il voulait savoir à quoi s’en tenir, et il avait demandé un rendez-vous à Christine Daaé. Elle avait eu l’audace de lui répondre qu’elle ne pouvait le recevoir, ni lui, ni son frère. Il a cru à un calcul abominable. Il ne pardonnait pas à Christine de faire souffrir Raoul. Mais surtout, il ne pardonnait pas à Raoul de souffrir pour Christine. Ah ! il avait eu bien tort de s’intéresser un instant à cette petite ! Son triomphe d’un soir restait incompréhensible pour tout le monde.

Que la fleur sur sa bouche  
Sache au moins déposer  
Un doux baiser.

— Petite rouée, va, a grondé le comte.

Et il s’est demandé ce qu’elle voulait... ce qu’elle pouvait bien espérer... Elle était pure, on la disait sans ami, sans protecteur d’aucune sorte... Cet ange du Nord devait être roublard !

Raoul, lui, cachait derrière ses mains, comme derrière un rideau, ses larmes d’enfant. Il ne pensait qu’à la lettre qu’il avait reçue dès son retour à Paris. Christine y était arrivée avant lui, car elle s’était sauvée de Perros comme une voleuse. Elle lui écrivait :

« Mon cher ancien petit ami, il faut avoir le courage de ne plus me revoir, de ne plus me parler... Si vous m’aimez un peu, faites cela pour moi, pour moi qui ne vous oublierai jamais... mon cher Raoul. Surtout, n’entrez plus jamais dans ma loge. Il y va de ma vie. Il y va de la vôtre. Votre petite Christine. »

Un tonnerre d’applaudissements... C’est la Carlotta qui fait son entrée.

L’acte du jardin se déroulait avec ses événements habituels.

Quand Marguerite a eu fini de chanter l’air du Roi de Thulé, elle a été acclamée. Elle l’a été encore quand elle a terminé l’air des bijoux :

Ah ! je ris de me voir  
Si belle en ce miroir...

Désormais, elle était sûre d’elle, sûre de ses amis dans la salle, sûre de sa voix et de son succès. Elle ne craignait plus rien. La Carlotta s’est donnée tout entière, avec ardeur, avec enthousiasme, avec ivresse. Son jeu n’a plus eu aucune retenue ni aucune pudeur... Ce n’était plus Marguerite, c’était Carmen. On ne l’a applaudie que davantage. Son duo avec Faust semblait lui préparer un nouveau succès. Et puis, tout à coup, il est arrivé... quelque chose de terrible.

Faust s’était agenouillé :

Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage  
Sous la pâle clarté  
Dont l’astre de la nuit, comme dans un nuage,  
Caresse ta beauté.

Et Marguerite répondait :

Ô silence ! Ô bonheur ! ineffable mystère !  
Enivrante langueur !  
J’écoute !... Et je comprends cette voix solitaire  
Qui chante dans mon cœur !

À ce moment donc... à ce moment juste... il s’est produit quelque chose... j’ai dit quelque chose de terrible...

... La salle, d’un seul mouvement, s’est levée... Dans leur loge, les deux directeurs ne peuvent pas retenir un cri d’horreur... Les spectateurs et les spectatrices se regardent. Ils semblent se demander les uns aux autres l’explication d’un phénomène aussi inattendu... Le visage de la Carlotta exprime la plus atroce douleur, ses yeux semblent hantés par la folie. La pauvre femme s’est redressée, la bouche encore entrouverte. Par cette bouche venait de passer « cette voix solitaire qui chantait dans son cœur... ». Mais cette bouche ne chantait plus... *elle n’osait plus une parole, plus un son*...

Car cette bouche était créée pour l’harmonie. C’était un instrument agile qui n’avait jamais failli, un organe magnifique. Il créait les plus belles sonorités, les accords les plus difficiles. Il créait les modulations les plus douces, les rythmes les plus ardents. C’était une sublime mécanique humaine. Pour être divine, il ne lui manquait que le feu du ciel. Seul ce feu donne la véritable émotion et soulève les âmes... Cette bouche avait laissé passer...

De cette bouche s’était échappé...

... *Un crapaud !*

Ah ! l’affreux, le hideux, l’écailleux, le venimeux, l’écumeux, l’écumant, le criard crapaud !...

Par où était-il entré ? Comment s’était-il accroupi sur la langue ? Les pattes de derrière repliées, pour bondir plus haut et plus loin, il était sorti en cachette de la gorge. Et... couac !

Couac ! Couac !... Ah ! le terrible couac !

Car vous pensez bien que ce crapaud, c’est seulement une image. On ne le voyait pas, mais, par l’enfer ! on l’entendait. Couac !

La salle en a été comme éclaboussée. Jamais une grenouille, au bord des mares bruyantes, n’avait déchiré la nuit d’un plus affreux couac.

Et, bien sûr, personne ne s’y attendait. La Carlotta n’en croyait encore ni sa gorge ni ses oreilles. La foudre, en tombant à ses pieds, l’aurait moins étonnée que ce crapaud couaquant. Il venait de sortir de sa bouche...

Et la foudre ne l’aurait pas déshonorée. Tandis que tout le monde sait qu’un crapaud caché sur la langue déshonore toujours une chanteuse. Il y en a qui en sont mortes.

Mon Dieu ! qui aurait cru cela ?... Elle chantait si tranquillement : « Et je comprends cette voix solitaire qui chante dans mon cœur ! » Elle chantait sans effort, comme toujours, aussi facilement que vous dites : « Bonjour, madame, comment allez-vous ? »

On ne peut pas nier qu’il existe des chanteuses prétentieuses. Elles ont le grand tort de ne pas mesurer leurs forces. Dans leur orgueil, elles veulent atteindre des effets exceptionnels, avec la faible voix que le ciel leur a donnée. Elles veulent lancer des notes qui leur ont été défendues à leur naissance. C’est alors que le ciel, pour les punir, leur envoie dans la bouche, sans qu’elles le sachent, un crapaud. Un crapaud qui fait couac ! Tout le monde sait cela. Mais la Carlotta avait au moins deux octaves dans la voix. Personne ne pouvait admettre que, dans une voix pareille, il y ait encore un crapaud.

On ne pouvait pas avoir oublié ses *contre-fa* perçants, ses *staccati* incroyables dans *La flûte enchantée.* On se souvenait de *Don Juan*, où elle était Elvire. Elle y avait remporté, certain soir, le plus éclatant triomphe. Elle avait donné elle-même le *si* bémol que sa camarade dona Anna ne pouvait pas donner. Alors, vraiment, que signifiait ce couac ? Il arrivait au bout de cette tranquille, paisible, toute petite « voix solitaire qui chantait dans son cœur ».

Ça n’était pas naturel. Il y avait là-dessous de la sorcellerie. Ce crapaud sentait le roussi. Pauvre, misérable, désespérée, anéantie Carlotta !...

Dans la salle, le bruit grandissait. Si cette aventure était arrivée à une autre que la Carlotta, on l’aurait huée ! Mais on connaissait le parfait instrument de celle-là. Alors, on ne montrait pas de colère, mais de la consternation et de l’effroi. Une catastrophe a brisé les bras de la Vénus de Milo. S’il y a eu des témoins, ils ont dû ressentir cette sorte d’épouvante !... Et encore, ceux-là ont pu voir le coup qui frappait... et comprendre...

Mais là ? Ce crapaud était incompréhensible !...

Elle a passé quelques secondes à se demander si elle avait vraiment entendu cette note sortir de sa propre bouche. Était-ce une note, ce son ? Pouvait-on appeler cela un son ? Un son, c’est encore de la musique. Ce bruit infernal, elle a voulu se persuader qu’il n’avait pas existé. Elle a voulu croire qu’il y avait eu là, un instant, une illusion de son oreille. Elle ne voulait pas croire à une trahison criminelle de sa voix...

Perdue, elle a jeté les yeux autour d’elle. Elle semblait chercher un refuge, une protection, ou plutôt l’assurance immédiate de l’innocence de sa voix. Ses doigts crispés s’étaient portés à sa gorge, en un geste de défense et de protestation. Non ! non ! ce couac n’était pas à elle ! Et il semblait bien que Carolus Fonta lui-même soit de cet avis. Il la regardait avec une expression indescriptible de stupéfaction, enfantine et gigantesque. Car enfin, il était près d’elle, lui. Il ne l’avait pas quittée. Peut-être pourrait-il lui dire comment une chose pareille était arrivée ! Non, il ne le pouvait pas ! Ses yeux étaient stupidement fixés sur la bouche de la Carlotta. Ainsi, les tout petits regardent le chapeau sans fond du prestidigitateur. Comment une si petite bouche avait-elle pu contenir un si grand couac ?

Tout cela, crapaud, couac, émotion, terreur, bruit de la salle, désordre de la scène et des coulisses ! Quelques figurants montraient des têtes affolées. Tout cela, que je vous décris en détail, a duré quelques secondes.

Quelques secondes affreuses, qui ont paru surtout interminables aux deux directeurs, là-haut, dans la loge n° 5. Moncharmin et Richard étaient très pâles. Cet épisode incroyable restait inexplicable. Il les remplissait d’une angoisse d’autant plus mystérieuse que, depuis un instant, ils étaient sous l’influence directe du fantôme.

Ils avaient senti son souffle. Quelques cheveux de Moncharmin s’étaient dressés sous ce souffle-là... Et Richard avait passé son mouchoir sur son front en sueur... Oui, il était là... autour d’eux... derrière eux, à côté d’eux, ils le sentaient sans le voir !... Ils entendaient sa respiration... et si près d’eux, si près d’eux !... *On sait quand quelqu’un est présent*... Eh bien, ils savaient maintenant !... *ils étaient sûrs d’être trois dans la loge*... Ils en tremblaient... Ils avaient l’idée de fuir... Ils n’en avaient pas le courage... Ils n’avaient pas le courage de faire un mouvement, d’échanger une parole. Le fantôme aurait pu apprendre ainsi qu’ils savaient qu’il était là !... Qu’allait-il arriver ? Qu’allait-il se produire ?

Le couac s’est produit ! Au-dessus de tous les bruits de la salle, on a entendu leur double cri d’horreur. *Ils se sentaient sous les coups du fantôme.* Penchés au-dessus de leur loge, ils regardaient la Carlotta comme s’ils ne la reconnaissaient plus. Cette fille de l’enfer avait dû donner, avec son couac, le signal d’une catastrophe. Ah ! la catastrophe, ils l’attendaient ! Le fantôme la leur avait promise ! La salle était maudite ! Leurs deux poitrines de directeurs haletaient déjà sous le poids de la catastrophe. On a entendu la voix étranglée de Richard, qui criait à la Carlotta :

— Eh bien ! continuez !

Non ! La Carlotta n’a pas continué... Elle a recommencé bravement, héroïquement, le vers fatal au bout duquel était apparu le crapaud.

Un silence effrayant succède à tous les bruits. Seule la voix de la Carlotta remplit à nouveau le vaisseau sonore.

J’écoute !...

— La salle aussi écoute —

... Et je comprends cette voix solitaire (couac !)  
Couac !... qui chante dans mon... couac !

Le crapaud, lui aussi, a recommencé.

La salle éclate en un tumulte prodigieux. Retombés sur leurs sièges, les deux directeurs n’osent même pas se retourner. Ils n’en ont pas la force. Le fantôme leur rit dans le cou ! Et enfin, ils entendent distinctement dans l’oreille droite sa voix, l’impossible voix, la voix sans bouche, la voix qui dit :

— *Elle chante ce soir à décrocher le lustre !*

D’un même mouvement, ils ont levé la tête vers le plafond et ils ont poussé un cri terrible. Le lustre, l’immense masse du lustre glissait, venait vers eux, à l’appel de cette voix satanique. Décroché, le lustre plongeait des hauteurs de la salle et s’écrasait au milieu de l’orchestre, parmi mille cris. Cela a été une épouvante, un sauve-qui-peut général. Je n’ai pas l’intention de faire revivre ici une heure historique. Les curieux n’ont qu’à ouvrir les journaux de l’époque. Il y a eu de nombreux blessés et une morte.

Le lustre s’était écrasé sur la tête de la malheureuse. Elle était venue ce soir-là à l’Opéra pour la première fois de sa vie. C’était celle que M. Richard avait choisie pour remplacer dans ses fonctions d’ouvreuse Mame Giry, l’ouvreuse du fantôme ! Elle était morte sur le coup. Le lendemain, un journal a paru avec ce titre : *Deux cent mille kilos sur la tête d’une concierge !* Cela a été toute son oraison funèbre.

### Glossaire

- **écuyer en chef**: chef de ceux qui s’occupent des chevaux et les dressent.
- **palefreniers**: hommes qui soignent les chevaux.
- **cravache**: petit fouet de cavalier.
- **cabale**: complot préparé contre quelqu’un.
- **bouges**: lieux sales et mal fréquentés.
- **bacchante**: femme ivre et sans retenue, qui danse et chante à la fête du dieu Bacchus.
- **corbillard**: voiture qui transporte un mort au cimetière.
- **en travesti**: habillée en homme pour jouer un rôle.
- **lorgnette**: petites jumelles pour voir le spectacle.
- **rouée**: très maligne, sans honnêteté.
- **roublard**: très malin, sans honnêteté.
- **crapaud**: animal proche de la grenouille ; ici, fausse note.
- **couac**: fausse note très laide.
- **sentait le roussi**: sentait le brûlé ; ici, faisait penser à l’enfer.
- **oraison funèbre**: discours en l’honneur d’un mort.

## Le mystérieux coupé

Cette soirée tragique a été mauvaise pour tout le monde. La Carlotta était tombée malade. Quant à Christine Daaé, elle avait disparu après la représentation. Quinze jours avaient passé sans qu’on la revoie au théâtre, et elle ne s’était pas montrée ailleurs.

Il ne faut pas confondre cette première disparition, qui s’est passée sans scandale, avec le fameux enlèvement. Celui-ci devait se produire quelque temps plus tard, dans des conditions si inexplicables et si tragiques.

Raoul a été le premier, naturellement, à ne rien comprendre à l’absence de la diva. Il lui avait écrit à l’adresse de Mme Valérius et il n’avait pas reçu de réponse. D’abord, cela ne l’avait pas tellement étonné. Il connaissait son état d’esprit et sa décision de rompre toute relation avec lui. D’ailleurs, il n’avait pas encore pu en deviner la raison.

Sa douleur n’avait fait que grandir, et il a fini par s’inquiéter de ne voir la chanteuse sur aucun programme. On a donné *Faust* sans elle. Un après-midi, vers cinq heures, il est allé demander à la direction les causes de cette disparition de Christine Daaé. Il a trouvé des directeurs très préoccupés. Leurs amis eux-mêmes ne les reconnaissaient plus : ils avaient perdu toute joie et toute énergie. On les voyait traverser le théâtre, tête basse, le front soucieux et les joues pâles. Ils semblaient poursuivis par quelque pensée abominable. Ou ils semblaient la proie de ces méchancetés du destin, qui prennent un homme et ne le lâchent plus.

La chute du lustre avait entraîné bien des responsabilités. Mais il était difficile de faire parler MM. les directeurs à ce sujet.

L’enquête avait conclu à un accident, dû à l’usure des moyens de suspension. Mais les anciens directeurs et les nouveaux auraient quand même dû constater cette usure. Ils auraient dû la réparer avant la catastrophe.

Et je dois bien le dire. À cette époque, MM. Richard et Moncharmin ont paru si changés, si lointains... si mystérieux... si incompréhensibles ! Alors, beaucoup d’abonnés ont imaginé un événement plus affreux encore que la chute du lustre. Selon eux, cet événement avait transformé l’état d’âme de MM. les directeurs.

Dans leurs relations quotidiennes, ils se montraient très impatients, sauf avec Mme Giry, qui avait retrouvé sa place. On devine comment ils ont reçu le vicomte de Chagny, quand il est venu leur demander des nouvelles de Christine. Ils lui ont seulement répondu qu’elle était en congé. Il a demandé combien de temps devait durer ce congé. On lui a répondu assez sèchement qu’il était illimité, car Christine Daaé l’avait demandé pour des raisons de santé.

— Elle est donc malade ! s’est-il écrié. Qu’est-ce qu’elle a ?

— Nous n’en savons rien !

— Vous ne lui avez donc pas envoyé le médecin du théâtre ?

— Non ! elle ne l’a pas réclamé, et comme nous avons confiance en elle, nous l’avons crue sur parole.

L’affaire n’a pas paru naturelle à Raoul, qui a quitté l’Opéra avec les plus sombres pensées. Il a décidé, quoi qu’il arrive, d’aller demander des nouvelles chez la maman Valérius. Il se rappelait sans doute les mots énergiques de la lettre de Christine. Elle lui défendait de tenter quoi que ce soit pour la voir. Mais il y avait ce qu’il avait vu à Perros, ce qu’il avait entendu derrière la porte de la loge. Il y avait aussi la conversation qu’il avait eue avec Christine au bord de la lande. Tout cela lui faisait pressentir une machination. Elle était un peu diabolique, mais elle restait humaine. Il y avait l’imagination exaltée de la jeune fille, son âme tendre et crédule. Il y avait l’éducation primitive qui avait entouré ses jeunes années d’un cercle de légendes. Il y avait la pensée continuelle de son père mort. Il y avait surtout l’état d’extase sublime où la musique la plongeait, dans certaines conditions exceptionnelles. N’avait-il pas pu en juger lui-même, lors de la scène du cimetière ? Tout cela lui semblait un terrain moral favorable. Un personnage mystérieux et sans scrupules pouvait s’en servir pour faire le mal. De qui Christine Daaé était-elle la victime ? Voilà la question très sensée que Raoul se posait, en allant en toute hâte chez la maman Valérius.

Car le vicomte avait un esprit très sain. Bien sûr, il était poète, et il aimait la musique dans ce qu’elle a de plus léger. Il aimait beaucoup les vieux contes bretons où dansent les korrigans. Et par-dessus tout, il était amoureux de cette petite fée du Nord qu’était Christine Daaé. Mais il ne croyait au surnaturel qu’en matière de religion. L’histoire la plus fantastique du monde ne pouvait pas lui faire oublier que deux et deux font quatre.

Qu’allait-il apprendre chez la maman Valérius ? Il en tremblait en sonnant à la porte d’un petit appartement de la rue Notre-Dame-des-Victoires.

La soubrette qui, un soir, était sortie devant lui de la loge de Christine est venue lui ouvrir. Il a demandé si Mme Valérius pouvait le voir. On lui a répondu qu’elle était souffrante, dans son lit, et incapable de « recevoir ».

— Faites passer ma carte, a-t-il dit.

Il n’a pas attendu longtemps. La soubrette est revenue et l’a fait entrer dans un petit salon assez sombre et simplement meublé. Les deux portraits du professeur Valérius et du père Daaé s’y faisaient face.

— Madame s’excuse auprès de monsieur le vicomte, a dit la domestique. Elle ne pourra le recevoir que dans sa chambre, car ses pauvres jambes ne la portent plus.

Cinq minutes plus tard, Raoul est entré dans une chambre presque obscure. Il a tout de suite distingué, dans la pénombre d’une alcôve, le bon visage de la bienfaitrice de Christine. Maintenant, les cheveux de la maman Valérius étaient tout blancs, mais ses yeux n’avaient pas vieilli. Au contraire, jamais son regard n’avait été aussi clair, ni aussi pur, ni aussi enfantin.

— M. de Chagny ! a-t-elle dit joyeusement, en tendant les deux mains au visiteur... Ah ! c’est le ciel qui vous envoie !... Nous allons pouvoir parler d’*elle.*

Cette dernière phrase a sonné bien tristement aux oreilles du jeune homme. Il a demandé tout de suite :

— Madame... où est Christine ?

Et la vieille dame lui a répondu tranquillement :

— Mais, elle est avec son « bon génie » !

— Quel bon génie ? s’est écrié le pauvre Raoul.

— Mais *l’ange de la musique !*

Le vicomte de Chagny, consterné, est tombé sur un siège. Vraiment, Christine était avec *l’ange de la musique !* Et la maman Valérius, dans son lit, lui souriait. Elle mettait un doigt sur sa bouche, pour lui demander le silence. Elle a ajouté :

— Il ne faut le répéter à personne !

— Vous pouvez compter sur moi ! a répondu Raoul, sans bien savoir ce qu’il disait.

Car ses idées sur Christine, déjà très troubles, s’embrouillaient de plus en plus. Il lui semblait que tout commençait à tourner autour de lui, autour de la chambre. Tout tournait autour de cette extraordinaire brave dame aux cheveux blancs. Elle avait des yeux de ciel bleu pâle, des yeux de ciel vide...

— Vous pouvez compter sur moi...

— Je sais ! je sais ! a-t-elle dit avec un bon rire heureux. Mais approchez-vous donc de moi, comme lorsque vous étiez tout petit. Donnez-moi vos mains, comme lorsque vous me racontiez l’histoire de la petite Lotte que vous avait contée le père Daaé. Je vous aime bien, vous savez, monsieur Raoul. Et Christine aussi vous aime bien !

— ... Elle m’aime bien... a soupiré le jeune homme.

Il rassemblait difficilement ses pensées. Il pensait au *génie* de la maman Valérius, à l’*ange* dont Christine lui avait parlé si étrangement. Il pensait à la tête *de mort* entrevue, dans une sorte de cauchemar, sur les marches du maître-autel de Perros. Il pensait aussi au *fantôme de l’Opéra*. La réputation du fantôme était arrivée jusqu’à son oreille, un soir où il était resté tard sur le plateau. Il était à deux pas d’un groupe de machinistes. Ils rappelaient la description de cadavre qu’en avait faite Joseph Buquet, le pendu, avant sa fin mystérieuse...

Il a demandé à voix basse :

— Qu’est-ce qui vous fait croire, madame, que Christine m’aime bien ?

— Elle me parlait de vous tous les jours !

— Vraiment ?... Et qu’est-ce qu’elle vous disait ?...

— Elle m’a dit que vous lui aviez fait une déclaration ?...

Et la bonne vieille s’est mise à rire très fort, en montrant toutes ses dents, qu’elle avait jalousement conservées. Raoul s’est levé, le rouge au front, avec une souffrance atroce.

— Eh bien ! où allez-vous ?... Voulez-vous bien vous asseoir ?... Vous croyez que vous allez me quitter comme ça ?... Vous êtes fâché parce que j’ai ri, je vous en demande pardon... Après tout, ce qui est arrivé n’est pas de votre faute... Vous ne saviez pas... Vous êtes jeune... et vous croyiez que Christine était libre...

— Christine est fiancée ? a demandé d’une voix étranglée le malheureux Raoul.

— Mais non ! mais non !... Vous savez bien que Christine, même si elle le voulait, ne peut pas se marier !...

— Quoi ! mais je ne sais rien !... Et pourquoi Christine ne peut-elle pas se marier ?

— Mais à cause du *génie de la musique !*...

— Encore...

— Oui, il le lui défend !...

— Il le lui défend !... Le génie de la musique lui défend de se marier !...

Raoul se penchait sur la maman Valérius, la mâchoire en avant, comme pour la mordre. S’il avait voulu la dévorer, il ne l’aurait pas regardée avec des yeux plus féroces. Il y a des moments où une trop grande innocence d’esprit paraît tellement monstrueuse qu’elle en devient haïssable. Raoul trouvait Mme Valérius vraiment trop innocente.

Elle ne s’est pas doutée du regard affreux qui pesait sur elle. Elle a repris de l’air le plus naturel :

— Oh ! il le lui défend... sans le lui défendre... Il lui dit simplement que si elle se mariait, elle ne l’entendrait plus ! Voilà tout !... Et qu’il partirait pour toujours !... Alors, vous comprenez, elle ne veut pas laisser partir *le Génie de la musique.* C’est bien naturel.

— Oui, oui, a accepté Raoul dans un souffle, c’est bien naturel.

— D’ailleurs, je croyais que Christine vous avait dit tout cela, quand elle vous a trouvé à Perros. Elle y était allée avec son « bon génie ».

— Ah ! ah ! elle était allée à Perros avec le « bon génie » ?

— C’est-à-dire qu’il lui avait donné rendez-vous là-bas, dans le cimetière de Perros, sur la tombe de Daaé ! Il lui avait promis de jouer la *Résurrection de Lazare* sur le violon de son père !

Raoul de Chagny s’est levé et il a prononcé ces mots décisifs avec une grande autorité :

— Madame, vous allez me dire où il habite, ce génie-là !

La vieille dame n’a pas semblé tellement surprise de cette question indiscrète. Elle a levé les yeux et elle a répondu :

— Au ciel !

Une telle naïveté l’a déconcerté. Elle croyait d’une foi si simple et si parfaite à ce génie ! Tous les soirs, il descendait du ciel pour fréquenter les loges d’artistes à l’Opéra ! Raoul en est resté stupide.

Il comprenait maintenant l’état d’esprit où pouvait se trouver une telle jeune fille. Elle avait été élevée entre un ménétrier superstitieux et une bonne dame « illuminée ». Et il a frémi en pensant aux conséquences de tout cela.

— Christine est-elle toujours une honnête fille ? n’a-t-il pas pu s’empêcher de demander tout à coup.

— Sur ma part de paradis, je le jure ! s’est écriée la vieille, qui cette fois a paru indignée... Et si vous en doutez, monsieur, je ne sais pas ce que vous êtes venu faire ici !...

Raoul arrachait ses gants.

— Il y a combien de temps qu’elle a fait la connaissance de ce « génie » ?

— Environ trois mois !... Oui, il y a bien trois mois qu’il a commencé à lui donner des leçons !

Le vicomte a ouvert les bras dans un geste immense et désespéré, et il les a laissés retomber, accablé.

— Le génie lui donne des leçons !... Et où ça ?

— Maintenant qu’elle est partie avec lui, je ne pourrais pas vous le dire. Mais il y a quinze jours, cela se passait dans la loge de Christine. Ici, ce serait impossible, dans ce petit appartement. Toute la maison les entendrait. Tandis qu’à l’Opéra, à huit heures du matin, il n’y a personne. On ne les dérange pas !... Vous comprenez ?...

— Je comprends ! je comprends ! s’est écrié le vicomte.

Et il a pris congé très vite de la vieille maman. Elle se demandait, à part elle, si le vicomte n’était pas un peu toqué.

En traversant le salon, Raoul s’est retrouvé en face de la soubrette. Un instant, il a eu l’intention de l’interroger, mais il a cru voir sur ses lèvres un léger sourire. Il a pensé qu’elle se moquait de lui. Il s’est enfui. N’en savait-il pas assez ?... Il avait voulu être renseigné, que pouvait-il désirer de plus ?... Il est rentré à pied chez son frère, dans un état à faire pitié...

Il aurait voulu se punir, se cogner le front contre les murs ! Avoir cru à tant d’innocence, à tant de pureté ! Avoir essayé, un instant, de tout expliquer par la naïveté, la simplicité d’esprit, la candeur sans tache ! Le génie de la musique ! Il le connaissait maintenant ! Il le voyait ! Sans aucun doute, c’était quelque affreux ténor, joli garçon, qui chantait la bouche en cœur ! Il se trouvait ridicule et malheureux à souhait ! Ah ! quel misérable, petit, insignifiant et stupide jeune homme que M. le vicomte de Chagny ! pensait Raoul avec rage. Et elle, quelle audacieuse et satanique créature, quelle rouée !

Tout de même, cette course dans les rues lui avait fait du bien. Elle avait un peu rafraîchi la flamme de son cerveau. Quand il est entré dans sa chambre, il ne pensait plus qu’à une chose. Il voulait se jeter sur son lit pour y étouffer ses sanglots. Mais son frère était là, et Raoul s’est laissé tomber dans ses bras, comme un bébé. Le comte l’a consolé comme un père, sans lui demander d’explications. D’ailleurs, Raoul aurait hésité à lui raconter l’histoire du *génie de la musique.* Il y a des choses dont on ne se vante pas. Il y en a d’autres où l’on a trop honte d’être plaint.

Le comte a emmené son frère dîner au cabaret. Avec un désespoir aussi frais, Raoul aurait sans doute refusé, ce soir-là, toute invitation. Mais le comte, pour le décider, lui a appris une nouvelle. La veille au soir, dans une allée du Bois, on avait rencontré la dame de ses pensées en galante compagnie. D’abord, le vicomte n’a pas voulu y croire. Puis on lui a donné des détails si précis qu’il n’a plus protesté. Enfin, n’était-ce pas là l’aventure la plus banale ? On l’avait vue dans un coupé dont la vitre était baissée. Elle semblait respirer longuement l’air glacé de la nuit. Il faisait un clair de lune superbe. On l’avait parfaitement reconnue. Quant à son compagnon, on n’avait distingué de lui qu’une vague silhouette, dans l’ombre. La voiture allait « au pas », dans une allée déserte, derrière les tribunes de Longchamp.

Raoul s’est habillé avec frénésie. Il était déjà prêt, pour oublier sa détresse, à se jeter, comme on dit, dans le « tourbillon du plaisir ». Hélas ! il a été un triste compagnon de table. Il a quitté le comte de bonne heure. Vers dix heures du soir, il s’est retrouvé dans une voiture de cercle, derrière les tribunes de Longchamp.

Il faisait un froid de loup. La route paraissait déserte et très éclairée sous la lune. Il a donné l’ordre au cocher de l’attendre patiemment au coin d’une petite allée voisine. Il s’est caché autant que possible, et il a commencé à taper des pieds pour se réchauffer.

Il faisait depuis moins d’une demi-heure ce bon exercice pour la santé, quand une voiture est arrivée de Paris. Elle a tourné au coin de la route. Tranquillement, au pas de son cheval, elle est venue de son côté.

Il a pensé tout de suite : c’est elle ! Et son cœur s’est mis à frapper à grands coups sourds. Il avait déjà entendu ces coups dans sa poitrine, en écoutant la voix d’homme derrière la porte de la loge... Mon Dieu ! comme il l’aimait !

La voiture avançait toujours. Lui, il n’avait pas bougé. Il attendait !... Si c’était elle, il était bien décidé à sauter à la tête des chevaux !... Coûte que coûte, il voulait une explication avec l’ange de la musique !...

Quelques pas encore, et le coupé allait arriver à sa hauteur. Il ne doutait pas que ce soit elle... Une femme, en effet, penchait sa tête à la portière.

Et, tout à coup, la lune l’a illuminée d’une pâle auréole.

— Christine !

Le nom sacré de son amour a jailli de ses lèvres et de son cœur. Il n’a pas pu le retenir !... Il a bondi pour le rattraper. Car ce nom, jeté à la face de la nuit, avait été comme un signal attendu. Tout l’équipage s’est lancé en avant avec fureur, et il est passé devant lui. Raoul n’a pas eu le temps d’exécuter son projet. La vitre de la portière s’était relevée. Le visage de la jeune femme avait disparu. Il courait derrière le coupé, mais ce n’était déjà plus qu’un point noir sur la route blanche.

Il a appelé encore : Christine !... Rien ne lui a répondu. Il s’est arrêté, au milieu du silence.

Il a jeté un regard désespéré au ciel, aux étoiles. Il a frappé du poing sa poitrine en feu. Il aimait et il n’était pas aimé !

D’un œil triste, il a regardé cette route désolée et froide, la nuit pâle et morte. Rien n’était plus froid, rien n’était plus mort que son cœur. Il avait aimé un ange et il méprisait une femme !

Raoul, comme elle s’est moquée de toi, la petite fée du Nord ! N’est-ce pas, n’est-ce pas, qu’il est inutile d’avoir une joue aussi fraîche ? Et un front aussi timide, toujours prêt à se couvrir du voile rose de la pudeur ? Inutile, pour passer dans la nuit solitaire, au fond d’un coupé de luxe, avec un mystérieux amant ? N’est-ce pas qu’il devrait y avoir des limites sacrées à l’hypocrisie et au mensonge ?... Et qu’on ne devrait pas avoir les yeux clairs de l’enfance quand on a l’âme des courtisanes ?

... Elle était passée sans répondre à son appel...

Aussi, pourquoi était-il venu en travers de sa route ?

De quel droit a-t-il dressé soudain devant elle le reproche de sa présence, alors qu’elle lui demande seulement de l’oublier ?...

« Va-t’en !... disparais !... Tu ne comptes pas !... »

Il pensait à mourir, et il avait vingt ans !... Son domestique l’a trouvé, au matin, assis sur son lit. Il ne s’était pas déshabillé. Le valet a eu peur d’un malheur en le voyant, tant il avait une figure de désastre. Raoul lui a arraché des mains le courrier qu’il apportait. Il avait reconnu une lettre, un papier, une écriture. Christine lui disait :

« Mon ami, soyez après-demain au bal masqué de l’Opéra, à minuit. Allez dans le petit salon qui est derrière la cheminée du grand foyer. Tenez-vous debout près de la porte qui conduit vers la Rotonde. Ne parlez de ce rendez-vous à personne au monde. Mettez-vous en domino blanc, bien masqué. Sur ma vie, qu’on ne vous reconnaisse pas. Christine. »

### Glossaire

- **coupé**: petite voiture à cheval, fermée.
- **korrigans**: petits êtres des contes bretons.
- **soubrette**: jeune femme de chambre.
- **alcôve**: partie creuse d’une chambre, où se trouve le lit.
- **ménétrier**: musicien de village.
- **illuminée**: qui croit avoir des visions, qui a des idées folles.
- **honnête fille**: ici, jeune fille qui n’a pas d’amant.
- **toqué**: un peu fou.
- **la bouche en cœur**: avec un air qui veut plaire, un peu ridicule.
- **rouée**: très maligne, sans honnêteté.
- **cabaret**: ici, restaurant.
- **en galante compagnie**: avec un homme, comme avec un amant.
- **voiture de cercle**: voiture d’un club d’hommes riches.
- **courtisanes**: femmes qui vivent de l’argent de leurs amants riches.
- **domino**: grand manteau de bal avec capuche.

## Au bal masqué

L’enveloppe, toute sale de boue, ne portait aucun timbre. « Pour remettre à M. le vicomte Raoul de Chagny », et l’adresse au crayon. Cette lettre avait certainement été jetée. On espérait qu’un passant la ramasserait et l’apporterait à son adresse, et c’est ce qui était arrivé. Le billet avait été trouvé sur un trottoir de la place de l’Opéra. Raoul l’a relu avec fièvre.

Il ne lui en fallait pas plus pour retrouver l’espoir. Un instant, il s’était fait une sombre image de Christine, une Christine qui oubliait ses devoirs envers elle-même. Cette image a laissé la place à sa première idée. C’était une malheureuse enfant innocente, victime d’une imprudence et de sa trop grande sensibilité. Mais à cette heure, jusqu’à quel point était-elle vraiment victime ? De qui était-elle prisonnière ? Dans quel gouffre l’avait-on entraînée ? Il se le demandait avec une angoisse bien cruelle. Mais cette douleur même lui semblait supportable, à côté de sa folie à l’idée d’une Christine hypocrite et menteuse ! Que s’était-il passé ? Quelle influence avait-elle subie ? Quel monstre l’avait enlevée, et avec quelles armes ?...

... Avec quelles armes donc, si ce n’étaient celles de la musique ? Oui, oui, plus il y pensait, plus il était persuadé que la vérité était de ce côté. Avait-il oublié le ton qu’elle avait eu, à Perros, pour lui parler de la visite de l’envoyé céleste ? Et l’histoire même de Christine, ces derniers temps, ne devait-elle pas l’aider à éclairer ces ténèbres où il se débattait ? Avait-il ignoré son désespoir, après la mort de son père ? Avait-il ignoré le dégoût qu’elle avait eu alors pour toutes les choses de la vie, même pour son art ? Au Conservatoire, elle était passée comme une pauvre machine à chanter, sans âme. Et, tout à coup, elle s’était réveillée, comme sous le souffle d’une intervention divine. L’ange de la musique était venu ! Elle chante Marguerite de *Faust* et elle triomphe !... L’Ange de la musique !... Qui donc, qui donc se fait passer à ses yeux pour ce merveilleux génie ?... Qui donc connaît la légende chère au vieux Daaé ? Qui donc s’en sert à ce point ? La jeune fille n’est plus entre ses mains qu’un instrument sans défense, qu’il fait vibrer comme il veut.

Et Raoul se disait qu’une telle aventure n’était pas exceptionnelle. Il se rappelait ce qui était arrivé à la princesse Belmonte. Elle venait de perdre son mari, et son désespoir était devenu de la stupeur... Depuis un mois, la princesse ne pouvait ni parler ni pleurer. Cette inertie du corps et de l’esprit s’aggravait tous les jours. Sa raison s’affaiblissait, et cela éteignait peu à peu sa vie. On portait la malade tous les soirs dans ses jardins. Mais elle ne semblait même pas comprendre où elle se trouvait. Raff, le plus grand chanteur de l’Allemagne, passait à Naples. Il a voulu visiter ces jardins, célèbres pour leur beauté. Une des femmes de la princesse a prié le grand artiste de chanter sans se montrer. Il devait chanter près du bosquet où elle était étendue. Raff a accepté. Il a chanté un air simple. La princesse l’avait entendu chanter par son mari aux premiers jours de leur mariage. Cet air était expressif et touchant. La mélodie, les paroles, la voix admirable de l’artiste, tout s’est réuni pour remuer profondément l’âme de la princesse. Les larmes ont jailli de ses yeux... Elle a pleuré, elle a été sauvée. Et elle est restée persuadée que son époux était descendu du ciel, ce soir-là, pour lui chanter l’air d’autrefois !

— Oui... ce soir-là !... Un soir, pensait maintenant Raoul, un seul soir... Mais cette belle imagination n’aurait pas résisté à une expérience répétée...

Elle aurait bien fini par découvrir Raff derrière son bosquet, l’idéale et plaintive princesse de Belmonte ! Il aurait suffi qu’elle y revienne tous les soirs, pendant trois mois...

L’ange de la musique, pendant trois mois, avait donné des leçons à Christine... Ah ! c’était un professeur ponctuel !... Et maintenant, il la promenait au Bois !...

De ses doigts crispés, glissés sur sa poitrine où battait son cœur jaloux, Raoul se déchirait la chair. Il n’avait pas d’expérience. Il se demandait maintenant avec terreur à quel jeu la demoiselle l’invitait, pour cette prochaine mascarade. Jusqu’à quel point une fille d’Opéra peut-elle se moquer d’un bon jeune homme tout neuf en amour ? Quelle misère !...

Ainsi, les pensées de Raoul allaient d’un extrême à l’autre. Il ne savait plus s’il devait plaindre Christine ou la maudire. Tour à tour, il la plaignait et il la maudissait. À tout hasard, cependant, il s’est procuré un domino blanc.

Enfin, l’heure du rendez-vous est arrivée. Il avait le visage couvert d’un loup, garni d’une longue et épaisse dentelle. Il était tout en blanc comme un pierrot. Le vicomte s’est trouvé bien ridicule d’avoir mis ce costume des mascarades romantiques. Un homme du monde ne se déguisait pas pour aller au bal de l’Opéra. Il aurait fait sourire. Une pensée consolait le vicomte : on ne le reconnaîtrait certainement pas ! Et puis, ce costume et ce loup avaient un autre avantage. Raoul allait pouvoir se promener là-dedans « comme chez lui ». Il serait tout seul, avec le désordre de son âme et la tristesse de son cœur. Il n’aurait pas besoin de faire semblant. Il n’aurait pas besoin de composer un masque pour son visage : il l’avait !

Ce bal était une fête exceptionnelle, donnée avant les jours gras. C’était pour l’anniversaire de la naissance d’un célèbre dessinateur des fêtes d’autrefois. Ce rival de Gavarni avait rendu immortels, par son crayon, les « chicards » et la descente de la Courtille. Le bal devait donc être beaucoup plus gai, plus bruyant, plus bohème que les bals masqués ordinaires. De nombreux artistes s’y étaient donné rendez-vous, suivis de toute une foule de modèles et de rapins. Vers minuit, ceux-ci commençaient à faire un grand tapage.

Raoul a monté le grand escalier à minuit moins cinq. Il ne s’est pas arrêté pour regarder autour de lui le spectacle des costumes de toutes les couleurs. Ils s’étalaient le long des marches de marbre, dans l’un des plus somptueux décors du monde. Il ne s’est laissé arrêter par aucun masque farceur. Il n’a répondu à aucune plaisanterie. Il a repoussé plusieurs couples déjà trop gais, qui se montraient trop familiers. Il a traversé le grand foyer et il a échappé à une farandole qui, un moment, l’avait emprisonné. Enfin, il est entré dans le salon que le billet de Christine lui avait indiqué. Là, dans ce petit espace, il y avait un monde fou. Car c’était un carrefour. Là se rencontraient tous ceux qui allaient souper à la Rotonde, ou qui revenaient de prendre une coupe de champagne. Le tumulte y était ardent et joyeux. Raoul a pensé que Christine avait préféré cette foule à un coin isolé, pour leur mystérieux rendez-vous. Sous le masque, on y était mieux caché.

Il s’est appuyé à la porte et il a attendu. Il n’a pas attendu longtemps. Un domino noir est passé et lui a serré rapidement le bout des doigts. Il a compris que c’était elle.

Il a suivi.

— C’est vous, Christine ? a-t-il demandé entre ses dents.

Le domino s’est retourné vivement et il a levé le doigt à la hauteur de ses lèvres. Il lui demandait sans doute de ne plus répéter son nom.

Raoul a continué à suivre en silence.

Il avait peur de la perdre, après l’avoir retrouvée d’une manière si étrange. Il ne sentait plus de haine contre elle. Il était même sûr, maintenant, qu’elle n’avait « rien à se reprocher », malgré sa conduite si bizarre et si inexplicable. Il était prêt à toutes les douceurs, à tous les pardons, à toutes les lâchetés. Il aimait. Et, certainement, on allait lui expliquer tout à l’heure, très naturellement, la raison d’une absence aussi singulière...

Le domino noir, de temps en temps, se retournait pour voir si le domino blanc le suivait toujours.

Raoul a ainsi retraversé, derrière son guide, le grand foyer du public. Il n’a pas pu s’empêcher de remarquer, parmi toutes les foules, une foule... Parmi tous les groupes qui essayaient les plus folles extravagances, il a remarqué un groupe. Il se pressait autour d’un personnage dont le déguisement, l’allure originale, l’aspect macabre faisaient sensation...

Ce personnage était vêtu tout d’écarlate, avec un immense chapeau à plumes sur une tête de mort. Ah ! la belle imitation de tête de mort que c’était là ! Les rapins, autour de lui, lui faisaient un grand succès, ils le félicitaient... Ils lui demandaient où on lui avait fait, dessiné, maquillé une aussi belle tête de mort ! Chez quel maître ? Dans quel atelier fréquenté par Pluton ? La « Camarde » elle-même avait dû poser.

L’homme à la tête de mort, au chapeau à plumes et au vêtement écarlate traînait un manteau derrière lui. C’était un immense manteau de velours rouge. Cette flamme s’allongeait royalement sur le parquet. Et sur ce manteau, on avait brodé en lettres d’or une phrase. Chacun la lisait et la répétait tout haut : « Ne me touchez pas ! Je suis la Mort rouge qui passe !... »

Et quelqu’un a voulu le toucher... Mais une main de squelette, sortie d’une manche de pourpre, a saisi brutalement le poignet de l’imprudent. Celui-ci a senti la prise de ces petits os, la force folle de la Mort. Elle semblait ne plus devoir jamais le lâcher. Il a poussé un cri de douleur et d’épouvante. Quand la Mort rouge lui a enfin rendu la liberté, il s’est enfui comme un fou, au milieu des moqueries. C’est à ce moment que Raoul a croisé le sinistre personnage, qui venait justement de se tourner de son côté. Et il a failli laisser échapper un cri : « La tête de mort de Perros-Guirec ! » Il l’avait reconnue !... Il a voulu se précipiter, oubliant Christine. Mais le domino noir semblait lui aussi en proie à une étrange émotion. Il lui avait pris le bras et l’entraînait... Il l’entraînait loin du foyer, hors de cette foule démoniaque où passait la Mort rouge...

À chaque instant, le domino noir se retournait. Par deux fois, il lui a sans doute semblé apercevoir quelque chose qui l’épouvantait. Car il a encore accéléré sa marche et celle de Raoul, comme s’ils étaient poursuivis.

Ils ont monté ainsi deux étages. Là, les escaliers et les couloirs étaient à peu près déserts. Le domino noir a poussé la porte d’une loge. Il a fait signe au domino blanc d’y entrer derrière lui. C’était bien Christine, il a pu encore la reconnaître à sa voix. Christine a aussitôt fermé sur lui la porte de la loge. Elle lui a recommandé à voix basse de rester au fond de cette loge et de ne pas se montrer. Raoul a retiré son masque. Christine a gardé le sien. Le jeune homme allait prier la chanteuse de l’enlever. Mais il a été très étonné de la voir se pencher contre la cloison. Elle écoutait attentivement ce qui se passait à côté. Puis elle a entrouvert la porte et elle a regardé dans le couloir. Elle a dit à voix basse : « Il doit être monté au-dessus, dans la “loge des Aveugles” !... » Soudain elle s’est écriée : « Il redescend ! »

Elle a voulu refermer la porte, mais Raoul l’en a empêchée. Car il avait vu l’escalier qui montait à l’étage supérieur. Sur la plus haute marche, *un pied rouge* s’était posé, et puis un autre... Et lentement, majestueusement, tout le vêtement écarlate de la Mort rouge est descendu. Et il a revu la tête de mort de Perros-Guirec.

— C’est lui ! s’est-il écrié... Cette fois, il ne m’échappera pas !...

Mais Christine avait refermé la porte, au moment où Raoul s’élançait. Il a voulu l’écarter de son chemin...

— Qui donc, lui ? a-t-elle demandé d’une voix toute changée... Qui donc ne vous échappera pas ?...

Brutalement, Raoul a essayé de vaincre la résistance de la jeune fille, mais elle le repoussait avec une force inattendue... Il a compris, ou il a cru comprendre, et il est devenu furieux tout de suite.

— Qui donc ? a-t-il dit avec rage... Mais lui ! l’homme qui se cache sous cette hideuse image de mort !... Le mauvais génie du cimetière de Perros !... La Mort rouge !... Enfin, votre ami, madame... *Votre Ange de la musique !* Mais je lui arracherai son masque du visage, comme j’arracherai le mien. Nous nous regarderons cette fois face à face, sans voile et sans mensonge. Et je saurai qui vous aimez et qui vous aime !

Il a éclaté d’un rire fou, pendant que Christine, derrière son loup, laissait entendre un gémissement douloureux.

D’un geste tragique, elle a étendu ses deux bras, qui ont mis une barrière de chair blanche sur la porte.

— Au nom de notre amour, Raoul, vous ne passerez pas !...

Il s’est arrêté. Qu’avait-elle dit ?... Au nom de leur amour ?... Mais jamais, jamais encore elle ne lui avait dit qu’elle l’aimait. Et pourtant, les occasions ne lui avaient pas manqué !... Elle l’avait déjà vu assez malheureux, en larmes devant elle, demandant une bonne parole d’espoir, qui n’était pas venue !... Elle l’avait vu malade, presque mort de terreur et de froid, après la nuit du cimetière de Perros ! Était-elle seulement restée à ses côtés, au moment où il avait le plus besoin de ses soins ? Non ! Elle s’était enfuie !... Et elle disait qu’elle l’aimait ! Elle parlait « au nom de leur amour ». Allons donc ! Elle voulait seulement le retarder quelques secondes... Il fallait laisser à la Mort rouge le temps de s’échapper... Leur amour ? Elle mentait !...

Et il le lui a dit, avec un accent de haine enfantine.

— Vous mentez, madame ! Car vous ne m’aimez pas, et vous ne m’avez jamais aimé ! Il faut être un pauvre malheureux petit jeune homme comme moi ! Il faut l’être pour se laisser jouer, pour se laisser tromper comme je l’ai été ! Lors de notre première rencontre à Perros, vous m’avez permis tous les espoirs ! Pourquoi, par votre attitude, par la joie de votre regard, par votre silence même ? Tous les honnêtes espoirs, madame, car je suis un honnête homme et je vous croyais une honnête femme. Mais vous aviez seulement l’intention de vous moquer de moi ! Hélas ! vous vous êtes moquée de tout le monde ! Vous avez honteusement abusé du cœur candide de votre bienfaitrice elle-même. Elle continue pourtant de croire à votre sincérité, quand vous vous promenez au bal de l’Opéra avec la Mort rouge !... Je vous méprise !...

Et il a pleuré. Elle le laissait l’insulter. Elle ne pensait qu’à une chose : le retenir.

— Vous me demanderez un jour pardon de toutes ces vilaines paroles, Raoul, et je vous pardonnerai !...

Il a secoué la tête.

— Non ! non ! vous m’aviez rendu fou !... Quand je pense que moi, je n’avais plus qu’un but dans la vie : donner mon nom à une fille d’Opéra !...

— Raoul !... malheureux !...

— J’en mourrai de honte !

— Vivez, mon ami, a dit la voix grave et changée de Christine... et adieu !

— Adieu, Raoul !...

Le jeune homme s’est avancé, d’un pas mal assuré. Il a osé encore une moquerie :

— Oh ! vous me permettrez bien de venir encore vous applaudir de temps en temps.

— Je ne chanterai plus, Raoul !...

— Vraiment, a-t-il ajouté avec plus d’ironie encore... On vous donne du temps libre : mes compliments !... Mais on se reverra au Bois un de ces soirs !

— Ni au Bois, ni ailleurs, Raoul, vous ne me verrez plus...

— Pourrait-on savoir au moins dans quelles ténèbres vous retournerez ?... Pour quel enfer repartez-vous, mystérieuse madame ?... Ou pour quel paradis ?...

— J’étais venue pour vous le dire... mon ami... mais je ne peux plus rien vous dire...

... Vous ne me croiriez pas ! Vous avez perdu foi en moi, Raoul, c’est fini !...

Elle a dit ce « C’est fini ! » sur un ton si désespéré que le jeune homme a tressailli. Le remords de sa cruauté a commencé à lui troubler l’âme...

— Mais enfin, s’est-il écrié... Nous direz-vous ce que signifie tout ceci !... Vous êtes libre, sans entrave... Vous vous promenez dans la ville... Vous mettez un domino pour courir au bal... Pourquoi ne rentrez-vous pas chez vous ?... Qu’avez-vous fait depuis quinze jours ?... Qu’est-ce que c’est que cette histoire de l’ange de la musique, que vous avez racontée à la maman Valérius ? Quelqu’un a pu vous tromper, abuser de votre crédulité... J’en ai moi-même été le témoin à Perros... Mais maintenant, vous savez à quoi vous en tenir !... Vous me paraissez très sensée, Christine... Vous savez ce que vous faites !... Et pourtant, la maman Valérius continue à vous attendre, en appelant votre « bon génie » !... Expliquez-vous, Christine, je vous en prie !... D’autres s’y laisseraient tromper !... Qu’est-ce que c’est que cette comédie ?...

Christine, simplement, a ôté son masque et elle a dit :

— C’est une tragédie ! mon ami...

Raoul a vu alors son visage et il n’a pas pu retenir un cri de surprise et d’effroi. Les fraîches couleurs d’autrefois avaient disparu. Une pâleur mortelle couvrait ces traits qu’il avait connus si charmants et si doux. Ils étaient alors les reflets de la grâce paisible et d’une conscience en paix. Comme ils étaient tourmentés maintenant ! La douleur les avait creusés sans pitié. Les beaux yeux clairs de Christine, autrefois limpides comme les lacs qui servaient d’yeux à la petite Lotte, avaient changé. Ce soir, ils étaient d’une profondeur obscure, mystérieuse et sans fond, et tout entourés d’une ombre terriblement triste.

— Mon amie ! mon amie ! a-t-il gémi en tendant les bras... Vous m’avez promis de me pardonner...

— Peut-être !... peut-être un jour... a-t-elle dit en remettant son masque.

Et elle est partie, lui défendant de la suivre d’un geste qui le chassait...

Il a voulu s’élancer derrière elle. Mais elle s’est retournée. Elle a répété son geste d’adieu, avec une telle autorité souveraine qu’il n’a plus osé faire un pas.

Il l’a regardée s’éloigner... Et puis il est descendu à son tour dans la foule, sans savoir précisément ce qu’il faisait. Il avait les tempes battantes, le cœur déchiré. Dans la salle qu’il traversait, il a demandé si l’on n’avait pas vu passer la Mort rouge. On lui disait : « Qui est cette Mort rouge ? » Il répondait : « C’est un monsieur déguisé avec une tête de mort et un grand manteau rouge. » On lui a dit partout qu’elle venait de passer, la Mort rouge, en traînant son royal manteau. Mais il ne l’a rencontrée nulle part. Vers deux heures du matin, il est retourné dans le couloir, derrière la scène. Ce couloir conduisait à la loge de Christine Daaé.

Ses pas l’avaient conduit dans ce lieu où il avait commencé à souffrir. Il a frappé à la porte. On ne lui a pas répondu. Il est entré, comme il était entré le soir où il cherchait partout *la voix d’homme.* La loge était vide. Un bec de gaz brûlait, à petite flamme. Sur un petit bureau, il y avait du papier à lettres. Il a pensé à écrire à Christine, mais il a entendu des pas dans le couloir... Il a juste eu le temps de se cacher dans le boudoir. Il était séparé de la loge par un simple rideau. Une main poussait la porte de la loge. C’était Christine !

Il a retenu sa respiration. Il voulait voir ! Il voulait savoir !... Quelque chose lui disait qu’il allait assister à une partie du mystère, et qu’il allait peut-être commencer à comprendre...

Christine est entrée. Elle a retiré son masque d’un geste las et elle l’a jeté sur la table. Elle a soupiré, elle a laissé tomber sa belle tête entre ses mains... À quoi pensait-elle ?... À Raoul ?... Non ! car Raoul l’a entendue murmurer : « Pauvre Erik ! »

Il a d’abord cru avoir mal entendu. Il était persuadé que si quelqu’un était à plaindre, c’était lui, Raoul. Après ce qui venait de se passer entre eux, elle aurait dû dire tout naturellement, dans un soupir : « Pauvre Raoul ! » Mais elle a répété en secouant la tête : « Pauvre Erik ! » Que venait faire cet Erik dans les soupirs de Christine ? Et pourquoi la petite fée du Nord plaignait-elle Erik, quand Raoul était si malheureux ?

Christine s’est mise à écrire, avec calme, tranquillement, si paisiblement que Raoul en a été désagréablement frappé. Lui, il tremblait encore du drame qui les séparait. « Quel sang-froid ! » s’est-il dit... Elle a écrit ainsi, remplissant deux, trois, quatre feuilles. Tout à coup, elle a levé la tête et elle a caché les feuilles dans son corsage... Elle semblait écouter... Raoul aussi a écouté... D’où venait ce bruit bizarre, ce rythme lointain ?... Un chant sourd semblait sortir des murs... Oui, on aurait dit que les murs chantaient !... Le chant devenait plus clair... Les paroles étaient compréhensibles... On a distingué une voix... une très belle et très douce et très captivante voix... Mais toute cette douceur restait pourtant masculine, et on pouvait juger que cette voix n’était pas celle d’une femme... La voix s’approchait toujours... Elle a traversé le mur... Elle est arrivée... Et la voix maintenant *était dans la pièce*, devant Christine. Christine s’est levée. Elle a parlé à la voix, comme à quelqu’un qui se serait tenu à ses côtés.

— Me voici, Erik, a-t-elle dit, je suis prête. C’est vous qui êtes en retard, mon ami.

Raoul regardait prudemment derrière son rideau. Il ne pouvait pas croire ses yeux, qui ne lui montraient rien.

Le visage de Christine s’est éclairé. Un bon sourire est venu se poser sur ses lèvres sans couleur. C’était le sourire des convalescents, quand ils commencent à espérer que le mal ne les emportera pas.

La voix sans corps s’est remise à chanter. Certainement, Raoul n’avait encore rien entendu de pareil au monde. Cette voix unissait les extrêmes, en même temps, avec le même souffle. Rien n’était plus largement et héroïquement doux, ni plus victorieusement trompeur. Rien n’était plus délicat dans la force, plus fort dans la délicatesse, enfin plus irrésistiblement triomphant. Il y avait là des accents définitifs, qui chantaient en maîtres. Rien qu’à être écoutés, ils devaient certainement faire naître des accents élevés. Cela devait arriver chez les mortels qui sentent, aiment et traduisent la musique. Il y avait là une source tranquille et pure d’harmonie. Les fidèles pouvaient y boire pieusement, en toute sûreté, certains d’y boire la grâce musicienne. Et leur art, en touchant le divin, en était aussitôt transformé. Raoul écoutait cette voix avec fièvre. Un soir, Christine Daaé était apparue au public stupéfait, avec des accents d’une beauté inconnue, d’une exaltation surhumaine. Il commençait à comprendre comment cela avait été possible. Elle était sans doute encore sous l’influence du mystérieux et invisible maître ! Et il comprenait d’autant mieux un si grand événement que cette voix exceptionnelle ne chantait justement rien d’exceptionnel. Avec de la boue, elle avait fait du ciel bleu. Les vers étaient banals, la mélodie facile, presque vulgaire et populaire. Mais tout cela n’en paraissait que plus transformé en beauté. Un souffle les soulevait et les emportait en plein ciel, sur les ailes de la passion. Car cette voix d’ange glorifiait un hymne païen.

Cette voix chantait « la nuit d’hyménée » de *Roméo et Juliette.*

Raoul a vu Christine tendre les bras vers la voix. Elle avait fait de même dans le cimetière de Perros, vers le violon invisible qui jouait *La Résurrection de Lazare*...

Rien ne pourrait rendre la passion avec laquelle la voix a dit :

La destinée t’enchaîne à moi sans retour !...

Raoul en a eu le cœur transpercé. Il a lutté contre le charme, qui semblait lui ôter toute volonté, toute énergie. Il lui ôtait presque toute lucidité, au moment où il en avait le plus besoin. Pourtant, il a réussi à tirer le rideau qui le cachait, et il a marché vers Christine. Celle-ci avançait vers le fond de la loge. Tout ce côté était occupé par une grande glace qui lui renvoyait son image. Elle ne pouvait pas le voir, car il était tout à fait derrière elle, entièrement caché par elle.

La destinée t’enchaîne à moi sans retour !...

Christine marchait toujours vers son image, et son image descendait vers elle. Les deux Christine, le corps et l’image, ont fini par se toucher, par se confondre. Raoul a étendu le bras pour les saisir toutes les deux d’un seul coup.

Mais par une sorte de miracle éblouissant, qui l’a fait chanceler, Raoul a été tout à coup rejeté en arrière. Un vent glacé lui a balayé le visage. Il a vu non plus deux, mais quatre, huit, vingt Christine. Elles tournaient autour de lui avec une telle légèreté ! Elles se moquaient et s’enfuyaient si vite que sa main n’a pu en toucher aucune. Enfin, tout est redevenu immobile, et il s’est vu, lui, dans la glace. Mais Christine avait disparu.

Il s’est précipité sur la glace. Il s’est heurté aux murs. Personne ! Et pourtant la loge résonnait encore d’un rythme lointain, passionné :

La destinée t’enchaîne à moi sans retour !...

Ses mains ont pressé son front en sueur, ont touché sa chair éveillée. Elles ont cherché à tâtons dans la pénombre. Elles ont rendu à la flamme du bec de gaz toute sa force. Il était sûr qu’il ne rêvait pas. Il se trouvait au centre d’un jeu terrible, physique et moral. Il n’en avait pas la clef, et ce jeu allait peut-être le broyer. Il se sentait vaguement comme un prince aventureux qui a passé la limite défendue d’un conte de fées. Un tel prince ne doit plus s’étonner d’être la proie de la magie. Il l’a bravée sans réfléchir, et il l’a déchaînée par amour...

Par où ? Par où Christine était-elle partie ?...

Par où reviendrait-elle ?...

Reviendrait-elle ?... Hélas ! ne lui avait-elle pas affirmé que tout était fini !... Et le mur ne répétait-il pas : *La destinée t’enchaîne à moi sans retour ?* À moi ? À qui ?

Alors, épuisé, vaincu, le cerveau vague, il s’est assis à la place même que Christine occupait tout à l’heure. Comme elle, il a laissé sa tête tomber dans ses mains. Quand il l’a relevée, des larmes abondantes coulaient le long de son jeune visage. C’étaient de vraies et lourdes larmes, comme en ont les enfants jaloux. Ces larmes pleuraient sur un malheur pas du tout fantastique, mais commun à tous les amants de la terre. Et il a précisé tout haut ce malheur :

— Qui est cet Erik ? a-t-il dit.

