# Contes de Perrault (Édition B2)

*Charles Perrault*

## La Belle au Bois dormant

Il était une fois un roi et une reine qui étaient si fâchés de n’avoir point d’enfants, si fâchés qu’on ne saurait le dire. Enfin, pourtant, il leur naquit une fille.

On fit un beau baptême. On donna pour marraines à la petite princesse toutes les fées qu’on put trouver dans le pays (il s’en trouva sept). Ainsi chacune d’elles lui ferait un don, comme c’était la coutume des fées en ce temps-là. Par ce moyen, la princesse aurait toutes les perfections imaginables.

Après les cérémonies du baptême, toute la compagnie revint au palais du roi, où il y avait un grand festin pour les fées. On mit devant chacune d’elles un couvert magnifique, avec un étui d’or massif. Dans cet étui, il y avait une cuiller, une fourchette et un couteau de fin or, garnis de diamants et de rubis. Mais, comme chacun prenait place à table, on vit entrer une vieille fée qu’on n’avait point invitée. Il y avait en effet plus de cinquante ans qu’elle n’était pas sortie d’une tour, et on la croyait morte ou enchantée.

Le roi lui fit donner un couvert. Mais il n’y eut pas moyen de lui donner un étui d’or massif comme aux autres. Car on n’en avait fait faire que sept, pour les sept fées. La vieille crut qu’on la méprisait et grommela quelques menaces entre ses dents. Une des jeunes fées, qui se trouvait auprès d’elle, l’entendit. Elle jugea que la vieille pourrait faire quelque fâcheux don à la petite princesse. Aussi, dès qu’on fut sorti de table, alla-t-elle se cacher derrière la tapisserie. Elle voulait parler la dernière et réparer, autant qu’il lui serait possible, le mal que la vieille aurait fait.

Cependant les fées commencèrent à faire leurs dons à la princesse. La plus jeune lui donna pour don qu’elle serait la plus belle personne du monde. Celle d’après, qu’elle aurait de l’esprit comme un ange. La troisième, qu’elle aurait une grâce admirable dans tout ce qu’elle ferait. La quatrième, qu’elle danserait parfaitement bien. La cinquième, qu’elle chanterait comme un rossignol. Et la sixième, qu’elle jouerait de toutes sortes d’instruments à la perfection.

Quand vint le tour de la vieille fée, elle branla la tête, encore plus de dépit que de vieillesse. Elle dit que la princesse se percerait la main d’un fuseau et qu’elle en mourrait.

Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et tout le monde pleura. À ce moment, la jeune fée sortit de derrière la tapisserie et dit tout haut ces paroles :

« Rassurez-vous, roi et reine, votre fille n’en mourra point. Il est vrai que je n’ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait. La princesse se percera la main d’un fuseau. Mais, au lieu d’en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil, qui durera cent ans. Au bout de ces cent ans, le fils d’un roi viendra la réveiller. »

Le roi, pour tâcher d’éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussitôt un édit. Cet édit défendait à toute personne de filer au fuseau ou d’avoir des fuseaux chez soi, sous peine de mort.

Au bout de quinze ou seize ans, le roi et la reine allèrent à une de leurs maisons de plaisance. Un jour, la jeune princesse courait dans le château et montait de chambre en chambre. Elle alla ainsi jusqu’au haut d’un donjon, dans un petit galetas où une bonne vieille était seule à filer sa quenouille. Cette bonne femme n’avait point entendu parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau.

« Que faites-vous là, ma bonne femme ? » dit la princesse.

« Je file, ma belle enfant », lui répondit la vieille, qui ne la connaissait pas.

« Ah ! que cela est joli ! reprit la princesse. Comment faites-vous ? Donnez-moi cela, que je voie si j’en ferais bien autant. »

Elle n’eut pas plus tôt pris le fuseau qu’elle s’en perça la main et tomba évanouie. Car elle était très vive et un peu étourdie, et d’ailleurs l’arrêt des fées l’ordonnait ainsi.

La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours. On jette de l’eau au visage de la princesse, on desserre sa robe, on lui frappe dans les mains. On lui frotte les tempes avec de l’eau de la reine de Hongrie. Mais rien ne la faisait revenir.

Alors le roi, qui était monté au bruit, se souvint de la prédiction des fées. Il jugea bien qu’il fallait que cela arrive, puisque les fées l’avaient dit. Il fit mettre la princesse dans un bel appartement du palais, sur un lit en broderie d’or et d’argent. On aurait dit un ange, tant elle était radieuse. Car son évanouissement ne lui avait pas ôté les couleurs vives de son teint : ses joues étaient roses, et ses lèvres comme du corail. Elle avait seulement les yeux fermés, mais on l’entendait respirer doucement, ce qui faisait voir qu’elle n’était pas morte.

Le roi ordonna qu’on la laisse dormir en repos, jusqu’à ce que son heure de se réveiller soit venue.

La bonne fée lui avait sauvé la vie en la condamnant à dormir cent ans. Lorsque l’accident arriva, elle était dans le royaume de Mataquin, à douze mille lieues de là. Mais elle en fut avertie en un instant par un petit nain qui avait des bottes de sept lieues. C’étaient des bottes avec lesquelles on faisait sept lieues d’une seule enjambée. La fée partit aussitôt et on la vit, au bout d’une heure, arriver dans un chariot tout de feu, traîné par des dragons. Le roi alla lui présenter la main quand elle descendit du chariot. Elle approuva tout ce qu’il avait fait. Mais, comme elle était très prévoyante, elle pensa que la princesse, à son réveil, serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux château. Voici ce qu’elle fit.

Elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce château, hors le roi et la reine. Gouvernantes, filles d’honneur, femmes de chambre, gentilshommes, officiers, maîtres d’hôtel, cuisiniers, marmitons, galopins, gardes, suisses, pages, valets de pied : tous furent touchés. Elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les écuries, avec les palefreniers, et les gros mâtins de la basse-cour. Elle toucha enfin la petite Pouffe, petite chienne de la princesse, qui était auprès d’elle sur son lit. Dès qu’elle les eut touchés, ils s’endormirent tous. Ils ne devaient se réveiller qu’en même temps que la princesse, afin d’être tout prêts à la servir quand elle en aurait besoin. Les broches mêmes qui étaient au feu, toutes pleines de perdrix et de faisans, s’endormirent, et le feu aussi. Tout cela se fit en un moment : les fées n’étaient pas longues à leur besogne.

Alors le roi et la reine, après avoir embrassé leur chère enfant sans qu’elle se réveille, sortirent du château. Ils firent publier des défenses : personne ne devait s’en approcher. Ces défenses n’étaient pas nécessaires. Car, en un quart d’heure, il poussa tout autour du parc une grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d’épines. Les ronces et les épines étaient si entrelacées que ni bête ni homme n’aurait pu y passer. De sorte qu’on ne voyait plus que le haut des tours du château, et encore, seulement de très loin. On ne douta point que la fée ait encore fait là un tour de son métier. C’était afin que la princesse, pendant qu’elle dormirait, n’ait rien à craindre des curieux.

Au bout de cent ans, le fils du roi qui régnait alors alla à la chasse de ce côté-là. Ce roi était d’une autre famille que la princesse endormie. Le prince demanda ce qu’étaient des tours qu’il voyait au-dessus d’un grand bois très épais. Chacun lui répondit selon ce qu’il en avait entendu dire. Les uns disaient que c’était un vieux château où revenaient des esprits. Les autres, que tous les sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat. L’opinion la plus commune était qu’un ogre y demeurait et y emportait tous les enfants qu’il pouvait attraper, pour les manger à son aise. On disait que personne ne pouvait le suivre, car lui seul avait le pouvoir de se faire un passage à travers le bois.

Le prince ne savait qu’en croire, lorsqu’un vieux paysan prit la parole et lui dit :

« Mon prince, il y a plus de cinquante ans, j’ai entendu dire à mon père qu’il y avait dans ce château une princesse. Il disait qu’elle devait y dormir cent ans, qu’elle serait réveillée par le fils d’un roi, et qu’elle deviendrait sa femme. »

Le jeune prince, à ce discours, crut sans hésiter qu’il mettrait fin à une si belle aventure. Il résolut de voir sur-le-champ ce qui en était. À peine s’avança-t-il vers le bois que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s’écartèrent d’eux-mêmes pour le laisser passer. Il marche vers le château qu’il voyait au bout d’une grande avenue où il entra. Ce qui le surprit un peu, c’est que personne de ses gens n’avait pu le suivre. Car les arbres s’étaient rapprochés dès qu’il était passé. Il continua pourtant son chemin. Il entra dans une grande avant-cour, où tout ce qu’il vit d’abord était capable de le glacer de crainte. C’était un silence affreux. L’image de la mort s’y présentait partout : ce n’étaient que des corps étendus d’hommes et d’animaux qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien, au nez couvert de boutons et à la face vermeille des suisses, qu’ils n’étaient qu’endormis. Leurs tasses, où il y avait encore quelques gouttes de vin, montraient assez qu’ils s’étaient endormis en buvant.

Il passe une grande cour pavée de marbre. Il monte l’escalier. Il entre dans la salle des gardes, qui étaient rangés en haie, la carabine sur l’épaule, et qui ronflaient de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres pleines de gentilshommes et de dames, tous endormis, les uns debout, les autres assis. Il entre dans une chambre toute dorée. Il voit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, une princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans. Son éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin. Il s’approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d’elle.

Alors, comme la fin de l’enchantement était venue, la princesse s’éveilla et le regarda.

« Est-ce vous, mon prince ? lui dit-elle. Vous vous êtes bien fait attendre. »

Le prince, charmé de ces paroles, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance. Ses discours furent mal rangés. Il était plus embarrassé qu’elle, et l’on ne doit pas s’en étonner : elle avait eu le temps de songer à ce qu’elle aurait à lui dire.

Cependant tout le palais s’était réveillé avec la princesse. Chacun songea à faire son travail, et tous mouraient de faim. La dame d’honneur, pressée comme les autres, s’impatienta et dit tout haut à la princesse que le repas était servi. Le prince aida la princesse à se lever. Elle était toute habillée, et très magnifiquement. Mais il se garda bien de lui dire qu’elle était habillée comme mère-grand et qu’elle avait un collet monté. Elle n’en était pas moins distinguée.

Ils passèrent dans un salon de miroirs et y soupèrent, servis par les officiers de la princesse. Les violons et les hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, quoiqu’on ne les ait plus jouées depuis près de cent ans. Après le souper, le grand aumônier les maria dans la chapelle du château.

Ils restèrent mariés plus de deux ans entiers. Ils eurent deux enfants. La première, une fille, fut nommée *l’Aurore*. Le second, un fils, fut nommé *le Jour*, parce qu’il paraissait encore plus beau que sa sœur.

La reine, mère du prince, parla plusieurs fois à son fils pour le faire s’expliquer. Mais il n’osa jamais lui confier son secret. Il la craignait, quoiqu’il l’aime, car elle était de race ogresse, et le roi ne l’avait épousée qu’à cause de ses grands biens. On disait même tout bas à la cour qu’elle avait les goûts des ogres. On disait aussi qu’en voyant passer de petits enfants, elle avait toutes les peines du monde à se retenir de se jeter sur eux. Ainsi le prince ne voulut jamais rien lui dire.

