# Candide (Édition B2)

*Voltaire*

## CANDIDE,

Œuvres de Voltaire

Tome XXXIII

De l’imprimerie de A. Firmin Didot,

rue Jacob, Nº 24.

Œuvres de Voltaire

Préfaces, avertissements, notes, etc.

par M. Beuchot.

Tome XXXIII.

Romans. Tome I.

A Paris,

chez Lefèvre, libraire,

rue de l’Éperon, Nº 6.

Werdet et Lequien fils,

rue du Battoir, Nº 20.

MDCCCXXIX.

ou l’Optimisme

### Glossaire

- **tome**: chaque livre d’un ouvrage qui en compte plusieurs.
- **imprimerie**: atelier où l’on fabrique les livres.
- **avertissement**: petit texte placé au début d’un livre pour informer le lecteur.
- **libraire**: personne qui vend des livres ; autrefois, aussi celle qui les publie.
- **l’Éperon**: nom d’une rue ; un éperon est la pointe de métal qu’un cavalier porte à sa botte.
- **MDCCCXXIX**: l’année 1829, écrite en chiffres romains.
- **optimisme**: idée que tout est bien dans le monde, même le mal.

## Préface de l’Éditeur

*Candide* parut au plus tard en mars 1759. Le roi de Prusse écrit l’avoir reçu dans sa lettre du 28 avril.

Voltaire en avait envoyé le manuscrit à la duchesse de La Vallière. Elle lui fit répondre qu’il aurait pu se passer d’y mettre tant d’indécences. Elle ajoutait qu’un écrivain comme lui n’avait pas besoin de ce moyen pour trouver des lecteurs.

Beaucoup d’autres personnes furent scandalisées par *Candide*, et Voltaire désavoua cet ouvrage, qu’il appelle lui-même une coïonnerie. Il ne faut pas, du reste, prendre à la lettre son titre d’optimisme. L’optimisme, dit-il ailleurs\[1\], n’est qu’une fatalité désespérante.

\[1\] *Homélie sur l’athéisme*. Voyez les *Mélanges*, année 1767 ; et aussi, tome XII, une des notes du troisième *Discours sur l’homme*.

Voltaire écrivit, sous le nom de Mead, une lettre sur *Candide*, qui fut publiée dans le *Journal encyclopédique* du 15 juillet 1759. On la trouvera dans les *Mélanges*, à cette date.

C’est à Thorel de Campigneulles, mort en 1809, qu’on attribue une *Seconde partie de Candide*, publiée en 1761. Elle a été plusieurs fois réimprimée à la suite de l’ouvrage de Voltaire, comme si elle était de lui. On l’a même admise dans une édition intitulée : *Collection complète des Œuvres de M. de Voltaire, 1764, in-12*. L’édition de *Candide* de 1778, avec des figures dessinées et gravées par Daniel Chodowicky, contient les deux parties.

Le *Remercîment de Candide à M. de Voltaire* (par Marconnay) est de 1760.

Linguet publia, en 1766, la *Cacomonade, histoire politique et morale, traduite de l’allemand, du docteur Pangloss, par le docteur lui-même, depuis son retour de Constantinople*, in-12. Une nouvelle édition parut la même année, in-12, augmentée d’une lettre du même auteur. Un arrêt de la cour royale de Paris est daté du 16 novembre 1822 et publié dans le *Moniteur* du 26 mars 1825. Il ordonne la destruction de la *Canonnade, ou Histoire du Mal de Naples, par Linguet*. Ce n’est pas la première fois que les ouvrages condamnés sont mal désignés dans les jugements. L’arrêt de la cour du parlement, du 6 août 1761, ordonne de lacérer et de brûler le tome XIII du Commentaire de Salmeron, qui n’a que quatre volumes.

*Candide en Danemarck, ou l’Optimisme des honnêtes gens*, est d’un auteur qu’on ne connaît pas.

*Antoine Bernard et Rosalie, ou le Petit Candide*, a paru en 1796, en un volume in-18.

Le *Voyage de Candide fils au pays d’Eldorado, vers la fin du dix-huitième siècle, pour servir de suite aux aventures de M. son père*, est de l’an XI-1803. Il a deux volumes in-8º.

Le chapitre XXVI de *Candide* a été imité, en 1815, par Lemontey, dans un article intitulé : *Le Carnaval de Vénise*. J’ai renoncé à reproduire ce petit morceau quand j’ai vu l’annonce des *Œuvres de Lemontey*, où on le trouvera sans doute.

J.-J. Rousseau prétendait\[2\] que c’est sa *Lettre sur la Providence* qui a donné naissance à *Candide* ; *Candide en est la réponse*. Voltaire en avait fait *une de deux pages où il bat la campagne, et Candide parut dix mois après*.

\[2\] Lettre de J. J. Rousseau au prince de Wirtemberg, du 11 mars 1764.

Ce que Rousseau appelle sa *Lettre sur la Providence* est sa lettre à Voltaire du 18 août 1756. La réponse de Voltaire est du 21 septembre 1756. *Candide* ne vit le jour que vingt-sept à vingt-neuf mois plus tard.

———

Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont de Voltaire.

Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et Decroix. Il est impossible de faire exactement la part de chacun.

Les additions que j’ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des éditeurs de Kehl en sont séparées par un —. Elles sont, comme mes notes, signées de l’initiale de mon nom.

BEUCHOT.

4 octobre 1829.

### Glossaire

- **coïonnerie**: mot grossier et ancien : sottise, chose sans importance.
- **fatalité désespérante**: idée sans espoir selon laquelle tout est décidé d’avance.
- **désavouer**: dire qu’on n’est pas l’auteur d’une chose.
- **arrêt**: décision d’un tribunal supérieur.
- **lacérer**: déchirer en morceaux.
- **battre la campagne**: dire n’importe quoi, s’égarer dans ses idées.
- **Mal de Naples**: ancien nom de la syphilis.
- **in-12, in-18, in-8º**: mots qui indiquent le format d’un livre.

## CHAPITRE I. Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut chassé d’icelui.

Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les mœurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple ; c’est, je crois, pour cette raison qu’on le nommait Candide.

Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu’il était le fils de la sœur de monsieur le baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage. Cette demoiselle n’avait jamais voulu l’épouser, parce qu’il n’avait pu prouver que soixante et onze quartiers. Le reste de son arbre généalogique avait en effet été perdu par l’injure du temps.

Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Vestphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle était même ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours formaient une meute en cas de besoin ; ses palefreniers étaient ses piqueurs ; le vicaire du village était son grand-aumônier. Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il racontait des histoires.

Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s’attirait par là une très grande considération. Elle faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde avait dix-sept ans. Le fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss\[1\] était l’oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.

\[1\] De *pan*, tout, et *glossa*, langue. B.

Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause. Il prouvait que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux, et madame la meilleure des baronnes possibles.

« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement. Car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes ; aussi avons-nous des lunettes\[2\]. Les jambes sont visiblement faites pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux ; aussi monseigneur a un très beau château. Le plus grand baron de la province doit être le mieux logé. Et les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année. Par conséquent, ceux qui ont dit que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux. »

\[2\] Voyez tome XXVII, page 528. Voyez aussi, dans les *Mélanges*, année 1738, le chapitre XI de la troisième partie des *Éléments de la philosophie de Newton*. Voyez enfin, année 1768, le chapitre X des *Singularités de la nature*. B.

Candide écoutait attentivement, et croyait de bonne foi ; car il trouvait mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il n’osât jamais le lui dire. Il concluait ainsi. Après le bonheur d’être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être mademoiselle Cunégonde. Le troisième était de la voir tous les jours. Le quatrième était d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de toute la terre.

Auprès du château se trouvait un petit bois qu’on appelait parc. Un jour, entre des broussailles, le docteur Pangloss donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de chambre de la baronne, jolie brune très docile.

Un jour, après le dîner, comme on sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière un paravent. Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa. M. le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, les vit ensemble, et chassa Candide du château à grands coups de pied dans le derrière.

Cunégonde s’évanouit. Madame la baronne la gifla dès qu’elle fut revenue à elle ; et tout fut consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles.

### Glossaire

- **icelui**: ancien mot pour « celui-ci ».
- **quartiers**: degrés de noblesse d’une famille.
- **injure du temps**: dégâts que le temps fait subir aux choses.
- **palefreniers, piqueurs**: valets qui soignent les chevaux ; valets qui dirigent les chiens à la chasse.
- **grand-aumônier**: prêtre de haut rang au service d’un grand seigneur.
- **précepteur**: professeur privé d’un enfant.
- **chausses**: ancien vêtement qui couvrait les jambes.
- **broussailles**: petits arbustes serrés.
- **paravent**: meuble léger qui sépare une pièce.

## CHAPITRE II. Ce que devint Candide parmi les Bulgares.

Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où, en pleurant et en levant les yeux au ciel. Il les tournait souvent vers le plus beau des châteaux, qui renfermait la plus belle des baronnettes. Il se coucha sans souper au milieu des champs, entre deux sillons ; la neige tombait à gros flocons. Le lendemain, Candide, tout gelé, se traîna vers la ville voisine, qui s’appelle *Valdberghoff-trarbk-dikdorff*. Il n’avait point d’argent, il mourait de faim et de fatigue. Il s’arrêta tristement à la porte d’un cabaret.

Deux hommes habillés de bleu le remarquèrent.

« Camarade, dit l’un, voilà un jeune homme très bien fait, et qui a la taille requise. »

Ils s’avancèrent vers Candide et l’invitèrent à dîner très civilement.

« Messieurs, leur dit Candide avec une modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur, mais je n’ai pas de quoi payer mon écot. »

« Ah ! monsieur, lui dit un des bleus, les personnes de votre figure et de votre mérite ne paient jamais rien. N’avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut ? »

« Oui, messieurs, c’est ma taille », dit-il en faisant la révérence.

« Ah ! monsieur, mettez-vous à table. Non seulement nous paierons pour vous, mais nous ne souffrirons jamais qu’un homme comme vous manque d’argent. Les hommes ne sont faits que pour se secourir les uns les autres. »

« Vous avez raison, dit Candide ; c’est ce que M. Pangloss m’a toujours dit, et je vois bien que tout est au mieux. »

On le prie d’accepter quelques écus. Il les prend et veut faire un reçu ; on n’en veut point, on se met à table.

« N’aimez-vous pas tendrement ?… »

« Oh ! oui, répond-il, j’aime tendrement mademoiselle Cunégonde. »

« Non, dit l’un de ces messieurs, nous vous demandons si vous n’aimez pas tendrement le roi des Bulgares. »

« Point du tout, dit-il, car je ne l’ai jamais vu. »

« Comment ! c’est le plus charmant des rois, et il faut boire à sa santé. »

« Oh ! très volontiers, messieurs. »

Et il boit.

« C’en est assez, lui dit-on, vous voilà l’appui, le soutien, le défenseur, le héros des Bulgares. Votre fortune est faite, et votre gloire est assurée. »

On lui met aussitôt les fers aux pieds, et on le mène au régiment. On le fait tourner à droite, à gauche, lever la baguette, remettre la baguette, mettre en joue, tirer, doubler le pas. Et on lui donne trente coups de bâton. Le lendemain, il fait l’exercice un peu moins mal, et il ne reçoit que vingt coups. Le surlendemain, on ne lui en donne que dix, et ses camarades le regardent comme un prodige.

Candide, tout stupéfait, ne comprenait pas encore très bien comment il était un héros. Un beau jour de printemps, il eut l’idée d’aller se promener. Il marchait tout droit devant lui, croyant que c’était un privilège de l’espèce humaine, comme de l’espèce animale, de se servir de ses jambes à son plaisir. Il n’avait pas fait deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds qui le rattrapent, qui le lient, qui le mènent dans un cachot.

On lui demanda juridiquement ce qu’il préférait : être fouetté trente-six fois par tout le régiment, ou recevoir à la fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni l’autre ; il fallut faire un choix. Il se décida, en vertu du don de Dieu qu’on nomme *liberté*, à passer trente-six fois par les baguettes. Il subit deux promenades. Le régiment était composé de deux mille hommes. Cela lui composa quatre mille coups de baguette, qui, depuis la nuque du cou jusqu’au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs.

Comme on allait commencer la troisième course, Candide, n’en pouvant plus, demanda en grâce qu’on veuille bien avoir la bonté de lui casser la tête. Il obtint cette faveur. On lui bande les yeux ; on le fait mettre à genoux.

Le roi des Bulgares passe à ce moment et s’informe du crime du condamné. Comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par tout ce qu’il apprit de Candide, que c’était un jeune métaphysicien fort ignorant des choses de ce monde. Il lui accorda sa grâce avec une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les siècles.

Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines avec les émollients enseignés par Dioscoride. Il avait déjà un peu de peau et pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des Abares.

### Glossaire

- **sillon**: longue trace creusée dans la terre d’un champ.
- **écot**: part que chacun paie au repas.
- **la taille requise**: la hauteur exigée pour être soldat.
- **lieue**: environ quatre kilomètres.
- **passer par les baguettes**: être frappé en courant entre deux rangs de soldats.
- **émollient**: produit qui adoucit et soigne la peau.
- **Dioscoride**: médecin de l’Antiquité grecque.
- **métaphysicien**: personne qui étudie l’âme, Dieu et l’existence.