### Glossaire

- **domino**: grand manteau de bal avec capuche.
- **loup**: petit masque.
- **pierrot**: personnage de théâtre, tout habillé de blanc.
- **bosquet**: petit groupe d’arbres dans un jardin.
- **fille d’Opéra**: mot méprisant pour une artiste de l’Opéra.
- **chicards**: personnages déguisés et bruyants du carnaval d’autrefois.
- **descente de la Courtille**: grande fête populaire du carnaval de Paris, le matin du dernier jour.
- **rapins**: jeunes élèves peintres.
- **farandole**: danse où l’on court en file, en se tenant par la main.
- **Camarde**: nom ancien de la Mort, qui n’a pas de nez.
- **écarlate**: rouge vif.
- **boudoir**: petite pièce privée d’une dame.
- **corsage**: partie haute d’une robe.
- **hyménée**: mot ancien pour le mariage.

## Il faut oublier le nom de « la Voix d’homme »

Christine avait disparu devant les yeux de M. le vicomte de Chagny, dans une sorte d’éblouissement. Cela le faisait encore douter de ses sens. Le lendemain, il est allé chez la maman Valérius pour avoir des nouvelles. Il a trouvé là un tableau charmant.

La vieille dame était assise dans son lit et tricotait. Près d’elle, Christine faisait de la dentelle. Jamais un visage plus charmant, jamais un front plus pur ne s’étaient penchés sur un ouvrage de vierge. Jamais un regard plus doux non plus. De fraîches couleurs étaient revenues sur les joues de la jeune fille. Le cercle bleu autour de ses yeux clairs avait disparu. Raoul ne reconnaissait plus le visage tragique de la veille. Un voile de tristesse restait pourtant sur ses traits adorables. Pour le jeune homme, c’était la dernière trace du drame extraordinaire où se débattait cette mystérieuse enfant. Sans ce voile, il aurait pu penser que Christine n’était pas l’héroïne incompréhensible de ce drame.

Elle s’est levée quand il s’est approché, sans émotion visible, et elle lui a tendu la main. Mais Raoul était si stupéfait qu’il restait là, anéanti, sans un geste, sans un mot.

— Eh bien, monsieur de Chagny, s’est exclamée la maman Valérius. Vous ne connaissez donc plus notre Christine ? Son « bon génie » nous l’a rendue !

— Maman ! l’a interrompue la jeune fille d’un ton bref.

Une vive rougeur lui montait jusqu’aux yeux.

— Maman, je croyais qu’on ne parlerait plus jamais de cela !... Vous savez bien qu’il n’y a pas de génie de la musique !

— Ma fille, il t’a pourtant donné des leçons pendant trois mois !

— Maman, je vous ai promis de tout vous expliquer un jour prochain. Je l’espère... Mais jusqu’à ce jour-là, vous m’avez promis le silence. Vous m’avez promis de ne plus jamais m’interroger !

— Si tu me promettais, toi, de ne plus me quitter ! Mais m’as-tu promis cela, Christine ?

— Maman, tout ceci ne peut pas intéresser M. de Chagny...

— C’est là que vous vous trompez, mademoiselle, a interrompu le jeune homme.

Il voulait parler d’une voix ferme et brave, mais elle tremblait encore.

— Tout ce qui vous touche m’intéresse, à un point que vous finirez peut-être par comprendre. Je ne vous le cacherai pas. Je suis aussi étonné que joyeux de vous retrouver auprès de votre mère adoptive. Hier, il s’est passé des choses entre nous. Il y a ce que vous m’avez dit, et ce que j’ai deviné. Rien ne me laissait prévoir un retour aussi rapide. Je serais le premier à m’en réjouir. Mais vous voulez absolument garder sur tout ceci un secret qui peut vous être fatal... Je suis votre ami depuis trop longtemps pour ne pas m’inquiéter, avec Mme Valérius, de cette aventure funeste. Elle restera dangereuse tant que nous n’en aurons pas démêlé les fils. Et vous finirez bien par en être la victime, Christine.

À ces mots, la maman Valérius s’est agitée dans son lit.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? s’est-elle écriée... Christine est donc en danger ?

— Oui, madame..., a déclaré courageusement Raoul, malgré les signes de Christine.

— Mon Dieu ! s’est exclamée la bonne et naïve vieille dame, à bout de souffle. Il faut tout me dire, Christine ! Pourquoi me rassurais-tu ? Et de quel danger s’agit-il, monsieur de Chagny ?

— Un imposteur est en train d’abuser de sa confiance !

— L’Ange de la musique est un imposteur ?

— Elle vous a dit elle-même qu’il n’y a pas d’Ange de la musique !

— Eh ! qu’y a-t-il donc, au nom du Ciel ? a supplié la vieille dame, qui ne pouvait pas marcher. Vous me ferez mourir !

— Il y a, madame, autour de nous, autour de vous, autour de Christine, un mystère terrestre. Il est beaucoup plus à craindre que tous les fantômes et tous les génies !

La maman Valérius a tourné vers Christine un visage terrifié. Mais celle-ci s’était déjà précipitée vers sa mère adoptive et la serrait dans ses bras.

— Ne le crois pas ! bonne maman..., ne le crois pas, répétait-elle...

Et elle essayait de la consoler par ses caresses, car la vieille dame poussait des soupirs à briser le cœur.

— Alors, dis-moi que tu ne me quitteras plus ! a imploré la veuve du professeur.

Christine se taisait et Raoul a repris :

— Voilà ce qu’il faut promettre, Christine... C’est la seule chose qui puisse nous rassurer, votre mère et moi ! Nous nous engageons à ne plus vous poser une seule question sur le passé... Si vous nous promettez de rester sous notre protection à l’avenir...

— Je ne vous demande pas cet engagement et je ne vous ferai pas cette promesse ! a-t-elle dit avec fierté. Je suis libre de mes actions, monsieur de Chagny. Vous n’avez aucun droit de les contrôler, et je vous prie de ne plus le faire. Et ce que j’ai fait depuis quinze jours ? Un seul homme au monde aurait le droit d’en exiger le récit : mon mari ! Or, je n’ai pas de mari, et je ne me marierai jamais !

Elle a dit cela avec force. Elle a tendu la main vers Raoul, comme pour rendre ses paroles plus solennelles. Raoul a pâli. Ce n’était pas seulement à cause des paroles qu’il venait d’entendre. C’était aussi parce qu’il venait d’apercevoir, au doigt de Christine, un anneau d’or.

— Vous n’avez pas de mari et, pourtant, vous portez une « alliance ».

Et il a voulu saisir sa main, mais Christine l’a retirée très vite.

— C’est un cadeau ! a-t-elle dit en rougissant encore.

Elle essayait en vain de cacher son embarras.

— Christine ! puisque vous n’avez pas de mari, cet anneau vient forcément de celui qui espère le devenir ! Pourquoi nous tromper plus longtemps ? Pourquoi me torturer davantage ? Cet anneau est une promesse ! Et cette promesse a été acceptée !

— C’est ce que je lui ai dit ! s’est exclamée la vieille dame.

— Et que vous a-t-elle répondu, madame ?

— Ce que j’ai voulu, s’est écriée Christine, exaspérée. Ne trouvez-vous pas, monsieur, que cet interrogatoire a trop duré ?... Quant à moi...

Raoul, très ému, a eu peur de l’entendre prononcer les paroles d’une rupture définitive. Il l’a interrompue :

— Pardon de vous avoir parlé ainsi, mademoiselle... Vous savez bien quel sentiment honnête me pousse. Je me mêle en ce moment de choses qui ne me regardent sans doute pas ! Mais laissez-moi vous dire ce que j’ai vu... Et j’en ai vu plus que vous ne pensez, Christine... Ou ce que j’ai cru voir. Car en vérité, dans une telle aventure, on peut bien douter de ses yeux...

— Qu’avez-vous donc vu, monsieur, ou cru voir ?

— J’ai vu votre extase *au son de la voix*, Christine ! De la voix qui sortait du mur, ou d’une loge, ou d’un appartement à côté... Oui, *votre extase !*... Et c’est cela qui me fait peur pour vous !... Vous êtes sous le plus dangereux des charmes !... Et pourtant, vous avez compris l’imposture, il me semble. Car vous dites aujourd’hui qu’*il n’y a pas de génie de la musique*... Alors, Christine, pourquoi l’avez-vous suivi cette fois encore ? Pourquoi vous êtes-vous levée, le visage rayonnant, comme si vous entendiez vraiment les anges ?... Ah ! cette voix est bien dangereuse, Christine ! Car moi-même, pendant que je l’entendais, j’étais si ravi que vous avez disparu devant mes yeux. Je ne peux pas dire par où vous êtes passée !... Christine ! Christine ! Au nom du ciel, au nom de votre père qui est au ciel ! Il vous a tant aimée, et il m’a aimé, Christine ! Vous allez nous dire, à votre bienfaitrice et à moi, à qui appartient cette voix ! Et malgré vous, nous vous sauverons !... Allons ! le nom de cet homme, Christine ?... De cet homme qui a eu l’audace de passer à votre doigt un anneau d’or !

— Monsieur de Chagny, a déclaré froidement la jeune fille, vous ne le saurez jamais !...

Alors on a entendu la voix aigre de la maman Valérius. Elle avait vu avec quelle hostilité sa pupille venait de parler au vicomte. Tout à coup, elle prenait le parti de Christine.

— Et si elle l’aime, monsieur le vicomte, cet homme-là, cela ne vous regarde pas encore !

— Hélas ! madame, a repris humblement Raoul, qui n’a pas pu retenir ses larmes... Hélas ! Je crois, en effet, que Christine l’aime... Tout me le prouve. Mais ce n’est pas seulement cela qui fait mon désespoir. Car je ne suis pas sûr, madame, que l’homme aimé de Christine soit digne de cet amour !

— C’est à moi seule d’en juger, monsieur ! a dit Christine.

Elle regardait Raoul bien en face, avec un visage plein d’une colère souveraine.

— Quand on emploie, a continué Raoul, qui sentait ses forces l’abandonner, des moyens aussi romantiques pour séduire une jeune fille...

— Il faut, n’est-ce pas, que l’homme soit misérable ou que la jeune fille soit bien sotte ?

— Christine !

— Raoul, pourquoi condamnez-vous ainsi un homme que vous n’avez jamais vu ? Personne ne le connaît et vous-même, vous ne savez rien de lui !...

— Si, Christine... Si... Je sais au moins ce nom que vous voulez me cacher pour toujours... Votre Ange de la musique, mademoiselle, s’appelle Erik !...

Christine s’est trahie aussitôt. Cette fois, elle est devenue blanche comme une nappe d’autel. Elle a balbutié :

— Qui vous l’a dit ?

— Vous-même !

— Comment cela ?

— En le plaignant, l’autre soir, le soir du bal masqué. En arrivant dans votre loge, n’avez-vous pas dit : « *Pauvre Erik !* » Eh bien ! Christine, il y avait, quelque part, un pauvre Raoul qui vous a entendue.

— C’est la seconde fois que vous écoutez aux portes, monsieur de Chagny !

— Je n’étais pas derrière la porte !... J’étais dans la loge !... Dans votre boudoir, mademoiselle.

— Malheureux ! a gémi la jeune fille, avec tous les signes d’une terreur impossible à dire... Malheureux ! Vous voulez donc qu’on vous tue ?

— Peut-être !

Raoul a prononcé ce « peut-être » avec tant d’amour et de désespoir que Christine n’a pas pu retenir un sanglot.

Elle lui a alors pris les mains et l’a regardé avec toute la pure tendresse dont elle était capable. Sous ces yeux-là, le jeune homme a senti que sa peine était déjà apaisée.

— Raoul, a-t-elle dit. Il faut oublier la *voix d’homme*. Il ne faut plus vous souvenir même de son nom... Et il ne faut plus jamais essayer de pénétrer le mystère de la *voix d’homme*.

— Ce mystère est donc bien terrible ?

— Il n’y en a pas de plus affreux sur la terre !

Un silence a séparé les jeunes gens. Raoul était accablé.

— Jurez-moi que vous ne ferez rien pour « savoir », a-t-elle insisté... Jurez-moi que vous n’entrerez plus dans ma loge si je ne vous y appelle pas.

— Vous me promettez de m’y appeler quelquefois, Christine ?

— Je vous le promets.

— Quand ?

— Demain.

— Alors, je vous jure cela !

Ce sont les derniers mots qu’ils se sont dits ce jour-là.

Il lui a baisé les mains et il est parti. Il maudissait Erik et il se promettait d’être patient.

### Glossaire

- **dentelle**: tissu très fin, plein de petits trous, qui forme des dessins.
- **bon génie**: esprit qui protège une personne.
- **anéanti**: sans force, comme détruit par un choc.
- **funeste**: qui apporte le malheur ou la mort.
- **démêlé**: séparé des fils mêlés ; ici, compris une histoire compliquée.
- **imposteur**: personne qui trompe les autres en disant être ce qu’elle n’est pas.
- **alliance**: anneau que l’on porte quand on est marié.
- **extase**: état de joie si forte qu’on oublie tout le reste.
- **bienfaitrice**: femme qui a fait beaucoup de bien à quelqu’un.
- **aigre**: ici, aiguë et désagréable à entendre.
- **pupille**: jeune personne dont un adulte s’occupe à la place de ses parents.
- **nappe d’autel**: tissu blanc posé sur la table de l’église.
- **a balbutié**: a parlé avec difficulté, en cherchant ses mots.
- **boudoir**: petite pièce élégante et privée pour une femme.
- **accablé**: écrasé par la peine.

## Au-dessus des trappes

Le lendemain, il l’a revue à l’Opéra. Elle avait toujours au doigt l’anneau d’or. Elle a été douce et bonne. Elle lui a parlé des projets qu’il faisait, de son avenir, de sa carrière.

Il lui a appris que le départ de l’expédition polaire avait été avancé. Dans trois semaines, dans un mois au plus tard, il quitterait la France.

Elle lui a conseillé, presque joyeusement, de voir ce voyage avec joie, comme une étape de sa gloire future. Il lui a répondu que la gloire sans l’amour n’avait aucun charme pour lui. Alors elle l’a traité comme un enfant dont les chagrins ne durent pas.

Il lui a dit :

— Comment pouvez-vous, Christine, parler aussi légèrement de choses aussi graves ? Nous ne nous verrons peut-être jamais plus !... Je peux mourir pendant cette expédition !...

— Et moi aussi, a-t-elle dit simplement...

Elle ne souriait plus, elle ne plaisantait plus. Elle semblait penser à une chose nouvelle, qui entrait dans son esprit pour la première fois. Son regard en était illuminé.

— À quoi pensez-vous, Christine ?

— Je pense que nous ne nous verrons plus.

— Et c’est cela qui vous rend si joyeuse ?

— Et que, dans un mois, il faudra nous dire adieu... pour toujours !...

— À moins, Christine, que nous nous donnions notre parole et que nous nous attendions pour toujours.

Elle lui a mis la main sur la bouche :

— Taisez-vous, Raoul !... Il ne s’agit pas de cela, vous le savez bien !... Et nous ne nous marierons jamais ! C’est entendu !

Tout à coup, elle semblait avoir du mal à contenir une joie trop grande. Elle a tapé dans ses mains avec une joie d’enfant... Raoul la regardait, inquiet, sans comprendre.

— Mais... mais..., a-t-elle dit encore.

Elle a tendu ses deux mains au jeune homme, ou plutôt elle les lui a données. C’était comme si, soudain, elle avait décidé de lui en faire cadeau.

— Mais si nous ne pouvons pas nous marier, nous pouvons... nous pouvons nous fiancer !... Personne ne le saura que nous, Raoul !... Il y a eu des mariages secrets !... Il peut bien y avoir des fiançailles secrètes !... Nous sommes fiancés, mon ami, pour un mois !... Dans un mois, vous partirez. Et je pourrai être heureuse toute ma vie, avec le souvenir de ce mois-là !

Elle était ravie de son idée... Et elle est redevenue grave.

— Ceci, a-t-elle dit, *est un bonheur qui ne fera de mal à personne.*

Raoul avait compris. Il s’est jeté sur cette idée. Il a voulu en faire tout de suite une réalité. Il s’est incliné devant Christine avec une humilité sans pareille et il a dit :

— Mademoiselle, j’ai l’honneur de vous demander votre main !

— Mais vous les avez déjà toutes les deux, mon cher fiancé !... Oh ! Raoul, comme nous allons être heureux !... Nous allons jouer au futur petit mari et à la future petite femme !...

Raoul se disait : l’imprudente ! D’ici un mois, j’aurai eu le temps de lui faire oublier « le mystère de la voix d’homme ». Ou bien je l’aurai percé et détruit. Et dans un mois, Christine acceptera de devenir ma femme. En attendant, jouons !

Ça a été le plus joli jeu du monde. Il leur a beaucoup plu, car ils étaient de purs enfants. Ah ! quelles choses merveilleuses ils se sont dites ! Et que de serments éternels ils ont échangés ! Le mois passé, il n’y aurait plus personne pour tenir ces serments-là. Cette idée les laissait dans un trouble qu’ils goûtaient avec un affreux plaisir, entre le rire et les larmes. Ils jouaient « au cœur » comme d’autres jouent « à la balle ». Seulement, c’étaient bien leurs deux cœurs qu’ils se renvoyaient. Ils devaient donc être très, très habiles, pour les recevoir sans leur faire mal. Un jour — c’était le huitième du jeu — le cœur de Raoul a eu très mal. Le jeune homme a arrêté la partie par ces mots fous : « Je ne pars plus pour le pôle Nord. »

Christine, dans son innocence, n’avait pas pensé à cette possibilité. Elle a découvert tout à coup le danger du jeu et se l’est durement reproché. Elle n’a pas répondu un mot à Raoul et elle est rentrée à la maison.

Cela se passait l’après-midi, dans la loge de la chanteuse. C’est là qu’elle lui donnait tous ses rendez-vous. Ils s’y amusaient à de vraies dînettes, autour de trois biscuits, de deux verres de porto et d’un bouquet de violettes.

Le soir, elle ne chantait pas. Et il n’a pas reçu la lettre habituelle. Pourtant, ils s’étaient donné la permission de s’écrire tous les jours de ce mois-là. Le lendemain matin, il a couru chez la maman Valérius. Elle lui a appris que Christine était absente pour deux jours. Christine était partie la veille au soir, à cinq heures. Elle avait dit qu’elle ne reviendrait pas avant deux jours. Raoul était bouleversé. Il détestait la maman Valérius, qui lui donnait une pareille nouvelle avec un calme incroyable. Il a essayé d’en « tirer quelque chose » mais, de toute évidence, la bonne dame ne savait rien. Aux questions affolées du jeune homme, elle a simplement accepté de répondre :

— C’est le secret de Christine !

Et en disant cela, elle levait le doigt, avec une douceur touchante. Ce geste demandait la discrétion et, en même temps, il prétendait rassurer.

— Ah ! bien, criait Raoul avec méchanceté, en descendant l’escalier comme un fou. Ah ! bien ! les jeunes filles sont bien gardées avec cette maman Valérius-là !...

Où pouvait être Christine ?... Deux jours... Deux jours de moins dans leur bonheur si court ! Et c’était de sa faute !... N’était-il pas entendu qu’il devait partir ?... Et s’il ne voulait vraiment pas partir, pourquoi avait-il parlé si tôt ? Il s’accusait de maladresse. Il a été le plus malheureux des hommes pendant quarante-huit heures. Au bout de ce temps, Christine est revenue.

Elle est revenue dans un triomphe. Elle a enfin retrouvé le succès extraordinaire de la soirée de gala. Depuis l’aventure du « crapaud », la Carlotta n’avait pas pu paraître sur scène. La terreur d’un nouveau « couac » habitait son cœur et lui enlevait tous ses moyens. Et elle détestait maintenant ce lieu, témoin de son incompréhensible défaite. Elle a trouvé le moyen de rompre son contrat. On a demandé à la Daaé de tenir pour un temps le rôle laissé libre. Une véritable folie l’a accueillie dans *La Juive*.

Le vicomte était là ce soir-là, naturellement. Il a été le seul à souffrir en écoutant les mille échos de ce nouveau triomphe. Car il a vu que Christine avait toujours son anneau d’or. Une voix lointaine murmurait à l’oreille du jeune homme : « Ce soir, elle a encore l’anneau d’or, et ce n’est pas toi qui le lui as donné. Ce soir, elle a encore donné son âme, et ce n’était pas à toi. »

Et la voix le poursuivait encore : « Si elle ne veut pas te dire ce qu’elle a fait depuis deux jours... Si elle te cache où elle était, il faut aller le demander à Erik ! »

Il a couru sur le plateau. Il s’est mis sur son passage. Elle l’a vu, car ses yeux le cherchaient. Elle lui a dit : « Vite ! Vite ! Venez ! » Et elle l’a entraîné dans la loge. Elle ne s’occupait plus de tous les courtisans de sa jeune gloire. Ils murmuraient devant sa porte fermée : « C’est un scandale ! »

Raoul est tout de suite tombé à ses genoux. Il lui a juré qu’il partirait. Il l’a suppliée de ne plus enlever une seule heure au bonheur idéal qu’elle lui avait promis. Elle a laissé couler ses larmes. Ils s’embrassaient comme un frère et une sœur désespérés. C’était comme s’ils venaient d’être frappés par le même deuil et se retrouvaient pour pleurer un mort.

Soudain, elle s’est arrachée aux bras doux et timides du jeune homme. Elle a semblé écouter quelque chose, on ne savait pas quoi... Et, d’un geste bref, elle a montré la porte à Raoul. Quand il a été sur le seuil, elle lui a parlé. C’était si bas que le vicomte a deviné ses paroles plus qu’il ne les a entendues :

— Demain, mon cher fiancé ! Et soyez heureux, Raoul..., c’est pour vous que j’ai chanté ce soir !...

Il est donc revenu.

Mais, hélas ! ces deux jours d’absence avaient rompu le charme de leur aimable mensonge. Ils se regardaient, dans la loge, sans plus rien se dire, avec leurs yeux tristes. Raoul se retenait pour ne pas crier : « Je suis jaloux ! Je suis jaloux ! Je suis jaloux ! » Mais elle l’entendait tout de même.

Alors elle a dit : « Allons nous promener, mon ami, l’air nous fera du bien. »

Raoul a cru qu’elle allait lui proposer une promenade à la campagne, loin de ce monument. Il le détestait comme une prison. Il sentait avec rage le geôlier se promener dans les murs... Le geôlier Erik... Mais elle l’a conduit sur la scène. Elle l’a fait asseoir sur le bord en bois d’une fontaine. C’était le premier décor, planté pour le prochain spectacle, avec sa paix et sa fraîcheur douteuse. Un autre jour, elle s’est promenée avec lui, en le tenant par la main, dans les allées abandonnées d’un jardin. Les plantes grimpantes de ce jardin avaient été découpées par les mains habiles d’un décorateur. C’était comme si le vrai ciel, les vraies fleurs, la vraie terre lui étaient interdits pour toujours. Elle semblait condamnée à ne plus respirer que l’air du théâtre ! Le jeune homme hésitait à lui poser la moindre question. Car il voyait aussitôt qu’elle ne pouvait pas y répondre, et il craignait de la faire souffrir pour rien. De temps en temps, un pompier passait et surveillait de loin leur amour mélancolique. Parfois, elle essayait courageusement de se tromper et de le tromper sur la beauté menteuse de ce cadre. Il avait été inventé pour l’illusion des hommes. Son imagination toujours vive lui donnait les couleurs les plus éclatantes. La nature, disait-elle, ne pouvait pas en fournir de comparables. Elle s’exaltait, pendant que Raoul, lentement, serrait sa main fiévreuse. Elle disait : « Voyez, Raoul, ces murs, ces bois, ces berceaux de feuillage, ces images de toile peinte. Tout cela a vu les amours les plus sublimes. Car ici, elles ont été inventées par les poètes, qui sont cent fois plus grands que les hommes. Dites-moi donc que notre amour se trouve bien ici, mon Raoul. Car lui aussi a été inventé, et lui aussi, hélas ! n’est qu’une illusion ! »

Désolé, il ne répondait pas. Alors :

— Notre amour est trop triste sur la terre, promenons-le dans le ciel !... Voyez comme c’est facile ici !

Et elle l’entraînait plus haut que les nuages, dans le désordre magnifique du gril. Elle aimait lui donner le vertige en courant devant lui sur les ponts fragiles du cintre. Il y avait là des milliers de cordes, attachées à des poulies, à des treuils, à des tambours. C’était une vraie forêt suspendue de vergues et de mâts. S’il hésitait, elle lui disait avec une moue adorable : « Vous, un marin ! »

Et puis, ils redescendaient sur la terre ferme, c’est-à-dire dans quelque corridor bien solide. Il les conduisait vers des rires, vers des danses, vers de la jeunesse grondée par une voix sévère : « Assouplissez, mesdemoiselles !... Surveillez vos pointes ! »... C’est la classe des gamines, de celles qui viennent de dépasser six ans ou qui vont en avoir neuf ou dix... Elles ont déjà le tutu léger, le pantalon blanc et les bas roses. Elles travaillent, elles travaillent de tous leurs petits pieds douloureux. Elles espèrent devenir élèves des quadrilles, coryphées, petits sujets, premières danseuses, avec beaucoup de diamants autour... En attendant, Christine leur distribue des bonbons.

Un autre jour, elle le faisait entrer dans une vaste salle de son palais. La salle était pleine de vieux costumes brillants, de vêtements de chevaliers, de lances, de boucliers et de plumes. Elle passait en revue tous ces fantômes de guerriers, immobiles et couverts de poussière. Elle leur disait de bonnes paroles. Elle leur promettait qu’ils reverraient les soirs éclatants de lumière et les défilés en musique devant la rampe sonore.

Elle l’a promené ainsi dans tout son empire, qui était faux, mais immense. Il s’étendait sur dix-sept étages, du rez-de-chaussée jusqu’au sommet. Une armée de sujets l’habitait. Elle passait au milieu d’eux comme une reine populaire. Elle encourageait les travaux et elle s’asseyait dans les ateliers. Elle donnait de sages conseils aux ouvrières. Leurs mains hésitaient à couper les riches étoffes qui devaient habiller des héros. Les habitants de ce pays faisaient tous les métiers. Il y avait des cordonniers et des orfèvres. Tous avaient appris à l’aimer, car elle s’intéressait aux peines et aux petites manies de chacun. Elle connaissait des coins inconnus, habités en secret par de vieux couples.

Elle frappait à leur porte et leur présentait Raoul comme un prince charmant qui avait demandé sa main. Tous deux s’asseyaient sur quelque vieil accessoire mangé par les vers. Ils écoutaient les légendes de l’Opéra. Autrefois, dans leur enfance, ils avaient écouté de la même façon les vieux contes bretons. Ces vieillards ne se rappelaient rien d’autre que l’Opéra. Ils habitaient là depuis des années sans nombre. Les directions disparues les avaient oubliés. Les révolutions de palais ne les avaient pas vus. Dehors, l’histoire de France était passée sans qu’ils s’en aperçoivent, et personne ne se souvenait d’eux.

Ainsi, les journées précieuses passaient. Raoul et Christine semblaient s’intéresser beaucoup trop aux choses extérieures. Ils essayaient ainsi, maladroitement, de se cacher l’un à l’autre la seule pensée de leur cœur. Une chose était certaine. Christine, qui s’était montrée jusque-là la plus forte, est devenue tout à coup terriblement nerveuse. Dans leurs expéditions, elle se mettait à courir sans raison, ou bien elle s’arrêtait brusquement. Sa main, devenue glacée en un instant, retenait le jeune homme. Ses yeux semblaient parfois poursuivre des ombres imaginaires. Elle criait : « Par ici », puis « par ici », puis « par ici », en riant. C’était un rire essoufflé, qui finissait souvent par des larmes. Raoul voulait alors parler, interroger, malgré ses promesses et ses engagements. Mais avant même sa question, elle répondait avec fièvre : « Rien !... Je vous jure qu’il n’y a rien. »

Une fois, sur la scène, ils passaient devant une trappe entrouverte. Raoul s’est penché sur le trou obscur et il a dit : « Vous m’avez fait visiter les dessus de votre empire, Christine... Mais on raconte d’étranges histoires sur les dessous... Voulez-vous que nous y descendions ? » En entendant cela, elle l’a pris dans ses bras. Elle semblait craindre de le voir disparaître dans le trou noir. Elle lui a dit tout bas, en tremblant : « Jamais !... Je vous défends d’aller là !... Et puis, ce n’est pas à moi !... *Tout ce qui est sous la terre lui appartient !* »

Raoul a plongé ses yeux dans les siens et lui a dit d’une voix rude :

— Il habite donc là-dessous ?

— Je ne vous ai pas dit cela !... Qui vous a dit une chose pareille ? Allons ! venez ! Il y a des moments, Raoul, où je me demande si vous n’êtes pas fou ?... Vous entendez toujours des choses impossibles !... Venez ! Venez !

Et elle le traînait littéralement, car il voulait absolument rester près de la trappe. Ce trou l’attirait.

Tout d’un coup, la trappe a été fermée. Cela a été si soudain qu’ils n’ont même pas vu la main qui la faisait bouger. Ils en sont restés tout étourdis.

— C’est peut-être *lui* qui était là ? a-t-il fini par dire.

Elle a haussé les épaules, mais elle ne paraissait pas du tout rassurée.

— Non ! non ! ce sont les « fermeurs de trappes ». Il faut bien que les « fermeurs de trappes » fassent quelque chose... Ils ouvrent et ils ferment les trappes sans raison... C’est comme les « fermeurs de portes ». Il faut bien qu’ils « passent le temps ».

— Et si c’était *lui*, Christine ?

— Mais non ! Mais non ! *Il* s’est enfermé ! *Il* travaille.

— Ah ! vraiment, *il* travaille ?

— Oui, *il* ne peut pas ouvrir et fermer les trappes et travailler. Nous sommes bien tranquilles.

En disant cela, elle frissonnait.

— À quoi donc travaille-t-*il* ?

— Oh ! à quelque chose de terrible !... Aussi, nous sommes bien tranquilles !... Quand *il* travaille à cela, *il* ne voit rien. *Il* ne mange pas, *il* ne boit pas, *il* ne respire pas... Pendant des jours et des nuits... C’est un mort vivant et *il* n’a pas le temps de s’amuser avec les trappes !

Elle a frissonné encore. Elle s’est penchée pour écouter du côté de la trappe... Raoul la laissait faire et dire. Il s’est tu. Il craignait maintenant que le son de sa voix la fasse soudain réfléchir. Cela risquait d’arrêter ses confidences, encore si fragiles.

Elle ne l’avait pas quitté... Elle le tenait toujours dans ses bras... Elle a soupiré à son tour :

— Si c’était *lui !*

Raoul, timide, a demandé :

— Vous avez peur de *lui ?*

Elle a dit :

— Mais non ! mais non !

Le jeune homme a pris, bien malgré lui, l’air d’avoir pitié d’elle. C’est ainsi qu’on fait avec une personne impressionnable, encore sous le coup d’un rêve récent. Il avait l’air de dire : « parce que vous savez, moi, je suis là ! » Et son geste a été, presque malgré lui, menaçant. Alors Christine l’a regardé avec étonnement, comme un phénomène de courage et de vertu. Elle a semblé mesurer, dans sa pensée, ce que valait une chevalerie aussi inutile et audacieuse. Elle a embrassé le pauvre Raoul comme une sœur. Par cet élan de tendresse, elle semblait le récompenser d’avoir fermé son petit poing fraternel. Il voulait la défendre contre les dangers toujours possibles de la vie.

Raoul a compris et il a rougi de honte. Il se trouvait aussi faible qu’elle. Il se disait : « Elle prétend qu’elle n’a pas peur, mais elle nous éloigne de la trappe en tremblant. » C’était la vérité. Le lendemain et les jours suivants, ils ont logé leurs curieuses et chastes amours presque sous les toits. C’était bien loin des trappes. L’agitation de Christine ne faisait qu’augmenter à mesure que les heures passaient. Enfin, un après-midi, elle est arrivée très en retard. Son visage était si pâle et ses yeux si rouges de désespoir que Raoul s’est décidé à tout. Il lui a dit tout de suite ce qu’il avait décidé. C’était « *de ne partir pour le Pôle Nord : que si elle lui confiait le secret de la Voix d’homme* ».

— Taisez-vous ! Au nom du ciel, taisez-vous. S’*il* vous entendait, malheureux Raoul !

Et les yeux égarés de la jeune fille faisaient le tour des choses autour d’eux.

— Je vous enlèverai à sa puissance, Christine, je le jure ! Et vous ne penserez même plus à lui, ce qui est nécessaire.

— Est-ce possible ?

Elle s’est permis ce doute, qui était un encouragement. En même temps, elle entraînait le jeune homme jusqu’au dernier étage du théâtre, « à l’altitude ». Là, on est très loin, très loin des trappes.

— Je vous cacherai dans un coin inconnu du monde, où il ne viendra pas vous chercher. Vous serez sauvée. Et alors je partirai, puisque vous avez juré de ne jamais vous marier.

Christine s’est jetée sur les mains de Raoul et les lui a serrées avec un élan incroyable. Mais, de nouveau inquiète, elle tournait la tête.

— Plus haut ! a-t-elle dit seulement... Encore plus haut !...

Et elle l’a entraîné vers les sommets.

Il avait du mal à la suivre. Ils ont bientôt été sous les toits, dans le labyrinthe des charpentes. Ils glissaient entre les arcs-boutants, les chevrons, les jambes de force, les pans, les versants et les rampants. Ils couraient de poutre en poutre, comme ils auraient couru d’arbre en arbre dans une forêt aux troncs énormes...

Et pourtant, elle regardait sans cesse derrière elle. Mais elle n’a pas vu une ombre qui la suivait comme son ombre. Cette ombre s’arrêtait avec elle et repartait quand elle repartait. Elle ne faisait pas plus de bruit que n’en doit faire une ombre. Raoul, lui, n’a rien remarqué. Car, quand il avait Christine devant lui, rien ne l’intéressait de ce qui se passait derrière.

### Glossaire

- **fiancer**: se promettre officiellement de se marier.
- **l’imprudente**: celle qui ne fait pas attention au danger.
- **serments**: promesses solennelles.
- **dînettes**: petits repas pour jouer, comme ceux des enfants.
- **geôlier**: homme qui garde des prisonniers.
- **gril**: haut de la scène, où se trouvent les poulies et les cordes des décors.
- **cintre**: partie haute de la scène, où l’on suspend les décors.
- **treuils**: machines qui servent à tirer ou à lever des choses lourdes avec une corde.
- **vergues**: grandes pièces de bois qui portent les voiles d’un bateau.
- **quadrilles**: groupes de danseuses du rang le plus bas.
- **coryphées**: danseuses d’un rang un peu plus haut.
- **petits sujets**: danseuses d’un rang encore plus haut.
- **rampe**: ligne de lumières au bord de la scène.
- **trappe**: porte dans le sol.
- **charpentes**: grandes pièces de bois ou de fer qui soutiennent un toit.
- **arcs-boutants**: grandes pièces qui soutiennent un mur ou un toit.

## La lyre d’Apollon

Ainsi, ils sont arrivés aux toits. Elle y glissait, légère et familière, comme une hirondelle. Leur regard a parcouru l’espace désert, entre les trois dômes et le fronton triangulaire. Elle a respiré avec force au-dessus de Paris. On découvrait toute la vallée au travail. Elle a regardé Raoul avec confiance. Elle l’a appelé tout près d’elle. Côte à côte, ils ont marché tout là-haut, sur les rues de zinc, dans les avenues de fonte. Ils ont vu leur double image dans les vastes réservoirs, pleins d’une eau immobile. À la belle saison, les gamins de la danse y plongent et y apprennent à nager. Ils sont une vingtaine de petits garçons. L’ombre derrière eux, toujours fidèle à leurs pas, avait surgi. Elle s’aplatissait sur les toits. Elle s’allongeait avec des mouvements d’ailes noires, aux carrefours des petites rues de fer. Elle tournait autour des bassins et contournait les dômes, silencieuse. Les malheureux enfants n’ont pas deviné sa présence quand ils se sont enfin assis, confiants. Ils étaient sous la haute protection d’Apollon. Son geste de bronze dressait sa prodigieuse lyre au cœur d’un ciel en feu.

Un soir de printemps enflammé les entourait. Les nuages venaient de recevoir du couchant leur robe légère d’or et de pourpre. Ils passaient lentement et la laissaient traîner au-dessus des jeunes gens. Christine a dit à Raoul : « Bientôt, nous irons plus loin et plus vite que les nuages, au bout du monde. Et puis vous m’abandonnerez, Raoul. Mais si, au moment de m’enlever, je ne voulais plus vous suivre, eh bien ! Raoul, vous m’emporteriez ! »

Avec quelle force elle lui a dit cela ! Cette force semblait dirigée contre elle-même. Et en même temps, elle se serrait nerveusement contre lui. Le jeune homme en a été frappé.

— Vous craignez donc de changer d’avis, Christine ?

— Je ne sais pas, a-t-elle dit en secouant bizarrement la tête. C’est un démon !

Et elle a frissonné. Elle s’est blottie dans ses bras avec un gémissement.

— Maintenant, j’ai peur de retourner habiter avec lui : dans la terre !

— Qu’est-ce qui vous force à y retourner, Christine ?

— Si je ne retourne pas auprès de lui, il peut arriver de grands malheurs !... Mais je ne peux plus !... Je ne peux plus !... Je sais bien qu’il faut avoir pitié des gens qui habitent « sous la terre »... Mais celui-là est trop horrible ! Et pourtant, le moment approche. Je n’ai plus qu’un jour ! Et si je ne viens pas, c’est lui qui viendra me chercher avec sa voix. Il m’entraînera avec lui, chez lui, sous la terre. Il se mettra à genoux devant moi, avec sa tête de mort ! Et il me dira qu’il m’aime ! Et il pleurera ! Ah ! ces larmes ! Raoul ! ces larmes dans les deux trous noirs de la tête de mort ! Je ne peux plus voir couler ces larmes !

Elle s’est tordu affreusement les mains. Raoul, pris lui-même par ce désespoir contagieux, la serrait contre son cœur : « Non ! non ! Vous ne l’entendrez plus dire qu’il vous aime ! Vous ne verrez plus couler ses larmes ! Fuyons !... Tout de suite, Christine, fuyons ! » Et déjà, il voulait l’entraîner.

Mais elle l’a arrêté.

— Non, non, a-t-elle dit, en secouant douloureusement la tête, pas maintenant !... Ce serait trop cruel... Laissez-le m’entendre chanter encore demain soir, une dernière fois... Et puis, nous nous en irons. À minuit, vous viendrez me chercher dans ma loge. À minuit exactement. À ce moment, il m’attendra dans la salle à manger du lac... Nous serons libres et vous m’emporterez !... Même si je refuse, il faut me jurer cela, Raoul... Car je sens bien que, cette fois, si j’y retourne, je n’en reviendrai peut-être jamais...

Elle a ajouté :

— Vous ne pouvez pas comprendre !...

Et elle a poussé un soupir. Il lui a semblé que, derrière elle, un autre soupir lui avait répondu.

— Vous n’avez pas entendu ?

Elle claquait des dents.

— Non, a assuré Raoul, je n’ai rien entendu...

— C’est trop affreux, a-t-elle avoué, de trembler tout le temps comme cela !... Et pourtant, ici, nous ne courons aucun danger. Nous sommes chez nous, chez moi, dans le ciel, en plein air, en plein jour. Le soleil est en flammes, et les oiseaux de nuit n’aiment pas regarder le soleil ! Je ne *l*’ai jamais vu à la lumière du jour... Ce doit être horrible !... a-t-elle balbutié en tournant vers Raoul des yeux égarés. Ah ! la première fois que je *l*’ai vu !... J’ai cru qu’*il* allait mourir !

— Pourquoi ? a demandé Raoul, vraiment effrayé par le ton de cette étrange et terrible confidence... Pourquoi avez-vous cru qu’il allait mourir ?

— PARCE QUE JE L’AVAIS VU !!!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cette fois, Raoul et Christine se sont retournés en même temps.

— Il y a quelqu’un ici qui souffre ! a dit Raoul... Peut-être un blessé... Vous avez entendu ?

— Moi, je ne pourrais pas vous dire, a avoué Christine. *Même quand il n’est pas là, mes oreilles sont pleines de ses soupirs*... Pourtant, si vous avez entendu...

Ils se sont levés, ils ont regardé autour d’eux... Ils étaient bien tout seuls sur l’immense toit de plomb. Ils se sont rassis. Raoul a demandé :

— Comment l’avez-vous vu pour la première fois ?

— Il y avait trois mois que je l’entendais sans le voir. Cette voix adorable s’est mise tout à coup à chanter *à mes côtés*. La première fois que je l’ai « entendu », j’ai cru comme vous qu’elle chantait dans une loge voisine. Je suis sortie et je l’ai cherchée partout. Mais ma loge est très isolée, Raoul, comme vous le savez. Je ne trouvais pas la voix hors de ma loge, alors qu’elle restait fidèlement dans ma loge. Et elle ne chantait pas seulement : elle me parlait. Elle répondait à mes questions comme une vraie voix d’homme. La seule différence, c’est qu’elle était belle comme la voix d’un ange. Comment expliquer un phénomène aussi incroyable ? Je n’avais jamais cessé de penser à l’« Ange de la musique ». Mon pauvre papa m’avait promis de me l’envoyer aussitôt après sa mort. J’ose vous parler de cet enfantillage, Raoul, parce que vous avez connu mon père et qu’il vous a aimé. Et vous avez cru vous aussi, quand vous étiez tout petit, à l’« Ange de la musique ». Je suis donc bien sûre que vous ne sourirez pas et que vous ne vous moquerez pas. J’avais gardé, mon ami, l’âme tendre et crédule de la petite Lotte. Et ce n’est pas la compagnie de la maman Valérius qui me l’aurait enlevée. J’ai porté cette petite âme toute blanche entre mes mains naïves. Naïvement, je l’ai tendue, je l’ai offerte à la voix d’homme, et je croyais l’offrir à l’ange. C’était certainement un peu la faute de ma mère adoptive. Je ne lui cachais rien de ce phénomène inexplicable. C’est elle qui m’a dit la première : « Ce doit être l’ange ; en tout cas, tu peux toujours le lui demander. » C’est ce que j’ai fait. La voix d’homme m’a répondu qu’elle était bien la voix d’ange que j’attendais. C’était celle que mon père m’avait promise en mourant. À partir de ce moment, une grande intimité est née entre la voix et moi. J’ai eu en elle une confiance absolue. Elle m’a dit qu’elle était descendue sur la terre pour me faire goûter aux joies suprêmes de l’art éternel. Elle m’a demandé la permission de me donner des leçons de musique, tous les jours. J’ai accepté avec passion. Je n’ai manqué aucun de ses rendez-vous. Ils avaient lieu dès la première heure, dans ma loge, quand ce coin de l’Opéra était tout à fait désert. Comment vous dire ce qu’étaient ces leçons ! Vous-même, qui avez entendu la voix, vous ne pouvez pas en avoir une idée.

— Évidemment, non ! je ne peux pas en avoir une idée, a affirmé le jeune homme. Avec quoi vous accompagniez-vous ?

— Avec une musique que je ne connais pas. Elle était derrière le mur et elle était d’une justesse parfaite. Et puis, mon ami, on aurait dit que la Voix savait exactement où mon père, en mourant, m’avait laissée dans mes travaux. Elle connaissait aussi la méthode simple qu’il avait employée. Ainsi, moi, ou plutôt ma voix, je me suis rappelé toutes les leçons passées. J’en ai profité d’un seul coup, avec les leçons présentes. J’ai fait des progrès prodigieux qui, autrement, auraient demandé des années ! Pensez que je suis assez fragile, mon ami, et que ma voix n’avait d’abord pas beaucoup de caractère. Les notes basses étaient naturellement peu développées. Les notes aiguës étaient assez dures et le médium voilé. Mon père avait combattu tous ces défauts et il en avait triomphé un moment. Ce sont ces défauts que la Voix a vaincus pour toujours. Peu à peu, j’ai augmenté le volume des sons, bien plus que ma faiblesse passée ne me permettait de l’espérer. J’ai appris à donner à ma respiration la plus grande portée. Mais surtout, la Voix m’a confié le secret de développer les sons de poitrine dans une voix de soprano. Enfin, elle a enveloppé tout cela du feu sacré de l’inspiration. Elle a éveillé en moi une vie ardente, dévorante, sublime. Quand la Voix se faisait entendre, elle avait le pouvoir de m’élever jusqu’à elle. Elle me mettait à l’unisson de son vol superbe. L’âme de la Voix habitait ma bouche et y soufflait l’harmonie !

Au bout de quelques semaines, je ne me reconnaissais plus quand je chantais !... J’en étais même épouvantée... J’ai eu peur, un instant, qu’il y ait là-dessous de la magie. Mais la maman Valérius m’a rassurée. Elle me savait trop simple fille, disait-elle, pour que le démon ait prise sur moi.

Mes progrès sont restés secrets, entre la Voix, la maman Valérius et moi, sur l’ordre même de la Voix. Chose curieuse, hors de la loge, je chantais avec ma voix de tous les jours, et personne ne remarquait rien. Je faisais tout ce que voulait la Voix. Elle me disait : « Il faut attendre... Vous verrez ! nous étonnerons Paris ! » Et j’attendais. Je vivais dans une sorte de rêve d’extase où la Voix commandait. C’est alors, Raoul, que je vous ai aperçu un soir dans la salle. J’ai eu tant de joie que je n’ai même pas pensé à la cacher en rentrant dans ma loge. Pour notre malheur, la Voix y était déjà. Elle a bien vu, à mon air, qu’il y avait quelque chose de nouveau. Elle m’a demandé « ce que j’avais ». Je n’ai vu aucun mal à lui raconter notre douce histoire. Je n’ai vu aucun mal non plus à lui cacher la place que vous teniez dans mon cœur. Alors, la Voix s’est tue. Je l’ai appelée, elle ne m’a pas répondu. Je l’ai suppliée, cela n’a servi à rien. J’ai eu une peur folle qu’elle soit partie pour toujours ! Ah ! si Dieu l’avait voulu, mon ami !... Ce soir-là, je suis rentrée chez moi dans un état désespéré. Je me suis jetée au cou de maman Valérius et je lui ai dit : « Tu sais, la Voix est partie ! Elle ne reviendra peut-être jamais plus ! » Elle a été aussi effrayée que moi et elle m’a demandé des explications. Je lui ai tout raconté. Elle m’a dit : « Parbleu ! la Voix est jalouse ! » Cela, mon ami, m’a fait comprendre que je vous aimais...

Ici, Christine s’est arrêtée un instant. Elle a penché la tête sur la poitrine de Raoul. Ils sont restés un moment silencieux, dans les bras l’un de l’autre. Leur émotion était si forte qu’ils n’ont pas vu l’ombre bouger à quelques pas d’eux. Ou plutôt, ils ne l’ont pas sentie. C’était l’ombre rampante de deux grandes ailes noires. Elle s’est approchée au ras des toits, si près, si près d’eux ! En se refermant sur eux, elle aurait pu les étouffer...

— Le lendemain, a repris Christine avec un profond soupir, je suis revenue dans ma loge, toute pensive. La Voix y était. Ô mon ami ! Elle m’a parlé avec une grande tristesse. Elle m’a dit tout net ceci. Si je devais donner mon cœur sur la terre, elle, la Voix, n’avait plus qu’à remonter au ciel. Et elle m’a dit cela avec un tel accent de douleur *humaine* ! Dès ce jour-là, j’aurais dû me méfier. J’aurais dû commencer à comprendre que mes sens m’avaient étrangement trompée. Mais je croyais encore entièrement à cette apparition de Voix, si étroitement mêlée à la pensée de mon père. Ma plus grande peur était de ne plus l’entendre. D’autre part, j’avais réfléchi au sentiment qui me portait vers vous. J’en avais mesuré tout le danger inutile. Je ne savais même pas si vous vous souveniez de moi. Quoi qu’il arrive, votre situation dans le monde m’interdisait pour toujours la pensée d’un honnête mariage. J’ai juré à la Voix que vous n’étiez pour moi qu’un frère et que vous ne seriez jamais rien d’autre. J’ai juré que mon cœur était vide de tout amour terrestre... Sur le plateau ou dans les corridors, vous cherchiez à attirer mon attention. Voici la raison, mon ami, pour laquelle je détournais les yeux. Voici pourquoi je ne vous reconnaissais pas... Pourquoi je ne vous voyais pas !... Pendant ce temps, les heures de leçons, entre la Voix et moi, se passaient dans un délire divin. Jamais la beauté des sons ne m’avait possédée à ce point. Et un jour, la Voix m’a dit : « Va maintenant, Christine Daaé, tu peux apporter aux hommes un peu de la musique du ciel ! »

Comment se fait-il que la Carlotta ne soit pas venue au théâtre ce soir-là, le soir du gala ? Comment ai-je été appelée à la remplacer ? Je ne sais pas. Mais j’ai chanté... J’ai chanté avec un enthousiasme inconnu. J’étais légère comme si on m’avait donné des ailes. J’ai cru un instant que mon âme en feu avait quitté mon corps !

— Ô Christine ! a dit Raoul, dont les yeux étaient humides à ce souvenir. Ce soir-là, mon cœur a vibré à chaque son de votre voix. J’ai vu vos larmes couler sur vos joues pâles, et j’ai pleuré avec vous. Comment pouviez-vous chanter, chanter en pleurant ?

— Mes forces m’ont abandonnée, a dit Christine. J’ai fermé les yeux... Quand je les ai rouverts, vous étiez à mes côtés ! Mais la Voix aussi était là, Raoul !... J’ai eu peur pour vous. Cette fois encore, je n’ai pas voulu vous reconnaître. Je me suis mise à rire quand vous m’avez rappelé que vous aviez ramassé mon écharpe dans la mer !...

Hélas ! on ne trompe pas la Voix !... Elle vous avait bien reconnu, elle !... Et la Voix était jalouse !... Les deux jours suivants, elle m’a fait des scènes atroces... Elle me disait : « Vous l’aimez ! Si vous ne l’aimiez pas, vous ne le fuiriez pas ! C’est un ancien ami à qui vous serreriez la main, comme à tous les autres... Si vous ne l’aimiez pas, vous n’auriez pas peur d’être dans votre loge, seule avec lui et avec moi !... Si vous ne l’aimiez pas, vous ne le chasseriez pas !... »

— C’est assez ! ai-je dit à la Voix irritée. Demain, je dois aller à Perros, sur la tombe de mon père. Je demanderai à M. Raoul de Chagny de m’y accompagner.

— Comme vous voudrez, a-t-elle répondu. Mais sachez que moi aussi, je serai à Perros, car je suis partout où vous êtes, Christine. Si vous êtes toujours digne de moi, si vous ne m’avez pas menti, je jouerai pour vous. À minuit exactement, sur la tombe de votre père, je jouerai la *Résurrection de Lazare*, avec le violon du mort.

Ainsi, mon ami, j’ai été amenée à vous écrire la lettre qui vous a fait venir à Perros. Comment ai-je pu être trompée à ce point ? La Voix s’occupait de choses si personnelles ! Comment n’ai-je pas soupçonné une imposture ? Hélas ! je ne m’appartenais plus : j’étais sa chose !... Et les moyens de la Voix pouvaient facilement tromper une enfant comme moi !

À ce point de son récit, Christine semblait regretter avec des larmes la trop parfaite innocence d’un esprit bien peu « avisé ». Raoul s’est écrié :

— Mais enfin, vous avez bientôt su la vérité !... Comment n’êtes-vous pas sortie aussitôt de cet horrible cauchemar ?

— Apprendre la vérité !... Raoul !... Sortir de ce cauchemar !... Mais je ne suis entrée dans ce cauchemar, malheureux, que le jour où j’ai connu cette vérité !... Taisez-vous ! Taisez-vous ! Je ne vous ai rien dit... Et maintenant que nous allons descendre du ciel sur la terre, plaignez-moi, Raoul !... Plaignez-moi !... Un soir, un soir fatal... Tenez... C’était le soir où il devait arriver tant de malheurs... C’était le soir où la Carlotta a pu se croire transformée sur scène en un affreux crapaud. Elle s’est mise à pousser des cris, comme si elle avait habité toute sa vie au bord des marais... C’était le soir où la salle a été tout à coup plongée dans le noir. Il y a eu le coup de tonnerre du lustre qui s’écrasait sur le parquet... Il y a eu ce soir-là des morts et des blessés. Tout le théâtre était plein des plus tristes cris.

Dans cette catastrophe, Raoul, ma première pensée a été à la fois pour vous et pour la Voix. Car, à cette époque, vous étiez les deux moitiés égales de mon cœur. J’ai été tout de suite rassurée pour vous, car je vous avais vu dans la loge de votre frère. Je savais que vous ne couriez aucun danger. Quant à la Voix, elle m’avait annoncé qu’elle viendrait au spectacle, et j’ai eu peur pour elle. Oui, vraiment peur, comme si elle avait été « une personne ordinaire vivante qui pouvait mourir ». Je me disais : « Mon Dieu ! le lustre a peut-être écrasé la Voix. » J’étais alors sur la scène, et j’étais si affolée que j’allais courir dans la salle. Je voulais chercher la Voix parmi les morts et les blessés. Alors une idée m’est venue. S’il ne lui était rien arrivé, elle devait être déjà dans ma loge, pressée de me rassurer. J’ai couru d’un bond jusqu’à ma loge. La Voix n’y était pas. Je me suis enfermée dans ma loge et, les larmes aux yeux, je l’ai suppliée. Si elle était encore vivante, qu’elle se montre à moi ! La Voix ne m’a pas répondu. Mais tout à coup, j’ai entendu un long, un admirable gémissement que je connaissais bien. C’était la plainte de Lazare, à la voix de Jésus. Il commence alors à ouvrir les yeux et à revoir la lumière du jour. C’étaient les pleurs du violon de mon père. Je reconnaissais le coup d’archet de Daaé. C’était le même, Raoul, qui nous tenait autrefois immobiles sur les chemins de Perros. C’était le même qui avait « enchanté » la nuit du cimetière. Et puis, sur l’instrument invisible et triomphant, il y a eu encore le cri de joie de la Vie. Enfin la Voix s’est fait entendre. Elle s’est mise à chanter la phrase dominatrice et souveraine : « Viens ! et crois en moi ! Ceux qui croient en moi revivront ! Marche ! Ceux qui ont cru en moi ne sauraient mourir ! » Je ne saurais vous dire l’impression que m’a faite cette musique. Elle chantait la vie éternelle. Et au même moment, à côté de nous, de pauvres malheureux mouraient, écrasés par ce lustre fatal... Il m’a semblé qu’elle me commandait, à moi aussi, de venir, de me lever, de marcher vers elle. Elle s’éloignait, je l’ai suivie. « Viens ! et crois en moi ! » Je croyais en elle, je venais... Je venais, et, chose extraordinaire, ma loge, devant mes pas, paraissait s’allonger... s’allonger... Évidemment, il devait y avoir là un effet de glaces... Car j’avais la glace devant moi... Et, tout à coup, je me suis trouvée hors de ma loge, sans savoir comment.

Raoul a interrompu ici brusquement la jeune fille :

— Comment ! Sans savoir comment ? Christine, Christine ! Il faudrait essayer de ne plus rêver !

— Eh ! pauvre ami, je ne rêvais pas ! Je me suis trouvée hors de ma loge sans savoir comment ! Vous qui m’avez vue disparaître de ma loge, un soir, mon ami, vous pourriez peut-être m’expliquer cela. Mais moi, je ne peux pas !... Je ne peux vous dire qu’une chose. J’étais devant ma glace, et tout à coup, je ne l’ai plus vue devant moi. Je l’ai cherchée derrière moi... Mais il n’y avait plus de glace, plus de loge... J’étais dans un corridor obscur... J’ai eu peur et j’ai crié !...

Tout était noir autour de moi. Au loin, une faible lumière rouge éclairait un angle de mur, un coin de carrefour. J’ai crié. Ma voix seule remplissait les murs, car le chant et les violons s’étaient tus. Et voilà que soudain, dans le noir, une main s’est posée sur la mienne... Ou plutôt quelque chose d’osseux et de glacé, qui m’a serré le poignet et ne m’a plus lâchée. J’ai crié. Un bras m’a serrée à la taille et j’ai été soulevée... Je me suis débattue un instant dans l’horreur. Mes doigts ont glissé le long des pierres humides sans pouvoir s’y accrocher. Et puis, je n’ai plus bougé. J’ai cru que j’allais mourir d’épouvante. On m’emportait vers la petite lumière rouge. Nous sommes entrés dans cette lumière. Alors j’ai vu que j’étais entre les mains d’un homme enveloppé d’un grand manteau noir. Il avait un masque qui lui cachait tout le visage... J’ai fait un dernier effort. Mes membres se sont raidis, ma bouche s’est ouverte encore pour hurler ma terreur. Mais une main l’a fermée, une main que j’ai sentie sur mes lèvres, sur ma chair... Et cette main sentait la mort ! Je me suis évanouie.

Combien de temps suis-je restée sans connaissance ? Je ne saurais le dire. Quand j’ai rouvert les yeux, nous étions toujours, l’homme noir et moi, dans les ténèbres. Une lanterne sourde, posée par terre, éclairait le jet d’une fontaine. L’eau sortait du mur en faisant un petit bruit. Elle disparaissait presque aussitôt sous le sol où j’étais étendue. Ma tête reposait sur le genou de l’homme au manteau et au masque noir. Mon silencieux compagnon me rafraîchissait les tempes avec soin, avec attention, avec délicatesse. Cela m’a paru plus horrible à supporter que la brutalité de mon enlèvement. Ses mains avaient beau être légères, elles sentaient la mort. Je les ai repoussées, mais sans force. J’ai demandé dans un souffle : « Qui êtes-vous ? Où est la Voix ? » Seul, un soupir m’a répondu. Tout à coup, un souffle chaud m’a passé sur le visage. Vaguement, dans les ténèbres, à côté de la forme noire de l’homme, j’ai distingué une forme blanche. La forme noire m’a soulevée et m’a déposée sur la forme blanche. Et aussitôt, un joyeux hennissement a frappé mes oreilles stupéfaites et j’ai murmuré : « César ! » La bête a tressailli. Mon ami, j’étais à demi couchée sur une selle. J’avais reconnu le cheval blanc du *Prophète*, à qui j’avais si souvent donné des friandises. Or, un soir, le bruit avait couru dans le théâtre que cette bête avait disparu. On disait qu’elle avait été volée par le fantôme de l’Opéra. Moi, je croyais à la Voix. Je n’avais jamais cru au fantôme. Et pourtant, je me suis demandé en frissonnant si je n’étais pas la prisonnière du fantôme ! J’ai appelé la Voix à mon secours, du fond du cœur. Car jamais je n’aurais imaginé que la Voix et le fantôme n’étaient qu’un ! Vous avez entendu parler du fantôme de l’Opéra, Raoul ?

— Oui, a répondu le jeune homme... Mais dites-moi, Christine, que vous est-il arrivé quand vous avez été sur le cheval blanc du *Prophète* ?

— Je n’ai fait aucun mouvement et je me suis laissé conduire... Peu à peu, une étrange torpeur a remplacé l’angoisse et la terreur où m’avait jetée cette aventure d’enfer. La forme noire me soutenait et je ne faisais plus rien pour lui échapper. Une paix singulière était répandue en moi. Je pensais que j’étais sous l’effet bienfaisant de quelque élixir. J’avais la pleine possession de mes sens. Mes yeux s’habituaient aux ténèbres, qui s’éclairaient d’ailleurs, çà et là, de brèves lueurs... J’ai jugé que nous étions dans une étroite galerie circulaire. J’ai imaginé que cette galerie faisait le tour de l’Opéra, qui est immense sous la terre. Une fois, mon ami, une seule fois, j’étais descendue dans ces dessous prodigieux. Mais je m’étais arrêtée au troisième étage, je n’osais pas aller plus loin dans la terre. Et pourtant, deux étages encore s’ouvraient sous mes pieds, et on aurait pu y loger une ville. Mais les figures que j’avais vues m’avaient fait fuir. Il y a là des démons tout noirs, devant des chaudières. Ils agitent des pelles, des fourches, ils excitent des brasiers, ils allument des flammes. Si on s’approche, ils vous menacent en ouvrant tout à coup sur vous la gueule rouge des fours !... Or, César me portait tranquillement sur son dos, dans cette nuit de cauchemar. Tout à coup, j’ai aperçu les démons noirs devant les brasiers rouges de leurs calorifères. C’était loin, très loin, et ils étaient tout petits, tout petits, comme au bout d’une lunette retournée... Ils apparaissaient... Ils disparaissaient... Ils réapparaissaient au hasard bizarre de notre marche... Enfin, ils ont disparu tout à fait. La forme d’homme me soutenait toujours. César marchait sans guide et d’un pied sûr... Je ne pourrais pas vous dire, même à peu près, combien de temps ce voyage dans la nuit a duré. J’avais seulement l’idée que nous tournions ! que nous tournions ! Que nous descendions suivant une spirale inflexible, jusqu’au cœur même des abîmes de la terre. Mais n’était-ce pas ma tête qui tournait ?... Pourtant, je ne le pense pas. Non ! J’avais l’esprit incroyablement clair. Un instant, César a dressé les narines. Il a respiré l’air et il a accéléré un peu sa marche. J’ai senti l’air humide, et puis César s’est arrêté. La nuit s’était éclaircie. Une lueur bleue nous entourait. J’ai regardé où nous étions. Nous étions au bord d’un lac, dont les eaux de plomb se perdaient au loin, dans le noir... Mais la lumière bleue éclairait cette rive. J’y ai vu une petite barque, attachée à un anneau de fer, sur le quai !