Mais quand le roi fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, le prince se vit le maître. Il déclara publiquement son mariage et alla en grande cérémonie chercher la reine sa femme dans son château. On lui fit une entrée magnifique dans la ville capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfants.

Quelque temps après, le roi alla faire la guerre à l’empereur Cantalabutte, son voisin. Il laissa la régence du royaume à la reine sa mère et lui recommanda fort sa femme et ses enfants. Il devait être à la guerre tout l’été. Dès qu’il fut parti, la reine mère envoya sa belle-fille et ses enfants à une maison de campagne dans les bois. Elle pourrait ainsi plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours après et dit un soir à son maître d’hôtel :

« Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore. »

« Ah ! madame… », dit le maître d’hôtel.

« Je le veux, dit la reine (et elle le dit d’un ton d’ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche). Et je la veux manger à la sauce Robert. »

Ce pauvre homme vit bien qu’il ne fallait pas se jouer à une ogresse. Il prit son grand couteau et monta à la chambre de la petite Aurore. Elle avait alors quatre ans. Elle vint en sautant et en riant se jeter à son cou et lui demander du bonbon. Il se mit à pleurer. Le couteau lui tomba des mains. Il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau. Il lui fit une si bonne sauce que l’ogresse l’assura qu’elle n’avait rien mangé de si bon. Il avait emporté en même temps la petite Aurore et l’avait donnée à sa femme. Elle devait la cacher dans le logement qu’elle avait au fond de la basse-cour.

Huit jours après, la méchante reine dit à son maître d’hôtel :

« Je veux manger à mon souper le petit Jour. »

Il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l’autre fois. Il alla chercher le petit Jour et le trouva, un petit fleuret à la main, faisant des armes avec un gros singe. Il n’avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme, qui le cacha avec la petite Aurore. Et, à la place du petit Jour, elle donna un petit chevreau très tendre, que l’ogresse trouva admirablement bon.

Cela était fort bien allé jusque-là. Mais, un soir, cette méchante reine dit au maître d’hôtel :

« Je veux manger la reine à la même sauce que ses enfants. »

Ce fut alors que le pauvre maître d’hôtel désespéra de pouvoir encore la tromper. La jeune reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu’elle avait dormi. Sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche. Et comment trouver dans la ménagerie une bête aussi dure que cela ? Il prit la résolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la reine. Il monta à sa chambre dans l’intention d’en finir d’un seul coup. Il essayait de se mettre en colère, et il entra, le poignard à la main, dans la chambre de la jeune reine. Il ne voulut pourtant pas la surprendre, et il lui dit, avec beaucoup de respect, l’ordre qu’il avait reçu de la reine mère.

« Faites votre devoir, lui dit-elle en lui tendant le cou. Exécutez l’ordre qu’on vous a donné. J’irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants, que j’ai tant aimés ! »

Car elle les croyait morts, depuis qu’on les avait enlevés sans rien lui dire.

« Non, non, madame, lui répondit le pauvre maître d’hôtel, tout attendri. Vous ne mourrez point, et vous irez quand même revoir vos chers enfants. Mais ce sera chez moi, où je les ai cachés. Je tromperai encore la reine, en lui faisant manger une jeune biche à votre place. »

Il la mena aussitôt à sa chambre, où il la laissa embrasser ses enfants et pleurer avec eux. Il alla préparer une biche, que la reine mère mangea à son souper, avec le même appétit que si c’avait été la jeune reine. Elle était bien contente de sa cruauté. Elle se préparait à dire au roi, à son retour, que les loups enragés avaient mangé la reine sa femme et ses deux enfants.

Un soir, elle rôdait, à son habitude, dans les cours et basses-cours du château, pour y flairer quelque viande fraîche. Dans une salle basse, elle entendit le petit Jour qui pleurait, parce que la reine sa mère voulait le faire fouetter : il avait été méchant. Elle entendit aussi la petite Aurore, qui demandait pardon pour son frère. L’ogresse reconnut la voix de la reine et de ses enfants. Furieuse d’avoir été trompée, elle donna ses ordres dès le lendemain matin, d’une voix épouvantable qui faisait trembler tout le monde. On devait apporter au milieu de la cour une grande cuve. Elle la fit remplir de crapauds, de vipères, de couleuvres et de serpents. On devait y jeter la reine et ses enfants, le maître d’hôtel, sa femme et sa servante. Elle avait donné l’ordre de les amener les mains liées derrière le dos.

Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve. C’est alors que le roi, qu’on n’attendait pas si tôt, entra à cheval dans la cour. Il était venu en poste, et il demanda, tout étonné, ce que voulait dire cet horrible spectacle. Personne n’osait le lui expliquer. Alors l’ogresse, enragée de voir ce qu’elle voyait, se jeta elle-même la tête la première dans la cuve. Elle fut dévorée en un instant par les vilaines bêtes qu’elle y avait fait mettre. Le roi en fut tout de même fâché : elle était sa mère. Mais il s’en consola bientôt avec sa femme et ses enfants.

### Glossaire

- **étui**: une petite boîte pour protéger un objet.
- **esprit**: ici, l’intelligence ; dans « revenaient des esprits », le mot veut dire des fantômes.
- **mon ancienne**: la fée plus âgée que moi.
- **fuseau**: un petit bâton pour faire du fil.
- **quenouille**: le bâton qui tient la laine quand on file.
- **galetas**: une petite pièce sous le toit.
- **lieues**: une lieue est une ancienne mesure de distance, environ quatre kilomètres.
- **mâtins**: de gros chiens de garde.
- **suisses**: des gardes de la porte, venus de Suisse.
- **sabbat**: la réunion des sorciers.
- **collet monté**: un col haut et raide, à la mode autrefois.
- **grand aumônier**: le prêtre principal de la cour.
- **dîner**: à cette époque, le repas de midi.
- **souper**: à cette époque, le repas du soir.
- **cuve**: un très grand récipient.

## La Barbe-Bleue

Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne. Il avait de la vaisselle d’or et d’argent, des meubles en broderie et des carrosses tout dorés. Mais, par malheur, cet homme avait la barbe bleue. Cela le rendait si laid et si terrible que tout le monde s’enfuyait devant lui.

Une de ses voisines, dame de qualité, avait deux filles. Il lui en demanda une en mariage. Ni l’une ni l’autre n’en voulait : elles ne pouvaient se résoudre à prendre un homme qui ait la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c’est qu’il avait déjà épousé plusieurs femmes, et qu’on ne savait pas ce que ces femmes étaient devenues.

La Barbe-Bleue, pour faire connaissance, les mena, avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies, à une de ses maisons de campagne. On y resta huit jours entiers. Ce n’étaient que promenades, parties de chasse et de pêche, danses, festins et collations. Enfin tout alla si bien que la cadette commença à trouver que le maître du logis était un fort honnête homme. Dès qu’on fut de retour à la ville, le mariage se conclut.

Au bout d’un mois, la Barbe-Bleue dit à sa femme qu’il était obligé de faire un voyage en province. Ce voyage durerait six semaines au moins, pour une affaire importante. Il la priait de bien se divertir pendant son absence, de faire venir ses bonnes amies et de les mener à la campagne si elle le voulait. Partout, elle devait faire bonne chère.

« Voilà, lui dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles. Voilà celles de la vaisselle d’or et d’argent, qui ne sert pas tous les jours. Voilà celles de mes coffres-forts, où sont mon or et mon argent, et celles des cassettes où sont mes pierreries. Et voilà le passe-partout de tous les appartements. Quant à cette petite clef-ci, c’est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l’appartement bas. Ouvrez tout, allez partout ; mais, pour ce petit cabinet, je vous défends d’y entrer. Je vous le défends de telle sorte que, s’il vous arrive de l’ouvrir, vous devez tout craindre de ma colère. »

Elle promit d’observer exactement tout ce qu’on venait de lui ordonner. Lui monte dans son carrosse et part pour son voyage.

Les voisines et les bonnes amies n’attendirent pas qu’on les envoie chercher pour aller chez la jeune mariée. Car elles avaient trop d’impatience de voir toutes les richesses de sa maison. Elles n’avaient pas osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa barbe bleue, qui leur faisait peur. Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes, toutes plus belles et plus riches les unes que les autres.

Elles montèrent ensuite aux garde-meubles. Elles ne pouvaient assez y admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sofas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs. Dans ces miroirs, on se voyait depuis les pieds jusqu’à la tête. Leurs bordures, les unes de glace, les autres d’argent et d’argent doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu’on ait jamais vues. Elles ne cessaient d’exagérer et d’envier le bonheur de leur amie. Celle-ci, cependant, ne prenait aucun plaisir à voir toutes ces richesses, tant elle avait hâte d’aller ouvrir le cabinet de l’appartement bas.

Elle fut si pressée par sa curiosité que, sans considérer qu’il était malhonnête de quitter ses amies, elle y descendit par un petit escalier dérobé. Elle alla si vite qu’elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Arrivée à la porte du cabinet, elle s’y arrêta quelque temps. Elle songeait à la défense que son mari lui avait faite, et au malheur qui pourrait lui arriver pour avoir désobéi. Mais la tentation était si forte qu’elle ne put la surmonter. Elle prit donc la petite clef et ouvrit en tremblant la porte du cabinet.

D’abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées. Après quelques moments, elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé. Dans ce sang se reflétaient les corps de plusieurs femmes mortes, attachées le long des murs. C’étaient toutes les femmes que la Barbe-Bleue avait épousées, et qu’il avait égorgées l’une après l’autre. Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet, qu’elle venait de retirer de la serrure, lui tomba de la main.

Après avoir un peu repris ses sens, elle ramassa la clef, referma la porte et monta à sa chambre pour se remettre un peu. Mais elle n’y arrivait pas, tant elle était émue.

Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l’essuya deux ou trois fois. Mais le sang ne s’en allait point. Elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sablon et du grès, il restait toujours du sang. Car la clef était magique, et il n’y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait. Quand on ôtait le sang d’un côté, il revenait de l’autre.

La Barbe-Bleue revint de son voyage dès le soir même. Il dit qu’il avait reçu des lettres en chemin : l’affaire pour laquelle il était parti venait de se terminer à son avantage. Sa femme fit tout ce qu’elle put pour lui montrer qu’elle était ravie de son prompt retour.

Le lendemain, il lui demanda les clefs. Elle les lui donna, mais d’une main si tremblante qu’il devina sans peine tout ce qui s’était passé.

« D’où vient, lui dit-il, que la clef du cabinet n’est point avec les autres ? »

« Il faut, dit-elle, que je l’aie laissée là-haut sur ma table. »

« Ne manquez pas, dit la Barbe-Bleue, de me la donner bientôt. »

Elle remit cela plusieurs fois, mais il fallut enfin apporter la clef. La Barbe-Bleue l’examina et dit à sa femme :

« Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef ? »

« Je n’en sais rien », répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort.

