# Contes de Perrault (Édition A2)

*Charles Perrault*

## La Belle au Bois dormant

Il était une fois un roi et une reine. Ils n’avaient pas d’enfants, et ils étaient très tristes. Ils étaient si tristes qu’on ne peut pas le dire. Enfin, ils ont eu une fille.

Ils ont fait un beau baptême. Ils ont cherché toutes les fées du pays, et ils en ont trouvé sept. Toutes les sept sont devenues les marraines de la petite princesse. Chaque fée allait lui donner un don. C’était la coutume des fées à cette époque. Ainsi, la princesse allait avoir toutes les qualités possibles.

Après le baptême, tout le monde est revenu au palais du roi. Il y avait un grand repas pour les fées. Devant chaque fée, on a mis un couvert magnifique, avec un étui en or massif. Dans cet étui, il y avait une cuiller, une fourchette et un couteau. Ils étaient en or fin, avec des diamants et des rubis.

Mais quand tout le monde prenait place à table, une vieille fée est entrée. On ne l’avait pas invitée. En effet, depuis plus de cinquante ans, elle n’était pas sortie d’une tour. Et on la croyait morte ou enchantée.

Le roi lui a fait donner un couvert. Mais il ne pouvait pas lui donner un étui en or massif, comme aux autres. Car on avait fait faire seulement sept étuis, pour les sept fées. La vieille fée a cru qu’on ne la respectait pas. Elle a dit quelques menaces entre ses dents.

Une des jeunes fées était près d’elle, et elle a entendu ces menaces. Elle a pensé : la vieille va peut-être donner un mauvais don à la princesse. Alors, à la fin du repas, elle est allée se cacher derrière la tapisserie. Elle voulait parler la dernière. Ainsi, elle pouvait réparer le mal de la vieille fée, autant que possible.

Puis les fées ont commencé à donner leurs dons à la princesse. La plus jeune a donné ce don : elle sera la plus belle personne du monde. La deuxième a dit : elle sera intelligente comme un ange. La troisième a dit : elle aura une grâce admirable dans tout ce qu’elle fera. La quatrième a dit : elle dansera parfaitement bien. La cinquième a dit : elle chantera comme un rossignol. La sixième a dit : elle jouera parfaitement de toutes sortes d’instruments.

Puis c’était le tour de la vieille fée. Elle a secoué la tête, plus par colère que par vieillesse. Elle a dit :

« La princesse se percera la main avec un fuseau, et elle en mourra. »

Ce don terrible a fait trembler toute la compagnie. Tout le monde a pleuré. À ce moment, la jeune fée est sortie de derrière la tapisserie. Elle a dit tout haut ces paroles :

« Ne vous inquiétez pas, roi et reine. Votre fille ne mourra pas. C’est vrai, je n’ai pas assez de pouvoir. Je ne peux pas défaire tout ce que mon ancienne a fait. La princesse se percera la main avec un fuseau. Mais elle ne mourra pas. Elle tombera seulement dans un profond sommeil. Ce sommeil durera cent ans. Au bout de cent ans, le fils d’un roi viendra la réveiller. »

Le roi voulait éviter le malheur annoncé par la vieille fée. Alors il a tout de suite publié un édit. Cet édit défendait à tout le monde de filer au fuseau. Il défendait aussi d’avoir des fuseaux à la maison. La punition était la mort.

Quinze ou seize ans ont passé. Le roi et la reine sont allés dans une de leurs maisons de plaisance. Un jour, la jeune princesse courait dans le château. Elle montait de chambre en chambre. Elle est arrivée tout en haut d’un donjon, dans une petite pièce sous le toit. Là, une bonne vieille était seule et filait sa quenouille. Cette bonne femme n’avait jamais entendu parler de l’édit du roi.

« Que faites-vous là, ma bonne femme ? » a demandé la princesse.

« Je file, ma belle enfant », a répondu la vieille. Elle ne connaissait pas la princesse.

« Ah ! Comme c’est joli ! a dit la princesse. Comment faites-vous ? Donnez-moi ça. Je veux voir si je peux faire la même chose. »

Elle a pris le fuseau. Elle était très vive et un peu étourdie. Et les fées l’avaient décidé ainsi. Alors, tout de suite, elle s’est percé la main, et elle est tombée, évanouie.

La bonne vieille ne savait pas quoi faire, et elle a crié au secours. On a jeté de l’eau sur le visage de la princesse. On a desserré sa robe. On lui a frappé dans les mains. On lui a frotté les tempes avec de l’eau de la reine de Hongrie. Mais rien ne la faisait revenir à elle.

Alors le roi a entendu le bruit et il est monté. Il s’est souvenu de la prédiction des fées. Il a compris : cela devait arriver, puisque les fées l’avaient dit. Il a fait mettre la princesse dans un bel appartement du palais. Son lit était couvert de broderies d’or et d’argent.

Elle ressemblait à un ange, tellement elle brillait. Elle était évanouie, mais son visage avait gardé ses couleurs vives. Ses joues étaient roses, et ses lèvres étaient comme du corail. Seuls ses yeux étaient fermés. On l’entendait respirer doucement. Cela montrait qu’elle n’était pas morte.

Le roi a ordonné de la laisser dormir en paix. Elle devait dormir jusqu’à son heure de se réveiller.

La bonne fée, celle de la tapisserie, avait sauvé la vie de la princesse. Elle l’avait fait avec ces cent ans de sommeil. Au moment de l’accident, elle était dans le royaume de Mataquin. C’était à douze mille lieues de là. Mais un petit nain l’a prévenue en un instant. Ce nain avait des bottes de sept lieues. Avec ces bottes, on faisait sept lieues en un seul pas.

La fée est partie tout de suite. Au bout d’une heure, on l’a vue arriver dans un chariot tout de feu. Des dragons tiraient ce chariot. Le roi est allé lui donner la main, quand elle est descendue du chariot. Elle a approuvé tout ce qu’il avait fait. Mais elle pensait toujours à l’avenir. Elle a pensé : « Un jour, la princesse va se réveiller. Elle sera bien perdue, toute seule dans ce vieux château. » Alors voici ce qu’elle a fait.

Avec sa baguette, elle a touché tout ce qui était dans ce château. Elle n’a pas touché le roi et la reine. Elle a touché les gouvernantes, les filles d’honneur et les femmes de chambre. Elle a touché les gentilshommes, les officiers, les maîtres d’hôtel et les cuisiniers. Elle a touché les marmitons, les galopins, les gardes et les suisses. Elle a touché les pages et les valets de pied. Elle a aussi touché tous les chevaux dans les écuries, avec les palefreniers. Elle a touché les gros chiens de la basse-cour. Elle a touché la petite Pouffe, la petite chienne de la princesse. Pouffe était sur le lit, près de la princesse.

Quand la fée les a touchés, ils se sont tous endormis. Ils allaient se réveiller en même temps que la princesse. Ainsi, ils allaient être tout prêts à la servir au bon moment. Sur le feu, les broches étaient pleines de perdrix et de faisans. Ces broches se sont endormies, et le feu aussi. Tout cela a pris un seul moment : les fées n’étaient pas longues à leur travail.

Alors le roi et la reine ont embrassé leur chère enfant. Elle ne s’est pas réveillée. Ils sont sortis du château. Ils ont fait publier un ordre : personne ne devait s’approcher du château. Cet ordre n’était pas nécessaire. En effet, beaucoup d’arbres ont poussé en un quart d’heure, tout autour du parc. Il y avait des grands arbres et des petits. Il y avait aussi des ronces et des épines, mêlées les unes aux autres. Ni un animal ni un homme ne pouvait passer. On voyait seulement le haut des tours du château, et seulement de très loin. Tout le monde était sûr : c’était encore un travail de la fée. Elle voulait protéger la princesse contre les curieux, pendant son sommeil.

Cent ans ont passé. Un autre roi régnait alors. Il était d’une autre famille que la princesse endormie. Un jour, son fils est allé à la chasse de ce côté-là. Il a vu des tours au-dessus d’un grand bois très épais. Il a demandé ce que c’était.

Chacun a répondu selon ce qu’il avait entendu dire. Les uns disaient : « C’est un vieux château avec des fantômes. » Les autres disaient : « Tous les sorciers de la région y font leur sabbat. » Mais la plupart des gens pensaient qu’un ogre habitait là. Selon eux, il emportait là-bas tous les enfants qu’il pouvait attraper. Il pouvait les manger tranquillement, et personne ne pouvait le suivre. Lui seul avait le pouvoir de passer à travers le bois.

Le prince ne savait pas quoi croire. Alors un vieux paysan a pris la parole :

« Mon prince, mon père m’a parlé de ce château. C’était il y a plus de cinquante ans. Il m’a dit qu’une princesse était là. Elle devait y dormir cent ans. Il m’a dit que le fils d’un roi la réveillerait, et qu’elle deviendrait sa femme. »

Le jeune prince a écouté ces paroles. Il a cru tout de suite qu’il allait finir cette belle aventure. Il a décidé d’aller voir immédiatement. Il s’est avancé vers le bois. Tout de suite, tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines ont bougé. Ils se sont écartés tout seuls pour le laisser passer.

Il a marché vers le château. Il le voyait au bout d’une grande avenue, et il est entré dans cette avenue. Mais une chose l’a un peu surpris : personne de ses gens ne pouvait le suivre. Les arbres s’étaient rapprochés juste après son passage. Il a quand même continué son chemin.

Il est entré dans une grande avant-cour. Ce qu’il a vu d’abord pouvait faire très peur. Le silence était terrible. La mort semblait partout. Il voyait seulement des corps d’hommes et d’animaux, couchés par terre. Ils paraissaient morts. Mais il a bien regardé les suisses. Ils avaient le nez plein de boutons et le visage tout rouge. Alors il a compris : ils dormaient seulement. Dans leurs tasses, il restait encore quelques gouttes de vin. Cela montrait qu’ils s’étaient endormis pendant qu’ils buvaient.

Il a passé une grande cour en marbre. Il a monté l’escalier. Il est entré dans la salle des gardes. Les gardes étaient debout en ligne, la carabine sur l’épaule. Ils ronflaient de leur mieux. Il a traversé plusieurs chambres, pleines de gentilshommes et de dames. Ils dormaient tous, les uns debout, les autres assis.

Il est entré dans une chambre toute dorée. Là, il a vu un lit, et les rideaux étaient ouverts de tous les côtés. Sur ce lit, il y avait une princesse. Elle paraissait avoir quinze ou seize ans. Elle brillait, et cette lumière avait quelque chose de divin. Il s’est approché. Il tremblait, et il était plein d’admiration. Il s’est mis à genoux près du lit.

Alors, comme c’était la fin de l’enchantement, la princesse s’est réveillée. Elle l’a regardé et elle a dit :

« Est-ce vous, mon prince ? Vous vous êtes bien fait attendre. »

Ces paroles ont charmé le prince. Il ne savait pas comment montrer sa joie et sa reconnaissance. Ses paroles n’étaient pas bien en ordre. Il était plus embarrassé qu’elle. Et il ne faut pas s’en étonner. Elle avait eu le temps de penser à ses paroles.

Pendant ce temps, tout le palais s’était réveillé avec la princesse. Chacun a pensé à faire son travail. Ils avaient tous terriblement faim. La dame d’honneur avait faim comme les autres. Elle a perdu patience, et elle a dit tout haut à la princesse :

« Le repas est prêt ! »

Le prince a aidé la princesse à se lever. Elle était tout habillée, et très magnifiquement. Mais il a bien fait attention à ne pas lui dire une chose. Elle était habillée comme une grand-mère, avec un collet monté. Elle restait quand même distinguée.

Ils sont passés dans un salon de miroirs. Ils y ont pris le repas du soir. Les officiers de la princesse les ont servis. Les violons et les hautbois ont joué de vieux morceaux, mais excellents. On ne les jouait plus depuis près de cent ans. Après le repas, le grand aumônier les a mariés dans la chapelle du château.

Le prince a vécu avec la princesse plus de deux ans entiers. Ils ont eu deux enfants. Le premier enfant était une fille, et on l’a appelée *l’Aurore*. Le deuxième était un fils. On l’a appelé *le Jour*, parce qu’il paraissait encore plus beau que sa sœur.

La reine était la mère du prince et la femme du roi. Elle a parlé plusieurs fois à son fils. Elle voulait des explications. Mais il n’a jamais osé lui dire son secret : son mariage. Il l’aimait, mais il avait peur d’elle, car elle était de race ogresse. Le roi l’avait épousée seulement parce qu’elle était très riche. À la cour, on disait même tout bas qu’elle avait les goûts des ogres. On disait aussi une chose. Quand elle voyait passer de petits enfants, elle avait beaucoup de mal à se retenir. Elle voulait se jeter sur eux. Alors le prince n’a jamais rien voulu lui dire.