Certes, je savais que tout cela existait. La vue de ce lac et de cette barque sous la terre n’avait rien de surnaturel. Mais pensez aux conditions exceptionnelles dans lesquelles je suis arrivée sur ce rivage. Les âmes des morts ne devaient pas être plus inquiètes en arrivant au Styx. Caron n’était certainement pas plus lugubre ni plus muet que la forme d’homme qui m’a transportée dans la barque. L’élixir avait-il fini son effet ? La fraîcheur de ces lieux suffisait-elle à me rendre complètement à moi-même ? En tout cas, ma torpeur disparaissait, et j’ai fait quelques mouvements qui montraient que ma terreur revenait. Mon sinistre compagnon a dû s’en apercevoir. Car, d’un geste rapide, il a renvoyé César, qui s’est enfui dans les ténèbres de la galerie. J’ai entendu ses quatre fers frapper les marches sonores d’un escalier. Puis l’homme a sauté dans la barque et l’a libérée de son lien de fer. Il a pris les rames et il a ramé avec force et rapidité. Ses yeux, sous le masque, ne me quittaient pas. Je sentais sur moi le poids de ses prunelles immobiles. L’eau, autour de nous, ne faisait aucun bruit. Nous glissions dans cette lueur bleue dont je vous ai parlé. Et puis nous avons été de nouveau tout à fait dans la nuit, et nous avons abordé. La barque a heurté un corps dur. Et j’ai encore été emportée dans des bras. J’avais retrouvé la force de crier. J’ai hurlé. Et puis, tout à coup, je me suis tue, assommée par la lumière. Oui, une lumière éclatante, au milieu de laquelle on m’avait déposée. Je me suis relevée d’un bond. J’avais toutes mes forces. J’étais dans un salon qui ne me semblait décoré et meublé que de fleurs. C’étaient des fleurs magnifiques et stupides, à cause des rubans de soie qui les liaient à des corbeilles. On en vend comme cela dans les boutiques des boulevards. C’étaient des fleurs trop civilisées, comme celles que je trouvais dans ma loge après chaque « première ». Au centre de ce salon, de ce parfum très parisien, la forme noire de l’homme au masque se tenait debout. Elle avait les bras croisés... Et elle a parlé :

— Rassurez-vous, Christine, a-t-elle dit. Vous ne courez aucun danger.

*C’était la Voix !*

Ma fureur a été égale à ma stupéfaction. J’ai sauté sur ce masque et j’ai voulu l’arracher, pour connaître le visage de la Voix. La forme d’homme m’a dit :

— Vous ne courez aucun danger, si vous ne touchez pas au masque !

Et en me serrant doucement les poignets, elle m’a fait asseoir.

Et puis, elle s’est mise à genoux devant moi, et elle n’a plus rien dit !

L’humilité de ce geste m’a redonné un peu de courage. La lumière précisait toute chose autour de moi et me rendait à la réalité de la vie. L’aventure paraissait toujours extraordinaire. Mais elle s’entourait maintenant de choses mortelles que je pouvais voir et toucher. Il y avait les tapisseries de ces murs, ces meubles, ces chandeliers, ces vases. Il y avait même ces fleurs, dans leurs corbeilles dorées. J’aurais presque pu dire d’où elles venaient et combien elles avaient coûté. Tout cela enfermait fatalement mon imagination dans les limites d’un salon banal. Il ressemblait à bien d’autres, qui avaient au moins l’excuse de ne pas être dans les dessous de l’Opéra. J’avais sans doute affaire à quelque effroyable original, qui s’était mystérieusement installé dans les caves. D’autres, par besoin, avaient bien trouvé un abri définitif dans les greniers, avec la complicité muette de la direction. L’Opéra était une tour de Babel moderne. On y intriguait, on y chantait dans toutes les langues, on y aimait dans tous les patois.

Le masque n’avait pas pu me cacher la *Voix*. Je l’avais reconnue. Et alors la *Voix*, *c’était cela qui était à genoux devant moi : un homme !*

Je ne pensais même plus à l’horrible situation où je me trouvais. Je ne me demandais même plus ce que j’allais devenir. Je ne cherchais même plus quel était le projet obscur et froidement tyrannique qui m’avait conduite dans ce salon. On m’y avait enfermée comme on enferme un prisonnier dans une prison, une esclave au harem. Non ! non ! non ! je me disais : la Voix, c’est cela : un homme ! Et je me suis mise à pleurer.

L’homme, toujours à genoux, a sans doute compris le sens de mes larmes, car il a dit :

— C’est vrai, Christine !... Je ne suis ni ange, ni génie, ni fantôme... Je suis Erik !

Ici encore, le récit de Christine a été interrompu. Il a semblé aux jeunes gens que l’écho avait répété, derrière eux : Erik !... Quel écho ?... Ils se sont retournés et ils ont vu que la nuit était venue. Raoul a fait un mouvement comme pour se lever, mais Christine l’a retenu près d’elle :

— Restez ! Il faut que vous sachiez tout *ici !*

— Pourquoi ici, Christine ? Je crains pour vous la fraîcheur de la nuit.

— Nous ne devons craindre que les trappes, mon ami. Et ici, nous sommes au bout du monde des trappes... Et je n’ai pas le droit de vous voir hors du théâtre... Ce n’est pas le moment de le contrarier... N’éveillons pas ses soupçons...

— Christine ! Christine ! quelque chose me dit que nous avons tort d’attendre demain soir. Nous devrions fuir tout de suite !

— Je vous dis que, s’il ne m’entend pas chanter demain soir, il en aura une peine infinie.

— Il est difficile de ne pas faire de peine à Erik et de le fuir pour toujours...

— Vous avez raison sur ce point, Raoul... Car, certainement, il mourra de ma fuite...

La jeune fille a ajouté d’une voix sourde :

— Mais aussi, le jeu est égal... Car nous risquons qu’il nous tue.

— Il vous aime donc bien ?

— Jusqu’au crime !

— Mais sa demeure n’est pas impossible à trouver... On peut aller l’y chercher. Puisqu’Erik n’est pas un fantôme, on peut lui parler et même le forcer à répondre !

Christine a secoué la tête :

— Non ! non ! On ne peut rien contre Erik !... On ne peut que fuir !

— Et comment, alors que vous pouviez fuir, êtes-vous retournée près de lui ?

— Parce qu’il le fallait... Et vous comprendrez cela quand vous saurez comment je suis sortie de chez lui...

— Ah ! je le hais bien !... s’est écrié Raoul. Et vous, Christine, dites-moi... J’ai besoin de le savoir pour écouter avec plus de calme la suite de cette extraordinaire histoire d’amour... Et vous, le haïssez-vous ?

— Non ! a dit Christine simplement.

— Eh ! pourquoi tant de paroles !... Vous l’aimez certainement ! Votre peur, vos terreurs, tout cela, c’est encore de l’amour, et du plus délicieux ! C’est celui qu’on ne s’avoue pas, a expliqué Raoul avec amertume. C’est celui qui vous donne le frisson, quand on y pense... Pensez donc, un homme qui habite un palais sous la terre !

Et il a ricané...

— Vous voulez donc que j’y retourne ! l’a interrompu brutalement la jeune fille... Prenez garde, Raoul, je vous l’ai dit : je n’en reviendrais plus !

Il y a eu un silence effrayant entre eux trois... Les deux qui parlaient et l’ombre qui écoutait, derrière...

— Avant de vous répondre, a dit enfin Raoul d’une voix lente, je voudrais savoir quel sentiment *il* vous inspire, puisque vous ne le haïssez pas...

— De l’horreur ! a-t-elle dit...

Et elle a jeté ces mots avec tant de force qu’ils ont couvert les soupirs de la nuit.

— C’est cela qui est terrible, a-t-elle repris avec une fièvre grandissante... Je l’ai en horreur et je ne le déteste pas. Comment le haïr, Raoul ? Voyez Erik à mes pieds, dans la demeure du Lac, sous la terre. Il s’accuse, il se maudit, il implore mon pardon !...

Il avoue son imposture. Il m’aime ! Il met à mes pieds un immense et tragique amour !... Il m’a volée par amour !... Il m’a enfermée avec lui, dans la terre, par amour... Mais il me respecte, mais il rampe, mais il gémit, mais il pleure !... Je me lève alors, Raoul. Il m’a pris ma liberté. Je lui dis que je ne peux que le mépriser s’il ne me la rend pas tout de suite. Et, chose incroyable... il me l’offre... Je n’ai qu’à partir... Il est prêt à me montrer le chemin mystérieux... Seulement... seulement il s’est levé, lui aussi. Et je suis bien obligée de me souvenir d’une chose. S’il n’est ni fantôme, ni ange, ni génie, il est toujours la Voix, car il chante !...

Et je l’écoute... et je reste !...

Ce soir-là, nous n’avons plus échangé une parole... Il a pris une harpe. Il a commencé à me chanter, lui, voix d’homme, voix d’ange, la romance de Desdémone. Je l’avais chantée moi-même, et ce souvenir me rendait honteuse. Mon ami, il y a dans la musique un pouvoir. Le monde extérieur n’existe plus, en dehors de ces sons qui viennent vous frapper le cœur. Mon extravagante aventure a été oubliée. Seule la voix revivait et je la suivais, enivrée, dans son voyage harmonieux. Je faisais partie du troupeau d’Orphée ! Elle m’a promenée dans la douleur et dans la joie, dans le martyre, dans le désespoir. Elle m’a promenée dans la gaieté, dans la mort et dans les mariages triomphants... J’écoutais... Elle chantait... Elle m’a chanté des morceaux inconnus. Elle m’a fait entendre une musique nouvelle, qui m’a donné une étrange impression de douceur, de langueur, de repos... Cette musique a soulevé mon âme. Puis elle l’a apaisée peu à peu et l’a conduite jusqu’au seuil du rêve. Je me suis endormie.

Quand je me suis réveillée, j’étais seule, sur une chaise longue, dans une petite chambre toute simple. Il y avait un lit banal en acajou, et les murs étaient couverts de toile de Jouy. La chambre était éclairée par une lampe posée sur le marbre d’une vieille commode « Louis-Philippe ». Quel était ce décor nouveau ?... Je me suis passé la main sur le front, comme pour chasser un mauvais rêve... Hélas ! j’ai vite compris que je n’avais pas rêvé ! J’étais prisonnière. Je ne pouvais sortir de ma chambre que pour entrer dans une salle de bains très confortable. Il y avait de l’eau chaude et de l’eau froide à volonté. En revenant dans ma chambre, j’ai vu sur ma commode un billet à l’encre rouge. Il m’a renseignée tout à fait sur ma triste situation. Il aurait enlevé, s’il en restait, tous mes doutes sur la réalité des événements. « Ma chère Christine, disait le papier, soyez tout à fait rassurée sur votre sort. Vous n’avez pas au monde de meilleur ni de plus respectueux ami que moi. Vous êtes seule, en ce moment, dans cette demeure qui vous appartient. Je sors pour courir les magasins et vous rapporter tout le linge dont vous pouvez avoir besoin. »

— Décidément ! me suis-je écriée, je suis tombée entre les mains d’un fou ! Que vais-je devenir ? Et combien de temps ce misérable pense-t-il me tenir enfermée dans sa prison sous la terre ?

J’ai couru dans mon petit appartement comme une folle, en cherchant toujours une sortie que je n’ai pas trouvée. Je m’accusais amèrement de ma stupide superstition. J’ai pris un affreux plaisir à me moquer de ma parfaite innocence. J’avais accueilli ainsi, à travers les murs, la Voix du génie de la musique... Quand on était aussi sotte, il fallait s’attendre aux pires catastrophes, et on les avait toutes méritées ! J’avais envie de me frapper. Je me suis mise à rire de moi et à pleurer sur moi, en même temps. C’est dans cet état qu’Erik m’a trouvée.

Il a frappé trois petits coups secs dans le mur. Puis il est entré tranquillement par une porte que je n’avais pas su découvrir, et il l’a laissée ouverte. Il était chargé de cartons et de paquets. Il les a déposés sans se presser sur mon lit. Pendant ce temps, je l’insultais. Je lui ordonnais d’enlever ce masque, s’il prétendait y cacher un visage d’honnête homme.

Il m’a répondu avec un grand calme :

— Vous ne verrez jamais le visage d’Erik.

Et il m’a reproché de ne pas encore avoir fait ma toilette à cette heure du jour. Il a bien voulu m’apprendre qu’il était deux heures de l’après-midi. Il me laissait une demi-heure pour me préparer. En disant cela, il remontait ma montre avec soin et la mettait à l’heure. Ensuite, il m’invitait à passer dans la salle à manger, où nous attendait, m’a-t-il annoncé, un excellent déjeuner. J’avais très faim. Je lui ai claqué la porte au nez et je suis entrée dans le cabinet de toilette. J’ai pris un bain, après avoir placé près de moi une magnifique paire de ciseaux. Avec eux, j’étais bien décidée à me donner la mort. Erik s’était conduit comme un fou : s’il cessait de se conduire en honnête homme, je le ferais. La fraîcheur de l’eau m’a fait le plus grand bien. Quand je suis revenue devant Erik, j’avais pris une sage décision. Je ne voulais le choquer ni le blesser en rien. Je le flatterais même s’il le fallait, pour obtenir vite ma liberté. C’est lui qui m’a parlé le premier de ses projets sur moi, et il me les a précisés. C’était pour me rassurer, disait-il. Il se plaisait trop en ma compagnie pour s’en priver tout de suite. La veille, devant ma terreur indignée, il avait accepté un moment de le faire. Je devais comprendre maintenant que je n’avais pas de raison d’être épouvantée de le voir à mes côtés. Il m’aimait, mais il ne me le dirait que si je le lui permettais. Et le reste du temps se passerait en musique.

— Qu’entendez-vous par le reste du temps ? lui ai-je demandé.

Il m’a répondu avec fermeté :

— Cinq jours.

— Et après, je serai libre ?

— Vous serez libre, Christine. Car ces cinq jours passés, vous aurez appris à ne plus me craindre. Et alors vous reviendrez voir, de temps en temps, le pauvre Erik !...

Le ton de ces derniers mots m’a profondément remuée. J’ai cru y découvrir un désespoir si réel, si pitoyable, que j’ai levé vers le masque un visage attendri. Je ne pouvais pas voir les yeux derrière le masque. Cela ne diminuait pas l’étrange malaise qu’on avait à interroger ce mystérieux carré de soie noire. Mais sous l’étoffe, au bout de la barbe du masque, sont apparues une, deux, trois, quatre larmes.

Silencieusement, il m’a montré une place en face de lui, à une petite table ronde. Elle occupait le centre de la pièce où, la veille, il avait joué de la harpe pour moi. Je me suis assise, très troublée. J’ai pourtant mangé de bon appétit quelques écrevisses et une aile de poulet. J’ai bu un peu de vin de Tokay. Il l’avait apporté lui-même, disait-il, des caves de Kœnigsberg, où allait autrefois Falstaff. Quant à lui, il ne mangeait pas, il ne buvait pas. Je lui ai demandé quelle était sa nationalité, et si ce nom d’Erik ne montrait pas une origine scandinave. Il m’a répondu qu’il n’avait ni nom ni patrie, et qu’il avait pris le nom d’Erik par hasard. Je lui ai demandé une chose. Puisqu’il m’aimait, pourquoi n’avait-il pas trouvé d’autre moyen de me le faire savoir ? Pourquoi m’avait-il entraînée et enfermée dans la terre ?

— C’est bien difficile, ai-je dit, de se faire aimer dans un tombeau.

— On a, a-t-il répondu d’un ton singulier, les « rendez-vous » qu’on peut.

Puis il s’est levé et il m’a tendu les doigts. Car il voulait, disait-il, me faire les honneurs de son appartement. Mais j’ai retiré vivement ma main de la sienne en poussant un cri. Ce que j’avais touché là était à la fois moite et osseux. Je me suis rappelé que ses mains sentaient la mort.

— Oh ! pardon, a-t-il gémi.

Et il a ouvert devant moi une porte.

— Voici ma chambre, a-t-il dit. Elle est assez curieuse à visiter... Si vous voulez la voir ?

Je n’ai pas hésité. Ses manières, ses paroles, tout son air me disaient d’avoir confiance... Et puis, je sentais qu’il ne fallait pas avoir peur.

Je suis entrée. J’ai eu l’impression d’entrer dans une chambre mortuaire. Les murs étaient tout couverts de noir. D’habitude, ces tentures funèbres portent des larmes blanches. Ici, à la place, on voyait sur une énorme portée de musique les notes répétées du *Dies iræ*. Au milieu de cette chambre, il y avait un dais avec des rideaux de brocart rouge. Sous ce dais, il y avait un cercueil ouvert.

À cette vue, j’ai reculé.

— C’est là-dedans que je dors, a dit Erik. Il faut s’habituer à tout dans la vie, même à l’éternité.

J’ai détourné la tête, tant ce spectacle m’avait fait une impression sinistre. Mes yeux ont rencontré alors le clavier d’un orgue, qui occupait tout un côté du mur. Sur le pupitre, il y avait un cahier, tout barbouillé de notes rouges. J’ai demandé la permission de le regarder et j’ai lu à la première page : *Don Juan triomphant*.

— Oui, m’a-t-il dit, je compose quelquefois. Il y a vingt ans que j’ai commencé ce travail. Quand il sera fini, je l’emporterai avec moi dans ce cercueil et je ne me réveillerai plus.

— Il faut y travailler le moins souvent possible, ai-je dit.

— J’y travaille quelquefois quinze jours et quinze nuits de suite, et je ne vis alors que de musique. Et puis je me repose des années.

— Voulez-vous me jouer quelque chose de votre *Don Juan triomphant* ? ai-je demandé.

Je croyais lui faire plaisir, et je dominais le dégoût que j’avais à rester dans cette chambre de la mort.

— Ne me demandez jamais cela, a-t-il répondu d’une voix sombre. Ce *Don Juan*-là n’a pas été écrit sur les paroles d’un Lorenzo d’Aponte. Celui-là était inspiré par le vin, les petites amours et le vice, et il était enfin puni de Dieu. Je vous jouerai Mozart, si vous voulez. Il fera couler vos belles larmes et vous inspirera d’honnêtes réflexions. Mais mon *Don Juan*, à moi, brûle, Christine, et pourtant, il n’est pas foudroyé par le feu du ciel !...

Là-dessus, nous sommes rentrés dans le salon que nous venions de quitter. J’ai remarqué qu’il n’y avait de glaces nulle part dans cet appartement. J’allais le dire, mais Erik venait de s’asseoir au piano. Il m’a dit :

— Voyez-vous, Christine, il y a une musique si terrible qu’elle brûle tous ceux qui l’approchent. Vous n’en êtes pas encore à cette musique-là, heureusement. Sinon, vous perdriez vos fraîches couleurs et on ne vous reconnaîtrait plus à votre retour à Paris. Chantons l’Opéra, Christine Daaé.

Il m’a dit : « Chantons l’Opéra, Christine Daaé », comme s’il me jetait une injure.

Mais je n’ai pas eu le temps de réfléchir au ton de ses paroles. Nous avons commencé tout de suite le duo d’*Othello*, et déjà la catastrophe était sur nos têtes. Cette fois, il m’avait laissé le rôle de Desdémone. Je l’ai chanté avec un désespoir et une terreur réels, que je n’avais jamais atteints jusqu’à ce jour. La présence d’un tel partenaire, au lieu de m’écraser, m’inspirait une terreur magnifique. Les événements dont j’étais la victime me rapprochaient étrangement de la pensée du poète. J’ai trouvé des accents qui auraient ébloui le musicien. Quant à lui, sa voix tonnait. Son âme vengeresse se portait sur chaque son et en augmentait terriblement la puissance. L’amour, la jalousie, la haine éclataient autour de nous en cris déchirants. Le masque noir d’Erik me faisait penser au masque naturel du More de Venise. Il était Othello lui-même. J’ai cru qu’il allait me frapper, que j’allais tomber sous ses coups. Pourtant, je ne faisais aucun mouvement pour le fuir, pour éviter sa fureur, comme la timide Desdémone. Au contraire, je me suis approchée de lui, attirée, fascinée. Je trouvais du charme à la mort, au centre d’une telle passion. Mais avant de mourir, je voulais connaître ces traits inconnus, que le feu de l’art éternel devait transfigurer. Je voulais en emporter l’image sublime dans mon dernier regard. J’ai voulu voir le *visage* de la *Voix*. Par instinct, d’un geste que je ne commandais pas, car je ne m’appartenais plus, mes doigts rapides ont arraché le masque...

Oh ! horreur !... horreur !... horreur !...

Christine s’est arrêtée devant cette vision. Elle semblait encore l’écarter de ses deux mains tremblantes. Les échos de la nuit, comme ils avaient répété le nom d’Erik, ont répété trois fois ce cri : « Horreur ! horreur ! horreur ! » Raoul et Christine, serrés encore plus fort par la terreur du récit, ont levé les yeux vers les étoiles. Elles brillaient dans un ciel paisible et pur.

Raoul a dit :

— C’est étrange, Christine, comme cette nuit si douce et si calme est pleine de gémissements. On dirait qu’elle se lamente avec nous !

Elle lui répond :

— Maintenant que vous allez connaître le secret, vos oreilles, comme les miennes, vont être pleines de lamentations.

Elle serre dans les siennes les mains protectrices de Raoul et, secouée d’un long tremblement, elle continue :

— Oh ! oui, même si je vivais cent ans, j’entendrais toujours le cri surhumain qu’il a poussé. C’était le cri de sa douleur et de sa rage d’enfer. Et pendant ce temps, la chose apparaissait à mes yeux, immenses d’horreur. Ma bouche aussi était immense, elle ne se refermait pas, et pourtant elle ne criait plus.

Oh ! Raoul, la chose ! Comment ne plus voir la chose ! Si mes oreilles sont pour toujours pleines de ses cris, mes yeux sont pour toujours hantés par son visage ! Quelle image ! Comment ne plus la voir et comment vous la faire voir ?... Raoul, vous avez vu les têtes de mort quand elles ont été desséchées par les siècles. Et peut-être avez-vous vu sa tête de mort à lui, dans la nuit de Perros. C’est le cas, si vous n’avez pas été victime d’un affreux cauchemar. Vous avez vu aussi se promener, au dernier bal masqué, « la Mort rouge » ! Mais toutes ces têtes de mort-là étaient immobiles, et leur horreur muette ne vivait pas ! Imaginez, si vous le pouvez, le masque de la Mort qui se met tout à coup à vivre. Il a quatre trous noirs : ses yeux, son nez et sa bouche. Avec eux, il exprime la colère à son dernier degré. C’est la fureur souveraine d’un démon, *et pas de regard dans les trous des yeux*. Car, je l’ai su plus tard, on ne voit jamais ses yeux de braise que dans la nuit profonde... Collée contre le mur, je devais être l’image même de l’Épouvante, comme il était celle de la Hideur.

Alors, il a approché de moi le grincement affreux de ses dents sans lèvres. Je tombais à genoux, et il m’a sifflé avec haine des choses folles. C’étaient des mots sans suite, des malédictions, du délire... Est-ce que je sais !... Est-ce que je sais ?...

Penché sur moi, il criait :

— Regarde ! Tu as voulu voir ! Vois ! Remplis tes yeux, soûle ton âme de ma laideur maudite ! Regarde le visage d’Erik ! Maintenant, tu connais le visage de la Voix ! Cela ne te suffisait pas, dis, de m’entendre ? Tu as voulu savoir comment j’étais fait. Vous êtes si curieuses, vous autres, les femmes !

Et il se mettait à rire en répétant : « Vous êtes si curieuses, vous autres, les femmes !... » C’était un rire grondant, rauque, écumant, formidable... Il disait encore des choses comme celles-ci :

— Es-tu satisfaite ? Je suis beau, hein ?... Quand une femme m’a vu, comme toi, elle est à moi. Elle m’aime pour toujours ! Moi, je suis un type dans le genre de don Juan.

Et il s’est dressé de toute sa taille, le poing sur la hanche. Il balançait sur ses épaules la chose hideuse qui était sa tête, et il tonnait :

— Regarde-moi ! *Je suis Don Juan triomphant !*

Je détournais la tête en demandant grâce. Alors il me l’a ramenée vers lui, brutalement, par mes cheveux, où ses doigts de mort étaient entrés.

— Assez ! Assez ! a interrompu Raoul. Je le tuerai ! je le tuerai ! Au nom du ciel, Christine, dis-moi où se trouve la *salle à manger du lac !* Il faut que je le tue !

— Eh ! tais-toi donc, Raoul, si tu veux savoir !

— Ah ! oui, je veux savoir comment et pourquoi tu y retournais ! C’est cela, le secret, Christine, prends garde ! Il n’y en a pas d’autre ! Mais, de toute façon, je le tuerai !

— Oh ! mon Raoul ! écoute donc ! Puisque tu veux savoir, écoute ! Il me traînait par les cheveux, et alors... et alors... Oh ! cela est plus horrible encore !

— Eh bien, dis, maintenant !... s’est exclamé Raoul, farouche. Dis vite !

— Alors, il m’a sifflé : « Quoi ? je te fais peur ? C’est possible !... Tu crois peut-être que j’ai encore un masque, hein ? Et que ça... ça ! ma tête, c’est un masque ? Eh bien, mais ! » Il s’est mis à hurler : « Arrache-le comme l’autre ! Allons ! allons ! encore ! encore ! je le veux ! Tes mains ! Tes mains !... Donne tes mains !... Si elles ne te suffisent pas, je te prêterai les miennes... Nous nous y mettrons à deux pour arracher le masque. » Je me suis roulée à ses pieds. Mais il m’a saisi les mains, Raoul... Et il les a enfoncées dans l’horreur de sa face... Avec mes ongles, il s’est déchiré la chair, son horrible chair morte !

— Apprends ! apprends ! criait-il au fond de sa gorge, qui soufflait comme une forge... Apprends que je suis fait entièrement avec de la mort !... De la tête aux pieds !... Et que c’est un cadavre qui t’aime, qui t’adore et qui ne te quittera plus jamais ! jamais !... Je vais faire agrandir le cercueil, Christine, pour plus tard, quand nous serons au bout de nos amours !... Tiens ! je ne ris plus, tu vois, je pleure... Je pleure sur toi, Christine, qui m’as arraché le masque. À cause de cela, tu ne pourras plus jamais me quitter !... Tant que tu pouvais me croire beau, Christine, tu pouvais revenir !... Je sais que tu serais revenue... Mais maintenant que tu connais ma hideur, tu t’enfuirais pour toujours... Je te garde !!! Pourquoi aussi as-tu voulu me voir ? Insensée ! folle Christine, qui as voulu me voir !... Mon père, lui, ne m’a jamais vu ! Et ma mère, pour ne plus me voir, m’a fait cadeau, en pleurant, de mon premier masque !

Il m’a enfin lâchée et il se traînait maintenant sur le parquet avec d’affreux hoquets. Et puis il a rampé comme un reptile. Il s’est traîné hors de la pièce et il est entré dans sa chambre, dont la porte s’est refermée. Je suis restée seule avec mon horreur et mes réflexions, mais libérée de la vision de la chose. Un silence prodigieux, le silence de la tombe, avait suivi cette tempête. J’ai pu réfléchir aux conséquences terribles du geste qui avait arraché le masque. Les dernières paroles du Monstre m’en avaient assez appris. Je m’étais moi-même emprisonnée pour toujours, et ma curiosité allait causer tous mes malheurs. Il m’avait bien avertie... Il m’avait répété que je ne courais aucun danger tant que je ne touchais pas au masque. Et j’y avais touché. J’ai maudit mon imprudence. Mais j’ai constaté en frissonnant que le raisonnement du monstre était logique. Oui, je serais revenue si je n’avais pas vu son visage... Il m’avait déjà assez touchée, intéressée, et même émue par ses larmes masquées. Je ne serais pas restée insensible à sa prière. Enfin, je n’étais pas une ingrate. Ce qu’il y avait d’impossible en lui ne pouvait pas me faire oublier qu’il était la Voix. Il m’avait réchauffée de son génie. Je serais revenue ! Et maintenant, une fois sortie de ces catacombes, je ne reviendrais certainement pas ! On ne revient pas s’enfermer dans un tombeau avec un cadavre qui vous aime !

Pendant cette scène, il avait eu des façons furieuses de me regarder. Ou plutôt, il approchait de moi les deux trous noirs de son regard invisible. J’avais pu mesurer ainsi la sauvagerie de sa passion. Je ne pouvais lui opposer aucune résistance, et pourtant il ne m’avait pas prise dans ses bras. Pour cela, il fallait que ce monstre soit aussi un ange. Et peut-être qu’après tout, il l’était un peu, l’Ange de la musique. Et peut-être l’aurait-il été tout à fait, si Dieu l’avait vêtu de beauté au lieu de l’habiller de pourriture !

Je tremblais en pensant au sort qui m’attendait. J’avais peur de voir se rouvrir la porte de la chambre au cercueil. J’avais peur de revoir la figure du monstre sans masque. Déjà, je m’étais glissée dans mon appartement et j’avais pris les ciseaux, qui pouvaient mettre fin à mon épouvantable destin... C’est alors que les sons de l’orgue se sont fait entendre...

C’est alors, mon ami, que j’ai commencé à comprendre les paroles d’Erik sur la musique d’opéra. Il disait ce mot avec un mépris qui m’avait stupéfiée. Ce que j’entendais n’avait plus rien à voir avec ce qui m’avait charmée jusqu’à ce jour. Erik s’était jeté sur son chef-d’œuvre pour oublier l’horreur de la minute présente, je n’en doutais pas. Son *Don Juan triomphant* ne m’a d’abord paru qu’un long sanglot, affreux et magnifique. Le pauvre Erik y avait mis toute sa misère maudite.

Je revoyais le cahier aux notes rouges, et j’imaginais facilement que cette musique avait été écrite avec du sang. Elle me promenait dans tout le détail du martyre. Elle me faisait entrer dans tous les coins de l’abîme, l’abîme habité par *l’homme laid*. Elle me montrait Erik qui heurtait atrocement sa pauvre tête hideuse aux murs funèbres de cet enfer. Il y fuyait les regards des hommes, pour ne pas les épouvanter. J’étais anéantie, à bout de souffle, pleine de pitié et vaincue. J’ai assisté à la naissance de ces accords gigantesques, où la *Douleur* était divinisée. Et puis les sons qui montaient de l’abîme se sont groupés tout à coup en un vol prodigieux et menaçant. Leur troupe tournoyante a semblé monter à l’assaut du ciel, comme l’aigle monte vers le soleil. Une si grande symphonie triomphale a semblé embraser le monde. J’ai compris alors que l’œuvre était enfin accomplie. La Laideur, soulevée sur les ailes de l’Amour, avait osé regarder la Beauté en face ! J’étais comme ivre. La porte qui me séparait d’Erik a cédé sous mes efforts. Il s’était levé en m’entendant, *mais il n’a pas osé se retourner.*

« Erik, me suis-je écriée, montrez-moi votre visage, sans terreur. Je vous jure que vous êtes le plus douloureux et le plus sublime des hommes. Et si Christine Daaé frissonne maintenant en vous regardant, c’est qu’elle pensera à la splendeur de votre génie ! »

Alors Erik s’est retourné, car il m’a crue, et moi aussi, hélas !... j’avais foi en moi... Il a levé vers le Destin ses mains libérées, et il est tombé à mes genoux avec des mots d’amour...

... Avec des mots d’amour dans sa bouche de mort... Et la musique s’était tue...

Il embrassait le bas de ma robe. Il n’a pas vu que je fermais les yeux.

Que vous dire encore, mon ami ? Vous connaissez maintenant le drame... Pendant quinze jours, il a recommencé... Quinze jours pendant lesquels je lui ai menti. Mon mensonge a été aussi affreux que le monstre qui me l’inspirait. À ce prix, j’ai pu acheter ma liberté. J’ai brûlé son masque. Et j’ai si bien fait que, même quand il ne chantait plus, il osait chercher un de mes regards. Il était comme un chien timide qui tourne autour de son maître. Il était ainsi autour de moi comme un esclave fidèle, et il m’entourait de mille soins. Peu à peu, je lui ai inspiré une telle confiance qu’il a osé me promener aux rives du *Lac Averne*. Il m’a conduite en barque sur ses eaux de plomb. Dans les derniers jours de ma captivité, il me faisait sortir la nuit. Nous passions les grilles qui ferment les souterrains de la rue Scribe. Là, une voiture nous attendait et nous emportait vers les solitudes du Bois.

La nuit où nous vous avons rencontré a failli m’être tragique, car il est terriblement jaloux de vous. Je n’ai combattu cette jalousie qu’en lui affirmant votre prochain départ... Pendant quinze jours de cette abominable captivité, j’ai été tour à tour brûlée de pitié, d’enthousiasme, de désespoir et d’horreur. Enfin, il m’a crue quand je lui ai dit : *je reviendrai !*

— Et vous êtes revenue, Christine, a gémi Raoul.

— C’est vrai, ami. Il m’a fait d’épouvantables menaces en me rendant la liberté. Mais je dois dire que ce ne sont pas elles qui m’ont aidée à tenir ma parole. C’est le sanglot déchirant qu’il a poussé sur le seuil de son tombeau !

Oui, ce sanglot-là, a répété Christine en secouant douloureusement la tête. Ce sanglot m’a enchaînée au malheureux, plus que je ne le pensais au moment des adieux. Pauvre Erik ! Pauvre Erik !

— Christine, a dit Raoul en se levant, vous dites que vous m’aimez. Mais vous aviez retrouvé votre liberté depuis quelques heures à peine, et déjà vous retourniez auprès d’Erik !... Rappelez-vous le bal masqué !

— Les choses étaient entendues ainsi... Rappelez-vous aussi que ces quelques heures-là, je les ai passées avec vous, Raoul... Et c’était pour notre grand danger à tous les deux...

— Pendant ces quelques heures-là, j’ai douté que vous m’aimiez.

— En doutez-vous encore, Raoul ?... Apprenez alors que chacun de mes voyages auprès d’Erik a augmenté mon horreur pour lui. Car chacun d’eux, au lieu de l’apaiser comme je l’espérais, l’a rendu fou d’amour !... Et j’ai peur ! et j’ai peur !... j’ai peur !...

— Vous avez peur... Mais m’aimez-vous ?... Si Erik était beau, m’aimeriez-vous, Christine ?

— Malheureux ! pourquoi tenter le destin ?... Pourquoi me demander des choses que je cache au fond de ma conscience, comme on cache le péché ?

Elle s’est levée à son tour. Elle a entouré la tête du jeune homme de ses beaux bras tremblants et lui a dit :

— Ô mon fiancé d’un jour, si je ne vous aimais pas, je ne vous donnerais pas mes lèvres. Pour la première et la dernière fois, les voici.

Il les a prises. Mais la nuit autour d’eux s’est déchirée si violemment qu’ils se sont enfuis, comme à l’approche d’une tempête. La terreur d’Erik habitait leurs yeux. Avant de disparaître dans la forêt des combles, ils ont vu tout là-haut, au-dessus d’eux, un immense oiseau de nuit. Il les regardait de ses yeux de braise et il semblait accroché aux cordes de la lyre d’Apollon !

### Glossaire

- **hirondelle**: petit oiseau noir et blanc qui vole très vite.
- **fronton**: partie en triangle en haut de la façade d’un grand bâtiment.
- **fonte**: métal dur fait de fer.
- **lyre**: ancien instrument de musique à cordes, signe d’Apollon.
- **médium**: partie moyenne de la voix, entre le grave et l’aigu.
- **coup d’archet**: manière de jouer du violon d’un musicien.
- **lanterne sourde**: lanterne dont on peut cacher la lumière.
- **torpeur**: état où l’on ne pense plus et où l’on ne bouge plus.
- **élixir**: boisson magique ou médicament très fort.
- **calorifères**: grands appareils qui chauffent un bâtiment.
- **Styx**: fleuve des morts dans les histoires des anciens Grecs.
- **Caron**: dans les histoires grecques, l’homme qui fait passer le fleuve aux morts.
- **tour de Babel**: tour de la Bible ; ici, un lieu où l’on entend toutes les langues.
- **harem**: partie de la maison où vivent les femmes d’un riche prince d’Orient.
- **romance**: chanson douce qui parle d’amour.
- **troupeau d’Orphée**: animaux qui suivaient Orphée, ce musicien des histoires grecques, sous le charme de sa musique.
- **langueur**: état doux où l’on n’a plus de force ni d’envie d’agir.
- **toile de Jouy**: tissu de coton avec des dessins, souvent des scènes de campagne.
- **écrevisses**: petits animaux d’eau douce avec des pinces, que l’on mange.
- **Tokay**: vin doux de Hongrie.
- **chambre mortuaire**: pièce où l’on place un mort avant l’enterrement.
- **Dies iræ**: chant latin de la messe des morts.
- **dais**: toit de tissu placé au-dessus d’un lit ou d’un trône.
- **brocart**: riche tissu de soie avec des dessins.
- **More de Venise**: Othello, le héros de la pièce, un homme noir ; mot ancien.
- **hideur**: très grande laideur.
- **catacombes**: longs couloirs sous la terre où l’on plaçait les morts.
- **Lac Averne**: lac des morts dans les histoires des anciens ; ici, le lac d’Erik.

## Un coup de maître de l’amateur de trappes

Raoul et Christine ont couru, couru. Maintenant, ils fuyaient le toit où il y avait les yeux de braise. Ce sont des yeux qu’on ne voit que dans la nuit profonde. Ils se sont arrêtés seulement au huitième étage, en descendant vers la terre. Ce soir-là, il n’y avait pas de représentation, et les couloirs de l’Opéra étaient déserts.

Soudain, une silhouette bizarre s’est dressée devant les jeunes gens et leur a barré le chemin :

— Non ! pas par ici !

Et la silhouette leur a montré un autre couloir, qui devait les conduire aux coulisses.

Raoul voulait s’arrêter et demander des explications.

— Allez ! allez vite !... a ordonné cette forme vague, cachée dans une sorte de houppelande et coiffée d’un bonnet pointu.

Christine entraînait déjà Raoul et le forçait à courir encore.

— Mais qui est-ce ? Mais qui est-ce, celui-ci ? demandait le jeune homme.

Et Christine répondait :

— C’est *le Persan !*...

— Qu’est-ce qu’il fait là ?...

— On n’en sait rien !... Il est toujours dans l’Opéra !

— Ce que vous me faites faire là est lâche, Christine, a dit Raoul, très ému. Vous me faites fuir, c’est la première fois de ma vie.

— Bah ! a répondu Christine, qui commençait à se calmer. Je crois bien que nous avons fui l’ombre de notre imagination !

— Si nous avons vraiment vu Erik, j’aurais dû le clouer sur la lyre d’Apollon. C’est comme cela qu’on cloue la chouette sur les murs, dans nos fermes bretonnes. Et on n’en aurait plus parlé.

— Mon bon Raoul, il vous aurait fallu d’abord monter jusqu’à la lyre d’Apollon. Ce n’est pas une montée facile.

— Les yeux de braise y étaient bien.

— Eh ! vous voilà maintenant comme moi, prêt à le voir partout. Mais ensuite on réfléchit. Et on se dit : j’ai cru voir les yeux de braise. C’étaient sans doute seulement les clous d’or de deux étoiles. Elles regardaient la ville à travers les cordes de la lyre.

Et Christine a descendu encore un étage. Raoul la suivait. Il a dit :

— Puisque vous êtes tout à fait décidée à partir, Christine, je vous l’assure encore. Il vaudrait mieux fuir tout de suite. Pourquoi attendre demain ? Il nous a peut-être entendus ce soir !...

— Mais non ! mais non ! Il travaille, je vous le répète, à son *Don Juan triomphant*, et il ne s’occupe pas de nous.

— Vous en êtes si peu sûre que vous ne cessez pas de regarder derrière vous.

— Allons dans ma loge.

— Donnons-nous plutôt rendez-vous hors de l’Opéra.

— Jamais, jusqu’à la minute de notre fuite ! Cela nous porterait malheur de ne pas tenir ma parole. Je lui ai promis de ne nous voir qu’ici.

— C’est encore heureux pour moi qu’il vous ait permis cela. Savez-vous, a dit Raoul avec amertume, que vous avez été très audacieuse en nous permettant le jeu des fiançailles ?

— Mais, mon cher, il est au courant. Il m’a dit : « J’ai confiance en vous, Christine. M. Raoul de Chagny est amoureux de vous et doit partir. Avant de partir, qu’il soit aussi malheureux que moi !... »

— Et qu’est-ce que cela veut dire, s’il vous plaît ?

— C’est moi qui devrais vous le demander, mon ami. On est donc malheureux, quand on aime ?

— Oui, Christine, quand on aime et quand on n’est pas sûr d’être aimé.

— C’est pour Erik que vous dites cela ?

— Pour Erik et pour moi, a dit le jeune homme en secouant la tête d’un air pensif et désolé.

Ils sont arrivés à la loge de Christine.

— Comment pouvez-vous vous croire plus en sécurité dans cette loge que dans le théâtre ? a demandé Raoul. Puisque vous l’entendiez à travers les murs, il peut nous entendre.

— Non ! Il m’a donné sa parole de ne plus être derrière les murs de ma loge. Et je crois à la parole d’Erik. Ma loge et ma chambre, dans l’*appartement du lac*, sont à moi, à moi seule, et sacrées pour lui.

— Comment avez-vous pu quitter cette loge pour être transportée dans le couloir obscur, Christine ? Si nous essayions de répéter vos gestes, voulez-vous ?

— C’est dangereux, mon ami, car la glace pourrait encore m’emporter. Alors, au lieu de fuir, je serais obligée d’aller au bout du passage secret. Il conduit aux rives du lac, et là, je devrais appeler Erik.

— Il vous entendrait ?

— Partout où j’appellerai Erik, partout Erik m’entendra... C’est lui qui me l’a dit, c’est un très curieux génie. Il ne faut pas croire, Raoul, que c’est simplement un homme qui s’est amusé à habiter sous la terre. Il fait des choses qu’aucun autre homme ne pourrait faire. Il sait des choses que le monde des vivants ignore.

— Prenez garde, Christine, vous allez encore en faire un fantôme.

— Non, ce n’est pas un fantôme. C’est un homme du ciel et de la terre, voilà tout.

— Un homme du ciel et de la terre... voilà tout !... Comme vous en parlez !... Et vous êtes toujours décidée à le fuir ?

— Oui, demain.

— Voulez-vous que je vous dise pourquoi je voudrais vous voir fuir ce soir ?

— Dites, mon ami.

— Parce que, demain, vous ne serez plus décidée à rien du tout !

— Alors, Raoul, vous m’emporterez malgré moi !... C’est bien entendu, n’est-ce pas ?

— Ici donc, demain soir ! À minuit, je serai dans votre loge, a dit le jeune homme d’un air sombre. Quoi qu’il arrive, je tiendrai ma promesse. Vous dites qu’après avoir vu le spectacle, il doit aller vous attendre dans *la salle à manger du lac ?*

— C’est en effet là qu’il m’a donné rendez-vous.

— Et comment deviez-vous aller chez lui, Christine, si vous ne savez pas sortir de votre loge « par la glace » ?

— Mais en allant directement au bord du lac.

— À travers tous les dessous ? Par les escaliers et les couloirs où passent les machinistes et les employés ? Comment auriez-vous gardé le secret d’une telle sortie ? Tout le monde aurait suivi Christine Daaé. Elle serait arrivée avec une foule au bord du lac.

Christine a sorti d’un coffret une énorme clef et l’a montrée à Raoul.

— Qu’est-ce que c’est ? a demandé celui-ci.

— C’est la clef de la grille du souterrain de la rue Scribe.

— Je comprends, Christine. Ce souterrain conduit directement au lac. Donnez-moi cette clef, voulez-vous ?

— Jamais ! a-t-elle répondu avec énergie. Ce serait une trahison !

Soudain, Raoul a vu Christine changer de couleur. Une pâleur de mort s’est répandue sur son visage.

— Oh ! mon Dieu ! s’est-elle écriée... Erik ! Erik ! ayez pitié de moi !

— Taisez-vous ! a ordonné le jeune homme... Ne m’avez-vous pas dit qu’il pouvait vous entendre ?

Mais l’attitude de la chanteuse devenait de plus en plus inexplicable. Elle faisait glisser ses doigts les uns sur les autres et répétait d’un air égaré :

— Oh ! mon Dieu ! Oh ! mon Dieu !

— Mais qu’y a-t-il ? qu’y a-t-il ? a supplié Raoul.

— L’anneau.

— Quoi, l’anneau ? Je vous en prie, Christine, revenez à vous !

— L’anneau d’or qu’il m’avait donné...

— Ah ? c’est Erik qui vous avait donné l’anneau d’or !

— Vous le savez bien, Raoul ! Mais vous ne savez pas ce qu’il m’a dit en me le donnant. « Je vous rends votre liberté, Christine. Mais c’est à une condition : cet anneau sera toujours à votre doigt. Tant que vous le garderez, vous serez protégée de tout danger et Erik restera votre ami. Mais si vous vous en séparez un jour, malheur à vous, Christine, car Erik se vengera !... » Mon ami, mon ami ! L’anneau n’est plus à mon doigt !... malheur sur nous !

Ils ont cherché l’anneau autour d’eux, mais en vain. Ils ne l’ont pas retrouvé. La jeune fille ne se calmait pas.

— C’est pendant que je vous ai donné ce baiser, là-haut, sous la lyre d’Apollon, a-t-elle essayé d’expliquer en tremblant. L’anneau a dû glisser de mon doigt et tomber sur la ville ! Comment le retrouver maintenant ? Et de quel malheur, Raoul, sommes-nous menacés ! Ah ! fuir ! fuir !

— Fuir tout de suite, a insisté une fois encore Raoul.

Elle a hésité. Il a cru qu’elle allait dire oui... Et puis ses yeux clairs se sont troublés et elle a dit :

— Non ! Demain !

Et elle l’a quitté très vite, complètement perdue. Elle continuait à faire glisser ses doigts les uns sur les autres. Elle espérait sans doute que l’anneau allait réapparaître comme cela.

Quant à Raoul, il est rentré chez lui, très préoccupé par tout ce qu’il avait entendu. En se couchant, il a dit tout haut dans sa chambre :

— Si je ne la sauve pas des mains de ce charlatan, elle est perdue. Mais je la sauverai !

Il a éteint sa lampe. Dans le noir, il a eu besoin d’insulter Erik. Il a crié trois fois à haute voix : « Charlatan !... Charlatan !... Charlatan !... »

Mais, tout à coup, il s’est levé sur un coude. Une sueur froide a coulé sur ses tempes. Deux yeux, brûlants comme des braises, venaient de s’allumer au pied de son lit. Ils le regardaient fixement, terriblement, dans la nuit noire.

Raoul était brave, et pourtant il tremblait. Il a avancé sur la table de nuit une main qui cherchait, hésitante, incertaine. Il a trouvé la boîte d’allumettes et il a fait de la lumière. Les yeux ont disparu.

Il a pensé, pas du tout rassuré :

— Elle m’a dit que *ses* yeux ne se voyaient que dans l’obscurité. Ses yeux ont disparu avec la lumière, mais *lui*, il est peut-être encore là.

Alors il s’est levé, il a cherché, il a fait prudemment le tour des choses. Il a regardé sous son lit, comme un enfant. Alors, il s’est trouvé ridicule. Il a dit tout haut :

— Que croire ? Que ne pas croire avec un pareil conte de fées ? Où finit le réel, où commence le fantastique ? Qu’a-t-elle vu ? Qu’a-t-elle cru voir ?

Il a ajouté, en frissonnant :

— Et moi-même, qu’ai-je vu ? Ai-je bien vu les yeux de braise tout à l’heure ? Ont-ils brillé seulement dans mon imagination ? Voilà que je ne suis plus sûr de rien ! Et je ne ferais pas de serment sur ces yeux-là.

Il s’est recouché. De nouveau, il a fait l’obscurité.

Les yeux sont réapparus.

— Oh ! a soupiré Raoul.

Assis dans son lit, il les fixait à son tour, aussi bravement qu’il le pouvait. Il y a eu un silence, et il a repris tout son courage. Puis il a crié tout à coup :

— Est-ce toi, Erik ? Homme ! génie ou fantôme ! Est-ce toi ?

Il a réfléchi :

— Si c’est lui... il est sur le balcon !

Alors il a couru en chemise vers un petit meuble. Il y a cherché dans le noir et il a pris un revolver. Armé, il a ouvert la porte-fenêtre. La nuit était alors très fraîche. Raoul a seulement jeté un coup d’œil sur le balcon désert et il est rentré, en refermant la porte. Il s’est recouché en tremblant de froid, le revolver sur la table de nuit, à portée de main.

Une fois encore, il a soufflé la bougie.

Les yeux étaient toujours là, au bout du lit. Étaient-ils entre le lit et la vitre de la fenêtre ? Ou derrière la vitre, c’est-à-dire sur le balcon ?

Voilà ce que Raoul voulait savoir. Il voulait savoir aussi si ces yeux-là appartenaient à un être humain... il voulait tout savoir...

Alors, patiemment, froidement, *sans déranger* la nuit qui l’entourait, le jeune homme a repris son revolver et il a visé.

Il a visé les deux étoiles d’or qui le regardaient toujours, avec un éclat si étrange et si immobile.

Il a visé un peu au-dessus des deux étoiles. Certes ! Si ces étoiles étaient des yeux... Si, au-dessus de ces yeux, il y avait un front... Et si Raoul n’était pas trop maladroit...

Le coup de feu a roulé avec un bruit terrible dans la paix de la maison endormie... Dans les corridors, des pas couraient. Pendant ce temps, Raoul, assis dans son lit, le bras tendu, prêt à tirer encore, regardait...

Les deux étoiles, cette fois, avaient disparu.

De la lumière, des gens, le comte Philippe, terriblement inquiet.

— Qu’y a-t-il, Raoul ?

— Il y a que je crois bien que j’ai rêvé, a répondu le jeune homme. J’ai tiré sur deux étoiles qui m’empêchaient de dormir.

— Tu délires ?... Tu es malade !... Je t’en prie, Raoul, que s’est-il passé ?...

Et le comte a pris le revolver.

— Non, non, je ne délire pas !... D’ailleurs, nous allons bien savoir...

Il s’est relevé, il a passé une robe de chambre et mis ses pantoufles. Il a pris une lumière des mains d’un domestique. Il a ouvert la porte-fenêtre et il est retourné sur le balcon.

Le comte avait constaté qu’une balle avait traversé la fenêtre à hauteur d’homme. Raoul était penché sur le balcon avec sa bougie.

— Oh ! oh ! a-t-il dit... du sang !... du sang !... Ici... là... encore du sang ! Tant mieux !... Un fantôme qui saigne... c’est moins dangereux ! a-t-il ricané.

— Raoul ! Raoul ! Raoul !

Le comte le secouait, comme pour faire sortir un somnambule de son dangereux sommeil.

— Mais, mon frère, je ne dors pas ! a protesté Raoul, impatient. Vous pouvez voir ce sang comme tout le monde. J’avais cru rêver et tirer sur deux étoiles. C’étaient les yeux d’Erik... et voici son sang !...

Il a ajouté, soudain inquiet :

— Après tout, j’ai peut-être eu tort de tirer. Christine est bien capable de ne pas me le pardonner !... Tout cela ne serait pas arrivé si j’avais pensé à fermer les rideaux de la fenêtre en me couchant.

— Raoul ! es-tu devenu fou tout à coup ? Réveille-toi !

— Encore ! Vous feriez mieux, mon frère, de m’aider à chercher Erik... Car enfin, un fantôme qui saigne, ça doit pouvoir se retrouver...

Le valet de chambre du comte a dit :

— C’est vrai, monsieur, qu’il y a du sang sur le balcon.

Un domestique a apporté une lampe, et on a pu tout examiner à sa lumière. La trace de sang suivait la rampe du balcon et allait jusqu’à une gouttière. Puis elle remontait le long de la gouttière.

— Mon ami, a dit le comte Philippe, tu as tiré sur un chat.

Raoul a ricané de nouveau, et ce rire a sonné douloureusement aux oreilles du comte.

— Le malheur, c’est que c’est bien possible. Avec Erik, on ne sait jamais ! Est-ce Erik ? Est-ce le chat ? Est-ce le fantôme ? Est-ce de la chair ou de l’ombre ? Non ! non ! Avec Erik, on ne sait jamais !

Raoul commençait à tenir ce genre de propos bizarres. Ces propos correspondaient très logiquement aux soucis de son esprit. Ils faisaient suite aux étranges confidences de Christine Daaé, à la fois réelles et d’apparence surnaturelle. Et ils ont beaucoup aidé à persuader bien des gens que le cerveau du jeune homme était malade. Le comte lui-même l’a cru. Plus tard, le juge d’instruction, après le rapport du commissaire de police, a conclu la même chose sans difficulté.

— Qui est Erik ? a demandé le comte en serrant la main de son frère.

— C’est mon rival ! et s’il n’est pas mort, tant pis !

D’un geste, il a renvoyé les domestiques.

La porte de la chambre s’est refermée sur les deux Chagny. Mais les domestiques ne se sont pas éloignés très vite. Le valet de chambre du comte a eu le temps d’entendre Raoul dire clairement et avec force :

— Ce soir ! j’enlèverai Christine Daaé.

Cette phrase a été répétée plus tard au juge d’instruction Faure. Mais on n’a jamais su exactement ce que les deux frères se sont dit pendant cet entretien.

Les domestiques ont raconté que ce n’était pas la première fois, cette nuit-là, qu’ils s’enfermaient pour se disputer.

À travers les murs, on entendait des cris, et il était toujours question d’une comédienne qui s’appelait Christine Daaé.

C’était au déjeuner, au petit déjeuner du matin, que le comte prenait dans son bureau. Philippe a donné l’ordre d’aller prier son frère de venir le rejoindre. Raoul est arrivé, sombre et muet. La scène a été très courte.

*Le comte* : — Lis ceci !

*Philippe tend à son frère un journal, « l’Époque ». Du doigt, il lui montre l’écho suivant.*

*Le vicomte, du bout des lèvres, en lisant* :

« Une grande nouvelle au faubourg ! Il y a promesse de mariage entre Mlle Christine Daaé, artiste lyrique, et M. le vicomte Raoul de Chagny. S’il faut en croire les potins des coulisses, le comte Philippe aurait juré une chose. Pour la première fois, les Chagny ne tiendraient pas leur promesse. L’amour est tout-puissant, à l’Opéra plus qu’ailleurs. Alors, on se demande quels moyens peut bien avoir le comte Philippe. Comment peut-il empêcher le vicomte, son frère, de conduire à l’autel la *Marguerite nouvelle* ? On dit que les deux frères s’adorent. Mais le comte se trompe étrangement s’il espère que l’amour fraternel sera plus fort que l’amour tout court ! »

*Le comte* (triste). — Tu vois, Raoul, tu nous rends ridicules !... Cette petite t’a complètement tourné la tête avec ses histoires de revenant.

(Le vicomte avait donc raconté à son frère le récit de Christine.)

*Le vicomte.* — Adieu, mon frère !

*Le comte.* — C’est bien entendu ? Tu pars ce soir ? (Le vicomte ne répond pas.)... avec elle ?... Tu ne feras pas une pareille bêtise ? (*Silence du vicomte.*) Je saurai bien t’en empêcher !

*Le vicomte.* — Adieu, mon frère !

(*Il s’en va.*)

Cette scène a été racontée au juge d’instruction par le comte lui-même. Il n’allait revoir Raoul que le soir même, à l’Opéra, quelques minutes avant la disparition de Christine.

Toute la journée, en effet, Raoul a préparé l’enlèvement.

Les chevaux, la voiture, le cocher, les provisions, les bagages, l’argent nécessaire, l’itinéraire... Tout cela l’a occupé jusqu’à neuf heures du soir. On ne devait pas prendre le chemin de fer, pour tromper le fantôme.

À neuf heures, une sorte de berline est venue prendre la file du côté de la Rotonde. Ses rideaux étaient tirés et ses portières étaient bien fermées. Deux chevaux vigoureux la tiraient. Le cocher avait le visage caché dans les longs plis d’un cache-nez, et on le distinguait difficilement. Devant cette berline, il y avait trois voitures. L’enquête a établi plus tard que c’étaient trois coupés. Il y avait le coupé de la Carlotta, revenue soudain à Paris, et celui de la Sorelli. En tête, il y avait celui du comte Philippe de Chagny. Personne n’est descendu de la berline. Le cocher est resté sur son siège. Les trois autres cochers étaient restés sur le leur, eux aussi.

Une ombre est passée sur le trottoir, entre la Rotonde et les voitures. Elle était enveloppée d’un grand manteau noir et portait un chapeau de feutre mou noir. Elle semblait regarder la berline avec plus d’attention. Elle s’est approchée des chevaux, puis du cocher. Puis l’ombre s’est éloignée sans dire un mot. L’enquête a cru plus tard que cette ombre était celle du vicomte Raoul de Chagny. Moi, je ne le crois pas. En effet, ce soir-là, comme les autres soirs, le vicomte de Chagny avait un chapeau haut de forme. On l’a d’ailleurs retrouvé. Je pense plutôt que cette ombre était celle du fantôme. Il était au courant de tout, comme on va le voir tout de suite.

On jouait *Faust*, comme par hasard. La salle était très brillante. Le faubourg était magnifiquement représenté. À cette époque, les abonnés ne cédaient pas leurs loges. Ils ne les louaient pas et ne les sous-louaient pas. Ils ne les partageaient pas non plus avec la finance, le commerce ou les étrangers. Aujourd’hui, prenons la loge du marquis un tel. Elle garde toujours ce titre, loge du marquis un tel, puisque le marquis en est titulaire par contrat. Mais dans cette loge, disons-nous, s’installe confortablement un marchand de porc salé avec sa famille. C’est le droit du marchand de porc, puisqu’il paie la loge du marquis. Autrefois, ces habitudes étaient à peu près inconnues. Les loges d’Opéra étaient des salons. On était à peu près sûr d’y rencontrer ou d’y voir des gens du monde, qui, quelquefois, aimaient la musique.

Toute cette belle société se connaissait, sans pour cela se fréquenter forcément. Mais on mettait tous les noms sur les visages, et tout le monde connaissait la figure du comte de Chagny.

L’écho paru le matin dans l’*Époque* avait dû déjà produire son petit effet. Car tous les yeux étaient tournés vers la loge où le comte Philippe se trouvait tout seul. Il avait l’air très indifférent et insouciant. Les dames de cette brillante assemblée paraissaient très intriguées. L’absence du vicomte faisait naître cent chuchotements derrière les éventails. Christine Daaé a été accueillie assez froidement. Ce public spécial ne lui pardonnait pas d’avoir regardé si haut.

La diva a senti la mauvaise humeur d’une partie de la salle, et elle en a été troublée.

Les habitués disaient connaître les amours du vicomte. Ils n’ont pas manqué de sourire à certains passages du rôle de Marguerite. Ainsi, ils se sont tournés bien visiblement vers la loge de Philippe de Chagny. C’était quand Christine a chanté cette phrase :

« Je voudrais bien savoir quel était ce jeune homme, si c’est un grand seigneur et comment il se nomme. »

Le menton appuyé sur sa main, le comte ne semblait pas faire attention à ces manifestations. Il fixait la scène ; mais la regardait-il ? Il paraissait loin de tout...

De plus en plus, Christine perdait toute assurance. Elle tremblait. Elle allait vers une catastrophe... Carolus Fonta s’est demandé si elle n’était pas malade. Pourrait-elle rester en scène jusqu’à la fin de l’acte, qui était celui du jardin ? Dans la salle, on se rappelait le malheur arrivé à la Carlotta à la fin de cet acte. On se rappelait le « couac » historique qui avait arrêté pour un moment sa carrière à Paris.

Justement, la Carlotta a fait alors son entrée dans une loge de face. Cette entrée a fait sensation. La pauvre Christine a levé les yeux vers ce nouveau sujet d’émotion. Elle a reconnu sa rivale. Elle a cru la voir ricaner. Cela l’a sauvée. Elle a tout oublié, pour triompher une fois de plus.

À partir de ce moment, elle a chanté de toute son âme. Elle a essayé de dépasser tout ce qu’elle avait fait jusque-là, et elle a réussi. Au dernier acte, elle a commencé à appeler les anges et à se soulever de terre. Alors elle a entraîné toute la salle frémissante dans un nouvel envol. Chacun a pu croire qu’il avait des ailes.