## CHAPITRE III. Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.

Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté. Ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque.

Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des *Te Deum*, chacun dans son camp, il décida d’aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord un village voisin. Il était en cendres : c’était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards couverts de blessures regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes. Là des femmes éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les derniers soupirs. D’autres, à demi brûlées, criaient qu’on achève de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.

Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village. Il appartenait à des Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même. Candide, marchant toujours sur des membres palpitants ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la guerre. Il portait quelques petites provisions dans son bissac, et n’oubliait jamais mademoiselle Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande. Mais il avait entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là, et qu’on y était chrétien. Il ne douta donc pas d’y être aussi bien traité que dans le château de M. le baron, avant d’en être chassé pour l’amour de mademoiselle Cunégonde.

Il demanda l’aumône à plusieurs graves personnages. Ils lui répondirent tous que, s’il continuait à faire ce métier, on l’enfermerait dans une maison de correction pour lui apprendre à vivre.

Il s’adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une heure de suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet orateur le regarda de travers et lui dit :

« Que venez-vous faire ici ? y êtes-vous pour la bonne cause ? »

« Il n’y a point d’effet sans cause, répondit modestement Candide ; tout est enchaîné nécessairement et arrangé pour le mieux. Il a fallu que je sois chassé d’auprès de mademoiselle Cunégonde, que je passe par les baguettes. Et il faut que je demande mon pain, jusqu’à ce que je puisse en gagner. Tout cela ne pouvait être autrement. »

« Mon ami, lui dit l’orateur, croyez-vous que le pape soit l’antechrist ? »

« Je ne l’avais pas encore entendu dire, répondit Candide ; mais qu’il le soit, ou qu’il ne le soit pas, je manque de pain. »

« Tu ne mérites pas d’en manger, dit l’autre. Va, coquin, va, misérable, ne m’approche plus de ta vie. »

La femme de l’orateur avait mis la tête à la fenêtre. Voyant un homme qui doutait que le pape soit l’antechrist, elle lui répandit sur la tête un plein….. O ciel ! à quel excès se porte le zèle de la religion dans les dames !

Un homme qui n’avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé Jacques, vit la manière cruelle et honteuse dont on traitait ainsi un de ses frères. C’était un être à deux pieds sans plumes, qui avait une âme. Il l’amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain et de la bière, et lui fit présent de deux florins. Il voulut même lui apprendre à travailler dans ses manufactures aux étoffes de Perse qu’on fabrique en Hollande. Candide, se prosternant presque devant lui, s’écriait :

« Maître Pangloss me l’avait bien dit que tout est au mieux dans ce monde ! Car je suis infiniment plus touché de votre extrême générosité que de la dureté de ce monsieur à manteau noir, et de madame son épouse. »

Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers, les dents noires. Il parlait de la gorge, tourmenté par une toux violente, et il crachait une dent à chaque effort.

### Glossaire

- **mousqueterie**: tir de nombreux fusils en même temps.
- **Te Deum**: chant latin d’église pour remercier Dieu, par exemple après une victoire.
- **coquin**: homme malhonnête.
- **bissac**: sac de voyage.
- **maison de correction**: prison où l’on enfermait les mendiants et les vagabonds.
- **antechrist**: ennemi du Christ annoncé par la Bible ; les protestants donnaient parfois ce nom au pape.
- **anabaptiste**: chrétien qui refuse le baptême des enfants.
- **gueux**: pauvre, mendiant.
- **pustules**: petits boutons pleins de liquide sur la peau.

## CHAPITRE IV. Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en advint.

Candide, encore plus ému de compassion que d’horreur, donna à cet épouvantable gueux les deux florins qu’il avait reçus de son honnête anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes, et sauta à son cou. Candide effrayé recule.

« Hélas ! dit le misérable à l’autre misérable, ne reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss ? »

« Qu’entends-je ? vous, mon cher maître ! vous, dans cet état horrible ! quel malheur vous est-il donc arrivé ? pourquoi n’êtes-vous plus dans le plus beau des châteaux ? qu’est devenue mademoiselle Cunégonde, la perle des filles, le chef-d’œuvre de la nature ? »

« Je n’en peux plus », dit Pangloss.

Aussitôt Candide le mena dans l’étable de l’anabaptiste, où il lui fit manger un peu de pain. Quand Pangloss eut repris des forces :

« Eh bien ! lui dit-il, Cunégonde ? »

« Elle est morte », reprit l’autre.

Candide s’évanouit à ce mot. Son ami le fit revenir à lui avec un peu de mauvais vinaigre qui se trouvait par hasard dans l’étable. Candide rouvre les yeux.

« Cunégonde est morte ! Ah ! meilleur des mondes, où êtes-vous ? Mais de quelle maladie est-elle morte ? ne serait-ce point de m’avoir vu chasser du beau château de monsieur son père à grands coups de pied ? »

« Non, dit Pangloss, elle a été tuée par des soldats bulgares. Ils ont cassé la tête à monsieur le baron, qui voulait la défendre. Madame la baronne a été coupée en morceaux. Mon pauvre pupille a été traité précisément comme sa sœur. Et quant au château, il n’est pas resté pierre sur pierre, pas une grange, pas un mouton, pas un canard, pas un arbre. Mais nous avons été bien vengés, car les Abares en ont fait autant dans une baronnie voisine qui appartenait à un seigneur bulgare. »

A ce discours, Candide s’évanouit encore. Mais revenu à lui, il dit tout ce qu’il devait dire. Puis il s’informa de la cause et de l’effet, et de la raison suffisante qui avait mis Pangloss dans un si triste état.

« Hélas ! dit l’autre, c’est l’amour : l’amour, le consolateur du genre humain, le conservateur de l’univers, l’âme de tous les êtres sensibles, le tendre amour. »

« Hélas ! dit Candide, je l’ai connu, cet amour, ce souverain des cœurs, cette âme de notre âme ; il ne m’a jamais valu que vingt coups de pied au cul. Comment cette belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable ? »

Pangloss répondit en ces termes :

« O mon cher Candide ! vous avez connu Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne. J’ai goûté dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments d’enfer dont vous me voyez dévoré. Elle en était infectée, elle en est peut-être morte. Paquette tenait ce présent d’un cordelier très savant qui avait remonté à la source. Car il l’avait eu d’une vieille comtesse, qui l’avait reçu d’un capitaine de cavalerie, qui le devait à une marquise. Celle-ci le tenait d’un jésuite, qui l’avait eu en droite ligne d’un des compagnons de Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne, car je meurs. »

« O Pangloss ! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie ! n’est-ce pas le diable qui en fut la souche ? »

« Point du tout, répliqua ce grand homme ; c’était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un ingrédient nécessaire. Car Colomb a attrapé dans une île de l’Amérique cette maladie\[1\] qui empoisonne la source de la génération, qui souvent même empêche la génération. Elle est évidemment l’opposé du grand but de la nature. Mais sans cela, nous n’aurions ni le chocolat ni la cochenille. Il faut encore observer que jusqu’à aujourd’hui, dans notre continent, cette maladie nous est particulière, comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les Persans, les Chinois, les Siamois, les Japonais ne la connaissent pas encore. Mais il y a une raison suffisante pour qu’ils la connaissent à leur tour dans quelques siècles. En attendant, elle a fait un merveilleux progrès parmi nous. Elle en a fait surtout dans ces grandes armées composées d’honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du destin des états. On peut assurer que, quand trente mille hommes combattent en bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ vingt mille vérolés de chaque côté. »

\[1\] Voyez tome XXXI, page 7. B.

« Voilà qui est admirable, dit Candide ; mais il faut vous faire guérir. »

« Et comment le puis-je ? dit Pangloss. Je n’ai pas le sou, mon ami. Dans toute l’étendue de ce globe, on ne peut ni se faire saigner, ni prendre un lavement sans payer, ou sans que quelqu’un paie pour nous. »

Ce dernier discours décida Candide. Il alla se jeter aux pieds de son charitable anabaptiste Jacques. Il lui fit une peinture si touchante de l’état de son ami que le brave homme n’hésita pas à recueillir le docteur Pangloss. Il le fit guérir à ses frais. Pangloss, dans la cure, ne perdit qu’un œil et une oreille. Il écrivait bien, et savait parfaitement l’arithmétique. L’anabaptiste Jacques en fit son teneur de livres.

Au bout de deux mois, Jacques dut aller à Lisbonne pour les affaires de son commerce, et il mena dans son vaisseau ses deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment tout était on ne peut mieux. Jacques n’était pas de cet avis.

« Il faut bien, disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car ils ne sont point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné ni canons de vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se sont fait des baïonnettes et des canons pour se détruire. Je pourrais mettre aussi dans le compte les banqueroutes, et la justice qui s’empare des biens des banqueroutiers pour en priver les créanciers. »

« Tout cela était indispensable, répliquait le docteur borgne, et les malheurs particuliers font le bien général. De sorte que plus il y a de malheurs particuliers, et plus tout est bien. »

Tandis qu’il raisonnait, l’air s’obscurcit et les vents soufflèrent des quatre coins du monde. Le vaisseau fut assailli par la plus horrible tempête, à la vue du port de Lisbonne.

### Glossaire

- **pupille**: enfant ou jeune personne dont un maître a la charge.
- **cordelier**: moine d’un ordre religieux.
- **cochenille**: insecte d’Amérique qui donne une couleur rouge.
- **stipendiaire**: soldat payé pour faire la guerre.
- **vérole, vérolé**: syphilis ; malade de la syphilis.
- **lavement**: liquide qu’on introduit dans l’intestin pour le nettoyer.
- **teneur de livres**: personne qui tient les comptes d’une entreprise.
- **canon de vingt-quatre**: gros canon qui tire des boulets de vingt-quatre livres.
- **banqueroute**: faillite d’un commerçant.
- **borgne**: qui n’a qu’un œil.

## CHAPITRE V. Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.

Le roulis du vaisseau portait des angoisses inconcevables dans les nerfs et dans toutes les humeurs du corps, agitées en sens contraires. La moitié des passagers, affaiblis, mourants, n’avait même pas la force de s’inquiéter du danger. L’autre moitié poussait des cris et faisait des prières. Les voiles étaient déchirées, les mâts brisés, le vaisseau ouvert. Travaillait qui pouvait, personne ne s’entendait, personne ne commandait.

L’anabaptiste aidait un peu à la manœuvre ; il était sur le tillac. Un matelot furieux le frappe rudement et l’étend sur les planches. Mais du coup qu’il lui donna, il eut lui-même une si violente secousse qu’il tomba hors du vaisseau, la tête la première. Il restait suspendu, accroché à un morceau de mât brisé. Le bon Jacques court à son secours et l’aide à remonter. Par l’effort qu’il fait, il est précipité dans la mer sous les yeux du matelot, qui le laissa périr sans daigner seulement le regarder.

Candide approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un moment, et qui est englouti pour jamais. Il veut se jeter à la mer après lui. Le philosophe Pangloss l’en empêche, en lui prouvant que la rade de Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s’y noyât. Tandis qu’il le prouvait *à priori*, le vaisseau s’ouvre. Tout périt, à l’exception de Pangloss, de Candide, et de ce brutal de matelot qui avait noyé le vertueux anabaptiste. Le coquin nagea heureusement jusqu’au rivage, où Pangloss et Candide furent portés sur une planche.

Quand ils furent un peu revenus à eux, ils marchèrent vers Lisbonne. Il leur restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la faim après avoir échappé à la tempête.

A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas\[1\]. La mer s’élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à l’ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et les places publiques. Les maisons s’écroulent, les toits tombent sur les fondations, et les fondations se dispersent. Trente mille habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines.

\[1\] Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755. B.

Le matelot disait en sifflant et en jurant :

« Il y aura quelque chose à gagner ici. »

« Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène ? » disait Pangloss.

« Voici le dernier jour du monde ! » s’écriait Candide.

Le matelot court aussitôt au milieu des débris, affronte la mort pour trouver de l’argent, en trouve, s’en empare, s’enivre. Quand il a cuvé son vin, il achète les faveurs de la première femme de bonne volonté qu’il rencontre. C’est sur les ruines des maisons détruites, au milieu des mourants et des morts.

Pangloss le tirait cependant par la manche.

« Mon ami, lui disait-il, cela n’est pas bien, vous manquez à la raison universelle, vous prenez mal votre temps. »

« Tête et sang, répondit l’autre, je suis matelot et né à Batavia. J’ai marché quatre fois sur le crucifix dans quatre voyages au Japon\[2\]. Tu as bien trouvé ton homme avec ta raison universelle ! »

\[2\] Voyez tome XVIII, page 470. B.

Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide. Il était étendu dans la rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss :

« Hélas ! procure-moi un peu de vin et d’huile ; je meurs. »

« Ce tremblement de terre n’est pas une chose nouvelle, répondit Pangloss. La ville de Lima a subi les mêmes secousses en Amérique l’année passée. Mêmes causes, mêmes effets ; il y a certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima jusqu’à Lisbonne. »

« Rien n’est plus probable, dit Candide ; mais, pour Dieu, un peu d’huile et de vin. »

« Comment probable ? répliqua le philosophe, je soutiens que la chose est démontrée. »

Candide perdit connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d’eau d’une fontaine voisine.