Mais au bout de deux ans, le roi, le père du prince, est mort. Alors le prince est devenu le maître et le roi. Il a annoncé publiquement son mariage. Il est allé chercher la reine sa femme dans son château, en grande cérémonie. On lui a préparé une entrée magnifique dans la ville capitale. Elle est entrée au milieu de ses deux enfants.

Quelque temps après, le roi est parti à la guerre. Il allait se battre contre son voisin, l’empereur Cantalabutte. Il a laissé la régence du royaume à la reine sa mère. Il lui a aussi confié sa femme et ses enfants. Il devait rester à la guerre tout l’été.

Dès son départ, la reine mère a éloigné sa belle-fille et les enfants. Elle les a envoyés dans une maison de campagne, dans les bois. Ainsi, elle pouvait plus facilement satisfaire son horrible envie. Quelques jours après, elle y est allée aussi. Un soir, elle a dit à son maître d’hôtel :

« Je veux manger demain, à mon repas de midi, la petite Aurore. »

« Ah ! madame… » a dit le maître d’hôtel.

« Je le veux », a dit la reine mère. Elle avait la voix d’une ogresse qui a envie de chair fraîche. « Et je veux la manger à la sauce Robert. »

Ce pauvre homme a bien compris : on ne joue pas avec une ogresse. Il a pris son grand couteau. Il est monté à la chambre de la petite Aurore. Elle avait alors quatre ans. Elle sautait et elle riait. Elle est venue se jeter à son cou, et elle lui a demandé un bonbon. Il s’est mis à pleurer. Le couteau est tombé de ses mains.

Il est allé dans la basse-cour. Là, il a coupé la gorge à un petit agneau. Il a fait une très bonne sauce avec cet agneau. Alors l’ogresse lui a dit qu’elle n’avait rien mangé d’aussi bon. En même temps, il a emporté la petite Aurore. Il l’a donnée à sa femme. Elle l’a cachée dans son logement, au fond de la basse-cour.

Huit jours après, la méchante reine a dit à son maître d’hôtel :

« Je veux manger à mon repas du soir le petit Jour. »

Il n’a rien répondu. Il voulait la tromper comme l’autre fois. Il est allé chercher le petit Jour. Il l’a trouvé avec un petit fleuret à la main. L’enfant se battait pour jouer avec un gros singe. Et il avait seulement trois ans ! Le maître d’hôtel l’a porté à sa femme. Elle l’a caché avec la petite Aurore. À la place du petit Jour, il a servi un petit chevreau très tendre. L’ogresse l’a trouvé excellent.

Tout s’était bien passé jusque-là. Mais un soir, la méchante reine a dit au maître d’hôtel :

« Je veux manger la reine à la même sauce que ses enfants. »

Alors le pauvre maître d’hôtel a perdu espoir. Il ne croyait plus pouvoir la tromper. La jeune reine avait plus de vingt ans, sans compter ses cent ans de sommeil. Sa peau était un peu dure, même si elle était belle et blanche. Comment trouver dans la ménagerie une bête aussi dure ?

Pour sauver sa vie, il a décidé de couper la gorge à la jeune reine. Il est monté à sa chambre, et il voulait le faire d’un seul coup. Il essayait de se mettre en colère. Il est entré dans la chambre de la jeune reine, le poignard à la main. Mais il ne voulait pas la surprendre. Il lui a dit l’ordre de la reine mère, avec beaucoup de respect.

« Faites votre devoir », lui a dit la jeune reine. Elle lui a tendu le cou. « Exécutez l’ordre qu’on vous a donné. J’irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants, que j’ai tant aimés ! »

Elle les croyait morts, car on les avait emportés sans rien lui dire.

« Non, non, madame », a répondu le pauvre maître d’hôtel. Il était très ému. « Vous ne mourrez pas. Et vous irez quand même revoir vos chers enfants, mais chez moi. Je les ai cachés là-bas. Je vais encore tromper la reine. Elle va manger une jeune biche à votre place. »

Il l’a menée tout de suite à sa chambre. Il l’a laissée embrasser ses enfants et pleurer avec eux. Puis il est allé préparer une biche. La reine mère l’a mangée à son repas du soir. Elle a mangé avec grand appétit, car elle croyait manger la jeune reine. Elle était très contente de sa cruauté. Elle se préparait à dire au roi, à son retour :

« Les loups enragés ont mangé la reine votre femme et vos deux enfants. »

Un soir, elle marchait comme d’habitude dans les cours et les basses-cours du château. Elle cherchait l’odeur de la viande fraîche. Dans une salle basse, elle a entendu le petit Jour. Il pleurait, parce que la jeune reine, sa mère, voulait le faire fouetter. Il avait été méchant. Elle a aussi entendu la petite Aurore, qui demandait pardon pour son frère.

L’ogresse a reconnu la voix de la jeune reine et de ses enfants. Elle était furieuse, car on l’avait trompée. Dès le lendemain matin, elle a donné un ordre, avec une voix terrible. Cette voix faisait trembler tout le monde. On devait apporter une grande cuve au milieu de la cour. Elle a fait remplir la cuve de crapauds, de vipères, de couleuvres et de serpents. Elle voulait y faire jeter la jeune reine et ses enfants. Elle voulait aussi y faire jeter le maître d’hôtel, sa femme et sa servante. Elle avait ordonné de les amener les mains liées derrière le dos.

Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve. Alors le roi est entré à cheval dans la cour. On ne l’attendait pas si tôt. Il était venu en poste. Tout étonné, il a demandé ce que voulait dire cet horrible spectacle. Personne n’osait lui répondre.

L’ogresse était folle de rage de voir cela. Elle s’est jetée elle-même, la tête la première, dans la cuve. En un instant, les vilaines bêtes qu’elle avait fait mettre là l’ont dévorée. Le roi a quand même été triste : elle était sa mère. Mais il s’est bientôt consolé avec sa femme et ses enfants.

### Glossaire

- **le baptême**: la cérémonie de l’Église pour un nouveau bébé.
- **une fée, des fées**: une femme magique des contes, qui a de grands pouvoirs.
- **marraines**: les femmes qui s’occupent d’un enfant au baptême.
- **un don**: un cadeau magique d’une fée.
- **un étui**: une petite boîte pour protéger un objet.
- **la tapisserie**: un grand tissu décoré sur un mur.
- **mon ancienne**: la fée plus âgée que moi.
- **un fuseau**: un petit bâton pour faire du fil.
- **se percera**: se fera un petit trou dans la peau.
- **trembler**: bouger un peu sans le vouloir, à cause de la peur ou du froid.
- **filer**: faire du fil avec de la laine.
- **quenouille**: le bâton qui tient la laine quand on file.
- **un édit**: un ordre écrit du roi.
- **maisons de plaisance**: de belles maisons où le roi va se reposer.
- **un donjon**: la grande tour du château.
- **évanouie**: qui ne voit et n’entend plus rien, comme si elle dormait.
- **les tempes**: les deux côtés de la tête, près des yeux.
- **brillait**: donnait beaucoup de lumière.
- **un nain**: un très petit homme.
- **bottes de sept lieues**: des bottes magiques ; avec un seul pas, on fait sept lieues. Une lieue fait environ quatre kilomètres.
- **baguette**: un petit bâton magique.
- **les gentilshommes**: les hommes nobles de la cour.
- **les marmitons, les galopins**: de jeunes garçons qui aident à la cuisine et font les courses dans le château.
- **les suisses**: des gardes de la porte, venus de Suisse.
- **endormis**: qui dorment.
- **les broches**: de longs bâtons de fer pour cuire la viande sur le feu.
- **les ronces, les épines**: des plantes avec des pointes qui piquent.
- **sabbat**: la réunion des sorciers.
- **paraissait**: semblait, avait l’air.
- **un collet monté**: un col haut et raide, à la mode autrefois.
- **le grand aumônier**: le prêtre principal de la cour.
- **la régence**: le pouvoir donné à une personne quand le roi est absent.
- **un agneau**: le petit du mouton.
- **la ménagerie**: l’endroit où on garde les animaux.
- **une biche**: un grand animal des bois, qui court très vite.
- **en poste**: très vite, avec des chevaux frais pendant le voyage.
- **cuve**: un très grand récipient.

## La Barbe-Bleue

Il était une fois un homme. Il avait de belles maisons à la ville et à la campagne. Il avait de la vaisselle d’or et d’argent. Il avait des meubles avec des broderies, et des carrosses tout dorés. Mais il avait un malheur : sa barbe était bleue. Cela le rendait si laid et si terrible que tout le monde s’enfuyait devant lui.

Une de ses voisines était une grande dame. Elle avait deux filles. Il lui a demandé une de ses filles en mariage. Mais aucune des deux filles ne voulait de lui. Elles ne pouvaient pas accepter un homme avec une barbe bleue. Et une autre chose les dégoûtait. Il avait déjà épousé plusieurs femmes. Personne ne savait ce que ces femmes étaient devenues.

La Barbe-Bleue voulait faire connaissance. Il a emmené les deux filles avec leur mère. Trois ou quatre de leurs meilleures amies sont venues aussi. Ils sont allés dans une de ses maisons de campagne. Ils sont restés là huit jours entiers. Il y avait toujours des promenades, des parties de chasse et de pêche. Il y avait aussi des danses, de grands repas et des collations. Tout s’est très bien passé. Alors la cadette a commencé à trouver le maître de la maison très bien. Dès leur retour à la ville, le mariage a eu lieu.

Au bout d’un mois, la Barbe-Bleue a parlé à sa femme. Il devait faire un voyage en province, pour une affaire importante. Ce voyage allait durer au moins six semaines. Il lui a demandé de bien s’amuser pendant son absence. Elle pouvait faire venir ses bonnes amies. Elle pouvait les emmener à la campagne, si elle voulait. Partout, elle devait bien manger. Il lui a dit :

« Voilà les clefs des deux grands garde-meubles. Voilà les clefs de la vaisselle d’or et d’argent. Cette vaisselle ne sert pas tous les jours. Voilà les clefs de mes coffres-forts, avec mon or et mon argent. Voilà les clefs des petites boîtes où sont mes pierres précieuses. Et voilà le passe-partout de tous les appartements. Cette petite clef-ci, c’est la clef du cabinet. Il est au bout de la grande galerie, dans l’appartement du bas. Ouvrez tout, allez partout. Mais dans ce petit cabinet, je vous défends d’entrer. Je vous le défends très fortement. Si vous l’ouvrez, vous devrez tout craindre de ma colère. »

Elle a promis de faire exactement tout ce qu’il lui demandait. Il est monté dans son carrosse, et il est parti pour son voyage.

Les voisines et les bonnes amies n’ont pas attendu une invitation. Elles sont vite venues chez la jeune mariée. Elles avaient très envie de voir toutes les richesses de sa maison. Avant, elles n’osaient pas venir, parce que le mari était là. Sa barbe bleue leur faisait peur.

Aussitôt, elles ont parcouru les chambres, les cabinets et les garde-robes. Toutes ces pièces étaient plus belles et plus riches les unes que les autres. Ensuite, elles sont montées aux garde-meubles. Là, elles ne pouvaient pas assez admirer le nombre et la beauté des choses. Il y avait des tapisseries, des lits et des sophas. Il y avait des meubles à tiroirs, de petites tables rondes et d’autres tables. Il y avait aussi des miroirs où on se voyait des pieds à la tête. Les cadres de ces miroirs étaient en verre, en argent ou en argent doré. Personne n’avait jamais vu de cadres plus beaux ni plus magnifiques.

Elles ne cessaient pas de dire leur admiration. Elles enviaient le bonheur de leur amie. Mais leur amie ne prenait aucun plaisir à voir toutes ces richesses. Elle avait trop envie d’aller ouvrir le cabinet de l’appartement du bas.

Elle était trop curieuse. Ce n’était pas poli de quitter ses amies, mais elle n’y a pas pensé. Elle est descendue par un petit escalier secret. Elle allait très vite. Deux ou trois fois, elle a failli se casser le cou.

Elle est arrivée à la porte du cabinet, et elle s’est arrêtée un moment. Elle a pensé à la défense de son mari. Si elle désobéissait, un malheur pouvait lui arriver. Mais l’envie était trop forte, et elle n’a pas pu résister. Elle a pris la petite clef. Elle tremblait. Elle a ouvert la porte du cabinet.

D’abord, elle n’a rien vu, parce que les fenêtres étaient fermées. Après quelques moments, elle a commencé à voir. Le plancher était tout couvert de sang caillé. Dans ce sang, on voyait l’image de plusieurs femmes mortes. Elles étaient attachées le long des murs. C’étaient toutes les femmes que la Barbe-Bleue avait épousées. Il leur avait coupé la gorge, l’une après l’autre. Elle a failli mourir de peur. Elle venait de retirer la clef de la serrure. La clef est tombée de sa main.