« Vous n’en savez rien ! reprit la Barbe-Bleue. Je le sais bien, moi. Vous avez voulu entrer dans le cabinet ! Eh bien, madame, vous y entrerez et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues. »

Elle se jeta aux pieds de son mari en pleurant. Elle lui demanda pardon de n’avoir pas été obéissante, avec toutes les marques d’un vrai repentir. Elle aurait attendri un rocher, affligée comme elle l’était. Mais la Barbe-Bleue avait le cœur plus dur qu’un rocher.

« Il faut mourir, madame, lui dit-il, et tout de suite. »

« Puisqu’il faut mourir, répondit-elle en le regardant, les yeux baignés de larmes, donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu. »

« Je vous donne un demi-quart d’heure, reprit la Barbe-Bleue, mais pas un moment de plus. »

Lorsqu’elle fut seule, elle appela sa sœur et lui dit :

« Ma sœur Anne (car elle s’appelait ainsi), monte, je te prie, sur le haut de la tour pour voir si mes frères ne viennent point. Ils m’ont promis qu’ils viendraient me voir aujourd’hui. Et si tu les vois, fais-leur signe de se hâter. »

La sœur Anne monta sur le haut de la tour. La pauvre affligée lui criait de temps en temps :

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »

Et la sœur Anne lui répondait :

« Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie. »

Cependant la Barbe-Bleue, tenant un grand coutelas à la main, criait de toute sa force à sa femme :

« Descends vite, ou je monterai là-haut. »

« Encore un moment, s’il vous plaît », lui répondait sa femme.

Et aussitôt elle criait tout bas :

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »

Et la sœur Anne répondait :

« Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie. »

« Descends donc vite, criait la Barbe-Bleue, ou je monterai là-haut. »

« Je m’en vais », répondait la femme.

Et puis elle criait :

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »

« Je vois, répondit la sœur Anne, une grosse poussière qui vient de ce côté-ci… »

« Sont-ce mes frères ? »

« Hélas ! non, ma sœur : c’est un troupeau de moutons… »

« Ne veux-tu pas descendre ? » criait la Barbe-Bleue.

« Encore un moment », répondait sa femme.

Et puis elle criait :

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »

« Je vois, répondit-elle, deux cavaliers qui viennent de ce côté-ci, mais ils sont bien loin encore… »

« Dieu soit loué ! s’écria-t-elle un moment après. Ce sont mes frères. Je leur fais signe tant que je peux de se hâter. »

La Barbe-Bleue se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit et alla se jeter à ses pieds, tout en larmes et les cheveux défaits.

« Cela ne sert de rien, dit la Barbe-Bleue ; il faut mourir. »

Puis il la prit d’une main par les cheveux et, de l’autre, il leva le coutelas en l’air. Il allait lui abattre la tête. La pauvre femme se tourna vers lui et, le regardant avec des yeux mourants, le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir.

« Non, non, dit-il, recommande-toi bien à Dieu. »

Et, levant son bras…

À ce moment, on frappa si fort à la porte que la Barbe-Bleue s’arrêta tout court. On ouvrit, et aussitôt on vit entrer deux cavaliers qui, l’épée à la main, coururent droit à la Barbe-Bleue. Il reconnut les frères de sa femme, l’un dragon et l’autre mousquetaire, de sorte qu’il s’enfuit aussitôt pour se sauver. Mais les deux frères le poursuivirent de si près qu’ils l’attrapèrent avant qu’il puisse gagner le perron. Ils lui passèrent leur épée à travers le corps et le laissèrent mort.

La pauvre femme était presque aussi morte que son mari, et n’avait pas la force de se lever pour embrasser ses frères.

Il se trouva que la Barbe-Bleue n’avait point d’héritiers. Ainsi, tous ses biens revinrent à sa femme. Elle en employa une partie à marier sa sœur avec un gentilhomme, et une autre partie à acheter des charges de capitaines à ses deux frères. Le reste lui servit à se marier elle-même à un fort honnête homme, qui lui fit oublier le mauvais temps qu’elle avait passé avec la Barbe-Bleue.

### Glossaire

- **collations**: de petits repas légers.
- **honnête**: ici, poli, agréable et bien élevé ; « malhonnête » veut dire impoli.
- **bonne chère**: de bons repas.
- **garde-meubles**: des pièces où on garde les meubles.
- **passe-partout**: une clef qui ouvre toutes les portes.
- **cabinet**: une petite pièce privée.
- **sablon**: du sable très fin, pour frotter.
- **grès**: une pierre dure, pour frotter.
- **demi-quart d’heure**: sept ou huit minutes.
- **poudroie**: du verbe poudroyer : briller dans la poussière, comme le soleil sur la route.
- **verdoie**: du verbe verdoyer : être très vert.
- **coutelas**: un grand couteau.
- **dragon**: ici, un soldat, et non un animal.
- **perron**: les marches devant la porte d’une maison.
- **charges**: des postes payés, qu’on achète au roi.

## Le Maître Chat ou le Chat botté

Un meunier ne laissa pour tous biens, à ses trois enfants, que son moulin, son âne et son chat. Les partages furent vite faits. On n’appela ni le notaire ni le procureur : ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine. L’aîné eut le moulin, le second eut l’âne, et le plus jeune n’eut que le chat.

Ce dernier ne pouvait se consoler d’avoir un si pauvre lot.

« Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble. Pour moi, lorsque j’aurai mangé mon chat et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim. »

Le Chat, qui entendait ce discours, mais qui n’en fit pas semblant, lui dit d’un air posé et sérieux :

« Ne vous affligez point, mon maître. Vous n’avez qu’à me donner un sac et à me faire faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles. Vous verrez alors que vous n’êtes pas si mal partagé que vous le croyez. »

Le maître du Chat ne comptait pas beaucoup là-dessus. Mais il lui avait vu faire tant de tours de souplesse pour prendre des rats et des souris ! Le Chat se pendait par les pieds, ou il se cachait dans la farine pour faire le mort. Aussi le jeune homme ne désespéra-t-il pas de recevoir de lui quelque secours dans sa misère.

Lorsque le Chat eut ce qu’il avait demandé, il se botta bravement. Il mit son sac à son cou et en prit les cordons avec ses deux pattes de devant. Puis il s’en alla dans une garenne où il y avait un grand nombre de lapins. Il mit du son et des lasserons dans son sac, et s’étendit comme s’il était mort. Il attendit que quelque jeune lapin, encore peu instruit des ruses de ce monde, vienne se fourrer dans son sac pour manger ce qu’il y avait mis.

À peine fut-il couché qu’il eut satisfaction. Un jeune étourdi de lapin entra dans son sac. Le maître Chat, tirant aussitôt les cordons, le prit et le tua sans miséricorde.

Tout fier de sa proie, il s’en alla chez le roi et demanda à lui parler. On le fit monter à l’appartement de Sa Majesté. Il y entra, fit une grande révérence au roi et lui dit :

« Voilà, sire, un lapin de garenne que monsieur le marquis de Carabas m’a chargé de vous présenter de sa part. »

C’était le nom qu’il lui prit l’idée de donner à son maître.

« Dis à ton maître, répondit le roi, que je le remercie et qu’il me fait plaisir. »

Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac ouvert. Lorsque deux perdrix y furent entrées, il tira les cordons et les prit toutes les deux. Il alla ensuite les présenter au roi, comme il l’avait fait pour le lapin de garenne. Le roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et lui fit donner de l’argent pour boire.

Le Chat continua ainsi, pendant deux ou trois mois, à porter de temps en temps au roi du gibier de la chasse de son maître. Un jour qu’il sut que le roi devait aller se promener au bord de la rivière, il dit à son maître :

« Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite. Vous n’avez qu’à vous baigner dans la rivière, à l’endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire. »

Le marquis de Carabas fit ce que son Chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela servirait. Pendant qu’il se baignait, le roi vint à passer, et le Chat se mit à crier de toutes ses forces :

« Au secours ! au secours ! voilà monsieur le marquis de Carabas qui se noie ! »

À ce cri, le roi mit la tête à la portière. Il reconnut le Chat qui lui avait apporté tant de fois du gibier. Il ordonna à ses gardes d’aller vite au secours de monsieur le marquis de Carabas.

Pendant qu’on retirait le pauvre marquis de la rivière, le Chat s’approcha du carrosse. Il dit au roi que, pendant que son maître se baignait, des voleurs étaient venus et avaient emporté ses habits. Pourtant, disait-il, son maître avait crié *au voleur !* de toutes ses forces. Le drôle les avait cachés sous une grosse pierre.

Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa garde-robe d’aller chercher un de ses plus beaux habits pour monsieur le marquis de Carabas. Le roi lui fit mille amabilités. Les beaux habits qu’on venait de lui donner relevaient sa bonne mine, car il était beau et bien fait de sa personne. Aussi le roi voulut-il qu’il monte dans son carrosse et qu’il soit de la promenade.

Le Chat, ravi de voir que son plan commençait à réussir, prit les devants. Il rencontra des paysans qui fauchaient un pré et leur dit :

« Bonnes gens qui fauchez, dites au roi que le pré que vous fauchez appartient à monsieur le marquis de Carabas. Sinon, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »

Le roi ne manqua pas de demander aux faucheurs à qui était ce pré qu’ils fauchaient.

« C’est à monsieur le marquis de Carabas », dirent-ils tous ensemble, car la menace du Chat leur avait fait peur.

« Vous avez là un bel héritage », dit le roi au marquis de Carabas.

« Vous voyez, sire, répondit le marquis, c’est un pré qui ne manque jamais de rapporter abondamment toutes les années. »

Le maître Chat, qui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs et leur dit :

« Bonnes gens qui moissonnez, dites que tous ces blés appartiennent à monsieur le marquis de Carabas. Sinon, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »

Le roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient tous les blés qu’il voyait.

« C’est à monsieur le marquis de Carabas », répondirent les moissonneurs.

Et le roi s’en réjouit encore avec le marquis. Le Chat, qui allait devant le carrosse, disait toujours la même chose à tous ceux qu’il rencontrait. Et le roi était étonné des grands biens de monsieur le marquis de Carabas.

Le maître Chat arriva enfin à un beau château, dont le maître était un ogre, le plus riche qu’on ait jamais vu. Car toutes les terres par où le roi avait passé dépendaient de ce château. Le Chat prit soin de s’informer qui était cet ogre et ce qu’il savait faire. Il demanda à lui parler : il n’avait pas voulu, disait-il, passer si près de son château sans avoir l’honneur de lui faire la révérence.

L’ogre le reçut aussi civilement que le peut un ogre, et le fit se reposer.

« On m’a assuré, dit le Chat, que vous aviez le don de vous changer en toutes sortes d’animaux. Vous pourriez, par exemple, vous transformer en lion, en éléphant. »

« Cela est vrai, répondit l’ogre brusquement, et, pour vous le montrer, vous allez me voir devenir lion. »

Le Chat fut si effrayé de voir un lion devant lui qu’il gagna aussitôt les gouttières. Il n’y arriva pas sans peine ni sans danger, à cause de ses bottes, qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles.

Quelque temps après, le Chat vit que l’ogre avait quitté sa première forme. Il descendit et avoua qu’il avait eu bien peur.