Le lendemain, ils trouvèrent quelques provisions en se glissant à travers les décombres, et ils reprirent un peu de forces. Ensuite ils travaillèrent comme les autres à soulager les habitants échappés à la mort. Quelques citoyens, secourus par eux, leur donnèrent un aussi bon dîner qu’il était possible dans un tel désastre. Il est vrai que le repas était triste ; les convives arrosaient leur pain de leurs larmes. Mais Pangloss les consola, en les assurant que les choses ne pouvaient être autrement.

« Car, dit-il, tout ceci est ce qu’il y a de mieux. Car s’il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs. Car il est impossible que les choses ne soient pas où elles sont. Car tout est bien. »

Un petit homme noir, familier de l’inquisition, qui était à côté de lui, prit poliment la parole et dit :

« Apparemment, monsieur ne croit pas au péché originel ; car si tout est au mieux, il n’y a donc eu ni chute ni punition. »

« Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit Pangloss encore plus poliment. Car la chute de l’homme et la malédiction entraient nécessairement dans le meilleur des mondes possibles. »

« Monsieur ne croit donc pas à la liberté ? » dit le familier.

« Votre excellence m’excusera, dit Pangloss. La liberté peut exister avec la nécessité absolue ; car il était nécessaire que nous soyons libres ; car enfin la volonté déterminée…… »

Pangloss était au milieu de sa phrase, quand le familier fit un signe de tête à son estafier. Celui-ci lui servait à boire du vin de Porto ou d’Oporto.

### Glossaire

- **roulis**: mouvement d’un bateau qui penche d’un côté puis de l’autre.
- **tillac**: pont d’un bateau.
- **rade**: grand port abrité.
- **à priori**: en latin : par le seul raisonnement, sans regarder les faits.
- **cuver son vin**: dormir pour se remettre d’avoir trop bu.
- **Tête et sang**: juron de matelot.
- **familier de l’inquisition**: homme qui espionne pour l’inquisition.
- **péché originel**: faute d’Adam et Ève, transmise à tous les hommes selon l’Église.
- **estafier**: valet armé.

## CHAPITRE VI. Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et comment Candide fut fessé.

Le tremblement de terre avait détruit les trois quarts de Lisbonne. Les sages du pays n’avaient pas trouvé de moyen plus efficace pour éviter une ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé\[1\]. L’université de Coïmbre avait décidé que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler.

\[1\] Après le tremblement de terre de Lisbonne, on y fit en effet un auto-da-fé, le 20 juin 1756 ; voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du *Précis du Siècle de Louis XV*. B.

On avait donc arrêté un Biscayen, convaincu d’avoir épousé sa commère, et deux Portugais qui, en mangeant un poulet, en avaient retiré le lard. Après le dîner, on vint lier le docteur Pangloss et son disciple Candide, l’un pour avoir parlé, et l’autre pour l’avoir écouté avec un air d’approbation. Tous deux furent menés séparément dans des appartements d’une extrême fraîcheur, où l’on n’était jamais incommodé par le soleil.

Huit jours après, ils furent tous deux revêtus d’un san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier. La mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées, et de diables qui n’avaient ni queues ni griffes. Mais les diables de Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique, suivi d’une belle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu’on chantait. Le Biscayen et les deux hommes qui n’avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour, la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.

Candide, épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se disait à lui-même :

« Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les autres ? Passe encore si je n’étais que fessé, je l’ai été chez les Bulgares. Mais, ô mon cher Pangloss ! le plus grand des philosophes, faut-il vous avoir vu pendre, sans que je sache pourquoi ! ô mon cher anabaptiste ! le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez été noyé dans le port ! ô mademoiselle Cunégonde ! la perle des filles, faut-il qu’on vous ait tuée ! »

Il s’en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous, et béni, lorsqu’une vieille s’approcha de lui et lui dit :

« Mon fils, prenez courage, suivez-moi. »

### Glossaire

- **auto-da-fé**: cérémonie où l’inquisition punit et brûle des condamnés.
- **commère**: marraine du même enfant dont on est le parrain ; l’épouser était interdit.
- **retirer le lard d’un poulet**: geste qui passait pour la preuve qu’on était juif en secret.
- **san-benito**: robe que portaient les condamnés de l’inquisition.
- **mitre**: haut bonnet ; ici, en papier.
- **faux-bourdon**: chant d’église à plusieurs voix.
- **fesser**: frapper à coups de fouet.
- **interdit**: ici, très étonné, incapable de parler.

## CHAPITRE VII. Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il aimait.

Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une masure. Elle lui donna un pot de pommade pour se frotter, et lui laissa à manger et à boire. Elle lui montra un petit lit assez propre ; il y avait auprès du lit un habit complet.

« Mangez, buvez, dormez, lui dit-elle, et que Notre-Dame d’Atocha\[1\], monseigneur saint Antoine de Padoue, et monseigneur saint Jacques de Compostelle prennent soin de vous ! Je reviendrai demain. »

\[1\] Sur Notre-Dame d’Atocha, voyez dans les *Mélanges*, année 1769, une des notes de Voltaire sur son *Extrait d’un journal* (ou Mémoires de Dangeau). B.

Candide était toujours étonné de tout ce qu’il avait vu, de tout ce qu’il avait souffert, et encore plus de la charité de la vieille. Il voulut lui baiser la main.

« Ce n’est pas ma main qu’il faut baiser, dit la vieille. Je reviendrai demain. Frottez-vous de pommade, mangez et dormez. »

Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain, la vieille lui apporte à déjeuner, examine son dos, le frotte elle-même d’une autre pommade. Elle lui apporte ensuite à dîner ; elle revient vers le soir et apporte à souper. Le surlendemain, elle fit encore les mêmes cérémonies.

« Qui êtes-vous ? lui disait toujours Candide ; qui vous a inspiré tant de bonté ? comment puis-je vous remercier ? »

La bonne femme ne répondait jamais rien. Elle revint vers le soir, et n’apporta point à souper.

« Venez avec moi, dit-elle, et ne dites mot. »

Elle le prend sous le bras, et marche avec lui dans la campagne environ un quart de mille. Ils arrivent à une maison isolée, entourée de jardins et de canaux. La vieille frappe à une petite porte. On ouvre. Elle mène Candide, par un escalier dérobé, dans un cabinet doré, le laisse sur un canapé de brocart, referme la porte, et s’en va. Candide croyait rêver. Il regardait toute sa vie comme un songe funeste, et le moment présent comme un songe agréable.

La vieille reparut bientôt. Elle soutenait avec peine une femme tremblante, brillante de pierreries, et couverte d’un voile.

« Otez ce voile », dit la vieille à Candide.

Le jeune homme approche ; il lève le voile d’une main timide. Quel moment ! quelle surprise ! il croit voir mademoiselle Cunégonde ; il la voyait en effet, c’était elle-même. La force lui manque, il ne peut prononcer une parole, il tombe à ses pieds. Cunégonde tombe sur le canapé. La vieille les arrose d’eaux spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se parlent. Ce sont d’abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui se croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur recommande de faire moins de bruit, et se retire.

« Quoi ! c’est vous, lui dit Candide, vous vivez ! je vous retrouve en Portugal ! On ne vous a donc pas tuée, comme le philosophe Pangloss me l’avait assuré ? »

« Les Bulgares m’ont attaquée et blessée, dit la belle Cunégonde, mais je ne suis pas morte. »

« Mais votre père et votre mère ont-ils été tués ? »

« Il n’est que trop vrai », dit Cunégonde en pleurant.

« Et votre frère ? »

« Mon frère a été tué aussi. »

« Et pourquoi êtes-vous en Portugal ? et comment avez-vous su que j’y étais ? et par quelle étrange aventure m’avez-vous fait conduire dans cette maison ? »

« Je vous dirai tout cela, répliqua la dame ; mais il faut d’abord que vous m’appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis les coups de pied que vous reçûtes. »

Candide lui obéit avec un profond respect. Il était interdit, sa voix était faible et tremblante, et l’échine lui faisait encore un peu mal. Il lui raconta pourtant de la manière la plus naïve tout ce qu’il avait vécu depuis le moment de leur séparation. Cunégonde levait les yeux au ciel. Elle donna des larmes à la mort du bon anabaptiste et de Pangloss. Après quoi elle parla en ces termes à Candide, qui ne perdait pas une parole.

### Glossaire

- **masure**: petite maison pauvre et en mauvais état.
- **escalier dérobé**: escalier caché, qui permet d’entrer sans être vu.
- **cabinet**: petite pièce à part.
- **brocart**: riche tissu de soie, avec des fils d’or ou d’argent.
- **songe funeste**: mauvais rêve qui annonce le malheur.
- **pierreries**: pierres précieuses.
- **eaux spiritueuses**: liquides forts à base d’alcool, qui réveillent les personnes évanouies.
- **interdit**: ici, très étonné, incapable de parler.
- **échine**: colonne vertébrale, dos.

## CHAPITRE VIII. Histoire de Cunégonde.

J’étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au ciel d’envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunder-ten-tronckh. Ils égorgèrent mon père et mon frère, et coupèrent ma mère en morceaux. Un grand Bulgare, haut de six pieds, me vit sans connaissance et m’attaqua. Je revins à moi, je criai, je me débattis, je mordis, j’égratignai, je voulais lui arracher les yeux. Le brutal me donna un coup de couteau.

Un capitaine bulgare entra et me vit toute sanglante. Il se mit en colère du peu de respect que lui montrait ce brutal, et le tua. Ensuite il me fit soigner, et m’emmena prisonnière de guerre dans son quartier. Je lavais le peu de chemises qu’il avait, je faisais sa cuisine. Il avait peu d’esprit, peu de philosophie : on voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le docteur Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, il me vendit à un Juif nommé don Issachar, qui faisait du commerce en Hollande et en Portugal. Le Juif me mena dans cette maison de campagne que vous voyez. J’avais cru jusque-là qu’il n’y avait rien sur la terre de si beau que le château de Thunder-ten-tronckh ; j’ai été détrompée.

Le grand-inquisiteur m’aperçut un jour à la messe, et me fit dire qu’il avait à me parler. Je fus conduite à son palais ; je lui appris ma naissance. Il me représenta combien il était au-dessous de mon rang d’appartenir à un Israélite. On proposa de sa part à don Issachar de me céder à monseigneur. Don Issachar, qui est le banquier de la cour, et un homme de crédit, n’en voulut rien faire. L’inquisiteur le menaça d’un auto-da-fé. Enfin mon Juif, intimidé, conclut un marché : la maison et moi leur appartiendraient à tous deux en commun. Le Juif serait le maître les lundis, les mercredis et le jour du sabbat, et l’inquisiteur les autres jours de la semaine. Il y a six mois que cette convention existe. Ce n’a pas été sans querelles, car on ne savait pas toujours si le passage du samedi au dimanche appartenait à l’ancienne loi ou à la nouvelle.

Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour intimider don Issachar, il plut à monseigneur l’inquisiteur de célébrer un auto-da-fé. Il me fit l’honneur de m’y inviter. Je fus très bien placée ; on servit aux dames des rafraîchissements entre la messe et l’exécution. Je fus, à la vérité, saisie d’horreur en voyant brûler ces deux Juifs et cet honnête Biscayen qui avait épousé sa commère. Mais quelle fut ma surprise, mon effroi, mon trouble, quand je vis dans un san-benito, et sous une mitre, une figure qui ressemblait à celle de Pangloss ! Je me frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis pendre ; je tombai en faiblesse.

A peine commençais-je à reprendre mes sens, que je vous vis dépouillé pour le fouet. Ce fut là le comble de l’horreur, de la consternation, de la douleur, du désespoir. Cette vue redoubla tous les sentiments qui m’accablaient, qui me dévoraient. Je m’écriai, je voulus dire : « Arrêtez, barbares ! » Mais la voix me manqua, et mes cris auraient été inutiles. Quand vous eûtes été bien fessé :

« Comment se peut-il faire, disais-je, que l’aimable Candide et le sage Pangloss se trouvent à Lisbonne ? L’un pour recevoir cent coups de fouet, et l’autre pour être pendu par l’ordre de monseigneur l’inquisiteur, à qui j’appartiens ? Pangloss m’a donc bien cruellement trompée, quand il me disait que tout va le mieux du monde ! »

Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt près de mourir de faiblesse, j’avais la tête remplie du massacre de mon père, de ma mère, de mon frère. Elle était remplie de la brutalité de mon vilain soldat bulgare, du coup de couteau qu’il me donna. Elle était remplie de ma servitude, de mon métier de cuisinière, de mon capitaine bulgare, de mon vilain don Issachar, de mon abominable inquisiteur. Elle était remplie de la pendaison du docteur Pangloss. Elle était remplie de ce grand miserere en faux-bourdon pendant lequel on vous fessait, et surtout du jour où je vous avais vu pour la dernière fois.

Je louai Dieu, qui vous ramenait à moi par tant d’épreuves. Je recommandai à ma vieille d’avoir soin de vous, et de vous amener ici dès qu’elle le pourrait. Elle a très bien exécuté ma commission. J’ai goûté la joie inexprimable de vous revoir, de vous entendre, de vous parler. Vous devez avoir une faim dévorante ; j’ai grand appétit ; soupons.