Après un moment, elle est un peu revenue à elle. Elle a ramassé la clef et elle a refermé la porte. Elle est montée à sa chambre pour se calmer un peu. Mais elle n’y arrivait pas, tellement elle était émue.

Alors elle a vu que la clef du cabinet était tachée de sang. Elle l’a essuyée deux ou trois fois. Mais le sang ne partait pas. Elle l’a lavée. Elle l’a même frottée avec du sablon et du grès. Il restait toujours du sang, car c’était une clef magique. On ne pouvait pas la nettoyer complètement. Quand on enlevait le sang d’un côté, il revenait de l’autre.

La Barbe-Bleue est revenu de son voyage le soir même. Il a dit qu’il avait reçu des lettres sur la route. Selon ces lettres, l’affaire de son voyage était déjà terminée, à son avantage. Sa femme a fait tout son possible. Elle voulait lui montrer sa grande joie de le revoir si vite.

Le lendemain, il lui a demandé les clefs. Elle les lui a données, mais sa main tremblait beaucoup. Alors il a deviné sans peine tout ce qui s’était passé.

« Pourquoi la clef du cabinet n’est pas avec les autres ? » a-t-il demandé.

« Je l’ai sûrement laissée là-haut, sur ma table », a-t-elle répondu.

« N’oubliez pas de me la donner bientôt », a dit la Barbe-Bleue.

Elle a trouvé plusieurs raisons pour attendre. Mais à la fin, elle a dû apporter la clef. La Barbe-Bleue l’a bien regardée, et il a dit à sa femme :

« Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef ? »

« Je n’en sais rien », a répondu la pauvre femme. Elle était plus pâle que la mort.

« Vous n’en savez rien ! a repris la Barbe-Bleue. Moi, je le sais bien. Vous avez voulu entrer dans le cabinet ! Eh bien, madame, vous y entrerez. Vous irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues. »

Elle s’est jetée aux pieds de son mari. Elle pleurait. Elle lui demandait pardon pour sa désobéissance, et elle regrettait vraiment. Elle était si malheureuse qu’elle pouvait attendrir un rocher. Mais la Barbe-Bleue avait le cœur plus dur qu’un rocher.

« Il faut mourir, madame, lui a-t-il dit, et tout de suite. »

Elle l’a regardé, les yeux pleins de larmes.

« Puisqu’il faut mourir, a-t-elle répondu, donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu. »

« Je vous donne sept ou huit minutes, a dit la Barbe-Bleue, mais pas un moment de plus. »

Quand elle s’est retrouvée seule, elle a appelé sa sœur, qui s’appelait Anne. Elle lui a dit :

« Ma sœur Anne, monte en haut de la tour, je t’en prie. Regarde si mes frères arrivent. Ils m’ont promis de venir me voir aujourd’hui. Si tu les vois, fais-leur signe de se dépêcher. »

La sœur Anne est montée en haut de la tour. La pauvre femme lui criait de temps en temps :

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »

Et la sœur Anne répondait :

« Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie. »

Pendant ce temps, la Barbe-Bleue tenait un grand coutelas à la main. Il criait de toute sa force à sa femme :

« Descends vite, ou je monterai là-haut. »

« Encore un moment, s’il vous plaît », répondait sa femme.

Et aussitôt elle criait tout bas :

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »

Et la sœur Anne répondait :

« Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie. »

« Descends donc vite, criait la Barbe-Bleue, ou je monterai là-haut. »

« Je viens », répondait sa femme.

Et puis elle criait :

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »

« Je vois, a répondu la sœur Anne, une grosse poussière qui vient de ce côté-ci… »

« Ce sont mes frères ? »

« Hélas ! non, ma sœur. C’est un troupeau de moutons… »

« Ne veux-tu pas descendre ? » criait la Barbe-Bleue.

« Encore un moment », répondait sa femme.

Et puis elle criait :

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »

« Je vois deux cavaliers qui viennent de ce côté-ci, a répondu la sœur Anne. Mais ils sont encore bien loin… »

Un moment après, Anne s’est écriée :

« Merci, mon Dieu ! Ce sont mes frères. Je leur fais signe de toutes mes forces de se dépêcher. »

La Barbe-Bleue a crié si fort que toute la maison a tremblé. La pauvre femme est descendue. Elle s’est jetée à ses pieds, en larmes, les cheveux défaits.

« Cela ne sert à rien, a dit la Barbe-Bleue. Il faut mourir. »

Il l’a prise par les cheveux d’une main. De l’autre main, il a levé le coutelas en l’air. Il allait lui couper la tête. La pauvre femme s’est tournée vers lui. Elle l’a regardé avec des yeux mourants. Elle lui a demandé un petit moment pour se préparer en silence.

« Non, non, a-t-il dit, recommande-toi bien à Dieu. »

Et il a levé le bras…

À ce moment, quelqu’un a frappé très fort à la porte. Alors la Barbe-Bleue s’est arrêté net. On a ouvert, et aussitôt on a vu entrer deux cavaliers. Ils avaient l’épée à la main, et ils ont couru droit vers la Barbe-Bleue. Il les a reconnus : c’étaient les frères de sa femme, l’un dragon et l’autre mousquetaire. Alors il s’est tout de suite enfui pour se sauver. Mais les deux frères l’ont suivi de très près. Ils l’ont attrapé avant le perron. Ils lui ont passé leur épée à travers le corps, et ils l’ont laissé mort.

La pauvre femme était presque aussi morte que son mari. Elle n’avait pas la force de se lever pour embrasser ses frères.

La Barbe-Bleue n’avait pas d’héritiers. Alors sa femme a reçu tous ses biens. Elle a utilisé une partie de ces biens pour marier sa sœur avec un gentilhomme. Avec une autre partie, elle a acheté des charges de capitaines à ses deux frères. Avec le reste, elle s’est mariée elle-même avec un homme très bien. Cet homme lui a fait oublier le mauvais temps passé avec la Barbe-Bleue.

### Glossaire

- **collations**: de petits repas légers.
- **garde-meubles**: des pièces où on garde les meubles.
- **coffres-forts**: des boîtes solides pour garder l’argent.
- **le passe-partout**: une clef qui ouvre toutes les portes.
- **petit cabinet**: une petite pièce privée.
- **sang caillé**: le sang devenu épais et solide.
- **du sablon et du grès**: du sable très fin et une pierre dure, pour frotter.
- **le soleil qui poudroie**: le soleil qui brille dans la poussière de la route.
- **l’herbe qui verdoie**: l’herbe qui est très verte.
- **un grand coutelas**: un grand couteau.
- **l’un dragon et l’autre mousquetaire**: deux sortes de soldats.
- **le perron**: les marches devant la porte d’une maison.
- **des charges de capitaines**: des postes de capitaines, payés et achetés au roi.

## Le Maître Chat ou le Chat botté

Un meunier avait trois enfants. Quand il est mort, il leur a laissé son moulin, son âne et son chat. Ils n’ont rien eu d’autre. Les trois fils ont vite fait les parts. Ils n’ont appelé ni le notaire ni le procureur. Sinon, ces deux hommes allaient vite prendre tout ce pauvre héritage. L’aîné a eu le moulin. Le second a eu l’âne. Le plus jeune a eu seulement le chat.

Le plus jeune ne pouvait pas se consoler. Sa part était si pauvre ! Il disait :

« Mes frères pourront gagner leur vie honnêtement s’ils travaillent ensemble. Moi, je vais manger mon chat. Je vais faire un manchon avec sa peau. Et après, je vais mourir de faim. »

Le Chat entendait ces paroles, mais il n’a rien montré. Il a dit à son maître, d’un air calme et sérieux :

« Ne soyez pas triste, mon maître. Donnez-moi seulement un sac, et faites-moi faire une paire de bottes. Avec ces bottes, j’irai dans les buissons. Et vous verrez : votre part n’est pas aussi mauvaise que vous le croyez. »

Le maître du Chat ne croyait pas beaucoup à ces paroles. Mais il avait souvent vu ses tours pour attraper les rats et les souris. Parfois, le Chat se pendait par les pieds. Parfois, il se cachait dans la farine et il faisait le mort. Alors, dans sa misère, il a gardé un peu d’espoir : le Chat pouvait l’aider.

Le Chat a reçu ce qu’il avait demandé. Il a mis ses bottes avec fierté. Il a mis son sac à son cou. Il a pris les cordons avec ses deux pattes de devant. Puis il est allé dans une garenne, où il y avait beaucoup de lapins. Il a mis du son et des lasserons dans son sac. Il s’est couché par terre comme s’il était mort. Il attendait un jeune lapin, qui ne connaissait pas encore les ruses de ce monde. Ce lapin allait peut-être entrer dans le sac pour manger ce qu’il y avait dedans.

Le Chat venait de se coucher, et il a eu ce qu’il voulait. Un jeune lapin, bien étourdi, est entré dans son sac. Tout de suite, le maître Chat a tiré les cordons. Il a pris le lapin et il l’a tué sans pitié.

Il était très fier de sa prise. Il est allé chez le roi et il a demandé à lui parler. On l’a fait monter à l’appartement de Sa Majesté. Il est entré et il a fait une grande révérence au roi. Il lui a dit :

« Voilà, sire, un lapin de garenne. Monsieur le marquis de Carabas m’a chargé de vous le présenter de sa part. »

Le Chat a eu l’idée de donner ce nom à son maître.

« Dis à ton maître que je le remercie, a répondu le roi, et qu’il me fait plaisir. »

Une autre fois, le Chat est allé se cacher dans un champ de blé. Il tenait toujours son sac ouvert. Deux perdrix sont entrées dans le sac. Il a tiré les cordons et il les a prises toutes les deux. Ensuite, il est allé les présenter au roi, comme le lapin de garenne. Le roi a encore reçu avec plaisir les deux perdrix. Il a fait donner au Chat de l’argent pour boire.

Le Chat a continué ainsi pendant deux ou trois mois. Parfois, il portait au roi du gibier de la chasse de son maître. Un jour, il a appris que le roi allait se promener près de la rivière. Il a dit à son maître :

« Si vous suivez mon conseil, votre fortune est faite. Vous devez seulement vous baigner dans la rivière, à l’endroit que je vais vous montrer. Ensuite, laissez-moi faire. »

Le marquis de Carabas, le maître du Chat, a suivi ce conseil. Il ne savait pas à quoi cela allait servir. Pendant qu’il se baignait, le roi est passé. Alors le Chat a crié de toute sa force :

« Au secours ! Au secours ! Voilà monsieur le marquis de Carabas qui se noie ! »

À ce cri, le roi a sorti la tête par la fenêtre de son carrosse. Il a reconnu le Chat, qui lui avait apporté tant de fois du gibier. Il a ordonné à ses gardes :

« Allez vite au secours de monsieur le marquis de Carabas ! »

Pendant qu’on retirait le pauvre marquis de la rivière, le Chat s’est approché du carrosse. Il a dit au roi :

« Pendant que mon maître se baignait, des voleurs sont venus. Ils ont emporté ses habits. Il a pourtant crié *au voleur !* de toute sa force. »

Mais le drôle avait caché les habits sous une grosse pierre.

Le roi a tout de suite donné un ordre aux officiers de sa garde-robe. Ils devaient aller chercher un de ses plus beaux habits pour le marquis de Carabas. Le roi a été très gentil avec lui. Ces beaux habits montraient bien sa belle figure, car il était beau et bien fait. Alors le roi l’a fait monter dans son carrosse. Il l’a pris avec lui pour la promenade.

Le Chat était ravi : son plan commençait à réussir. Il est parti devant. Il a rencontré des paysans qui fauchaient un pré. Il leur a dit :

« Bonnes gens qui fauchez ! Vous devez dire au roi que ce pré appartient à monsieur le marquis de Carabas. Si vous ne le dites pas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »

Le roi n’a pas oublié de demander aux faucheurs :

« À qui est ce pré que vous fauchez ? »

« C’est à monsieur le marquis de Carabas », ont-ils dit tous ensemble.

La menace du Chat leur avait fait peur.

« Vous avez là un bel héritage », a dit le roi au marquis de Carabas.

« Vous voyez, sire, a répondu le marquis. C’est un pré qui rapporte beaucoup, toutes les années. »

Le maître Chat allait toujours devant. Il a rencontré des moissonneurs et il leur a dit :

« Bonnes gens qui moissonnez ! Vous devez dire que tous ces blés appartiennent à monsieur le marquis de Carabas. Si vous ne le dites pas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »

Un moment après, le roi est passé. Il a voulu savoir à qui étaient tous ces blés.

« C’est à monsieur le marquis de Carabas », ont répondu les moissonneurs.