À cet appel surhumain, au centre de l’amphithéâtre, un homme s’était levé. Il restait debout, face à l’actrice, comme si d’un même mouvement il quittait la terre... C’était Raoul :

Anges purs ! Anges radieux ! Anges purs ! Anges radieux !

Christine avait les bras tendus et la gorge brûlante. La gloire de ses cheveux dénoués l’enveloppait, sur ses épaules nues. Et elle jetait ce cri divin :

Portez mon âme au sein des cieux !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est alors que, tout à coup, le théâtre a été plongé dans le noir. Cela a été si rapide ! Les spectateurs ont à peine eu le temps de pousser un cri de surprise. Déjà, la lumière éclairait de nouveau la scène.

... Mais Christine Daaé n’y était plus !... Qu’était-elle devenue ?... Quel était ce miracle ?... Chacun regardait son voisin sans comprendre, et l’émotion a tout de suite été à son comble. L’agitation était aussi grande sur le plateau que dans la salle. Des coulisses, on se précipitait vers l’endroit où, un instant plus tôt, Christine chantait. Le spectacle a été interrompu au milieu du plus grand désordre.

Où donc ? où donc était passée Christine ? Quelle magie l’avait enlevée à des milliers de spectateurs enthousiastes, et dans les bras mêmes de Carolus Fonta ? En vérité, on pouvait se poser la question. Les anges avaient-ils écouté sa prière brûlante ? L’avaient-ils réellement emportée « au sein des cieux », corps et âme ?...

Raoul, toujours debout à l’amphithéâtre, avait poussé un cri. Le comte Philippe s’était dressé dans sa loge. On regardait la scène, on regardait le comte, on regardait Raoul. Et on se demandait si cet événement curieux avait un rapport avec l’écho paru le matin même dans un journal. Mais Raoul a quitté sa place en hâte et le comte a disparu de sa loge. Pendant qu’on baissait le rideau, les abonnés se sont précipités vers l’entrée des coulisses. Le public attendait une annonce, dans un bruit indescriptible. Tout le monde parlait à la fois. Chacun prétendait expliquer comment les choses s’étaient passées. Les uns disaient : « Elle est tombée dans une trappe. » Les autres : « Elle a été enlevée dans les frises. La malheureuse est peut-être victime d’un nouveau truc inventé par la nouvelle direction. » D’autres encore : « C’est un guet-apens. La disparition et l’obscurité en même temps, cela le prouve assez. »

Enfin le rideau s’est levé lentement. Carolus Fonta s’est avancé jusqu’au pupitre du chef d’orchestre et il a annoncé d’une voix grave et triste :

« Mesdames et messieurs, un événement incroyable vient de se produire, et il nous laisse dans une profonde inquiétude. Notre camarade, Christine Daaé, a disparu sous nos yeux sans que l’on puisse savoir comment ! »

### Glossaire

- **yeux de braise**: yeux qui brillent comme du charbon très chaud.
- **houppelande**: long manteau large.
- **chouette**: oiseau de nuit.
- **coffret**: petite boîte pour garder des objets précieux.
- **charlatan**: homme qui trompe les gens en faisant croire à de faux pouvoirs.
- **gouttière**: tuyau qui conduit l’eau de pluie du toit vers le sol.
- **ricaner**: rire d’une façon méchante ou moqueuse.
- **juge d’instruction**: juge qui cherche la vérité sur un crime avant le procès.
- **écho**: petite nouvelle dans un journal.
- **faubourg**: ici, le quartier des grandes familles nobles de Paris, et ces familles.
- **potins**: petites histoires qu’on raconte sur les autres.
- **berline**: grande voiture fermée, tirée par des chevaux.
- **amphithéâtre**: rang de places en haut de la salle de théâtre.
- **frises**: partie haute de la scène, au-dessus des décors.
- **guet-apens**: piège préparé pour attaquer ou enlever quelqu’un.

## Singulière attitude d’une épingle de nourrice

Sur le plateau, c’est une cohue sans nom. Artistes, machinistes, danseuses, marcheuses, figurants, choristes, abonnés : tout le monde pose des questions, crie, se bouscule.

— Qu’est-elle devenue ?

— Elle s’est fait enlever !

— C’est le vicomte de Chagny qui l’a emportée !

— Non, c’est le comte !

— Ah ! voilà Carlotta ! c’est Carlotta qui a fait le coup !

— Non ! c’est le fantôme !

Et quelques-uns rient, surtout depuis qu’on a examiné avec attention les trappes et les planchers. On ne croit plus à un accident.

Dans cette foule bruyante, on remarque un groupe de trois personnes. Elles se parlent à voix basse, avec des gestes désespérés. C’est Gabriel, le maître de chant ; Mercier, l’administrateur ; et le secrétaire Rémy. Ils se sont retirés dans l’angle d’un tambour. Ce tambour fait communiquer la scène avec le large couloir du foyer de la danse. Là, derrière d’énormes accessoires, ils discutent :

— J’ai frappé ! Ils n’ont pas répondu ! Ils ne sont peut-être plus dans le bureau. En tout cas, impossible de le savoir, car ils ont emporté les clefs.

C’est le secrétaire Rémy qui parle ainsi, et ces paroles désignent sans aucun doute MM. les directeurs. Ceux-ci ont donné un ordre au dernier entr’acte : on ne doit les déranger sous aucun prétexte. « Ils n’y sont pour personne. »

— Tout de même, s’exclame Gabriel... on n’enlève pas une chanteuse, en pleine scène, tous les jours !...

— Leur avez-vous crié cela ? demande Mercier.

— J’y retourne, dit Rémy, et, en courant, il disparaît.

Là-dessus, le régisseur arrive.

— Eh bien ? monsieur Mercier, venez-vous ? Que faites-vous ici tous les deux ? On a besoin de vous, monsieur l’administrateur.

— Je ne veux rien faire ni rien savoir avant l’arrivée du commissaire, déclare Mercier. J’ai envoyé chercher Mifroid. Nous verrons quand il sera là !

— Et moi, je vous dis qu’il faut descendre tout de suite au jeu d’orgue.

— Pas avant l’arrivée du commissaire...

— Moi, j’y suis déjà descendu, au jeu d’orgue.

— Ah ! et qu’est-ce que vous avez vu ?

— Eh bien ! je n’ai vu personne ! Vous entendez bien, personne !

— Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ?

— Évidemment, répond le régisseur, qui passe frénétiquement les mains dans ses cheveux en désordre. Évidemment ! Mais s’il y avait quelqu’un au jeu d’orgue, ce quelqu’un pourrait peut-être nous expliquer une chose. Comment l’obscurité a-t-elle été faite tout à coup sur la scène ? Or, Mauclair n’est nulle part, vous comprenez ?

Mauclair était le chef d’éclairage. C’est lui qui donnait à volonté, sur la scène de l’Opéra, le jour et la nuit.

— Mauclair n’est nulle part, répète Mercier, ébranlé. Eh bien ! et ses aides ?

— Ni Mauclair ni ses aides ! Personne à l’éclairage, je vous dis ! Vous pensez bien, hurle le régisseur, que cette petite ne s’est pas enlevée toute seule ! Il y avait là « un coup monté », et il faut le découvrir... Et les directeurs qui ne sont pas là ?... J’ai défendu de descendre à l’éclairage. J’ai mis un pompier devant la niche du jeu d’orgue ! J’ai pas bien fait ?

— Si, si, vous avez bien fait... Et maintenant, attendons le commissaire.

Le régisseur s’éloigne en haussant les épaules, furieux. Il mâche des injures contre ces « poules mouillées ». Elles restent tranquillement cachées dans un coin quand tout le théâtre est « sens dessus dessous ».

Tranquilles, Gabriel et Mercier ne l’étaient guère. Seulement, ils avaient reçu un ordre qui les paralysait. On ne devait déranger les directeurs pour aucune raison au monde. Rémy avait désobéi à cet ordre, et cela ne lui avait pas réussi.

Justement, le voici qui revient de sa nouvelle expédition. Il a l’air curieusement effrayé.

— Eh bien ! vous leur avez parlé ? demande Mercier.

Rémy répond :

— Moncharmin a fini par m’ouvrir la porte. Les yeux lui sortaient de la tête. J’ai cru qu’il allait me frapper. Je n’ai pas pu placer un mot, et savez-vous ce qu’il m’a crié ? « Avez-vous une épingle de nourrice ? » — Non ! — « Eh bien ! fichez-moi la paix !... » Je veux lui répondre qu’il se passe au théâtre un événement incroyable... Il crie : « Une épingle de nourrice ? Donnez-moi tout de suite une épingle de nourrice ! » Un garçon de bureau l’avait entendu, car il criait comme un sourd. Il accourt avec une épingle de nourrice et la lui donne. Aussitôt, Moncharmin me ferme la porte au nez ! Et voilà !

— Et vous n’avez pas pu lui dire : Christine Daaé...

— Eh ! j’aurais voulu vous y voir !... Il était fou de rage... Il ne pensait qu’à son épingle de nourrice... Si on ne la lui avait pas apportée immédiatement, je crois qu’il serait tombé d’une attaque ! Certainement, tout cela n’est pas naturel et nos directeurs sont en train de devenir fous !...

M. le secrétaire Rémy n’est pas content. Il le fait voir.

— Ça ne peut pas durer comme ça ! Je n’ai pas l’habitude d’être traité de cette façon !

Tout à coup, Gabriel souffle :

— C’est encore un coup de *F. de l’O.*

Rémy ricane. Mercier soupire et semble prêt à faire une confidence... Mais il regarde Gabriel, qui lui fait signe de se taire, et il reste muet.

Cependant, Mercier sent sa responsabilité grandir à mesure que les minutes passent et que les directeurs ne se montrent pas. Il n’y tient plus :

— Eh ! je cours moi-même les chercher, décide-t-il.

Gabriel, soudain très sombre et très grave, l’arrête.

— Pensez à ce que vous faites, Mercier ! S’ils restent dans leur bureau, c’est que, peut-être, c’est nécessaire ! F. de l’O. a plus d’un tour dans son sac !

Mais Mercier secoue la tête.

— Tant pis ! J’y vais ! Si on m’avait écouté, il y a longtemps qu’on aurait tout dit à la police !

Et il part.

— *Tout* quoi ? demande aussitôt Rémy. Qu’est-ce qu’on aurait dit à la police ? Ah ! vous vous taisez, Gabriel !... Vous aussi, vous êtes dans le secret ! Eh bien ! vous feriez bien de m’y mettre, si vous ne voulez pas que je crie que vous devenez tous fous !... Oui, fous, en vérité !

Gabriel roule des yeux stupides. Il fait semblant de ne rien comprendre à cette « sortie » déplacée de M. le secrétaire particulier.

— Quel secret ? murmure-t-il. Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

Rémy se met en colère.

— Ce soir, Richard et Moncharmin, ici même, pendant les entr’actes, avaient des gestes d’aliénés.

— Je n’ai pas remarqué, grogne Gabriel, très ennuyé.

— Vous êtes le seul !... Est-ce que vous croyez que je ne les ai pas vus ?... Et que M. Parabise, le directeur du Crédit central, ne s’est aperçu de rien ?... Et que M. l’ambassadeur de La Borderie a les yeux dans sa poche ?... Mais, monsieur le maître de chant, tous les abonnés se les montraient du doigt, nos directeurs !

— Qu’est-ce qu’ils ont donc fait, nos directeurs ? demande Gabriel de son air le plus niais.

— Ce qu’ils ont fait ? Mais vous le savez mieux que personne !... Vous étiez là !... Et vous les observiez, vous et Mercier !... Et vous étiez les seuls à ne pas rire...

— Je ne comprends pas !

Très froid, très « renfermé », Gabriel étend les bras et les laisse retomber. Ce geste veut dire évidemment que la question ne l’intéresse pas... Rémy continue.

— Qu’est-ce que c’est que cette nouvelle manie ?... *Ils ne veulent plus qu’on les approche maintenant ?*

— Comment ? *Ils ne veulent plus qu’on les approche ?*

— *Ils ne veulent plus qu’on les touche ?*

— Vraiment, vous avez remarqué *qu’ils ne veulent pas qu’on les touche ?* Voilà qui est certainement bizarre !

— Vous l’admettez ! Ce n’est pas trop tôt ! *Et ils marchent à reculons !*

— À reculons ! Vous avez remarqué que nos directeurs *marchent à reculons !* Je croyais que seules les écrevisses marchaient à reculons.

— Ne riez pas, Gabriel ! Ne riez pas !

— Je ne ris pas, proteste Gabriel, sérieux « comme un pape ».

— Pourriez-vous m’expliquer une chose, je vous prie, Gabriel, vous qui êtes l’ami intime de la direction ? C’était à l’entr’acte du « jardin », devant le foyer. Je m’avançais, la main tendue, vers M. Richard. Alors j’ai entendu M. Moncharmin me dire très vite, à voix basse : « Éloignez-vous ! Éloignez-vous ! Surtout ne touchez pas à M. le directeur ! »... Pourquoi ? Suis-je un pestiféré ?

— Incroyable !

— Et quelques instants plus tard, M. l’ambassadeur de La Borderie s’est dirigé à son tour vers M. Richard. N’avez-vous pas vu M. Moncharmin se jeter entre eux ? Ne l’avez-vous pas entendu crier : « Monsieur l’ambassadeur, je vous en supplie, ne touchez pas à M. le directeur ! »

— Étonnant !... Et qu’est-ce que faisait Richard pendant ce temps-là ?

— Ce qu’il faisait ? Vous l’avez bien vu ! Il faisait demi-tour, *il saluait devant lui, alors qu’il n’y avait personne devant lui !* Et il se retirait « à reculons ».

— À reculons ?

— Et Moncharmin, derrière Richard, avait fait demi-tour, lui aussi. C’est-à-dire qu’il avait fait derrière Richard un rapide demi-cercle. Et lui aussi se retirait « *à reculons* » !... Et ils sont partis comme ça jusqu’à l’escalier de l’administration, à reculons !... à reculons !... Enfin ! s’ils ne sont pas fous, m’expliquerez-vous ce que ça veut dire ?

— Ils répétaient peut-être, dit Gabriel sans conviction, une figure de ballet !

M. le secrétaire Rémy se sent insulté par une plaisanterie aussi vulgaire, dans un moment aussi dramatique. Ses yeux se froncent, ses lèvres se pincent. Il se penche à l’oreille de Gabriel.

— Ne faites pas le malin, Gabriel. Il se passe ici des choses dont vous et Mercier pourriez être en partie responsables.

— Quoi donc ? demande Gabriel.

— Christine Daaé n’est pas la seule qui ait disparu tout à coup, ce soir.

— Ah ! bah !

— Il n’y a pas de « ah ! bah ! ». Tout à l’heure, la mère Giry est descendue au foyer. Mercier l’a prise par la main et l’a emmenée très vite avec lui. Pourriez-vous me dire pourquoi ?

— Tiens ! dit Gabriel, je n’ai pas remarqué.

— Vous l’avez si bien remarqué, Gabriel, que vous avez suivi Mercier et la mère Giry jusqu’au bureau de Mercier. Depuis ce moment, on vous a vus, vous et Mercier, mais on n’a plus revu la mère Giry...

— Croyez-vous donc que nous l’avons mangée ?

— Non ! mais vous l’avez enfermée à double tour dans le bureau. Et, quand on passe près de la porte du bureau, savez-vous ce qu’on entend ? On entend ces mots : « Ah ! les bandits ! Ah ! les bandits ! »

À ce moment de cette étrange conversation arrive Mercier, tout essoufflé.

— Voilà ! dit-il d’une voix morne... C’est plus fort que tout !... Je leur ai crié : « C’est très grave ! Ouvrez ! C’est moi, Mercier. » J’ai entendu des pas. La porte s’est ouverte et Moncharmin est apparu. Il était très pâle. Il m’a demandé : « Qu’est-ce que vous voulez ? » Je lui ai répondu : « On a enlevé Christine Daaé. » Savez-vous ce qu’il m’a répondu ? « Tant mieux pour elle ! » Et il a refermé la porte en me mettant ceci dans la main.

Mercier ouvre la main ; Rémy et Gabriel regardent.

— L’épingle de nourrice ! s’écrie Rémy.

— Étrange ! Étrange ! dit tout bas Gabriel, qui ne peut pas s’empêcher de frissonner.

Soudain, une voix les fait se retourner tous les trois.

— Pardon, messieurs, pourriez-vous me dire où est Christine Daaé ?

Malgré la gravité de la situation, une telle question les aurait sans doute fait éclater de rire. Mais ils ont vu un visage si douloureux qu’ils en ont eu pitié tout de suite. C’était le vicomte Raoul de Chagny.

### Glossaire

- **épingle de nourrice**: petite épingle fermée, qui sert à attacher deux morceaux de tissu.
- **cohue**: grande foule en désordre.
- **marcheuses**: femmes qui marchent sur la scène, sans danser ni chanter.
- **figurants**: personnes présentes sur scène, qui ne parlent pas.
- **tambour**: petit passage fermé devant une porte.
- **régisseur**: homme qui organise le travail sur la scène.
- **jeu d’orgue**: appareil qui règle la lumière du gaz.
- **un coup monté**: une action secrète préparée à l’avance.
- **poules mouillées**: personnes qui ont peur et n’osent pas agir.
- **sens dessus dessous**: dans un très grand désordre.
- **a plus d’un tour dans son sac**: connaît beaucoup de ruses.
- **aliénés**: mot ancien pour des personnes folles.
- **écrevisses**: petits animaux d’eau douce avec des pinces.
- **à reculons**: en marchant vers l’arrière.
- **pestiféré**: malade de la peste, que tout le monde fuit.

## « Christine ! Christine ! »

La première pensée de Raoul, après la disparition fantastique de Christine Daaé, avait été d’accuser Erik. Il ne doutait plus du pouvoir presque surnaturel de l’Ange de la musique. Celui-ci avait établi son empire diabolique dans ce domaine de l’Opéra.

Et Raoul s’était jeté sur la scène, dans une folie de désespoir et d’amour. « Christine ! Christine ! » gémissait-il, fou de douleur. Il l’appelait comme elle devait l’appeler du fond de ce gouffre obscur. Le monstre l’avait emportée là comme une proie. Elle était encore toute tremblante de son exaltation divine. Elle était encore tout habillée du blanc linceul dans lequel elle s’offrait déjà aux anges du paradis !

« Christine ! Christine ! » répétait Raoul... Il lui semblait entendre les cris de la jeune fille à travers ces planches fragiles qui le séparaient d’elle ! Il se penchait, il écoutait !... il allait et venait sur le plateau comme un fou. Ah ! descendre ! descendre ! descendre ! dans ce puits de ténèbres dont toutes les sorties lui sont fermées !

Ah ! cet obstacle fragile ! D’habitude, il glisse si facilement sur lui-même, et il laisse voir le gouffre où va tout son désir... Ces planches craquent sous son pas. Elles font sonner sous son poids le vide immense des « dessous »... Ces planches sont plus qu’immobiles ce soir : elles paraissent ne jamais pouvoir bouger... Elles se donnent l’air solide de planches qui n’ont jamais bougé... Et voilà que les escaliers qui descendent sous la scène sont interdits à tout le monde !...

« Christine ! Christine !... » On le repousse en riant... On se moque de lui... On croit qu’il a le cerveau dérangé, le pauvre fiancé !...

Par quels couloirs Erik a-t-il entraîné la pure enfant ? Quelle course folle, dans cette nuit et ce mystère connus de lui seul ! Il l’a conduite jusqu’à cet affreux repaire, la chambre Louis-Philippe, dont la porte s’ouvre sur ce lac d’Enfer !... « Christine ! Christine ! » Tu ne réponds pas ! Es-tu seulement encore vivante, Christine ? N’as-tu pas rendu ton dernier souffle, dans une minute d’horreur surhumaine, sous l’haleine brûlante du monstre ?

D’affreuses pensées traversent, comme de terribles éclairs, le cerveau enfiévré de Raoul.

Évidemment, Erik a dû découvrir leur secret. Il a dû savoir que Christine le trahissait ! Quelle sera sa vengeance !

Que n’oserait pas faire l’Ange de la musique, tombé du haut de son orgueil ? Christine, dans les bras tout-puissants du monstre, est perdue !

Et Raoul pense encore aux étoiles d’or qui sont venues la nuit dernière se promener sur son balcon. Pourquoi ne les a-t-il pas détruites avec son arme impuissante ?

Certes ! il y a des yeux d’homme extraordinaires, qui s’ouvrent grand dans les ténèbres. Ils brillent comme des étoiles ou comme les yeux des chats. (Certains hommes albinos, qui semblent avoir des yeux de lapin le jour, ont des yeux de chat la nuit. Chacun sait cela !)

Oui, oui, c’était bien sur Erik que Raoul avait tiré ! Pourquoi ne l’avait-il pas tué ? Le monstre s’était enfui par la gouttière, comme les chats ou les forçats. Ceux-là, chacun sait encore cela, pourraient monter droit jusqu’au ciel, avec l’aide d’une gouttière.

Sans doute Erik préparait alors une action décisive contre le jeune homme. Mais il avait été blessé, et il s’était sauvé pour se retourner contre la pauvre Christine.

Ainsi pense cruellement le pauvre Raoul, en courant à la loge de la chanteuse...

« Christine !... Christine !... » Des larmes amères brûlent les yeux du jeune homme. Il voit, en désordre sur les meubles, les vêtements que sa belle fiancée devait porter à l’heure de leur fuite !... Ah ! pourquoi n’a-t-elle pas voulu partir plus tôt ! Pourquoi avoir tant tardé ?... Pourquoi avoir joué avec la catastrophe qui menaçait ?... avec le cœur du monstre ?... Pourquoi avoir voulu, pitié suprême ! offrir en dernière nourriture à cette âme de démon ce chant céleste :...

Anges purs ! Anges radieux ! Portez mon âme au sein des cieux !...

Raoul a la gorge pleine de sanglots, de serments et d’insultes. De ses mains maladroites, il tâte la grande glace. Elle s’est ouverte un soir devant lui pour laisser Christine descendre au séjour ténébreux. Il appuie, il presse, il cherche... Mais la glace, il paraît, n’obéit qu’à Erik... Peut-être les gestes sont-ils inutiles avec une telle glace ?... Peut-être suffirait-il de prononcer certains mots ?... Quand il était tout petit, on lui racontait qu’il y avait des objets qui obéissaient ainsi à la parole !

Tout à coup, Raoul se rappelle... « une grille qui donne sur la rue Scribe... Un souterrain qui monte directement du Lac à la rue Scribe... » Oui, Christine lui a bien parlé de cela !... Il constate, hélas ! que la lourde clef n’est plus dans le coffret. Mais il court quand même à la rue Scribe.

Le voilà dehors. Il promène ses mains tremblantes sur les pierres énormes, il cherche des sorties... Il rencontre des barreaux... est-ce ceux-là ?... ou ceux-là ?... ou n’est-ce pas plutôt ce soupirail ?... Il plonge des regards impuissants entre les barreaux... Quelle nuit profonde là-dedans !... Il écoute !... Quel silence !... Il tourne autour du monument !... Ah ! voici de grands barreaux ! des grilles immenses !... C’est la porte de la cour de l’administration !

... Raoul court chez la concierge :

— Pardon, madame, vous ne pourriez pas m’indiquer une porte grillée ? Oui, une porte faite de barreaux, de barreaux... de fer... Elle donne sur la rue Scribe... et elle conduit au Lac ! Vous savez bien, le Lac ? Oui, le Lac, quoi ! Le lac qui est sous la terre... sous la terre de l’Opéra.

— Monsieur, je sais bien qu’il y a un lac sous l’Opéra, mais je ne sais pas quelle porte y conduit... Je n’y suis jamais allée !...

— Et la rue Scribe, madame ? La rue Scribe ? Y êtes-vous jamais allée, dans la rue Scribe ?

Elle rit ! Elle éclate de rire ! Raoul s’enfuit en hurlant. Il bondit, il monte des escaliers, il en descend d’autres. Il traverse toute l’administration et se retrouve dans la lumière du « plateau ».

Il s’arrête. Son cœur bat à se rompre dans sa poitrine essoufflée : si on avait retrouvé Christine Daaé ? Voici un groupe ; il demande :

— Pardon, messieurs, vous n’avez pas vu Christine Daaé ?

Et on rit.

À la même minute, le plateau gronde d’une rumeur nouvelle. Dans une foule d’habits noirs, un homme apparaît. Ils l’entourent et lui expliquent tout avec beaucoup de mouvements de bras. Cet homme, lui, semble très calme. Il a un visage aimable, tout rose et tout joufflu, entouré de cheveux frisés. Deux yeux bleus, d’une sérénité merveilleuse, l’éclairent. L’administrateur Mercier montre le nouvel arrivant au vicomte de Chagny en lui disant :

— Voici l’homme, monsieur, à qui vous devrez maintenant poser votre question. Je vous présente monsieur le commissaire de police Mifroid.

— Ah ! monsieur le vicomte de Chagny ! Enchanté de vous voir, monsieur, dit le commissaire. Si vous voulez bien me suivre... Et maintenant, où sont les directeurs ?... où sont les directeurs ?...

Comme l’administrateur se tait, le secrétaire Rémy prend sur lui de parler. Il apprend à M. le commissaire que MM. les directeurs sont enfermés dans leur bureau. Ils ne savent encore rien de l’événement.

— Est-il possible !... Allons à leur bureau !

Et M. Mifroid, suivi d’un cortège qui grossit toujours, se dirige vers l’administration. Mercier profite de la cohue pour glisser une clef dans la main de Gabriel :

— Tout cela tourne mal, lui murmure-t-il... Va donc donner de l’air à la mère Giry...

Et Gabriel s’éloigne.

Bientôt, on est arrivé devant la porte de la direction. Mercier supplie et insiste, mais en vain : la porte ne s’ouvre pas.

— Ouvrez au nom de la loi ! ordonne la voix claire et un peu inquiète de M. Mifroid.

Enfin la porte s’ouvre. On se précipite dans les bureaux, derrière le commissaire.

Raoul est le dernier à entrer. Il va suivre le groupe dans l’appartement. Alors une main se pose sur son épaule et il entend ces mots, tout près de son oreille :

— *Les secrets d’Erik ne regardent personne !*

Il se retourne en étouffant un cri. La main qui était sur son épaule est maintenant sur les lèvres d’un personnage au teint d’ébène. Il a des yeux de jade et un bonnet d’astrakan... Le Persan !

L’inconnu prolonge ce geste qui demande le silence. Le vicomte, stupéfait, va lui demander la raison de son intervention mystérieuse. Mais à ce moment, l’homme salue et disparaît.

### Glossaire

- **gémissait**: se plaignait d’une voix faible et triste.
- **gouffre**: trou très profond et très sombre.
- **proie**: animal ou personne qu’on attrape pour le dévorer ou le garder.
- **linceul**: grand tissu blanc dans lequel on enveloppe un mort.
- **ténèbres**: nuit très noire, obscurité complète.
- **repaire**: lieu caché où vit un animal dangereux ou un criminel.
- **albinos**: personne qui a la peau et les cheveux très blancs.
- **forçats**: prisonniers condamnés à des travaux très durs.
- **gouttière**: tuyau qui conduit l’eau de pluie du toit vers le sol.
- **radieux**: qui brillent, pleins de lumière.
- **soupirail**: petite ouverture au bas d’un mur, pour donner de l’air à une cave.
- **joufflu**: qui a de grosses joues.
- **cortège**: groupe de personnes qui marchent ensemble derrière quelqu’un.
- **teint d’ébène**: peau très sombre, comme un bois noir.
- **astrakan**: fourrure noire et frisée d’un jeune mouton.

## Révélations étonnantes de Mme Giry, relatives à ses relations personnelles avec le fantôme de l’Opéra

Nous allons suivre M. le commissaire de police Mifroid chez MM. les directeurs. Mais le lecteur me permettra d’abord de lui parler de certains événements extraordinaires. Ils venaient de se passer dans ce bureau. Le secrétaire Rémy et l’administrateur Mercier avaient essayé en vain d’y entrer. MM. Richard et Moncharmin s’y étaient enfermés très soigneusement. Le lecteur ne connaît pas encore leur but. Mais c’est mon devoir historique, je veux dire mon devoir d’historien, de ne plus le lui cacher.

J’ai déjà dit combien l’humeur de MM. les directeurs avait changé, de façon désagréable, depuis quelque temps. J’ai fait comprendre une chose. Cette transformation n’avait pas dû avoir pour seule cause la chute du lustre, dans les conditions que l’on sait.

MM. les directeurs voudraient bien qu’un tel événement reste caché pour toujours. Mais disons au lecteur que le Fantôme avait réussi à toucher tranquillement ses premiers vingt mille francs. Ah ! il y avait eu des pleurs et des grincements de dents ! Pourtant, la chose s’était faite de la façon la plus simple du monde :

Un matin, MM. les directeurs avaient trouvé une enveloppe toute préparée sur leur bureau. Sur cette enveloppe, on pouvait lire : *À Monsieur F. de l’O.* (personnelle). Elle était accompagnée d’un petit mot de F. de l’O. lui-même : « Le moment d’exécuter les clauses du cahier des charges est venu. Vous glisserez vingt billets de mille francs dans cette enveloppe. Vous la fermerez avec votre propre cachet et vous la remettrez à Mme Giry, qui fera le nécessaire. »

MM. les directeurs n’ont pas attendu qu’on le leur dise deux fois. Ils ne se demandaient plus comment ces messages diaboliques pouvaient arriver dans un bureau fermé à clef avec grand soin. Ils trouvaient l’occasion bonne pour mettre la main sur le mystérieux maître chanteur. Ils ont tout raconté à Gabriel et à Mercier, en leur demandant le plus grand secret. Puis ils ont mis les vingt mille francs dans l’enveloppe. Ils l’ont confiée à Mme Giry, revenue à son poste, sans demander d’explications. L’ouvreuse n’a montré aucun étonnement. Je n’ai pas besoin de dire si elle a été surveillée ! D’ailleurs, elle est allée immédiatement dans la loge du fantôme. Elle a déposé la précieuse enveloppe sur la tablette de l’appuie-main. Les deux directeurs, ainsi que Gabriel et Mercier, étaient cachés. De cette façon, ils ne perdaient pas de vue cette enveloppe une seconde. Ils l’ont regardée pendant toute la représentation, et même après. Car, comme l’enveloppe n’avait pas bougé, ceux qui la surveillaient n’ont pas bougé non plus. Le théâtre s’est vidé et Mme Giry s’en est allée. Mais MM. les directeurs, Gabriel et Mercier étaient toujours là. Enfin, ils se sont fatigués. Ils ont constaté que les cachets n’étaient pas brisés, et ils ont ouvert l’enveloppe.

À première vue, Richard et Moncharmin ont jugé que les billets étaient toujours là. Mais à la seconde vue, ils ont vu que ce n’étaient plus les mêmes. Les vingt vrais billets étaient partis. Ils avaient été remplacés par vingt billets de la « Sainte Farce » ! Il y a eu de la rage, et puis aussi de la peur !

— C’est plus fort que chez Robert-Houdin ! s’est écrié Gabriel.

— Oui, a répondu Richard, et ça coûte plus cher !

Moncharmin voulait qu’on coure chercher le commissaire ; Richard s’y est opposé. Il avait sans doute son plan. Il a dit : « Ne soyons pas ridicules ! tout Paris rirait. F. de l’O. a gagné la première manche, nous gagnerons la seconde. » Il pensait évidemment au paiement du mois suivant.

Tout de même, ils avaient été si parfaitement joués qu’ils sont restés assez abattus pendant les semaines suivantes. Et c’était, ma foi, bien compréhensible. Pourquoi le commissaire n’a-t-il pas été appelé à ce moment-là ? Il ne faut pas oublier une chose. MM. les directeurs gardaient tout au fond d’eux-mêmes une pensée : cette aventure bizarre était peut-être une plaisanterie détestable. Elle avait sans doute été montée par leurs prédécesseurs. Il valait donc mieux ne rien dire avant d’en connaître « le fin mot ». Mais chez Moncharmin, cette pensée était troublée par instants par un soupçon contre Richard lui-même. Richard avait quelquefois des idées comiques. C’est ainsi que, prêts à tout, ils ont attendu les événements. Ils surveillaient et faisaient surveiller la mère Giry. Richard a voulu qu’on ne lui parle de rien. « Si elle est complice, disait-il, il y a longtemps que les billets sont loin. Mais, pour moi, ce n’est qu’une imbécile ! »

— Il y a beaucoup d’imbéciles dans cette affaire ! avait répondu Moncharmin, pensif.

— Est-ce qu’on pouvait se douter ?... s’est plaint Richard. Mais n’aie pas peur... La prochaine fois, toutes mes précautions seront prises...

Et c’est ainsi que la prochaine fois était arrivée... Cela tombait le jour même de la disparition de Christine Daaé.

Le matin, il y avait eu un message du Fantôme, qui leur rappelait l’échéance. « Faites comme la dernière fois, expliquait aimablement F. de l’O. *Ça s’est très bien passé.* Remettez l’enveloppe, avec les vingt mille francs dedans, à cette excellente Mme Giry. »

Et la note était accompagnée de l’enveloppe habituelle. Il n’y avait plus qu’à la remplir.

Cette opération devait se faire le soir même, une demi-heure avant le spectacle. Il reste donc environ une demi-heure avant le lever du rideau, pour cette trop fameuse représentation de *Faust*. Nous entrons alors dans l’antre de la direction.

Richard montre l’enveloppe à Moncharmin. Puis il compte devant lui les vingt mille francs et les glisse dans l’enveloppe, mais sans la fermer.

— Et maintenant, dit-il, appelle-moi la mère Giry.

On est allé chercher la vieille. Elle est entrée en faisant une belle révérence. La dame portait toujours sa robe de taffetas noir, dont la couleur tournait à la rouille et au lilas. Elle avait aussi son chapeau aux plumes couleur de suie. Elle semblait de belle humeur. Elle a dit tout de suite :

— Bonsoir, messieurs ! C’est sans doute encore pour l’enveloppe ?

— Oui, madame Giry, a dit Richard très aimablement... C’est pour l’enveloppe... Et pour autre chose aussi.

— À votre service, monsieur le directeur ! À votre service !... Et quelle est cette autre chose, je vous prie ?

— D’abord, madame Giry, j’aurais une petite question à vous poser.

— Faites, monsieur le directeur, Mame Giry est là pour vous répondre.

— Vous êtes toujours bien avec le fantôme ?

— On ne peut mieux, monsieur le directeur, on ne peut mieux.

— Ah ! nous en sommes enchantés... Dites donc, madame Giry, a prononcé Richard, sur le ton d’une confidence importante... Entre nous, on peut bien vous le dire... Vous n’êtes pas une bête.

— Mais, monsieur le directeur !... s’est écriée l’ouvreuse.

Les deux plumes noires de son chapeau couleur de suie ont arrêté leur aimable balancement.

— Je vous prie de croire que ça n’a jamais fait de doute pour personne !

— Nous sommes d’accord et nous allons nous entendre. L’histoire du fantôme est une bonne blague, n’est-ce pas ?... Eh bien ! toujours entre nous... elle a assez duré.

Mme Giry a regardé les directeurs comme s’ils lui avaient parlé chinois. Elle s’est approchée du bureau de Richard et elle a dit, assez inquiète :

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?... Je ne vous comprends pas !

— Ah ! vous nous comprenez très bien. En tout cas, il faut nous comprendre... Et, d’abord, vous allez nous dire comment il s’appelle.

— Qui donc ?

— Celui dont vous êtes la complice, Mame Giry !

— Je suis la complice du fantôme ? Moi ?... La complice de quoi ?

— Vous faites tout ce qu’il veut.

— Oh !... il n’est pas bien encombrant, vous savez.

— Et il vous donne toujours des pourboires !

— Je ne me plains pas !

— Combien vous donne-t-il pour lui porter cette enveloppe ?

— Dix francs.

— Mazette ! Ce n’est pas cher ?

— Pourquoi donc ?

— Je vous dirai cela tout à l’heure, Mame Giry. En ce moment, nous voudrions savoir une chose. Pour quelle raison... extraordinaire... vous êtes-vous donnée corps et âme à ce fantôme-là plutôt qu’à un autre ?... Ce n’est pas pour cent sous ou dix francs qu’on peut avoir l’amitié et le dévouement de Mame Giry.

— Ça, c’est vrai !... Et ma foi, cette raison-là, je peux vous la dire, monsieur le directeur ! Certainement, il n’y a pas de déshonneur à ça !... au contraire.

— Nous n’en doutons pas, Mame Giry !

— Eh bien, voilà... le fantôme n’aime pas que je raconte ses histoires.

— Ah ! ah ! a ricané Richard.

— Mais celle-là, elle ne regarde que moi !... a repris la vieille... Donc, c’était dans la loge n° 5... Un soir, j’y trouve une lettre pour moi... une espèce de note écrite à l’encre rouge... C’te note-là, monsieur le directeur, j’aurais pas besoin de vous la lire... je la sais par cœur... et je ne l’oublierai jamais... même si je vivais cent ans !...

Et Mme Giry, toute droite, récite la lettre avec une éloquence touchante :

« Madame. — 1825, Mlle Ménétrier, coryphée, est devenue marquise de Cussy. — 1832, Mlle Marie Taglioni, danseuse, est faite comtesse Gilbert des Voisins. — 1846, la Sota, danseuse, épouse un frère du roi d’Espagne. — 1847, Lola Montés, danseuse, épouse morganatiquement le roi Louis de Bavière et est créée comtesse de Landsfeld. — 1848, Mlle Maria, danseuse, devient baronne d’Hermeville. — 1870, Thérèse Hessler, danseuse, épouse Don Fernando, frère du roi de Portugal... »

Richard et Moncharmin écoutent la vieille. Elle avance dans la curieuse liste de ces glorieux mariages, et peu à peu elle s’anime, se redresse, prend de l’audace. Enfin, elle est inspirée comme une sibylle sur son trépied. Elle lance d’une voix éclatante d’orgueil la dernière phrase de la lettre prophétique :

— *1885. Meg Giry, impératrice !*

Épuisée par ce dernier effort, l’ouvreuse retombe sur sa chaise en disant :

— Messieurs, c’était signé : « *Le Fantôme de l’Opéra !* » J’avais déjà entendu parler du fantôme, mais je n’y croyais qu’à moitié. Un jour, il m’a annoncé que ma petite Meg serait impératrice. Ma petite Meg, la chair de ma chair, le fruit de mes entrailles ! De ce jour-là, j’y ai cru tout à fait.

En vérité, en vérité, il n’y avait pas besoin de regarder longtemps le visage exalté de mam’ Giry. On comprenait tout de suite ce qu’on avait pu obtenir de cette belle intelligence avec ces deux mots : « Fantôme et impératrice. »

Mais qui donc tenait les ficelles de cette folle marionnette ?... Qui ?

— Vous ne l’avez jamais vu, il vous parle, et vous croyez tout ce qu’il vous dit ? a demandé Moncharmin.

— Oui ; d’abord, c’est grâce à lui que ma petite Meg est passée coryphée. J’avais dit au fantôme : Pour qu’elle soit impératrice en 1885, vous n’avez pas de temps à perdre. Il faut qu’elle soit coryphée tout de suite. Il m’a répondu : C’est entendu. Et il n’a eu qu’un mot à dire à M. Poligny, c’était fait...

— Vous voyez bien que M. Poligny l’a vu !

— Pas plus que moi, mais il l’a entendu ! Le fantôme lui a dit un mot à l’oreille, vous savez bien ! le soir où il est sorti si pâle de la loge n° 5.

Moncharmin pousse un soupir.

— Quelle histoire ! se plaint-il.

— Ah ! répond Mame Giry, j’ai toujours cru qu’il y avait des secrets entre le Fantôme et M. Poligny. Tout ce que le Fantôme demandait à M. Poligny, M. Poligny l’accordait... M. Poligny n’avait rien à refuser au Fantôme.

— Tu entends, Richard, Poligny n’avait rien à refuser au Fantôme.

— Oui, oui, j’entends bien ! a déclaré Richard. M. Poligny est un ami du Fantôme ! Et, comme Mme Giry est une amie de M. Poligny, nous y voilà bien, a-t-il ajouté d’un ton très rude. Mais M. Poligny ne m’inquiète pas, moi... La seule personne dont le sort m’intéresse vraiment, je ne le cache pas, c’est Mme Giry !... Madame Giry, vous savez ce qu’il y a dans cette enveloppe ?

— Mon Dieu, non ! a-t-elle répondu.

— Eh bien ! regardez !

Mme Giry glisse dans l’enveloppe un regard troublé, mais qui retrouve aussitôt son éclat.

— Des billets de mille francs ! s’écrie-t-elle.

— Oui, Mme Giry !... oui, des billets de mille !... Et vous le saviez bien !

— Moi, monsieur le directeur... Moi ! je vous jure...

— Ne jurez pas, madame Giry !... Et maintenant, je vais vous dire cette autre chose pour laquelle je vous ai fait venir... Madame Giry, je vais vous faire arrêter.

Les deux plumes noires du chapeau couleur de suie avaient d’habitude la forme de deux points d’interrogation. Elles se sont changées aussitôt en points d’exclamation. Quant au chapeau lui-même, il a oscillé, menaçant, sur son chignon en tempête. La surprise, l’indignation, la protestation et la peur se sont aussi montrées chez la mère de la petite Meg. Elle a fait une sorte de pirouette folle, un « jeté glissade » de la vertu offensée. Cela l’a portée d’un bond jusque sous le nez de M. le directeur. Celui-ci n’a pas pu s’empêcher de reculer son fauteuil.

— Me faire arrêter !

La bouche qui disait cela semblait prête à cracher à la figure de M. Richard les trois dents qui lui restaient.

M. Richard a été héroïque. Il n’a plus reculé. Son index menaçant montrait déjà aux magistrats absents l’ouvreuse de la loge n° 5.

— Je vais vous faire arrêter, madame Giry, comme une voleuse !

— Répète !

Et Mme Giry a giflé de toutes ses forces M. le directeur Richard. M. le directeur Moncharmin n’a pas eu le temps de s’interposer. Riposte vengeresse ! Ce n’est pas la main desséchée de la vieille en colère qui est tombée sur la joue directoriale. C’est l’enveloppe elle-même, cause de tout le scandale, l’enveloppe magique ! Elle s’est entrouverte sous le coup et a laissé échapper les billets. Ils se sont envolés en tournant, comme de fantastiques papillons géants.

Les deux directeurs ont poussé un cri. Une même pensée les a jetés tous les deux à genoux. Ils ont ramassé fiévreusement les précieuses paperasses et les ont examinés en hâte.

— *Ils sont toujours vrais ?* Moncharmin.

— *Ils sont toujours vrais ?* Richard.

— Ils sont toujours vrais !!!

Au-dessus d’eux, les trois dents de Mme Giry se heurtent dans une mêlée bruyante, pleine d’affreuses exclamations. Mais on entend vraiment bien seulement ce « leitmotiv » :

— Moi, une voleuse !... Une voleuse, moi ?

Elle étouffe.

Elle s’écrie :

— J’en suis ravagée !

Et, tout à coup, elle rebondit sous le nez de Richard.

— En tout cas, crie-t-elle d’une voix aiguë... Vous, monsieur Richard, *vous devez le savoir mieux que moi où sont passés les vingt mille francs !*

— Moi ? demande Richard, stupéfait. Et comment le saurais-je ?

Aussitôt, Moncharmin, sévère et inquiet, veut que la bonne femme s’explique.

— Que signifie ceci ? demande-t-il. Et pourquoi, madame Giry, dites-vous que M. Richard doit savoir mieux que vous où sont passés les vingt mille francs ?

Quant à Richard, il se sent rougir sous le regard de Moncharmin. Il a pris la main de Mame Giry et il la secoue avec violence. Sa voix imite le tonnerre. Elle gronde, elle roule... elle foudroie...

— Pourquoi saurais-je mieux que vous où sont passés les vingt mille francs ? Pourquoi ?

— Parce qu’ils sont passés dans votre poche !... souffle la vieille, en le regardant maintenant comme si elle voyait le diable.

C’est au tour de M. Richard d’être foudroyé. Il l’est d’abord par cette réponse inattendue, ensuite par le regard de plus en plus soupçonneux de Moncharmin. Du coup, il perd sa force. Il en aurait pourtant besoin, dans ce moment difficile, pour repousser une accusation aussi méprisable.

Ainsi sont les plus innocents. Ils sont surpris dans la paix de leur cœur. Le coup qui les frappe les fait pâlir, ou rougir, ou chanceler. Ou bien ils se redressent, ou ils s’effondrent, ou ils protestent. Ils ne disent rien quand il faudrait parler, ou ils parlent quand il ne faudrait rien dire. Ils restent secs quand il faudrait s’éponger, ou ils suent quand il faudrait rester secs. Et alors, dis-je, ils paraissent tout à coup coupables.

Moncharmin a arrêté l’élan vengeur de Richard, qui était innocent, et qui allait se jeter sur Mme Giry. Et il s’empresse d’interroger celle-ci, pour l’encourager... avec douceur.

— Comment avez-vous pu soupçonner mon collaborateur Richard de mettre vingt mille francs dans sa poche ?

— Je n’ai jamais dit cela ! déclare Mame Giry. Car c’était moi-même, en personne, qui mettais les vingt mille francs dans la poche de M. Richard.

Et elle a ajouté à mi-voix :

— Tant pis ! Ça y est !... Que le Fantôme me pardonne !

Et comme Richard se remet à hurler, Moncharmin lui ordonne avec autorité de se taire :

— Pardon ! Pardon ! Pardon ! Laisse cette femme s’expliquer ! Laisse-moi l’interroger.

Et il ajoute :

— Il est vraiment étrange que tu le prennes sur ce ton !... Nous arrivons au moment où tout ce mystère va s’éclaircir ! Tu es furieux ! Tu as tort... Moi, je m’amuse beaucoup.

Mame Giry, martyre, relève la tête. La foi en sa propre innocence rayonne sur son visage.

— Vous dites qu’il y avait vingt mille francs dans l’enveloppe que je mettais dans la poche de M. Richard. Mais moi, je le répète, je n’en savais rien... Ni M. Richard non plus, d’ailleurs !

— Ah ! ah ! a dit Richard, en prenant tout à coup un air de bravoure qui a déplu à Moncharmin. Je n’en savais rien non plus ! Vous mettiez vingt mille francs dans ma poche et je n’en savais rien ! J’en suis très heureux, madame Giry.

— Oui, a approuvé la terrible dame... C’est vrai !... Nous n’en savions rien, ni l’un ni l’autre !... Mais vous, vous avez bien dû finir par vous en apercevoir.

Richard dévorerait certainement Mme Giry si Moncharmin n’était pas là ! Mais Moncharmin la protège. Il presse l’interrogatoire.

— Quelle sorte d’enveloppe mettiez-vous donc dans la poche de M. Richard ? Ce n’était pas celle que nous vous donnions, celle que vous portiez, devant nous, dans la loge n° 5. Et pourtant, celle-là seule contenait les vingt mille francs.

— Pardon ! explique la mère Giry. C’était bien celle que me donnait M. le directeur que je glissais dans la poche de monsieur le directeur. Quant à celle que je déposais dans la loge du fantôme, c’était une autre enveloppe, exactement pareille. Je l’avais, toute préparée, dans ma manche, et elle m’était donnée par le fantôme !

En disant cela, Mame Giry sort de sa manche une enveloppe toute préparée. Elle porte la même inscription que celle qui contient les vingt mille francs. MM. les directeurs la prennent. Ils l’examinent, ils constatent qu’elle est fermée avec leur propre cachet de directeurs. Ils l’ouvrent... Elle contient vingt billets de la Sainte Farce, comme ceux qui les ont tant stupéfiés un mois plus tôt.

— Comme c’est simple ! dit Richard.

— Comme c’est simple ! répète Moncharmin, plus solennel que jamais.

— Les tours les plus célèbres, répond Richard, ont toujours été les plus simples. Il suffit d’un compère...

— Ou d’une commère ! ajoute Moncharmin de sa voix blanche.

Et il continue, les yeux fixés sur Mme Giry, comme s’il voulait l’hypnotiser :

— C’était bien le fantôme qui vous faisait parvenir cette enveloppe ? C’était bien lui qui vous disait de la mettre à la place de celle que nous vous remettions ? C’était bien lui qui vous disait de mettre cette dernière dans la poche de M. Richard ?

— Oh ! c’était bien lui !

— Alors, pourriez-vous nous montrer, madame, un exemple de vos petits talents ?... Voici l’enveloppe. Faites comme si nous ne savions rien.

— À votre service, messieurs !

La mère Giry a repris l’enveloppe avec ses vingt billets et se dirige vers la porte. Elle se prépare à sortir.

Les deux directeurs sont déjà sur elle.

— Ah ! non ! Ah ! non ! On ne nous « la fait plus » ! Nous en avons assez ! Nous n’allons pas recommencer !

— Pardon, messieurs, s’excuse la vieille, pardon... Vous me dites de faire comme si vous ne saviez rien !... Eh bien, si vous ne saviez rien, je m’en irais avec votre enveloppe !

— Et alors, comment la glisseriez-vous dans ma poche ? demande Richard.

Moncharmin ne le quitte pas de l’œil gauche, tandis que son œil droit est très occupé par Mme Giry. C’est une position difficile pour le regard ; mais Moncharmin est décidé à tout pour découvrir la vérité.

— Je dois la glisser dans votre poche au moment où vous vous y attendez le moins, monsieur le directeur. Vous savez que je viens toujours, pendant la soirée, faire un petit tour dans les coulisses. Et souvent j’accompagne ma fille au foyer de la danse, comme c’est mon droit de mère. Je lui porte ses chaussons, au moment du divertissement, et même son petit arrosoir... Bref, je vais et je viens à mon aise... Messieurs les abonnés viennent aussi... Vous aussi, monsieur le directeur... Il y a du monde... Je passe derrière vous, et je glisse l’enveloppe dans la poche de derrière de votre habit... Ça n’est pas sorcier !

— Ça n’est pas sorcier, gronde Richard en roulant des yeux de Jupiter tonnant, ça n’est pas sorcier ! Mais je vous prends en flagrant délit de mensonge, vieille sorcière !

L’insulte touche moins l’honorable dame que l’attaque contre sa bonne foi. Elle se redresse, les cheveux en désordre, les trois dents dehors.

— À cause ?

— À cause que ce soir-là, je l’ai passé dans la salle. Je surveillais la loge n° 5 et la fausse enveloppe que vous y aviez déposée. Je ne suis pas descendu au foyer de la danse une seconde...

— Aussi, monsieur le directeur, ce n’est pas ce soir-là que je vous ai remis l’enveloppe !... Mais à la représentation suivante... Tenez, c’était le soir où M. le sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts...

À ces mots, M. Richard arrête brusquement Mme Giry...

— Eh ! c’est vrai, dit-il, songeur, je me rappelle... je me rappelle maintenant ! M. le sous-secrétaire d’État est venu dans les coulisses. Il m’a fait demander. Je suis descendu un instant au foyer de la danse. J’étais sur les marches du foyer... M. le sous-secrétaire d’État et son chef de cabinet étaient dans le foyer même... Tout à coup, je me suis retourné... C’était vous qui passiez derrière moi... madame Giry... Il me semblait que vous m’aviez frôlé... Il n’y avait que vous derrière moi... Oh ! je vous vois encore... je vous vois encore !

— Eh bien, oui, c’est ça, monsieur le directeur ! c’est bien ça ! Je venais de terminer ma petite affaire dans votre poche ! Cette poche-là, monsieur le directeur, est bien commode !

Et Mme Giry joint une fois de plus le geste à la parole. Elle passe derrière M. Richard et dépose l’enveloppe dans la poche d’une des basques de l’habit de M. le directeur. Elle le fait si vite que Moncharmin lui-même, qui regarde des deux yeux cette fois, en reste impressionné.

— Évidemment ! s’exclame Richard, un peu pâle... C’est très fort de la part de F. de l’O. Le problème, pour lui, était celui-ci. Supprimer tout intermédiaire dangereux entre celui qui donne les vingt mille francs et celui qui les prend ! Il ne pouvait pas trouver mieux que de venir les prendre dans ma poche, sans que je m’en aperçoive. Car je ne savais même pas qu’ils s’y trouvaient... C’est admirable ?

— Oh ! admirable ! sans doute, renchérit Moncharmin... Seulement, tu oublies, Richard... que j’ai donné dix mille francs sur ces vingt mille et qu’on n’a rien mis dans ma poche, à moi !

### Glossaire

- **grincements de dents**: bruit des dents serrées ; ici, grande colère et grande douleur.
- **cachet**: marque en cire qui ferme une lettre.
- **maître chanteur**: personne qui demande de l’argent en menaçant quelqu’un.
- **« Sainte Farce »**: ici, faux billets sans valeur, pour plaisanter.
- **manche**: une des parties d’un jeu.
- **antre**: grotte où vit une bête sauvage ; ici, le bureau des directeurs.
- **révérence**: salut où l’on plie les genoux.
- **rouille**, **lilas**: ici, deux couleurs : rouge-brun, comme le vieux fer, et violet clair.
- **coryphée**: danseuse d’un rang un peu plus haut.
- **morganatiquement**: par un mariage entre un roi et une femme de rang inférieur.
- **sibylle**: femme qui, dans l’Antiquité, annonçait l’avenir.
- **jeté glissade**: pas de danse.
- **compère**, **commère**: homme ou femme qui aide secrètement un autre à tromper les gens.
- **basques**: parties de l’habit qui pendent derrière.
- **flagrant délit**: au moment même où on fait la faute.

## Suite de la curieuse attitude d’une épingle de nourrice

La dernière phrase de Moncharmin montrait trop clairement le soupçon qu’il avait maintenant contre son collègue. Une discussion orageuse a donc commencé aussitôt. À la fin, il a été entendu que Richard allait obéir à toutes les volontés de Moncharmin. Le but était de l’aider à découvrir le misérable qui se moquait d’eux.

Nous arrivons ainsi à « l’entr’acte du jardin ». Pendant cet entr’acte, M. le secrétaire Rémy, à qui rien n’échappe, a si curieusement observé l’étrange conduite de ses directeurs. Maintenant, rien ne nous sera plus facile que de trouver une raison à ces attitudes si bizarres. Elles étaient surtout bien peu conformes à l’idée qu’on doit se faire de la dignité d’un directeur.

La conduite de Richard et de Moncharmin était toute tracée par la révélation qu’on venait de leur faire.

1° Richard devait répéter exactement, ce soir-là, les gestes qu’il avait faits quand les premiers vingt mille francs avaient disparu.

2° Moncharmin ne devait pas perdre de vue une seconde la poche de derrière de Richard. C’est dans cette poche que Mme Giry aurait glissé les seconds vingt mille.

M. Richard est venu se placer à l’endroit exact où il s’était trouvé l’autre fois. C’est là qu’il avait salué M. le sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts. M. Moncharmin se tenait à quelques pas de là, dans son dos.

Mme Giry passe, frôle M. Richard, se débarrasse des vingt mille dans la poche de la basque de son directeur et disparaît...

Ou plutôt, on la fait disparaître. Mercier exécute l’ordre que Moncharmin lui a donné quelques instants plus tôt, avant la reconstitution de la scène. Il va enfermer la brave dame dans le bureau de l’administration. Ainsi, la vieille ne pourra pas communiquer avec son fantôme. Et elle s’est laissé faire, car Mame Giry n’est plus qu’une pauvre figure déplumée, folle de peur. Elle ouvre des yeux de volaille ahurie sous une crête en désordre. Elle entend déjà, dans le corridor sonore, le bruit des pas du commissaire dont on l’a menacée. Et elle pousse des soupirs si forts qu’ils pourraient fendre les colonnes du grand escalier.

Pendant ce temps, M. Richard se courbe, fait la révérence, salue et marche à reculons. On dirait qu’il a devant lui ce haut et tout-puissant fonctionnaire, M. le sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts.

Si M. le sous-secrétaire d’État s’était trouvé devant M. le directeur, de pareilles marques de politesse n’auraient étonné personne. Mais il n’y avait personne devant M. le directeur. Les spectateurs de cette scène si naturelle, mais si inexplicable, ont donc été stupéfaits, et c’est bien compréhensible.

M. Richard saluait dans le vide... se courbait devant le néant... et reculait — marchait à reculons — devant rien...

... Enfin, à quelques pas de là, M. Moncharmin faisait la même chose que lui.

... Et, en repoussant M. Rémy, il suppliait M. l’ambassadeur de La Borderie et M. le directeur du Crédit central. Ils ne devaient pas « toucher à M. le directeur ».

Moncharmin avait son idée. Tout à l’heure, les vingt mille francs auraient disparu. Il ne voulait pas que Richard lui dise alors : « C’est peut-être M. l’ambassadeur. Ou M. le directeur du Crédit central. Ou même M. le secrétaire Rémy. »

D’autant plus que Richard l’avait avoué lui-même. Lors de la première scène, Mme Giry l’avait frôlé. Ensuite, il n’avait rencontré personne dans cette partie du théâtre... On devait répéter exactement les mêmes gestes. Alors pourquoi, je vous le demande, est-ce qu’il rencontrerait quelqu’un aujourd’hui ?

Richard avait d’abord marché à reculons pour saluer. Il a continué de marcher de cette façon par prudence... jusqu’au couloir de l’administration... Ainsi, Moncharmin le surveillait toujours par derrière, et lui-même surveillait « ses approches » par devant.

MM. les directeurs de l’Académie nationale de musique avaient adopté une façon toute nouvelle de se promener dans les coulisses. Encore une fois, elle ne pouvait évidemment pas passer inaperçue.

On l’a remarquée.

Heureusement pour les directeurs, au moment de cette si curieuse scène, les « petits rats » étaient presque tous dans les greniers.

Car MM. les directeurs auraient eu du succès auprès des jeunes filles.

... Mais ils ne pensaient qu’à leurs vingt mille francs.

Arrivé dans le couloir à demi obscur de l’administration, Richard a dit à voix basse à Moncharmin :

— Je suis sûr que personne ne m’a touché... Maintenant, tu vas te tenir assez loin de moi. Tu vas me surveiller dans l’ombre jusqu’à la porte de mon bureau... Il ne faut alerter personne, et nous verrons bien ce qui va se passer.

Mais Moncharmin réplique :

— Non, Richard ! Non !... Marche devant... je marche *immédiatement* derrière ! Je ne te quitte pas d’un pas !

— Mais, s’écrie Richard, jamais comme cela on ne pourra nous voler nos vingt mille francs !

— Je l’espère bien ! déclare Moncharmin.

— Alors, ce que nous faisons est absurde !

— Nous faisons exactement ce que nous avons fait la dernière fois... La dernière fois, je t’ai rejoint à ta sortie du plateau, au coin de ce couloir... Et je t’ai suivi *dans le dos.*

— C’est pourtant exact ! soupire Richard, en secouant la tête et en obéissant sans résister à Moncharmin.

Deux minutes plus tard, les deux directeurs s’enfermaient dans leur bureau.

C’est Moncharmin lui-même qui a mis la clef dans sa poche.

— La dernière fois, a-t-il dit, nous sommes restés enfermés ainsi tous les deux. Et cela jusqu’au moment où tu as quitté l’Opéra pour rentrer chez toi.

— C’est vrai ! Et personne n’est venu nous déranger ?

— Personne.

Richard essayait de rassembler ses souvenirs.

— Alors, a-t-il demandé, alors on m’a sûrement volé sur le trajet entre l’Opéra et mon domicile...

— Non ! a répondu Moncharmin d’un ton plus sec que jamais... Non... ça n’est pas possible... C’est moi qui t’ai reconduit chez toi dans ma voiture. Les vingt mille francs *ont disparu chez toi*, je n’ai plus l’ombre d’un doute.

C’était là l’idée que Moncharmin avait maintenant.

— C’est incroyable ! a protesté Richard... Je suis sûr de mes domestiques !... Et si l’un d’eux avait fait ce coup-là, il aurait disparu depuis.

Moncharmin a haussé les épaules. Il semblait dire qu’il n’entrait pas dans ces détails.

Alors Richard commence à trouver que Moncharmin lui parle sur un ton bien insupportable.

— Moncharmin, en voilà assez !

— Richard, en voilà trop !

— Tu oses me soupçonner ?

— Oui, d’une très mauvaise plaisanterie !

— On ne plaisante pas avec vingt mille francs !

— C’est bien mon avis ! déclare Moncharmin.

Il ouvre un journal et se plonge dans sa lecture, d’une façon très visible.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? demande Richard. Tu vas lire le journal maintenant !

— Oui, Richard, jusqu’à l’heure où je te reconduirai chez toi.

— Comme la dernière fois ?

— Comme la dernière fois.

Richard arrache le journal des mains de Moncharmin. Moncharmin se lève, plus irrité que jamais. Il trouve devant lui un Richard exaspéré, qui croise les bras sur la poitrine. C’est un geste d’insolent défi depuis le commencement du monde.