Les voilà qui se mettent tous deux à table. Après le souper, ils étaient assis sur le canapé quand le signor don Issachar, l’un des maîtres de la maison, arriva. C’était le jour du sabbat.

### Glossaire

- **je revins à moi**: je repris connaissance.
- **j’égratignai**: je griffai, je déchirai la peau avec les ongles.
- **quartier**: ici, lieu où un officier et ses soldats sont logés.
- **détromper**: montrer à quelqu’un qu’il se trompait.
- **grand-inquisiteur, inquisiteur, l’inquisiteur**: chef de l’inquisition, tribunal de l’Église contre les hérétiques.
- **Israélite**: Juif ; mot ancien, employé ici avec mépris.
- **homme de crédit**: homme riche et influent.
- **sabbat**: jour de repos des Juifs, le samedi.
- **l’ancienne loi, la nouvelle**: la religion juive et la religion chrétienne.
- **rafraîchissements**: boissons fraîches et petites choses à manger offertes aux invités.
- **commère**: marraine du même enfant dont on est le parrain ; l’épouser était interdit.
- **m’accablaient**: pesaient sur moi, m’écrasaient.
- **fessé, fessait**: frappé, frappait à coups de fouet.
- **éperdue**: folle d’émotion, qui ne sait plus ce qu’elle fait.
- **miserere**: chant d’église qui demande pitié à Dieu.
- **inexprimable**: qu’on ne peut pas dire avec des mots.

## CHAPITRE IX. Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un Juif.

Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu’on eût vu dans Israël, depuis la captivité en Babylone.

« Quoi ! chienne de galiléenne, ce n’est pas assez de monsieur l’inquisiteur ? il faut que ce coquin soit aussi dans ma maison ? »

En disant cela, il tire un long poignard qu’il portait toujours sur lui. Ne croyant pas que son adversaire ait des armes, il se jette sur Candide. Mais notre bon Vestphalien avait reçu une belle épée de la vieille avec l’habit complet. Il tire son épée, quoiqu’il ait les mœurs fort douces, et vous étend l’Israélite roide mort sur le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde.

« Sainte Vierge ! s’écria-t-elle, qu’allons-nous devenir ? un homme tué chez moi ! si la justice vient, nous sommes perdus. »

« Si Pangloss n’avait pas été pendu, dit Candide, il nous donnerait un bon conseil dans cette extrémité, car c’était un grand philosophe. A son défaut, consultons la vieille. »

Elle était fort prudente, et commençait à dire son avis quand une autre petite porte s’ouvrit. Il était une heure après minuit, c’était le commencement du dimanche. Ce jour appartenait à monseigneur l’inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candide, l’épée à la main, un mort étendu par terre, Cunégonde effarée, et la vieille donnant des conseils.

Voici ce qui se passa à ce moment dans l’âme de Candide, et comment il raisonna :

« Si ce saint homme appelle du secours, il me fera infailliblement brûler ; il pourra en faire autant de Cunégonde. Il m’a fait fouetter impitoyablement ; il est mon rival ; je suis en train de tuer ; il n’y a pas à balancer. »

Ce raisonnement fut net et rapide. Sans donner à l’inquisiteur le temps de revenir de sa surprise, il le perce d’outre en outre, et le jette à côté du Juif.

« En voici bien d’une autre, dit Cunégonde ; il n’y a plus de pardon possible ; nous sommes excommuniés, notre dernière heure est venue ! Comment avez-vous fait, vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif et un prélat ? »

« Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est amoureux, jaloux, et fouetté par l’inquisition, on ne se connaît plus. »

La vieille prit alors la parole et dit :

« Il y a trois chevaux andalous dans l’écurie, avec leurs selles et leurs brides ; que le brave Candide les prépare. Madame a des moyadors et des diamants. Montons vite à cheval, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et allons à Cadix. Il fait le plus beau temps du monde, et c’est un grand plaisir de voyager pendant la fraîcheur de la nuit. »

Aussitôt Candide selle les trois chevaux. Cunégonde, la vieille et lui font trente milles d’une traite. Pendant qu’ils s’éloignaient, la sainte hermandad arrive dans la maison. On enterre monseigneur dans une belle église, on jette Issachar à la voirie.

Candide, Cunégonde et la vieille étaient déjà dans la petite ville d’Avacéna, au milieu des montagnes de la Sierra-Morena ; et ils parlaient ainsi dans un cabaret.

### Glossaire

- **Hébreu**: Juif ; mot ancien.
- **galiléenne**: chrétienne, mot d’insulte dans la bouche d’Issachar.
- **roide mort**: mort d’un seul coup ; « roide » est l’ancienne forme de « raide ».
- **carreau**: sol couvert de carrelage.
- **balancer**: ici, hésiter.
- **excommunié**: chassé de l’Église.
- **prélat**: haut personnage de l’Église.
- **moyador**: ancienne pièce d’or du Portugal.
- **sainte hermandad**: police espagnole.
- **voirie**: lieu où l’on jette les ordures.

## CHAPITRE X. Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et leur embarquement.

« Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants ? disait en pleurant Cunégonde ; de quoi vivrons-nous ? comment ferons-nous ? »

« Hélas ! dit la vieille, je soupçonne fort un révérend père cordelier, qui a couché hier dans la même auberge que nous à Badajos. Dieu me garde de faire un jugement téméraire ! mais il est entré deux fois dans notre chambre, et il est parti longtemps avant nous. »

« Hélas ! dit Candide, le bon Pangloss m’avait souvent prouvé que les biens de la terre sont communs à tous les hommes, que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait bien, suivant ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde ? »

« Pas un maravédis », dit-elle.

« Quel parti prendre ? » dit Candide.

« Vendons un des chevaux, dit la vieille. Je monterai en croupe derrière mademoiselle, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et nous arriverons à Cadix. »

Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins ; il acheta le cheval bon marché. Candide, Cunégonde et la vieille passèrent par Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent enfin à Cadix.

On y équipait une flotte, et on y assemblait des troupes pour mettre à la raison les révérends pères jésuites du Paraguai. On les accusait d’avoir fait révolter une de leurs hordes contre les rois d’Espagne et de Portugal, auprès de la ville du Saint-Sacrement\[1\].

\[1\] Voyez tome XVII, page 470 ; et dans les *Mélanges*, année 1759, la *Lettre* de M. Mead *aux auteurs du Journal encyclopédique*. B.

Candide, ayant servi chez les Bulgares, fit l’exercice bulgare devant le général de la petite armée. Il le fit avec tant de grâce, de rapidité, d’adresse, de fierté, d’agilité, qu’on lui donna une compagnie d’infanterie à commander. Le voilà capitaine. Il s’embarque avec mademoiselle Cunégonde, la vieille, deux valets, et les deux chevaux andalous qui avaient appartenu à M. le grand-inquisiteur de Portugal.

Pendant toute la traversée, ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie du pauvre Pangloss.

« Nous allons dans un autre univers, disait Candide ; c’est dans celui-là, sans doute, que tout est bien. Car il faut avouer qu’on pourrait gémir un peu de ce qui se passe dans le nôtre, en physique et en morale. »

« Je vous aime de tout mon cœur, disait Cunégonde ; mais j’ai encore l’âme tout effarouchée de ce que j’ai vu, de ce que j’ai vécu. »

« Tout ira bien, répliquait Candide. La mer de ce nouveau monde vaut déjà mieux que les mers de notre Europe ; elle est plus calme, les vents plus constants. C’est certainement le Nouveau-Monde qui est le meilleur des univers possibles. »

« Dieu le veuille ! disait Cunégonde ; mais j’ai été si horriblement malheureuse dans le mien que mon cœur est presque fermé à l’espérance. »

« Vous vous plaignez, leur dit la vieille ; hélas ! vous n’avez pas connu des malheurs tels que les miens. »

Cunégonde se mit presque à rire, et trouva cette bonne femme fort amusante de prétendre être plus malheureuse qu’elle.

« Hélas ! lui dit-elle, ma bonne, à moins qu’on n’ait démoli deux de vos châteaux, qu’on n’ait égorgé à vos yeux deux mères et deux pères, et que vous n’ayez vu fouetter dans un auto-da-fé deux hommes que vous aimiez, je ne vois pas que vous puissiez l’emporter sur moi. Ajoutez que je suis née baronne avec soixante et douze quartiers, et que j’ai été cuisinière. »

« Mademoiselle, répondit la vieille, vous ne savez pas quelle est ma naissance. Et si je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez pas comme vous faites, et vous suspendriez votre jugement. »

Ce discours fit naître une extrême curiosité dans l’esprit de Cunégonde et de Candide. La vieille leur parla en ces termes.

### Glossaire

- **pistole, maravédis**: anciennes pièces de monnaie.
- **cordelier, bénédictin**: moines de différents ordres religieux.
- **jugement téméraire**: accusation faite sans preuve.
- **en croupe**: assis sur le cheval, derrière le cavalier.
- **prieur**: moine qui dirige un couvent.
- **horde**: ici, groupe d’Indiens du Paraguai, mot méprisant.
- **effarouché**: effrayé, troublé.
- **l’emporter sur**: être plus fort que quelqu’un, gagner sur lui.

## CHAPITRE XI. Histoire de la vieille.

Je n’ai pas toujours eu les yeux éraillés et bordés d’écarlate. Mon nez n’a pas toujours touché mon menton, et je n’ai pas toujours été servante. Je suis la fille du pape Urbain X et de la princesse de Palestrine\[a\]. On m’éleva jusqu’à quatorze ans dans un palais, et tous les châteaux de vos barons allemands n’auraient pas pu lui servir d’écurie. Une seule de mes robes valait mieux que toutes les magnificences de la Vestphalie.

\[a\] Voyez l’extrême discrétion de l’auteur : il n’y a eu jusqu’à présent aucun pape nommé Urbain X. Il craint de donner une bâtarde à un pape connu. Quelle circonspection ! quelle délicatesse de conscience !—Cette note de Voltaire a été publiée après sa mort. Elle n’était même pas dans les éditions de Kehl. Je la tiens de feu Decroix. Le dernier pape du nom d’Urbain est Urbain VIII, mort en 1644. B.

Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara : quel prince ! plein de douceur et brillant d’esprit. Les noces furent préparées : c’était une pompe, une magnificence inouïe. C’étaient des fêtes, des carrousels, des opéra-buffa continuels ; et toute l’Italie fit pour moi des sonnets dont il n’y eut pas un seul de passable.

Le mariage approchait, quand une vieille marquise, qui avait été la maîtresse de mon prince, l’invita à prendre du chocolat chez elle. Il mourut en moins de deux heures avec des convulsions épouvantables ; mais ce n’est qu’une bagatelle.

Ma mère, au désespoir, et bien moins affligée que moi, voulut s’éloigner pour quelque temps d’un séjour si funeste. Elle avait une très belle terre auprès de Gaïète. Nous nous embarquâmes sur une galère du pays, dorée comme l’autel de Saint-Pierre de Rome. Voilà qu’un corsaire de Salé fond sur nous et nous aborde. Nos soldats se défendirent comme des soldats du pape : ils se mirent tous à genoux en jetant leurs armes, et demandèrent au corsaire une absolution *in articulo mortis*.

Aussitôt on les dépouilla de tout, et nous aussi.

Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune princesse d’être menée esclave à Maroc avec sa mère. Ma mère était encore très belle. Je devins la captive du capitaine corsaire, un nègre abominable.

Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils de l’empereur Muley Ismael\[1\] avaient chacun leur parti. Cela produisait en effet cinquante guerres civiles, de noirs contre noirs, de noirs contre basanés, de basanés contre basanés, de mulâtres contre mulâtres. C’était un carnage continuel dans toute l’étendue de l’empire.

\[1\] Sur Muley Ismael, qui régnait en 1702, et vécut cent cinq ans, voyez tome XVI, page 197 ; tome XVIII, page 420 ; tome XX, le chapitre XVIII du *Siècle de Louis XIV* ; tome XXX, page 126. B.

A peine étions-nous débarquées que des noirs d’une faction ennemie de celle de mon corsaire se présentèrent pour lui enlever son butin. Nous étions, après les diamants et l’or, ce qu’il avait de plus précieux. Je fus témoin d’un combat tel que vous n’en voyez jamais dans vos climats d’Europe. Les peuples du Nord n’ont pas le sang assez ardent. Il semble que vos Européens aient du lait dans les veines. C’est du vitriol, c’est du feu qui coule dans celles des habitants du mont Atlas et des pays voisins.

On combattit avec la fureur des lions, des tigres et des serpents de la contrée, pour savoir qui garderait le butin. Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le lieutenant de mon capitaine la retint par le bras gauche. Un soldat maure la prit par une jambe, un de nos pirates la tenait par l’autre. Presque toutes nos suivantes se trouvèrent en un moment tirées ainsi par quatre soldats. Mon capitaine me tenait cachée derrière lui ; il avait le cimeterre au poing, et tuait tout ce qui s’opposait à sa rage.

Enfin je vis toutes nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées par les monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons, ceux qui les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres, et enfin mon capitaine, tout fut tué. Je restai mourante sur un tas de morts. Des scènes pareilles se passaient, comme on sait, sur plus de trois cents lieues, sans qu’on manque aux cinq prières par jour ordonnées par Mahomet.