Et le roi a encore dit sa joie au marquis. Le Chat allait devant le carrosse. Il disait toujours la même chose à tous les gens qu’il rencontrait. Et le roi était étonné des grands biens de monsieur le marquis de Carabas.

Le maître Chat est enfin arrivé dans un beau château. Le maître de ce château était un ogre. Personne n’avait jamais vu un ogre aussi riche. En effet, toutes les terres où le roi était passé appartenaient à ce château.

Le Chat a bien cherché à savoir qui était cet ogre. Il voulait aussi connaître ses pouvoirs. Puis il a demandé à lui parler. Il a dit qu’il passait très près de son château. Il voulait donc avoir l’honneur de lui faire la révérence. L’ogre l’a reçu aussi poliment que peut le faire un ogre. Il l’a laissé se reposer.

« On m’a assuré une chose, a dit le Chat. Vous avez le don de vous changer en toutes sortes d’animaux. Vous pouvez, par exemple, vous transformer en lion, en éléphant. »

« C’est vrai, a répondu l’ogre brusquement. Et pour vous le montrer, vous allez me voir devenir lion. »

Le Chat a eu très peur de voir un lion devant lui. Alors, tout de suite, il a couru vers les gouttières. Il est monté avec peine et avec danger, à cause de ses bottes. Elles ne valaient rien pour marcher sur les tuiles.

Quelque temps après, le Chat a vu que l’ogre avait repris sa première forme. Il est descendu, et il a avoué qu’il avait eu très peur.

« On m’a assuré encore une chose, a dit le Chat. Mais je ne peux pas le croire. Vous avez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits animaux. Par exemple, vous pouvez vous changer en rat, en souris. Je vous l’avoue : je pense que c’est tout à fait impossible. »

« Impossible ! a repris l’ogre. Vous allez voir ! »

Et en même temps, il s’est changé en souris. La souris a commencé à courir sur le plancher. Le Chat l’a vue. Il s’est tout de suite jeté dessus, et il l’a mangée.

Pendant ce temps, le roi est passé devant le beau château de l’ogre. Il a voulu entrer. Le Chat a entendu le bruit du carrosse sur le pont-levis. Il a couru au-devant du roi et il lui a dit :

« Bienvenue, Votre Majesté, dans ce château de monsieur le marquis de Carabas ! »

« Comment, monsieur le marquis, s’est écrié le roi, ce château est encore à vous ! Il n’y a rien de plus beau que cette cour et tous ces bâtiments autour. Voyons l’intérieur, s’il vous plaît. »

Le roi est monté le premier, avec le marquis. Ils sont entrés dans une grande salle. Ils y ont trouvé une magnifique collation. L’ogre l’avait fait préparer pour ses amis. Ces amis devaient venir le voir ce même jour. Mais ils n’avaient pas osé entrer, parce qu’ils savaient que le roi était là.

Le roi aimait beaucoup les bonnes qualités de monsieur le marquis de Carabas. Il voyait aussi ses grands biens. Il a bu cinq ou six verres, et il lui a dit :

« Monsieur le marquis, si vous le voulez, vous serez mon gendre. »

Le marquis a fait de grandes révérences et il a accepté cet honneur. Le même jour, il a épousé la princesse, la fille du roi. Le Chat est devenu un grand seigneur. Il courait maintenant après les souris seulement pour s’amuser.

### Glossaire

- **meunier**: l’homme qui fait la farine au moulin.
- **ni le notaire ni le procureur**: deux sortes d’hommes de loi, qu’il faut payer.
- **un manchon**: un tube de fourrure pour garder les mains au chaud.
- **une garenne**: un petit bois où vivent les lapins.
- **du son et des lasserons**: la partie du grain qui reste après la farine, et une plante sauvage que mangent les lapins.
- **une grande révérence**: un salut poli, le corps penché.
- **du gibier**: les animaux sauvages qu’on chasse.
- **le drôle**: un homme malin, qui trompe les autres.
- **fauchaient**: coupaient l’herbe avec un grand outil.
- **hachés menu comme chair à pâté**: coupés en tout petits morceaux, comme la viande d’un pâté.
- **des moissonneurs**: des hommes qui coupent le blé.
- **les gouttières**: le petit canal au bord du toit, pour l’eau de pluie.
- **le pont-levis**: un pont de château qu’on peut lever.
- **une magnifique collation**: un repas léger et très beau.
- **mon gendre**: le mari de ma fille.

## Les Fées

Il était une fois une veuve qui avait deux filles. L’aînée ressemblait beaucoup à sa mère, par le caractère et par le visage. Alors, quand on voyait la fille, on voyait la mère. Elles étaient toutes les deux très désagréables et très fières. Alors on ne pouvait pas vivre avec elles. La cadette était le vrai portrait de son père, par sa douceur et sa gentillesse. On aime naturellement les gens qui nous ressemblent. Alors cette mère adorait sa fille aînée. En même temps, elle détestait terriblement la cadette. Elle la faisait manger à la cuisine, et elle la faisait travailler sans arrêt.

Entre autres choses, cette pauvre enfant devait aller puiser de l’eau deux fois par jour. La fontaine était à une grande demi-lieue du logis. La jeune fille devait rapporter une grande cruche pleine d’eau. Un jour, elle était à cette fontaine. Une pauvre femme est venue vers elle, et elle lui a demandé à boire.

« Oui dà, ma bonne mère », a dit la jeune fille.

Aussitôt, elle a rincé sa cruche. Elle a puisé de l’eau au plus bel endroit de la fontaine. Elle a présenté la cruche à la femme. Elle a tenu la cruche tout le temps, pour l’aider à boire plus facilement.

La bonne femme a bu. Puis elle a dit :

« Vous êtes si bonne et si polie que je dois vous faire un don. »

Cette femme était en vérité une fée. Elle avait pris la forme d’une pauvre femme de village. Elle voulait voir jusqu’où allait la gentillesse de cette jeune fille.

La fée a continué :

« Voici mon don. À chaque parole, une fleur ou une pierre précieuse sortira de votre bouche. »

La jeune fille est arrivée au logis. Sa mère l’a grondée, parce qu’elle revenait si tard de la fontaine.

« Je vous demande pardon, ma mère, d’être restée si longtemps », a dit la pauvre fille.

Elle disait ces mots. Alors deux roses, deux perles et deux gros diamants sont sortis de sa bouche.

Sa mère était très étonnée.

« Que vois-je là ? a-t-elle dit. Je crois que des perles et des diamants sortent de sa bouche. D’où vient cela, ma fille ? »

C’était la première fois qu’elle l’appelait sa fille.

La pauvre enfant lui a raconté simplement tout ce qui lui était arrivé. Et beaucoup, beaucoup de diamants sont tombés de sa bouche.

« Vraiment, a dit la mère, je dois envoyer ma fille à la fontaine. Regardez, Fanchon. Voyez ce qui sort de la bouche de votre sœur quand elle parle. Ne seriez-vous pas contente d’avoir le même don ? Allez seulement puiser de l’eau à la fontaine. Une pauvre femme vous demandera à boire. Alors donnez-lui de l’eau bien poliment. »

« Moi, aller à la fontaine ? Ce n’est pas pour moi ! » a répondu la brutale.

« Allez-y, je le veux, a repris la mère. Et tout de suite. »

Elle y est allée, mais elle n’a pas arrêté de se plaindre. Elle a pris le plus beau flacon d’argent du logis. Dès son arrivée à la fontaine, elle a vu une dame sortir du bois. Cette dame était magnifiquement vêtue. Elle est venue lui demander à boire. C’était la même fée qui était apparue à sa sœur. Mais elle avait pris l’air et les habits d’une princesse. Elle voulait voir jusqu’où allait l’impolitesse de cette fille.

Cette brutale très fière lui a dit :

« Je ne suis pas venue ici pour vous donner à boire ! Vous croyez que j’ai apporté un flacon d’argent exprès pour donner à boire à Madame ? C’est ça ! Buvez directement à la fontaine, si vous voulez. »

« Vous n’êtes pas très polie », a repris la fée. Elle ne s’est pas mise en colère. « Eh bien ! Puisque vous êtes si peu gentille, voici mon don. À chaque parole, un serpent ou un crapaud sortira de votre bouche. »

Dès que sa mère l’a vue, elle lui a crié :

« Eh bien ! ma fille ! »

« Eh bien ! ma mère ! » a répondu la brutale.

Et elle a jeté deux vipères et deux crapauds.

« Ô ciel ! s’est écriée la mère. Que vois-je là ? C’est sa sœur la cause de tout cela. Je vais la punir ! »

Et tout de suite, elle a couru pour la battre. La pauvre enfant s’est enfuie. Elle est allée se sauver dans la forêt la plus proche.

Le fils du roi revenait de la chasse, et il l’a rencontrée. Il l’a vue si triste. Alors il lui a demandé ce qu’elle faisait là toute seule, et pourquoi elle pleurait.

« Hélas ! Monsieur, c’est ma mère qui m’a chassée du logis. »

Alors cinq ou six perles sont sorties de sa bouche, et autant de diamants. Le fils du roi les a vues. Il lui a demandé d’où cela venait. Elle lui a raconté toute son aventure.

Le fils du roi a réfléchi. Ce don valait mieux que tout ce qu’on pouvait donner en mariage à une autre. Alors il l’a emmenée au palais du roi son père, et il l’a épousée.

Et Fanchon, sa sœur ? Elle s’est fait tellement détester que sa propre mère l’a chassée de chez elle. La malheureuse a couru longtemps. Personne ne voulait la recevoir. Alors elle est allée mourir au coin d’un bois.

### Glossaire

- **une veuve**: une femme dont le mari est mort.
- **L’aînée**: l’enfant la plus âgée.
- **ressemblait**: était comme une autre personne.
- **désagréables**: pas gentilles, pas agréables.
- **la cadette**: l’enfant plus jeune.
- **détestait**: n’aimait pas du tout.
- **puiser**: prendre de l’eau.
- **une grande demi-lieue**: une assez longue distance, un peu plus de deux kilomètres.
- **du logis**: de la maison.
- **une grande cruche**: un grand pot pour l’eau.
- **cette fontaine**: un endroit où on prend de l’eau.
- **Oui dà**: oui, bien sûr.
- **rincé**: lavé vite avec de l’eau.
- **polie**: qui parle et agit avec respect.
- **un don**: un cadeau magique d’une fée.
- **fée**: une femme magique des contes.
- **pierre précieuse**: une belle pierre très chère, comme un diamant.
- **grondée**: lui a parlé durement, après une faute.
- **perles**: de petites boules blanches très chères, pour faire des bijoux.
- **poliment**: avec respect.
- **la brutale**: la fille dure et méchante.
- **flacon**: une petite bouteille.
- **vêtue**: habillée.
- **l’impolitesse**: la façon de parler aux gens sans respect.
- **un crapaud**: un animal comme une grosse grenouille.
- **deux vipères**: deux serpents dangereux.
- **punir**: faire du mal à quelqu’un après une faute.

## Cendrillon ou la petite Pantoufle de verre

Il était une fois un gentilhomme. Il s’est marié pour la deuxième fois. Sa nouvelle femme se croyait meilleure que tout le monde. On n’avait jamais vu une femme aussi fière. Elle avait deux filles. Elles avaient le même caractère que leur mère, et elles lui ressemblaient en toutes choses. Le mari avait aussi une jeune fille. Mais cette jeune fille était très douce et très bonne. Personne n’était comme elle. Elle tenait cela de sa mère, la meilleure personne du monde.

Le mariage était à peine fini, et la belle-mère a déjà montré sa mauvaise humeur. Elle ne supportait pas les bonnes qualités de cette jeune enfant. À côté d’elle, ses propres filles semblaient encore plus détestables. Alors elle lui a donné les travaux les plus bas de la maison. C’était elle qui lavait la vaisselle et les escaliers. Elle frottait aussi la chambre de madame et celles de mesdemoiselles ses filles. Elle dormait tout en haut de la maison, dans un grenier. Son lit était un mauvais lit de paille. Ses sœurs, elles, avaient des chambres avec du parquet. Elles avaient des lits à la dernière mode. Elles avaient aussi des miroirs, et elles se voyaient dedans des pieds à la tête. La pauvre fille supportait tout avec patience. Elle n’osait pas se plaindre à son père. Il allait la gronder, parce que sa femme le commandait entièrement.

Quand elle avait fini son travail, elle allait au coin de la cheminée. Elle s’asseyait là, dans les cendres. Alors, dans la maison, tout le monde l’appelait *Cendrillon*. Cendrillon avait de mauvais vêtements, et ses sœurs avaient des vêtements magnifiques. Mais elle était quand même cent fois plus digne qu’elles.