« On m’a encore assuré, dit le Chat, mais je ne saurais le croire, que vous pouviez aussi prendre la forme des plus petits animaux. Vous pourriez par exemple vous changer en rat, en souris. Je vous avoue que je tiens cela tout à fait impossible. »

« Impossible ! reprit l’ogre. Vous allez voir. »

Et en même temps il se changea en une souris, qui se mit à courir sur le plancher. Le Chat ne l’eut pas plus tôt aperçue qu’il se jeta dessus et la mangea.

Cependant le roi, qui vit en passant le beau château de l’ogre, voulut y entrer. Le Chat entendit le bruit du carrosse qui passait sur le pont-levis. Il courut au-devant et dit au roi :

« Votre Majesté soit la bienvenue dans ce château de monsieur le marquis de Carabas ! »

« Comment, monsieur le marquis, s’écria le roi, ce château est encore à vous ! Il ne se peut rien de plus beau que cette cour et que tous ces bâtiments qui l’entourent. Voyons l’intérieur, s’il vous plaît. »

Le marquis et le roi, qui montait le premier, entrèrent dans une grande salle. Ils y trouvèrent une magnifique collation que l’ogre avait fait préparer pour ses amis. Ceux-ci devaient venir le voir ce même jour-là, mais ils n’avaient pas osé entrer, sachant que le roi y était. Le roi était charmé des bonnes qualités de monsieur le marquis de Carabas, et il voyait les grands biens qu’il possédait. Aussi lui dit-il, après avoir bu cinq ou six coups :

« Il ne tiendra qu’à vous, monsieur le marquis, que vous ne soyez mon gendre. »

Le marquis, faisant de grandes révérences, accepta l’honneur que lui faisait le roi et, dès le même jour, il épousa la princesse. Le Chat devint grand seigneur, et il ne courut plus après les souris que pour se divertir.

### Glossaire

- **patrimoine**: les biens qu’on reçoit de ses parents.
- **manchon**: un tube de fourrure pour garder les mains au chaud.
- **garenne**: un petit bois où vivent les lapins.
- **son**: ici, la partie du grain qui reste après la farine.
- **lasserons**: une plante sauvage que mangent les lapins.
- **révérence**: un salut poli, le corps penché.
- **gibier**: les animaux sauvages qu’on chasse.
- **drôle**: ici, un coquin, une personne rusée.
- **fauchez**: du verbe faucher : couper l’herbe avec un grand outil.
- **moissonnez**: du verbe moissonner : couper le blé.
- **hachés menu comme chair à pâté**: coupés en très petits morceaux, comme la viande d’un pâté.
- **gouttières**: les petits canaux au bord du toit, pour l’eau de pluie.
- **pont-levis**: un pont de château qu’on peut lever.
- **collation**: un repas léger.
- **gendre**: le mari de la fille.

## Les Fées

Il était une fois une veuve qui avait deux filles. L’aînée lui ressemblait si fort d’humeur et de visage qu’en la voyant, on voyait la mère. Elles étaient toutes deux si désagréables et si orgueilleuses qu’on ne pouvait pas vivre avec elles. La cadette était le vrai portrait de son père pour la douceur et l’honnêteté. Comme on aime naturellement ceux qui nous ressemblent, cette mère était folle de sa fille aînée et avait en même temps une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisait manger à la cuisine et travailler sans cesse.

Entre autres choses, cette pauvre enfant devait aller, deux fois par jour, puiser de l’eau à une grande demi-lieue du logis. Elle devait en rapporter plein une grande cruche. Un jour qu’elle était à cette fontaine, une pauvre femme vint à elle et la pria de lui donner à boire.

« Oui dà, ma bonne mère », lui dit la jeune fille.

Aussitôt elle rinça sa cruche, puisa de l’eau au plus bel endroit de la fontaine et la lui présenta. Elle soutenait toujours la cruche, pour que la femme puisse boire plus aisément.

La bonne femme, après avoir bu, lui dit : « Vous êtes si bonne et si honnête que je ne peux m’empêcher de vous faire un don. »

Car c’était une fée, qui avait pris la forme d’une pauvre femme de village pour voir jusqu’où irait l’honnêteté de cette jeune fille.

« Je vous donne pour don, poursuivit la fée, qu’à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une fleur, ou une pierre précieuse. »

Lorsque cette fille arriva au logis, sa mère la gronda de revenir si tard de la fontaine.

« Je vous demande pardon, ma mère, dit cette pauvre fille, d’avoir tardé si longtemps. »

Et, pendant qu’elle disait ces mots, il lui sortit de la bouche deux roses, deux perles et deux gros diamants.

« Que vois-je là ! dit sa mère tout étonnée. Je crois qu’il lui sort de la bouche des perles et des diamants. D’où vient cela, ma fille ? »

(Ce fut là la première fois qu’elle l’appela sa fille.)

La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé, non sans jeter une infinité de diamants.

« Vraiment, dit la mère, il faut que j’y envoie ma fille. Tenez, Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de votre sœur quand elle parle. Ne seriez-vous pas bien aise d’avoir le même don ? Vous n’avez qu’à aller puiser de l’eau à la fontaine et, quand une pauvre femme vous demandera à boire, lui en donner bien honnêtement. »

« Il me ferait beau voir, répondit la brutale, aller à la fontaine ! »

« Je veux que vous y alliez, reprit la mère, et tout à l’heure. »

Elle y alla, mais toujours en grondant. Elle prit le plus beau flacon d’argent qu’il y avait dans le logis. Elle ne fut pas plus tôt arrivée à la fontaine qu’elle vit sortir du bois une dame magnifiquement vêtue, qui vint lui demander à boire. C’était la même fée qui avait apparu à sa sœur. Mais elle avait pris l’air et les habits d’une princesse, pour voir jusqu’où irait la malhonnêteté de cette fille.

« Est-ce que je suis venue ici, lui dit cette brutale orgueilleuse, pour vous donner à boire ! Justement, j’ai apporté un flacon d’argent tout exprès pour donner à boire à Madame ? J’en suis d’avis : buvez à même la fontaine, si vous voulez. »

« Vous n’êtes guère honnête, reprit la fée, sans se mettre en colère. Eh bien ! vous êtes si peu obligeante. Je vous donne donc pour don qu’à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent, ou un crapaud. »

Dès que sa mère l’aperçut, elle lui cria : « Eh bien ! ma fille ! »

« Eh bien ! ma mère ! » lui répondit la brutale, en jetant deux vipères et deux crapauds.

« Ô ciel ! s’écria la mère, que vois-je là ? C’est sa sœur qui en est la cause : elle me le paiera. »

Et aussitôt elle courut pour la battre. La pauvre enfant s’enfuit et alla se sauver dans la forêt voisine.

Le fils du roi, qui revenait de la chasse, la rencontra. La voyant si triste, il lui demanda ce qu’elle faisait là toute seule et pourquoi elle pleurait.

« Hélas ! Monsieur, c’est ma mère qui m’a chassée du logis. »

Le fils du roi vit sortir de sa bouche cinq ou six perles et autant de diamants. Il la pria de lui dire d’où cela lui venait. Elle lui conta toute son aventure. Le fils du roi considéra qu’un tel don valait mieux que tout ce qu’on pouvait donner en mariage à une autre. Il l’emmena donc au palais du roi son père, où il l’épousa.

Quant à sa sœur, elle se fit tant haïr que sa propre mère la chassa de chez elle. La malheureuse, après avoir bien couru sans trouver personne qui veuille la recevoir, alla mourir au coin d’un bois.

### Glossaire

- **veuve**: une femme dont le mari est mort.
- **aversion**: une forte haine, un grand dégoût pour quelqu’un.
- **puiser**: prendre de l’eau à une source ou à une fontaine.
- **demi-lieue**: la moitié d’une lieue, une ancienne mesure ; environ deux kilomètres.
- **logis**: la maison où l’on habite.
- **cruche**: un grand pot pour porter de l’eau.
- **Oui dà**: une ancienne façon de dire « oui, bien sûr ».
- **honnête**: ici, poli et gentil ; l’honnêteté, c’est la politesse, et la malhonnêteté, la grossièreté.
- **don**: un cadeau magique d’une fée.
- **bien aise**: très content.
- **la brutale**: la fille dure et grossière.
- **Il me ferait beau voir**: ce serait bien ridicule de me voir faire cela.
- **tout à l’heure**: ici, tout de suite.
- **J’en suis d’avis**: ici, avec ironie : certainement pas !
- **obligeante**: qui aime rendre service.

## Cendrillon ou la petite Pantoufle de verre

Il était une fois un gentilhomme qui épousa, en secondes noces, une femme, la plus hautaine et la plus fière qu’on ait jamais vue. Elle avait deux filles de la même humeur, qui lui ressemblaient en toutes choses. Le mari avait, de son côté, une jeune fille, mais d’une douceur et d’une bonté sans exemple. Elle tenait cela de sa mère, qui était la meilleure personne du monde.

Les noces ne furent pas plus tôt faites que la belle-mère fit éclater sa mauvaise humeur. Elle ne put supporter les bonnes qualités de cette jeune enfant, qui rendaient ses filles encore plus haïssables. Elle la chargea des plus viles occupations de la maison. C’était elle qui nettoyait la vaisselle et les escaliers, qui frottait la chambre de madame et celles de mesdemoiselles ses filles. Elle couchait tout en haut de la maison, dans un grenier, sur un mauvais lit de paille. Ses sœurs, elles, étaient dans des chambres à parquet, avec des lits à la dernière mode. Elles avaient des miroirs où elles se voyaient depuis les pieds jusqu’à la tête. La pauvre fille supportait tout avec patience. Elle n’osait pas s’en plaindre à son père, qui l’aurait grondée, parce que sa femme le gouvernait entièrement.

Lorsqu’elle avait fini son ouvrage, elle allait se mettre au coin de la cheminée et s’asseyait dans les cendres. C’est pourquoi on l’appelait communément dans le logis *Cendrillon*. Pourtant Cendrillon, avec ses pauvres habits, n’en était pas moins cent fois plus digne que ses sœurs, malgré leurs vêtements très magnifiques.

Il arriva que le fils du roi donna un bal, et il y invita toutes les personnes de qualité. Nos deux demoiselles furent invitées aussi, car elles faisaient grande figure dans le pays. Les voilà bien aises et bien occupées à choisir les habits et les coiffures qui leur iraient le mieux. Nouvelle peine pour Cendrillon, car c’était elle qui repassait le linge de ses sœurs et qui plissait leurs manchettes. On ne parlait que de la manière dont on s’habillerait.

« Moi, dit l’aînée, je mettrai mon habit de velours rouge et ma garniture d’Angleterre. »

« Moi, dit la cadette, je n’aurai que ma jupe ordinaire. Mais, en récompense, je mettrai mon manteau à fleurs d’or et ma barrière de diamants, qui n’est pas des plus indifférentes. »

On envoya chercher la bonne coiffeuse pour dresser les cornettes à deux rangs, et on fit acheter des mouches chez la bonne faiseuse.