Je me dégageai avec beaucoup de peine de la foule de tant de cadavres sanglants entassés. Je me traînai sous un grand oranger, au bord d’un ruisseau voisin. J’y tombai d’effroi, de fatigue, d’horreur, de désespoir et de faim. Bientôt après, mes sens épuisés se livrèrent à un sommeil qui tenait plus de l’évanouissement que du repos.

J’étais dans cet état de faiblesse, entre la mort et la vie, quand j’ouvris les yeux. Je vis auprès de moi un homme blanc et de bonne mine qui soupirait, et qui disait entre ses dents : *O che sciagura !*

### Glossaire

- **éraillé**: rouge et abîmé, en parlant des yeux.
- **carrousel**: grande fête où des cavaliers montrent leur adresse.
- **opéra-buffa**: opéra italien comique.
- **corsaire**: pirate.
- **in articulo mortis**: en latin : au moment de mourir.
- **nègre, basané, mulâtre**: mots anciens et offensants pour désigner des personnes selon leur couleur ou leur origine.
- **vitriol**: acide très fort qui brûle.
- **cimeterre**: sabre oriental à lame courbe.
- **O che sciagura !**: en italien : Quel malheur !

## CHAPITRE XII. Suite des malheurs de la vieille.

Étonnée et ravie d’entendre la langue de ma patrie, je lui répondis que je connaissais de bien plus grands malheurs. Je lui racontai en peu de mots les horreurs que j’avais subies, et je retombai en faiblesse. Il m’emporta dans une maison voisine, me fit mettre au lit, me fit donner à manger, me servit et me consola.

« Je suis né à Naples, me dit-il. On y chaponne deux ou trois mille enfants tous les ans. Les uns en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle que celle des femmes, les autres vont gouverner des états\[1\]. On me fit cette opération avec un très grand succès, et j’ai été musicien de la chapelle de madame la princesse de Palestrine. »

« De ma mère ! » m’écriai-je.

« De votre mère ! s’écria-t-il en pleurant. Quoi ! vous seriez cette jeune princesse que j’ai élevée jusqu’à l’âge de six ans ? »

« C’est moi-même ; ma mère est à quatre cents pas d’ici coupée en quartiers sous un tas de morts….. »

\[1\] Farinelli, chanteur italien, né à Naples en 1705, gouvernait l’Espagne sous Ferdinand VI, sans être ministre ; il est mort en 1782. Voltaire reparle de ce Farinelli dans la *Conversation de l’Intendant des menus en exercice* : voyez les *Mélanges*, année 1761. B.

Je lui contai tout ce qui m’était arrivé ; il me conta aussi ses aventures. Il m’apprit qu’une puissance chrétienne l’avait envoyé chez le roi de Maroc pour conclure un traité avec ce monarque. Par ce traité, on lui fournirait de la poudre, des canons et des vaisseaux, pour l’aider à exterminer le commerce des autres chrétiens.

« Ma mission est faite, dit cet honnête eunuque ; je vais m’embarquer à Ceuta, et je vous ramènerai en Italie. »

Je le remerciai avec des larmes d’attendrissement ; et au lieu de me mener en Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey de cette province. À peine fus-je vendue que cette peste qui a fait le tour de l’Afrique, de l’Asie et de l’Europe se déclara dans Alger avec fureur. Vous avez vu des tremblements de terre ; mais, mademoiselle, avez-vous jamais eu la peste ?

« Jamais, répondit la baronne. »

« Si vous l’aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu’elle est bien au-dessus d’un tremblement de terre. »

Elle est fort commune en Afrique ; j’en fus attaquée. Imaginez quelle situation pour la fille d’un pape, âgée de quinze ans ! En trois mois, elle avait connu la pauvreté et l’esclavage, elle avait vu couper sa mère en quatre, elle avait subi la faim et la guerre. Et elle mourait de la peste à Alger ! Je n’en mourus pourtant pas ; mais mon eunuque et le dey, et presque tout le palais d’Alger périrent.

Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent passés, on vendit les esclaves du dey. Un marchand m’acheta et me mena à Tunis ; il me vendit à un autre marchand qui me revendit à Tripoli. De Tripoli je fus revendue à Alexandrie, d’Alexandrie revendue à Smyrne, de Smyrne à Constantinople. J’appartins enfin à un aga des janissaires, qui reçut bientôt l’ordre d’aller défendre Azof contre les Russes qui l’assiégeaient.

L’aga mena avec lui toutes ses esclaves, et nous logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides, gardé par deux eunuques noirs et vingt soldats. On tua prodigieusement de Russes, mais ils nous le rendirent bien. Azof fut mis à feu et à sang\[2\], et on ne pardonna ni au sexe, ni à l’âge. Il ne resta que notre petit fort ; les ennemis voulurent nous prendre par la famine. Les vingt janissaires avaient juré de ne jamais se rendre. La faim les réduisit à de telles extrémités qu’ils furent contraints de manger nos deux eunuques, de peur de violer leur serment. Au bout de quelques jours, ils résolurent de manger les femmes.

\[2\] Les Russes prirent Azof sous Pierre le Grand, en 1696, et la rendirent à la paix, en 1711. Ils la reprirent en 1739 et la fortifièrent ; mais à la paix de 1789, ils la rendirent après l’avoir démantelée. La prise d’Azof, sous Catherine II, est postérieure de dix ans à *Candide*. B.

Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur fit un beau sermon et leur persuada de ne pas nous tuer tout à fait.

« Coupez, dit-il, seulement une fesse à chacune de ces dames, vous ferez très bonne chère. S’il faut y revenir, vous en aurez encore autant dans quelques jours. Le ciel vous saura gré d’une action si charitable, et vous serez secourus. »

Il avait beaucoup d’éloquence ; il les persuada. On nous fit cette horrible opération. L’iman nous appliqua le même baume qu’on met aux enfants qu’on vient de circoncire. Nous étions toutes à la mort.

À peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur avions fourni que les Russes arrivent sur des bateaux plats ; pas un janissaire n’en réchappa. Les Russes ne firent aucune attention à l’état où nous étions. Il y a partout des chirurgiens français : un d’eux, qui était fort adroit, prit soin de nous et nous guérit. Il nous dit à toutes de nous consoler ; il nous assura que pareille chose était arrivée dans plusieurs sièges, et que c’était la loi de la guerre.

Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou. Je tombai en partage à un boïard qui fit de moi sa jardinière, et qui me donnait vingt coups de fouet par jour. Mais ce seigneur fut roué au bout de deux ans avec une trentaine de boïards, pour quelque intrigue de cour. Je profitai de cette aventure ; je m’enfuis ; je traversai toute la Russie. Je fus longtemps servante de cabaret à Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick, à Cassel, à Utrecht, à Leyde, à la Haye, à Rotterdam. J’ai vieilli dans la misère et dans la honte, n’ayant que la moitié d’un derrière, me souvenant toujours que j’étais fille d’un pape. Je voulus cent fois me tuer, mais j’aimais encore la vie. Cette faiblesse ridicule est peut-être un de nos penchants les plus funestes. Car y a-t-il rien de plus sot que de vouloir porter continuellement un fardeau qu’on veut toujours jeter par terre ? Que d’avoir son être en horreur, et de tenir à son être ? Enfin de caresser le serpent qui nous dévore, jusqu’à ce qu’il nous ait mangé le cœur ?

J’ai vu, dans les pays que le sort m’a fait parcourir et dans les cabarets où j’ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui avaient leur existence en horreur. Mais je n’en ai vu que douze qui aient mis volontairement fin à leur misère : trois nègres, quatre Anglais, quatre Genevois, et un professeur allemand nommé Robeck\[3\]. J’ai fini par être servante chez le Juif don Issachar ; il me mit auprès de vous, ma belle demoiselle. Je me suis attachée à votre destinée, et j’ai été plus occupée de vos aventures que des miennes. Je ne vous aurais même jamais parlé de mes malheurs si vous ne m’aviez pas un peu piquée. Et je n’en aurais rien dit s’il n’était pas d’usage, sur un vaisseau, de conter des histoires pour se désennuyer. Enfin, mademoiselle, j’ai de l’expérience, je connais le monde. Donnez-vous un plaisir : engagez chaque passager à vous conter son histoire. Cherchez s’il s’en trouve un seul qui n’ait souvent maudit sa vie, qui ne se soit souvent dit à lui-même qu’il était le plus malheureux des hommes. Si vous le trouvez, jetez-moi dans la mer la tête la première.

\[3\] Robeck (Jean), né à Calmar en Suède, en 1672, se noya volontairement en 1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans sa *Nouvelle Héloïse*, lettre vingt et unième de la troisième partie. B.

### Glossaire

- **chaponne**: de « chaponner » : castrer.
- **eunuque**: homme castré.
- **dey**: chef d’Alger.
- **aga**: chef militaire turc.
- **janissaires**: soldats d’élite turcs.
- **boïard**: grand seigneur russe.
- **roué**: mis à mort sur une roue, après avoir eu les membres brisés.
- **nègres**: mot ancien et offensant pour désigner des personnes noires.
- **iman**: homme qui dirige la prière à la mosquée.
- **bonne chère**: bon repas.
- **saura gré**: de « savoir gré » : être reconnaissant.
- **baume**: produit qui calme la douleur et soigne les plaies.
- **funestes**: qui font du mal, qui mènent au malheur.
- **fardeau**: chose lourde à porter.
- **piquée**: ici, vexée.
- **désennuyer**: chasser l’ennui.
- **démantelée**: dont on a détruit les murs et les défenses.

## CHAPITRE XIII. Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la vieille.

La belle Cunégonde, après avoir entendu l’histoire de la vieille, lui fit toutes les politesses qu’on devait à une personne de son rang et de son mérite. Elle accepta sa proposition ; elle engagea tous les passagers, l’un après l’autre, à lui conter leurs aventures. Candide et elle avouèrent que la vieille avait raison.

« C’est bien dommage, disait Candide, que le sage Pangloss ait été pendu contre la coutume dans un auto-da-fé. Il nous dirait des choses admirables sur le mal physique et sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer. Et je me sentirais assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques objections. »

À mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. On aborda à Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide et la vieille allèrent chez le gouverneur don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait une fierté convenable à un homme qui portait tant de noms. Il parlait aux hommes avec le dédain le plus noble, portant le nez très haut et élevant impitoyablement la voix. Il prenait un ton si imposant et affectait une démarche si fière que tous ceux qui le saluaient étaient tentés de le battre. La première chose qu’il fit fut de demander si Cunégonde n’était point la femme du capitaine.

L’air dont il posa cette question alarma Candide. Il n’osa pas dire qu’elle était sa femme, parce qu’en effet elle ne l’était point. Il n’osait pas dire que c’était sa sœur, parce qu’elle ne l’était pas non plus. Ce mensonge officieux avait été autrefois très à la mode chez les anciens\[1\], et il pouvait être utile aux modernes ; mais son âme était trop pure pour trahir la vérité.

« Mademoiselle Cunégonde, dit-il, doit me faire l’honneur de m’épouser, et nous supplions votre excellence de daigner faire notre noce. »

\[1\] Voyez l’article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B.

Don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza, relevant sa moustache, sourit amèrement. Il ordonna au capitaine Candide d’aller faire la revue de sa compagnie. Candide obéit ; le gouverneur resta avec mademoiselle Cunégonde. Il lui dit que le lendemain il l’épouserait à la face de l’Église. Cunégonde lui demanda un quart d’heure pour se recueillir, pour consulter la vieille et pour se décider.

La vieille dit à Cunégonde :

« Mademoiselle, vous avez soixante et douze quartiers et pas une obole. Il ne tient qu’à vous d’être la femme du plus grand seigneur de l’Amérique méridionale, qui a une très belle moustache. Est-ce à vous de vous piquer d’une fidélité à toute épreuve ? Vous avez beaucoup souffert : les malheurs donnent des droits. J’avoue que si j’étais à votre place, je n’aurais aucun scrupule à épouser monsieur le gouverneur et à faire la fortune de monsieur le capitaine Candide. »

Tandis que la vieille parlait avec toute la prudence que l’âge et l’expérience donnent, on vit entrer dans le port un petit vaisseau. Il portait un alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé.

La vieille avait très bien deviné. C’était un cordelier à la grande manche qui avait volé l’argent et les bijoux de Cunégonde à Badajos, lorsqu’elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut vendre quelques-unes des pierreries à un joaillier. Le marchand les reconnut pour celles du grand-inquisiteur. Le cordelier, avant d’être pendu, avoua qu’il les avait volées ; il indiqua les personnes et la route qu’elles prenaient. La fuite de Cunégonde et de Candide était déjà connue. On les suivit à Cadix, et on envoya sans perdre de temps un vaisseau à leur poursuite. Le vaisseau était déjà dans le port de Buénos-Ayres. Le bruit se répandit qu’un alcade allait débarquer, et qu’on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur.

La prudente vieille vit à l’instant tout ce qu’il fallait faire.

« Vous ne pouvez fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n’avez rien à craindre. Ce n’est pas vous qui avez tué monseigneur ; et d’ailleurs le gouverneur, qui veut vous épouser, ne souffrira pas qu’on vous maltraite. Demeurez. »

Elle court aussitôt à Candide.