Un jour, le fils du roi a donné un bal. Il a invité toutes les personnes nobles. Nos deux demoiselles ont aussi reçu une invitation. Elles étaient en effet très importantes dans le pays. Elles étaient très contentes. Elles étaient aussi très occupées. Elles choisissaient les vêtements et les coiffures les plus jolis pour elles. C’était un nouveau travail pour Cendrillon. En effet, c’était elle qui repassait le linge de ses sœurs. C’était elle qui faisait les plis au bout de leurs manches. On parlait seulement de la manière de s’habiller.

« Moi, a dit l’aînée, je mettrai ma robe de velours rouge et ma garniture d’Angleterre. »

« Moi, a dit la cadette, je mettrai seulement ma jupe ordinaire. Mais en échange, je mettrai mon manteau à fleurs d’or et ma barrière de diamants. Et elle n’est pas ordinaire, celle-là ! »

On a fait venir la bonne coiffeuse pour monter les cornettes à deux rangs. Et on a acheté des mouches à la bonne faiseuse.

Elles ont appelé Cendrillon pour lui demander son avis, parce qu’elle avait bon goût. Cendrillon leur a donné les meilleurs conseils du monde. Elle a même proposé de les coiffer, et elles ont bien voulu. Pendant qu’elle les coiffait, elles lui ont dit :

« Cendrillon, tu aimerais aller au bal ? »

« Hélas ! mesdemoiselles, vous vous moquez de moi. Ce n’est pas pour moi. »

« Tu as raison. On rirait bien, si on voyait un Cendrillon aller au bal ! »

À sa place, une autre fille pouvait les coiffer très mal. Mais Cendrillon était bonne, et elle les a parfaitement coiffées.

Elles sont restées presque deux jours sans manger, parce qu’elles étaient trop heureuses. On a serré très fort les lacets de leurs robes. On voulait rendre leur taille plus fine. Plus de douze lacets ont cassé. Et elles étaient toujours devant le miroir. Enfin, le jour heureux est arrivé. Elles sont parties. Cendrillon les a suivies des yeux le plus longtemps possible.

Quand elle ne les a plus vues, elle a commencé à pleurer. Sa marraine l’a vue en larmes, et elle lui a demandé ce qu’elle avait.

« Je voudrais bien… je voudrais bien… »

Elle pleurait si fort qu’elle n’a pas pu finir. Sa marraine était une fée. Elle lui a dit :

« Tu voudrais bien aller au bal, n’est-ce pas ? »

« Hélas ! oui », a dit Cendrillon, et elle a soupiré.

« Eh bien ! tu seras une bonne fille ? a dit sa marraine. Alors je te ferai aller au bal. »

Elle l’a emmenée dans sa chambre et elle lui a dit :

« Va dans le jardin, et apporte-moi une citrouille. »

Cendrillon est allée tout de suite cueillir la plus belle citrouille possible. Elle l’a portée à sa marraine. Mais elle ne comprenait pas : comment cette citrouille pouvait-elle la faire aller au bal ? Sa marraine a creusé la citrouille et elle a laissé seulement la peau. Elle l’a frappée avec sa baguette. Tout de suite, la citrouille est devenue un beau carrosse tout doré.

Ensuite, elle est allée regarder dans la souricière. Elle y a trouvé six souris bien vivantes. Elle a dit à Cendrillon de lever un peu la petite porte de la souricière. Chaque souris sortait, et la marraine lui donnait un coup de baguette. Tout de suite, la souris devenait un beau cheval. Cela a fait six beaux chevaux pour le carrosse. Ils étaient d’un beau gris de souris, avec des taches rondes.

La marraine ne savait pas avec quoi faire un cocher.

« Je vais voir s’il y a un rat dans la ratière, a dit Cendrillon. Nous en ferons un cocher. »

« Tu as raison, a dit sa marraine. Va voir. »

Cendrillon a apporté la ratière. Il y avait dedans trois gros rats. La fée en a pris un des trois, à cause de sa magnifique barbe. Elle l’a touché, et il est devenu un gros cocher. Il avait une des plus belles moustaches du monde.

Ensuite, elle a dit à Cendrillon :

« Va dans le jardin. Tu trouveras six lézards derrière l’arrosoir. Apporte-les-moi. »

Cendrillon les a apportés, et tout de suite sa marraine en a fait six laquais. Ils sont montés aussitôt derrière le carrosse, avec leurs vêtements chamarrés. Ils se tenaient là, bien accrochés. Ils avaient l’air d’avoir fait cela toute leur vie.

Alors la fée a dit à Cendrillon :

« Eh bien ! voilà de quoi aller au bal. Es-tu bien contente ? »

« Oui, mais est-ce que j’irai comme cela, avec mes vilains vêtements ? »

Sa marraine l’a seulement touchée avec sa baguette. Au même moment, ses vêtements sont devenus des vêtements d’or et d’argent. Ils étaient tout chamarrés de pierres précieuses. Ensuite, elle lui a donné une paire de pantoufles de verre. C’étaient les plus jolies du monde.

Quand elle a été ainsi habillée, elle est montée dans le carrosse. Mais sa marraine lui a demandé une chose avant tout. Elle ne devait pas rester après minuit. Sa marraine l’a prévenue :

« Si tu restes au bal un moment de plus, ton carrosse redeviendra citrouille. Tes chevaux redeviendront des souris, et tes laquais des lézards. Et tes beaux vêtements reprendront leur première forme. »

Elle a promis à sa marraine de sortir du bal avant minuit. Elle est partie, pleine de joie.

On est allé dire au fils du roi :

« Une grande princesse vient d’arriver. Personne ne la connaît. »

Il a couru la recevoir. Il lui a donné la main pour descendre du carrosse. Il l’a menée dans la salle, avec tous les invités. Alors il y a eu un grand silence. On a arrêté de danser, et les violons n’ont plus joué. En effet, tout le monde regardait cette inconnue avec attention. Le roi lui-même, malgré son grand âge, la regardait aussi. Il a dit tout bas à la reine :

« Il y a longtemps que je n’ai pas vu une personne aussi aimable. »

Toutes les dames regardaient avec attention sa coiffure et ses vêtements. Elles voulaient avoir les mêmes dès le lendemain. Mais il fallait trouver des tissus assez beaux et des ouvriers assez habiles.

Le fils du roi l’a mise à la place la plus honorable. Ensuite, il l’a emmenée danser. Elle a dansé avec tant de grâce qu’on l’a admirée encore plus. Elle est allée s’asseoir près de ses sœurs. Elle a été très polie avec elles. Le prince lui avait donné des oranges et des citrons. Elle en a donné une part à ses sœurs. Elles ont été très étonnées, parce qu’elles ne la connaissaient pas.

Elles parlaient ainsi quand Cendrillon a entendu sonner onze heures trois quarts. Tout de suite, elle a fait une grande révérence à tout le monde. Et elle est partie le plus vite possible. À son arrivée, elle est allée trouver sa marraine et elle l’a remerciée. Elle lui a dit :

« Je voudrais bien aller encore au bal demain. »

Elle racontait à sa marraine tout ce qui s’était passé au bal. À ce moment, les deux sœurs ont frappé à la porte. Cendrillon est allée leur ouvrir.

« Vous êtes restées bien longtemps ! » leur a-t-elle dit.

Elle bâillait, elle se frottait les yeux et elle s’étirait. Elle faisait semblant de se réveiller. Pourtant, elle n’avait pas eu envie de dormir depuis qu’elles s’étaient quittées.

Une de ses sœurs lui a dit :

« Tu n’es pas venue au bal, et c’est dommage. Là-bas, on ne s’ennuie pas. Une princesse est venue, la plus gentille princesse du monde. On ne peut pas en voir de plus gentille. Elle a été très polie avec nous. Elle nous a donné des oranges et des citrons. »

Cendrillon était pleine de joie. Elle leur a demandé le nom de cette princesse. Mais elles lui ont répondu :

« Personne ne la connaît. Le fils du roi donnerait tout au monde pour savoir qui elle est. »

Cendrillon a souri et elle leur a dit :

« Elle était donc bien gentille ? Mon Dieu ! comme vous êtes heureuses ! Est-ce que je pourrais la voir ? Hélas ! mademoiselle Javotte, prêtez-moi votre robe jaune, la robe de tous les jours. »

« Vraiment ! a dit mademoiselle Javotte. Quelle bonne idée ! Prêter ma robe à un vilain Cendrillon comme cela ! Je serais bien folle ! »

Cendrillon s’attendait bien à ce refus, et elle en a été très contente. En effet, si sa sœur lui prêtait sa robe, elle allait être très embarrassée.

Le lendemain, les deux sœurs sont allées au bal, et Cendrillon aussi. Mais elle était encore plus richement habillée que la première fois. La jeune demoiselle ne s’ennuyait pas du tout. Elle a oublié la demande de sa marraine. Alors elle a entendu sonner le premier coup de minuit. Elle croyait qu’il n’était pas encore onze heures ! Elle s’est levée et elle s’est enfuie, aussi légère qu’une biche. Le prince l’a suivie. Elle a laissé tomber une de ses pantoufles de verre. Le prince l’a ramassée avec beaucoup de soin.

Cendrillon est arrivée chez elle, tout essoufflée. Elle n’avait plus de carrosse, plus de laquais, et elle portait ses mauvais vêtements. De toute sa richesse, il lui restait seulement une de ses petites pantoufles. Elle faisait la paire avec la pantoufle tombée.

On a demandé aux gardes de la porte du palais :

« Avez-vous vu sortir une princesse ? »

Ils ont répondu :

« Nous avons vu sortir seulement une jeune fille très mal habillée. Elle avait plus l’air d’une paysanne que d’une demoiselle. »

Quand les deux sœurs sont revenues du bal, Cendrillon leur a demandé :

« Vous vous êtes encore bien amusées ? La belle dame était là ? »

« Oui, ont-elles dit, mais elle s’est enfuie quand minuit a sonné. Elle est partie si vite ! Alors elle a laissé tomber une de ses petites pantoufles de verre. C’est la plus jolie du monde. Le fils du roi l’a ramassée. C’est sûr, il a très envie de connaître cette personne. Il veut savoir à qui est la petite pantoufle. »

Elles disaient vrai. En effet, peu de jours après, le fils du roi a fait annoncer au son des trompettes :

« J’épouserai celle qui aura le pied juste pour cette pantoufle. »

On a d’abord essayé la pantoufle aux princesses. Ensuite, on l’a essayée aux duchesses et à toute la cour. Mais cela n’a servi à rien. On l’a apportée chez les deux sœurs. Elles ont tout fait pour faire entrer leur pied dans la pantoufle. Mais elles n’ont pas réussi.

Cendrillon les regardait, et elle a reconnu sa pantoufle. Elle a ri et elle a dit :

« Laissez-moi voir si elle ne serait pas bonne pour moi ! »

Ses sœurs ont commencé à rire et à se moquer d’elle.

Le gentilhomme qui essayait la pantoufle a regardé Cendrillon avec attention. Il a dit :

« C’est très juste. J’ai l’ordre de l’essayer à toutes les filles. »

Il a fait asseoir Cendrillon et il a approché la pantoufle de son petit pied. Il a vu que le pied entrait sans difficulté. La pantoufle était juste, comme de la cire.

Les deux sœurs ont été très étonnées. Mais elles ont été encore plus étonnées après. Cendrillon a sorti de sa poche l’autre petite pantoufle, et elle l’a mise à son pied.

À ce moment, la marraine est arrivée. Elle a donné un coup de baguette sur les vêtements de Cendrillon. Ils sont devenus encore plus magnifiques que tous les autres.

Alors ses deux sœurs ont reconnu la personne du bal. Elles se sont jetées à ses pieds. Elles lui ont demandé pardon pour tout le mal qu’elles lui avaient fait. Cendrillon les a relevées. Elle les a embrassées et elle leur a dit :

« Je vous pardonne de bon cœur. Je vous demande de bien m’aimer toujours. »

On l’a menée chez le jeune prince, avec ses beaux vêtements. Peu de jours après, il l’a épousée. Cendrillon était bonne, et elle a fait loger ses deux sœurs au palais. Le jour même, elle les a mariées à deux grands seigneurs de la cour.

### Glossaire

- **gentilhomme**: un homme noble.
- **ressemblaient**: étaient comme une autre personne.
- **frottait**: passait la main ou un tissu sur quelque chose, plusieurs fois.
- **mesdemoiselles**: un mot poli pour parler à des jeunes filles.
- **cendres**: la poudre grise qui reste après le feu.
- **digne**: qui mérite le respect des autres.
- **demoiselle**: une jeune fille noble.
- **garniture d’Angleterre**: une dentelle fine venue d’Angleterre, pour décorer une robe.
- **barrière de diamants**: un bijou de diamants en ligne, sur le haut de la robe.
- **cornettes**: de hautes coiffures de femme.
- **mouches**: de petites taches noires qu’on met sur le visage pour être belle.
- **coiffer**: arranger les cheveux de quelqu’un.
- **lacets**: de longs fils pour serrer une robe.
- **fée**: une femme magique des contes.
- **citrouille**: un gros légume orange et rond.
- **carrosse**: une grande voiture tirée par des chevaux.
- **souricière, ratière**: un piège pour les souris, un piège pour les rats.
- **cocher**: l’homme qui conduit le carrosse, une grande voiture tirée par des chevaux.
- **lézards**: de petits animaux à quatre pattes, avec une longue queue.
- **laquais**: un serviteur en bel habit.
- **chamarrés**: décorés de couleurs et d’or.
- **pantoufle, pantoufles**: une petite chaussure légère.
- **polie**: qui parle et agit avec respect.
- **révérence**: un salut poli, le corps penché.
- **gentille**: ici, jolie et charmante.
- **ramassée**: prise par terre.