— Voilà, fait Richard, je pense à ceci. *Je pense à ce que je pourrais penser*, si tout se passait comme la dernière fois. Je passerais la soirée seul avec toi, et tu me reconduirais chez moi. Au moment de nous quitter, je verrais que les vingt mille francs ont disparu de la poche de mon habit... comme la dernière fois.

— Et que pourrais-tu penser ? s’est exclamé Moncharmin, tout rouge.

— Je pourrais penser ceci. Tu ne m’as pas quitté d’un pas. Selon ton désir, tu as été le seul à t’approcher de moi, comme la dernière fois. Alors, si ces vingt mille francs ne sont plus dans ma poche, ils sont très probablement dans la tienne !

À cette idée, Moncharmin bondit.

— *Oh !* s’est-il écrié, *une épingle de nourrice !*

— Que veux-tu faire d’une épingle de nourrice ?

— T’attacher !... Une épingle de nourrice !... une épingle de nourrice !

— Tu veux m’attacher avec une épingle de nourrice ?

— Oui, t’attacher avec les vingt mille francs !... Comme cela, tu sentiras bien la main qui tirera ta poche... Que ce soit ici, sur le trajet jusqu’à ton domicile ou chez toi... Et tu verras si c’est la mienne, Richard !... Ah ! c’est toi qui me soupçonnes maintenant... Une épingle de nourrice !

Et c’est à ce moment que Moncharmin a ouvert la porte du couloir en criant :

— Une épingle de nourrice ! Qui me donnera une épingle de nourrice ?

Nous savons aussi comment, au même instant, le directeur Moncharmin a reçu le secrétaire Rémy. Celui-ci n’avait pas d’épingle de nourrice. Pendant ce temps, un garçon de bureau procurait à Moncharmin l’épingle tant désirée.

Et voici ce qui est arrivé :

Moncharmin, après avoir refermé la porte, s’est mis à genoux dans le dos de Richard.

— J’espère, a-t-il dit, que les vingt mille francs sont toujours là ?

— Moi aussi, a fait Richard.

— Les vrais ? a demandé Moncharmin, bien décidé cette fois à ne pas se laisser « rouler ».

— Regarde ! Moi, je ne veux pas les toucher, a déclaré Richard.

Moncharmin a retiré l’enveloppe de la poche de Richard et il en a sorti les billets en tremblant. Car, cette fois, ils n’avaient ni cacheté ni même collé l’enveloppe. Ainsi, ils pouvaient vérifier souvent que les billets étaient là. Il s’est rassuré en voyant qu’ils y étaient tous, et bien authentiques. Il les a réunis dans la poche de la basque et il les a épinglés avec grand soin.

Ensuite, il s’est assis derrière la basque, et il ne l’a plus quittée du regard. Richard, assis à son bureau, ne faisait pas un mouvement.

— Un peu de patience, Richard, a commandé Moncharmin, nous n’en avons plus que pour quelques minutes... La pendule va bientôt sonner les douze coups de minuit. C’est aux douze coups de minuit que nous sommes partis la dernière fois.

— Oh ! j’aurai toute la patience qu’il faudra !

L’heure passait, lente, lourde, mystérieuse, étouffante. Richard a essayé de rire.

— Je finirai par croire, a-t-il dit, à la toute-puissance du fantôme. En ce moment, surtout, ne trouves-tu pas qu’il y a quelque chose dans l’atmosphère de cette pièce ? Un je ne sais quoi qui inquiète, qui met mal à l’aise, qui effraie ?

— C’est vrai, a avoué Moncharmin, qui était réellement impressionné.

— Le fantôme ! a repris Richard à voix basse, comme s’il avait peur d’être entendu par des oreilles invisibles... Le fantôme ! Et si c’était tout de même un fantôme ? Un fantôme qui frappait récemment sur cette table les trois coups secs que nous avons très bien entendus... Qui y dépose les enveloppes magiques... Qui parle dans la loge n° 5... Qui tue Joseph Buquet... Qui décroche le lustre... Et qui nous vole ! Car enfin ! car enfin ! car enfin ! Il n’y a que toi et moi ici !... Si les billets disparaissent sans que nous y soyons pour rien, ni toi, ni moi... Alors il va bien falloir croire au fantôme... au fantôme...

À ce moment, on a entendu le mécanisme de la pendule, sur la cheminée, et le premier coup de minuit a sonné.

Les deux directeurs ont frissonné. Une angoisse les serrait. Ils n’auraient pas pu en dire la cause, et ils essayaient en vain de la combattre. La sueur coulait sur leurs fronts. Et le douzième coup a résonné de façon étrange à leurs oreilles.

Quand la pendule s’est tue, ils ont poussé un soupir et ils se sont levés.

— Je crois que nous pouvons nous en aller, a dit Moncharmin.

— Je le crois, a répondu Richard en obéissant.

— Avant de partir, tu permets que je regarde dans ta poche ?

— Mais comment donc ! Moncharmin ! il le faut !

— Eh bien ? a demandé Richard à Moncharmin, qui tâtait.

— Eh bien ! je sens toujours l’épingle.

— Évidemment. Comme tu le disais très bien, on ne peut plus nous voler sans que je m’en aperçoive.

Mais Moncharmin, dont les mains étaient toujours occupées autour de la poche, a hurlé :

— *Je sens toujours l’épingle, mais je ne sens plus les billets.*

— Non ! ne plaisante pas, Moncharmin !... Ce n’est pas le moment.

— Mais tâte toi-même.

D’un geste, Richard a enlevé son habit. Les deux directeurs s’arrachent la poche !... *La poche est vide.*

Le plus curieux, c’est que l’épingle est restée piquée à la même place.

Richard et Moncharmin pâlissaient. On ne pouvait plus douter du sortilège.

— Le fantôme, murmure Moncharmin.

Mais Richard bondit soudain sur son collègue.

— Il n’y a que toi qui as touché à ma poche !... Rends-moi mes vingt mille francs !... Rends-moi mes vingt mille francs !...

— Sur mon âme, soupire Moncharmin, qui semble prêt à s’évanouir... je te jure que je ne les ai pas...

Et comme on frappait encore à la porte, il est allé ouvrir, d’un pas presque automatique. Il semblait à peine reconnaître l’administrateur Mercier. Il a échangé avec lui quelques paroles sans importance, sans rien comprendre à ce que l’autre lui disait. Et, d’un geste inconscient, il a mis quelque chose dans la main de ce fidèle serviteur, complètement ahuri. C’était l’épingle de nourrice, qui ne pouvait plus lui servir à rien...

### Glossaire

- **épingle de nourrice**: épingle qui se ferme, pour attacher des tissus.
- **basque**: partie de l’habit qui descend derrière, sous la taille.
- **habit**: veste noire d’homme pour le soir, longue derrière.
- **frôle**: touche à peine, en passant.
- **à reculons**: en marchant en arrière.
- **révérence**: salut très poli, avec le corps penché.
- **déplumée**: qui a perdu ses plumes.
- **ahuri**: très surpris, qui ne comprend plus rien.
- **crête**: partie rouge sur la tête d’une poule ou d’un coq.
- **néant**: ce qui n’existe pas, le vide.
- **petits rats**: très jeunes élèves de la danse à l’Opéra.
- **plateau**: la scène, le sol où jouent les artistes.
- **rouler**: (familier) tromper quelqu’un.
- **cacheté**: fermé avec de la cire ou de la colle.
- **tâte**: touche avec les doigts pour sentir quelque chose.
- **sortilège**: acte de magie.

## Le commissaire de police, le vicomte et le Persan

En entrant dans le bureau des directeurs, M. le commissaire de police a d’abord demandé des nouvelles de la chanteuse.

— Christine Daaé n’est pas ici ?

Il était suivi, comme je l’ai dit, d’une foule serrée.

— Christine Daaé ? Non, a répondu Richard. Pourquoi ?

Quant à Moncharmin, il n’a plus la force de dire un mot... Son état d’esprit est beaucoup plus grave que celui de Richard. Car Richard peut encore soupçonner Moncharmin. Mais Moncharmin, lui, se trouve en face du grand mystère... celui qui fait frissonner l’humanité depuis sa naissance : l’Inconnu.

Richard a repris, car la foule autour des directeurs et du commissaire gardait un silence impressionnant :

— Pourquoi me demandez-vous, monsieur le commissaire, si Christine Daaé n’est pas ici ?

M. le commissaire de police a répondu solennellement :

— Parce qu’il faut qu’on la retrouve, messieurs les directeurs de l’Académie nationale de musique.

— Comment ! il faut qu’on la retrouve ! Elle a donc disparu ?

— En pleine représentation !

— En pleine représentation ! C’est extraordinaire !

— N’est-ce pas ? Et il y a une chose aussi extraordinaire que cette disparition : c’est moi qui vous l’apprends !

— En effet... reconnaît Richard.

Il se prend la tête dans les mains et il murmure :

— Quelle est cette nouvelle histoire ? Oh ! décidément, il y a de quoi donner sa démission !...

Et il s’arrache quelques poils de sa moustache sans même s’en apercevoir :

— Alors, fait-il comme dans un rêve..., elle a disparu en pleine représentation.

— Oui, elle a été enlevée à l’acte de la prison, au moment où elle demandait l’aide du ciel. Mais je doute qu’elle ait été enlevée par les anges.

— Et moi j’en suis sûr !

Tout le monde se retourne. Un jeune homme, pâle et tremblant d’émotion, répète :

— J’en suis sûr !

— Vous êtes sûr de quoi ? demande Mifroid.

— Que Christine Daaé a été enlevée par un ange, monsieur le commissaire, et je pourrais vous dire son nom...

— Ah ! ah ! monsieur le vicomte de Chagny, vous prétendez que Mlle Christine Daaé a été enlevée par un ange ? Par un ange de l’Opéra sans doute ?

Raoul regarde autour de lui. Évidemment, il cherche quelqu’un. À cette minute, il lui semble si nécessaire d’appeler la police au secours de sa fiancée ! Il ne serait donc pas fâché de revoir ce mystérieux inconnu qui, tout à l’heure, lui recommandait le silence. Mais il ne le trouve nulle part. Allons ! il faut qu’il parle !... Pourtant, il ne peut pas s’expliquer devant cette foule, qui le regarde avec une curiosité indiscrète.

— Oui, monsieur, par un ange de l’Opéra, a-t-il répondu à M. Mifroid. Et je vous dirai où il habite quand nous serons seuls...

— Vous avez raison, monsieur.

Le commissaire de police fait asseoir Raoul près de lui. Il met tout le monde à la porte, sauf, naturellement, les directeurs. Ceux-ci n’auraient pourtant pas protesté, tant ils paraissaient loin de tout ce qui se passait.

Alors Raoul se décide :

— Monsieur le commissaire, cet ange s’appelle Erik, il habite l’Opéra et c’est *l’Ange de la musique !*

— *L’Ange de la musique !* Vraiment ! Voilà qui est très curieux !... *L’Ange de la musique !*

Et, tourné vers les directeurs, M. le commissaire de police Mifroid demande :

— Messieurs, avez-vous cet ange-là chez vous ?

MM. Richard et Moncharmin ont secoué la tête sans même sourire.

— Oh ! a dit le vicomte, ces messieurs ont bien entendu parler du Fantôme de l’Opéra. Eh bien ! voici ce que je peux leur affirmer. Le Fantôme de l’Opéra et l’Ange de la musique, c’est la même chose. Et son vrai nom est Erik.

M. Mifroid s’était levé et regardait Raoul avec attention.

— Pardon, monsieur, avez-vous l’intention de vous moquer de la justice ?

— Moi ! a protesté Raoul, et il a pensé douloureusement : « Encore un qui ne va pas vouloir m’entendre. »

— Alors, qu’est-ce que vous me chantez avec votre Fantôme de l’Opéra ?

— Je dis que ces messieurs en ont entendu parler.

— Messieurs, il paraît que vous connaissez le Fantôme de l’Opéra ?

Richard s’est levé, les derniers poils de sa moustache dans la main.

— Non ! monsieur le commissaire, non, nous ne le connaissons pas ! Mais nous voudrions bien le connaître ! Car, pas plus tard que ce soir, il nous a volé vingt mille francs !...

Et Richard a tourné vers Moncharmin un regard terrible. Ce regard semblait dire : « Rends-moi les vingt mille francs ou je dis tout. » Moncharmin l’a si bien compris qu’il a fait un geste désespéré : « Ah ! dis tout ! dis tout !... »

Quant à Mifroid, il regardait tour à tour les directeurs et Raoul. Il se demandait s’il n’était pas entré par erreur dans un asile d’aliénés. Il s’est passé la main dans les cheveux et il a dit :

— Un fantôme qui, le même soir, enlève une chanteuse et vole vingt mille francs est un fantôme bien occupé ! Si vous le voulez bien, nous allons prendre les questions l’une après l’autre. La chanteuse d’abord, les vingt mille francs ensuite ! Voyons, monsieur de Chagny, essayons de parler sérieusement. Vous croyez que Mlle Christine Daaé a été enlevée par un individu nommé Erik. Vous le connaissez donc, cet individu ? Vous l’avez vu ?

— Oui, monsieur le commissaire.

— Où cela ?

— Dans un cimetière.

M. Mifroid a sursauté, il s’est remis à regarder Raoul et il a dit :

— Évidemment !... c’est ordinairement là que l’on rencontre les fantômes. Et que faisiez-vous dans ce cimetière ?

— Monsieur, a dit Raoul, je me rends très bien compte que mes réponses sont bizarres. Je vois l’effet qu’elles produisent sur vous. Mais je vous supplie de croire que j’ai toute ma raison. Il s’agit de sauver la personne qui m’est la plus chère au monde, avec mon bien-aimé frère Philippe. Je voudrais vous convaincre en quelques mots, car l’heure presse et les minutes sont précieuses. Malheureusement, c’est l’histoire la plus étrange qui soit. Si je ne la raconte pas depuis le commencement, vous ne me croirez pas. Je vais vous dire, monsieur le commissaire, tout ce que je sais sur le Fantôme de l’Opéra. Hélas ! monsieur le commissaire, je ne sais pas grand-chose...

— Dites toujours ! Dites toujours ! se sont exclamés Richard et Moncharmin, soudain très intéressés.

Pendant un instant, ils ont espéré apprendre un détail qui les mènerait à l’homme qui se moquait d’eux. Malheureusement, ils ont bientôt dû accepter cette triste évidence : M. Raoul de Chagny avait complètement perdu la tête. Toute cette histoire de Perros-Guirec, de têtes de mort, de violon enchanté ! Elle ne pouvait naître que dans la cervelle malade d’un amoureux.

Il était visible, d’ailleurs, que M. le commissaire Mifroid partageait de plus en plus cette opinion. Le magistrat aurait certainement mis fin à ces propos désordonnés. Nous en avons donné une idée dans la première partie de ce récit. Mais les circonstances elles-mêmes se sont chargées de les interrompre.

La porte venait de s’ouvrir. Un individu est entré, très bizarrement habillé. Il portait une vaste redingote noire. Son chapeau haut de forme, à la fois usé et brillant, lui descendait jusqu’aux deux oreilles. Il a couru au commissaire et il lui a parlé à voix basse. C’était sans doute quelque agent de la Sûreté, qui venait rendre compte d’une mission urgente.

Pendant cette conversation, M. Mifroid ne quittait pas Raoul des yeux.

Et enfin, il s’est adressé à lui :

— Monsieur, on a assez parlé du fantôme. Nous allons parler un peu de vous, si vous n’y voyez aucun inconvénient. Vous deviez enlever ce soir Mlle Christine Daaé ?

— Oui, monsieur le commissaire.

— À la sortie du théâtre ?

— Oui, monsieur le commissaire.

— Tout était préparé pour cela ?

— Oui, monsieur le commissaire.

— La voiture qui vous a amené devait vous emporter tous les deux. Le cocher était prévenu... Son itinéraire était tracé à l’avance... Mieux ! Il devait trouver à chaque étape des chevaux tout frais...

— C’est vrai, monsieur le commissaire.

— Et pourtant, votre voiture est toujours là, à attendre vos ordres, du côté de la Rotonde, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur le commissaire.

— Saviez-vous qu’il y avait, à côté de la vôtre, trois autres voitures ?

— Je n’y ai fait aucune attention...

— Il y avait celle de Mlle Sorelli, qui n’avait pas trouvé de place dans la cour de l’administration. Il y avait celle de la Carlotta, et celle de votre frère, M. le comte de Chagny...

— C’est possible...

— Ce qui est certain, en revanche... c’est ceci. Votre propre voiture, celle de la Sorelli et celle de la Carlotta sont toujours à leur place. Elles attendent le long du trottoir de la Rotonde... Mais celle de M. le comte de Chagny n’y est plus...

— Cela n’a rien à voir, monsieur le commissaire...

— Pardon ! M. le comte n’était-il pas opposé à votre mariage avec Mlle Daaé ?

— Cela ne regarde que la famille.

— Vous m’avez répondu... Il y était opposé... Et c’est pourquoi vous enleviez Christine Daaé. Vous vouliez l’éloigner de ce que monsieur votre frère pouvait tenter... Eh bien, monsieur de Chagny, permettez-moi de vous apprendre une chose. Votre frère a été plus rapide que vous !... C’est lui qui a enlevé Christine Daaé !

— Oh ! a gémi Raoul, en portant la main à son cœur, ce n’est pas possible... Vous êtes sûr de cela ?

— La disparition de l’artiste a été organisée avec des complices que nous devrons encore trouver. Aussitôt après, il s’est jeté dans sa voiture. Celle-ci a fait une course furieuse à travers Paris.

— À travers Paris ? dit le pauvre Raoul d’une voix étouffée... Que voulez-vous dire par à travers Paris ?

— Et hors de Paris...

— Hors de Paris... quelle route ?

— La route de Bruxelles.

Un cri rauque sort de la bouche du malheureux jeune homme.

— Oh ! s’écrie-t-il, je jure bien que je les rattraperai.

Et, en deux bonds, il est sorti du bureau.

— Et ramenez-la-nous ! crie joyeusement le commissaire... Hein ? Voilà un renseignement qui vaut bien celui de l’Ange de la musique !

Alors M. Mifroid se tourne vers son public stupéfait. Il lui donne ce petit cours de police, honnête mais pas du tout puéril :

— Je ne sais pas du tout si c’est réellement M. le comte de Chagny qui a enlevé Christine Daaé... Mais j’ai besoin de le savoir. Et je ne crois pas qu’à cette heure, personne désire me renseigner mieux que le vicomte, son frère... En ce moment, il court, il vole ! C’est mon principal aide ! Tel est, messieurs, l’art de la police, que l’on croit si compliqué. Pourtant, il paraît bien simple dès qu’on a découvert une chose. Il faut faire faire cette police surtout par des gens qui ne sont pas de la police !

Mais M. le commissaire Mifroid n’aurait peut-être pas été si content de lui-même s’il avait su une chose. La course de son rapide messager avait été arrêtée dès le premier corridor. Ce corridor était pourtant vide, car on avait dispersé la foule des curieux. Il paraissait désert.

Pourtant, une grande ombre avait barré le chemin à Raoul.

— Où allez-vous si vite, monsieur de Chagny ? avait demandé l’ombre.

Raoul, impatient, avait levé la tête et reconnu le bonnet d’astrakan de tout à l’heure. Il s’est arrêté.

— C’est encore vous ! s’est-il écrié d’une voix fiévreuse. Vous qui connaissez les secrets d’Erik et qui ne voulez pas que j’en parle. Et qui êtes-vous donc ?

— Vous le savez bien !... Je suis le Persan ! a fait l’ombre.

### Glossaire

- **commissaire de police**: chef de la police dans un quartier d’une ville.
- **en pleine représentation**: au milieu du spectacle, devant le public.
- **démission**: action de quitter soi-même son poste.
- **l’Inconnu**: tout ce que l’homme ne connaît pas et ne peut pas expliquer.
- **qu’est-ce que vous me chantez**: (familier) qu’est-ce que vous me racontez ? On le dit quand on ne croit pas quelqu’un.
- **asile d’aliénés**: ancien nom d’un hôpital pour les personnes folles.
- **a sursauté**: a fait un mouvement brusque, de surprise.
- **cervelle**: le cerveau, la tête.
- **redingote**: long manteau d’homme, serré à la taille.
- **chapeau haut de forme**: grand chapeau d’homme, haut et rond.
- **agent de la Sûreté**: policier qui fait des enquêtes.
- **cocher**: homme qui conduit une voiture à cheval.
- **rauque**: dur et sourd, en parlant d’un cri ou d’une voix.
- **puéril**: digne d’un enfant, naïf.
- **bonnet d’astrakan**: bonnet en fourrure d’agneau, très frisée.

## Le vicomte et le Persan

Raoul s’est alors rappelé qu’un soir de spectacle, son frère lui avait montré ce vague personnage. On ne savait rien de cet homme. On disait seulement qu’il était Persan, et qu’il habitait un vieux petit appartement dans la rue de Rivoli.

L’homme au teint d’ébène, aux yeux de jade, au bonnet d’astrakan, s’est penché sur Raoul.

— J’espère, monsieur de Chagny, que vous n’avez pas trahi le secret d’Erik ?

Raoul a essayé de se libérer de cet homme qui le gênait. Il a répondu avec hauteur :

— Et pourquoi aurais-je hésité à trahir ce monstre, monsieur ? Est-il donc votre ami ?

— J’espère que vous n’avez rien dit d’Erik, monsieur. Car le secret d’Erik est celui de Christine Daaé ! Et parler de l’un, c’est parler de l’autre !

— Oh ! monsieur ! a fait Raoul, de plus en plus impatient. Vous paraissez au courant de bien des choses qui m’intéressent, mais je n’ai pas le temps de vous écouter !

— Encore une fois, monsieur de Chagny, où allez-vous si vite ?

— Ne le devinez-vous pas ? Au secours de Christine Daaé...

— Alors, monsieur, restez ici !... Car Christine Daaé est ici !...

— Avec Erik ?

— Avec Erik !

— Comment le savez-vous ?

— J’étais à la représentation, et il n’y a qu’un Erik au monde pour préparer un pareil enlèvement !... Oh ! a-t-il fait avec un profond soupir, j’ai reconnu la main du monstre !...

— Vous le connaissez donc ?

Le Persan n’a pas répondu, mais Raoul a entendu un nouveau soupir.

— Monsieur ! a dit Raoul, je ne sais pas quelles sont vos intentions... Mais pouvez-vous faire quelque chose pour moi ?... Je veux dire pour Christine Daaé ?

— Je le crois, monsieur de Chagny, et voilà pourquoi je vous ai abordé.

— Que pouvez-vous faire ?

— Essayer de vous conduire auprès d’elle... et auprès de lui !

— Monsieur ! c’est une chose que j’ai déjà essayée en vain ce soir... Mais si vous me rendez un pareil service, ma vie vous appartient !... Monsieur, encore un mot. Le commissaire de police vient de m’apprendre que Christine Daaé a été enlevée par mon frère, le comte Philippe...

— Oh ! monsieur de Chagny, moi, je n’en crois rien...

— Cela n’est pas possible, n’est-ce pas ?

— Je ne sais pas si cela est possible. Mais il y a plusieurs façons d’enlever quelqu’un. Et M. le comte Philippe, que je sache, *n’a jamais travaillé dans la féerie.*

— Vos arguments sont frappants, monsieur, et je ne suis qu’un fou !... Oh ! monsieur ! courons ! courons ! Je me confie entièrement à vous !... Comment pourrais-je ne pas vous croire ? Personne d’autre que vous ne me croit ! Vous êtes le seul à ne pas sourire quand on prononce le nom d’Erik !

En disant cela, le jeune homme a pris, d’un geste spontané, les mains du Persan. Ses propres mains brûlaient de fièvre. Celles du Persan étaient glacées.

— Silence ! a fait le Persan, en s’arrêtant.

Il écoutait les bruits lointains du théâtre et les moindres craquements dans les murs et dans les couloirs voisins.

— Ne prononçons plus ce mot-là ici. Disons : *Il* ; nous aurons moins de chances d’attirer son attention...

— Vous le croyez donc bien près de nous ?

— Tout est possible, monsieur... s’il n’est pas, en ce moment, avec sa victime, *dans la demeure du Lac.*

— Ah ! vous aussi, vous connaissez cette demeure ?

— ... S’il n’est pas dans cette demeure, il peut être dans ce mur, dans ce plancher, dans ce plafond ! Que sais-je ?... L’œil dans cette serrure !... L’oreille dans cette poutre !...

Et le Persan lui a demandé d’étouffer le bruit de ses pas. Il a entraîné Raoul dans des couloirs inconnus. Le jeune homme ne les avait jamais vus, même au temps où Christine le promenait dans ce labyrinthe.

— Pourvu, a dit le Persan, pourvu que Darius soit arrivé !

— Qui est-ce, Darius ? a encore demandé le jeune homme en courant.

— Darius ! c’est mon domestique...

Ils étaient alors au centre d’une véritable place déserte, une pièce immense, mal éclairée par une petite lumière faible. Le Persan a arrêté Raoul. Tout bas, si bas que Raoul avait du mal à l’entendre, il lui a demandé :

— Qu’est-ce que vous avez dit au commissaire ?

— Je lui ai dit que le voleur de Christine Daaé était l’ange de la musique. C’est celui qu’on appelle le Fantôme de l’Opéra. Et que son véritable nom était...

— Pshutt !... Et le commissaire vous a cru ?

— Non.

— Il n’a attaché aucune importance à ce que vous disiez ?

— Aucune !

— Il vous a pris un peu pour un fou ?

— Oui.

— Tant mieux ! a soupiré le Persan.

Et la course a recommencé.

Les deux hommes ont monté et descendu plusieurs escaliers que Raoul ne connaissait pas. Ils se sont trouvés en face d’une porte. Le Persan l’a ouverte avec un petit passe-partout, qu’il a tiré d’une poche de son gilet. Le Persan, comme Raoul, était naturellement en habit. Seulement, Raoul avait un chapeau haut de forme, et le Persan un bonnet d’astrakan, comme je l’ai déjà fait remarquer. C’était une faute contre le code d’élégance des coulisses, où le chapeau haut de forme est exigé. Mais il est entendu qu’en France on permet tout aux étrangers. La casquette de voyage aux Anglais, le bonnet d’astrakan aux Persans.

— Monsieur, a dit le Persan, votre chapeau haut de forme va vous gêner pour notre expédition... Vous feriez bien de le laisser dans la loge...

— Quelle loge ? a demandé Raoul.

— Mais celle de Christine Daaé !

Le Persan a fait passer Raoul par la porte qu’il venait d’ouvrir. Il lui a montré, en face, la loge de l’actrice.

Raoul ne savait pas qu’on pouvait venir chez Christine par un autre chemin que le sien. Il se trouvait maintenant à l’autre bout du couloir. D’habitude, il le parcourait en entier avant de frapper à la porte de la loge.

— Oh ! monsieur, vous connaissez bien l’Opéra !

— Moins bien que *lui !* a dit modestement le Persan.

Et il a poussé le jeune homme dans la loge de Christine.

Elle était telle que Raoul l’avait laissée quelques instants plus tôt.

Le Persan a refermé la porte. Il s’est dirigé vers le panneau très mince entre la loge et un vaste débarras qui venait après. Il a écouté, puis il a toussé très fort.

Aussitôt, on a entendu remuer dans le débarras. Quelques secondes plus tard, on frappait à la porte de la loge.

— Entre ! a dit le Persan.

Un homme est entré. Il portait lui aussi un bonnet d’astrakan et il était vêtu d’une longue houppelande.

Il a salué et il a tiré de sous son manteau une boîte richement ciselée. Il l’a posée sur la table de toilette, il a salué de nouveau et il s’est dirigé vers la porte.

— Personne ne t’a vu entrer, Darius ?

— Non, maître.

— Que personne ne te voie sortir.

Le domestique a risqué un coup d’œil dans le corridor et, rapidement, il a disparu.

— Monsieur, a dit Raoul, je pense à une chose. On peut très bien nous surprendre ici, et cela nous gênerait évidemment. Le commissaire va sûrement venir bientôt fouiller cette loge.

— Bah ! ce n’est pas le commissaire qu’il faut craindre.

Le Persan avait ouvert la boîte. Il y avait dedans une paire de longs pistolets, d’un dessin et d’un ornement magnifiques.

— Aussitôt après l’enlèvement de Christine Daaé, j’ai fait prévenir mon domestique, monsieur. Il devait m’apporter ces armes. Je les connais depuis longtemps, il n’y en a pas de plus sûres.

— Vous voulez vous battre en duel ? a demandé le jeune homme, surpris de voir arriver toutes ces armes.

L’autre examinait l’amorce de ses pistolets.

— C’est bien à un duel que nous allons, monsieur, a-t-il répondu. Et quel duel !

Puis il a tendu un pistolet à Raoul et il a ajouté :

— Dans ce duel, nous serons deux contre un. Mais soyez prêt à tout, monsieur. Car je ne vous cache pas que nous allons rencontrer l’adversaire le plus terrible qu’on puisse imaginer. Mais vous aimez Christine Daaé, n’est-ce pas ?

— Si je l’aime, monsieur ! Mais vous, vous ne l’aimez pas. Alors expliquez-moi pourquoi vous êtes prêt à risquer votre vie pour elle !... Vous haïssez certainement Erik !

— Non, monsieur, a dit tristement le Persan, je ne le hais pas. Si je le haïssais, il y a longtemps qu’il ne ferait plus de mal.

— Il vous a fait du mal, à vous ?...

— Le mal qu’il m’a fait à moi, je le lui ai pardonné.

— C’est tout à fait extraordinaire, a repris le jeune homme, de vous entendre parler de cet homme ! Vous l’appelez monstre, vous parlez de ses crimes, il vous a fait du mal... Et je retrouve chez vous cette pitié incroyable qui me désespérait chez Christine elle-même !...

Le Persan n’a pas répondu. Il était allé prendre un tabouret. Il l’avait porté contre le mur, à l’opposé de la grande glace qui occupait tout le mur d’en face. Puis il était monté sur le tabouret. Le nez sur le papier du mur, il semblait chercher quelque chose.

— Eh bien ! monsieur ! a dit Raoul, qui bouillait d’impatience. Je vous attends. Allons !

— Allons où ? a demandé l’autre sans tourner la tête.

— Mais à la rencontre du monstre ! Descendons ! Ne m’avez-vous pas dit que vous en aviez le moyen ?

— Je le cherche.

Et le nez du Persan s’est promené encore tout le long du mur.

— Ah ! a fait tout à coup l’homme au bonnet, c’est là !

Et son doigt, au-dessus de sa tête, a appuyé sur un coin du dessin du papier.

Puis il s’est retourné et il a sauté du tabouret.

— Dans une demi-minute, a-t-il dit, nous serons *sur son chemin !*

Il a traversé toute la loge et il est allé tâter la grande glace.

— Non ! Elle ne cède pas encore... a-t-il murmuré.

— Oh ! nous allons sortir par la glace ! a dit Raoul... Comme Christine !...

— Vous saviez donc que Christine Daaé était sortie par cette glace ?

— Devant moi, monsieur !... J’étais caché là, sous le rideau du cabinet de toilette. Je l’ai vue disparaître, non pas par la glace, mais dans la glace !

— Et qu’est-ce que vous avez fait ?

— J’ai cru, monsieur, que mes sens me trompaient ! J’ai cru à la folie ! à un rêve !

— À quelque nouvelle fantaisie du fantôme, a ricané le Persan... Ah ! monsieur de Chagny, a-t-il continué, la main toujours sur la glace... Si seulement nous avions affaire à un fantôme ! Nous pourrions laisser notre paire de pistolets dans leur boîte !... Déposez votre chapeau, je vous prie... là... Et maintenant, fermez votre habit le plus possible sur votre plastron... comme moi... Rabaissez les revers... relevez le col... Nous devons nous rendre aussi invisibles que possible...

Il a encore ajouté, après un court silence, en appuyant sur la glace :

— Le contrepoids se déclenche un peu lentement quand on agit sur le ressort à l’intérieur de la loge. C’est différent quand on est derrière le mur et qu’on agit directement sur le contrepoids. Alors, la glace tourne instantanément, et elle est emportée à une vitesse folle...

— Quel contrepoids ? a demandé Raoul.

— Eh bien ! mais celui qui fait se soulever tout ce pan de mur sur son pivot ! Vous pensez bien qu’il ne se déplace pas tout seul, par enchantement !

Et le Persan a attiré Raoul d’une main, tout contre lui. De l’autre, celle qui tenait le pistolet, il appuyait toujours contre la glace.

— Si vous faites bien attention, vous allez voir tout à l’heure la glace se soulever de quelques millimètres. Puis elle va se déplacer de quelques autres millimètres, de gauche à droite. Elle sera alors sur un pivot, et elle tournera. On ne saura jamais ce qu’on peut faire avec un contrepoids ! Un enfant peut, de son petit doigt, faire tourner une maison... Un pan de mur, même très lourd, est amené sur son pivot par le contrepoids, bien en équilibre. Alors, il ne pèse pas plus qu’une toupie sur sa pointe.

— Ça ne tourne pas ! a dit Raoul, impatient.

— Eh ! attendez donc ! Vous avez le temps de vous impatienter, monsieur ! Le mécanisme est évidemment rouillé, ou le ressort ne marche plus.

Le front du Persan est devenu soucieux.

— Et puis, a-t-il dit, il peut y avoir autre chose.

— Quoi donc, monsieur ?

— Il a peut-être tout simplement coupé la corde du contrepoids et immobilisé tout le système...

— Pourquoi ? Il ne sait pas que nous allons descendre par là ?

— Il s’en doute peut-être, car il sait que je connais le système.

— C’est lui qui vous l’a montré ?

— Non ! J’ai cherché derrière lui, et derrière ses disparitions mystérieuses, et j’ai trouvé. Oh ! c’est le système le plus simple des portes secrètes ! C’est un mécanisme vieux comme les palais sacrés de Thèbes aux cent portes. Vieux comme la salle du trône d’Ecbatane, comme la salle du trépied à Delphes.

— Ça ne tourne pas !... Et Christine, monsieur !... Christine !...

Le Persan a dit froidement :

— Nous ferons tout ce qu’il est humainement possible de faire !... Mais lui, il peut nous arrêter dès les premiers pas !

— Il est donc le maître de ces murs ?

— Il commande aux murs, aux portes, aux trappes. Chez nous, on l’appelait d’un nom qui signifie : l’*amateur de trappes.*

— C’est bien ainsi que Christine m’avait parlé de lui... avec le même mystère, en lui donnant la même terrible puissance ?... Mais tout ceci me paraît bien extraordinaire !... Pourquoi ces murs lui obéissent-ils, à lui seul ? Il ne les a pas construits ?

— Si, monsieur !

Raoul le regardait, stupéfait. Le Persan lui a fait signe de se taire, puis, d’un geste, il lui a montré la glace... Il y a eu comme un reflet tremblant. Leur double image s’est troublée, comme dans une eau qui frissonne, et puis tout est redevenu immobile.

— Vous voyez bien, monsieur, que ça ne tourne pas ! Prenons un autre chemin !

— Ce soir, il n’y en a pas d’autres ! a déclaré le Persan, d’une voix étrangement lugubre... Et maintenant, attention ! Tenez-vous prêt à tirer !

Il a lui-même dressé son pistolet en face de la glace. Raoul a imité son geste. De son bras resté libre, le Persan a attiré le jeune homme jusque sur sa poitrine. Et soudain, la glace a tourné dans un éblouissement, dans un croisement de feux aveuglants. Elle a tourné, comme une de ces portes roulantes à compartiments qui s’ouvrent maintenant sur les salles publiques... Elle a tourné, et son mouvement irrésistible a emporté Raoul et le Persan. Elle les a jetés brusquement de la pleine lumière à la plus profonde obscurité.

### Glossaire

- **teint d’ébène**: peau très foncée, comme un bois noir.
- **yeux de jade**: yeux verts, comme une pierre précieuse verte.
- **bonnet d’astrakan**: bonnet en fourrure d’agneau, très frisée.
- **féerie**: spectacle de théâtre avec de la magie et des décors à surprises.
- **poutre**: grosse pièce de bois qui soutient un plafond.
- **passe-partout**: clef qui ouvre plusieurs portes.
- **débarras**: pièce où l’on range les objets dont on ne se sert pas.
- **houppelande**: long manteau large.
- **ciselée**: décorée de dessins creusés dans le métal.
- **amorce**: petite charge qui fait partir le coup d’un pistolet.
- **a ricané**: a ri de façon méchante.
- **plastron**: partie blanche et dure de la chemise, sur la poitrine.
- **contrepoids**: poids qui en équilibre un autre et fait bouger une machine.
- **pivot**: axe sur lequel une chose tourne.
- **toupie**: jouet qui tourne sur sa pointe.
- **trépied**: siège à trois pieds de la prêtresse de Delphes.

## Dans les dessous de l’Opéra

— La main haute, prête à tirer ! a répété très vite le compagnon de Raoul.

Derrière eux, le mur avait continué à faire un tour complet sur lui-même et s’était refermé.

Les deux hommes sont restés quelques instants immobiles, en retenant leur respiration.

Dans cette obscurité régnait un silence que rien ne venait troubler.

Enfin, le Persan s’est décidé à faire un mouvement. Raoul l’a entendu glisser à genoux. Il cherchait quelque chose dans la nuit, à tâtons, avec ses mains.

Soudain, devant le jeune homme, l’obscurité s’est éclairée prudemment au feu d’une petite lanterne sourde. Raoul a reculé sans le vouloir, comme pour échapper au regard d’un ennemi caché. Mais il a compris tout de suite que ce feu appartenait au Persan, dont il suivait tous les gestes. Le petit disque rouge se promenait sur les parois, en haut, en bas, tout autour d’eux, avec beaucoup de soin. À droite, il y avait un mur, et à gauche, une cloison en planches. Au-dessus et au-dessous, il y avait des planchers. Raoul se disait que Christine était passée par là. C’était le jour où elle avait suivi la voix de l’*Ange de la musique.* Erik devait prendre ce chemin, d’habitude, quand il venait à travers les murs. Il venait ainsi tromper la bonne foi de Christine et troubler son innocence. Raoul se rappelait les paroles du Persan. Il a pensé que le Fantôme lui-même avait mystérieusement construit ce chemin. Or, il devait apprendre plus tard la vérité. Erik avait trouvé là, tout prêt pour lui, un corridor secret. Longtemps, il était resté le seul à connaître son existence. Ce corridor avait été créé pendant la Commune de Paris. Il permettait aux gardiens de conduire directement leurs prisonniers aux cachots construits dans les caves. En effet, les fédérés avaient occupé le bâtiment aussitôt après le 18 mars. Tout en haut, ils en avaient fait un point de départ pour des ballons. Ces ballons devaient porter dans les départements leurs appels enflammés. Tout en bas, ils en avaient fait une prison d’État.

Le Persan s’était mis à genoux et il avait posé sa lanterne par terre. Il semblait occupé à un rapide travail dans le plancher. Tout à coup, il a caché sa lumière.

Alors Raoul a entendu un léger déclic. Il a aperçu dans le plancher du corridor un carré de lumière très pâle. C’était comme si une fenêtre venait de s’ouvrir sur les dessous encore éclairés de l’Opéra. Raoul ne voyait plus le Persan. Mais il l’a senti soudain à côté de lui et il a entendu son souffle.

— Suivez-moi, et faites tout ce que je ferai.

Raoul a été conduit vers la petite ouverture lumineuse. Alors, il a vu le Persan s’agenouiller encore. Celui-ci s’est suspendu par les mains à l’ouverture et il s’est laissé glisser dans les dessous. Le Persan tenait alors son pistolet entre les dents.

Chose curieuse, le vicomte avait pleinement confiance dans le Persan. Il ne savait rien de lui, et ses paroles avaient surtout rendu cette aventure plus obscure. Pourtant, il n’hésitait pas à croire une chose. À cette heure décisive, le Persan était avec lui contre Erik. Son émotion lui avait paru sincère quand il lui avait parlé du « monstre ». L’intérêt qu’il lui avait montré ne lui semblait pas suspect. Enfin, si le Persan avait eu quelque sinistre projet contre Raoul, il ne l’aurait pas armé lui-même. Et puis, pour tout dire, ne fallait-il pas arriver auprès de Christine, coûte que coûte ? Raoul n’avait pas le choix des moyens. Même avec des doutes sur les intentions du Persan, il ne pouvait pas hésiter. S’il avait hésité, il se serait considéré comme le dernier des lâches.

Raoul, à son tour, s’est agenouillé et s’est suspendu à la trappe, des deux mains. Il a entendu : « Lâchez tout ! » Il est tombé dans les bras du Persan, qui lui a ordonné aussitôt de se jeter à plat ventre. Le Persan a refermé la trappe au-dessus de leurs têtes. Raoul n’a pas pu voir par quel moyen. Puis le Persan est venu se coucher à côté du vicomte. Celui-ci a voulu lui poser une question, mais le Persan a posé la main sur sa bouche. Aussitôt, il a entendu une voix. Il a reconnu celle du commissaire de police qui l’avait interrogé tout à l’heure.

Raoul et le Persan se trouvaient alors tous les deux derrière une cloison qui les cachait parfaitement. Près de là, un étroit escalier montait à une petite pièce. Le commissaire devait s’y promener en posant des questions. On entendait en effet le bruit de ses pas en même temps que sa voix.

La lumière autour des objets était bien faible. Mais Raoul sortait de l’obscurité épaisse du couloir secret du haut. Il n’a donc eu aucune peine à distinguer la forme des choses.

Et il n’a pas pu retenir une exclamation sourde, car il y avait là trois cadavres.

Le premier était étendu sur l’étroit palier du petit escalier. Cet escalier montait jusqu’à la porte derrière laquelle on entendait le commissaire. Les deux autres avaient roulé au bas de l’escalier, les bras en croix. Raoul aurait pu passer ses doigts à travers la cloison qui le cachait. Il aurait pu toucher ainsi la main de l’un de ces malheureux.

— Silence ! a encore dit le Persan dans un souffle.

Lui aussi avait vu les corps étendus, et il a eu un mot pour tout expliquer :

— *Lui !*

La voix du commissaire se faisait alors entendre plus fort. Il demandait des explications sur le système d’éclairage, et le régisseur les lui donnait. Le commissaire devait donc se trouver dans le « jeu d’orgue » ou dans une pièce voisine. On pourrait croire le contraire, surtout dans un théâtre d’opéra. Mais le « jeu d’orgue » ne sert pas du tout à faire de la musique.

À cette époque, l’électricité n’était employée que pour quelques effets de scène très limités et pour les sonneries. L’immense bâtiment et la scène elle-même étaient encore éclairés au gaz. C’était toujours avec le gaz hydrogène qu’on réglait et modifiait l’éclairage d’un décor. On le faisait au moyen d’un appareil spécial. Comme il avait beaucoup de tuyaux, on lui avait donné le nom de « *jeu d’orgue* ».

Une niche était réservée au chef d’éclairage, à côté du trou du souffleur. De là, il donnait ses ordres à ses employés et il surveillait leur travail. C’est dans cette niche que Mauclair se tenait à toutes les représentations.

Or, Mauclair n’était pas dans sa niche, et ses employés n’étaient pas à leur place.

— Mauclair ! Mauclair !

La voix du régisseur résonnait maintenant dans les dessous comme dans un tambour. Mais Mauclair ne répondait pas.

Nous avons dit qu’une porte ouvrait sur un petit escalier qui montait du deuxième dessous. Le commissaire l’a poussée, mais elle a résisté.

— Tiens ! Tiens ! a-t-il dit... Voyez donc, monsieur le régisseur, je ne peux pas ouvrir cette porte... Est-elle toujours aussi difficile ?

Le régisseur a poussé la porte d’un vigoureux coup d’épaule. Il s’est aperçu qu’il poussait en même temps un corps humain. Il n’a pas pu retenir une exclamation, car il a reconnu ce corps tout de suite :

— Mauclair !

Tous les personnages qui avaient suivi le commissaire dans cette visite au jeu d’orgue se sont avancés, inquiets.

— Le malheureux ! Il est mort, a gémi le régisseur.

Mais M. le commissaire Mifroid, que rien ne surprend, était déjà penché sur ce grand corps.

— Non, a-t-il dit, il est ivre-mort ! Ce n’est pas la même chose.

— Ce serait la première fois, a déclaré le régisseur.

— Alors, on lui a fait prendre un narcotique... C’est bien possible.

Mifroid s’est relevé, il a descendu encore quelques marches et il s’est écrié :

— Regardez !

À la lueur d’une petite lanterne rouge, au bas de l’escalier, deux autres corps étaient étendus. Le régisseur a reconnu les aides de Mauclair... Mifroid est descendu et il les a examinés.

— Ils dorment profondément, a-t-il dit. Très curieuse affaire ! Nous ne pouvons plus douter de l’intervention d’un inconnu dans le service de l’éclairage... Et cet inconnu travaillait évidemment pour celui qui a enlevé l’artiste !... Mais quelle drôle d’idée d’enlever une artiste en scène !... C’est chercher la difficulté, cela, ou je n’y connais rien ! Qu’on aille me chercher le médecin du théâtre.

Et M. Mifroid a répété :

— Curieuse ! très curieuse affaire !

Puis il s’est tourné vers l’intérieur de la petite pièce. Il s’adressait à des personnes que Raoul et le Persan ne pouvaient pas voir de leur place.

— Que dites-vous de tout ceci, messieurs ? a-t-il demandé. Il n’y a que vous qui ne donnez pas votre avis. Vous devez pourtant bien avoir une petite opinion...

Alors, au-dessus du palier, Raoul et le Persan ont vu s’avancer les deux visages effrayés de MM. les directeurs. On ne voyait que leurs visages au-dessus du palier. Et ils ont entendu la voix émue de Moncharmin :

— Il se passe ici, monsieur le commissaire, des choses que nous ne pouvons nous expliquer.

Et les deux visages ont disparu.

— Merci du renseignement, messieurs, a dit Mifroid, moqueur.

Mais le régisseur avait alors le menton dans le creux de la main droite. C’est le geste de la réflexion profonde. Il a dit :

— Ce n’est pas la première fois que Mauclair s’endort au théâtre. Je me rappelle l’avoir trouvé un soir, ronflant dans sa petite niche, à côté de sa tabatière.

— Il y a longtemps de cela ? a demandé M. Mifroid.

Il essuyait avec un très grand soin les verres de son lorgnon. Car M. le commissaire était myope, comme il arrive aux plus beaux yeux du monde.

— Mon Dieu !... a dit le régisseur... non, il n’y a pas bien longtemps... Tenez !... C’était le soir... Ma foi oui... c’était le soir où la Carlotta, vous savez bien, monsieur le commissaire, a lancé son fameux couac !...

— Vraiment, le soir où la Carlotta a lancé son fameux couac ?

Et M. Mifroid a remis sur son nez le lorgnon aux verres transparents. Il a regardé attentivement le régisseur, comme s’il voulait entrer dans sa pensée.

— Mauclair prise donc ?... a-t-il demandé d’un ton négligent.

— Mais oui, monsieur le commissaire... Tenez, voici justement sa tabatière sur cette planchette... Oh ! c’est un grand priseur.

— Et moi aussi ! a dit M. Mifroid, et il a mis la tabatière dans sa poche.

Sans que personne ne soupçonne leur présence, Raoul et le Persan ont assisté au transport des trois corps. Des machinistes sont venus les enlever. Le commissaire les a suivis, et tout le monde est remonté derrière lui. On a entendu encore quelques instants leurs pas qui résonnaient sur le plateau.

Quand ils ont été seuls, le Persan a fait signe à Raoul de se soulever. Celui-ci a obéi. Mais il n’avait pas replacé la main haute devant les yeux, prête à tirer, comme le faisait toujours le Persan. Celui-ci lui a donc recommandé de reprendre cette position et de la garder, quoi qu’il arrive.

— Mais cela fatigue la main inutilement ! a murmuré Raoul. Et si je tire, je ne serai plus sûr de moi !

— Changez votre arme de main, alors ! a accepté le Persan.

— Je ne sais pas tirer de la main gauche !

Le Persan a répondu par une déclaration bizarre. Elle n’était évidemment pas faite pour rendre les choses plus claires dans la tête bouleversée du jeune homme :

— *Il ne s’agit pas de tirer de la main gauche ou de la main droite. Il s’agit d’avoir l’une de vos mains placée comme si elle allait presser la détente d’un pistolet. Le bras doit être à demi replié. Quant au pistolet lui-même, après tout, vous pouvez le mettre dans votre poche.*

Et il a ajouté :

— Que ceci soit entendu, ou je ne réponds plus de rien ! C’est une question de vie ou de mort. Maintenant, silence et suivez-moi !

Ils se trouvaient alors dans le deuxième dessous. Çà et là, quelques petites lumières immobiles brûlaient dans leurs prisons de verre. À leur lueur, Raoul ne voyait qu’une toute petite partie de cet abîme. Car les dessous de la scène, à l’Opéra, sont un abîme extravagant, sublime et enfantin. Ils sont amusants comme une boîte de Guignol et effrayants comme un gouffre.

Ils sont formidables et ils sont au nombre de cinq. Ils reproduisent tous les plans de la scène, avec ses trappes et ses trappillons. Seules les costières y sont remplacées par des rails. Des charpentes placées en travers soutiennent trappes et trappillons. Des poteaux reposent sur des dés de fonte ou de pierre, sur des sablières ou « chapeaux de forme ». Ils forment des séries de fermes, qui laissent un libre passage aux « gloires » et à d’autres trucs. On rend ces appareils plus stables en les reliant avec des crochets de fer, selon les besoins du moment. Les treuils, les tambours, les contrepoids sont généreusement distribués dans les dessous. Ils servent à faire bouger les grands décors et à changer la scène sous les yeux du public. Ils font aussi disparaître tout à coup les personnages des féeries. MM. X., Y., Z. ont consacré à l’œuvre de Garnier une étude très intéressante. Ils ont dit que c’est des dessous qu’on transforme les vieillards malades en beaux cavaliers. C’est de là aussi que les sorcières hideuses deviennent des fées rayonnantes de jeunesse. Satan vient des dessous, et il s’y enfonce aussi. Les lumières de l’enfer en sortent, les chœurs des démons y prennent place.

... Et les fantômes s’y promènent comme chez eux...

Raoul suivait le Persan et il obéissait à la lettre à ses recommandations. Il n’essayait pas de comprendre les gestes que l’autre lui ordonnait... Il se disait qu’il n’avait plus d’espoir qu’en lui.

... Qu’aurait-il fait sans son compagnon dans ce labyrinthe effrayant ?

N’aurait-il pas été arrêté à chaque pas par l’extraordinaire croisement des poutres et des cordes ? Ne serait-il pas resté pris, sans pouvoir se libérer, dans cette gigantesque toile d’araignée ?

Et ce réseau de fils et de contrepoids renaissait sans cesse devant lui. S’il avait pu le traverser, ne risquait-il pas de tomber dans l’un de ces trous ? Ils s’ouvraient par moments sous ses pas, et l’œil n’en voyait pas le fond de ténèbres !

... Ils descendaient... Ils descendaient encore...

Maintenant, ils étaient dans le troisième dessous.

Et une petite lumière lointaine éclairait toujours leur marche.

Plus on descendait et plus le Persan semblait prendre de précautions... Il se retournait sans cesse vers Raoul et il lui recommandait de se tenir comme il le fallait. Il lui montrait comment il tenait lui-même son poing, maintenant sans arme. Ce poing restait toujours prêt à tirer, comme s’il avait eu un pistolet.

Tout à coup, une voix très forte les a cloués sur place. Quelqu’un, au-dessus d’eux, hurlait :

— Sur le plateau tous les « fermeurs de portes » ! Le commissaire de police les demande !

... On a entendu des pas, et des ombres ont glissé dans l’ombre. Le Persan avait attiré Raoul derrière un portant... Ils ont vu passer près d’eux, au-dessus d’eux, des vieillards. Les ans et le poids ancien des décors d’opéra les avaient courbés. Certains pouvaient à peine se traîner... D’autres, par habitude, le dos bas et les mains en avant, cherchaient des portes à fermer.

Car c’étaient les fermeurs de portes... d’anciens machinistes épuisés, dont une direction charitable avait eu pitié... Elle en avait fait des fermeurs de portes, dans les dessous et dans les dessus. Ils allaient et venaient sans cesse du haut en bas de la scène pour fermer les portes. En ce temps-là, car depuis, je crois bien qu’ils sont tous morts, on les appelait aussi « les chasseurs de courants d’air ».

Les courants d’air, d’où qu’ils viennent, sont très mauvais pour la voix. \[M. Pedro Gailhard m’a raconté lui-même qu’il avait encore créé des postes de fermeurs de portes. C’était pour de vieux machinistes qu’il ne voulait pas mettre lui-même à la porte.\]

Le Persan et Raoul se sont félicités tout bas de cet incident. Il les débarrassait de témoins gênants. En effet, quelques fermeurs de portes n’avaient plus rien à faire et n’avaient guère de domicile. Ils restaient à l’Opéra par paresse ou par besoin, et ils y passaient la nuit. On pouvait se heurter à eux, les réveiller, devoir leur donner des explications. L’enquête de M. Mifroid protégeait pour le moment nos deux compagnons de ces mauvaises rencontres.

Mais ils n’ont pas profité longtemps de leur solitude... D’autres ombres, maintenant, descendaient par le chemin où les « fermeurs de portes » étaient montés. Chacune de ces ombres portait devant elle une petite lanterne... Elle l’agitait beaucoup, en haut, en bas, et elle regardait tout autour d’elle. De toute évidence, ces ombres semblaient chercher quelque chose ou quelqu’un.

— Diable ! a murmuré le Persan... Je ne sais pas ce qu’ils cherchent, mais ils pourraient bien nous trouver... Fuyons !... vite !... La main en garde, monsieur, toujours prête à tirer !... Plions le bras, davantage, là !... La main à hauteur de l’œil, comme dans un duel, quand vous attendez le commandement de « feu !... » Laissez donc votre pistolet dans votre poche !... Vite, descendons ! (Il entraînait Raoul dans le quatrième dessous.) ... À hauteur de l’œil, question de vie ou de mort !... Là, par ici, cet escalier ! (Ils arrivaient au cinquième dessous.) ... Ah ! quel duel, monsieur, quel duel !...

Arrivé en bas du cinquième dessous, le Persan a repris son souffle... Il paraissait se sentir un peu plus en sécurité que tout à l’heure, quand ils s’étaient arrêtés au troisième. Mais il gardait toujours la même position de la main !...

Raoul a eu le temps de s’étonner une fois de plus. Il n’a d’ailleurs fait aucune nouvelle remarque, aucune ! car vraiment, ce n’était pas le moment. Il s’est étonné, dis-je, en silence, de cette extraordinaire idée de la défense personnelle. Il fallait garder son pistolet dans sa poche. Pendant ce temps, la main restait toute prête à s’en servir. Elle se tenait à hauteur de l’œil, comme si elle avait encore le pistolet. C’était la position d’attente du commandement de « feu ! » dans le duel de cette époque.

Et à ce propos, Raoul croyait pouvoir penser encore ceci. « Je me rappelle très bien qu’il m’a dit : “Ce sont des pistolets dont je suis sûr.” »

Il lui semblait logique d’en tirer une conclusion, sous forme de question. « Qu’est-ce que ça peut bien lui faire d’être sûr d’un pistolet dont il trouve inutile de se servir ? »

Mais le Persan l’a arrêté dans ses vagues essais de réflexion. Il lui a fait signe de rester en place. Il a remonté quelques marches de l’escalier qu’ils venaient de quitter. Puis il est revenu rapidement auprès de Raoul.

— Nous sommes stupides, lui a-t-il soufflé. Nous allons bientôt être débarrassés des ombres aux lanternes... Ce sont les pompiers qui font leur ronde. \[À cette époque, les pompiers devaient encore veiller sur la sécurité de l’Opéra, en dehors des représentations. Mais ce service a été supprimé depuis. J’en ai demandé la raison à M. Pedro Gailhard. Il m’a répondu qu’on avait eu peur. Les pompiers ne connaissaient absolument pas les dessous du théâtre. On craignait donc qu’*ils n’y mettent le feu*.\]

Les deux hommes sont alors restés sur la défensive pendant au moins cinq longues minutes. Puis le Persan a de nouveau entraîné Raoul vers l’escalier qu’ils venaient de descendre. Mais tout à coup, son geste lui a de nouveau ordonné de ne plus bouger.

... Devant eux, la nuit remuait.

— À plat ventre ! a soufflé le Persan.

Les deux hommes se sont allongés sur le sol.

Il était temps.

... Une ombre qui, cette fois, ne portait aucune lanterne... une ombre simplement dans l’ombre passait.

Elle est passée si près d’eux qu’elle a failli les toucher.

Ils ont senti sur leurs visages le souffle chaud de son manteau...

Car ils ont pu la distinguer assez bien. L’ombre avait un manteau qui l’enveloppait de la tête aux pieds. Sur la tête, un chapeau de feutre mou.

... Elle s’est éloignée en touchant les murs du pied. Quelquefois, dans les coins, elle donnait des coups de pied aux murs.

— Ouf ! a dit le Persan... Nous l’avons échappé belle... Cette ombre me connaît et m’a déjà ramené deux fois dans le bureau des directeurs.

— C’est quelqu’un de la police du théâtre ? a demandé Raoul.

— C’est quelqu’un de bien pis ! a répondu le Persan, sans autre explication. \[L’auteur, pas plus que le Persan, ne donnera d’autre explication sur cette ombre-là. Tout, dans cette histoire, sera expliqué normalement, même les événements qui paraissent anormaux. Mais l’auteur ne fera pas comprendre clairement au lecteur ce que le Persan a voulu dire par ces mots. « C’est quelqu’un de bien pis ! » (que quelqu’un de la police du théâtre). Le lecteur devra le deviner. L’auteur a en effet promis le secret à l’ex-directeur de l’Opéra, M. Pedro Gailhard. C’est le secret de cette ombre errante au manteau, personne extrêmement intéressante et utile. Elle s’est condamnée à vivre dans les dessous du théâtre. Mais elle a rendu de très grands services à certaines personnes. Ce sont celles qui, les soirs de gala, par exemple, osent se risquer *dans les dessus.* Je parle ici de services d’État, et je ne peux pas en dire plus, ma parole.\]

— Ce n’est pas... *lui ?*

— *Lui ?*... S’il n’arrive pas par derrière, nous verrons toujours ses yeux d’or !... C’est un peu notre force dans la nuit. Mais il peut arriver par derrière... à pas de loup... Et nous sommes morts si nous ne tenons pas toujours nos mains comme si elles allaient tirer. À hauteur de l’œil, par devant !

Le Persan n’avait pas fini de répéter cette « ligne d’attitude » quand, devant les deux hommes, une figure fantastique est apparue.

... Une figure tout entière... un visage, et non pas seulement deux yeux d’or.

... Mais tout un visage lumineux... toute une figure en feu !

Oui, une figure en feu qui s’avançait à hauteur d’homme, *mais sans corps !*

Cette figure dégageait du feu.

Elle paraissait, dans la nuit, comme une flamme en forme de figure d’homme.

— Oh ! a dit le Persan entre ses dents, c’est la première fois que je la vois !... Le lieutenant de pompiers n’était pas fou ! Il l’avait bien vue, lui !... Qu’est-ce que c’est que cette flamme-là ? Ce n’est pas *lui !* Mais c’est peut-être *lui* qui nous l’envoie !... Attention !... Attention !... Votre main à hauteur de l’œil, au nom du ciel !... À hauteur de l’œil !

La figure en feu ressemblait à une figure d’enfer, à un démon brûlant. Elle s’avançait toujours à hauteur d’homme, sans corps, vers les deux hommes effrayés...

— *Il* nous envoie peut-être cette figure-là par devant, pour mieux nous surprendre par derrière... ou sur les côtés... On ne sait jamais avec lui !... Je connais beaucoup de ses trucs !... Mais celui-là !... celui-là !... Je ne le connais pas encore !... Fuyons !... par prudence !... n’est-ce pas ?... par prudence !... La main à hauteur de l’œil...

Et ils se sont enfuis, tous les deux, tout au long du long corridor souterrain qui s’ouvrait devant eux.

Ils ont couru quelques secondes, qui leur ont paru de longues, longues minutes. Puis ils se sont arrêtés.

— Pourtant, a dit le Persan, *il* vient rarement par ici ! Ce côté-ci ne le regarde pas !... Ce côté-ci ne conduit pas au Lac ni à la demeure du Lac !... Mais il sait peut-être que nous sommes *à ses trousses !*... Pourtant, je lui ai promis de le laisser tranquille désormais et de ne plus m’occuper de ses histoires.

Tout en parlant, il a tourné la tête, et Raoul aussi a tourné la tête.