« Fuyez, dit-elle, ou dans une heure vous allez être brûlé. »

Il n’y avait pas un moment à perdre ; mais comment se séparer de Cunégonde, et où se réfugier ?

### Glossaire

- **mensonge officieux**: mensonge que l’on fait pour rendre service.
- **quartiers**: degrés de noblesse d’une famille.
- **obole**: ancienne pièce de monnaie de très petite valeur.
- **vous piquer de**: de « se piquer de » : se vanter de, mettre son honneur à.
- **alcade**: juge espagnol.
- **alguazils**: policiers espagnols.
- **cordelier**: moine d’un ordre religieux.
- **auto-da-fé**: cérémonie où l’inquisition punit et brûle des condamnés.
- **dédain**: mépris.
- **pierreries**: pierres précieuses.

## CHAPITRE XIV. Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.

Candide avait amené de Cadix un valet comme on en trouve beaucoup sur les côtes d’Espagne et dans les colonies. C’était un quart d’Espagnol, né d’un métis dans le Tucuman ; il avait été enfant de chœur, sacristain, matelot, moine, facteur, soldat, laquais. Il s’appelait Cacambo, et il aimait fort son maître, parce que son maître était un fort bon homme. Il sella au plus vite les deux chevaux andalous.

« Allons, mon maître, suivons le conseil de la vieille ; partons, et courons sans regarder derrière nous. »

Candide versa des larmes.

« O ma chère Cunégonde ! faut-il vous abandonner dans le temps que monsieur le gouverneur va faire nos noces ! Cunégonde, amenée de si loin, que deviendrez-vous ? »

« Elle deviendra ce qu’elle pourra, dit Cacambo ; les femmes ne sont jamais embarrassées d’elles ; Dieu y pourvoit ; courons. »

« Où me mènes-tu ? où allons-nous ? que ferons-nous sans Cunégonde ? » disait Candide.

« Par saint Jacques de Compostelle, dit Cacambo, vous alliez faire la guerre aux jésuites, allons la faire pour eux. Je connais assez les chemins, je vous mènerai dans leur royaume. Ils seront charmés d’avoir un capitaine qui fasse l’exercice à la bulgare ; vous ferez une fortune prodigieuse. Quand on n’a pas son compte dans un monde, on le trouve dans un autre. C’est un très grand plaisir de voir et de faire des choses nouvelles. »

« Tu as donc déjà été au Paraguai ? » dit Candide.

« Eh vraiment oui ! dit Cacambo. J’ai été cuistre dans le collège de l’Assomption, et je connais le gouvernement de los padres comme je connais les rues de Cadix. C’est une chose admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà plus de trois cents lieues de diamètre ; il est divisé en trente provinces. Los padres y ont tout, et les peuples rien ; c’est le chef-d’œuvre de la raison et de la justice. Pour moi, je ne vois rien de si divin que los padres. Ils font ici la guerre au roi d’Espagne et au roi de Portugal, et en Europe ils confessent ces rois. Ils tuent ici des Espagnols, et à Madrid ils les envoient au ciel. Cela me ravit ; avançons : vous allez être le plus heureux de tous les hommes. Quel plaisir auront los padres, quand ils sauront qu’il leur vient un capitaine qui sait l’exercice bulgare ! »

Dès qu’ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à la garde avancée qu’un capitaine demandait à parler à monseigneur le commandant. On alla avertir la grande garde. Un officier paraguain courut aux pieds du commandant pour lui annoncer la nouvelle. Candide et Cacambo furent d’abord désarmés ; on saisit leurs deux chevaux andalous. Les deux étrangers sont introduits entre deux files de soldats. Le commandant était au bout, le bonnet à trois cornes sur la tête, la robe retroussée, l’épée au côté, l’esponton à la main. Il fit un signe ; aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux venus. Un sergent leur dit qu’il faut attendre et que le commandant ne peut pas leur parler. Car le révérend père provincial ne permet pas qu’aucun Espagnol ouvre la bouche hors de sa présence, ni qu’il reste plus de trois heures dans le pays.

« Et où est le révérend père provincial ? » dit Cacambo.

« Il est à la parade après avoir dit sa messe, répondit le sergent, et vous ne pourrez baiser ses éperons que dans trois heures. »

« Mais, dit Cacambo, monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme moi, n’est point Espagnol, il est Allemand. Ne pourrions-nous pas déjeuner en attendant sa révérence ? »

Le sergent alla aussitôt rendre compte de ce discours au commandant.

« Dieu soit béni ! dit ce seigneur. Puisqu’il est Allemand, je peux lui parler ; qu’on le mène dans ma feuillée. »

Aussitôt on conduit Candide dans un cabinet de verdure, orné d’une très jolie colonnade de marbre vert et or. Des treillages y renfermaient des perroquets, des colibris, des oiseaux-mouches, des pintades, et tous les oiseaux les plus rares. Un excellent déjeuner était préparé dans des vases d’or. Tandis que les Paraguains mangeaient du maïs dans des écuelles de bois, en plein champ, à l’ardeur du soleil, le révérend père commandant entra dans la feuillée.

C’était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc, haut en couleur, le sourcil relevé, l’œil vif, l’oreille rouge, les lèvres vermeilles. Il avait l’air fier, mais d’une fierté qui n’était ni celle d’un Espagnol ni celle d’un jésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs armes, qu’on leur avait saisies, ainsi que les deux chevaux andalous. Cacambo leur fit manger l’avoine auprès de la feuillée, ayant toujours l’œil sur eux, par crainte d’une surprise.

Candide baisa d’abord le bas de la robe du commandant, ensuite ils se mirent à table.

« Vous êtes donc Allemand ? » lui dit le jésuite en cette langue.

« Oui, mon révérend père », dit Candide.

L’un et l’autre, en prononçant ces paroles, se regardaient avec une extrême surprise, et une émotion dont ils n’étaient pas les maîtres.

« Et de quel pays d’Allemagne êtes-vous ? » dit le jésuite.

« De la sale province de Vestphalie, dit Candide : je suis né dans le château de Thunder-ten-tronckh. »

« O ciel ! est-il possible ! » s’écria le commandant.

« Quel miracle ! » s’écria Candide.

« Serait-ce vous ? » dit le commandant.

« Cela n’est pas possible », dit Candide.

Ils se laissent tomber tous deux à la renverse, ils s’embrassent, ils versent des ruisseaux de larmes.

« Quoi ! dit Candide, serait-ce vous, mon révérend père ? Vous, le frère de la belle Cunégonde ! Vous qui fûtes tué par les Bulgares ! Vous le fils de monsieur le baron ! Vous jésuite au Paraguai ! Il faut avouer que ce monde est une étrange chose. O Pangloss ! Pangloss ! que vous seriez heureux si vous n’aviez pas été pendu ! »

Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains qui servaient à boire dans des gobelets de cristal de roche. Il remercia Dieu et saint Ignace mille fois ; il serrait Candide dans ses bras, leurs visages étaient baignés de pleurs.

« Vous seriez bien plus étonné, plus attendri, plus hors de vous-même, dit Candide, si je vous disais ceci. Mademoiselle Cunégonde, votre sœur, que vous avez crue morte, est pleine de santé. »

« Où ? »

« Dans votre voisinage, chez M. le gouverneur de Buénos-Ayres ; et je venais pour vous faire la guerre. »

Chaque mot qu’ils prononcèrent dans cette longue conversation accumulait prodige sur prodige. Leur âme tout entière volait sur leur langue, était attentive dans leurs oreilles et étincelante dans leurs yeux. Comme ils étaient Allemands, ils tinrent table longtemps, en attendant le révérend père provincial ; et le commandant parla ainsi à son cher Candide.

### Glossaire

- **métis**: mot ancien et offensant pour désigner une personne selon son origine.
- **sacristain**: homme qui s’occupe d’une église et de ses objets.
- **cuistre**: ici, valet d’un collège.
- **los padres**: les jésuites du Paraguai, en espagnol.
- **esponton**: sorte de courte lance que portaient les officiers.
- **feuillée**: abri fait de branches et de feuillage.
- **nègres**: mot ancien et offensant pour désigner des personnes noires.
- **facteur**: ici, homme qui fait du commerce pour un marchand.
- **laquais**: valet.
- **lieues**: une lieue fait environ quatre kilomètres.
- **treillages**: grilles légères de bois ou de métal.
- **colibris, oiseaux-mouches**: très petits oiseaux d’Amérique.
- **pintades**: oiseaux proches de la poule.
- **écuelles**: petits bols.
- **vermeilles**: d’un rouge vif.

## CHAPITRE XV. Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.

J’aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je vis tuer mon père et ma mère, et attaquer ma sœur. Quand les Bulgares furent retirés, on ne trouva point cette sœur. On mit dans une charrette ma mère, mon père et moi, deux servantes et trois petits garçons égorgés. On allait nous enterrer dans une chapelle de jésuites, à deux lieues du château de mes pères. Un jésuite nous jeta de l’eau bénite ; elle était horriblement salée, et il en entra quelques gouttes dans mes yeux. Le père s’aperçut que ma paupière faisait un petit mouvement. Il mit la main sur mon cœur et le sentit battre ; je fus secouru, et au bout de trois semaines il n’y paraissait plus. Le révérend père Croust\[1\], supérieur de la maison, me donna l’habit de novice. Quelque temps après, je fus envoyé à Rome. Le père général avait besoin d’une recrue de jeunes jésuites allemands. Les souverains du Paraguai reçoivent le moins qu’ils peuvent de jésuites espagnols ; ils aiment mieux les étrangers, dont ils se croient plus maîtres. Le révérend père général me jugea propre à aller travailler dans cette vigne. Nous partîmes, un Polonais, un Tyrolien et moi. À mon arrivée, je fus honoré du sous-diaconat et d’une lieutenance ; je suis aujourd’hui colonel et prêtre. Nous recevrons vigoureusement les troupes du roi d’Espagne ; je vous réponds qu’elles seront excommuniées et battues. La Providence vous envoie ici pour nous seconder. Mais est-il bien vrai que ma chère sœur Cunégonde soit dans le voisinage, chez le gouverneur de Buénos-Ayres ?

Candide l’assura par serment que rien n’était plus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler.

\[1\] Dans les premières éditions, au lieu de *Croust*, on lit : *Didrie*. Mais l’édition qui fait partie du volume intitulé *Seconde suite des Mélanges*, 1761, porte déjà Croust. Il est question du révérend P. Croust, *le plus brutal de la société*, dans le tome XXX, page 429. B.

Le baron ne pouvait se lasser d’embrasser Candide ; il l’appelait son frère, son sauveur.

« Ah ! peut-être, lui dit-il, pourrons-nous ensemble, mon cher Candide, entrer en vainqueurs dans la ville, et reprendre ma sœur Cunégonde. »

« C’est tout ce que je souhaite, dit Candide ; car je comptais l’épouser, et je l’espère encore. »

« Vous, insolent ! répondit le baron, vous auriez l’impudence d’épouser ma sœur qui a soixante et douze quartiers ! Je vous trouve bien effronté d’oser me parler d’un projet si téméraire ! »

Candide, pétrifié d’un tel discours, lui répondit :

« Mon révérend père, tous les quartiers du monde n’y font rien. J’ai tiré votre sœur des mains d’un Juif et d’un inquisiteur ; elle m’a assez d’obligations, elle veut m’épouser. Maître Pangloss m’a toujours dit que les hommes sont égaux ; et assurément je l’épouserai. »

« C’est ce que nous verrons, coquin ! » dit le jésuite baron de Thunder-ten-tronckh ; et en même temps il lui donna un grand coup du plat de son épée sur le visage.

Candide à l’instant tire la sienne, et l’enfonce jusqu’à la garde dans le ventre du baron jésuite ; mais en la retirant toute fumante, il se mit à pleurer.

« Hélas ! mon Dieu ! dit-il, j’ai tué mon ancien maître, mon ami, mon beau-frère. Je suis le meilleur homme du monde, et voilà déjà trois hommes que je tue ; et dans ces trois il y a deux prêtres. »

Cacambo, qui faisait sentinelle à la porte de la feuillée, accourut.

« Il ne nous reste qu’à vendre cher notre vie, lui dit son maître. On va sans doute entrer dans la feuillée ; il faut mourir les armes à la main. »

Cacambo, qui en avait bien vu d’autres, ne perdit point la tête. Il prit la robe de jésuite que portait le baron, la mit sur le corps de Candide, lui donna le bonnet carré du mort. Il le fit monter à cheval. Tout cela se fit en un clin d’œil.

« Galopons, mon maître ; tout le monde vous prendra pour un jésuite qui va donner des ordres, et nous aurons passé les frontières avant qu’on puisse courir après nous. »

Il volait déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol :

« Place, place pour le révérend père colonel ! »

### Glossaire

- **novice**: personne qui se prépare à entrer dans un ordre religieux.
- **travailler dans cette vigne**: ici, faire le travail de Dieu, servir l’Église.
- **sous-diaconat**: degré dans la carrière d’un prêtre, avant la prêtrise.
- **lieutenance**: grade de lieutenant dans une armée.
- **excommuniées**: chassées de l’Église.
- **quartiers**: degrés de noblesse d’une famille.
- **garde**: partie de l’épée qui protège la main.
- **égorgés**: tués d’un coup à la gorge.
- **lieues**: une lieue fait environ quatre kilomètres.
- **seconder**: aider.
- **impudence**: audace insolente.
- **téméraire**: trop audacieux.
- **coquin**: homme malhonnête.
- **feuillée**: abri fait de branches et de feuillage.