Elles appelèrent Cendrillon pour lui demander son avis, car elle avait bon goût. Cendrillon les conseilla le mieux du monde et s’offrit même à les coiffer, ce qu’elles voulurent bien. Pendant qu’elle les coiffait, elles lui disaient :

« Cendrillon, serais-tu bien aise d’aller au bal ? »

« Hélas ! mesdemoiselles, vous vous moquez de moi ; ce n’est pas là ce qu’il me faut. »

« Tu as raison, on rirait bien, si on voyait un Cendrillon aller au bal. »

Une autre que Cendrillon les aurait coiffées de travers. Mais elle était bonne, et elle les coiffa parfaitement bien.

Elles restèrent près de deux jours sans manger, tant elles étaient transportées de joie. On rompit plus de douze lacets, à force de les serrer pour leur rendre la taille plus fine, et elles étaient toujours devant le miroir. Enfin l’heureux jour arriva. On partit, et Cendrillon les suivit des yeux le plus longtemps qu’elle put.

Lorsqu’elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. Sa marraine, qui la vit tout en pleurs, lui demanda ce qu’elle avait.

« Je voudrais bien… je voudrais bien… »

Elle pleurait si fort qu’elle ne put achever. Sa marraine, qui était fée, lui dit :

« Tu voudrais bien aller au bal, n’est-ce pas ? »

« Hélas ! oui », dit Cendrillon en soupirant.

« Eh bien ! seras-tu bonne fille ? dit sa marraine. Je t’y ferai aller. »

Elle la mena dans sa chambre et lui dit : « Va dans le jardin et apporte-moi une citrouille. »

Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu’elle put trouver et la porta à sa marraine. Elle ne pouvait pas deviner comment cette citrouille pourrait la faire aller au bal. Sa marraine la creusa et, n’ayant laissé que l’écorce, la frappa de sa baguette. La citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré.

Ensuite elle alla regarder dans la souricière, où elle trouva six souris toutes en vie. Elle dit à Cendrillon de lever un peu la trappe de la souricière. À chaque souris qui sortait, elle donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval. Cela fit un bel attelage de six chevaux, d’un beau gris de souris pommelé.

Comme elle se demandait de quoi elle ferait un cocher :

« Je vais voir, dit Cendrillon, s’il n’y a pas quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher. »

« Tu as raison, dit sa marraine, va voir. »

Cendrillon lui apporta la ratière, où il y avait trois gros rats. La fée en prit un parmi les trois, à cause de sa barbe magnifique. Elle le toucha, et il fut changé en un gros cocher, qui avait une des plus belles moustaches qu’on ait jamais vues.

Ensuite elle lui dit : « Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l’arrosoir ; apporte-les-moi. »

Elle ne les eut pas plus tôt apportés que sa marraine les changea en six laquais. Ils montèrent aussitôt derrière le carrosse avec leurs habits chamarrés, et ils s’y tenaient attachés comme s’ils n’avaient fait autre chose de toute leur vie.

La fée dit alors à Cendrillon : « Eh bien ! voilà de quoi aller au bal : n’es-tu pas bien aise ? »

« Oui, mais est-ce que j’irai comme cela, avec mes vilains habits ? »

Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette. En même temps, ses habits furent changés en des habits d’or et d’argent, tout chamarrés de pierreries. Elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse. Mais sa marraine lui recommanda, sur toutes choses, de ne pas passer minuit. Elle l’avertit que, si elle restait au bal un moment de plus, son carrosse redeviendrait citrouille, ses chevaux des souris, ses laquais des lézards. Ses beaux habits, eux aussi, reprendraient leur première forme.

Elle promit à sa marraine qu’elle ne manquerait pas de sortir du bal avant minuit. Elle part, ne se sentant pas de joie. On alla avertir le fils du roi qu’il venait d’arriver une grande princesse qu’on ne connaissait point, et il courut la recevoir. Il lui donna la main à la descente du carrosse et la mena dans la salle où était la compagnie. Il se fit alors un grand silence. On cessa de danser, et les violons ne jouèrent plus, tant on était attentif à contempler cette inconnue. Le roi même, tout vieux qu’il était, la regardait pourtant. Il disait tout bas à la reine qu’il n’avait pas vu depuis longtemps une si aimable personne. Toutes les dames étaient attentives à considérer sa coiffure et ses habits, pour en avoir de semblables dès le lendemain. Encore fallait-il trouver des étoffes assez belles et des ouvriers assez habiles.

Le fils du roi la mit à la place la plus honorable, puis la prit pour la mener danser. Elle dansa avec tant de grâce qu’on l’admira encore davantage. Elle alla s’asseoir auprès de ses sœurs et leur fit mille honnêtetés. Elle partagea avec elles les oranges et les citrons que le prince lui avait donnés, ce qui les étonna fort, car elles ne la connaissaient point.

Lorsqu’elles causaient ainsi, Cendrillon entendit sonner onze heures trois quarts. Elle fit aussitôt une grande révérence à la compagnie et s’en alla le plus vite qu’elle put. Dès qu’elle fut arrivée, elle alla trouver sa marraine. Après l’avoir remerciée, elle lui dit qu’elle souhaiterait bien aller encore le lendemain au bal.

Comme elle était occupée à raconter à sa marraine tout ce qui s’était passé au bal, les deux sœurs frappèrent à la porte. Cendrillon alla leur ouvrir.

« Que vous êtes longtemps à revenir ! » leur dit-elle en bâillant, en se frottant les yeux et en s’étirant, comme si elle venait de se réveiller.

Elle n’avait pourtant pas eu envie de dormir depuis qu’elles s’étaient quittées.

« Si tu étais venue au bal, lui dit une de ses sœurs, tu ne t’y serais pas ennuyée. Il est venu la plus gentille princesse, la plus gentille qu’on puisse jamais voir. Elle nous a fait mille civilités ; elle nous a donné des oranges et des citrons. »

Cendrillon ne se sentait pas de joie. Elle leur demanda le nom de cette princesse. Mais elles lui répondirent qu’on ne la connaissait pas, et que le fils du roi donnerait toutes choses au monde pour savoir qui elle était.

Cendrillon sourit et leur dit : « Elle était donc bien gentille ? Mon Dieu ! que vous êtes heureuses ! Ne pourrais-je point la voir ? Hélas ! mademoiselle Javotte, prêtez-moi votre habit jaune, celui que vous mettez tous les jours. »

« Vraiment, dit mademoiselle Javotte, je suis de cet avis ! Prêter mon habit à un vilain Cendrillon comme cela ! Il faudrait que je sois bien folle. »

Cendrillon s’attendait bien à ce refus, et elle en fut bien aise. Car elle aurait été grandement embarrassée si sa sœur avait bien voulu lui prêter son habit.

Le lendemain, les deux sœurs allèrent au bal, et Cendrillon aussi, mais encore plus parée que la première fois. La jeune demoiselle ne s’ennuyait point et oublia ce que sa marraine lui avait recommandé. De sorte qu’elle entendit sonner le premier coup de minuit, alors qu’elle ne croyait pas qu’il soit encore onze heures. Elle se leva et s’enfuit aussi légèrement que l’aurait fait une biche. Le prince la suivit. Elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le prince ramassa bien soigneusement. Cendrillon arriva chez elle bien essoufflée, sans carrosse, sans laquais et avec ses pauvres habits. Il ne lui restait rien de sa magnificence, qu’une de ses petites pantoufles, la pareille de celle qu’elle avait laissée tomber.

On demanda aux gardes de la porte du palais s’ils n’avaient pas vu sortir une princesse. Ils dirent qu’ils n’avaient vu sortir personne, sauf une jeune fille fort mal vêtue, qui avait plus l’air d’une paysanne que d’une demoiselle.

Quand les deux sœurs revinrent du bal, Cendrillon leur demanda si elles s’étaient encore bien diverties, et si la belle dame y avait été. Elles lui dirent que oui, mais qu’elle s’était enfuie lorsque minuit avait sonné. Elle était partie si vite qu’elle avait laissé tomber une de ses petites pantoufles de verre, la plus jolie du monde. Le fils du roi l’avait ramassée, et il était assurément fort désireux de connaître la personne à qui appartenait la petite pantoufle.

Elles dirent vrai. Car, peu de jours après, le fils du roi fit publier, à son de trompe, qu’il épouserait celle dont le pied irait bien juste à la pantoufle. On commença à l’essayer aux princesses, ensuite aux duchesses et à toute la cour, mais inutilement. On l’apporta chez les deux sœurs, qui firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles ne purent y parvenir. Cendrillon, qui les regardait et qui reconnut sa pantoufle, dit en riant : « Que je voie si elle ne me serait pas bonne ! »

Ses sœurs se mirent à rire et à se moquer d’elle. Le gentilhomme qui faisait l’essai de la pantoufle regarda attentivement Cendrillon. Il dit que cela était très juste, et qu’il avait l’ordre de l’essayer à toutes les filles. Il fit asseoir Cendrillon et approcha la pantoufle de son petit pied. Il vit que le pied y entrait sans peine, et qu’elle y était juste comme de cire. L’étonnement des deux sœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche l’autre petite pantoufle et la mit à son pied. Là-dessus arriva la marraine. Elle donna un coup de baguette sur les habits de Cendrillon, et les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres.

Alors ses deux sœurs la reconnurent pour la personne qu’elles avaient vue au bal. Elles se jetèrent à ses pieds pour lui demander pardon de tous les mauvais traitements qu’elles lui avaient fait souffrir. Cendrillon les releva et leur dit, en les embrassant, qu’elle leur pardonnait de bon cœur, et qu’elle les priait de l’aimer bien toujours. On la mena chez le jeune prince, parée comme elle était, et, peu de jours après, il l’épousa. Cendrillon, qui était bonne, fit loger ses deux sœurs au palais, et les maria, dès le jour même, à deux grands seigneurs de la cour.

### Glossaire

- **en secondes noces**: dans un deuxième mariage.
- **garniture d’Angleterre**: une décoration de dentelle venue d’Angleterre.
- **barrière de diamants**: un bijou de diamants porté sur le devant de la robe.
- **cornettes**: de hautes coiffures de femme.
- **mouches**: de petites taches noires qu’on met sur le visage pour être belle.
- **pommelé**: couvert de petites taches rondes.
- **laquais**: un serviteur en bel habit.
- **chamarrés**: décorés de couleurs et d’or.
- **ne se sentant pas de joie**: si heureuse qu’elle ne peut plus se contrôler.
- **aimable**: ici, charmante, qui donne envie de l’aimer.
- **honnêtetés**: ici, des politesses.
- **gentille**: ici, jolie et charmante.
- **je suis de cet avis**: ici, avec ironie : certainement pas !
- **à son de trompe**: en public, au son d’une trompette.
- **bien aise**: très content.

## Riquet à la Houppe

Il était une fois une reine qui avait un fils si laid et si mal fait qu’on douta longtemps s’il avait forme humaine. Une fée, qui se trouva à son baptême, assura qu’il serait aimable malgré tout, parce qu’il aurait beaucoup d’esprit. Elle ajouta même qu’il pourrait, en vertu du don qu’elle venait de lui faire, donner autant d’esprit qu’il en aurait à la personne qu’il épouserait.

Tout cela consola un peu la pauvre reine, qui était bien affligée d’avoir pour enfant un si vilain marmot. Il est vrai que cet enfant n’eut pas plus tôt commencé à parler qu’il dit mille jolies choses. Il avait dans toutes ses actions je ne sais quoi de si spirituel qu’on en était charmé. J’oubliais de dire qu’il avait une petite houppe de cheveux sur la tête. C’est pourquoi on le nomma Riquet à la Houppe, car Riquet était le nom de la famille.