Or, ils ont aperçu encore la tête en feu derrière leurs deux têtes. Elle les avait suivis... Et elle avait dû courir aussi, et peut-être plus vite qu’eux, car elle leur a paru plus proche.

En même temps, ils ont commencé à distinguer un certain bruit. Ils ne pouvaient pas du tout deviner ce que c’était. Ils comprenaient seulement que ce bruit semblait se déplacer et se rapprocher avec la flamme-figure-d’homme. C’étaient des grincements, ou plutôt des crissements, comme si des milliers d’ongles griffaient un tableau noir. C’est un bruit horriblement insupportable. On l’entend encore quelquefois quand une petite pierre, dans le bâton de craie, grince contre le tableau noir.

Ils ont encore reculé, mais la figure-flamme avançait, avançait toujours, et elle gagnait sur eux. On pouvait très bien voir ses traits, maintenant. Les yeux étaient tout ronds et fixes, le nez un peu de travers. La bouche était grande, avec une lèvre inférieure pendante, en demi-cercle. C’étaient à peu près les yeux, le nez et la lèvre de la lune. Mais de la lune quand elle est toute rouge, couleur de sang.

Comment cette lune rouge glissait-elle dans les ténèbres, à hauteur d’homme ? Elle n’avait pas de point d’appui, pas de corps pour la porter, du moins à ce qu’on voyait. Et comment allait-elle si vite, tout droit, avec ses yeux fixes, si fixes ? Et tout ce grincement, ce craquement, ce crissement qu’elle traînait avec elle, d’où venait-il ?

À un moment, le Persan et Raoul n’ont plus pu reculer et ils se sont aplatis contre le mur. Ils ne savaient pas ce qui allait leur arriver à cause de cette incompréhensible figure de feu. Et surtout, maintenant, à cause du bruit. Il était plus fort, plus grouillant, plus vivant, très « nombreux ». Car ce bruit était certainement fait de centaines de petits bruits qui remuaient dans les ténèbres, sous la tête-flamme.

Elle avance, la tête-flamme... la voilà !... avec son bruit !... la voilà à leur hauteur !...

Et les deux compagnons, aplatis contre le mur, sentent leurs cheveux se dresser d’horreur sur leurs têtes. Car ils savent maintenant d’où viennent les mille bruits. Ils viennent en troupe, roulés dans l’ombre par d’innombrables petits flots serrés. Ces flots sont plus rapides que ceux qui courent sur le sable, à la marée montante. Ce sont de petits flots de nuit qui moutonnent sous la lune, sous la lune-tête-flamme.

Et les petits flots leur passent dans les jambes, leur montent dans les jambes, et rien ne peut les arrêter. Alors, Raoul et le Persan ne peuvent plus retenir leurs cris d’horreur, d’épouvante et de douleur.

Ils ne peuvent plus non plus garder leurs mains à hauteur de l’œil. C’est la tenue du duel au pistolet à cette époque, avant le commandement de : « Feu ! » Leurs mains descendent à leurs jambes pour repousser les petits flots luisants. Ces flots roulent de petites choses pointues. Ce sont des flots pleins de pattes, et d’ongles, et de griffes, et de dents.

Oui, oui, Raoul et le Persan sont prêts à s’évanouir comme le lieutenant de pompiers Papin. Mais la tête-feu s’est retournée vers eux à leur hurlement. Et elle leur parle :

— Ne bougez pas ! Ne bougez pas !... Surtout, ne me suivez pas !... C’est moi le tueur de rats !... Laissez-moi passer avec mes rats !...

Et brusquement, la tête-feu disparaît, effacée dans les ténèbres. Devant elle, au loin, le couloir s’éclaire. C’est le simple résultat d’un geste que le tueur de rats vient de faire avec sa lanterne sourde. Tout à l’heure, pour ne pas effrayer les rats devant lui, il avait tourné sa lanterne vers lui-même. Elle éclairait alors sa propre tête. Maintenant, pour fuir plus vite, il éclaire l’espace noir devant lui... Alors il bondit, et il entraîne avec lui tous les flots de rats, grimpants, crissants, tous les mille bruits...

Le Persan et Raoul, libérés, respirent, mais ils tremblent encore.

— J’aurais dû me rappeler qu’Erik m’avait parlé du tueur de rats, a dit le Persan. Mais il ne m’avait pas dit qu’il se présentait sous cet aspect... Et c’est bizarre que je ne l’aie jamais rencontré. \[Un jour, au cap d’Ail, chez Mme Pierre Wolff, l’ancien directeur de l’Opéra, M. Pedro Gailhard, m’a parlé des rats. Il m’a raconté les immenses dégâts qu’ils faisaient sous la terre. Cela a duré jusqu’au jour où l’administration a traité avec un individu, pour un prix assez élevé d’ailleurs. Cet homme se disait capable de supprimer ce mal en faisant un tour dans les caves tous les quinze jours. Depuis, il n’y a plus de rats à l’Opéra, sauf ceux qui sont admis au foyer de la danse. M. Gailhard pensait que cet homme avait découvert un parfum secret qui attirait les rats. C’était comme le « coq-levent » que certains pêcheurs mettent sur leurs jambes pour attirer le poisson. Il les entraînait derrière lui dans quelque caveau. Là, les rats, enivrés, se laissaient noyer. Nous avons vu la peur que cette figure avait déjà causée au lieutenant de pompiers. Il s’était même évanoui (conversation avec M. Gailhard). Pour moi, il n’y a aucun doute. La tête-flamme rencontrée par ce pompier est la même qui a tant effrayé le Persan et le vicomte de Chagny. (Papiers du Persan.)\]

— Ah ! j’ai bien cru que c’était encore l’un des tours du monstre !... a-t-il soupiré... Mais non ! Il ne vient jamais par ici !

— Nous sommes donc bien loin du lac ? a demandé Raoul. Quand donc arriverons-nous, monsieur ?... Allons au lac ! Allons au lac !... Quand nous serons au lac, nous appellerons, nous secouerons les murs, nous crierons !... Christine nous entendra !... Et *Lui* aussi nous entendra !... Et puisque vous le connaissez, nous lui parlerons !

— Enfant ! a dit le Persan... Nous n’entrerons jamais dans la demeure du Lac par le Lac !

— Pourquoi cela ?

— Parce que c’est là qu’il a accumulé toute sa défense... Moi-même, je n’ai jamais pu aborder sur l’autre rive !... sur la rive de la maison !... Il faut d’abord traverser le lac... et il est bien gardé !... Certains hommes, d’anciens machinistes, de vieux fermeurs de portes, n’ont jamais été revus... Je crains que plus d’un ait simplement essayé de traverser le lac... C’est terrible... J’ai failli y rester moi-même... Si le monstre ne m’avait pas reconnu à temps !... Un conseil, monsieur, n’approchez jamais du Lac... Et surtout, bouchez-vous les oreilles si vous entendez chanter *la Voix sous l’eau*, la voix de la Sirène.

— Mais alors, a repris Raoul, plein de fièvre, d’impatience et de rage, que faisons-nous ici ?... Si vous ne pouvez rien pour Christine, laissez-moi au moins mourir pour elle.

Le Persan a essayé de calmer le jeune homme.

— Nous n’avons qu’un moyen de sauver Christine Daaé, croyez-moi. C’est d’entrer dans cette demeure sans que le monstre s’en aperçoive.

— Nous pouvons espérer cela, monsieur ?

— Eh ! si je n’avais pas cet espoir-là, je ne serais pas venu vous chercher !

— Et par où peut-on entrer dans la demeure du Lac, sans passer par le Lac ?

— Par le troisième dessous, d’où nous avons été si malheureusement chassés, monsieur. Nous allons y retourner tout de suite... Je vais vous dire, monsieur, a dit le Persan, la voix soudain changée... Je vais vous dire l’endroit exact... Cela se trouve entre une ferme et un décor abandonné du *Roi de Lahore*. C’est exactement, exactement à l’endroit où est mort Joseph Buquet...

— Ah ! ce chef machiniste qu’on a trouvé pendu ?

— Oui, monsieur, a ajouté le Persan d’un ton étrange, et dont on n’a pas pu retrouver la corde !... Allons ! du courage... et en route !... Et remettez votre main en garde, monsieur... Mais où sommes-nous donc ?

Le Persan a dû rallumer sa lanterne sourde. Il a dirigé le rayon sur deux vastes corridors qui se croisaient à angle droit. Leurs voûtes se perdaient à l’infini.

— Nous devons être, a-t-il dit, dans la partie réservée surtout au service des eaux... Je ne vois aucun feu venant des calorifères.

Il a marché devant Raoul en cherchant son chemin. Il s’arrêtait brusquement quand il craignait le passage de quelque *hydraulicien*. Puis ils ont dû éviter la lueur d’une sorte de forge souterraine, qu’on finissait d’éteindre. Devant elle, Raoul a reconnu les démons que Christine avait entrevus. C’était lors de son premier voyage, au jour de sa première captivité.

Ainsi, ils revenaient peu à peu jusque sous les immenses dessous de la scène.

Ils devaient être alors tout au fond de la *cuve*, à une très grande profondeur. Car on a creusé la terre *à quinze mètres au-dessous des couches d’eau* de toute cette partie de la capitale. Et il a fallu enlever toute l’eau... On en a tant retiré ! Pour avoir une idée de la masse chassée par les pompes, il faudrait imaginer en surface la cour du Louvre. Et en hauteur, une fois et demie les tours de Notre-Dame. Tout de même, il a fallu garder un lac.

À ce moment, le Persan a touché une paroi et il a dit :

— Si je ne me trompe pas, voici un mur qui pourrait bien appartenir à la demeure du Lac !

Il frappait alors contre une paroi de la cuve. Et il n’est peut-être pas inutile que le lecteur sache une chose. Comment le fond et les parois de la cuve avaient-ils été construits ?

Les eaux entourent la construction. Elles ne devaient pas toucher directement les murs qui soutiennent toute la machinerie du théâtre. Les charpentes, menuiseries, pièces de fer et toiles peintes à la détrempe doivent être tout spécialement protégées de l’humidité. C’est pourquoi *l’architecte a dû établir partout une double enveloppe.*

Le travail de cette double enveloppe a demandé toute une année. C’est contre le mur de la première enveloppe intérieure que le Persan frappait. Il parlait alors à Raoul de la demeure du Lac. Pour quelqu’un qui aurait connu l’architecture du monument, ce geste semblait indiquer une chose. *La mystérieuse maison d’Erik avait été construite dans la double enveloppe.* Celle-ci était formée d’un gros mur construit en batardeau, puis d’un mur de briques. Venaient ensuite une énorme couche de ciment et un autre mur de plusieurs mètres d’épaisseur.

Aux paroles du Persan, Raoul s’était jeté contre la paroi et il avait écouté avidement.

... Mais il n’a rien entendu... rien que des pas lointains qui résonnaient sur le plancher, dans les parties hautes du théâtre.

Le Persan avait de nouveau éteint sa lanterne.

— Attention ! a-t-il dit... Gare à la main ! Et maintenant, silence ! car nous allons encore essayer d’entrer chez lui.

Et il l’a entraîné jusqu’au petit escalier qu’ils avaient descendu tout à l’heure.

... Ils sont remontés en s’arrêtant à chaque marche, en surveillant l’ombre et le silence...

Ainsi, ils se sont retrouvés au troisième dessous...

Le Persan a alors fait signe à Raoul de se mettre à genoux. Ils se sont traînés sur les genoux et sur une main. L’autre main restait toujours dans la position indiquée. C’est ainsi qu’ils sont arrivés contre la paroi du fond.

Contre cette paroi, il y avait une vaste toile abandonnée du décor du *Roi de Lahore.*

... Et, tout près de ce décor, un portant...

Entre ce décor et ce portant, il y avait tout juste la place d’un corps.

... Un corps qu’un jour on avait trouvé pendu... le corps de Joseph Buquet.

Le Persan, toujours à genoux, s’était arrêté. Il écoutait.

Un moment, il a semblé hésiter et il a regardé Raoul. Puis ses yeux se sont fixés au-dessus de lui, vers le deuxième dessous. De là venait la faible lueur d’une lanterne, entre deux planches.

Évidemment, cette lueur gênait le Persan.

Enfin, il a hoché la tête et il s’est décidé.

Il s’est glissé entre le portant et le décor du *Roi de Lahore.*

Raoul était sur ses talons.

La main libre du Persan tâtait la paroi. Raoul l’a vu un instant appuyer fortement sur la paroi. Il avait appuyé de la même façon sur le mur de la loge de Christine...

... Et une pierre a basculé...

Il y avait maintenant un trou dans la paroi...

Cette fois, le Persan a sorti son pistolet de sa poche et il a fait signe à Raoul de l’imiter. Il a armé le pistolet.

Et résolument, toujours à genoux, il est entré dans le trou. La pierre l’avait fait dans le mur en basculant.

Raoul, qui avait voulu passer le premier, a dû se contenter de le suivre.

Ce trou était très étroit. Le Persan s’est arrêté presque tout de suite. Raoul l’entendait tâter la pierre autour de lui. Puis il a encore sorti sa lanterne sourde et il s’est penché en avant. Il a examiné quelque chose sous lui et il a aussitôt éteint la lanterne. Raoul l’a entendu qui lui disait dans un souffle :

— Il va falloir nous laisser tomber de quelques mètres, sans bruit. Enlevez vos bottines.

Le Persan enlevait déjà les siennes. Il a passé ses chaussures à Raoul.

— Posez-les, a-t-il dit, de l’autre côté du mur... Nous les retrouverons en sortant. \[On n’a jamais retrouvé ces deux paires de bottines. D’après les papiers du Persan, elles avaient été posées juste entre le portant et le décor du *Roi de Lahore*. C’était à l’endroit où on avait trouvé Joseph Buquet pendu. Elles ont dû être prises par quelque machiniste ou « fermeur de portes ».\]

Ensuite, le Persan a avancé un peu. Puis il s’est retourné complètement, toujours à genoux, et il s’est trouvé ainsi tête à tête avec Raoul. Il lui a dit :

— Je vais me suspendre par les mains au bout de la pierre et me laisser tomber *dans sa maison.* Ensuite, vous ferez exactement comme moi. N’ayez pas peur : je vous recevrai dans mes bras.

Le Persan a fait comme il le disait. Au-dessous de lui, Raoul a bientôt entendu un bruit sourd : évidemment la chute du Persan. Le jeune homme a tremblé. Il craignait que ce bruit ne révèle leur présence.

Cependant, plus que ce bruit, l’absence de tout autre bruit causait à Raoul une affreuse angoisse. Comment ! d’après le Persan, ils venaient d’entrer dans les murs mêmes de la demeure du Lac ! Et on n’entendait pas Christine !... Pas un cri !... Pas un appel !... Pas une plainte !... Grands dieux ! allaient-ils arriver trop tard ?...

Raoul a raclé le mur de ses genoux et il s’est accroché à la pierre de ses doigts nerveux. Puis, à son tour, il s’est laissé tomber.

Et aussitôt, il a senti deux bras le serrer.

— C’est moi ! a dit le Persan. Silence !

Et ils sont restés immobiles, à écouter...

Jamais, autour d’eux, la nuit n’avait été plus épaisse...

Jamais le silence n’avait été plus lourd ni plus terrible...

Raoul s’enfonçait les ongles dans les lèvres pour ne pas hurler : « Christine ! C’est moi !... Réponds-moi si tu n’es pas morte, Christine ? »

Enfin, le jeu de la lanterne sourde a recommencé. Le Persan a dirigé les rayons au-dessus de leurs têtes, contre le mur. Il cherchait le trou par lequel ils étaient venus, et il ne le trouvait plus...

— Oh ! a-t-il dit... La pierre s’est refermée d’elle-même.

Et le rayon de la lanterne est descendu le long du mur, puis jusqu’au parquet.

Le Persan s’est baissé et il a ramassé quelque chose, une sorte de fil. Il l’a examiné une seconde et il l’a rejeté avec horreur.

— *Le fil du Pendjab !* a-t-il murmuré.

— Qu’est-ce que c’est ? a demandé Raoul.

— Ça, a répondu le Persan en frissonnant, ça pourrait bien être la corde du pendu que l’on a tant cherchée !...

Et, pris soudain d’une nouvelle inquiétude, il a promené sur les murs le petit disque rouge de sa lanterne... Il a ainsi éclairé une chose bizarre : un tronc d’arbre qui semblait encore tout vivant, avec ses feuilles... Les branches de cet arbre montaient tout le long du mur et allaient se perdre dans le plafond.

Le disque lumineux était très petit. Il était donc difficile, d’abord, de comprendre ce qu’on voyait... On voyait un coin de branches... et puis une feuille... et une autre... et à côté, on ne voyait rien du tout... Rien que le rayon de lumière, qui semblait se refléter lui-même... Raoul a glissé sa main sur ce rien du tout, sur ce reflet...

— Tiens ! a-t-il dit... le mur, c’est une glace !

— Oui ! une glace ! a dit le Persan, d’une voix profondément émue.

Et il a ajouté, en passant sur son front en sueur la main qui tenait le pistolet :

— Nous sommes tombés dans la chambre des supplices !

### Glossaire

- **lanterne sourde**: petite lampe dont on peut cacher la lumière.
- **cloison**: mur léger qui sépare deux espaces.
- **fédérés**: Parisiens de la révolte de 1871.
- **dessous, dessus**: étages sous la scène ; étages au-dessus de la scène.
- **narcotique**: produit qui fait dormir.
- **tabatière**: petite boîte pour le tabac en poudre.
- **prise, priseur**: respire du tabac en poudre par le nez ; personne qui le fait.
- **lorgnon**: lunettes sans branches, qu’on tient sur le nez.
- **trappillons**: petites trappes dans le sol de la scène.
- **costières**: fentes du plancher de la scène qui guident les décors.
- **sablières**: grosses pièces de bois posées à plat.
- **portant, fermes**: grands cadres de bois qui tiennent un décor.
- **gloires**: appareils qui font descendre des personnages du ciel, au théâtre.
- **treuils**: machines qui soulèvent des charges avec une corde.
- **ronde**: tour de surveillance.
- **à ses trousses**: juste derrière lui, à sa poursuite.
- **crissements**: petits bruits aigus et désagréables.
- **moutonnent**: forment de petites vagues avec de l’écume.
- **coq-levent**: chose que certains pêcheurs mettent sur leurs jambes pour attirer le poisson.
- **voûtes**: plafonds en forme d’arc.
- **calorifères**: grands appareils qui chauffent un bâtiment.
- **hydraulicien**: homme qui s’occupe des eaux et des tuyaux.
- **forge**: grand feu où l’on travaille le métal.
- **cuve**: grand trou creusé sous l’Opéra pour la scène et les dessous.
- **détrempe**: peinture faite avec de l’eau et de la colle.
- **batardeau**: mur solide qui arrête l’eau.
- **bottines**: petites bottes.
- **la chambre des supplices**: pièce où l’on fait souffrir des personnes.

## Récit du Persan

Le Persan a raconté lui-même ses essais, jusqu’à cette nuit-là. Il avait essayé en vain d’entrer dans la demeure du Lac par le lac. Il a raconté comment il avait découvert l’entrée du troisième dessous. Il a raconté enfin comment le vicomte de Chagny et lui sont arrivés dans la *chambre des supplices.* Là, ils ont dû lutter contre l’imagination infernale du fantôme. Voici le récit écrit qu’il nous a laissé, dans des conditions qui seront précisées plus tard. Je n’y ai pas changé un mot. Je le donne tel quel. Car j’ai pensé que je ne devais pas cacher les aventures personnelles du daroga autour de la maison du Lac. Elles se sont passées avant sa chute dans cette maison avec Raoul. Ce début très intéressant semble peut-être, pendant quelques instants, nous éloigner un peu de la chambre des supplices. Mais c’est seulement pour mieux nous y amener tout de suite. Je vous aurai d’abord expliqué des choses très importantes. Je vous aurai aussi expliqué certaines attitudes et manières de faire du Persan, qui ont pu paraître bien extraordinaires.

« C’était la première fois que j’entrais dans la maison du Lac », écrit le Persan.

J’avais prié en vain *l’amateur de trappes* de m’en ouvrir les portes mystérieuses. C’est ainsi que, chez nous, en Perse, on appelait Erik. Il avait toujours refusé. Moi, je connaissais par expérience beaucoup de ses secrets et de ses trucs. Mais j’avais essayé en vain, par la ruse, de forcer son interdiction. Depuis que j’avais retrouvé Erik à l’Opéra, où il semblait avoir choisi de vivre, je l’avais souvent espionné. Je le surveillais tantôt dans les couloirs du dessus, tantôt dans ceux du dessous. Je le surveillais aussi sur la rive même du Lac, quand il se croyait seul. Il montait dans la petite barque et il allait droit au mur d’en face. Mais l’ombre autour de lui était toujours trop épaisse. Je ne pouvais pas voir à quel endroit exact il faisait jouer sa porte dans le mur. La curiosité m’a poussé. Une idée redoutable m’a poussé aussi : elle m’était venue en réfléchissant à quelques paroles du monstre. Un jour où je me croyais seul à mon tour, je me suis jeté dans la petite barque. Je l’ai dirigée vers la partie du mur où j’avais vu disparaître Erik. C’est alors que j’ai eu affaire à la Sirène qui gardait ces lieux. Son charme a failli me tuer, et voici exactement comment. J’avais à peine quitté la rive quand le silence a été troublé, peu à peu. Une sorte de souffle chantant m’entourait. C’était à la fois une respiration et une musique. Cela montait doucement des eaux du Lac, et cela m’enveloppait sans que je puisse découvrir par quel truc. Cela me suivait, se déplaçait avec moi, et cela était si doux que je n’avais pas peur. Au contraire, je voulais me rapprocher de la source de cette musique douce et captivante. Je me suis penché au-dessus de ma petite barque, vers les eaux. Car je ne doutais pas que ce chant venait des eaux elles-mêmes. J’étais déjà au milieu du Lac, et il n’y avait personne d’autre que moi dans la barque. La voix, car c’était maintenant clairement une voix, était à côté de moi, sur les eaux. Je me suis penché... Je me suis penché encore... Le Lac était parfaitement calme. Un rayon de lune passait par le soupirail de la rue Scribe et venait l’éclairer. Mais il ne m’a montré absolument rien sur sa surface lisse et noire comme de l’encre. Je me suis secoué un peu les oreilles, pour chasser un bourdonnement possible. Mais j’ai dû me rendre à l’évidence. Aucun bourdonnement d’oreilles n’est aussi harmonieux que ce souffle chantant qui me suivait et qui, maintenant, m’attirait.

Si j’avais été un esprit superstitieux ou un esprit faible, j’aurais pensé à quelque sirène. Elle aurait été chargée de troubler le voyageur assez courageux pour naviguer sur les eaux de la maison du Lac. Mais, Dieu merci ! je suis d’un pays où l’on aime trop le fantastique pour ne pas le connaître à fond. Je l’avais moi-même trop étudié autrefois. Je savais comment un homme de métier, avec les trucs les plus simples, peut faire travailler la pauvre imagination humaine.

Je n’ai donc pas douté : j’avais affaire à une nouvelle invention d’Erik. Mais, encore une fois, cette invention était si parfaite ! En me penchant au-dessus de la petite barque, je cherchais moins à découvrir le truc qu’à profiter de son charme.

Et je me suis penché, je me suis penché... à faire chavirer la barque.

Tout à coup, deux bras monstrueux sont sortis des eaux et m’ont saisi le cou. Ils m’ont entraîné dans le gouffre avec une force irrésistible. J’étais certainement perdu, mais j’ai eu le temps de pousser un cri. À ce cri, Erik m’a reconnu.

Car c’était lui. Il voulait certainement me noyer. Mais au lieu de cela, il a nagé et il m’a déposé doucement sur la rive.

— Vois comme tu es imprudent, m’a-t-il dit, debout devant moi, tout ruisselant de cette eau d’enfer. Pourquoi essayer d’entrer dans ma demeure ? Je ne t’ai pas invité. Je ne veux ni de toi, ni de personne au monde ! Ne m’as-tu sauvé la vie que pour me la rendre insupportable ? Si grand que soit le service rendu, Erik finira peut-être par l’oublier. Et tu sais que rien ne peut retenir Erik, pas même Erik lui-même.

Il parlait, mais je n’avais plus qu’un désir : connaître ce que j’appelais déjà *le truc de la sirène.* Il a bien voulu satisfaire ma curiosité. Car Erik est un vrai monstre. C’est ainsi que je le juge, moi qui ai eu, hélas ! l’occasion de le voir à l’œuvre en Perse. Mais il est encore, par certains côtés, un véritable enfant, plein d’orgueil et de vanité. Après avoir étonné son monde, il n’aime rien tant que prouver l’habileté vraiment miraculeuse de son esprit.

Il s’est mis à rire et il m’a montré une longue tige de roseau.

— C’est bête comme chou ! m’a-t-il dit. Mais c’est bien pratique pour respirer et pour chanter dans l’eau ! C’est un truc que j’ai appris chez les pirates du Tonkin. Ils peuvent ainsi rester cachés des heures entières au fond des rivières. \[Un rapport administratif, venu du Tonkin, est arrivé à Paris fin juillet 1900. Il raconte l’histoire du célèbre chef de bande le De Tham. Nos soldats le poursuivaient, lui et ses pirates. Il a pu leur échapper, avec tous les siens, grâce au jeu des roseaux.\]

Je lui ai parlé sévèrement.

— C’est un truc qui a failli me tuer ! ai-je dit... Et il a peut-être été fatal à d’autres !

Il ne m’a pas répondu, mais il s’est levé devant moi avec cet air de menace enfantine que je connais bien.

Je ne me suis pas « laissé impressionner ». Je lui ai dit très nettement :

— Tu sais ce que tu m’as promis, Erik ! plus de crimes !

— Est-ce que vraiment, a-t-il demandé en prenant un air aimable, j’ai commis des crimes ?

— Malheureux !... me suis-je écrié... Tu as donc oublié *les heures roses de Mazenderan ?*

— Oui, a-t-il répondu, triste tout à coup. J’aime mieux les avoir oubliées, mais j’ai bien fait rire la petite sultane.

— Tout cela, ai-je déclaré, c’est du passé... Mais il y a le présent... Et tu me dois des comptes pour le présent, car si je l’avais voulu, il n’existerait pas pour toi !... Souviens-toi de cela, Erik : je t’ai sauvé la vie !

Et j’ai profité du tour de la conversation pour lui parler d’une chose. Elle me revenait souvent à l’esprit depuis quelque temps.

— Erik, ai-je demandé... Erik, jure-moi...

— Quoi ? a-t-il dit. Tu sais bien que je ne tiens pas mes serments. Les serments sont faits pour attraper les nigauds.

— Dis-moi... Tu peux bien me dire ça, à moi ?

— Eh bien ?

— Eh bien !... Le lustre... le lustre ? Erik...

— Quoi, le lustre ?

— Tu sais bien ce que je peux dire ?

— Ah ! a-t-il ricané, ça, le lustre... je veux bien te le dire !... *Le lustre, ça n’est pas moi !*... Il était très usé, le lustre...

Quand il riait, Erik était encore plus effrayant. Il a sauté dans la barque avec un ricanement si sinistre que je n’ai pas pu m’empêcher de trembler.

— Très usé, cher *Daroga !* \[Daroga : en Perse, commandant général de la police du gouvernement.\] Très usé, le lustre !... Il est tombé tout seul... Il a fait boum ! Et maintenant, un conseil, Daroga : va te sécher, si tu ne veux pas attraper un rhume de cerveau !... Et ne remonte jamais dans ma barque... Et surtout, n’essaie pas d’entrer dans ma maison... Je ne suis pas toujours là... Daroga ! Et j’aurais du chagrin à te dédier *ma messe des morts !*

Tout en parlant et en ricanant, il était debout à l’arrière de sa barque. Il la faisait avancer avec un balancement de singe. Il ressemblait alors au rocher fatal, avec ses yeux d’or en plus. Et puis, bientôt, je n’ai plus vu que ses yeux. Enfin, il a disparu dans la nuit du lac.

C’est à partir de ce jour que j’ai renoncé à entrer dans sa demeure par le lac ! Évidemment, cette entrée-là était trop bien gardée, surtout depuis qu’il savait que je la connaissais. Mais je pensais bien qu’il devait y en avoir une autre. Car plus d’une fois, je l’avais surveillé et je l’avais vu disparaître dans le troisième dessous. Je ne pouvais pas imaginer comment. Je ne le répéterai jamais assez. Depuis que j’avais retrouvé Erik, installé à l’Opéra, je vivais dans une terreur perpétuelle de ses horribles fantaisies. Ce n’était certes pas pour moi, mais je craignais tout de lui pour les autres. \[Ici, le Persan aurait pu avouer autre chose. Le sort d’Erik l’intéressait aussi pour lui-même. Si le gouvernement de Téhéran avait appris qu’Erik était encore vivant, il le savait bien, cela aurait été fini. L’ancien *Daroga* aurait perdu sa modeste pension. Il est juste, d’ailleurs, d’ajouter que le Persan avait un cœur noble et généreux. Nous ne doutons pas que les catastrophes qu’il craignait pour les autres aient fortement occupé son esprit. Sa conduite, d’ailleurs, dans toute cette affaire, le prouve assez. Elle est au-dessus de tout éloge.\] Et quand il arrivait quelque accident, quelque événement fatal, je ne manquais pas de me dire : « C’est peut-être Erik !... » D’autres disaient autour de moi : « C’est le Fantôme !... » Que de fois j’ai entendu cette phrase dans la bouche de gens qui souriaient ! Les malheureux ! Ce fantôme existait en chair et en os, et il était bien plus terrible que l’ombre vaine dont ils parlaient. S’ils l’avaient su, je jure qu’ils auraient cessé de se moquer !... S’ils avaient su seulement de quoi Erik était capable, surtout sur un terrain comme l’Opéra !... Et s’ils avaient connu le fond de ma pensée redoutable !...

Pour moi, je ne vivais plus !... Erik m’avait annoncé très solennellement qu’il avait bien changé. Selon lui, il était devenu le plus vertueux des hommes, *depuis qu’il était aimé pour lui-même.* Cette phrase m’a laissé, sur le moment, affreusement perplexe. Pourtant, je ne pouvais pas m’empêcher de frémir en pensant au monstre. Son horrible laideur, unique et repoussante, le mettait hors de l’humanité. Il m’avait bien souvent semblé qu’il ne se croyait plus, pour cela même, aucun devoir envers la race humaine. La façon dont il m’avait parlé de ses amours n’avait fait qu’augmenter ma peur. Il en avait parlé sur un ton de vantardise que je connaissais bien. Car je prévoyais dans cet amour la cause de drames nouveaux, plus affreux que tout le reste. Je savais jusqu’à quel degré de désespoir sublime et désastreux pouvait aller la douleur d’Erik. Ses paroles annonçaient vaguement la plus horrible catastrophe. Elles ne quittaient pas ma pensée redoutable.

D’autre part, j’avais découvert le bizarre lien moral qui s’était établi entre le monstre et Christine Daaé. J’étais caché dans la chambre de débarras qui se trouve à côté de la loge de la jeune diva. J’y avais assisté à d’admirables séances de musique, qui plongeaient évidemment Christine dans une merveilleuse extase. La voix d’Erik était, à volonté, forte comme le tonnerre ou douce comme celle des anges. Mais je n’aurais tout de même pas pensé qu’elle pouvait faire oublier sa laideur. J’ai tout compris quand j’ai découvert que Christine ne l’avait pas encore vu ! J’ai eu l’occasion d’entrer dans la loge. Je me suis souvenu des leçons qu’il m’avait données autrefois. Je n’ai eu aucune peine à trouver le truc qui faisait pivoter le mur portant la glace. Et j’ai vu comment il se faisait entendre de Christine, comme s’il était à côté d’elle. Il employait un système de briques creuses, de briques porte-voix. Par là aussi, j’ai découvert le chemin qui conduit à la fontaine et au cachot, le cachot des communards. J’ai découvert aussi la trappe qui devait permettre à Erik d’entrer directement dans les dessous de la scène.

Quelques jours plus tard, quelle a été ma stupéfaction ! J’ai appris, de mes propres yeux et de mes propres oreilles, qu’Erik et Christine Daaé se voyaient. J’ai surpris le monstre penché sur la petite fontaine qui pleure, dans le chemin des communards. C’était tout au bout, sous la terre. Il rafraîchissait le front de Christine Daaé évanouie. Un cheval blanc se tenait tranquillement auprès d’eux. C’était le cheval du *Prophète*, qui avait disparu des écuries des dessous de l’Opéra. Je me suis montré. Cela a été terrible. J’ai vu des étincelles partir de deux yeux d’or. Avant d’avoir pu dire un mot, j’ai été frappé en plein front, et le coup m’a assommé. Quand je suis revenu à moi, Erik, Christine et le cheval blanc avaient disparu. Je ne doutais pas que la malheureuse soit prisonnière dans la demeure du Lac. Sans hésiter, j’ai décidé de retourner sur la rive, malgré le danger certain. Pendant vingt-quatre heures, j’ai attendu le monstre, caché près de la rive noire. Je pensais bien qu’il devait sortir, car il était obligé d’aller chercher ses provisions. Et à ce propos, je dois dire une chose. Quand il sortait dans Paris ou qu’il osait se montrer en public, il cachait son horrible trou de nez. Il mettait à la place un nez de carton pâte garni d’une moustache. Cela ne lui enlevait pas tout à fait son air macabre. Car, quand il passait, on disait derrière lui : « Tiens, voilà le père Trompe-la-Mort qui passe. » Mais cela le rendait à peu près, je dis à peu près, supportable à voir.

J’étais donc à le guetter sur la rive du Lac. Du Lac Averne, comme il avait appelé son lac, plusieurs fois, devant moi, en ricanant. Fatigué d’attendre si longtemps, je me disais encore : « Il est passé par une autre porte, celle du “troisième dessous”. » C’est alors que j’ai entendu un petit bruit d’eau dans le noir. J’ai vu les deux yeux d’or briller comme des lanternes, et bientôt la barque a touché la rive. Erik a sauté à terre et il est venu vers moi.

— Voilà vingt-quatre heures que tu es là, m’a-t-il dit. Tu me gênes ! Je t’annonce que tout cela finira très mal ! Et c’est bien toi qui l’auras voulu ! Car j’ai une patience immense pour toi !... Tu crois me suivre, immense niais — (textuel) — et c’est moi qui te suis. Je sais tout ce que tu sais de moi, ici. Je t’ai épargné hier, dans *mon chemin des communards.* Mais je te le dis, en vérité, que je ne t’y revoie plus ! Tout cela est bien imprudent, ma parole ! Et je me demande si tu sais encore ce que parler veut dire !

Il était tellement en colère que je me suis bien gardé de l’interrompre. Après avoir soufflé comme un phoque, il a précisé son horrible pensée, qui correspondait à ma pensée redoutable.

— Oui, il faut savoir une fois pour toutes, une fois pour toutes, c’est dit, ce que parler veut dire ! Je te dis qu’avec tes imprudences... Tu t’es déjà fait arrêter deux fois par l’ombre au chapeau de feutre. Elle ne savait pas ce que tu faisais dans les dessous, et elle t’a conduit aux directeurs. Ils t’ont pris pour un Persan fantasque, amateur de trucs de féerie et de coulisses de théâtre. (J’étais là... oui, j’étais là dans le bureau ; tu sais bien que je suis partout.) Je te dis donc qu’avec tes imprudences, on finira par se demander ce que tu cherches ici... Et on finira par savoir que tu cherches Erik... Et on voudra, comme toi, chercher Erik... Et on découvrira la maison du Lac... Alors, tant pis, mon vieux ! tant pis !... Je ne réponds plus de rien !

Il a encore soufflé comme un phoque.

— De rien !... Si les secrets d’Erik ne restent pas les secrets d’Erik, tant pis pour *beaucoup de ceux de la race humaine !* C’est tout ce que j’avais à te dire. À moins que tu ne sois un immense niais — (textuel) — cela devrait te suffire. À moins que tu ne saches ce que parler veut dire !...

Il s’était assis à l’arrière de sa barque. Il tapait le bois de la petite barque avec ses talons, en attendant ma réponse. Je lui ai dit simplement :

— Ce n’est pas Erik que je viens chercher ici !...

— Et qui donc ?

— Tu le sais bien : c’est Christine Daaé !

Il m’a répliqué :

— J’ai bien le droit de lui donner rendez-vous chez moi. Je suis aimé pour moi-même.

— Ce n’est pas vrai, ai-je dit. Tu l’as enlevée et tu la retiens prisonnière !

— Écoute, m’a-t-il dit. Si je te prouve que je suis aimé pour moi-même, me promets-tu de ne plus t’occuper de mes affaires ?

— Oui, je te le promets, ai-je répondu sans hésiter.

Car je pensais bien que, pour un tel monstre, une telle preuve était impossible.

— Eh bien, voilà ! c’est tout à fait simple !... Christine Daaé sortira d’ici comme il lui plaira et elle y reviendra !... Oui, elle y reviendra ! parce que cela lui plaira... Elle y reviendra d’elle-même, parce qu’elle m’aime pour moi-même !...

— Oh ! je doute qu’elle revienne !... Mais c’est ton devoir de la laisser partir.

— Mon devoir, immense niais ! (textuel) C’est ma volonté... ma volonté de la laisser partir, et elle reviendra... car elle m’aime !... Tout cela, je te le dis, finira par un mariage... un mariage à la Madeleine, immense niais ! (textuel) Me crois-tu, à la fin ? Quand je te dis que ma messe de mariage est déjà écrite... Tu verras ce *Kyrie*...

Il a encore tapé ses talons sur le bois de la barque, dans une espèce de rythme. Il l’accompagnait à mi-voix en chantant : *Kyrie !... Kyrie !... Kyrie Eleïson !*...

— Tu verras, tu verras cette messe !

— Écoute, ai-je conclu, je te croirai si je vois Christine Daaé sortir de la maison du Lac et y revenir librement !

— Et tu ne t’occuperas plus de mes affaires ?

— Eh bien ! tu verras cela ce soir... Viens au bal masqué. Christine et moi, nous irons y faire un petit tour... Tu iras ensuite te cacher dans la chambre de débarras. Tu verras Christine regagner sa loge. Elle ne demandera pas mieux que de reprendre le chemin des communards.

— C’est entendu !

Si je voyais cela, en effet, je n’aurais qu’à m’incliner. Car une très belle personne a toujours le droit d’aimer le plus horrible monstre. Surtout quand ce monstre a, comme celui-ci, la séduction de la musique. Et surtout quand cette personne est justement une cantatrice très distinguée.

— Et maintenant, va-t’en ! Car il faut que je parte pour aller faire mon marché !...

Je suis donc parti, toujours inquiet pour Christine Daaé. Mais j’avais surtout, au fond de moi, une pensée redoutable. Il l’avait réveillée très fort en parlant de mes imprudences.

Je me disais : « Comment tout cela va-t-il finir ? » J’étais d’un tempérament assez fataliste. Pourtant, je ne pouvais pas me défaire d’une angoisse indéfinissable. Elle venait de l’incroyable responsabilité que j’avais prise un jour. J’avais laissé vivre le monstre qui menaçait aujourd’hui *beaucoup de ceux de la race humaine.*

À mon immense étonnement, les choses se sont passées comme il me l’avait annoncé. Christine Daaé est sortie de la maison du Lac et elle y est revenue plusieurs fois. Apparemment, personne ne l’y forçait. Mon esprit a voulu alors s’éloigner de ce mystère amoureux. Mais il était très difficile, surtout pour moi, à cause de la pensée redoutable, de ne pas penser à Erik. Toutefois, je me suis résigné à une extrême prudence. Je n’ai pas commis la faute de retourner au bord du Lac ni de reprendre le chemin des communards. Mais l’idée de la porte secrète du troisième dessous ne me quittait pas. Je suis donc allé plus d’une fois directement à cet endroit, que je savais le plus souvent désert dans la journée. J’y restais des heures interminables, à me tourner les pouces. J’étais caché par un décor du *Roi de Lahore*. On l’avait laissé là, je ne sais pas pourquoi, car on ne jouait pas souvent le *Roi de Lahore.* Tant de patience devait être récompensée. Un jour, j’ai vu venir vers moi, à genoux, le monstre. J’étais certain qu’il ne me voyait pas. Il est passé entre le décor et un portant, et il est allé jusqu’au mur. Là, à un endroit que j’ai repéré de loin, il a pressé un ressort. Ce ressort a fait basculer une pierre et lui a ouvert un passage. Il a disparu par ce passage, et la pierre s’est refermée derrière lui. J’avais le secret du monstre, un secret qui pouvait, à mon heure, m’ouvrir la demeure du Lac.

Pour en être sûr, j’ai attendu au moins une demi-heure et j’ai fait jouer le ressort à mon tour. Tout s’est passé comme pour Erik. Mais je me suis bien gardé d’entrer moi-même dans le trou, car je savais Erik chez lui. D’autre part, j’ai eu une idée soudaine : Erik pouvait me surprendre ici. Et cela m’a rappelé la mort de Joseph Buquet. Je ne voulais pas compromettre une pareille découverte. Elle pouvait être utile à beaucoup de monde, *à beaucoup de ceux de la race humaine.* J’ai donc quitté les dessous du théâtre. J’avais d’abord remis la pierre en place avec soin, selon un système qui n’avait pas changé depuis la Perse.

Vous pensez bien que l’intrigue d’Erik et de Christine Daaé m’intéressait toujours beaucoup. Je n’obéissais pas à une curiosité maladive. C’était à cause, je l’ai déjà dit, de cette pensée redoutable qui ne me quittait pas. « Si, pensais-je, Erik découvre qu’il n’est pas aimé pour lui-même, nous pouvons nous attendre à tout. » Je ne cessais d’errer, prudemment, dans l’Opéra, et j’ai bientôt appris la vérité sur les tristes amours du monstre. Il occupait l’esprit de Christine par la terreur. Mais le cœur de la douce enfant appartenait tout entier au vicomte Raoul de Chagny. Tous deux jouaient, comme deux innocents fiancés, dans les dessus de l’Opéra, pour fuir le monstre. Ils ne se doutaient pas que quelqu’un veillait sur eux. J’étais décidé à tout : à tuer le monstre s’il le fallait et à m’expliquer ensuite devant la justice. Mais Erik ne s’est pas montré, et je n’en étais pas plus rassuré pour cela.

Il faut que je dise tout mon calcul. Je croyais que la jalousie allait chasser le monstre de sa demeure. Il me permettrait ainsi d’entrer sans danger dans la maison du Lac, par le passage du troisième dessous. Il était très important, pour tout le monde, de savoir exactement ce qu’il y avait là-dedans ! Un jour, fatigué d’attendre une occasion, j’ai fait jouer la pierre. Aussitôt, j’ai entendu une musique formidable. Le monstre travaillait, toutes portes ouvertes chez lui, à son *Don Juan triomphant.* Je savais que c’était l’œuvre de sa vie. Je me suis bien gardé de bouger et je suis resté prudemment dans mon trou obscur. Il s’est arrêté un moment de jouer. Il s’est mis à marcher à travers sa demeure, comme un fou. Et il a dit tout haut, d’une voix très forte : « Il faut que tout cela soit fini *avant !* Bien fini ! » Cette parole n’était pas faite pour me rassurer. Comme la musique reprenait, j’ai fermé la pierre tout doucement. Or, malgré cette pierre fermée, j’entendais encore un vague chant, lointain, lointain. Il montait du fond de la terre, comme le chant de la sirène était monté du fond des eaux. Et je me suis rappelé les paroles de quelques machinistes. On en avait souri au moment de la mort de Joseph Buquet. « Il y avait autour du corps du pendu comme un bruit qui ressemblait au chant des morts. »

Le jour de l’enlèvement de Christine Daaé, je ne suis arrivé au théâtre qu’assez tard dans la soirée. Je tremblais d’apprendre de mauvaises nouvelles. J’avais passé une journée atroce. J’avais lu dans un journal du matin l’annonce du mariage de Christine et du vicomte de Chagny. Depuis, je ne cessais de me demander si, après tout, *je ne ferais pas mieux de dénoncer le monstre.* Mais la raison m’est revenue. J’ai été persuadé que cela ne pouvait que précipiter la catastrophe possible.

Ma voiture m’a déposé devant l’Opéra. J’ai regardé ce monument comme si j’étais étonné, en vérité, *de le voir encore debout !*

Mais je suis, comme tout bon oriental, un peu fataliste, et je suis entré, *m’attendant à tout !*

L’enlèvement de Christine Daaé à l’acte de la prison a naturellement surpris tout le monde, mais moi, j’y étais préparé. C’était sûr qu’Erik l’avait fait disparaître, comme le roi des prestidigitateurs qu’il est, en vérité. Et j’ai bien pensé que cette fois c’était la fin pour Christine *et peut-être pour tout le monde.*

Si bien qu’un moment, je me suis posé une question. Allais-je conseiller à tous ces gens, qui s’attardaient au théâtre, de se sauver ? Mais, encore une fois, une certitude a arrêté cette pensée de dénonciation : on me prendrait pour un fou. Enfin, je savais bien ce qui pouvait arriver si je criais, par exemple : « Au feu ! » pour faire sortir tous ces gens. Je pouvais être la cause d’une catastrophe : étouffements dans la fuite, gens piétinés, luttes sauvages. Ce serait pire que la catastrophe elle-même.

Toutefois, j’ai décidé d’agir sans attendre, personnellement. Le moment me semblait d’ailleurs favorable. Il y avait de grandes chances pour qu’Erik, à cette heure, ne pense qu’à sa captive. Il fallait en profiter pour entrer dans sa demeure par le troisième dessous. Pour cette entreprise, j’ai pensé à prendre avec moi ce pauvre petit vicomte désespéré. Au premier mot, il a accepté, avec une confiance en moi qui m’a profondément touché. J’avais envoyé mon domestique chercher mes pistolets. Darius nous a rejoints avec la boîte dans la loge de Christine. J’ai donné un pistolet au vicomte et je lui ai conseillé d’être prêt à tirer, comme moi. Car, après tout, Erik pouvait nous attendre derrière le mur. Nous devions passer par le chemin des communards et par la trappe.

Le petit vicomte m’avait demandé, en voyant mes pistolets, si nous allions nous battre en duel. Certes ! et j’ai dit : Quel duel ! Mais je n’ai pas eu le temps, bien entendu, de rien lui expliquer. Le petit vicomte est brave, mais il ne savait à peu près rien de son adversaire ! Et c’était tant mieux !

Qu’est-ce qu’un duel avec le plus terrible des escrimeurs à côté d’un combat avec le plus génial des prestidigitateurs ? Moi-même, j’avais du mal à m’habituer à cette pensée. J’allais lutter contre un homme qui n’est visible, au fond, que lorsqu’il le veut. Lui, en revanche, voit tout autour de lui, quand toute chose pour vous reste obscure !... Cet homme a une science bizarre, de la subtilité, de l’imagination et de l’adresse. Elles lui permettent de disposer de toutes les forces naturelles. Il les combine pour créer devant vos yeux ou à vos oreilles l’illusion qui vous perd !... Et cela, dans les dessous de l’Opéra, c’est-à-dire au pays même de la fantasmagorie ! Peut-on imaginer cela sans frémir ? Imaginons qu’on ait enfermé dans l’Opéra, dans ses cinq dessous et ses vingt-cinq dessus, un Robert-Houdin féroce et « rigolo ». Un Robert-Houdin tantôt moqueur et tantôt plein de haine ! Qui tantôt vide les poches et tantôt tue !... Peut-on seulement avoir une idée de ce qui pourrait arriver aux yeux ou aux oreilles d’un habitant de l’Opéra ? Pensez-vous à cela : « Combattre l’amateur de trappes ? » Mon Dieu ! il en a fabriqué chez nous, dans tous nos palais, de ces étonnantes trappes pivotantes, les meilleures des trappes ! Combattre l’amateur de trappes au pays des trappes !...

Mon espoir était qu’il n’avait pas quitté Christine Daaé dans cette demeure du Lac. Il avait dû l’y transporter, une fois encore, évanouie. Ma terreur était qu’il soit déjà quelque part autour de nous, préparant *le lacet du Pendjab.*

Personne mieux que lui ne sait lancer le lacet du Pendjab. Il est le prince des étrangleurs comme il est le roi des prestidigitateurs. C’était au temps *des heures roses de Mazenderan.* Quand il avait fini de faire rire la petite sultane, celle-ci lui demandait elle-même de la faire frissonner. Et il n’avait rien trouvé de mieux que le jeu du lacet du Pendjab. Erik avait vécu en Inde, et il en était revenu avec une adresse incroyable à étrangler. Il se faisait enfermer dans une cour. On y amenait un guerrier, le plus souvent un condamné à mort. Cet homme avait une longue lance et une large épée. Erik, lui, n’avait que son lacet. Le guerrier croyait abattre Erik d’un coup formidable, et c’était toujours à ce moment-là que le lacet sifflait. D’un coup de poignet, Erik avait serré le mince lasso au cou de son ennemi. Il le traînait aussitôt devant la petite sultane et ses femmes, qui regardaient à une fenêtre et applaudissaient. La petite sultane a appris, elle aussi, à lancer le lacet du Pendjab. Elle a ainsi tué plusieurs de ses femmes, et même des amies en visite. Mais je préfère quitter ce sujet terrible *des Heures Roses de Mazenderan.* Si j’en ai parlé, c’est pour une raison précise. Arrivé avec le vicomte de Chagny dans les dessous de l’Opéra, j’ai dû mettre mon compagnon en garde. Un étranglement était toujours possible autour de nous. Certes ! une fois dans les dessous, mes pistolets ne pouvaient plus nous servir à rien. Car Erik ne s’était pas opposé tout de suite à notre entrée dans le chemin des communards. J’étais donc bien sûr qu’il ne se laisserait plus voir. Mais il pouvait toujours nous étrangler. Je n’ai pas eu le temps d’expliquer tout cela au vicomte. Et même si j’avais eu ce temps, je ne sais pas si je m’en serais servi pour le lui raconter. Il y avait quelque part, dans l’ombre, un lacet du Pendjab prêt à siffler. Il était bien inutile de compliquer la situation. Je me suis contenté de conseiller une chose à M. de Chagny. Il devait toujours tenir sa main à hauteur de l’œil, le bras replié. C’est la position du tireur au pistolet qui attend le commandement de feu. Dans cette position, même le plus adroit des étrangleurs ne peut pas lancer utilement le lacet du Pendjab. En même temps que le cou, il vous prend le bras ou la main. Et ainsi, ce lacet, qu’on peut facilement défaire, devient inoffensif.

Nous avons évité le commissaire de police et quelques fermeurs de portes, puis les pompiers. Nous avons rencontré pour la première fois le tueur de rats. L’homme au chapeau de feutre ne nous a pas remarqués. Enfin, le vicomte et moi, nous sommes arrivés sans difficulté dans le troisième dessous. Nous étions entre le portant et le décor du *Roi de Lahore.* J’ai fait jouer la pierre, et nous avons sauté dans la demeure. Erik se l’était construite dans la double enveloppe des murs de fondation de l’Opéra. (*Il l’avait fait le plus tranquillement du monde. Car Erik a été un des premiers entrepreneurs de maçonnerie de Philippe Garnier, l’architecte de l’Opéra. Il avait continué à travailler, mystérieusement, tout seul, quand les travaux étaient officiellement arrêtés. C’était pendant la guerre, le siège de Paris et la Commune.*)

Je connaissais assez mon Erik pour espérer découvrir tous les trucs qu’il avait pu fabriquer pendant tout ce temps-là. Aussi, je n’étais pas du tout rassuré en sautant dans sa maison. Je savais ce qu’il avait fait d’un certain palais de Mazenderan. De la construction la plus honnête du monde, il avait bientôt fait la maison du diable. On ne pouvait plus y prononcer une parole sans qu’elle soit espionnée ou répétée par l’écho. Que de drames de famille ! Que de tragédies sanglantes le monstre traînait derrière lui avec ses trappes ! De plus, dans les palais qu’il avait « truqués », on ne pouvait jamais savoir exactement où l’on se trouvait. Il avait des inventions étonnantes. Certainement, la plus curieuse, la plus horrible et la plus dangereuse de toutes était *la chambre des supplices.* Dans des cas exceptionnels, la petite sultane s’amusait à y faire souffrir quelque bourgeois. Sinon, on y laissait entrer presque uniquement les condamnés à mort. C’était, à mon avis, l’invention la plus atroce des *heures roses de Mazenderan.* Aussi, quand le visiteur de la chambre des supplices « en avait assez », il avait toujours le droit d’en finir. On laissait pour cela à sa disposition un lacet du Pendjab, au pied de l’arbre de fer !

Or, quelle a été mon émotion, aussitôt après être entré dans la demeure du monstre ! La pièce où nous venions de sauter, M. le vicomte de Chagny et moi, était justement une copie exacte. C’était la copie de la chambre des supplices des *heures roses de Mazenderan.*

À nos pieds, j’ai trouvé le lacet du Pendjab que j’avais tant redouté toute la soirée. J’étais convaincu que ce fil avait déjà servi pour Joseph Buquet. Le chef machiniste avait dû, comme moi, surprendre Erik un soir. C’était au moment où il faisait jouer la pierre du troisième dessous. Curieux, il avait essayé de passer à son tour avant que la pierre ne se referme. Il était tombé dans la chambre des supplices, et il n’en était sorti que pendu. J’ai très bien imaginé Erik traînant le corps dont il voulait se débarrasser jusqu’au décor du *Roi de Lahore.* Je l’ai imaginé le suspendant là, pour faire un exemple. Ou bien pour augmenter *la terreur superstitieuse qui devait l’aider à garder les abords de la caverne !*

Mais, après réflexion, Erik était revenu chercher le lacet du Pendjab. Ce lacet est très curieusement fait de boyaux de chat. Il aurait pu exciter la curiosité d’un juge d’instruction. Ainsi s’expliquait la disparition de la corde du pendu.

Et voilà que je le découvrais à nos pieds, le lacet, dans la chambre des supplices !... Je ne suis pas peureux, mais une sueur froide a couvert mon visage.

Je promenais sur les murs de cette chambre trop fameuse le petit disque rouge de ma lanterne. Elle tremblait dans ma main.

M. de Chagny s’en est aperçu et il m’a dit :

— Que se passe-t-il donc, monsieur ?

Je lui ai fait violemment signe de se taire. Car il me restait un dernier espoir. Nous étions peut-être dans la chambre des supplices sans que le monstre en sache rien !

Et même, cet espoir-là n’était pas le salut. Car je pouvais encore très bien imaginer autre chose. Du côté du troisième dessous, la chambre des supplices devait garder la *demeure du Lac*, et cela peut-être automatiquement.

Oui, les supplices allaient peut-être commencer *automatiquement.*

Qui aurait pu dire quels gestes de notre part ils attendaient pour cela ?

J’ai recommandé à mon compagnon l’immobilité la plus absolue.

Un silence écrasant pesait sur nous.

Et ma lanterne rouge continuait à faire le tour de la chambre des supplices... je la reconnaissais... je la reconnaissais...

### Glossaire

- **soupirail**: petite ouverture qui donne de l’air et de la lumière à une cave.
- **chavirer**: se retourner dans l’eau, pour une barque.
- **roseau**: grande plante à tige creuse, qui pousse au bord de l’eau.
- **nigauds**: personnes un peu bêtes, faciles à tromper.
- **rhume de cerveau**: rhume qui bouche le nez.
- **chambre de débarras**: petite pièce où l’on range ce qui ne sert pas.
- **carton pâte**: carton mou qu’on moule et qui durcit.
- **Trompe-la-Mort**: surnom d’une personne qui semble échapper à la mort.
- **ce que parler veut dire**: comprendre ce qui est dit à demi-mot.
- **phoque**: grand animal marin qui souffle fort.
- **me tourner les pouces**: attendre sans rien faire.
- **prestidigitateurs**: artistes qui font des tours de magie avec les mains.
- **fantasmagorie**: spectacle d’apparitions et d’illusions.
- **fataliste**: personne qui accepte le destin sans lutter.
- **boyaux de chat**: fil très solide fait avec les intestins d’un animal.

## Suite du récit du Persan

Nous étions au centre d’une petite salle parfaitement hexagonale... Ses six murs étaient couverts de glaces à l’intérieur... du haut en bas... Dans les coins, on distinguait très bien les « rajoutis » de glace... les petits secteurs destinés à tourner sur leurs tambours... Oui, oui, je les reconnais... Et je reconnais l’arbre de fer dans un coin, au fond de l’un de ces petits secteurs... l’arbre de fer, avec sa branche de fer... pour les pendus.

J’avais saisi le bras de mon compagnon. Le vicomte de Chagny tremblait. Il était tout prêt à crier à sa fiancée qu’il lui apportait du secours... Je craignais qu’il ne puisse pas se retenir.

Tout à coup, nous avons entendu du bruit à notre gauche.

D’abord, c’était comme une porte qui s’ouvrait et se refermait dans la pièce à côté. Puis il y a eu un gémissement sourd. J’ai retenu encore plus fort le bras de M. de Chagny. Puis nous avons entendu distinctement ces mots :

— C’est à prendre ou à laisser ! *La messe de mariage* ou *la messe des morts.*

J’ai reconnu la voix du monstre.

Il y a encore eu un gémissement.

Ensuite, un long silence.

J’étais persuadé, maintenant, que le monstre ne savait pas que nous étions chez lui. Sinon, il se serait bien arrangé pour que nous ne l’entendions pas. Il lui aurait suffi de fermer complètement la petite fenêtre invisible. Par elle, les amateurs de supplices regardent dans la chambre des supplices.

Et puis, j’étais sûr que s’*il* avait connu notre présence, les supplices auraient commencé tout de suite.

Nous avions donc maintenant un gros avantage sur Erik : nous étions à côté de lui et il n’en savait rien.

L’important était de ne pas le lui faire savoir. Et je ne craignais rien tant que l’impulsion du vicomte de Chagny. Il voulait se jeter à travers les murs pour rejoindre Christine Daaé. Nous croyions entendre, par moments, son gémissement.

— La messe des morts, ce n’est pas gai ! a repris la voix d’Erik. Tandis que la messe de mariage, parlez-moi de cela ! c’est magnifique ! Il faut prendre une décision et savoir ce que l’on veut ! Moi, je ne peux plus vivre comme ça, au fond de la terre, dans un trou, comme une taupe ! *Don Juan triomphant est terminé*, maintenant je veux vivre comme tout le monde. Je veux avoir une femme comme tout le monde et nous irons nous promener le dimanche. J’ai inventé un masque qui me donne le visage de n’importe qui. On ne se retournera même pas. Tu seras la plus heureuse des femmes. Et nous chanterons pour nous tout seuls, à en mourir. Tu pleures ! Tu as peur de moi ! Je ne suis pourtant pas méchant au fond ! Aime-moi et tu verras ! *Il ne m’a manqué que d’être aimé pour être bon !* Si tu m’aimais, je serais doux comme un agneau et tu ferais de moi tout ce que tu voudrais.

Bientôt, le gémissement qui accompagnait cette sorte de litanie d’amour a grandi, grandi. Je n’ai jamais rien entendu de plus désespéré. M. de Chagny et moi, nous avons reconnu que cette plainte effrayante venait d’Erik lui-même. Quant à Christine, elle devait se tenir quelque part, peut-être de l’autre côté du mur que nous avions devant nous. Elle devait être muette d’horreur, sans la force de crier, avec le monstre à ses genoux.

Cette plainte était sonore, grondante et râlante comme la plainte d’un océan. Par trois fois, Erik a sorti cette plainte du rocher de sa gorge.

— Tu ne m’aimes pas ! Tu ne m’aimes pas ! Tu ne m’aimes pas !

Et puis, il s’est adouci :

— Pourquoi pleures-tu ? Tu sais bien que tu me fais de la peine.

Un silence.

Chaque silence, pour nous, était un espoir. Nous nous disions : « Il a peut-être quitté Christine derrière le mur. »

Et nous ne pensions qu’à une chose. Pouvions-nous avertir Christine Daaé de notre présence sans que le monstre se doute de rien ?

Nous ne pouvions maintenant sortir de la chambre des supplices que si Christine nous en ouvrait la porte. C’était la première condition pour l’aider. Car nous ne savions même pas où se trouvait la porte autour de nous.

Tout à coup, le silence d’à côté a été troublé par le bruit d’une sonnerie électrique.

Il y a eu un bond de l’autre côté du mur, puis la voix de tonnerre d’Erik :

— On sonne ! Donnez-vous donc la peine d’entrer !

Un ricanement lugubre.

— Qui est-ce qui vient encore nous déranger ? Attends-moi un peu ici... *je m’en vais aller dire à la sirène d’ouvrir.*

Et des pas se sont éloignés, une porte s’est fermée. Je n’ai pas eu le temps de penser à l’horreur nouvelle qui se préparait. J’ai oublié que le monstre ne sortait peut-être que pour un nouveau crime. Je n’ai compris qu’une chose : Christine était seule derrière le mur !