## CHAPITRE XVI. Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux femmes, deux singes, et les sauvages nommés Oreillons.

Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne savait encore dans le camp la mort du jésuite allemand. Le vigilant Cacambo avait eu soin de remplir sa valise de pain, de chocolat, de jambon, de fruits et de quelques mesures de vin. Ils s’enfoncèrent avec leurs chevaux andalous dans un pays inconnu où ils ne découvrirent aucune route. Enfin une belle prairie coupée de ruisseaux se présenta devant eux. Nos deux voyageurs font paître leurs montures. Cacambo propose à son maître de manger, et lui en donne l’exemple.

« Comment veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand j’ai tué le fils de monsieur le baron ? quand je me vois condamné à ne revoir la belle Cunégonde de ma vie ? À quoi me servira de prolonger mes misérables jours, puisque je dois les traîner loin d’elle dans les remords et dans le désespoir ? et que dira le Journal de Trévoux\[1\] ? »

\[1\] L’ouvrage cité sous le titre de *Journal de Trévoux*, du nom de la ville où il s’imprima, est intitulé : *Mémoires pour servir à l’histoire des sciences et des beaux-arts*. Ce titre a subi plusieurs changements. B.

En parlant ainsi, il mangea tout de même. Le soleil se couchait. Les deux égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient poussés par des femmes. Ils ne savaient si ces cris étaient de douleur ou de joie ; mais ils se levèrent vivement, avec cette inquiétude et cette alarme que tout inspire dans un pays inconnu. Ces cris venaient de deux femmes toutes nues qui couraient légèrement au bord de la prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les fesses. Candide fut touché de pitié. Il avait appris à tirer chez les Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un buisson sans toucher aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à deux coups, tire, et tue les deux singes.

« Dieu soit loué, mon cher Cacambo ! j’ai délivré d’un grand péril ces deux pauvres créatures. Si j’ai commis un péché en tuant un inquisiteur et un jésuite, je l’ai bien réparé en sauvant la vie à deux femmes. Ce sont peut-être deux demoiselles de condition, et cette aventure peut nous procurer de très grands avantages dans le pays. »

Il allait continuer, mais sa langue resta paralysée quand il vit ces deux femmes embrasser tendrement les deux singes et fondre en larmes sur leurs corps. Elles remplissaient l’air des cris les plus douloureux.

« Je ne m’attendais pas à tant de bonté d’âme », dit-il enfin à Cacambo.

« Vous avez fait là un beau chef-d’œuvre, mon maître, répliqua celui-ci ; vous avez tué les deux amants de ces demoiselles. »

« Leurs amants ! serait-il possible ? vous vous moquez de moi, Cacambo ; comment vous croire ? »

« Mon cher maître, reprit Cacambo, vous êtes toujours étonné de tout. Pourquoi trouvez-vous si étrange que dans quelques pays il y ait des singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames ? Ils sont des quarts d’homme, comme je suis un quart d’Espagnol. »

« Hélas ! reprit Candide, je me souviens d’avoir entendu dire à maître Pangloss qu’autrefois de pareils accidents étaient arrivés. Il disait que ces mélanges avaient produit des égypans, des faunes, des satyres. Il ajoutait que plusieurs grands personnages de l’antiquité en avaient vu ; mais je prenais cela pour des fables. »

« Vous devez être convaincu à présent, dit Cacambo, que c’est une vérité, et vous voyez comment agissent les personnes qui n’ont pas reçu une certaine éducation. Tout ce que je crains, c’est que ces dames ne nous fassent quelque méchante affaire. »

Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie et à s’enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo ; et tous deux, après avoir maudit l’inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buénos-Ayres et le baron, s’endormirent sur de la mousse. À leur réveil, ils sentirent qu’ils ne pouvaient plus remuer. La raison en était que les deux dames les avaient dénoncés aux Oreillons, habitants du pays. Pendant la nuit, ceux-ci les avaient attachés avec des cordes d’écorce d’arbre.

Ils étaient entourés d’une cinquantaine d’Oreillons tout nus, armés de flèches, de massues et de haches de caillou. Les uns faisaient bouillir une grande chaudière ; les autres préparaient des broches ; et tous criaient :

« C’est un jésuite, c’est un jésuite ! nous serons vengés, et nous ferons bonne chère ; mangeons du jésuite, mangeons du jésuite ! »

« Je vous l’avais bien dit, mon cher maître, s’écria tristement Cacambo, que ces deux femmes nous joueraient un mauvais tour. »

Candide, apercevant la chaudière et les broches, s’écria :

« Nous allons certainement être rôtis ou bouillis. Ah ! que dirait maître Pangloss, s’il voyait comme la pure nature est faite ? Tout est bien ; soit, mais j’avoue qu’il est bien cruel d’avoir perdu mademoiselle Cunégonde, et d’être mis à la broche par des Oreillons. »

Cacambo ne perdait jamais la tête.

« Ne désespérez de rien, dit-il au désolé Candide ; je comprends un peu le jargon de ces peuples, je vais leur parler. »

« Ne manquez pas, dit Candide, de leur représenter quelle est l’inhumanité affreuse de faire cuire des hommes, et combien cela est peu chrétien. »

« Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd’hui un jésuite ? c’est très bien fait ; rien n’est plus juste que de traiter ainsi ses ennemis. En effet, le droit naturel nous enseigne à tuer notre prochain, et c’est ainsi qu’on agit sur toute la terre. Si nous n’usons pas du droit de le manger, c’est que nous avons d’ailleurs de quoi faire bonne chère. Mais vous n’avez pas les mêmes ressources que nous. Certainement il vaut mieux manger ses ennemis que d’abandonner aux corbeaux et aux corneilles le fruit de sa victoire. Mais, messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis. Vous croyez mettre un jésuite à la broche, et c’est votre défenseur, c’est l’ennemi de vos ennemis que vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans votre pays. Monsieur que vous voyez est mon maître ; bien loin d’être jésuite, il vient de tuer un jésuite, et il en porte les dépouilles. Voilà la cause de votre méprise. Pour vérifier ce que je vous dis, prenez sa robe, portez-la à la première barrière du royaume de los padres. Informez-vous si mon maître n’a pas tué un officier jésuite. Il vous faudra peu de temps ; vous pourrez toujours nous manger, si vous trouvez que je vous ai menti. Mais si je vous ai dit la vérité, vous connaissez trop les principes du droit public, les mœurs et les lois, pour ne pas nous faire grâce. »

Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable. Ils députèrent deux notables pour aller en hâte s’informer de la vérité. Les deux députés s’acquittèrent de leur mission en gens d’esprit, et revinrent bientôt apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent leurs deux prisonniers, leur firent toutes sortes de civilités, leur offrirent des femmes, leur donnèrent des rafraîchissements. Ils les reconduisirent jusqu’aux limites de leurs états, en criant avec allégresse :

« Il n’est point jésuite, il n’est point jésuite ! »

Candide ne se lassait point d’admirer la cause de sa délivrance.

« Quel peuple ! disait-il, quels hommes ! quelles mœurs ! Si je n’avais pas eu le bonheur de donner un grand coup d’épée au travers du corps du frère de mademoiselle Cunégonde, j’étais mangé sans rémission. Mais, après tout, la pure nature est bonne. Car ces gens-ci, au lieu de me manger, m’ont fait mille honnêtetés, dès qu’ils ont su que je n’étais pas jésuite. »

### Glossaire

- **sauvages**: mot ancien et méprisant pour les peuples qui n’étaient pas européens.
- **Journal de Trévoux**: revue savante des jésuites.
- **demoiselles de condition**: femmes de famille noble.
- **bonnes grâces**: faveur, amour accordé à quelqu’un.
- **égypans, faunes, satyres**: êtres de la mythologie, moitié hommes, moitié bêtes.
- **faire bonne chère**: bien manger.
- **droit naturel**: droit que la nature donnerait à tous les hommes.
- **montures**: bêtes qu’on monte, ici les chevaux.
- **péril**: grand danger.
- **massues**: gros bâtons pour frapper.
- **chaudière**: ici, très grande marmite.
- **broches**: tiges de métal ou de bois pour faire rôtir la viande.
- **dépouilles**: ici, vêtements pris sur un mort.
- **méprise**: erreur sur une personne.
- **députèrent**: envoyèrent pour les représenter.
- **civilités**: politesses.
- **allégresse**: grande joie.
- **sans rémission**: sans pitié, sans aucun doute.
- **honnêtetés**: ici, politesses.

## CHAPITRE XVII. Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent.

Quand ils furent aux frontières des Oreillons :

« Vous voyez, dit Cacambo à Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l’autre ; croyez-moi, retournons en Europe par le plus court chemin. »

« Comment y retourner ? dit Candide ; et où aller ? Si je vais dans mon pays, les Bulgares et les Abares y égorgent tout. Si je retourne en Portugal, j’y suis brûlé. Si nous restons dans ce pays-ci, nous risquons à tout moment d’être mis à la broche. Mais comment se résoudre à quitter la partie du monde que mademoiselle Cunégonde habite ? »

« Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo ; nous y trouverons des Français, qui vont par tout le monde ; ils pourront nous aider. Dieu aura peut-être pitié de nous. »

Il n’était pas facile d’aller à la Cayenne. Ils savaient bien à peu près de quel côté il fallait marcher ; mais des montagnes, des fleuves, des précipices, des brigands, des sauvages, étaient partout de terribles obstacles. Leurs chevaux moururent de fatigue ; leurs provisions furent épuisées. Ils se nourrirent un mois entier de fruits sauvages, et se trouvèrent enfin auprès d’une petite rivière bordée de cocotiers, qui soutinrent leur vie et leurs espérances.

Cacambo, qui donnait toujours d’aussi bons conseils que la vieille, dit à Candide :

« Nous n’en pouvons plus, nous avons assez marché. J’aperçois un canot vide sur le rivage ; emplissons-le de cocos, jetons-nous dans cette petite barque, laissons-nous aller au courant. Une rivière mène toujours à quelque endroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses agréables, nous trouverons du moins des choses nouvelles. »

« Allons, dit Candide, recommandons-nous à la Providence. »

Ils voguèrent quelques lieues entre des bords tantôt fleuris, tantôt arides, tantôt plats, tantôt escarpés. La rivière s’élargissait toujours ; enfin elle se perdait sous une voûte de rochers épouvantables qui s’élevaient jusqu’au ciel. Les deux voyageurs eurent la hardiesse de s’abandonner aux flots sous cette voûte. Le fleuve, resserré en cet endroit, les porta avec une rapidité et un bruit horribles. Au bout de vingt-quatre heures ils revirent le jour ; mais leur canot se fracassa contre les écueils. Il fallut se traîner de rocher en rocher pendant une lieue entière. Enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme pour le besoin ; partout l’utile était agréable\[1\]. Les chemins étaient couverts, ou plutôt ornés, de voitures d’une forme et d’une matière brillantes, portant des hommes et des femmes d’une beauté singulière. Elles étaient traînées rapidement par de gros moutons rouges, qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux d’Andalousie, de Tétuan et de Méquinez.

\[1\] Tel est le texte de toutes les éditions publiées du vivant de l’auteur, et même des éditions de Kehl. Quelques éditeurs récents ont mis : *l’utile était* joint à *l’agréable*. B.

« Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Vestphalie. »

Il mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu’il rencontra. Quelques enfants du village, couverts de brocarts d’or tout déchirés, jouaient au palet à l’entrée du bourg. Nos deux hommes de l’autre monde s’amusèrent à les regarder. Leurs palets étaient d’assez larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat singulier. Les voyageurs eurent envie d’en ramasser quelques-uns ; c’était de l’or, c’étaient des émeraudes, des rubis, dont le moindre aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol.

« Sans doute, dit Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit palet. »

Le magister du village parut à ce moment pour les faire rentrer à l’école.

« Voilà, dit Candide, le précepteur de la famille royale. »

Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs palets et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les ramasse, court au précepteur et les lui présente humblement. Il lui fait comprendre par signes que leurs altesses royales avaient oublié leur or et leurs pierreries. Le magister du village, en souriant, les jeta par terre, regarda un moment la figure de Candide avec beaucoup de surprise, et continua son chemin.

Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubis et les émeraudes.

« Où sommes-nous ? s’écria Candide. Il faut que les enfants des rois de ce pays soient bien élevés, puisqu’on leur apprend à mépriser l’or et les pierreries. »

Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils approchèrent enfin de la première maison du village ; elle était bâtie comme un palais d’Europe. Une foule de monde se pressait à la porte, et encore plus à l’intérieur ; on entendait une musique très agréable, et on sentait une odeur délicieuse de cuisine. Cacambo s’approcha de la porte, et entendit qu’on parlait péruvien. C’était sa langue maternelle ; car tout le monde sait que Cacambo était né au Tucuman, dans un village où l’on ne connaissait que cette langue.