La reine d’un royaume voisin avait deux filles. La première était plus belle que le jour. La même fée qui avait assisté à la naissance du petit Riquet à la Houppe voulut modérer la joie de la reine. Elle lui déclara que cette petite princesse n’aurait point d’esprit, et qu’elle serait aussi stupide qu’elle était belle. Cela mortifia beaucoup la reine, mais elle eut un chagrin bien plus grand encore, car sa seconde fille se trouva extrêmement laide.

« Ne vous affligez pas tant, madame, lui dit la fée. Votre fille sera récompensée d’une autre façon : elle aura tant d’esprit qu’on ne s’apercevra presque pas qu’il lui manque la beauté. »

« Dieu le veuille, répondit la reine. Mais n’y aurait-il pas moyen de donner un peu d’esprit à l’aînée ? »

« Je ne peux rien pour elle, madame, du côté de l’esprit, lui dit la fée. Mais je peux tout du côté de la beauté. Et il n’y a rien que je ne veuille faire pour votre satisfaction. Je vais donc lui donner pour don de pouvoir rendre beau ou belle la personne qui lui plaira. »

À mesure que ces deux princesses grandirent, leurs perfections grandirent aussi. On ne parlait partout que de la beauté de l’aînée et de l’esprit de la cadette. Il est vrai que leurs défauts augmentèrent beaucoup avec l’âge. La cadette enlaidissait à vue d’œil, et l’aînée devenait plus stupide de jour en jour. Ou bien elle ne répondait rien à ce qu’on lui demandait, ou bien elle disait une sottise. Elle était avec cela si maladroite qu’elle n’aurait pu ranger quatre porcelaines sur le bord d’une cheminée sans en casser une. Elle n’aurait pu non plus boire un verre d’eau sans en répandre la moitié sur ses habits.

Quoique la beauté soit un grand avantage, la cadette l’emportait presque toujours sur son aînée, dans toutes les compagnies. D’abord on allait du côté de l’aînée, pour la voir et pour l’admirer. Mais bientôt après on allait à celle qui avait le plus d’esprit, pour lui entendre dire mille choses agréables. On était étonné qu’en moins d’un quart d’heure l’aînée n’ait plus personne auprès d’elle, et que tout le monde se soit rangé autour de la cadette. L’aînée, quoique fort stupide, le remarqua bien. Elle aurait donné sans regret toute sa beauté pour avoir la moitié de l’esprit de sa sœur. La reine, toute sage qu’elle était, ne put s’empêcher de lui reprocher plusieurs fois sa bêtise, ce qui faillit faire mourir de douleur cette pauvre princesse.

Un jour, elle s’était retirée dans un bois pour y pleurer son malheur. Elle vit venir à elle un petit homme fort laid et fort désagréable, mais vêtu très magnifiquement. C’était le jeune prince Riquet à la Houppe, qui avait quitté le royaume de son père pour la voir et lui parler. Il l’aborde avec tout le respect et toute la politesse imaginables. Après lui avoir fait les compliments ordinaires, il remarqua qu’elle était fort mélancolique.

« Je ne comprends point, madame, lui dit-il, comment une personne peut être aussi triste que vous le paraissez. Car j’ai pu voir une infinité de personnes, je peux m’en vanter, et je n’en ai jamais vu dont la distinction approche de la vôtre. »

« Cela vous plaît à dire, monsieur », lui répondit la princesse, et elle en resta là.

« La beauté, reprit Riquet à la Houppe, est un grand avantage. Quand on le possède, je ne vois pas ce qui pourrait nous affliger beaucoup. »

« J’aimerais mieux, dit la princesse, être laide comme vous et avoir de l’esprit, que d’être belle comme moi et bête autant que je le suis. »

« Rien, madame, ne marque davantage qu’on a de l’esprit que de croire n’en pas avoir. Et c’est la nature de ce bien-là : plus on en a, plus on croit en manquer. »

« Je ne sais pas cela, dit la princesse. Mais je sais que je suis fort bête, et c’est de là que vient le chagrin qui me tue. »

« Si ce n’est que cela qui vous afflige, madame, je peux aisément mettre fin à votre douleur. »

« Et comment ferez-vous ? » dit la princesse.

« J’ai le pouvoir, madame, dit Riquet à la Houppe, de donner autant d’esprit qu’on peut en avoir à la personne que je dois épouser. Or, madame, cette personne, c’est vous. Il ne tiendra donc qu’à vous d’avoir autant d’esprit qu’on en peut avoir, pourvu que vous vouliez bien m’épouser. »

La princesse resta toute interdite et ne répondit rien.

« Je vois, reprit Riquet à la Houppe, que cette proposition vous fait de la peine, et je ne m’en étonne pas. Mais je vous donne un an tout entier pour vous y résoudre. »

La princesse avait si peu d’esprit, et en même temps une si grande envie d’en avoir, qu’elle s’imagina que la fin de cette année ne viendrait jamais. De sorte qu’elle accepta la proposition qui lui était faite. Elle n’eut pas plus tôt promis à Riquet à la Houppe de l’épouser dans un an, à pareil jour, qu’elle se sentit tout autre qu’auparavant. Elle se trouva une facilité incroyable à dire tout ce qui lui plaisait, et à le dire d’une manière fine, aisée et naturelle. Dès ce moment, elle commença avec Riquet à la Houppe une longue conversation. Elle y brilla d’une telle force que Riquet à la Houppe crut lui avoir donné plus d’esprit qu’il n’en avait gardé pour lui-même.

Quand elle fut retournée au palais, toute la cour ne savait que penser d’un changement si soudain et si extraordinaire. Car autant on lui avait entendu dire de sottises auparavant, autant elle disait maintenant des choses bien sensées et infiniment spirituelles. Toute la cour en eut une joie qu’on ne peut imaginer. Seule sa cadette n’en fut pas bien aise. Car, n’ayant plus sur son aînée l’avantage de l’esprit, elle ne paraissait plus auprès d’elle qu’une guenon fort désagréable. Le roi se conduisait d’après ses avis, et allait même quelquefois tenir le conseil dans son appartement.

Le bruit de ce changement se répandit, et tous les jeunes princes des royaumes voisins la demandèrent en mariage. Mais elle n’en trouvait aucun qui ait assez d’esprit, et elle les écoutait tous sans s’engager envers aucun d’eux.

Elle alla par hasard se promener dans le même bois où elle avait trouvé Riquet à la Houppe. Elle voulait y rêver plus commodément à ce qu’elle avait à faire. Alors qu’elle se promenait, rêvant profondément, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont, qui viennent et qui s’activent. Elle prêta l’oreille plus attentivement et entendit que l’on disait : « Apporte-moi cette marmite. » Un autre disait : « Donne-moi cette chaudière. » Un autre encore : « Mets du bois dans ce feu. »

Au même moment, la terre s’ouvrit, et elle vit sous ses pieds comme une grande cuisine. Elle était pleine de cuisiniers, de marmitons et de toutes sortes d’officiers nécessaires pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou trente rôtisseurs, qui allèrent se placer dans une allée du bois, autour d’une table fort longue. Tous, la lardoire à la main et la queue de renard sur l’oreille, se mirent à travailler en cadence, au son d’une chanson harmonieuse.

La princesse, étonnée de ce spectacle, leur demanda pour qui ils travaillaient.

« C’est, madame, lui répondit le plus apparent de la bande, pour le prince Riquet à la Houppe, dont les noces se feront demain. »

La princesse fut encore plus surprise qu’elle ne l’avait été. Elle se souvint tout à coup qu’un an plus tôt, à pareil jour, elle avait promis d’épouser le prince Riquet à la Houppe. Elle pensa tomber de son haut. Ce qui faisait qu’elle ne s’en souvenait pas, c’est que, quand elle avait fait cette promesse, elle était une bête. Et en prenant le nouvel esprit que le prince lui avait donné, elle avait oublié toutes ses sottises.

Elle n’avait pas fait trente pas, en continuant sa promenade, que Riquet à la Houppe se présenta à elle. Il était brave, magnifique, et comme un prince qui va se marier.

« Vous me voyez, madame, dit-il, exact à tenir ma parole. Je ne doute pas que vous veniez ici pour tenir la vôtre. En me donnant la main, vous me rendrez le plus heureux de tous les hommes. »

« Je vous avouerai franchement, répondit la princesse, que je n’ai pas encore pris ma résolution là-dessus. Je ne crois pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la souhaitez. »

« Vous m’étonnez, madame », lui dit Riquet à la Houppe.

« Je le crois, dit la princesse. Et assurément, si j’avais affaire à un brutal, à un homme sans esprit, je me trouverais bien embarrassée. Une princesse n’a que sa parole, me dirait-il, et il faut que vous m’épousiez, puisque vous me l’avez promis. Mais celui à qui je parle est l’homme du monde qui a le plus d’esprit : je suis sûre qu’il entendra raison. Vous savez que, quand je n’étais qu’une bête, je ne pouvais pourtant me résoudre à vous épouser. Or j’ai maintenant l’esprit que vous m’avez donné, et il me rend encore plus difficile que je n’étais. Comment voulez-vous que je prenne aujourd’hui une résolution que je n’ai pas pu prendre alors ? Si vous pensiez sérieusement à m’épouser, vous avez eu grand tort de m’ôter ma bêtise et de me faire voir plus clair que je ne voyais. »

« Un homme sans esprit, répondit Riquet à la Houppe, serait bien reçu à vous reprocher votre manque de parole, comme vous venez de le dire. Pourquoi donc voulez-vous, madame, que je n’en fasse pas autant, quand tout le bonheur de ma vie est en jeu ? Est-il raisonnable que les personnes qui ont de l’esprit soient dans une pire condition que celles qui n’en ont pas ? Pouvez-vous le prétendre, vous qui en avez tant et qui avez tant souhaité d’en avoir ? Mais venons au fait, s’il vous plaît. À part ma laideur, y a-t-il quelque chose en moi qui vous déplaise ? Êtes-vous mécontente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur et de mes manières ? »

« Nullement, répondit la princesse. J’aime en vous tout ce que vous venez de me dire. »

« S’il en est ainsi, reprit Riquet à la Houppe, je vais être heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable des hommes. »

« Comment cela peut-il se faire ? » lui dit la princesse.

« Cela se fera, répondit Riquet à la Houppe, si vous souhaitez que cela soit. Et afin que vous n’en doutiez pas, madame, sachez ceci. Au jour de ma naissance, une fée me fit le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qu’il me plairait. Cette même fée vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celui à qui vous voudrez bien faire cette faveur. »

« Si la chose est ainsi, dit la princesse, je souhaite de tout mon cœur que vous deveniez le prince du monde le plus beau et le plus aimable. Je vous en fais le don, autant qu’il est en moi. »

La princesse venait à peine de prononcer ces paroles. Aussitôt, Riquet à la Houppe parut, à ses yeux, l’homme du monde le mieux fait et le plus aimable qu’elle ait jamais vu.