Le vicomte de Chagny l’appelait déjà.

— Christine ! Christine !

Puisque nous entendions ce qui se disait dans la pièce à côté, on devait entendre aussi mon compagnon. Et pourtant, le vicomte a dû répéter plusieurs fois son appel.

Enfin, une faible voix est arrivée jusqu’à nous.

— Je rêve, disait-elle !

— Christine ! Christine ! c’est moi, Raoul.

Silence.

— Mais répondez-moi, Christine !... Si vous êtes seule, au nom du ciel, répondez-moi.

Alors, la voix de Christine a murmuré le nom de Raoul.

— Oui ! Oui ! C’est moi ! Ce n’est pas un rêve !... Christine, ayez confiance !... Nous sommes là pour vous sauver... Mais pas une imprudence !... Quand vous entendrez le monstre, avertissez-nous.

— Raoul !... Raoul !

Elle s’est fait répéter plusieurs fois qu’elle ne rêvait pas. Raoul de Chagny avait bien pu venir jusqu’à elle. Un compagnon dévoué, qui connaissait le secret de la demeure d’Erik, l’avait conduit.

Mais à cette joie trop rapide a succédé aussitôt une terreur plus grande. Elle voulait que Raoul s’éloigne tout de suite. Elle tremblait à l’idée qu’Erik découvre sa cachette, car alors il tuerait le jeune homme sans hésiter. Elle nous a appris en quelques mots rapides qu’Erik était devenu tout à fait fou d’amour. Il était décidé *à tuer tout le monde et lui-même avec le monde*, si elle refusait de devenir sa femme. Il voulait un mariage devant le maire et le curé, le curé de la Madeleine. Il lui avait donné jusqu’au lendemain soir onze heures pour réfléchir. C’était le dernier délai. Elle devrait alors choisir, comme il disait, entre la messe de mariage et la messe des morts !

Et Erik avait prononcé une phrase que Christine n’avait pas tout à fait comprise. « Oui ou non ; si c’est non, tout le monde est mort et *enterré !* »

Mais moi, je comprenais tout à fait cette phrase, car elle répondait d’une façon terrible à ma pensée redoutable.

— Pourriez-vous nous dire où est Erik ? ai-je demandé.

Elle a répondu qu’il devait être sorti de la demeure.

— Pourriez-vous vous en assurer ?

— Non !... Je suis attachée... Je ne peux pas faire un mouvement.

En apprenant cela, M. de Chagny et moi, nous n’avons pas pu retenir un cri de rage. Notre salut, à tous les trois, dépendait de la liberté de mouvements de la jeune fille.

— Oh ! la délivrer ! Arriver jusqu’à elle !

— Mais où êtes-vous donc ? demandait encore Christine... Il n’y a que deux portes dans ma chambre, la chambre Louis-Philippe dont je vous ai parlé, Raoul !... Une porte par où Erik entre et sort. Et une autre qu’il n’a jamais ouverte devant moi et qu’il m’a défendu de franchir jamais. Il dit que c’est la plus dangereuse des portes... la porte des supplices !...

— Christine, nous sommes derrière cette porte-là !...

— Vous êtes dans la chambre des supplices ?

— Oui, mais nous ne voyons pas la porte.

— Ah ! si je pouvais seulement me traîner jusque-là !... Je frapperais contre la porte et vous verriez bien où elle est.

— C’est une porte avec une serrure ? ai-je demandé.

— Oui, avec une serrure.

J’ai pensé : « Elle s’ouvre de l’autre côté avec une clef, comme toutes les portes. Mais de notre côté à nous, elle s’ouvre avec le ressort et le contrepoids. Et cela ne va pas être facile à découvrir. »

— Mademoiselle ! ai-je dit, il faut absolument que vous nous ouvriez cette porte.

— Mais comment ? a répondu la voix en larmes de la malheureuse...

Nous avons entendu un corps qui se froissait, qui essayait de toute évidence de se libérer de ses liens...

— Nous ne nous en sortirons que par la ruse, ai-je dit. Il faut avoir la clef de cette porte...

— Je sais où elle est, a répondu Christine, qui paraissait épuisée par son effort... Mais je suis bien attachée !... Le misérable !...

Et il y a eu un sanglot...

— Où est la clef ? ai-je demandé.

J’ai ordonné à M. de Chagny de se taire et de me laisser conduire l’affaire. Car nous n’avions pas un moment à perdre.

— Dans la chambre, à côté de l’orgue, avec une autre petite clef en bronze. Il m’a défendu d’y toucher aussi. Elles sont toutes les deux dans un petit sac en cuir qu’il appelle *Le petit sac de la vie et de la mort*... Raoul ! Raoul !... fuyez !... Tout ici est mystérieux et terrible... Et Erik va devenir tout à fait fou... Et vous êtes dans la chambre des supplices !... Allez-vous-en par où vous êtes venus ! Cette chambre-là doit avoir des raisons pour s’appeler d’un nom pareil !

— Christine ! a dit le jeune homme, nous sortirons d’ici ensemble ou nous mourrons ensemble !

— Cela ne dépend que de nous : nous pouvons tous sortir d’ici sains et saufs, ai-je soufflé. Mais il faut garder notre sang-froid. Pourquoi vous a-t-il attachée, mademoiselle ? Vous ne pouvez pourtant pas vous sauver de chez lui ! Il le sait bien !

— J’ai voulu me tuer ! Le monstre, ce soir, m’a transportée ici évanouie, à demi chloroformée, puis il est sorti. Il était, paraît-il, c’est lui qui me l’a dit, *allé chez son banquier !*... Quand il est revenu, il m’a trouvée le visage en sang... J’avais voulu me tuer ! Je m’étais frappé le front contre les murs.

— Christine ! a gémi Raoul, et il s’est mis à sangloter.

— Alors, il m’a attachée... Je n’ai le droit de mourir que demain soir à onze heures !...

Toute cette conversation à travers le mur était beaucoup plus « hachée » et beaucoup plus prudente. Je ne peux pas bien le montrer en l’écrivant ici. Souvent, nous nous arrêtions au milieu d’une phrase. Car nous avions cru entendre un craquement, un pas, un mouvement bizarre... Elle nous disait : « Non ! Non ! ce n’est pas lui !... Il est sorti ! Il est bien sorti ! J’ai reconnu le bruit que fait le mur du Lac en se refermant. »

— Mademoiselle ! ai-je déclaré, c’est le monstre lui-même qui vous a attachée... C’est lui qui vous détachera... Il suffit de jouer la comédie qu’il faut pour cela !... N’oubliez pas qu’il vous aime !

— Malheureuse ! avons-nous entendu. Comment pourrais-je jamais l’oublier !

— Souvenez-vous-en pour lui sourire... Suppliez-le... Dites-lui que ces liens vous blessent.

Mais Christine Daaé nous a dit :

— Chut !... J’entends quelque chose dans le mur du Lac !... C’est lui !... Allez-vous-en !... Allez-vous-en !... Allez-vous-en !...

— Nous ne partirions pas, même si nous le voulions ! ai-je affirmé, pour impressionner la jeune fille. Nous ne pouvons plus partir ! Et nous sommes dans la chambre des supplices !

— Silence ! a encore soufflé Christine.

Nous nous sommes tus tous les trois.

Des pas lourds se traînaient lentement derrière le mur. Puis ils s’arrêtaient, et puis ils faisaient de nouveau gémir le parquet.

Puis il y a eu un soupir formidable, suivi d’un cri d’horreur de Christine. Et nous avons entendu la voix d’Erik.

— Je te demande pardon de te montrer un visage pareil ! Je suis dans un bel état, n’est-ce pas ? C’est de la faute de l’*autre ?* Pourquoi a-t-il sonné ? Est-ce que je demande à ceux qui passent l’heure qu’il est ? Il ne demandera plus l’heure à personne. C’est de la faute de la sirène...

Encore un soupir, plus profond, plus formidable, venant du fin fond de l’abîme d’une âme.

— Pourquoi as-tu crié, Christine ?

— Parce que je souffre, Erik.

— J’ai cru que je t’avais fait peur...

— Erik, desserrez mes liens... Ne suis-je pas votre prisonnière ?

— Tu voudras encore mourir...

— Vous m’avez donné jusqu’à demain soir, onze heures, Erik...

Les pas se traînent encore sur le plancher.

— Après tout, puisque nous devons mourir ensemble... et que je suis aussi pressé que toi... Oui, moi aussi, j’en ai assez de cette vie-là, tu comprends !... Attends, ne bouge pas, je vais te délivrer... Tu n’as qu’un mot à dire : *non !* et ce sera fini tout de suite, *pour tout le monde*... Tu as raison... tu as raison ! Pourquoi attendre jusqu’à demain soir onze heures ? Ah ! oui, parce que ça aurait été plus beau !... J’ai toujours eu la maladie du décorum... du grandiose... C’est enfantin !... Il ne faut penser qu’à soi dans la vie !... à sa propre mort... Le reste est inutile... *Tu regardes comme je suis mouillé ?*... Ah ! ma chérie, c’est que j’ai eu tort de sortir... Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors !... À part ça, Christine, je crois bien que j’ai des hallucinations... Tu sais, celui qui sonnait tout à l’heure chez la sirène... va-t’en voir au fond du lac s’il sonne... Eh bien, il ressemblait... Là, tourne-toi... Es-tu contente ? Te voilà délivrée... Mon Dieu ! tes poignets, Christine ! Je leur ai fait mal, dis ?... Cela seul mérite la mort... À propos de mort, *il faut que je lui chante sa messe !*

En entendant ces paroles terribles, je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir un affreux pressentiment... Moi aussi, j’avais sonné une fois à la porte du monstre... et sans le savoir, certes !... J’avais dû mettre en marche quelque courant d’alarme... Et je me souvenais des deux bras sortis des eaux noires comme de l’encre... Quel était encore le malheureux perdu sur ces rives ?

La pensée de ce malheureux-là m’empêchait presque de me réjouir de la ruse de Christine. Et pourtant, le vicomte de Chagny murmurait à mon oreille ce mot magique : délivrée !... Qui donc ? Qui donc était *l’autre ?* Celui pour qui nous entendions en ce moment la messe des morts ?

Ah ! ce chant sublime et furieux ! Toute la maison du Lac en grondait... Toutes les entrailles de la terre en frissonnaient... Nous avions mis nos oreilles contre le mur de glace pour mieux entendre le jeu de Christine Daaé. C’était le jeu qu’elle jouait pour nous délivrer. Mais nous n’entendions plus rien que le jeu de la messe des morts. C’était plutôt une messe de damnés... Cela faisait, au fond de la terre, une ronde de démons.

Je me rappelle que le *Dies iræ* qu’*il* a chanté nous a enveloppés comme un orage. Oui, nous avions de la foudre autour de nous, et des éclairs... Certes ! je *l*’avais entendu chanter autrefois... Il allait même jusqu’à faire chanter les gueules de pierre de mes taureaux à tête d’homme... C’était sur les murs du palais de Mazenderan... Mais chanter comme ça, jamais ! jamais ! Il chantait comme le dieu du tonnerre...

Tout à coup, l’orgue et la voix se sont arrêtés si brusquement ! M. de Chagny et moi, nous avons reculé derrière le mur, tellement nous étions saisis... Et la voix, soudain changée, transformée, a grincé distinctement toutes ces syllabes métalliques.

— *Qu’est-ce que tu as fait de mon sac ?*

### Glossaire

- **hexagonale**: qui a six côtés.
- **rajoutis**: petits morceaux ajoutés.
- **secteurs**: parties d’un mur de glaces.
- **tambours**: cylindres sur lesquels tournent les glaces.
- **taupe**: petit animal qui vit dans la terre.
- **litanie**: longue suite de paroles répétées, comme une prière.
- **râlante**: qui fait le bruit d’une respiration difficile.
- **chloroformée**: endormie avec un produit qu’on respire.
- **décorum**: goût pour les belles apparences, pour ce qui est solennel.
- **hallucinations**: choses qu’on croit voir ou entendre, mais qui n’existent pas.
- **pressentiment**: impression qu’un malheur va arriver.
- **entrailles**: ici, la partie la plus profonde de la terre.
- **Dies iræ**: chant de la messe des morts.
- **gueules**: bouches d’animaux.
- **damnés**: personnes condamnées à l’enfer.

## Suite du récit du Persan

La voix a répété avec fureur :

— Qu’est-ce que tu as fait de mon sac ?

Christine Daaé ne devait pas trembler plus que nous.

— C’est pour me prendre mon sac que tu voulais que je te délivre, dis ?...

On a entendu des pas rapides. Christine revenait en courant dans la chambre Louis-Philippe, comme pour chercher un abri devant notre mur.

— Pourquoi fuis-tu ? disait la voix furieuse qui l’avait suivie... Veux-tu bien me rendre mon sac ! Tu ne sais donc pas que c’est le sac de la vie et de la mort ?

— Écoutez-moi, Erik, a soupiré la jeune femme... Maintenant, il est entendu que nous devons vivre ensemble... Alors, qu’est-ce que ça vous fait ?... Tout ce qui est à vous m’appartient !...

Elle disait cela d’une façon si tremblante que cela faisait pitié. La malheureuse devait employer ses dernières forces pour vaincre sa terreur... Mais elle parlait en claquant des dents. Ce n’était pas avec des ruses aussi enfantines qu’on pouvait surprendre le monstre.

— Vous savez bien qu’il n’y a là-dedans que deux clefs... Qu’est-ce que vous voulez faire ? a-t-il demandé.

— Je voudrais, a-t-elle dit, visiter cette chambre que je ne connais pas et que vous m’avez toujours cachée... C’est une curiosité de femme !

Elle a ajouté cela sur un ton qui voulait être gai. Mais ce ton sonnait si faux qu’il a seulement dû augmenter la méfiance d’Erik...

— Je n’aime pas les femmes curieuses ! a répondu Erik. Et vous devriez vous méfier depuis l’histoire de Barbe-Bleue... Allons ! rendez-moi mon sac !... rendez-moi mon sac !... Veux-tu laisser la clef !... Petite curieuse !

Et il a ricané, pendant que Christine poussait un cri de douleur... Erik venait de lui reprendre le sac.

C’est à ce moment que le vicomte n’a plus pu se retenir. Il a jeté un cri de rage et d’impuissance. J’ai eu beaucoup de mal à l’étouffer sur ses lèvres...

— Ah mais ! a dit le monstre... Qu’est-ce que c’est que ça ?... Tu n’as pas entendu, Christine ?

— Non ! non ! répondait la malheureuse ; je n’ai rien entendu !

— Il me semblait qu’on avait jeté un cri !

— Un cri !... Est-ce que vous devenez fou, Erik ?... Qui voulez-vous donc qui crie, au fond de cette demeure ?... C’est moi qui ai crié, parce que vous me faisiez mal !... Moi, je n’ai rien entendu !...

— Comme tu me dis cela !... Tu trembles !... Te voilà bien émue !... Tu mens !... On a crié ! on a crié !... Il y a quelqu’un dans la chambre des supplices !... Ah ! je comprends maintenant !...

— Il n’y a personne, Erik !...

— Je comprends !...

— Personne !...

— Ton fiancé... peut-être !...

— Eh ! je n’ai pas de fiancé !... Vous le savez bien !...

Encore un ricanement mauvais.

— D’ailleurs, c’est si facile de le savoir... Ma petite Christine, mon amour... On n’a pas besoin d’ouvrir la porte pour voir ce qui se passe dans la chambre des supplices... Veux-tu voir ? veux-tu voir ?... Tiens !... S’il y a quelqu’un... S’il y a vraiment quelqu’un, tu vas voir s’allumer tout là-haut, près du plafond, la fenêtre invisible... Il suffit de tirer son rideau noir et puis d’éteindre ici... Là, c’est fait... Éteignons ! Tu n’as pas peur de la nuit, en compagnie de ton petit mari !...

Alors, on a entendu la voix mourante de Christine.

— Non !... J’ai peur !... Je vous dis que j’ai peur dans la nuit !... Cette chambre ne m’intéresse plus du tout !... C’est vous qui me faites tout le temps peur, comme à une enfant, avec cette chambre des supplices !... Alors, j’ai été curieuse, c’est vrai !... Mais elle ne m’intéresse plus du tout... du tout !...

Et ce que je craignais par-dessus tout a commencé *automatiquement*... Nous avons été, tout à coup, inondés de lumière !... Oui, derrière notre mur, c’était comme un incendie. Le vicomte de Chagny ne s’y attendait pas. Il a été si surpris qu’il a failli tomber. Et la voix de colère a éclaté à côté.

— Je te disais qu’il y avait quelqu’un !... La vois-tu maintenant, la fenêtre ?... la fenêtre lumineuse !... Tout là-haut !... Celui qui est derrière ce mur ne la voit pas, lui !... Mais toi, tu vas monter sur l’échelle double. Elle est là pour cela !... Tu m’as demandé souvent à quoi elle servait... Eh bien ! te voilà renseignée maintenant !... Elle sert à regarder par la fenêtre de la chambre des supplices... petite curieuse !...

— Quels supplices ?... quels supplices y a-t-il là-dedans ?... Erik ! Erik ! dites-moi que vous voulez me faire peur !... Dites-le-moi, si vous m’aimez, Erik !... N’est-ce pas qu’il n’y a pas de supplices ? Ce sont des histoires pour les enfants !...

— Allez voir, ma chérie, à la petite fenêtre !...

Je ne sais pas si le vicomte, à côté de moi, entendait maintenant la voix faible de la jeune femme. Il était tellement occupé par le spectacle incroyable qui venait d’apparaître devant ses yeux égarés... Moi, j’avais déjà vu ce spectacle trop souvent, par la petite fenêtre des *Heures roses de Mazenderan*. Je ne m’occupais donc que de ce qui se disait à côté. J’y cherchais une raison d’agir, une décision à prendre.

— Allez voir, allez voir à la petite fenêtre !... Vous me direz !... Vous me direz après *comment il a le nez fait !*

Nous avons entendu rouler l’échelle qu’on a appuyée contre le mur...

— Montez donc !... Non !... Non, je vais monter... moi, ma chérie !...

— Eh bien ! oui... je vais voir... laissez-moi !

— Ah ! ma petite chérie !... Ma petite chérie !... que vous êtes mignonne... C’est bien gentil à vous de m’épargner cette peine à mon âge !... Vous me direz comment il a le nez fait !... Si les gens savaient le bonheur qu’il y a à avoir un nez... un nez bien à soi... Jamais ils ne viendraient se promener dans la chambre des supplices !...

À ce moment, nous avons entendu clairement, au-dessus de nos têtes, ces mots :

— *Mon ami, il n’y a personne !*...

— Personne ?... Vous êtes sûre qu’il n’y a personne ?...

— Ma foi, non... il n’y a personne...

— Eh bien, tant mieux !... Qu’avez-vous, Christine ?... Eh bien, quoi ! Vous n’allez pas vous trouver mal !... Puisqu’il n’y a personne !... Là !... descendez !... là !... Remettez-vous ! puisqu’il n’y a personne... *Mais comment trouvez-vous le paysage ?*...

— Oh ! très bien !...

— Allons ! ça va mieux !... N’est-ce pas, ça va mieux !... Tant mieux, ça va mieux !... Pas d’émotion !... Et quelle drôle de maison, n’est-ce pas, où l’on peut voir des paysages pareils ?...

— Oui, on se croirait au Musée Grévin !... Mais, dites donc, Erik... il n’y a pas de supplices là-dedans !... Savez-vous que vous m’avez fait une de ces peurs !...

— Pourquoi, puisqu’il n’y a personne !...

— C’est vous qui avez fait cette chambre-là, Erik ?... Savez-vous que c’est très beau ! Vraiment, vous êtes un grand artiste, Erik...

— Oui, un grand artiste « dans mon genre ».

— Mais, dites-moi, Erik, pourquoi avez-vous appelé cette chambre la chambre des supplices ?...

— Oh ! c’est bien simple. D’abord, qu’est-ce que vous avez vu ?

— J’ai vu une forêt !...

— Et qu’est-ce qu’il y a dans une forêt ?

— Des arbres !...

— Et qu’est-ce qu’il y a dans un arbre ?

— Des oiseaux...

— Tu as vu des oiseaux...

— Non, je n’ai pas vu d’oiseaux.

— Alors, qu’as-tu vu ! cherche !... Tu as vu des branches ! Et qu’est-ce qu’il y a dans une branche ? a dit la voix terrible... Il y a un gibet ! Voilà pourquoi j’appelle ma forêt la chambre des supplices !... Tu vois, ce n’est qu’une façon de parler ! Tout cela est pour rire !... Moi, je ne m’exprime jamais comme les autres !... Je ne fais rien comme les autres !... Mais j’en suis bien fatigué !... bien fatigué !... J’en ai assez, vois-tu ? d’avoir une forêt dans ma maison, et une chambre des supplices !... Et d’être logé comme un charlatan au fond d’une boîte à double fond !... J’en ai assez ! j’en ai assez !... Je veux avoir un appartement tranquille, avec des portes et des fenêtres ordinaires. Et je veux une honnête femme dedans, comme tout le monde !... Tu devrais comprendre cela, Christine. Je ne devrais pas avoir besoin de te le répéter à chaque instant !... Une femme comme tout le monde !... Une femme que j’aimerais, que je promènerais le dimanche, et que je ferais rire toute la semaine ! Ah ! tu ne t’ennuierais pas avec moi ! J’ai plus d’un tour dans mon sac, sans compter les tours de cartes !... Tiens ! veux-tu que je te fasse des tours de cartes ? Cela nous fera toujours passer quelques minutes, en attendant demain soir, onze heures !... Ma petite Christine !... Ma petite Christine !... Tu m’écoutes ?... Tu ne me repousses plus !... dis ? Tu m’aimes !... Non ! tu ne m’aimes pas !... Mais ça ne fait rien ! tu m’aimeras ! Autrefois, tu ne pouvais pas regarder mon masque, parce que tu savais ce qu’il y a derrière... Et maintenant tu veux bien le regarder. Tu oublies ce qu’il y a derrière, et tu veux bien ne plus me repousser !... On s’habitue à tout, quand on veut bien... quand on a la bonne volonté !... Combien de jeunes gens ne s’aimaient pas avant le mariage et se sont adorés après ! Ah ! je ne sais plus ce que je dis... Mais tu t’amuserais bien avec moi !... Il n’y en a pas un comme moi, par exemple... Ça, je le jure devant le bon Dieu qui nous mariera — si tu es raisonnable. Il n’y en a pas un comme moi pour faire le ventriloque ! Je suis le premier ventriloque du monde !... Tu ris !... Tu ne me crois peut-être pas !... Écoute !

Le misérable (qui était, en effet, le premier ventriloque du monde) étourdissait la petite. Je m’en rendais parfaitement compte : il voulait détourner son attention de la chambre des supplices !... Quel calcul stupide !... Christine ne pensait qu’à nous !... Elle a répété plusieurs fois, du ton le plus doux qu’elle a pu trouver. C’était une prière ardente :

« Éteignez la petite fenêtre !... Erik ! éteignez donc la petite fenêtre !... »

Car elle pensait bien que cette lumière avait une terrible raison d’être. Elle était apparue soudain à la petite fenêtre, et le monstre en avait parlé d’une façon si menaçante... Une seule chose devait la tranquilliser pour le moment. Elle nous avait vus tous les deux, derrière le mur, au centre de cet incendie magnifique. Nous étions debout et en bonne santé !... Mais elle aurait été plus rassurée, bien sûr !... si la lumière s’était éteinte...

L’autre avait déjà commencé à faire le ventriloque. Il disait :

— Tiens ! je soulève un peu mon masque ! Oh ! un peu seulement... Tu vois mes lèvres ? Ce que j’ai de lèvres ? Elles ne remuent pas !... Ma bouche est fermée... mon espèce de bouche... Et pourtant tu entends ma voix !... Je parle avec mon ventre... c’est tout naturel... On appelle ça être ventriloque !... C’est bien connu : écoute ma voix... Où veux-tu qu’elle aille ? Dans ton oreille gauche ? dans ton oreille droite ?... dans la table ?... dans les petits coffrets d’ébène de la cheminée ?... Ah ! cela t’étonne... Ma voix est dans les petits coffrets de la cheminée ! La veux-tu lointaine ?... La veux-tu proche ?... Très forte ?... Aiguë ?... Nasillarde ?... Ma voix se promène partout !... partout !... Écoute, ma chérie... Dans le petit coffret de droite de la cheminée, écoute ce qu’elle dit : *Faut-il tourner le scorpion ?*... Et maintenant, crac ! écoute ce qu’elle dit dans le petit coffret de gauche : *Faut-il tourner la sauterelle ?*... Et maintenant, crac !... La voici dans le petit sac en cuir... Qu’est-ce qu’elle dit ? « Je suis le petit *sac de la vie et de la mort !* » Et maintenant, crac !... la voici dans la gorge de la Carlotta... Au fond de la gorge dorée, de la gorge de cristal de la Carlotta, ma parole !... Qu’est-ce qu’elle dit ? Elle dit : « C’est moi, monsieur crapaud ! c’est moi qui chante : *J’écoute cette voix solitaire... couac !... qui chante dans mon couac !*... » Et maintenant, crac, elle est arrivée sur une chaise de la loge du fantôme... Et elle dit : « Madame Carlotta chante ce soir *à décrocher le lustre !*... » Et maintenant, crac !... Ah ! ah ! ah ! ah !... où est la voix d’Erik ?... Écoute, Christine, ma chérie !... Écoute... Elle est derrière la porte de la chambre des supplices !... Écoute-moi !... C’est moi qui suis dans la chambre des supplices !... Et qu’est-ce que je dis ? Je dis : « Malheur à ceux qui ont le bonheur d’avoir un nez, un vrai nez à eux... Et malheur à eux s’ils viennent se promener dans la chambre des supplices !... Ah ! ah ! ah ! »

Maudite voix du formidable ventriloque ! Elle était partout, partout !... Elle passait par la petite fenêtre invisible... à travers les murs... Elle courait autour de nous... entre nous... Erik était là !... Il nous parlait !... Nous avons fait un geste comme pour nous jeter sur lui... Mais déjà la voix d’Erik avait rebondi derrière le mur ! Elle était plus rapide, plus impossible à saisir que la voix sonore de l’Écho !...

Bientôt, nous n’avons plus rien pu entendre du tout, car voici ce qui s’est passé :

La voix de Christine :

— Erik ! Erik !... Vous me fatiguez avec votre voix... Taisez-vous, Erik !... Ne trouvez-vous pas qu’il fait chaud ici ?...

— Oh ! Oui ! répond la voix d’Erik, la chaleur devient insupportable !...

Et encore la voix de Christine, étouffée par l’angoisse :

— Qu’est-ce que c’est que ça !... Le mur est tout chaud !... Le mur est brûlant !...

— Je vais vous dire, Christine, ma chérie, c’est à cause de « la forêt d’à côté !... ».

— Eh bien !... que voulez-vous dire !... la forêt ?...

— *Vous n’avez donc pas vu que c’était une forêt du Congo ?*

Et le rire du monstre s’est élevé, si terrible que nous ne distinguions plus les cris suppliants de Christine !... Le vicomte de Chagny criait et frappait contre les murs comme un fou... Je ne pouvais plus le retenir... Mais on n’entendait que le rire du monstre... Et le monstre lui-même n’a dû entendre que son rire... Et puis il y a eu le bruit d’une lutte rapide. Il y a eu aussi le bruit d’un corps qui tombe sur le plancher et que l’on traîne... Puis le bruit d’une porte fermée avec violence... Et puis, plus rien, plus rien autour de nous que le silence brûlant de midi... au cœur d’une forêt d’Afrique !...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

### Glossaire

- **Barbe-Bleue**: homme d’un conte ancien qui tuait ses femmes trop curieuses.
- **supplices**: grandes souffrances qu’on fait subir à quelqu’un pour le punir ou le tuer.
- **ricanement**: rire méchant et moqueur.
- **échelle double**: échelle en deux parties qui tient debout toute seule.
- **Musée Grévin**: musée de Paris où l’on voit des personnages en cire.
- **gibet**: poteau où l’on pendait les condamnés.
- **charlatan**: homme qui trompe les gens avec de faux tours.
- **boîte à double fond**: boîte de magicien avec une partie cachée.
- **plus d’un tour dans mon sac**: beaucoup de ruses et d’idées.
- **ventriloque**: personne qui parle sans bouger les lèvres ; sa voix semble venir d’ailleurs.
- **étourdissait**: troublait l’esprit à force de bruit ou de paroles.
- **coffrets d’ébène**: petites boîtes en bois noir très dur.
- **nasillarde**: se dit d’une voix qui semble sortir du nez.
- **sauterelle**: petit insecte qui saute très loin.
- **crapaud**: ici, fausse note très laide.

## Suite du récit du Persan

J’ai dit que la chambre où nous étions, M. le vicomte de Chagny et moi, avait six côtés égaux. Elle était entièrement couverte de glaces. On a vu depuis, surtout dans certaines expositions, des chambres disposées exactement ainsi. On les appelle « maison des mirages » ou « palais des illusions ». Mais l’invention vient entièrement d’Erik. C’est lui qui a construit, sous mes yeux, la première salle de ce genre, au temps des *Heures roses de Mazenderan*. Il suffisait de mettre dans les coins un motif de décoration, une colonne, par exemple. On avait aussitôt un palais aux mille colonnes. En effet, à cause des glaces, la vraie salle s’augmentait de six salles à six côtés. Et chacune de ces salles se multipliait à l’infini. Autrefois, pour amuser « la petite sultane », il avait ainsi créé un décor qui devenait le « temple innombrable ». Mais la petite sultane s’est vite fatiguée d’une illusion aussi enfantine. Alors Erik a transformé son invention en chambre des supplices. Au lieu du motif d’architecture posé dans les coins, il a mis au premier tableau un arbre de fer. Cet arbre imitait parfaitement la vie, avec ses feuilles peintes. Pourquoi était-il en fer ? Parce qu’il devait être assez solide pour résister à toutes les attaques du « patient » enfermé dans la chambre des supplices. Nous verrons comment ce décor se transformait deux fois, instantanément, en deux autres décors. Cela venait de la rotation automatique des tambours placés dans les coins. Ces tambours étaient divisés en trois parties et suivaient les angles des glaces. Chacun portait des motifs de décoration, qu’on voyait tour à tour.

Les murs de cette étrange salle n’offraient aucune prise au patient. En effet, à part le motif de décoration, très solide, ils étaient seulement couverts de glaces. Ces glaces étaient assez épaisses pour ne rien craindre de la rage du misérable. D’ailleurs, on le jetait là les mains et les pieds nus.

Aucun meuble. Le plafond était lumineux. Un système de chauffage électrique très habile, imité depuis, permettait d’augmenter à volonté la température des murs. On donnait ainsi à la salle l’atmosphère souhaitée...

Je tiens à donner tous les détails précis de cette invention toute naturelle. Avec quelques branches peintes, elle donne l’illusion surnaturelle d’une forêt équatoriale brûlée par le soleil de midi. Je le fais pour que personne ne puisse douter du calme actuel de mon cerveau. Personne ne doit avoir le droit de dire :

« Cet homme est devenu fou » ou « cet homme ment », ou « cet homme nous prend pour des imbéciles ». \[À l’époque où le Persan écrivait, on comprend très bien qu’il ait pris tant de précautions contre ceux qui ne croient rien. Aujourd’hui, tout le monde a pu voir ce genre de salles, et ces précautions seraient inutiles.\]

J’aurais pu raconter simplement les choses ainsi : « Nous sommes descendus au fond d’une cave. Et là, nous avons rencontré une forêt équatoriale brûlée par le soleil de midi. » J’aurais obtenu un bel effet d’étonnement stupide. Mais je ne cherche aucun effet. Mon but, en écrivant ces lignes, est simple. Je veux raconter exactement ce qui nous est arrivé, à M. le vicomte de Chagny et à moi. C’était une aventure terrible qui, un moment, a occupé la justice de ce pays.

Je reprends maintenant les faits où je les ai laissés.

Le plafond s’est éclairé et la forêt s’est illuminée autour de nous. Alors l’étonnement du vicomte a dépassé tout ce qu’on peut imaginer. Cette forêt impossible à traverser, avec ses troncs et ses branches innombrables, nous entourait *jusqu’à l’infini*. Son apparition l’a plongé dans un trouble effrayant. Il s’est passé les mains sur le front, comme pour en chasser une vision de rêve. Ses yeux clignaient, comme des yeux qui se réveillent et ont du mal à reconnaître la réalité. Un instant, il en a oublié *d’écouter !*

J’ai dit que l’apparition de la forêt ne m’a pas surpris. J’ai donc écouté pour nous deux ce qui se passait dans la salle d’à côté. Enfin, le décor occupait peu ma pensée. Mon attention était surtout attirée par la glace elle-même qui le produisait. Cette glace, par endroits, *était brisée.*

Oui, elle avait des griffures. On avait réussi à « l’étoiler », malgré sa solidité. Cela me prouvait, sans aucun doute possible, que la chambre des supplices où nous étions *avait déjà servi !*

Un malheureux était certainement tombé dans cette « Illusion mortelle ». Ses pieds et ses mains étaient moins nus que ceux des condamnés des *Heures roses de Mazenderan*. Fou de rage, il avait heurté ces miroirs. Malgré leurs légères blessures, ils avaient continué à refléter son agonie ! Et la branche de l’arbre où son supplice avait pris fin était placée d’une certaine façon. Ainsi, avant de mourir, il avait pu voir s’agiter avec lui — dernière consolation — mille pendus !

Oui ! oui ! Joseph Buquet était passé par là !...

Allions-nous mourir comme lui ?

Je ne le pensais pas, car je savais que nous avions quelques heures devant nous. Et je pourrais les employer plus utilement que Joseph Buquet n’avait été capable de le faire.

Ne connaissais-je pas à fond la plupart des « trucs » d’Erik ? C’était le moment ou jamais de m’en servir.

D’abord, je n’ai plus du tout pensé à repartir par le passage qui nous avait conduits dans cette chambre maudite. Je ne me suis pas occupé de faire bouger à nouveau la pierre intérieure qui fermait ce passage. La raison était simple : je n’en avais pas le moyen !... Nous avions sauté de trop haut dans la chambre des supplices. Aucun meuble ne nous permettait d’atteindre ce passage. La branche de l’arbre de fer non plus, ni même les épaules de l’un de nous, en guise de marchepied.

Il ne restait plus qu’une sortie possible, celle qui ouvrait sur la chambre Louis-Philippe. Erik et Christine Daaé s’y trouvaient. Mais si cette sortie était une porte ordinaire du côté de Christine, elle était absolument invisible pour nous... Il fallait donc essayer de l’ouvrir sans même savoir où elle était. Ce n’était pas un travail ordinaire.

J’ai été alors bien sûr qu’il n’y avait plus aucun espoir pour nous du côté de Christine Daaé. J’avais entendu le monstre entraîner, ou plutôt traîner, la malheureuse jeune fille hors de la chambre Louis-Philippe. C’était *pour qu’elle ne dérange pas notre supplice*. J’ai donc décidé de me mettre tout de suite au travail, c’est-à-dire à la recherche du truc de la porte.

Mais d’abord il m’a fallu calmer M. de Chagny. Il se promenait déjà dans la clairière comme un homme qui a des visions, en poussant des cris sans suite. Malgré son émotion, il avait pu saisir des morceaux de la conversation entre Christine et le monstre. Cela avait beaucoup contribué à le mettre hors de lui. Ajoutez à cela le coup de la forêt magique. Ajoutez la chaleur ardente qui commençait à faire couler la sueur sur ses tempes. Vous comprendrez sans peine que M. de Chagny commençait à s’exalter un peu. Malgré tous mes conseils, mon compagnon ne montrait plus aucune prudence.

Il allait et venait sans raison. Il se précipitait vers un espace qui n’existait pas, et croyait entrer dans une allée qui menait à l’horizon. Et après quelques pas, il se heurtait le front au reflet même de son illusion de forêt !

En même temps, il criait : Christine ! Christine !... et il agitait son pistolet. Il appelait aussi le monstre de toutes ses forces. Il défiait l’Ange de la musique en un duel à mort. Il injuriait également sa fausse forêt. C’était le supplice qui produisait son effet sur un esprit qui n’était pas préparé. J’ai essayé autant que possible de le combattre. J’ai raisonné ce pauvre vicomte le plus tranquillement du monde. Je lui ai fait toucher du doigt les glaces, l’arbre de fer, les branches sur les tambours. Je lui ai expliqué, d’après les lois de l’optique, toutes ces images lumineuses qui nous entouraient. Nous ne pouvions pas en être les victimes, comme de simples ignorants !

— Nous sommes dans une chambre, une petite chambre, voilà ce qu’il faut vous répéter sans cesse... Et nous sortirons de cette chambre quand nous en aurons trouvé la porte. Eh bien ! cherchons-la !

Je lui ai demandé de me laisser faire, sans m’étourdir de ses cris et de ses promenades de fou. À cette condition, je lui ai promis de trouver le truc de la porte avant une heure.

Alors, il s’est allongé sur le parquet, comme on fait dans les bois. Il a déclaré qu’il attendrait que j’aie trouvé la porte de la forêt, puisqu’il n’avait rien de mieux à faire ! Et il a cru devoir ajouter que de l’endroit où il se trouvait, « la vue était splendide ». (Le supplice, malgré tout ce que j’avais pu dire, agissait.)

Quant à moi, *oubliant la forêt*, j’ai commencé par un panneau de glaces. Je l’ai touché dans tous les sens, *en y cherchant le point faible*. C’est sur ce point qu’il fallait appuyer pour faire tourner les portes. C’était le système des portes et trappes pivotantes d’Erik. Quelquefois ce point faible pouvait être une simple tache sur la glace, grosse comme un petit pois. Le ressort à faire jouer se trouvait dessous. J’ai cherché ! J’ai cherché ! J’ai touché aussi haut que mes mains pouvaient atteindre. Erik était à peu près de la même taille que moi. Je pensais donc qu’il n’avait pas placé le ressort plus haut qu’il ne fallait pour sa taille. Ce n’était d’ailleurs qu’une hypothèse, mais c’était mon seul espoir. J’avais décidé de faire ainsi, sans faiblesse et avec soin, le tour des six panneaux de glaces. Ensuite, j’examinerais aussi très attentivement le parquet.

Je tâtais les panneaux avec le plus grand soin, mais j’essayais aussi de ne pas perdre une minute. Car la chaleur me gagnait de plus en plus, et nous cuisions, c’est le mot, dans cette forêt enflammée.

Je travaillais ainsi depuis une demi-heure, et j’en avais déjà fini avec trois panneaux. Notre mauvais sort a voulu alors que je me retourne, à cause d’une exclamation sourde du vicomte.

— J’étouffe ! disait-il... Toutes ces glaces se renvoient une chaleur infernale !... Est-ce que vous allez bientôt trouver votre ressort ?... Si vous tardez encore un peu, nous allons rôtir ici !

Je n’ai pas été mécontent de l’entendre parler ainsi. Il n’avait pas dit un mot de la forêt. J’ai espéré que la raison de mon compagnon pourrait lutter encore assez longtemps contre le supplice. Mais il a ajouté :

— Ce qui me console, c’est que le monstre a donné jusqu’à demain soir onze heures à Christine. Si nous ne pouvons pas sortir d’ici pour la secourir, au moins nous serons morts avant elle ! La messe d’Erik pourra servir pour tout le monde !

Et il a aspiré une bouffée d’air chaud qui l’a fait presque s’évanouir...

Je n’avais pas les mêmes raisons désespérées que M. le vicomte de Chagny pour accepter la mort. Je lui ai donc dit quelques paroles d’encouragement, et je me suis retourné vers mon panneau. Mais en parlant, j’avais eu le tort de faire quelques pas. Si bien que, dans la confusion incroyable de la fausse forêt, je n’ai plus retrouvé mon panneau avec certitude ! J’étais obligé de tout recommencer, au hasard... Aussi, je n’ai pas pu cacher ma déception, et le vicomte a compris que tout était à refaire. Cela lui a donné un nouveau coup.

— Nous ne sortirons jamais de cette forêt ! a-t-il gémi.

Et son désespoir n’a fait que grandir. En grandissant, il lui faisait oublier de plus en plus qu’il n’avait affaire qu’à des glaces. Il croyait de plus en plus qu’il luttait contre une véritable forêt.

Moi, je m’étais remis à chercher... à tâter... La fièvre me gagnait à mon tour... car je ne trouvais rien... absolument rien... Dans la chambre à côté, c’était toujours le même silence. Nous étions bien perdus dans la forêt... sans sortie... sans boussole... sans guide... sans rien. Oh ! je savais ce qui nous attendait si personne ne venait à notre secours... ou si je ne trouvais pas le ressort... Mais j’avais beau chercher le ressort, je ne trouvais que des branches... D’admirables belles branches qui se dressaient toutes droites devant moi, ou s’arrondissaient joliment au-dessus de ma tête... Mais elles ne donnaient pas d’ombre ! C’était assez naturel, d’ailleurs. Nous étions dans une forêt équatoriale, avec le soleil juste au-dessus de nos têtes... une forêt du Congo...

Plusieurs fois, M. de Chagny et moi, nous avions retiré et remis notre habit. Tantôt nous trouvions qu’il nous donnait plus de chaleur, tantôt qu’il nous protégeait, au contraire, de cette chaleur.

Moi, je résistais encore dans mon esprit, mais M. de Chagny m’a paru tout à fait « parti ». Il prétendait qu’il marchait sans s’arrêter dans cette forêt depuis au moins trois jours et trois nuits. Il cherchait Christine Daaé. De temps en temps, il croyait la voir derrière un tronc d’arbre, ou glissant à travers les branches. Il l’appelait avec des mots suppliants qui me faisaient venir les larmes aux yeux. « Christine ! Christine ! disait-il, pourquoi me fuis-tu ? ne m’aimes-tu pas ?... Ne sommes-nous pas fiancés ?... Christine, arrête-toi !... Tu vois bien que je suis épuisé !... Christine, aie pitié !... Je vais mourir dans la forêt... loin de toi !... »

— Oh ! j’ai soif ! a-t-il dit enfin, d’une voix délirante.

Moi aussi j’avais soif... j’avais la gorge en feu...

Et pourtant, accroupi maintenant sur le parquet, je continuais à chercher... chercher... chercher le ressort de la porte invisible... D’autant plus que rester dans la forêt devenait dangereux à l’approche du soir... Déjà l’ombre de la nuit commençait à nous envelopper... Cela était venu très vite, comme la nuit tombe dans les pays équatoriaux... tout d’un coup, presque sans crépuscule...

Or, la nuit, dans les forêts de l’équateur, est toujours dangereuse. Surtout quand on n’a pas, comme nous, de quoi allumer du feu pour éloigner les bêtes féroces. J’avais bien essayé, en laissant un instant mon ressort, de casser des branches pour les allumer avec ma lanterne sourde. Mais je m’étais heurté, moi aussi, aux fameuses glaces. Cela m’avait rappelé à temps que nous n’avions affaire qu’à des images de branches...

La chaleur n’était pas partie avec le jour, au contraire... Il faisait maintenant encore plus chaud, sous la lueur bleue de la lune. J’ai conseillé au vicomte de tenir nos armes prêtes à tirer et de ne pas s’éloigner de notre campement. Pendant ce temps, je cherchais toujours mon ressort.

Tout à coup, le rugissement du lion s’est fait entendre, à quelques pas. Nos oreilles en ont été déchirées.

— Oh ! a dit le vicomte à voix basse, il n’est pas loin !... Vous ne le voyez pas ?... là... à travers les arbres ! dans ce fourré... S’il rugit encore, je tire !...

Et le rugissement a recommencé, plus formidable. Et le vicomte a tiré. Mais je ne pense pas qu’il ait atteint le lion. Il a seulement cassé une glace ; je l’ai constaté le lendemain matin, à l’aurore. Pendant la nuit, nous avions dû faire beaucoup de chemin. Car nous nous sommes trouvés soudain au bord du désert, d’un immense désert de sable, de pierres et de rochers. Ce n’était vraiment pas la peine de sortir de la forêt pour tomber dans le désert. À bout de forces, je m’étais étendu à côté du vicomte. J’étais moi-même fatigué de chercher des ressorts que je ne trouvais pas.

J’étais tout à fait étonné, et je l’ai dit au vicomte. Nous n’avions fait aucune autre mauvaise rencontre pendant la nuit. D’habitude, après le lion, il y avait le léopard, et puis quelquefois le bruit de la mouche tsé-tsé. C’étaient des effets très faciles à obtenir. Nous nous reposions avant de traverser le désert, et j’ai tout expliqué à M. de Chagny. Erik obtenait le rugissement du lion avec un long tambourin. Une peau d’âne le fermait à un seul de ses bouts. Sur cette peau est tendue une corde de boyau. Son centre est attaché à une autre corde du même genre, qui traverse le tambour dans toute sa hauteur. Erik n’a alors qu’à frotter cette corde avec un gant couvert de colophane. Selon sa façon de frotter, il imite à s’y tromper la voix du lion ou du léopard. Il imite même le bruit de la mouche tsé-tsé.

Cette idée qu’Erik pouvait être dans la chambre à côté, avec ses trucs, m’a décidé soudain à discuter avec lui. Car, évidemment, il fallait renoncer à l’idée de le surprendre. Et maintenant, il devait bien savoir qui se trouvait dans la chambre des supplices. Je l’ai appelé : Erik ! Erik !... J’ai crié le plus fort que j’ai pu à travers le désert, mais personne n’a répondu à ma voix... Partout autour de nous, le silence et l’immensité nue de ce désert *pétré*... Qu’allions-nous devenir au milieu de cette affreuse solitude ?...

Nous commencions vraiment à mourir de chaleur, de faim et de soif... de soif surtout... Enfin, j’ai vu M. de Chagny se soulever sur son coude et me montrer un point de l’horizon... Il venait de découvrir l’oasis !...

Oui, tout là-bas, là-bas, le désert laissait la place à l’oasis... Une oasis avec de l’eau... De l’eau claire comme une glace... De l’eau qui renvoyait l’image de l’arbre de fer !... Ah ça... c’était le tableau du *mirage*... Je l’ai reconnu tout de suite... le plus terrible... Personne n’avait pu y résister... personne... J’essayais de garder toute ma raison... *et de ne pas espérer l’eau*... Car je savais ce qui arrivait si l’on espérait l’eau, l’eau qui renvoyait l’image de l’arbre de fer. Si l’on se heurtait ensuite à la glace, il ne restait plus qu’une chose à faire. Il fallait se pendre à l’arbre de fer !...

J’ai donc crié à M. de Chagny : « C’est le mirage !... c’est le mirage !... ne croyez pas à l’eau !... c’est encore le truc de la glace !... » Alors il m’a envoyé promener, comme on dit, avec mon truc de la glace et mes ressorts. Il a envoyé promener aussi mes portes tournantes et mon palais des mirages !... Il a affirmé, plein de rage, que j’étais fou ou aveugle. Comment pouvais-je imaginer que toute cette eau n’était pas de la vraie eau !... Elle coulait là-bas, entre de si beaux arbres innombrables ! Et le désert était vrai ! Et la forêt aussi !... Ce n’était pas à lui qu’il fallait « raconter des histoires »... Il avait assez voyagé... et dans tous les pays...

Et il s’est traîné en disant :

— De l’eau ! De l’eau !...

Et il avait la bouche ouverte comme s’il buvait...

Et moi aussi, j’avais la bouche ouverte comme si je buvais...

Car non seulement nous la voyions, l’eau, mais encore *nous l’entendions !*... Nous l’entendions couler... clapoter !... Comprenez-vous ce mot *clapoter ?... C’est un mot que l’on entend avec la langue !*... La langue sort de la bouche pour mieux l’écouter !...

Enfin, supplice plus insupportable que tout, nous avons entendu la pluie, et il ne pleuvait pas ! Cela, c’était l’invention du démon... Oh ! je savais très bien aussi comment Erik l’obtenait ! Il remplissait de petites pierres une boîte très étroite et très longue. Cette boîte était coupée, de place en place, par de petites cloisons de bois et de métal. En tombant, les petites pierres rencontraient ces cloisons et rebondissaient de l’une à l’autre. Cela produisait des sons irréguliers, qui rappelaient à s’y tromper le crépitement d’une pluie d’orage.

... Aussi, il fallait voir comme nous tirions la langue, M. de Chagny et moi ! Nous nous traînions vers la rive qui clapotait... *Nos yeux et nos oreilles étaient pleins d’eau, mais notre langue restait sèche comme de la corne !*...

Arrivé à la glace, M. de Chagny l’a léchée... et moi aussi... j’ai léché la glace...

Elle était brûlante !...

Alors nous avons roulé par terre, avec un râle désespéré. M. de Chagny a approché de sa tempe le dernier pistolet resté chargé. Et moi, j’ai regardé, à mes pieds, le lacet du Pendjab.

Je savais pourquoi, dans ce troisième décor, l’arbre de fer était revenu !...

L’arbre de fer m’attendait !...

Mais en regardant le lacet du Pendjab, j’ai vu une chose qui m’a fait sursauter. J’ai sursauté si violemment que M. de Chagny s’est arrêté dans son geste de suicide. Il murmurait déjà : « Adieu, Christine !... »

Je lui avais pris le bras. Et puis je lui ai pris le pistolet... Et puis je me suis traîné à genoux jusqu’à ce que j’avais vu.

Je venais de découvrir auprès du lacet du Pendjab, dans la fente du parquet, un clou à tête noire. Je connaissais bien son usage...

Enfin ! je l’avais trouvé, le ressort !... Le ressort qui allait faire jouer la porte !... Qui allait nous donner la liberté !... Qui allait nous livrer Erik.

J’ai touché le clou... J’ai montré à M. de Chagny un visage rayonnant !... Le clou à tête noire cédait sous ma pression...

Et alors...

... Et alors ce n’est pas une porte qui s’est ouverte dans le mur. C’est une trappe qui s’est ouverte dans le plancher.

Aussitôt, de l’air frais nous est arrivé de ce trou noir. Nous nous sommes penchés sur ce carré d’ombre comme sur une source claire. Le menton dans l’ombre fraîche, nous la buvions.

Et nous nous courbions de plus en plus au-dessus de la trappe. Que pouvait-il bien y avoir dans ce trou, dans cette cave qui venait d’ouvrir mystérieusement sa porte dans le plancher ?...

Il y avait peut-être, là-dedans, de l’eau ?...

De l’eau pour boire...

J’ai allongé le bras dans les ténèbres et j’ai rencontré une pierre, et puis une autre... Un escalier... Un noir escalier qui descendait à la cave.

Le vicomte était déjà prêt à se jeter dans le trou !...

Là-dedans, même si l’on ne trouvait pas d’eau, on pourrait échapper à l’étreinte rayonnante de ces abominables miroirs...

Mais j’ai arrêté le vicomte, car je craignais un nouveau tour du monstre. J’ai allumé ma lanterne sourde et je suis descendu le premier...

L’escalier plongeait dans les ténèbres les plus profondes et tournait sur lui-même. Ah ! l’adorable fraîcheur de l’escalier et des ténèbres !...

Cette fraîcheur devait venir moins du système d’aération qu’Erik avait forcément installé que de la terre elle-même. À ce niveau, elle devait être toute pleine d’eau... Et puis, le lac ne devait pas être loin !...

Nous avons bientôt été au bas de l’escalier... Nos yeux commençaient à s’habituer à l’ombre, à distinguer autour de nous des formes... des formes rondes... J’ai dirigé sur elles le jet de lumière de ma lanterne...

Des tonneaux !...

Nous étions dans la cave d’Erik !

C’est là qu’il devait enfermer son vin et peut-être son eau potable...

Je savais qu’Erik aimait beaucoup les bons vins...

Ah ! il y avait là de quoi boire !...

M. de Chagny caressait les formes rondes et répétait sans se lasser :

— Des tonneaux ! des tonneaux !... Que de tonneaux !...

En fait, il y en avait un certain nombre. Ils étaient alignés bien régulièrement en deux files, et nous nous trouvions entre les deux...

C’étaient de petits tonneaux. J’ai pensé qu’Erik les avait choisis de cette taille pour les transporter plus facilement dans la maison du Lac !...

Nous les examinions les uns après les autres. Nous cherchions si l’un d’entre eux n’avait pas un robinet. Cela nous aurait montré qu’on en prenait de temps en temps.

Mais tous les tonneaux étaient très bien fermés.

Alors, nous en avons soulevé un à moitié pour constater qu’il était plein. Puis nous nous sommes mis à genoux. Avec la lame d’un petit couteau que j’avais sur moi, je me suis préparé à faire sauter la « bonde ».

À ce moment, il m’a semblé entendre, comme venant de très loin, une sorte de chant monotone. Je connaissais son rythme, car je l’avais entendu très souvent dans les rues de Paris :

« Tonneaux !... Tonneaux !... Avez-vous des tonneaux... à vendre ?... »

Ma main s’est immobilisée sur la bonde... M. de Chagny aussi avait entendu. Il m’a dit :

— C’est drôle !... on dirait que c’est le tonneau qui chante !...

Le chant a repris, plus lointain...

« Tonneaux !... Tonneaux !... Avez-vous des tonneaux à vendre ?... »

— Oh ! oh ! je vous jure, a dit le vicomte, que le chant s’éloigne *dans* le tonneau !...

Nous nous sommes relevés et nous sommes allés regarder derrière le tonneau...

— C’est dedans ! disait M. de Chagny ; c’est dedans !...

Mais nous n’entendions plus rien... Et nous avons dû accuser le mauvais état, le trouble réel de nos sens...

Et nous sommes revenus à la bonde. M. de Chagny a mis ses deux mains réunies dessous, et d’un dernier effort, j’ai fait sauter la bonde.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’est écrié tout de suite le vicomte... Ce n’est pas de l’eau !

Le vicomte avait approché de ma lanterne ses deux mains pleines... Je me suis penché sur les mains du vicomte... Et aussitôt, j’ai jeté ma lanterne si brusquement loin de nous qu’elle s’est brisée et éteinte... et perdue pour nous...

Ce que je venais de voir dans les mains de M. de Chagny... c’était de la poudre !

### Glossaire

- **glaces**: grands miroirs.
- **mirage, mirages**: image trompeuse : on croit voir de l’eau ou un lieu qui n’existe pas.
- **tambours**: ici, gros cylindres qui tournent dans les coins de la chambre.
- **« l’étoiler »**: faire dans une glace des fentes qui forment une étoile.
- **truc**: moyen caché, secret d’un tour ou d’une machine.
- **clairière**: endroit sans arbres au milieu d’une forêt.
- **ressort**: pièce de métal cachée qui fait ouvrir une porte.
- **lanterne sourde**: lanterne dont on peut cacher la lumière.
- **rugissement**: cri puissant du lion.
- **colophane**: matière collante faite avec le liquide des pins ; elle fait mieux vibrer les cordes.
- **tsé-tsé**: grosse mouche d’Afrique dont la piqûre est dangereuse.
- **pétré**: couvert de pierres.
- **envoyé promener**: repoussé avec colère, sans écouter.
- **clapoter**: faire le petit bruit de l’eau qui bouge.
- **bonde**: bouchon qui ferme le trou d’un tonneau.

## Fin du récit du Persan

Ainsi, en descendant au fond du caveau, j’avais touché le fond même de ma pensée redoutable ! Le misérable ne m’avait pas trompé avec ses vagues menaces contre beaucoup de ceux de la race humaine ! Hors de l’humanité, loin des hommes, il s’était bâti un repaire de bête souterraine. Il avait décidé de tout faire sauter avec lui, dans une catastrophe éclatante. Il le ferait si ceux du dessus de la terre venaient le chasser de ce trou. C’est là qu’il avait caché sa monstrueuse laideur.

Notre découverte nous a jetés dans une grande émotion. Nous avons oublié toutes nos peines passées et toutes nos souffrances présentes... Un instant plus tôt, nous étions au bord du suicide. Et pourtant, notre situation exceptionnelle ne nous était jamais apparue avec une épouvante aussi précise. Nous comprenions maintenant tout ce que le monstre avait voulu dire à Christine Daaé. Nous comprenions tout ce qu’il lui avait dit. Nous comprenions le sens de l’abominable phrase : « *Oui ou non !... Si c’est non, tout le monde est mort et enterré !*... » Oui, enterré sous les ruines de ce qui avait été le grand Opéra de Paris !... Pouvait-on imaginer un crime plus effroyable pour quitter le monde dans une apothéose d’horreur ? Il avait préparé cette catastrophe pour la tranquillité de sa retraite. Elle allait servir à venger les amours du plus horrible monstre qui se soit jamais promené sous les cieux !... « Demain soir, à onze heures, dernier délai !... » Ah ! il avait bien choisi son heure !... Il y aurait beaucoup de monde à la fête !... Beaucoup de ceux de la race humaine... là-haut... dans les dessus brillants de la maison de musique !... Quel plus beau cortège pourrait-il rêver pour mourir ?... Il allait descendre dans la tombe avec les plus belles épaules du monde, couvertes de tous les bijoux... Demain soir, onze heures !... Nous devions sauter en pleine représentation... si Christine Daaé disait : Non !... Demain soir, onze heures !... Et comment Christine Daaé ne dirait-elle pas : Non ? Est-ce qu’elle ne préférait pas se marier avec la mort même plutôt qu’avec ce cadavre vivant ? Est-ce qu’elle n’ignorait pas que son refus pouvait foudroyer beaucoup de ceux de la race humaine ?... Demain soir, onze heures !...

Et nous nous traînons dans les ténèbres, nous fuyons la poudre, nous essayons de retrouver les marches de pierre... Car tout là-haut, au-dessus de nos têtes... la trappe de la chambre des miroirs s’est éteinte à son tour... Et nous nous répétons : Demain soir, onze heures !...

... Enfin, je retrouve l’escalier... Mais tout à coup, je me redresse tout droit sur la première marche. Car une pensée terrible me brûle soudain le cerveau :

— *Quelle heure est-il ?*

Ah ! quelle heure est-il ? quelle heure !... Car enfin, demain soir, onze heures, c’est peut-être aujourd’hui, c’est peut-être tout de suite !... Qui pourrait nous dire l’heure qu’il est !... Il me semble que nous sommes enfermés dans cet enfer depuis des jours et des jours... Depuis des années... Depuis le commencement du monde... Tout cela va peut-être sauter à l’instant !... Ah ! un bruit !... un craquement !... Avez-vous entendu, monsieur ?... Là !... là, dans ce coin... grands dieux !... comme un bruit de mécanique !... Encore !... Ah ! de la lumière !... C’est peut-être la mécanique qui va tout faire sauter !... Je vous dis : un craquement... Vous êtes donc sourd ?

M. de Chagny et moi, nous nous mettons à crier comme des fous... La peur nous poursuit... Nous montons l’escalier en roulant sur les marches... La trappe est peut-être fermée là-haut ! C’est peut-être cette porte fermée qui fait tout ce noir... Ah ! sortir du noir ! sortir du noir !... Retrouver la clarté mortelle de la chambre des miroirs !...

... Mais nous sommes arrivés en haut de l’escalier... Non, la trappe n’est pas fermée. Mais il fait aussi noir maintenant dans la chambre des miroirs que dans la cave que nous quittons !... Nous sortons tout à fait de la cave... Nous nous traînons sur le plancher de la chambre des supplices... Le plancher qui nous sépare de ce dépôt de poudre... Quelle heure est-il ?... Nous crions, nous appelons !... M. de Chagny crie de toutes ses forces revenues : « Christine !... Christine !... » Et moi, j’appelle Erik !... Je lui rappelle que je lui ai sauvé la vie !... Mais rien ne nous répond !... Rien que notre propre désespoir... que notre propre folie... Quelle heure est-il ?... « Demain soir, onze heures !... » Nous discutons... Nous nous efforçons de mesurer le temps que nous avons passé ici... Mais nous sommes incapables de raisonner... Si l’on pouvait voir seulement le cadran d’une montre, avec des aiguilles qui marchent !... Ma montre est arrêtée depuis longtemps... Mais celle de M. de Chagny marche encore... Il me dit qu’il l’a remontée en s’habillant pour la soirée, avant de venir à l’Opéra... Nous essayons de tirer de ce fait une conclusion. Nous voulons espérer que nous ne sommes pas encore arrivés à la minute fatale...

... Le moindre petit bruit qui nous vient par la trappe nous rejette dans l’angoisse la plus atroce. J’ai essayé en vain de la refermer... Quelle heure est-il ?... Nous n’avons plus une allumette sur nous... Et pourtant, il faudrait savoir... M. de Chagny a l’idée de briser le verre de sa montre et de tâter les deux aiguilles... Un silence, pendant lequel il tâte, il interroge les aiguilles du bout des doigts. L’anneau de la montre lui sert de repère !... Il estime, d’après l’écart des aiguilles, qu’il peut être juste onze heures...

Mais ces onze heures qui nous font trembler sont peut-être passées, n’est-ce pas ?... Il est peut-être onze heures et dix minutes... Et nous aurions au moins encore douze heures devant nous.