## Riquet à la Houppe

Il était une fois une reine. Elle avait un fils très laid et très mal fait. Alors, pendant longtemps, on s’est demandé s’il avait une forme humaine. Une fée est venue à son baptême. Elle a assuré :

« Il sera quand même aimable, parce qu’il aura beaucoup d’esprit. »

Et elle a même ajouté :

« Avec ce don, il pourra faire une autre chose. Il pourra donner de l’esprit à la personne qu’il épousera. Il pourra lui en donner autant qu’il en aura. »

Tout cela a un peu consolé la pauvre reine. Elle était très triste d’avoir un enfant si laid. Et c’est vrai. Dès ses premiers mots, cet enfant a dit mille jolies choses. Dans tout ce qu’il faisait, il y avait quelque chose de très spirituel. Les gens en étaient charmés. J’oubliais de dire une chose : il avait une petite houppe de cheveux sur la tête. Alors on l’a appelé Riquet à la Houppe. Riquet, c’était le nom de la famille.

La reine d’un royaume voisin avait deux filles. La première était plus belle que le jour. Une fée a voulu calmer la joie de cette reine. C’était la même fée. Elle avait été là à la naissance du petit Riquet à la Houppe. Elle lui a annoncé :

« Cette petite princesse n’aura pas d’esprit. Elle sera aussi stupide qu’elle est belle. »

Cela a fait beaucoup de peine à la reine. Mais ensuite, elle a eu un chagrin bien plus grand. En effet, sa deuxième fille était extrêmement laide.

« Ne soyez pas si triste, madame, lui a dit la fée. Votre fille aura une autre récompense. Elle aura tant d’esprit qu’on ne verra presque pas son manque de beauté. »

« Je le demande à Dieu, a répondu la reine. Mais n’y aurait-il pas un moyen de donner un peu d’esprit à l’aînée ? »

« Je ne peux rien pour elle, madame, lui a dit la fée. Je ne peux rien du côté de l’esprit. Mais je peux tout du côté de la beauté. Je veux tout faire pour vous satisfaire. Alors je vais lui donner un don. Elle pourra rendre beau ou belle la personne qui lui plaira. »

Les deux princesses ont grandi. Leurs qualités ont grandi avec elles. Partout, on parlait seulement de la beauté de l’aînée et de l’esprit de la cadette. Mais leurs défauts ont aussi beaucoup augmenté avec l’âge. La cadette devenait très vite plus laide. L’aînée devenait plus stupide chaque jour. Ou bien elle ne répondait rien aux questions. Ou bien elle disait une sottise. Elle était aussi très maladroite. Elle ne pouvait pas mettre quatre porcelaines au bord d’une cheminée sans en casser une. Si elle buvait un verre d’eau, la moitié tombait sur ses vêtements.

La beauté est un grand avantage. Pourtant, quand il y avait du monde, la cadette gagnait presque toujours. Elle avait plus de succès que son aînée. D’abord, les gens allaient vers l’aînée. Ils voulaient la voir et l’admirer. Mais bientôt, ils allaient vers la princesse qui avait le plus d’esprit. Ils voulaient l’entendre dire mille choses agréables. Et les gens étaient étonnés. En moins d’un quart d’heure, il n’y avait plus personne près de l’aînée. Tout le monde était autour de la cadette.

L’aînée était très stupide, mais elle l’a bien remarqué. Elle était prête à donner toute sa beauté, sans regret. Elle voulait seulement la moitié de l’esprit de sa sœur. La reine était sage, mais elle n’a pas pu s’en empêcher. Plusieurs fois, elle a reproché sa bêtise à sa fille. La pauvre princesse a failli en mourir de douleur.

Un jour, elle est allée seule dans un bois. Elle voulait y pleurer sur son malheur. Elle a vu venir un petit homme vers elle. Il était très laid et très désagréable. Mais il avait des vêtements magnifiques. C’était le jeune prince Riquet à la Houppe. Il avait quitté le royaume de son père. Il voulait la voir et lui parler. Il s’est approché d’elle avec beaucoup de respect et de politesse. Il lui a fait les compliments habituels. Puis il a remarqué qu’elle était très triste. Il lui a dit :

« Je ne comprends pas, madame. Comment une personne peut-elle être aussi triste que vous le semblez ? En effet, je peux le dire : j’ai vu un très grand nombre de personnes. Mais je n’ai jamais vu une personne aussi distinguée que vous. »

« Vous dites cela pour me faire plaisir, monsieur », a répondu la princesse. Et elle n’a rien dit de plus.

« La beauté est un grand avantage, a repris Riquet à la Houppe. Quand on l’a, je ne vois pas ce qui peut nous rendre très tristes. »

« J’aimerais mieux être aussi laide que vous et avoir de l’esprit, a dit la princesse. Cela vaut mieux que ma beauté, avec toute ma bêtise. »

« Madame, rien ne montre mieux l’esprit qu’une chose. C’est de croire qu’on n’en a pas. L’esprit est ainsi fait. Plus on en a, plus on croit en manquer. »

« Je ne sais pas cela, a dit la princesse. Mais je sais que je suis très bête. Voilà d’où vient le chagrin qui me tue. »

« Si c’est seulement cela, madame, c’est facile. Je peux mettre fin à votre douleur. »

« Et comment allez-vous faire ? » a dit la princesse.

« J’ai un pouvoir, madame, a dit Riquet à la Houppe. Je peux donner tout l’esprit possible à la personne que je dois épouser. Et cette personne, madame, c’est vous. Cela dépend seulement de vous. Vous aurez tout l’esprit possible, si vous voulez bien m’épouser. »

La princesse est restée sans voix. Elle n’a rien répondu.

« Je vois que cette proposition vous fait de la peine, a repris Riquet. Cela ne m’étonne pas. Mais je vous donne une année entière pour vous décider. »

La princesse avait très peu d’esprit. Et elle avait une très grande envie d’en avoir. Alors elle a pensé : « La fin de cette année ne viendra jamais. » Et elle a accepté la proposition.

Elle a promis à Riquet de l’épouser dans un an, le même jour. Tout de suite, elle s’est sentie très différente. Elle avait une facilité incroyable pour dire tout ce qu’elle voulait. Et elle le disait d’une manière fine, facile et naturelle. Dès ce moment, elle a commencé une longue conversation avec Riquet à la Houppe. Elle a été très brillante. Alors Riquet à la Houppe a pensé ceci. « Je lui ai donné plus d’esprit que je n’en ai gardé pour moi ! »

Quand elle est revenue au palais, toute la cour ne savait pas quoi penser. Ce changement était si rapide et si extraordinaire ! Avant, on l’entendait dire beaucoup de bêtises. Maintenant, on l’entendait dire autant de choses très sages et très spirituelles. Toute la cour a eu une joie impossible à imaginer. Seule sa cadette n’était pas contente. En effet, l’esprit n’était plus son avantage. À côté de son aînée, elle avait seulement l’air d’une guenon très désagréable. Le roi suivait les conseils de sa fille. Il allait même parfois tenir le conseil dans son appartement.

La nouvelle de ce changement s’est répandue. Tous les jeunes princes des royaumes voisins l’ont demandée en mariage. Mais elle n’en trouvait aucun avec assez d’esprit. Elle les écoutait tous. Mais elle ne promettait rien à personne.

Un jour, elle est allée par hasard se promener dans le même bois. C’était le bois de sa rencontre avec Riquet à la Houppe. Elle voulait réfléchir tranquillement à ce qu’elle devait faire. Elle marchait et elle pensait profondément. Alors elle a entendu un bruit sourd sous ses pieds. C’était comme le bruit de plusieurs personnes. Ces personnes allaient et venaient, et elles travaillaient.

Elle a écouté avec plus d’attention. Elle a entendu une voix : « Apporte-moi cette marmite. » Une autre voix a dit : « Donne-moi cette chaudière. » Une autre voix a dit : « Mets du bois dans ce feu. »

Au même moment, la terre s’est ouverte. Sous ses pieds, elle a vu une sorte de grande cuisine. Cette cuisine était pleine de cuisiniers, de marmitons et de toutes sortes d’officiers. Tous ces gens étaient nécessaires pour faire un repas magnifique. Une bande de vingt ou trente rôtisseurs est sortie de la cuisine. Ils sont allés dans une allée du bois. Ils se sont installés autour d’une très longue table. Tous avaient la lardoire à la main. Ils avaient la queue de renard sur l’oreille. Ils ont commencé à travailler en rythme, au son d’une belle chanson.

Ce spectacle a étonné la princesse. Elle leur a demandé pour qui ils travaillaient.

Le plus apparent de la bande lui a répondu :

« C’est pour le prince Riquet à la Houppe, madame. Ses noces auront lieu demain. »

La princesse a été encore plus surprise. Tout à coup, elle s’est souvenue. Un an plus tôt, le même jour, elle avait fait une promesse. Elle avait promis d’épouser le prince Riquet à la Houppe. Elle a failli tomber. Pourquoi ne s’en souvenait-elle pas ? Quand elle a fait cette promesse, elle était une bête. Puis le prince lui a donné son nouvel esprit. Alors elle a oublié toutes ses sottises.

Elle a continué sa promenade. Elle n’avait pas fait trente pas, et Riquet à la Houppe s’est présenté devant elle. Il était très bien habillé, magnifique, comme un prince qui va se marier.

« Vous le voyez, madame, a-t-il dit, je tiens ma parole. Et je suis sûr que vous venez ici pour tenir la vôtre. Vous allez me donner la main, et je serai le plus heureux de tous les hommes. »

« Je vais vous parler franchement, a répondu la princesse. Je n’ai pas encore pris ma décision. Et je ne crois pas pouvoir un jour prendre la décision que vous souhaitez. »

« Vous m’étonnez, madame », lui a dit Riquet à la Houppe.

« Je le crois, a dit la princesse. Si je parlais à un brutal, à un homme sans esprit, je serais bien embarrassée. Il me dirait : “Une princesse a seulement sa parole. Vous devez m’épouser, parce que vous me l’avez promis.” Mais je parle à l’homme qui a le plus d’esprit au monde. Je suis sûre qu’il comprendra mes raisons. Vous le savez : à cette époque, j’étais seulement une bête. Et je ne pouvais déjà pas me décider à vous épouser. Aujourd’hui, j’ai l’esprit que vous m’avez donné. Et il me rend encore plus difficile qu’avant. Alors comment puis-je prendre aujourd’hui cette décision ? Je n’ai pas pu la prendre à cette époque ! Si vous vouliez vraiment m’épouser, vous avez eu grand tort de m’enlever ma bêtise. Vous avez eu tort de me faire voir plus clair. »

« Un homme sans esprit pourrait vous reprocher votre manque de parole, a répondu Riquet. Vous venez de le dire. Alors pourquoi ne puis-je pas faire la même chose, madame ? Il s’agit de tout le bonheur de ma vie ! Les personnes qui ont de l’esprit doivent-elles avoir une vie plus difficile que les autres ? Est-ce raisonnable ? Vous avez tant d’esprit, et vous en avez tant voulu. Pouvez-vous dire cela ? Mais venons au fait, s’il vous plaît. À part ma laideur, y a-t-il quelque chose en moi qui vous déplaise ? Êtes-vous mécontente de ma naissance, de mon esprit, de mon caractère et de mes manières ? »

« Nullement, a répondu la princesse. J’aime en vous tout ce que vous venez de dire. »

« Si c’est ainsi, a repris Riquet à la Houppe, je vais être heureux. En effet, vous pouvez faire de moi le plus aimable des hommes. »

« Comment est-ce possible ? » lui a dit la princesse.

« Ce sera possible si vous le souhaitez, a répondu Riquet à la Houppe. N’en doutez pas, madame. Le jour de ma naissance, une fée m’a donné un don. Je peux rendre spirituelle la personne de mon choix. Cette même fée vous a aussi donné un don. Vous pouvez rendre beau l’homme à qui vous voulez faire cette faveur. »

« Si c’est ainsi, a dit la princesse, je souhaite de tout mon cœur une chose. Devenez le prince le plus beau et le plus aimable du monde. Je vous donne ce don, autant que je le peux. »

La princesse a dit ces mots. Tout de suite, Riquet à la Houppe a changé à ses yeux. Elle n’avait jamais vu un homme aussi bien fait et aussi aimable.