Quelques-uns assurent que ce ne furent point les charmes de la fée qui opérèrent cette métamorphose. La princesse, disent-ils, réfléchit à la persévérance de Riquet, à sa discrétion et à toutes les bonnes qualités de son âme et de son esprit. Elle ne vit plus alors la difformité de son corps ni la laideur de son visage. Sa bosse ne lui sembla plus que le bon air d’un homme qui fait le gros dos. Jusqu’alors elle l’avait vu boiter effroyablement ; elle ne lui trouva plus qu’un certain air penché qui la charmait. Ils disent encore que ses yeux, qui étaient louches, ne lui en parurent que plus brillants. Enfin, son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de martial et d’héroïque.

Quoi qu’il en soit, la princesse lui promit sur-le-champ de l’épouser, pourvu qu’il obtienne le consentement du roi son père. Le roi apprit que sa fille avait beaucoup d’estime pour Riquet à la Houppe. Il le connaissait d’ailleurs pour un prince très spirituel et très sage, et il le reçut avec plaisir pour son gendre. Dès le lendemain, les noces furent faites, ainsi que Riquet à la Houppe l’avait prévu, et selon les ordres qu’il en avait donnés longtemps auparavant.

### Glossaire

- **esprit**: ici, l’intelligence.
- **spirituel**: intelligent et amusant.
- **aimable**: qu’on peut aimer, qui plaît.
- **marmot**: un petit enfant (mot familier).
- **houppe**: une petite touffe de cheveux.
- **mortifia**: fit de la peine, blessa.
- **interdite**: si surprise qu’elle ne peut plus parler.
- **guenon**: un singe femelle.
- **chaudière**: un grand récipient pour faire cuire.
- **rôtisseurs**: des cuisiniers qui font cuire la viande.
- **lardoire**: une grande aiguille de cuisine pour la viande.
- **pensa tomber de son haut**: faillit tomber de surprise.
- **brave**: ici, très bien habillé.
- **bosse**: une grosseur dans le dos.
- **louches**: qui ne regardent pas dans la même direction.

## Le Petit Poucet

Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants, tous garçons.

Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beaucoup, parce qu’aucun d’eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait encore, c’est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot. Ils prenaient pour de la bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit. Il était fort petit et, quand il vint au monde, il n’était guère plus gros que le pouce. C’est pourquoi on l’appela *le Petit Poucet*.

Ce pauvre enfant était le souffre-douleurs de la maison, et on lui donnait toujours tort. Pourtant il était le plus fin et le plus avisé de tous ses frères et, s’il parlait peu, il écoutait beaucoup.

Il vint une année très difficile, et la famine fut si grande que ces pauvres gens résolurent de se débarrasser de leurs enfants. Un soir, les enfants étaient couchés, et le bûcheron était auprès du feu avec sa femme. Il lui dit, le cœur serré de douleur :

« Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants. Je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu à les mener perdre demain au bois. Ce sera bien facile car, tandis qu’ils s’amuseront à fagoter, nous n’aurons qu’à nous enfuir sans qu’ils nous voient. »

« Ah ! s’écria la bûcheronne, pourrais-tu toi-même mener perdre tes enfants ! »

Son mari avait beau lui rappeler leur grande pauvreté, elle ne pouvait y consentir : elle était pauvre, mais elle était leur mère. Cependant, pensant à la douleur qu’elle aurait de les voir mourir de faim, elle y consentit et alla se coucher en pleurant.

Le Petit Poucet entendit tout ce qu’ils dirent. Car, de son lit, il avait compris qu’ils parlaient d’affaires, et il s’était levé doucement. Il s’était glissé sous l’escabelle de son père, pour les écouter sans être vu. Il alla se recoucher et ne dormit pas du reste de la nuit, songeant à ce qu’il avait à faire. Il se leva de bon matin et alla au bord d’un ruisseau, où il remplit ses poches de petits cailloux blancs. Ensuite il revint à la maison. On partit, et le Petit Poucet ne dit rien à ses frères de tout ce qu’il savait.

Ils allèrent dans une forêt fort épaisse où, à dix pas de distance, on ne se voyait pas l’un l’autre. Le bûcheron se mit à couper du bois, et ses enfants à ramasser des brindilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant occupés à travailler, s’éloignèrent d’eux peu à peu, puis s’enfuirent tout à coup par un petit sentier détourné.

Lorsque ces enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer de toute leur force. Le Petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où il reviendrait à la maison. Car en marchant, il avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu’il avait dans ses poches. Il leur dit donc :

« Ne craignez point, mes frères. Mon père et ma mère nous ont laissés ici, mais je vous ramènerai bien au logis : suivez-moi seulement. »

Ils le suivirent, et il les mena jusqu’à leur maison, par le même chemin qu’ils avaient pris pour aller dans la forêt. D’abord ils n’osèrent pas entrer, mais ils se mirent tous contre la porte pour écouter ce que disaient leur père et leur mère.

Au moment où le bûcheron et la bûcheronne arrivèrent chez eux, le seigneur du village leur envoya dix écus. Il les leur devait depuis longtemps, et ils n’espéraient plus rien. Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens mouraient de faim. Le bûcheron envoya sur l’heure sa femme à la boucherie. Comme il y avait longtemps qu’elle n’avait mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu’il n’en fallait pour le souper de deux personnes. Lorsqu’ils furent rassasiés, la bûcheronne dit :

« Hélas ! où sont maintenant nos pauvres enfants ! Ils feraient bonne chère de ce qui nous reste là. Mais aussi, Guillaume, c’est toi qui as voulu les perdre. J’avais bien dit que nous nous en repentirions. Que font-ils maintenant dans cette forêt ? Hélas ! mon Dieu, les loups les ont peut-être déjà mangés ! Tu es bien inhumain d’avoir perdu ainsi tes enfants ! »

Le bûcheron s’impatienta à la fin, car elle redit plus de vingt fois qu’ils s’en repentiraient et qu’elle l’avait bien dit. Il la menaça de la battre si elle ne se taisait pas. Le bûcheron était peut-être encore plus fâché que sa femme, mais elle lui cassait la tête. Il était de l’humeur de beaucoup d’autres gens : ils aiment fort que les femmes *disent* bien, mais ils trouvent très importunes celles qui ont toujours bien *dit*.

La bûcheronne était tout en pleurs : « Hélas ! où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants ! »

Une fois, elle le dit si haut que les enfants, qui étaient à la porte, l’entendirent et se mirent à crier tous ensemble : « Nous voilà ! nous voilà ! »

Elle courut vite leur ouvrir la porte et leur dit en les embrassant : « Que je suis aise de vous revoir, mes chers enfants ! Vous êtes bien las et vous avez bien faim. Et toi, Pierrot, comme te voilà crotté, viens que je te débarbouille. »

Ce Pierrot était son fils aîné, qu’elle aimait plus que tous les autres, parce qu’il était un peu rousseau et qu’elle était un peu rousse. Ils se mirent à table et mangèrent d’un appétit qui faisait plaisir au père et à la mère. Ils leur racontaient la peur qu’ils avaient eue dans la forêt, en parlant presque toujours tous ensemble. Ces bonnes gens étaient ravis de revoir leurs enfants avec eux, et cette joie dura tant que les dix écus durèrent.

Mais, lorsque l’argent fut dépensé, ils retombèrent dans leur premier chagrin et résolurent de les perdre encore. Pour ne pas manquer leur coup, ils les mèneraient bien plus loin que la première fois.

Si secrètement qu’ils en aient parlé, ils furent entendus par le Petit Poucet, qui compta sortir d’affaire comme il l’avait déjà fait. Il se leva de grand matin pour aller ramasser de petits cailloux. Mais il ne put y parvenir, car il trouva la porte de la maison fermée à double tour. Il ne savait que faire. Or la bûcheronne leur donna à chacun un morceau de pain pour leur petit déjeuner. Il songea qu’il pourrait se servir de son pain au lieu de cailloux, en le jetant par miettes le long des chemins où ils passeraient. Il le garda donc dans sa poche.

Le père et la mère les menèrent à l’endroit de la forêt le plus épais et le plus obscur. Dès qu’ils y furent, ils prirent un sentier détourné et les laissèrent là. Le Petit Poucet ne s’en chagrina pas beaucoup, parce qu’il croyait retrouver aisément son chemin, grâce au pain qu’il avait semé partout où il était passé. Mais il fut bien surpris lorsqu’il n’en put retrouver une seule miette : les oiseaux étaient venus et avaient tout mangé.

Les voilà donc bien affligés, car plus ils marchaient, plus ils se perdaient et s’enfonçaient dans la forêt. La nuit vint, et il se leva un grand vent qui leur faisait des peurs épouvantables. De tous côtés, ils croyaient n’entendre que les hurlements de loups qui venaient à eux pour les manger. Ils n’osaient presque pas se parler ni tourner la tête. Il survint une grosse pluie, qui les perça jusqu’aux os. Ils glissaient à chaque pas et tombaient dans la boue, d’où ils se relevaient tout crottés, ne sachant que faire de leurs mains.

Le Petit Poucet grimpa en haut d’un arbre, pour voir s’il ne découvrirait rien. En tournant la tête de tous côtés, il vit une petite lueur comme celle d’une chandelle, mais bien loin, au-delà de la forêt. Il descendit de l’arbre et, lorsqu’il fut à terre, il ne vit plus rien : cela le désola. Cependant, après avoir marché quelque temps avec ses frères du côté où il avait vu la lumière, il la revit en sortant du bois.

Ils arrivèrent enfin à la maison où était cette chandelle, non sans bien des frayeurs. Car souvent ils la perdaient de vue, ce qui leur arrivait chaque fois qu’ils descendaient dans un creux. Ils frappèrent à la porte, et une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu’ils voulaient. Le Petit Poucet lui dit qu’ils étaient de pauvres enfants perdus dans la forêt, et qu’ils demandaient à coucher par charité. Cette femme, les voyant tous si jolis, se mit à pleurer et leur dit :

« Hélas ! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus ? Savez-vous bien que c’est ici la maison d’un Ogre qui mange les petits enfants ? »

« Hélas ! madame, lui répondit le Petit Poucet, qui tremblait de toute sa force, aussi bien que ses frères, que ferons-nous ? Il est bien sûr que les loups de la forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous recevoir chez vous. Cela étant, nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange. Peut-être qu’il aura pitié de nous, si vous voulez bien l’en prier. »

La femme de l’Ogre crut qu’elle pourrait les cacher à son mari jusqu’au lendemain matin. Elle les laissa entrer et les mena se chauffer auprès d’un bon feu. Il y avait en effet un mouton tout entier à la broche pour le souper de l’Ogre.

Comme ils commençaient à se chauffer, ils entendirent trois ou quatre grands coups à la porte : c’était l’Ogre qui revenait. Aussitôt sa femme les fit cacher sous le lit et alla ouvrir la porte. L’Ogre demanda d’abord si le souper était prêt et si on avait tiré du vin, et aussitôt il se mit à table. Le mouton était encore tout sanglant, mais il ne lui en sembla que meilleur. Il flairait à droite et à gauche, disant qu’il sentait la chair fraîche.