Et, tout à coup, je crie :

— Silence !

Il m’a semblé entendre des pas dans la demeure à côté.

Je ne me suis pas trompé ! J’entends un bruit de portes, suivi de pas rapides. On frappe contre le mur. La voix de Christine Daaé :

— Raoul ! Raoul !

Ah ! nous crions tous à la fois, maintenant, des deux côtés du mur. Christine sanglote. Elle ne savait pas si elle retrouverait M. de Chagny vivant !... Le monstre a été terrible, paraît-il... Il n’a fait que délirer en attendant qu’elle veuille bien prononcer le « oui » qu’elle lui refusait... Et pourtant, elle lui promettait ce « oui » s’il voulait bien la conduire dans la chambre des supplices !... Mais il s’y était obstinément opposé, avec des menaces atroces contre tous ceux de la race humaine... Enfin, après des heures et des heures de cet enfer, il venait de sortir à l’instant... Il la laissait seule pour réfléchir une dernière fois...

... Des heures et des heures !... Quelle heure est-il ? Quelle heure est-il, Christine ?...

— Il est onze heures !... onze heures moins cinq minutes !...

— Mais quelles onze heures ?...

— Les onze heures qui doivent décider de la vie ou de la mort !... Il vient de me le répéter en partant, reprend la voix étouffée de Christine... Il est épouvantable !... Il délire, il a arraché son masque et ses yeux d’or lancent des flammes !... Et il ne fait que rire !... Il m’a dit en riant, comme un démon ivre : « Cinq minutes ! Je te laisse seule à cause de ta pudeur bien connue !... Je ne veux pas que tu rougisses devant moi quand tu me diras “oui”, comme les fiancées timides !... Que diable ! on sait vivre ! » Je vous ai dit qu’il était comme un démon ivre !... « Tiens ! (et il a pris dans le petit sac de la vie et de la mort) Tiens ! m’a-t-il dit, voilà la petite clef de bronze. Elle ouvre les coffrets d’ébène qui sont sur la cheminée de la chambre Louis-Philippe... Dans l’un de ces coffrets, tu trouveras un scorpion, et dans l’autre une sauterelle. Ces animaux sont très bien imités, en bronze du Japon. Ce sont des animaux qui disent oui et non ! Tu n’auras qu’à tourner le scorpion sur son pivot, dans la position contraire à celle où tu l’auras trouvé... Cela signifiera pour moi, quand je rentrerai dans la chambre Louis-Philippe, dans la chambre des fiançailles : *oui !*... La sauterelle, elle, si tu la tournes, voudra dire : *non !* Je le verrai quand je rentrerai dans la chambre Louis-Philippe, dans la chambre de la mort !... » Et il riait comme un démon ivre ! Moi, je ne faisais que lui demander à genoux la clef de la chambre des supplices. Je lui promettais d’être pour toujours sa femme s’il m’accordait cela... Mais il m’a dit qu’on n’aurait plus jamais besoin de cette clef. Il allait la jeter au fond du lac !... Et puis, en riant comme un démon ivre, il m’a laissée. Il m’a dit qu’il ne reviendrait que dans cinq minutes. Car il savait tout ce que l’on doit, quand on est un galant homme, à la pudeur des femmes !... Ah ! oui, il m’a encore crié : « La sauterelle !... Prends garde à la sauterelle !... Ça ne tourne pas seulement, une sauterelle, ça saute !... ça saute !... *ça saute joliment bien !*... »

J’essaie ici de reproduire, avec des phrases, des mots coupés, des exclamations, le sens des paroles délirantes de Christine !... Car elle aussi, pendant ces vingt-quatre heures, avait dû toucher le fond de la douleur humaine... Et peut-être avait-elle souffert plus que nous !... À chaque instant, Christine s’interrompait et nous interrompait pour s’écrier : « Raoul ! souffres-tu ?... » Et elle tâtait les murs, qui étaient froids maintenant. Elle demandait pour quelle raison ils avaient été si chauds !... Et les cinq minutes se sont écoulées. Et dans ma pauvre cervelle, le scorpion et la sauterelle grattaient de toutes leurs pattes !

J’avais pourtant gardé assez de lucidité pour comprendre une chose. Si l’on tournait la sauterelle, la sauterelle sautait... et avec elle beaucoup de ceux de la race humaine ! Sans aucun doute, la sauterelle commandait un courant électrique destiné à faire sauter la poudre !... M. de Chagny semblait avoir retrouvé toute sa force morale depuis qu’il avait de nouveau entendu la voix de Christine. Rapidement, il expliquait à la jeune fille dans quelle situation terrible nous nous trouvions, nous et tout l’Opéra... *Il fallait tourner le scorpion*, tout de suite...

Ce scorpion, qui correspondait au *oui* tant souhaité par Erik, devait être quelque chose qui empêcherait peut-être la catastrophe.

— Va !... va donc, Christine, ma femme adorée !... a ordonné Raoul.

Il y a eu un silence.

— Christine, ai-je crié, où êtes-vous ?

— Auprès du scorpion !

— N’y touchez pas !

L’idée m’était venue — car je connaissais mon Erik — que le monstre avait encore trompé la jeune femme. C’était peut-être le scorpion qui allait tout faire sauter. Car enfin, pourquoi n’était-il pas là, lui ? Les cinq minutes étaient passées depuis longtemps... Et il n’était pas revenu... Il s’était sans doute mis à l’abri !... Et il attendait peut-être l’explosion formidable... Il n’attendait plus que ça !... Il ne pouvait pas espérer, en vérité, que Christine accepterait jamais d’être sa proie volontaire !... Pourquoi n’était-il pas revenu ?... Ne touchez pas au scorpion !...

— Lui !... s’est écriée Christine. Je l’entends !... Le voilà !...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il arrivait, en effet. Nous avons entendu ses pas qui se rapprochaient de la chambre Louis-Philippe. Il avait rejoint Christine. Il n’avait pas prononcé un mot...

Alors, j’ai élevé la voix :

— Erik ! c’est moi ! Me reconnais-tu ?

À cet appel, il a répondu aussitôt, sur un ton extraordinairement calme :

— *Vous n’êtes donc pas morts là-dedans ?*... Eh bien, tâchez de vous tenir tranquilles.

J’ai voulu l’interrompre. Mais il m’a parlé si froidement que je suis resté glacé derrière mon mur. Il m’a dit : « Plus un mot, *daroga*, ou je fais tout sauter ! »

Et aussitôt il a ajouté :

— L’honneur doit en revenir à mademoiselle !... Mademoiselle n’a pas touché au scorpion. (Comme il parlait calmement !) Mademoiselle n’a pas touché à la sauterelle. (Avec quel effrayant sang-froid !) Mais il n’est pas trop tard pour bien faire. Tenez, j’ouvre sans clef, moi, car je suis l’amateur de trappes. J’ouvre et je ferme tout ce que je veux, comme je veux... J’ouvre les petits coffrets d’ébène : regardez-y, mademoiselle, dans les petits coffrets d’ébène... Les jolies petites bêtes... Sont-elles assez bien imitées... Et comme elles paraissent inoffensives... Mais l’habit ne fait pas le moine ! (Tout ceci d’une voix blanche, toujours égale...) Si l’on tourne la sauterelle, nous sautons tous, mademoiselle... Il y a sous nos pieds assez de poudre pour faire sauter un quartier de Paris... Si l’on tourne le scorpion, toute cette poudre est noyée !... Mademoiselle, à l’occasion de nos noces, vous allez faire un bien joli cadeau à quelques centaines de Parisiens. En ce moment, ils applaudissent un bien pauvre chef-d’œuvre de Meyerbeer... Vous allez leur faire cadeau de la vie... Car vous allez, mademoiselle, de vos jolies mains — quelle voix lasse était cette voix — vous allez tourner le scorpion !... Et gai, gai, nous nous marierons !

Un silence, et puis :

— Si, dans deux minutes, mademoiselle, vous n’avez pas tourné le scorpion... J’ai une montre, a ajouté la voix d’Erik, une montre qui marche joliment bien... Moi, je tourne la sauterelle... Et la sauterelle, *ça saute joliment bien !*...

Le silence a repris, plus effrayant à lui tout seul que tous les autres silences effrayants. Je savais ce que signifiait chez Erik cette voix calme, tranquille et lasse. Il était alors à bout de tout. Il était capable du crime le plus gigantesque ou du dévouement le plus fou. Une syllabe qui déplairait à son oreille pourrait faire éclater l’ouragan. M. de Chagny, lui, avait compris qu’il n’y avait plus qu’à prier, et à genoux, il priait... Quant à moi, mon sang battait si fort que j’ai dû prendre mon cœur dans ma main. J’avais grand-peur qu’il n’éclate... Nous sentions trop horriblement ce qui se passait dans l’esprit affolé de Christine Daaé, en ces dernières secondes... Nous comprenions qu’elle hésite à tourner le scorpion... Encore une fois, si c’était le scorpion qui allait tout faire sauter !... Si Erik avait décidé de nous engloutir tous avec lui !

Enfin, la voix d’Erik, douce cette fois, d’une douceur d’ange...

— Les deux minutes sont passées... adieu, mademoiselle !... saute, sauterelle !...

— Erik, s’est écriée Christine, qui avait dû se jeter sur la main du monstre, me jures-tu, monstre... Me jures-tu sur ton amour infernal que c’est le scorpion qu’il faut tourner...

— Oui, pour sauter à nos noces...

— Ah ! tu vois bien ! nous allons sauter !

— À nos noces !... innocente enfant !... Le scorpion ouvre le bal !... Mais en voilà assez !... Tu ne veux pas du scorpion ? À moi la sauterelle !

— Erik !...

— Assez !...

J’avais joint mes cris à ceux de Christine. M. de Chagny, toujours à genoux, continuait à prier...

— Erik ! J’ai tourné le scorpion !!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ah ! la seconde que nous avons vécue là !

À attendre !

À attendre que nous ne soyons plus rien que des miettes, au milieu du tonnerre et des ruines...

... À sentir craquer sous nos pieds, dans le gouffre ouvert... des choses... Des choses qui pouvaient être le commencement de l’apothéose d’horreur... Car la trappe était ouverte dans les ténèbres, gueule noire dans la nuit noire. Et de là venait un sifflement inquiétant, comme le premier bruit d’une fusée...

... D’abord tout mince... et puis plus épais... puis très fort...

Mais écoutez ! écoutez ! et retenez des deux mains votre cœur, prêt à sauter avec beaucoup de ceux de la race humaine.

Ce n’est pas le sifflement du feu.

Ne dirait-on pas une fusée d’eau ?...

À la trappe ! à la trappe !

Écoutez ! écoutez !

Cela fait maintenant glouglou... glouglou...

À la trappe !... à la trappe !... à la trappe !...

Quelle fraîcheur !

À la fraîche ! à la fraîche ! Notre soif était partie quand l’épouvante était venue. Elle revient, plus forte, avec le bruit de l’eau.

L’eau ! l’eau ! l’eau qui monte !...

Qui monte dans la cave, par-dessus les tonneaux, tous les tonneaux de poudre (tonneaux ! tonneaux !... avez-vous des tonneaux à vendre ?) L’eau !... L’eau vers laquelle nous descendons avec nos gorges brûlantes... L’eau qui monte jusqu’à nos mentons, jusqu’à nos bouches...

Et nous buvons... Au fond de la cave, nous buvons, à même la cave...

Et nous remontons, dans la nuit noire, l’escalier, marche à marche. Nous l’avions descendu pour aller vers l’eau, et nous le remontons avec l’eau.

Vraiment, voilà bien de la poudre perdue et bien noyée ! à grande eau !... C’est du beau travail ! On ne regarde pas à l’eau, dans la demeure du Lac ! Si ça continue, tout le lac va entrer dans la cave...

Car, en vérité, on ne sait plus maintenant où elle va s’arrêter...

Nous voici sortis de la cave et l’eau monte toujours...

Et l’eau aussi sort de la cave, et s’étend sur le plancher... Si cela continue, toute la demeure du Lac va être inondée. Le plancher de la chambre des miroirs est lui-même un vrai petit lac, où nos pieds pataugent. C’est assez d’eau comme cela ! Il faut qu’Erik ferme le robinet : Erik ! Erik ! Il y a assez d’eau pour la poudre ! Tourne le robinet ! Ferme le scorpion !

Mais Erik ne répond pas... On n’entend plus rien que l’eau qui monte... Nous en avons maintenant jusqu’à mi-jambe !...

— Christine ! Christine ! l’eau monte ! monte jusqu’à nos genoux, crie M. de Chagny.

Mais Christine ne répond pas... On n’entend plus rien que l’eau qui monte.

Rien ! rien ! dans la chambre à côté... Plus personne ! personne pour tourner le robinet ! personne pour fermer le scorpion !

Nous sommes tout seuls, dans le noir, avec l’eau noire qui nous serre, qui grimpe, qui nous glace ! Erik ! Erik ! Christine ! Christine !

Maintenant, nous n’avons plus pied et nous tournons dans l’eau. Un mouvement irrésistible nous emporte, car l’eau tourne avec nous. Nous nous heurtons aux miroirs noirs qui nous repoussent... Et nos gorges, levées au-dessus du tourbillon, hurlent...

Est-ce que nous allons mourir ici ? noyés dans la chambre des supplices ?... Je n’ai jamais vu ça ! Erik, au temps des *Heures roses de Mazenderan*, ne m’a jamais montré cela par la petite fenêtre invisible !... Erik ! Erik ! Je t’ai sauvé la vie ! Souviens-toi !... Tu étais condamné !... Tu allais mourir !... Je t’ai ouvert les portes de la vie !... Erik !...

Ah ! nous tournons dans l’eau comme des épaves !...

Mais mes mains égarées ont saisi tout à coup le tronc de l’arbre de fer !... J’appelle M. de Chagny... Et nous voilà tous les deux suspendus à la branche de l’arbre de fer...

Et l’eau monte toujours !

Ah ! ah ! rappelez-vous ! Combien y a-t-il d’espace entre la branche de l’arbre de fer et le plafond ? Le plafond en coupole de la chambre des miroirs ?... Tâchez de vous souvenir !... Après tout, l’eau va peut-être s’arrêter... Elle trouvera sûrement son niveau... Tenez ! il me semble qu’elle s’arrête !... Non ! non ! horreur !... À la nage ! À la nage !... Nos bras qui nagent s’entremêlent ; nous étouffons !... Nous nous battons dans l’eau noire !... Nous avons déjà du mal à respirer l’air noir au-dessus de l’eau noire... L’air fuit, nous l’entendons fuir au-dessus de nos têtes par je ne sais quel appareil d’aération... Ah ! tournons ! tournons ! tournons jusqu’à ce que nous ayons trouvé la bouche d’air... Nous collerons notre bouche à la bouche d’air... Mais mes forces m’abandonnent, j’essaie de me raccrocher aux murs ! Ah ! comme les murs de glace sont glissants sous mes doigts qui cherchent... Nous tournons encore !... Nous enfonçons... Un dernier effort !... Un dernier cri !... Erik !... Christine !... glou, glou, glou !... dans les oreilles !... glou, glou, glou !... Au fond de l’eau noire, nos oreilles font glou-glou !... Et il me semble encore, avant de perdre tout à fait connaissance, entendre entre deux glouglous... « Tonneaux !... tonneaux !... Avez-vous des tonneaux à vendre ? »

### Glossaire

- **repaire**: lieu caché où vit une bête ou un criminel.
- **apothéose**: grande fin éclatante d’un spectacle.
- **cortège**: groupe de personnes qui en accompagnent une autre.
- **cadran**: partie d’une montre où l’on lit les heures.
- **pudeur**: gêne et réserve devant ce qui touche au corps et à l’amour.
- **galant homme**: homme poli et respectueux envers les femmes.
- **pivot**: petite pièce sur laquelle un objet tourne.
- **amateur de trappes**: surnom d’Erik en Perse.
- **l’habit ne fait pas le moine**: il ne faut pas juger les gens et les choses d’après leur apparence.
- **voix blanche**: voix sans expression, sans émotion.
- **fusée**: pièce de feu d’artifice qui monte en sifflant.
- **À la fraîche !**: cri des marchands d’eau et de boissons fraîches dans la rue.
- **à grande eau**: avec beaucoup d’eau.
- **épaves**: restes de bateaux que l’eau emporte.
- **coupole**: plafond arrondi.

## La fin des amours du fantôme

C’est ici que se termine le récit *écrit* que m’a laissé le Persan.

La situation semblait les condamner pour de bon à la mort. Malgré cette horreur, M. de Chagny et son compagnon ont été sauvés par le dévouement sublime de Christine Daaé. Et tout le reste de l’aventure, je le tiens de la bouche du daroga lui-même.

Quand je suis allé le voir, il habitait toujours son petit appartement de la rue de Rivoli. C’était en face des Tuileries. Il était très malade. J’ai dû mettre toute ma passion de reporter-historien au service de la vérité. Il le fallait pour le décider à revivre avec moi cet incroyable drame. C’était toujours son vieux et fidèle domestique Darius qui le servait et qui me conduisait auprès de lui. Le daroga me recevait au coin de la fenêtre qui regarde le jardin. Il était assis dans un vaste fauteuil, et il essayait d’y redresser un torse qui avait dû être beau. Notre Persan avait encore ses yeux magnifiques, mais son pauvre visage était bien fatigué. Il avait fait raser entièrement sa tête, qu’il couvrait d’habitude d’un bonnet d’astrakan. Il portait une vaste houppelande très simple. Dans ses manches, sans s’en rendre compte, il s’amusait à tourner les pouces. Mais son esprit était resté très clair.

Il ne pouvait pas se rappeler ces anciennes terreurs sans reprendre un peu de fièvre. C’est par petits morceaux que je lui ai arraché la fin surprenante de cette étrange histoire. Parfois, il se faisait prier longtemps pour répondre à mes questions. Et parfois, emporté par ses souvenirs, il parlait de lui-même. Il faisait alors apparaître devant moi, avec une force étonnante, l’image horrible d’Erik. Il faisait aussi revivre les terribles heures que M. de Chagny et lui avaient vécues dans la demeure du Lac.

Il fallait le voir trembler quand il me décrivait son réveil. C’était dans la pénombre inquiétante de la chambre Louis-Philippe... après le drame des eaux... Et voici la fin de cette terrible histoire. Il me l’a racontée ainsi, pour compléter le récit écrit qu’il avait bien voulu me confier :

En ouvrant les yeux, le *daroga* s’était vu étendu sur un lit... M. de Chagny était couché sur un canapé, à côté de l’armoire à glace. Un ange et un démon veillaient sur eux...

Il sortait des mirages et des illusions de la chambre des supplices. Après cela, les détails précis et bourgeois de cette petite pièce tranquille semblaient encore une invention. Ils semblaient faits pour troubler l’esprit de l’homme assez imprudent pour se perdre dans ce domaine du cauchemar vivant. Ce lit-bateau, ces chaises d’acajou ciré, cette commode et ces cuivres. Le soin avec lequel ces petits carrés de dentelle au crochet étaient posés sur le dos des fauteuils. La pendule et, de chaque côté de la cheminée, les petits coffrets qui n’avaient pas du tout l’air dangereux... Enfin, cette étagère garnie de coquillages et de pelotes rouges pour les épingles. Elle portait aussi des bateaux en nacre et un énorme œuf d’autruche... Le tout était éclairé doucement par une lampe à abat-jour posée sur une petite table ronde... Tout ce mobilier était d’une laideur de ménage touchante. Il était si paisible, si raisonnable, « *au fond des caves de l’Opéra* ». Il troublait l’imagination plus que toutes les illusions passées.

Et dans ce petit cadre vieillot, précis et propre, l’ombre de l’homme au masque paraissait encore plus terrible. Elle s’est courbée jusqu’à l’oreille du Persan et lui a dit à voix basse :

— Ça va mieux, daroga ?... Tu regardes mon mobilier ?... C’est tout ce qui me reste de ma pauvre misérable mère...

Il lui a dit encore des choses que le Persan ne se rappelait plus. Mais il gardait un souvenir précis, et cela lui paraissait bien singulier. Pendant cette vision d’autrefois dans la chambre Louis-Philippe, seul Erik parlait. Christine Daaé ne disait pas un mot. Elle se déplaçait sans bruit, comme une Sœur de charité qui aurait fait vœu de silence... Elle apportait dans une tasse un cordial... ou du thé fumant... L’homme au masque le lui prenait des mains et le tendait au Persan.

Quant à M. de Chagny, il dormait...

Erik a versé un peu de rhum dans la tasse du daroga. Il lui a montré le vicomte étendu et il a dit :

— Il est revenu à lui bien avant que nous puissions savoir *si vous seriez encore vivant un jour, daroga.* Il va très bien... Il dort... Il ne faut pas le réveiller...

Un instant, Erik a quitté la chambre. Le Persan s’est soulevé sur son coude et il a regardé autour de lui... Il a vu, assise au coin de la cheminée, la silhouette blanche de Christine Daaé. Il lui a parlé... il l’a appelée... Mais il était encore très faible et il est retombé sur l’oreiller... Christine est venue à lui, lui a posé la main sur le front, puis s’est éloignée... Et le Persan s’est rappelé qu’en s’en allant, elle n’a pas eu un regard pour M. de Chagny. Il est vrai que celui-ci, à côté, dormait bien tranquillement... Elle est retournée s’asseoir dans son fauteuil, au coin de la cheminée. Elle était silencieuse comme une Sœur de charité qui a fait vœu de silence...

Erik est revenu avec de petits flacons qu’il a posés sur la cheminée. Il s’est assis près du lit du Persan et lui a tâté le pouls. Et tout bas encore, pour ne pas réveiller M. de Chagny, il lui a dit :

— Maintenant, vous êtes sauvés tous les deux. Et je vais tout à l’heure vous reconduire sur le dessus de la terre, *pour faire plaisir à ma femme.*

Là-dessus, il s’est levé, sans autre explication, et il a de nouveau disparu.

Le Persan regardait maintenant le profil tranquille de Christine Daaé sous la lampe. Elle lisait dans un tout petit livre à tranche dorée, comme on en voit aux livres religieux. *L’Imitation* a de ces éditions-là. Et le Persan avait encore dans l’oreille le ton naturel de l’autre, quand il avait dit : « Pour faire plaisir à ma femme... »

Tout doucement, le daroga a encore appelé. Mais Christine devait *lire très loin*, car elle n’a pas entendu...

Erik est revenu... Il a fait boire une potion au daroga. Avant cela, il lui avait recommandé de ne plus dire un mot à « sa femme » ni à personne, *parce que cela pouvait être très dangereux pour la santé de tout le monde.*

À partir de ce moment, le Persan se souvient encore de l’ombre noire d’Erik et de la silhouette blanche de Christine. Elles glissaient toujours en silence à travers la chambre. Elles se penchaient au-dessus de lui et au-dessus de M. de Chagny. Le Persan était encore très faible. Le moindre bruit lui faisait mal à la tête, par exemple la porte de l’armoire à glace qui s’ouvrait en grinçant... Et puis il s’est endormi comme M. de Chagny.

Cette fois, il ne devait plus se réveiller que chez lui, soigné par son fidèle Darius. Celui-ci lui a appris qu’on l’avait trouvé, la nuit précédente, contre la porte de son appartement. Il avait dû être transporté là par un inconnu, qui avait pris soin de sonner avant de s’éloigner.

Le daroga a retrouvé ses forces et sa responsabilité. Il a aussitôt envoyé demander des nouvelles du vicomte au domicile du comte Philippe.

On lui a répondu que le jeune homme n’avait pas reparu et que le comte Philippe était mort. On avait trouvé son cadavre sur la berge du Lac de l’Opéra, du côté de la rue Scribe. Le Persan s’est rappelé la messe funèbre qu’il avait entendue derrière le mur de la chambre des miroirs. Il n’a plus douté du crime ni du criminel. Sans peine, hélas ! il a reconstitué le drame, car il connaissait Erik. Philippe avait cru que son frère avait enlevé Christine Daaé. Il s’était précipité à sa poursuite sur la route de Bruxelles. Il savait que tout y était préparé pour une telle aventure. Il n’y avait pas rencontré les jeunes gens et il était revenu à l’Opéra. Il s’était rappelé les étranges confidences de Raoul sur son fantastique rival. Il avait appris que le vicomte avait tout tenté pour entrer dans les dessous du théâtre. Enfin il avait appris que Raoul avait disparu. Il avait laissé son chapeau dans la loge de la diva, à côté d’une boîte de pistolets. Le comte ne doutait plus de la folie de son frère. Il s’était lancé à son tour dans cet infernal labyrinthe souterrain. Aux yeux du Persan, en fallait-il davantage pour qu’on retrouve le cadavre du comte sur la berge du Lac ? Là veillait le chant de la sirène, la sirène d’Erik, cette concierge du Lac des Morts.

Aussi le Persan n’a pas hésité. Ce nouveau crime l’épouvantait. Il ne pouvait pas rester dans le doute sur le sort final du vicomte et de Christine Daaé. Il a décidé de tout dire à la justice.

Or, l’enquête avait été confiée à M. le juge Faure, et c’est chez lui qu’il est allé frapper. C’était un esprit sceptique, terre à terre, superficiel (je le dis comme je le pense). Il n’était pas du tout préparé à une telle confidence. On devine comment il a reçu la déposition du daroga. Celui-ci a été traité comme un fou.

Le Persan désespérait de se faire jamais entendre. Il s’est alors mis à écrire. Puisque la justice ne voulait pas de son témoignage, la presse le prendrait peut-être. Un soir, il venait d’écrire la dernière ligne du récit que j’ai fidèlement rapporté ici. Son domestique Darius lui a alors annoncé un étranger. Cet homme n’avait pas dit son nom, et il était impossible de voir son visage. Il avait déclaré simplement qu’il ne partirait qu’après avoir parlé au *daroga.*

Le Persan a deviné immédiatement qui était ce singulier visiteur. Il a ordonné qu’on le fasse entrer tout de suite.

Le daroga ne s’était pas trompé.

C’était le Fantôme ! C’était Erik !

Il paraissait d’une faiblesse extrême et se tenait au mur, comme s’il craignait de tomber... Il a enlevé son chapeau et il a montré un front d’une pâleur de cire. Le reste du visage était caché par le masque.

Le Persan s’était dressé devant lui.

— Assassin du comte Philippe, qu’as-tu fait de son frère et de Christine Daaé ?

À ces paroles terribles, Erik a chancelé et il a gardé un instant le silence. Puis il s’est traîné jusqu’à un fauteuil et s’y est laissé tomber en poussant un profond soupir. Et là, il a dit, à petites phrases, à petits mots, le souffle court :

— *Daroga*, ne me parle pas du comte Philippe... Il était mort... déjà... quand je suis sorti de ma maison... Il était mort... déjà... quand... la sirène a chanté... C’est un accident... un triste... un... lamentablement triste... accident... Il était tombé bien maladroitement et simplement et naturellement dans le Lac !...

— Tu mens ! s’est écrié le Persan.

Alors Erik a baissé la tête et il a dit :

— Je ne viens pas ici... pour te parler du comte Philippe... mais pour te dire que... je vais mourir...

— Où sont Raoul de Chagny et Christine Daaé ?...

— Je vais mourir.

— Raoul de Chagny et Christine Daaé ?

— ... d’amour... daroga... je vais mourir d’amour... c’est comme cela... Je l’aimais tant !... Et je l’aime encore, daroga, puisque j’en meurs, je te dis... Si tu savais comme elle était belle quand elle m’a permis de l’embrasser vivante, sur son salut éternel... C’était la première fois, *daroga*, la première fois, tu entends, que j’embrassais une femme... Oui, vivante, je l’ai embrassée vivante et elle était belle comme une morte ?...

Le Persan s’était levé et il avait osé toucher Erik. Il lui a secoué le bras.

— Me diras-tu enfin si elle est morte ou vivante ?...

— Pourquoi me secoues-tu ainsi ? a répondu Erik avec effort... Je te dis que c’est moi qui vais mourir... Oui, je l’ai embrassée vivante...

— Et maintenant, elle est morte ?

— Je te dis que je l’ai embrassée comme ça sur le front... Et elle n’a pas retiré son front de ma bouche !... Ah ! c’est une honnête fille ! Quant à être morte, je ne le pense pas, bien que cela ne me regarde plus... Non ! non ! elle n’est pas morte ! Et il ne faudrait pas que j’apprenne que quelqu’un a touché un cheveu de sa tête ! C’est une brave et honnête fille. Et elle t’a sauvé la vie, par-dessus le marché, daroga. À ce moment-là, je n’aurais pas donné deux sous de ta peau de Persan. Au fond, personne ne s’occupait de toi. Pourquoi étais-tu là avec ce petit jeune homme ? Tu allais mourir par-dessus le marché ! Ma parole, elle me suppliait pour son petit jeune homme. Mais je lui avais répondu qu’elle avait tourné le scorpion. Par cela même, et de sa bonne volonté, j’étais devenu son fiancé. Elle n’avait pas besoin de deux fiancés, ce qui était assez juste. Quant à toi, tu n’existais pas, tu n’existais déjà plus, je te le répète. Tu allais mourir avec l’autre fiancé !

— Seulement, écoute bien, daroga, a continué Erik. Vous criiez comme des possédés à cause de l’eau. Alors Christine est venue à moi, ses beaux grands yeux bleus ouverts. Elle m’a juré, sur son salut éternel, qu’elle consentait *à être ma femme vivante !* Jusqu’alors, dans le fond de ses yeux, daroga, j’avais toujours vu ma femme morte. C’était la première fois que j’y voyais *ma femme vivante.* Elle était sincère, sur son salut éternel. Elle ne se tuerait pas. Marché conclu. Une demi-minute plus tard, toutes les eaux étaient retournées au Lac. Et je tirais ta langue, daroga, car j’ai bien cru, ma parole, que tu y resterais !... Enfin !... Voilà ! C’était entendu ! Je devais vous reporter chez vous sur le dessus de la terre. Enfin, quand la chambre Louis-Philippe a été débarrassée de vous, j’y suis revenu, moi, tout seul.

— Qu’avais-tu fait du vicomte de Chagny ? a interrompu le Persan.

— Ah ! tu comprends... celui-là, daroga, je n’allais pas comme ça le reporter tout de suite sur le dessus de la terre... C’était un otage... Mais je ne pouvais pas non plus le garder dans la demeure du Lac, à cause de Christine. Alors je l’ai enfermé bien confortablement, je l’ai enchaîné proprement (le parfum de Mazenderan l’avait rendu mou comme une chiffe). Je l’ai mis dans le caveau des communards. Il est dans la partie la plus déserte de la cave la plus lointaine de l’Opéra, plus bas que le cinquième dessous. Personne n’y va jamais et, de là, on ne peut se faire entendre de personne. J’étais bien tranquille et je suis revenu auprès de Christine. Elle m’attendait...

À cet endroit de son récit, il paraît que le Fantôme s’est levé très solennellement. Le Persan avait repris sa place dans son fauteuil. Alors il a dû se lever lui aussi, comme obéissant au même mouvement. Il sentait qu’il était impossible de rester assis dans un moment aussi solennel. Et même (m’a dit le Persan lui-même) il a ôté son bonnet d’astrakan, bien qu’il ait la tête rasée.

— Oui ! Elle m’attendait, a repris Erik, qui s’est mis à trembler comme une feuille, mais à trembler d’une vraie émotion solennelle... Elle m’attendait toute droite, vivante, comme une vraie fiancée vivante, sur son salut éternel... Et quand je me suis avancé, plus timide qu’un petit enfant, elle ne s’est pas sauvée... non, non... Elle est restée... elle m’a attendu... Je crois bien même, daroga, qu’elle a un peu... Oh ! pas beaucoup... Mais un peu, comme une fiancée vivante, tendu son front... Et... et... je l’ai... embrassée !... Moi !... moi !... moi !... Et elle n’est pas morte !... Et elle est restée tout naturellement à côté de moi, après que je l’ai embrassée, comme ça... sur le front... Ah ! que c’est bon, daroga, d’embrasser quelqu’un !... Tu ne peux pas savoir, toi !... Mais moi ! moi !... Ma mère, daroga, ma pauvre misérable mère n’a jamais voulu que je l’embrasse... Elle se sauvait... en me jetant mon masque !... Ni aucune femme !... jamais !... jamais !... Ah ! ah ! ah ! Alors, n’est-ce pas ?... d’un pareil bonheur, n’est-ce pas, j’ai pleuré. Et je suis tombé en pleurant à ses pieds... Et j’ai embrassé ses pieds... ses petits pieds, en pleurant... Toi aussi tu pleures, daroga ; et elle aussi pleurait... l’ange a pleuré !...

Comme il racontait ces choses, Erik sanglotait. Et le Persan, en effet, n’avait pas pu retenir ses larmes devant cet homme masqué. Les épaules secouées, les mains sur la poitrine, cet homme râlait tantôt de douleur, tantôt de tendresse.

— ... Oh ! daroga, j’ai senti ses larmes couler sur mon front à moi ! à moi ! à moi ! Elles étaient chaudes... elles étaient douces ! Elles allaient partout sous mon masque, ses larmes ! Elles allaient se mêler à mes larmes dans mes yeux !... Elles coulaient jusque dans ma bouche... Ah ! ses larmes à elle, sur moi ! Écoute, daroga, écoute ce que j’ai fait... J’ai arraché mon masque pour ne pas perdre une seule de ses larmes... Et elle ne s’est pas enfuie !... Et elle n’est pas morte ! Elle est restée vivante, à pleurer... sur moi... avec moi... Nous avons pleuré ensemble !... Seigneur du ciel ! vous m’avez donné tout le bonheur du monde !...

Et Erik s’était effondré, râlant, sur le fauteuil.

— Ah ! Je ne vais pas encore mourir... tout de suite... mais laisse-moi pleurer ! avait-il dit au Persan.

Au bout d’un instant, l’Homme au masque avait repris :

— Écoute, daroga... écoute bien cela... Pendant que j’étais à ses pieds... j’ai entendu qu’elle disait : « *Pauvre malheureux Erik !* » *et elle a pris ma main !*... Moi, je n’ai plus été, tu comprends, qu’un pauvre chien prêt à mourir pour elle... comme je te le dis, daroga !

— Figure-toi, avait continué Erik, que j’avais dans la main un anneau, un anneau d’or que je lui avais donné... Elle l’avait perdu... et je l’ai retrouvé... Une alliance, quoi !... Je le lui ai glissé dans sa petite main et je lui ai dit : Tiens !... prends ça !... prends ça pour toi... et pour lui... Ce sera mon cadeau de noces... le cadeau du *pauvre malheureux Erik*... Je sais que tu l’aimes, le jeune homme... ne pleure plus !... Elle m’a demandé, d’une voix bien douce, ce que je voulais dire. Alors, je lui ai fait comprendre, et elle a compris tout de suite. Je n’étais pour elle qu’un pauvre chien prêt à mourir... Mais elle, elle pourrait se marier avec le jeune homme quand elle voudrait, parce qu’elle avait pleuré avec moi... Ah ! daroga... Tu penses que... lorsque je lui disais cela, c’était comme si je découpais bien tranquillement mon cœur en quatre. Mais elle avait pleuré avec moi... et elle avait dit : « Pauvre malheureux Erik !... »

L’émotion d’Erik était si forte qu’il a dû prévenir le Persan de ne pas le regarder. Car il étouffait et il était obligé d’ôter son masque. À ce propos, le daroga m’a raconté qu’il était allé lui-même à la fenêtre. Il l’avait ouverte, le cœur plein de pitié. Mais il avait pris grand soin de fixer le sommet des arbres du jardin des Tuileries. Il ne voulait pas rencontrer le visage du monstre.

— Je suis allé, avait continué Erik, délivrer le jeune homme et je lui ai dit de me suivre auprès de Christine... Ils se sont embrassés devant moi dans la chambre Louis-Philippe... Christine avait mon anneau... J’ai fait jurer quelque chose à Christine. Quand je serais mort, elle viendrait une nuit, en passant par le Lac de la rue Scribe. Elle m’enterrerait en grand secret avec l’anneau d’or, qu’elle aurait porté jusqu’à cette minute-là... Je lui ai dit comment elle trouverait mon corps et ce qu’il fallait en faire... Alors, Christine m’a embrassé pour la première fois, à son tour, là, sur le front... (Ne regarde pas, daroga !) Là, sur le front... Sur mon front à moi !... (Ne regarde pas, daroga !) Et ils sont partis tous les deux... Christine ne pleurait plus... Moi seul, je pleurais... Daroga, daroga... si Christine tient son serment, elle reviendra bientôt !...

Et Erik s’était tu. Le Persan ne lui avait plus posé aucune question. Il était tout à fait rassuré sur le sort de Raoul de Chagny et de Christine Daaé. Après avoir entendu la parole d’Erik qui pleurait, cette nuit-là, aucun de ceux de la race humaine n’aurait pu en douter.

Le monstre avait remis son masque et rassemblé ses forces pour quitter le daroga. Il lui avait annoncé qu’il lui ferait porter quelque chose quand il sentirait sa fin très proche. Il voulait le remercier du bien que le daroga lui avait voulu autrefois. Il lui ferait porter ce qu’il avait de plus cher au monde. C’étaient tous les papiers de Christine Daaé. Elle les avait écrits pendant cette aventure à l’intention de Raoul, et elle les avait laissés à Erik. C’étaient aussi quelques objets qui venaient d’elle, deux mouchoirs, une paire de gants et un nœud de soulier. Le Persan a posé une question. Erik lui a alors appris ce qu’avaient fait les deux jeunes gens, dès qu’ils s’étaient vus libres. Ils avaient décidé d’aller chercher un prêtre au fond d’une solitude où ils cacheraient leur bonheur. Ils avaient pris, pour cela, « la gare du Nord du Monde ». Enfin Erik comptait sur le Persan pour une dernière chose. Dès qu’il aurait reçu les reliques et les papiers promis, il devrait annoncer sa mort aux deux jeunes gens. Pour cela, il devrait payer une ligne aux annonces de décès du journal *L’Époque.*

C’était tout.

Le Persan avait reconduit Erik jusqu’à la porte de son appartement. Darius l’avait accompagné jusque sur le trottoir, en le soutenant. Un fiacre attendait. Erik y est monté. Le Persan, revenu à la fenêtre, l’a entendu dire au cocher : « Terre-plein de l’Opéra ».

Et puis, le fiacre s’était enfoncé dans la nuit. Le Persan avait vu, pour la dernière fois, le pauvre malheureux Erik.

Trois semaines plus tard, le journal *L’Époque* avait publié cette annonce de décès :

« ERIK EST MORT. »

### Glossaire

- **daroga**: chef de la police en Perse.
- **houppelande**: long et large manteau.
- **lit-bateau**: lit ancien dont la forme fait penser à un bateau.
- **d’acajou**: fait d’un bois précieux, rouge foncé.
- **pelotes**: petites boules de tissu où l’on plante des épingles.
- **nacre**: matière brillante qui se trouve dans certains coquillages.
- **Sœur de charité**: religieuse qui soigne les malades et les pauvres.
- **cordial**: boisson qui redonne des forces.
- **salut éternel**: pour les croyants, le bonheur de l’âme après la mort.
- **par-dessus le marché**: en plus.
- **deux sous**: presque rien ; une très petite somme.
- **otage**: personne gardée prisonnière pour forcer quelqu’un à obéir.
- **chiffe**: tissu mou ; « mou comme une chiffe » : sans force.
- **communards**: Parisiens de la révolte de 1871.
- **reliques**: objets gardés avec amour, en souvenir d’une personne.

## Épilogue

Telle est la véridique histoire du Fantôme de l’Opéra. Comme je l’annonçais au début de cet ouvrage, on ne peut plus douter maintenant qu’Erik ait réellement vécu. Trop de preuves de cette existence sont aujourd’hui à la portée de chacun. On peut donc suivre, *raisonnablement*, les faits et les gestes d’Erik à travers tout le drame des Chagny.

Il n’est pas nécessaire de répéter ici combien cette affaire a passionné la capitale. Cette artiste enlevée, le comte de Chagny mort dans des conditions si exceptionnelles, son frère disparu ! Et le triple sommeil des employés de l’éclairage à l’Opéra !... Quels drames ! quelles passions ! quels crimes s’étaient déroulés autour de l’idylle de Raoul et de la douce et charmante Christine !... Qu’était devenue la sublime et mystérieuse cantatrice ? La terre ne devait plus jamais, jamais entendre parler d’elle... On l’a présentée comme la victime de la rivalité des deux frères, et personne n’a imaginé ce qui s’était passé. Personne n’a compris que, puisque Raoul et Christine avaient disparu tous les deux, ils s’étaient retirés loin du monde. Les deux fiancés voulaient goûter un bonheur qu’ils ne souhaitaient pas rendre public, après la mort inexpliquée du comte Philippe... Ils avaient pris un jour un train à la gare du Nord du Monde... Moi aussi, peut-être, un jour, je prendrai le train à cette gare-là. J’irai autour de tes lacs, ô Norvège ! ô silencieuse Scandinavie ! Je chercherai les traces peut-être encore vivantes de Raoul et de Christine. Et aussi celles de la maman Valérius, qui a disparu en même temps !... Peut-être entendrai-je un jour, de mes oreilles, l’Écho solitaire du Nord du Monde. Il répétera peut-être le chant de celle qui a connu l’Ange de la musique ?...

L’affaire a été classée par les soins inintelligents de M. le juge d’instruction Faure. Bien après, la presse cherchait encore, de temps en temps, à percer le mystère... Elle continuait à se demander où était la main monstrueuse qui avait préparé et exécuté tant de catastrophes incroyables ! (Crime et disparition.)

Un journal du boulevard, qui connaissait tous les bavardages des coulisses, a été le seul à écrire :

— Cette main est celle du Fantôme de l’Opéra.

Et encore, il l’a fait naturellement sur le mode ironique.

Seul le Persan possédait toute la vérité. On n’avait pas voulu l’entendre, et après la visite d’Erik, il n’a pas renouvelé sa première tentative auprès de la Justice.

Et il détenait les preuves principales, qui lui étaient venues avec les pieuses reliques annoncées par le Fantôme...

Ces preuves, c’était à moi de les compléter, avec l’aide du daroga lui-même. Je le tenais au courant de mes recherches, jour après jour, et il les guidait. Depuis des années et des années, il n’était pas retourné à l’Opéra. Mais il avait gardé du monument le souvenir le plus précis. Il n’y avait pas de meilleur guide pour m’en faire découvrir les coins les plus cachés. C’est encore lui qui m’indiquait les sources à consulter et les personnes à interroger. C’est lui qui m’a poussé à frapper à la porte de M. Poligny. Le pauvre homme était alors presque à l’agonie. Je ne le savais pas si bas. Je n’oublierai jamais l’effet que mes questions sur le fantôme ont produit sur lui. Il m’a regardé comme s’il voyait le diable. Il ne m’a répondu que par quelques phrases sans suite. Mais elles prouvaient (c’était là l’essentiel) une chose. F. de l’O. avait, en son temps, jeté un grand trouble dans cette vie déjà très agitée. (M. Poligny était ce qu’on appelle un viveur.)

J’ai rapporté au Persan le mince résultat de ma visite à M. Poligny. Le *daroga* a eu un vague sourire. Il m’a dit : « Jamais Poligny n’a su combien cette extraordinaire crapule d’Erik l’a fait “marcher”. (Tantôt le Persan parlait d’Erik comme d’un dieu, tantôt comme d’une vile canaille.) Poligny était superstitieux et Erik le savait. Erik savait aussi beaucoup de choses sur les affaires publiques et privées de l’Opéra.

« Dans la loge n° 5, M. Poligny a entendu une voix mystérieuse. Elle lui racontait l’emploi qu’il faisait de son temps et de la confiance de son associé. Alors il n’a pas insisté. Il a d’abord été frappé comme par une voix du ciel, et il s’est cru damné. Puis, comme la voix lui demandait de l’argent, il a enfin bien vu qu’il était joué par un maître chanteur. Debienne lui-même en a été victime. Tous deux étaient déjà fatigués de leur direction, pour de nombreuses raisons. Ils sont partis sans essayer de mieux connaître cet étrange F. de l’O. C’est lui qui leur avait fait parvenir un si singulier cahier des charges. Ils ont laissé tout le mystère à la direction suivante, en poussant un gros soupir de satisfaction. Ils étaient bien débarrassés d’une histoire qui les avait fort intrigués, sans faire rire ni l’un ni l’autre. »

Voilà ce qu’a dit le Persan sur MM. Debienne et Poligny. À ce propos, je lui ai parlé de leurs successeurs. Une chose m’étonnait dans les *Mémoires d’un directeur*, de M. Moncharmin. La première partie parle de façon si complète des faits et gestes de F. de l’O. Et la seconde n’en dit plus rien, ou presque. Le Persan connaissait ces Mémoires comme s’il les avait écrits. Il m’a fait remarquer que je trouverais là l’explication de toute l’affaire. Il suffisait de prendre la peine de réfléchir à quelques lignes. Ce sont celles que Moncharmin a encore bien voulu consacrer au Fantôme, justement dans la seconde partie de ces Mémoires. Voici ces lignes. Elles nous intéressent d’ailleurs tout particulièrement. Car on y trouve la manière très simple dont s’est terminée la fameuse histoire des vingt mille francs :

« À propos de F. de l’O. (c’est M. Moncharmin qui parle), j’ai raconté quelques-unes de ses singulières fantaisies. Je l’ai fait ici même, au début de mes Mémoires. Je ne veux plus dire qu’une chose. Il a racheté par un beau geste tous les ennuis qu’il avait causés à mon cher collaborateur. Et je dois bien l’avouer, il en a causé à moi-même. Il a sans doute jugé qu’il y avait des limites à toute plaisanterie. Surtout quand elle coûte aussi cher et que le commissaire de police est “saisi”. Car quelques jours après la disparition de Christine Daaé, nous avions donné rendez-vous à M. Mifroid dans notre cabinet. Nous voulions lui raconter toute l’histoire. À la minute même de ce rendez-vous, nous avons trouvé sur le bureau de Richard une belle enveloppe. On y lisait à l’encre rouge : *De la part de F. de l’O.* Elle contenait les sommes assez importantes qu’il avait réussi à faire sortir de la caisse de la direction. Il l’avait fait pour un moment, et comme par jeu. Richard a aussitôt été d’avis qu’on devait s’en tenir là et ne pas pousser l’affaire. J’ai accepté d’être de l’avis de Richard. Et tout est bien qui finit bien. N’est-ce pas, mon cher F. de l’O. ? »

Évidemment, surtout après cette restitution, Moncharmin croyait toujours avoir été un moment le jouet de l’imagination comique de Richard. De son côté, Richard n’a jamais cessé de croire autre chose. Selon lui, Moncharmin s’était amusé à inventer toute l’affaire de F. de l’O., pour se venger de quelques plaisanteries.

N’était-ce pas le moment d’interroger le Persan ? Par quelle ruse le Fantôme faisait-il disparaître vingt mille francs dans la poche de Richard, malgré l’épingle de nourrice ? Il m’a répondu qu’il n’avait pas approfondi ce léger détail. Mais je pouvais « travailler » sur place, si je le voulais bien. Je trouverais certainement la clef de l’énigme dans le bureau de la direction lui-même. Il suffisait de me souvenir qu’Erik n’avait pas été surnommé pour rien *l’amateur de trappes.* Et j’ai promis au Persan de faire d’utiles recherches de ce côté, dès que j’en aurais le temps. Je dirai tout de suite au lecteur que les résultats de ces recherches ont été parfaitement satisfaisants. Je ne croyais pas, en vérité, découvrir tant de preuves indiscutables de l’authenticité des phénomènes attribués au Fantôme.

Il est bon qu’on sache ce que j’ai réuni. Il y a les papiers du Persan et ceux de Christine Daaé. Il y a les déclarations des anciens collaborateurs de MM. Richard et Moncharmin. Il y a celles de la petite Meg elle-même (cette excellente Mme Giry étant, hélas ! morte). Il y a aussi celles de la Sorelli, qui vit maintenant retirée à Louveciennes. Tout cela constitue les documents qui prouvent l’existence du Fantôme. Je vais les déposer aux archives de l’Opéra. Et ils sont confirmés par plusieurs découvertes importantes, dont je peux justement tirer quelque fierté.

Je n’ai pas pu retrouver la demeure du Lac, car Erik a fermé pour toujours toutes ses entrées secrètes. Et pourtant, je suis sûr qu’il serait facile d’y entrer si l’on asséchait le Lac. Je l’ai plusieurs fois demandé à l’administration des beaux-arts. \[J’en parlais encore quarante-huit heures avant la parution de cet ouvrage. C’était à M. Dujardin-Beaumetz, notre si sympathique sous-secrétaire d’État aux beaux-arts. Il m’a laissé quelque espoir. Je lui disais que l’État avait le devoir d’en finir avec la légende du Fantôme. Il fallait ainsi rétablir sur des bases indiscutables l’histoire si curieuse d’Erik. Pour cela, il est nécessaire de retrouver la demeure du Lac, et ce serait le couronnement de mes travaux personnels. Elle contient peut-être encore des trésors pour l’art musical. On ne doute plus qu’Erik ait été un artiste incomparable. Qui nous dit que nous n’y trouverons pas la fameuse partition de son *Don Juan triomphant ?*\] Mais j’ai tout de même découvert le couloir secret des communards, dont le mur de planches tombe en ruine par endroits. De même, j’ai mis au jour la trappe par laquelle le Persan et Raoul sont descendus dans les dessous du théâtre. Dans le cachot des communards, j’ai relevé beaucoup d’initiales tracées sur les murs par les malheureux qu’on y a enfermés. Et parmi ces initiales, il y avait un R et un C. — R C ? N’est-ce pas significatif ? Raoul de Chagny ! Les lettres sont encore aujourd’hui très visibles. Bien entendu, je ne me suis pas arrêté là. Dans le premier et le troisième dessous, j’ai fait fonctionner deux trappes à pivot. Elles sont tout à fait inconnues des machinistes, qui n’utilisent que des trappes glissant à l’horizontale.

Enfin, je peux dire au lecteur, en sachant bien de quoi je parle : « Visitez un jour l’Opéra. Demandez à vous y promener en paix, sans guide stupide. Entrez dans la loge n° 5 et frappez sur l’énorme colonne qui sépare cette loge de l’avant-scène. Frappez avec votre canne ou avec votre poing et écoutez... jusqu’à la hauteur de votre tête : *la colonne sonne le creux !* Et après cela, ne vous étonnez pas qu’elle ait pu être habitée par la voix du Fantôme. Il y a, dans cette colonne, de la place pour deux hommes. Lors des phénomènes de la loge n° 5, personne ne s’est retourné vers cette colonne. Cela vous étonne peut-être. Mais n’oubliez pas qu’elle a l’air d’être en marbre plein. Et la voix qui y était enfermée semblait plutôt venir du côté opposé (car la voix du fantôme ventriloque venait d’où il voulait). La colonne est travaillée, sculptée, creusée et recreusée par le ciseau de l’artiste. Je ne désespère pas de découvrir un jour le morceau de sculpture qui devait se baisser et se relever à volonté. Il devait laisser un passage libre et mystérieux à la correspondance du Fantôme avec Mme Giry et à ses générosités. Certes, j’ai vu, senti, touché tout cela. Mais ce n’est rien à côté de ce qu’en réalité un être énorme et fabuleux comme Erik a dû créer. Il a dû le créer dans le mystère d’un monument comme l’Opéra. Pourtant, je donnerais toutes ces découvertes pour celle que j’ai eu la chance de faire. C’était devant l’administrateur lui-même, dans le bureau du directeur, à quelques centimètres du fauteuil. Une trappe, de la largeur d’une lame du parquet, de la longueur d’un avant-bras, pas plus... Une trappe qui se rabat comme le couvercle d’un coffret. Une trappe par où je vois sortir une main... Elle travaille avec adresse dans le pan d’un habit à queue-de-morue qui traîne... »

C’est par là que les quarante mille francs étaient partis !... C’est aussi par là que, grâce à quelque moyen, ils étaient revenus...

Quand j’en ai parlé au Persan, avec une émotion bien compréhensible, je lui ai dit :

— Erik s’amusait donc simplement — puisque les quarante mille francs sont revenus — à faire le plaisantin avec son cahier des charges ?...

Il m’a répondu :

— Ne le croyez pas !... Erik avait besoin d’argent... Il se croyait hors de l’humanité, et les scrupules ne le gênaient pas. La nature lui avait donné une laideur atroce. En compensation, elle lui avait donné des dons extraordinaires d’adresse et d’imagination. Il s’en servait pour exploiter les humains. Il le faisait quelquefois de la façon la plus artistique du monde, car le tour valait souvent de l’or. S’il a rendu de lui-même les quarante mille francs à MM. Richard et Moncharmin, c’est qu’à ce moment-là *il n’en avait plus besoin !* Il avait renoncé à son mariage avec Christine Daaé. Il avait renoncé à toutes les choses du dessus de la terre.

D’après le Persan, Erik venait d’une petite ville des environs de Rouen. C’était le fils d’un entrepreneur de maçonnerie. Il avait fui très tôt la maison de son père, où sa laideur faisait horreur et peur à ses parents. Pendant quelque temps, il s’était montré dans les foires, où son imprésario le présentait comme « mort vivant ». Il avait dû traverser l’Europe de foire en foire. Il avait dû compléter son étrange éducation d’artiste et de magicien chez les Bohémiens, à la source même de l’art et de la magie. Toute une période de la vie d’Erik restait assez obscure. On le retrouve à la foire de Nijni-Novgorod, où il se montrait alors dans toute son affreuse gloire. Déjà il chantait comme personne au monde n’a jamais chanté. Il faisait le ventriloque et il réalisait des jongleries extraordinaires. Les caravanes en parlaient encore tout le long du chemin, à leur retour en Asie. C’est ainsi que sa réputation a passé les murs du palais de Mazenderan. La petite sultane, favorite du sha-en-shah, s’y ennuyait. Un marchand de fourrures revenait de Nijni-Novgorod et se rendait à Samarkand. Il a raconté les miracles qu’il avait vus sous la tente d’Erik. On a fait venir le marchand au Palais, et le daroga de Mazenderan a dû l’interroger. Puis le daroga a été chargé de chercher Erik. Il l’a ramené en Perse. Là, pendant quelques mois, Erik a fait, comme on dit en Europe, la pluie et le beau temps. Il a ainsi commis pas mal d’horreurs, car il semblait ne connaître ni le bien ni le mal. Il a participé à quelques beaux assassinats politiques. Il l’a fait aussi tranquillement qu’il a combattu, avec des inventions diaboliques, l’émir d’Afghanistan, en guerre avec l’Empire. Le sha-en-shah l’a pris en amitié. C’est à ce moment que se placent les *Heures roses de Mazenderan*. Le récit du daroga nous en a donné une idée. Erik avait, en architecture, des idées tout à fait personnelles. Il concevait un palais comme un magicien peut imaginer un coffret à secrets. Le sha-en-shah lui a donc commandé une construction de ce genre, et il l’a menée à bien. Elle était, paraît-il, si ingénieuse que Sa Majesté pouvait s’y promener partout sans qu’on la voie. Elle pouvait disparaître sans qu’on puisse découvrir par quelle ruse. Quand le sha-en-shah s’est vu maître d’un pareil bijou, il a ordonné qu’on crève ses yeux d’or à Erik. Un certain tsar avait fait de même avec le génial architecte d’une église de la place Rouge, à Moscou. Mais il a réfléchi. Même aveugle, Erik pourrait encore construire une demeure aussi incroyable pour un autre souverain. Et puis, tant qu’Erik vivait, quelqu’un connaissait le secret du merveilleux palais. On a donc décidé la mort d’Erik, ainsi que celle de tous les ouvriers qui avaient travaillé sous ses ordres. Le daroga de Mazenderan a été chargé d’exécuter cet ordre abominable. Erik lui avait rendu quelques services et l’avait bien fait rire. Le daroga l’a sauvé en lui donnant les moyens de s’enfuir. Mais il a failli payer de sa tête cette faiblesse généreuse. Heureusement pour le daroga, on a trouvé un cadavre sur la rive de la mer Caspienne. Il était à moitié mangé par les oiseaux de mer. On l’a pris pour celui d’Erik, car des amis du daroga l’avaient habillé avec des vêtements d’Erik lui-même. Le daroga a seulement perdu sa faveur et ses biens, et il a été exilé. Mais il était de race royale, et le Trésor persan a continué à lui verser une petite rente. C’étaient quelques centaines de francs par mois. C’est alors qu’il est venu se réfugier à Paris.

Quant à Erik, il était passé en Asie-Mineure, puis il était allé à Constantinople. Il y était entré au service du sultan. Je vais faire comprendre les services qu’il a pu rendre à un souverain qui vivait dans toutes les terreurs. C’est Erik qui a construit toutes les fameuses trappes, les chambres secrètes et les coffres-forts mystérieux. On les a trouvés à Yildiz-Kiosk, après la dernière révolution turque. C’est encore lui qui a eu l’idée des automates. \[Interview de Mohamed-Ali bey, au lendemain de l’entrée des troupes de Salonique à Constantinople, par l’envoyé spécial du *Matin*.\] Ces automates étaient habillés comme le prince et lui ressemblaient à s’y tromper. Ils faisaient croire que le chef des croyants se tenait éveillé dans un endroit, alors qu’il dormait dans un autre.

Naturellement, il a dû quitter le service du sultan pour les mêmes raisons qui l’avaient fait fuir de Perse. Il savait trop de choses. Alors, très fatigué de sa vie aventureuse, formidable et monstrueuse, il a souhaité devenir quelqu’un *comme tout le monde.* Et il s’est fait entrepreneur, comme un entrepreneur ordinaire. Il construisait des maisons pour tout le monde, avec des briques ordinaires ! Il a proposé ses services pour certains travaux de fondation à l’Opéra. Il s’est vu dans les dessous d’un si vaste théâtre. Alors sa nature d’artiste, fantaisiste et *magique*, a repris le dessus. Et puis, n’était-il pas toujours aussi laid ? Il a rêvé de se créer une demeure inconnue du reste de la terre. Elle le cacherait pour toujours au regard des hommes.

On sait et l’on devine la suite. Elle se trouve tout au long de cette incroyable et pourtant véridique aventure. Pauvre malheureux Erik ! Faut-il le plaindre ? Faut-il le maudire ? Il ne demandait qu’à être quelqu’un, comme tout le monde ! Mais il était trop laid ! Et il a dû cacher son génie ou *faire des tours avec*. Pourtant, avec un visage ordinaire, il aurait été l’un des plus nobles de la race humaine ! Il avait un cœur à contenir l’empire du monde, et il a dû finalement se contenter d’une cave. Décidément, il faut plaindre le Fantôme de l’Opéra !

J’ai prié sur sa dépouille, malgré ses crimes, et que Dieu ait décidément pitié de lui ! Pourquoi Dieu a-t-il fait un homme aussi laid que celui-là ?

Je suis sûr, bien sûr, d’avoir prié sur son cadavre, l’autre jour, quand on l’a sorti de la terre. C’était à l’endroit même où l’on enterrait les voix vivantes ; c’était son squelette. Ce n’est pas à la laideur de la tête que je l’ai reconnu. Car lorsqu’ils sont morts depuis si longtemps, tous les hommes sont laids. Je l’ai reconnu à l’anneau d’or qu’il portait. Christine Daaé était certainement venue le lui glisser au doigt avant de l’ensevelir, comme elle le lui avait promis.

Le squelette se trouvait tout près de la petite fontaine. À cet endroit, pour la première fois, l’Ange de la musique avait tenu dans ses bras tremblants Christine Daaé évanouie. C’était quand il l’avait entraînée dans les dessous du théâtre.

Et maintenant, que va-t-on faire de ce squelette ? On ne va pas le jeter à la fosse commune ?... Moi, je dis : la place du squelette du Fantôme de l’Opéra est aux archives de l’Académie nationale de musique. Ce n’est pas un squelette ordinaire.

### Glossaire

- **véridique**: vraie, conforme à la réalité.
- **idylle**: histoire d’amour pure et tendre.
- **cantatrice**: chanteuse d’opéra.
- **viveur**: homme qui aime les plaisirs et l’argent facile.
- **crapule**: personne méprisable.
- **maître chanteur**: personne qui demande de l’argent pour ne pas dire un secret.
- **cahier des charges**: texte officiel des règles du directeur.
- **épingle de nourrice**: épingle qui se ferme avec un petit crochet.
- **amateur de trappes**: surnom d’Erik en Perse.
- **habit à queue-de-morue**: veste noire d’homme, longue et fendue derrière.
- **imprésario**: personne qui organise les spectacles d’un artiste.
- **Bohémiens**: mot ancien pour un peuple qui voyage.
- **faire la pluie et le beau temps**: tout décider, être très puissant.
- **rente**: somme d’argent reçue régulièrement.
- **fosse commune**: grand trou où l’on enterre ensemble les morts sans famille.