Quelques-uns assurent que la magie de la fée n’a pas fait ce changement. Ils disent ceci. La princesse a pensé à la persévérance de Riquet et à sa discrétion. Elle a pensé à toutes les bonnes qualités de son âme et de son esprit. Alors elle n’a plus vu le corps déformé ni la laideur du visage. Sa bosse lui a semblé seulement un bon air. C’était l’air d’un homme qui fait le gros dos. Avant, elle le voyait boiter d’une manière affreuse. Maintenant, elle voyait seulement un certain air penché. Cela la charmait. Ils disent aussi autre chose. Ses yeux étaient louches. Ils lui semblaient ainsi encore plus brillants. Et enfin, son gros nez rouge avait pour elle quelque chose de guerrier et d’héroïque.

En tout cas, la princesse lui a promis tout de suite de l’épouser. Mais il devait obtenir l’accord du roi son père. Le roi a su que sa fille estimait beaucoup Riquet à la Houppe. Il savait aussi que c’était un prince très spirituel et très sage. Alors il l’a accepté avec plaisir comme gendre. Dès le lendemain, les noces ont eu lieu. Riquet à la Houppe l’avait prévu ainsi. Il avait donné les ordres pour cela longtemps avant.

### Glossaire

- **laid, laide, laideur**: pas beau, pas belle ; la laideur, c’est le contraire de la beauté.
- **fée**: une femme magique, dans les contes.
- **baptême**: une fête chrétienne où un bébé entre dans l’Église et reçoit son nom.
- **esprit**: l’intelligence.
- **spirituel, spirituelle**: intelligent et amusant.
- **houppe**: une petite touffe de cheveux.
- **bêtise, sottise**: le manque d’intelligence ; une chose stupide qu’on dit ou qu’on fait.
- **maladroite**: qui fait mal les gestes et qui casse ou fait tomber les choses.
- **porcelaines**: des objets fins et fragiles en terre blanche, comme des vases.
- **admirer, l’admirer**: regarder avec plaisir une personne très belle.
- **regret**: la tristesse après une chose qu’on a faite ou donnée ; sans regret : sans être triste.
- **désagréable**: qui ne plaît pas.
- **politesse**: une manière gentille et correcte de parler aux gens.
- **compliments**: des mots gentils pour faire plaisir à une personne.
- **distinguée**: noble, élégante, différente des autres personnes.
- **guenon**: un singe femelle.
- **marmite, chaudière**: de grands récipients pour faire cuire.
- **officiers**: ici, des gens qui travaillent pour le repas d’un prince.
- **rôtisseurs**: des cuisiniers qui font cuire la viande.
- **lardoire**: une grande aiguille de cuisine pour la viande.
- **le plus apparent**: celui qu’on remarque le plus, le plus important.
- **noces**: le mariage et sa fête.
- **nullement**: pas du tout.
- **persévérance**: la force de continuer et de ne pas abandonner.
- **bosse**: une grosseur dans le dos.
- **louches**: des yeux qui ne regardent pas dans la même direction.
- **gendre**: le mari de la fille.

## Le Petit Poucet

Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne. Ils avaient sept enfants, tous garçons.

Ils étaient très pauvres. Leurs sept enfants étaient un gros problème pour eux. En effet, aucun ne pouvait encore gagner sa vie. Une autre chose les rendait tristes. Le plus jeune était très délicat et ne disait pas un mot. Ils pensaient qu’il était bête. Mais son silence montrait au contraire la qualité de son esprit. Il était très petit. À sa naissance, il n’était pas beaucoup plus gros que le pouce. Alors on l’a appelé *le Petit Poucet*.

Ce pauvre enfant était le souffre-douleurs de la maison. On lui donnait toujours tort. Pourtant, il était le plus fin et le plus intelligent de tous ses frères. Il parlait peu, mais il écoutait beaucoup.

Puis il y a eu une très mauvaise année. La famine était très grande. Alors ces pauvres gens ont décidé de se séparer de leurs enfants. Un soir, les enfants étaient couchés. Le bûcheron était près du feu avec sa femme. Son cœur était plein de douleur, et il lui a dit :

« Tu vois bien : nous ne pouvons plus nourrir nos enfants. Je ne peux pas les voir mourir de faim devant mes yeux. J’ai décidé : demain, je vais les mener au bois pour les perdre. Ce sera très facile. Ils vont s’amuser à faire des fagots. Pendant ce temps, nous allons simplement nous enfuir, et ils ne nous verront pas. »

« Ah ! a crié la bûcheronne. Pourrais-tu toi-même aller perdre tes enfants ! »

Son mari lui parlait de leur grande pauvreté, mais elle ne voulait pas accepter. Elle était pauvre, mais elle était leur mère. Puis elle a pensé à la douleur de les voir mourir de faim. Alors elle a accepté, et elle est allée se coucher. Elle pleurait.

Le Petit Poucet a entendu tout ce qu’ils ont dit. De son lit, il les avait entendus parler d’affaires. Alors il s’était levé doucement. Il s’était glissé sous l’escabelle de son père. Comme cela, il pouvait écouter, et ses parents ne le voyaient pas. Il est retourné se coucher, mais il n’a plus dormi de la nuit. Il pensait à ce qu’il devait faire. Il s’est levé de bon matin et il est allé au bord d’un ruisseau. Là, il a rempli ses poches de petits cailloux blancs. Ensuite, il est revenu à la maison. Ils sont partis, et le Petit Poucet n’a rien dit à ses frères.

Ils sont allés dans une forêt très épaisse. À dix pas, on ne se voyait plus. Le bûcheron a commencé à couper du bois. Ses enfants ont commencé à ramasser de petites branches pour faire des fagots. Le père et la mère les ont vus occupés à travailler. Ils se sont éloignés peu à peu. Puis, tout à coup, ils se sont enfuis par un petit chemin de côté.

Les enfants se sont vus seuls. Alors ils ont commencé à crier et à pleurer de toutes leurs forces. Le Petit Poucet les laissait crier. Il savait par où revenir à la maison. Il avait de petits cailloux blancs dans ses poches. En marchant, il les avait laissés tomber le long du chemin. Il leur a donc dit :

« N’ayez pas peur, mes frères. Mon père et ma mère nous ont laissés ici. Mais je vais vous ramener au logis. Suivez-moi seulement. »

Ils l’ont suivi, et il les a menés jusqu’à leur maison, par le même chemin. D’abord, ils n’ont pas osé entrer. Ils se sont tous mis contre la porte pour écouter leur père et leur mère.

Le bûcheron et la bûcheronne sont arrivés chez eux. Au même moment, le seigneur du village leur a envoyé dix écus. Il leur devait cet argent depuis longtemps, et ils ne l’espéraient plus. Cela leur a rendu la vie, parce que les pauvres gens mouraient de faim. Le bûcheron a envoyé tout de suite sa femme à la boucherie. Elle n’avait pas mangé depuis longtemps. Alors elle a acheté beaucoup de viande. C’était trois fois trop pour le repas du soir de deux personnes. Quand ils ont eu assez mangé, la bûcheronne a dit :

« Hélas ! où sont maintenant nos pauvres enfants ! Avec ce qui reste là, ils feraient un bon repas. Mais aussi, Guillaume, c’est toi qui as voulu les perdre. Je l’avais bien dit : nous allons le regretter. Que font-ils maintenant dans cette forêt ? Hélas ! mon Dieu, les loups les ont peut-être déjà mangés ! Tu es bien cruel d’avoir perdu ainsi tes enfants ! »

À la fin, le bûcheron a perdu patience. En effet, plus de vingt fois, elle a répété : « Nous allons le regretter, je l’avais bien dit. » Il a menacé de la battre si elle ne se taisait pas. Le bûcheron était peut-être encore plus fâché que sa femme. Mais elle le fatiguait trop avec ses paroles. Il était comme beaucoup d’autres gens. Ils aiment beaucoup les femmes qui *disent* bien. Mais ils ne supportent pas les femmes qui ont toujours bien *dit*.

La bûcheronne était en larmes.

« Hélas ! où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants ! »

Une fois, elle l’a dit très fort. Les enfants étaient à la porte, et ils l’ont entendue. Ils ont tous crié ensemble :

« Nous voilà ! nous voilà ! »

Elle a vite couru leur ouvrir la porte. Elle les a embrassés et elle leur a dit :

« Comme je suis contente de vous revoir, mes chers enfants ! Vous êtes bien fatigués, et vous avez bien faim. Et toi, Pierrot, comme tu es sale ! Viens, je vais te laver le visage. »

Ce Pierrot était son fils aîné. Elle l’aimait plus que tous les autres, parce qu’il était un peu roux. Et elle était un peu rousse. Ils se sont mis à table. Ils ont mangé avec un appétit qui faisait plaisir au père et à la mère. Ils leur racontaient la peur qu’ils avaient eue dans la forêt. Ils parlaient presque toujours tous ensemble. Ces bonnes gens étaient très heureux de revoir leurs enfants. Et cette joie a duré aussi longtemps que les dix écus.

Mais quand l’argent a été dépensé, ils sont retombés dans leur premier chagrin. Ils ont décidé de perdre encore leurs enfants. Et cette fois, pour être sûrs de réussir, ils voulaient les mener beaucoup plus loin.

Ils ont parlé de cela en secret, mais pas assez. Le Petit Poucet a tout entendu. Il pensait s’en sortir comme la première fois. Il s’est levé très tôt pour aller ramasser de petits cailloux. Mais il n’a pas réussi : la porte de la maison était fermée à double tour. Il ne savait pas quoi faire. Puis la bûcheronne a donné à chacun un morceau de pain pour le petit déjeuner. Alors il a pensé : « Je peux utiliser mon pain à la place des cailloux. Je vais le jeter en miettes le long des chemins. » Il a donc gardé son pain dans sa poche.

Le père et la mère les ont menés au fond de la forêt. C’était l’endroit le plus épais et le plus sombre. Dès leur arrivée, ils ont pris un petit chemin caché, et ils les ont laissés là. Le Petit Poucet n’a pas eu beaucoup de chagrin. Il pensait retrouver facilement son chemin grâce à son pain. Il en avait laissé partout sur son passage. Mais il a été très surpris : il n’a pas retrouvé une seule miette. Les oiseaux étaient venus et ils avaient tout mangé.

Alors les enfants ont eu beaucoup de chagrin. Plus ils marchaient, plus ils se perdaient, et plus ils entraient dans la forêt. La nuit est venue, et un grand vent s’est levé. Ce vent leur faisait très peur. De tous les côtés, ils croyaient entendre seulement les hurlements des loups. Pour eux, les loups venaient les manger ! Ils osaient à peine se parler ou tourner la tête. Puis une grosse pluie est tombée, et ils étaient mouillés jusqu’aux os. Ils glissaient à chaque pas et ils tombaient dans la boue. Ils se relevaient tout sales, et ils ne savaient plus quoi faire de leurs mains.

Le Petit Poucet est monté en haut d’un arbre pour voir s’il trouvait quelque chose. Il a tourné la tête de tous les côtés. Il a vu une petite lumière, comme une chandelle. Mais elle était très loin, de l’autre côté de la forêt. Il est descendu de l’arbre. À terre, il n’a plus rien vu, et cela l’a rendu très triste. Pourtant, il a marché quelque temps avec ses frères vers la lumière. Et à la sortie du bois, il l’a revue.

Enfin, ils sont arrivés à la maison de cette chandelle. Ils avaient eu très peur en chemin, car souvent ils ne voyaient plus la lumière. Cela arrivait chaque fois qu’ils descendaient dans un creux.

Ils ont frappé à la porte, et une bonne femme est venue leur ouvrir. Elle leur a demandé ce qu’ils voulaient. Le Petit Poucet lui a dit :

« Nous sommes de pauvres enfants, et nous sommes perdus dans la forêt. Nous vous demandons de dormir ici, par charité. »

Cette femme a vu qu’ils étaient tous très jolis, et elle a commencé à pleurer. Elle leur a dit :

« Hélas ! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus ? Savez-vous que c’est ici la maison d’un Ogre ? Il mange les petits enfants ! »

Le Petit Poucet tremblait de toutes ses forces, et ses frères aussi. Il a répondu :

« Hélas ! madame, que ferons-nous ? Vous ne voulez pas nous garder ici ? Alors les loups de la forêt nous mangeront cette nuit. C’est bien sûr. Alors, si quelqu’un doit nous manger, nous aimons mieux Monsieur. Il aura peut-être pitié de nous, si vous le lui demandez. »

La femme de l’Ogre a pensé : « Je peux les cacher à mon mari jusqu’à demain matin. » Alors elle les a laissés entrer. Elle les a menés se chauffer près d’un bon feu. Il y avait là un mouton entier à la broche, pour le repas du soir de l’Ogre.