« Il faut, lui dit sa femme, que ce soit ce veau que je viens d’habiller, que vous sentez. »

« Je sens la chair fraîche, te dis-je encore une fois, reprit l’Ogre en regardant sa femme de travers. Et il y a ici quelque chose que je ne comprends pas. »

En disant ces mots, il se leva de table et alla droit au lit.

« Ah ! dit-il, voilà donc comment tu veux me tromper, maudite femme ! Je ne sais pas ce qui me retient de te manger aussi : bien t’en prend d’être une vieille bête. Voilà du gibier qui me vient bien à propos pour recevoir trois ogres de mes amis, qui doivent venir me voir ces jours-ci. »

Il les tira de dessous le lit, l’un après l’autre. Ces pauvres enfants se mirent à genoux en lui demandant pardon. Mais ils avaient affaire au plus cruel de tous les ogres. Bien loin d’avoir pitié, il les dévorait déjà des yeux. Il disait à sa femme que ce seraient là de friands morceaux, lorsqu’elle leur aurait fait une bonne sauce.

Il alla prendre un grand couteau. En approchant de ces pauvres enfants, il l’aiguisait sur une longue pierre, qu’il tenait dans sa main gauche. Il en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit :

« Que voulez-vous faire à l’heure qu’il est ? N’aurez-vous pas assez de temps demain ? »

« Tais-toi, reprit l’Ogre, ils en seront plus mortifiés. »

« Mais vous avez encore là tant de viande, reprit sa femme : voilà un veau, deux moutons et la moitié d’un cochon ! »

« Tu as raison, dit l’Ogre. Donne-leur bien à souper, afin qu’ils ne maigrissent pas, et va les mener coucher. »

La bonne femme fut ravie de joie et leur porta bien à souper. Mais ils ne purent manger, tant ils étaient saisis de peur. Quant à l’Ogre, il se remit à boire, ravi d’avoir de quoi si bien régaler ses amis. Il but une douzaine de coups de plus qu’à l’ordinaire, ce qui lui monta un peu à la tête et l’obligea à aller se coucher.

L’Ogre avait sept filles, qui n’étaient encore que des enfants. Ces petites ogresses avaient toutes le teint fort beau, parce qu’elles mangeaient de la chair fraîche comme leur père. Mais elles avaient de petits yeux gris et tout ronds, le nez crochu et une fort grande bouche. Leurs longues dents étaient fort aiguës et fort éloignées l’une de l’autre. Elles n’étaient pas encore fort méchantes, mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le sang. On les avait fait coucher de bonne heure, et elles étaient toutes sept dans un grand lit, avec chacune une couronne d’or sur la tête.

Il y avait dans la même chambre un autre lit de la même grandeur. Ce fut dans ce lit que la femme de l’Ogre fit coucher les sept petits garçons. Après quoi, elle alla se coucher elle-même dans son lit.

Le Petit Poucet avait remarqué que les filles de l’Ogre avaient des couronnes d’or sur la tête. Il craignait que l’Ogre n’ait quelque remords de ne pas les avoir égorgés dès le soir même. Il se leva donc vers le milieu de la nuit. Il prit les bonnets de ses frères et le sien, et il alla tout doucement les mettre sur la tête des sept filles de l’Ogre. Il leur avait d’abord ôté leurs couronnes d’or, qu’il mit sur la tête de ses frères et sur la sienne. Ainsi l’Ogre les prendrait pour ses filles, et ses filles pour les garçons qu’il voulait égorger.

La chose réussit comme il l’avait pensé. Car l’Ogre, s’étant éveillé sur le minuit, regretta d’avoir remis au lendemain ce qu’il pouvait faire la veille. Il se jeta donc brusquement hors du lit et prit son grand couteau.

« Allons voir, dit-il, comment se portent nos petits drôles ; n’en faisons pas à deux fois. »

Il monta donc à tâtons à la chambre de ses filles et s’approcha du lit où étaient les petits garçons. Ils dormaient tous, excepté le Petit Poucet. Celui-ci eut bien peur lorsqu’il sentit la main de l’Ogre lui tâter la tête, comme elle avait tâté celles de tous ses frères.

L’Ogre sentit les couronnes d’or : « Vraiment, dit-il, j’allais faire là un bel ouvrage ; je vois bien que je bus trop hier soir. »

Il alla ensuite au lit de ses filles et sentit les petits bonnets des garçons : « Ah ! les voilà, dit-il, nos gaillards ; travaillons hardiment. »

En disant ces mots, il coupa, sans hésiter, la gorge à ses sept filles. Très content de cette expédition, il alla se recoucher dans sa chambre.

Aussitôt que le Petit Poucet entendit ronfler l’Ogre, il réveilla ses frères et leur dit de s’habiller vite et de le suivre. Ils descendirent doucement dans le jardin et sautèrent par-dessus la muraille. Ils coururent presque toute la nuit, toujours en tremblant et sans savoir où ils allaient.

L’Ogre, s’étant réveillé, dit à sa femme : « Va-t’en là-haut habiller ces petits drôles d’hier soir. »

L’Ogresse fut très étonnée de la bonté de son mari. Elle ne se doutait pas de la manière dont il entendait qu’elle les habille, et croyait qu’il lui ordonnait d’aller les vêtir. Elle monta, et elle fut bien surprise lorsqu’elle aperçut ses sept filles égorgées et nageant dans leur sang.

Elle commença par s’évanouir, car c’est le premier expédient que trouvent presque toutes les femmes en pareille rencontre. L’Ogre, craignant que sa femme ne soit trop longtemps à faire la besogne dont il l’avait chargée, monta pour l’aider. Il ne fut pas moins étonné que sa femme lorsqu’il vit cet affreux spectacle.

« Ah ! qu’ai-je fait là ? s’écria-t-il. Ils me le paieront, les malheureux, et tout à l’heure. »

Il jeta aussitôt une potée d’eau dans le nez de sa femme et la fit revenir à elle.

« Donne-moi vite mes bottes de sept lieues, lui dit-il, afin que j’aille les attraper. »

Il se mit en campagne et, après avoir couru bien loin de tous les côtés, il entra enfin dans le chemin où marchaient ces pauvres enfants. Ils n’étaient plus qu’à cent pas du logis de leur père. Ils virent l’Ogre qui allait de montagne en montagne, et qui traversait des rivières aussi aisément que le moindre ruisseau. Le Petit Poucet vit un rocher creux près de l’endroit où ils étaient. Il y fit cacher ses six frères et s’y fourra aussi, regardant toujours ce que l’Ogre allait faire.

L’Ogre se trouvait fort las du long chemin qu’il avait fait inutilement (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme), et il voulut se reposer. Par hasard, il alla s’asseoir sur le rocher où les petits garçons s’étaient cachés.

Comme il n’en pouvait plus de fatigue, il s’endormit après s’être reposé quelque temps. Il se mit à ronfler si effroyablement que les pauvres enfants n’eurent pas moins peur que lorsqu’il tenait son grand couteau pour leur couper la gorge. Le Petit Poucet eut moins peur. Il dit à ses frères de s’enfuir vite à la maison pendant que l’Ogre dormait bien fort, et de ne pas s’inquiéter pour lui. Ils suivirent son conseil et gagnèrent vite la maison.

Le Petit Poucet s’approcha de l’Ogre, lui tira doucement ses bottes et les mit aussitôt. Les bottes étaient fort grandes et fort larges. Mais, comme elles étaient magiques, elles avaient le don de s’agrandir et de rapetisser selon la jambe de celui qui les chaussait. Elles se trouvèrent ainsi aussi justes à ses pieds et à ses jambes que si elles avaient été faites pour lui.

Il alla droit à la maison de l’Ogre, où il trouva sa femme qui pleurait auprès de ses filles égorgées.

« Votre mari, lui dit le Petit Poucet, est en grand danger. Car il a été pris par une troupe de voleurs, qui ont juré de le tuer s’il ne leur donne pas tout son or et tout son argent. Au moment où ils lui tenaient le poignard sur la gorge, il m’a aperçu. Il m’a prié de venir vous avertir de l’état où il est. Il m’a prié aussi de vous dire de me donner tout ce qu’il possède, sans rien garder, car autrement ils le tueront sans miséricorde. Comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prenne ses bottes de sept lieues que voilà, pour aller plus vite. C’est aussi pour que vous ne croyiez pas que je suis un affronteur. »

La bonne femme, très effrayée, lui donna aussitôt tout ce qu’elle avait. Car cet Ogre était tout de même un fort bon mari, même s’il mangeait les petits enfants. Le Petit Poucet, chargé de toutes les richesses de l’Ogre, s’en revint au logis de son père, où il fut reçu avec bien de la joie.

Il y a bien des gens qui ne sont pas d’accord sur cette dernière circonstance. Ils prétendent que le Petit Poucet n’a jamais fait ce vol à l’Ogre. À la vérité, il n’avait eu aucun scrupule à lui prendre ses bottes de sept lieues. L’Ogre, en effet, ne s’en servait que pour courir après les petits enfants. Ces gens-là assurent le savoir de bonne source, et même pour avoir bu et mangé dans la maison du bûcheron.

Ils assurent que, lorsque le Petit Poucet eut chaussé les bottes de l’Ogre, il s’en alla à la cour. Il savait qu’on y était fort en peine d’une armée qui était à deux cents lieues de là, et du succès d’une bataille qu’on avait livrée. Il alla, disent-ils, trouver le roi et lui dit que, s’il le souhaitait, il lui rapporterait des nouvelles de l’armée avant la fin du jour. Le roi lui promit une grosse somme d’argent s’il y parvenait. Le Petit Poucet rapporta des nouvelles dès le soir même. Cette première course le fit connaître, et il gagnait tout ce qu’il voulait, car le roi le payait parfaitement bien pour porter ses ordres à l’armée. Il fit pendant quelque temps le métier de courrier et y amassa beaucoup de bien. Puis il revint chez son père, où il n’est pas possible d’imaginer la joie qu’on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à son aise. Il acheta des offices de nouvelle création pour son père et pour ses frères. Par là, il les établit tous, et il fit parfaitement bien sa cour en même temps.

### Glossaire

- **souffre-douleurs**: une personne que tout le monde traite mal.
- **fagoter**: faire des fagots, des paquets de petites branches.
- **escabelle**: un petit siège en bois.
- **écus**: d’anciennes pièces d’argent.
- **souper**: le repas du soir.
- **feraient bonne chère**: mangeraient bien.
- **disent* bien**: jeu de mots avec « bien *dit* » : on aime les femmes qui parlent bien.
- **bien *dit**: ici, avoir eu raison depuis le début ; on n’aime pas les femmes qui le rappellent toujours.
- **habiller**: deux sens : mettre des vêtements à quelqu’un, ou préparer une viande pour la cuire. L’Ogre pense à la viande, sa femme aux vêtements.
- **mortifiés**: ici, comme une viande devenue plus tendre après avoir attendu.
- **drôles**: des coquins.
- **bottes de sept lieues**: des bottes magiques ; avec un seul pas, on fait sept lieues.
- **affronteur**: un menteur, un homme qui trompe les gens.
- **offices**: des postes payés, achetés au roi.
- **fit parfaitement bien sa cour**: réussit très bien à plaire au roi et à ses proches.