Ils commençaient à se chauffer. Alors ils ont entendu trois ou quatre grands coups à la porte. C’était l’Ogre : il revenait. Tout de suite, sa femme les a cachés sous le lit. Puis elle est allée ouvrir la porte.

L’Ogre a d’abord demandé si le repas était prêt et si le vin était tiré. Et il s’est tout de suite mis à table. Le mouton était encore plein de sang, mais pour lui, c’était encore meilleur. Il reniflait à droite et à gauche, et il disait qu’il sentait la chair fraîche.

« Vous sentez sans doute ce veau, lui a dit sa femme. Je viens de l’habiller. »

« Je sens la chair fraîche, je te le dis encore une fois ! » a repris l’Ogre.

Il a regardé sa femme d’un air méchant.

« Et il y a ici quelque chose que je ne comprends pas. »

Il a dit ces mots. Il s’est levé de table et il est allé droit au lit.

« Ah ! a-t-il dit. Voilà comment tu veux me tromper, maudite femme ! Je ne sais pas pourquoi je ne te mange pas aussi. Tu as de la chance d’être une vieille bête. Voilà du gibier, et il arrive au bon moment. Je vais l’offrir à trois ogres de mes amis. Ils doivent venir me voir ces jours-ci. »

Il les a tirés de dessous le lit, l’un après l’autre. Ces pauvres enfants se sont mis à genoux et ils lui ont demandé pardon. Mais c’était le plus cruel de tous les ogres. Il n’avait aucune pitié. Avec ses yeux, il les dévorait déjà. Il a dit à sa femme :

« Tu leur feras une bonne sauce, et ce seront de très bons morceaux. »

Il est allé prendre un grand couteau. Il s’est approché des pauvres enfants. Il aiguisait le couteau sur une longue pierre, dans sa main gauche. Il en avait déjà attrapé un quand sa femme lui a dit :

« Que voulez-vous faire à cette heure-ci ? Vous n’aurez pas assez de temps demain ? »

« Tais-toi, a repris l’Ogre. Ils seront plus tendres. »

« Mais vous avez encore tant de viande, a repris sa femme. Voilà un veau, deux moutons et la moitié d’un cochon ! »

« Tu as raison, a dit l’Ogre. Donne-leur un bon repas, parce qu’ils ne doivent pas maigrir. Et va les coucher. »

La bonne femme a été très heureuse, et elle leur a apporté un bon repas. Mais ils n’ont pas pu manger, parce qu’ils avaient trop peur. L’Ogre, lui, a recommencé à boire. Il était très content : il pouvait offrir un si bon repas à ses amis. Il a bu une douzaine de verres de plus que d’habitude. Le vin lui est un peu monté à la tête, et il a dû aller se coucher.

L’Ogre avait sept filles, qui étaient encore des enfants. Ces petites ogresses avaient toutes une très belle peau. Elles mangeaient en effet de la chair fraîche, comme leur père. Mais elles avaient de petits yeux gris tout ronds et le nez crochu. Elles avaient une très grande bouche. Elles avaient de longues dents très pointues, très loin l’une de l’autre. Elles n’étaient pas encore très méchantes. Mais elles promettaient beaucoup : elles mordaient déjà les petits enfants pour sucer leur sang. On les avait couchées de bonne heure. Elles étaient toutes les sept dans un grand lit. Chacune avait une couronne d’or sur la tête.

Il y avait dans la même chambre un autre lit de la même grandeur. La femme de l’Ogre a couché les sept petits garçons dans ce lit. Ensuite, elle est allée se coucher dans son lit.

Le Petit Poucet avait vu les couronnes d’or des filles de l’Ogre. Il avait peur aussi. L’Ogre pouvait regretter de ne pas avoir coupé la gorge aux garçons le soir même. Alors il s’est levé vers le milieu de la nuit. Il a pris les bonnets de ses frères et le sien. Il est allé tout doucement vers les sept filles de l’Ogre. Il leur a enlevé leurs couronnes d’or. Puis il a mis les bonnets sur leur tête. Il a mis les couronnes sur ses frères, puis sur sa tête. Comme cela, l’Ogre allait prendre les garçons pour ses filles. Et il allait prendre ses filles pour les garçons. C’était à eux qu’il voulait couper la gorge.

Tout s’est passé comme il l’avait pensé. L’Ogre s’est réveillé vers minuit. Il a regretté d’avoir laissé ce travail pour le lendemain. Il pouvait le faire la veille ! Il a sauté de son lit et il a pris son grand couteau.

« Allons voir comment vont nos petits drôles, a-t-il dit. Finissons ce travail maintenant, sans attendre. »

Il est monté dans le noir à la chambre de ses filles. Il cherchait son chemin avec les mains. Il s’est approché du lit des petits garçons. Ils dormaient tous, sauf le Petit Poucet. Le Petit Poucet a eu très peur. Il a senti la main de l’Ogre sur sa tête. L’Ogre a touché sa tête, comme il avait touché les têtes de tous ses frères. L’Ogre a senti les couronnes d’or.

« Vraiment, a-t-il dit, j’allais faire là un beau travail ! Je vois bien que j’ai trop bu hier soir. »

Ensuite, il est allé au lit de ses filles. Il a senti les petits bonnets des garçons.

« Ah ! les voilà, nos gaillards ! a-t-il dit. Travaillons sans peur. »

Il a dit ces mots. Et, sans hésiter, il a coupé la gorge à ses sept filles. Il était très content de ce travail, et il est retourné se coucher dans sa chambre.

Le Petit Poucet a entendu ronfler l’Ogre. Tout de suite, il a réveillé ses frères. Il leur a dit de s’habiller vite et de le suivre. Ils sont descendus doucement dans le jardin et ils ont sauté par-dessus le mur. Ils ont couru presque toute la nuit. Ils tremblaient toujours, et ils ne savaient pas où ils allaient.

Le matin, l’Ogre s’est réveillé et il a dit à sa femme :

« Va là-haut habiller ces petits drôles d’hier soir. »

L’Ogresse a été très étonnée de la bonté de son mari. Elle ne comprenait pas ses mots. Pour elle, « habiller » voulait dire mettre des vêtements aux enfants. Pour l’Ogre, « habiller » voulait dire couper et préparer la viande, comme pour un veau. Elle est montée en haut, et elle a été bien surprise. Elle a vu ses sept filles, la gorge coupée. Elles nageaient dans leur sang.

Elle s’est d’abord évanouie. Presque toutes les femmes trouvent d’abord ce moyen dans ces moments-là. L’Ogre a eu peur : sa femme mettait peut-être trop de temps à faire ce travail. Alors il est monté en haut pour l’aider. Il a vu cet affreux spectacle, et il a été aussi étonné que sa femme.

« Ah ! qu’ai-je fait là ? a-t-il crié. Ils vont me le payer, les malheureux, et tout de suite. »

Il a aussitôt jeté un pot d’eau dans le nez de sa femme. Elle est revenue à elle.

« Donne-moi vite mes bottes de sept lieues, lui a-t-il dit. Je vais aller les attraper. »

Il est parti. Il a couru très loin, de tous les côtés. Enfin, il est entré dans le chemin des pauvres enfants. Ils étaient seulement à cent pas du logis de leur père. Ils ont vu l’Ogre. Il allait de montagne en montagne. Il traversait les rivières aussi facilement que le plus petit ruisseau.

Le Petit Poucet a vu un rocher creux tout près. Il y a fait cacher ses six frères, et il est entré là lui aussi. Il regardait toujours ce que faisait l’Ogre. L’Ogre était très fatigué de son long chemin inutile. En effet, les bottes de sept lieues fatiguent beaucoup leur homme. Il a voulu se reposer. Par hasard, il est allé s’asseoir sur le rocher. Les petits garçons étaient cachés dedans.

Il n’en pouvait plus de fatigue. Il s’est reposé quelque temps, puis il s’est endormi. Il a commencé à ronfler d’une manière terrible. Les pauvres enfants ont eu très peur. Ils ont eu aussi peur que chez l’Ogre. Là-bas, il tenait son grand couteau pour leur couper la gorge.

Le Petit Poucet a eu moins peur. Il a dit à ses frères :

« Enfuyez-vous vite à la maison pendant que l’Ogre dort bien fort. Ne vous inquiétez pas pour moi. »

Ils ont suivi son conseil, et ils sont vite arrivés à la maison.

Le Petit Poucet s’est approché de l’Ogre. Il lui a enlevé doucement ses bottes et il les a mises tout de suite. Les bottes étaient très grandes et très larges. Mais elles étaient magiques. Elles avaient le don de devenir plus grandes ou plus petites. Cela dépendait de la jambe de la personne. Alors elles sont devenues parfaites pour ses pieds et ses jambes. On pouvait croire qu’on les avait faites pour lui.

Il est allé droit à la maison de l’Ogre. Il a trouvé sa femme. Elle pleurait près de ses filles à la gorge coupée.

« Votre mari est en grand danger, lui a dit le Petit Poucet. Une troupe de voleurs l’a pris. Ils veulent tout son or et tout son argent. S’il ne leur donne pas tout, ils ont juré de le tuer. Ils avaient le poignard sur sa gorge, et à ce moment il m’a vu. Il m’a prié de venir vous dire son état. Il vous demande de me donner tout ce qu’il a de valeur, sans rien garder. Sinon, ils vont le tuer sans pitié. C’est très urgent. Alors il m’a dit de prendre ses bottes de sept lieues, les voilà. Avec elles, je vais plus vite. Et comme cela, vous ne croirez pas que je suis un affronteur. »

La bonne femme a eu très peur. Elle lui a donné tout de suite tout ce qu’elle avait. En effet, cet Ogre était quand même un très bon mari. Pourtant, il mangeait les petits enfants. Le Petit Poucet a pris toutes les richesses de l’Ogre. Il est revenu au logis de son père. On l’a reçu avec beaucoup de joie.

Mais beaucoup de gens ne sont pas d’accord sur cette dernière partie de l’histoire. Ils disent que le Petit Poucet n’a jamais fait ce vol à l’Ogre. Ils disent aussi qu’il a pris les bottes de sept lieues sans aucun remords. En effet, l’Ogre les utilisait seulement pour courir après les petits enfants. Ces gens-là assurent qu’ils connaissent bien l’histoire. Ils ont même bu et mangé dans la maison du bûcheron, disent-ils.

Ils assurent ceci. Le Petit Poucet a mis les bottes de l’Ogre. Puis il est allé à la cour. Il savait qu’on y était très inquiet pour une armée. Cette armée était à deux cents lieues de là. On était inquiet aussi du résultat d’une bataille.

Il est allé voir le roi, disent-ils. Il lui a dit :

« Si vous le souhaitez, je vous rapporterai des nouvelles de l’armée. Je le ferai avant la fin du jour. »

Le roi lui a promis une grosse somme d’argent s’il réussissait. Le Petit Poucet a rapporté des nouvelles le soir même. Cette première course l’a fait connaître. Ensuite, il gagnait tout ce qu’il voulait. Le roi le payait parfaitement bien pour porter ses ordres à l’armée.

Il a fait pendant quelque temps le métier de courrier, et il a gagné beaucoup d’argent. Puis il est revenu chez son père. Il n’est pas possible d’imaginer la joie qu’on a eue de le revoir. Il a donné une vie facile à toute sa famille. Il a acheté des offices de nouvelle création pour son père et pour ses frères. Comme cela, il leur a donné à tous une bonne place. Et en même temps, il a très bien su plaire à la cour.

### Glossaire

- **souffre-douleurs**: une personne que tout le monde traite mal.
- **famine**: un moment où il n’y a plus rien à manger.
- **escabelle**: un petit siège en bois.
- **logis**: la maison.
- **écus**: d’anciennes pièces d’argent.
- **disent bien, ont toujours bien dit**: un jeu de mots : les premières parlent bien ; les autres répètent toujours : « Je te l’avais dit ! »
- **chandelle**: un bâton de graisse avec une petite flamme, pour donner de la lumière.
- **Ogre**: un monstre qui mange de la chair humaine.
- **habiller**: ici, il y a deux sens : mettre des vêtements à une personne, ou préparer une viande pour la cuisine.
- **vieille bête**: une insulte : une vieille femme stupide.
- **petits drôles**: de petits coquins.
- **bottes de sept lieues**: des bottes magiques ; avec un seul pas, on fait sept lieues. Une lieue fait environ quatre kilomètres.
- **affronteur**: un menteur, un homme qui trompe les gens.
- **courrier**: un homme qui porte des nouvelles et des lettres.
- **offices**: des postes payés, achetés au roi.