« Je vous servirai d’interprète, dit-il à Candide ; entrons, c’est ici un cabaret. »

Aussitôt deux garçons et deux filles de l’hôtellerie les invitent à se mettre à la table de l’hôte. Ils sont vêtus de drap d’or, et ont les cheveux noués avec des rubans. On servit quatre potages garnis chacun de deux perroquets, un contour bouilli qui pesait deux cents livres, deux singes rôtis d’un goût excellent. Il y avait trois cents colibris dans un plat et six cents oiseaux-mouches dans un autre. Il y avait aussi des ragoûts exquis et des pâtisseries délicieuses, le tout dans des plats d’une espèce de cristal de roche. Les garçons et les filles de l’hôtellerie versaient plusieurs liqueurs faites de cannes à sucre.

Les convives étaient pour la plupart des marchands et des voituriers, tous d’une politesse extrême. Ils firent quelques questions à Cacambo avec la plus grande discrétion, et répondirent aux siennes de manière à le satisfaire.

Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer son écot. Il jeta sur la table de l’hôte deux de ces larges pièces d’or qu’il avait ramassées. L’hôte et l’hôtesse éclatèrent de rire, et se tinrent longtemps les côtes. Enfin ils se remirent.

« Messieurs, dit l’hôte, nous voyons bien que vous êtes des étrangers ; nous n’avons pas l’habitude d’en voir. Pardonnez-nous si nous nous sommes mis à rire quand vous nous avez offert en paiement les cailloux de nos grands chemins. Vous n’avez sans doute pas de monnaie du pays, mais il n’est pas nécessaire d’en avoir pour dîner ici. Toutes les hôtelleries établies pour la commodité du commerce sont payées par le gouvernement. Vous avez fait mauvaise chère ici, parce que c’est un pauvre village ; mais partout ailleurs vous serez reçus comme vous méritez de l’être. »

Cacambo expliquait à Candide tous les discours de l’hôte, et Candide les écoutait avec la même admiration et le même égarement que son ami Cacambo les traduisait.

« Quel est donc ce pays, disaient-ils l’un et l’autre, inconnu à tout le reste de la terre, et où toute la nature est d’une espèce si différente de la nôtre ? C’est probablement le pays où tout va bien ; car il faut absolument qu’il y en ait un de cette espèce. Et, quoi qu’en dît maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que tout allait assez mal en Vestphalie. »

### Glossaire

- **brocarts**: riches tissus de soie, ornés de fils d’or ou d’argent.
- **palet**: jeu où l’on lance un petit disque plat ; ce disque lui-même.
- **le Mogol**: empereur de l’Inde, célèbre pour ses richesses.
- **magister**: maître d’école de village.
- **gueux**: pauvres, mendiants.
- **contour**: grand oiseau d’Amérique du Sud (condor).
- **colibris, oiseaux-mouches**: très petits oiseaux d’Amérique.
- **écot**: part que chacun paie au repas.
- **voguèrent**: avancèrent sur l’eau.
- **lieues**: une lieue fait environ quatre kilomètres.
- **escarpés**: très raides.
- **hardiesse**: courage, audace.
- **écueils**: rochers dangereux dans l’eau.
- **se fracassa**: se brisa avec violence.
- **bourg**: gros village.
- **précepteur**: professeur privé d’un enfant.
- **pierreries**: pierres précieuses.
- **livres**: une livre fait un peu moins d’un demi-kilo.
- **voituriers**: hommes qui transportent des marchandises ou des personnes.
- **mauvaise chère**: mauvais repas.
- **égarement**: trouble de l’esprit.

## CHAPITRE XVIII. Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado.

\[1\] Sur le pays d’Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B.

Cacambo montra à son hôte toute sa curiosité. L’hôte lui dit :

« Je suis fort ignorant, et je m’en trouve bien. Mais nous avons ici un vieillard retiré de la cour, qui est le plus savant homme du royaume et le plus communicatif. »

Aussitôt il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne jouait plus que le second rôle, et accompagnait son valet. Ils entrèrent dans une maison fort simple, car la porte n’était que d’argent, et les lambris des appartements n’étaient que d’or. Mais ils étaient travaillés avec tant de goût que les plus riches lambris ne les effaçaient pas. L’antichambre n’était à la vérité incrustée que de rubis et d’émeraudes ; mais l’ordre dans lequel tout était arrangé réparait bien cette extrême simplicité.

Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de plumes de colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des vases de diamant. Après quoi il satisfit leur curiosité en ces termes :

« Je suis âgé de cent soixante et douze ans. J’ai appris de feu mon père, écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou, dont il avait été témoin. Le royaume où nous sommes est l’ancienne patrie des Incas, qui en sortirent très imprudemment pour aller soumettre une partie du monde. Ils furent enfin détruits par les Espagnols.

« Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent plus sages. Ils ordonnèrent, avec le consentement de la nation, qu’aucun habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume. C’est ce qui nous a conservé notre innocence et notre bonheur. Les Espagnols ont eu une connaissance confuse de ce pays, ils l’ont appelé *Eldorado*. Un Anglais, nommé le chevalier Raleigh, s’en est même approché il y a environ cent ans. Mais, comme nous sommes entourés de rochers inabordables et de précipices, nous avons toujours été jusqu’à présent à l’abri de la rapacité des nations de l’Europe. Elles ont une fureur inconcevable pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et, pour en avoir, elles nous tueraient tous jusqu’au dernier. »

La conversation fut longue ; elle roula sur la forme du gouvernement, sur les mœurs, sur les femmes, sur les spectacles publics, sur les arts. Enfin Candide, qui avait toujours du goût pour la métaphysique, fit demander par Cacambo si dans le pays il y avait une religion.

Le vieillard rougit un peu.

« Comment donc ! dit-il, en pouvez-vous douter ? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats ? »

Cacambo demanda humblement quelle était la religion d’Eldorado. Le vieillard rougit encore.

« Est-ce qu’il peut y avoir deux religions ? dit-il. Nous avons, je crois, la religion de tout le monde ; nous adorons Dieu du soir jusqu’au matin. »

« N’adorez-vous qu’un seul Dieu ? » dit Cacambo, qui servait toujours d’interprète aux doutes de Candide.

« Apparemment, dit le vieillard, qu’il n’y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue que les gens de votre monde font des questions bien singulières. »

Candide ne se lassait pas de faire interroger ce bon vieillard ; il voulut savoir comment on priait Dieu en Eldorado.

« Nous ne le prions point, dit le bon et respectable sage. Nous n’avons rien à lui demander, il nous a donné tout ce qu’il nous faut ; nous le remercions sans cesse. »

Candide eut la curiosité de voir des prêtres ; il fit demander où ils étaient. Le bon vieillard sourit.

« Mes amis, dit-il, nous sommes tous prêtres. Le roi et tous les chefs de famille chantent solennellement des cantiques d’actions de grâces tous les matins, et cinq ou six mille musiciens les accompagnent. »

« Quoi ! vous n’avez point de moines qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent, et qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis ? »

« Il faudrait que nous fussions fous, dit le vieillard. Nous sommes tous ici du même avis, et nous ne comprenons pas ce que vous voulez dire avec vos moines. »

Candide, à tous ces discours, demeurait en extase, et disait en lui-même :

« Ceci est bien différent de la Vestphalie et du château de monsieur le baron. Si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il n’aurait plus dit que le château de Thunder-ten-tronckh était ce qu’il y avait de mieux sur la terre. Il est certain qu’il faut voyager. »

Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un carrosse à six moutons. Il donna douze de ses domestiques aux deux voyageurs pour les conduire à la cour.

« Excusez-moi, leur dit-il, si mon âge me prive de l’honneur de vous accompagner. Le roi vous recevra d’une manière dont vous ne serez pas mécontents. Vous pardonnerez sans doute aux usages du pays, s’il y en a quelques-uns qui vous déplaisent. »

Candide et Cacambo montent en carrosse. Les six moutons volaient, et en moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de la capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut et de cent de large ; il est impossible d’exprimer de quelle matière il était fait. On voit assez quelle supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable que nous nommons or et pierreries.

Vingt belles femmes de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse. Elles les conduisirent aux bains, et les vêtirent de robes d’un tissu de duvet de colibri. Ensuite les grands officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de sa majesté. Ils marchaient au milieu de deux files de mille musiciens chacune, selon l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer sa majesté. Fallait-il se jeter à genoux ou ventre à terre ? Fallait-il mettre les mains sur la tête ou sur le derrière ? Fallait-il lécher la poussière de la salle ? En un mot, quelle était la cérémonie ?

« L’usage, dit le grand officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. »

Candide et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper.

En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes. Ils virent les fontaines d’eau pure, les fontaines d’eau de rose, celles de liqueurs de cannes à sucre, qui coulaient continuellement dans de grandes places. Celles-ci étaient pavées d’une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement ; on lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne plaidait jamais. Il demanda s’il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le palais des sciences. Il y vit une galerie de deux mille pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de physique.

Quand ils eurent parcouru, tout l’après-midi, à peu près la millième partie de la ville, on les ramena chez le roi. Candide se mit à table entre sa majesté, son valet Cacambo et plusieurs dames. Jamais on ne fit meilleure chère, et jamais on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut sa majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et, quoique traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’étonna le moins.

Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à Cacambo :

« Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je suis né ne vaut pas le pays où nous sommes. Mais enfin mademoiselle Cunégonde n’y est pas, et vous avez sans doute quelque maîtresse en Europe. Si nous restons ici, nous n’y serons que comme les autres. Au contraire, si nous retournons dans notre monde, seulement avec douze moutons chargés de cailloux d’Eldorado, nous serons plus riches que tous les rois ensemble. Nous n’aurons plus d’inquisiteurs à craindre, et nous pourrons aisément reprendre mademoiselle Cunégonde. »

Ce discours plut à Cacambo. On aime tant courir, se faire valoir chez les siens, faire parade de ce qu’on a vu en voyage, que les deux heureux résolurent de ne plus l’être. Ils décidèrent de demander leur congé à sa majesté.

« Vous faites une sottise, leur dit le roi. Je sais bien que mon pays est peu de chose ; mais, quand on est passablement quelque part, il faut y rester. Je n’ai pas assurément le droit de retenir des étrangers ; c’est une tyrannie qui n’est ni dans nos mœurs ni dans nos lois. Tous les hommes sont libres ; partez quand vous voudrez, mais la sortie est bien difficile. Il est impossible de remonter la rivière rapide sur laquelle vous êtes arrivés par miracle, et qui court sous des voûtes de rochers. Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds de hauteur, et sont droites comme des murailles. Elles occupent chacune en largeur un espace de plus de dix lieues ; on ne peut en descendre que par des précipices. Cependant, puisque vous voulez absolument partir, je vais donner ordre aux intendants des machines d’en faire une qui puisse vous transporter commodément. Quand on vous aura conduits de l’autre côté des montagnes, personne ne pourra vous accompagner. Car mes sujets ont fait vœu de ne jamais sortir de leur enceinte, et ils sont trop sages pour rompre leur vœu. Demandez-moi d’ailleurs tout ce qu’il vous plaira. »

« Nous ne demandons à votre majesté, dit Cacambo, que quelques moutons chargés de vivres, de cailloux et de la boue du pays. »

Le roi rit.

« Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens d’Europe ont pour notre boue jaune ; mais emportez-en tant que vous voudrez, et grand bien vous fasse. »

Il donna l’ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine pour hisser ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois mille bons physiciens y travaillèrent. Elle fut prête au bout de quinze jours, et ne coûta pas plus de vingt millions de livres sterling, monnaie du pays. On mit sur la machine Candide et Cacambo. Il y avait deux grands moutons rouges sellés et bridés pour leur servir de monture quand ils auraient franchi les montagnes. Il y avait vingt moutons de bât chargés de vivres, et trente qui portaient des présents de ce que le pays a de plus curieux. Cinquante enfin étaient chargés d’or, de pierreries et de diamants. Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.

Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière ingénieuse dont ils furent hissés, eux et leurs moutons, au haut des montagnes. Les physiciens prirent congé d’eux après les avoir mis en sûreté. Candide n’eut plus d’autre désir et d’autre objet que d’aller présenter ses moutons à mademoiselle Cunégonde.

« Nous avons, dit-il, de quoi payer le gouverneur de Buénos-Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise à prix. Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons ensuite quel royaume nous pourrons acheter. »

### Glossaire

- **lambris**: panneaux qui couvrent les murs d’une pièce.
- **rapacité**: désir violent de prendre et de posséder.
- **fange**: boue épaisse.
- **cabalent**: de « cabaler » : faire des intrigues secrètes contre quelqu’un.
- **hospice**: ici, maison où l’on reçoit des voyageurs.
- **moutons de bât**: moutons qui portent des charges.
- **physiciens**: ici, savants qui étudient les sciences de la nature.
- **antichambre**: pièce d’attente, à l’entrée d’un appartement.
- **incrustée**: ornée de pierres fixées dans la matière.
- **colibri**: très petit oiseau d’Amérique.
- **feu**: mort (devant le nom d’une personne).
- **écuyer**: homme chargé des chevaux d’un roi.
- **cantiques**: chants religieux.
- **actions de grâces**: remerciements à Dieu.
- **nues**: nuages.
- **girofle**: épice d’odeur forte.
- **plaidait**: de « plaider » : défendre une cause devant un tribunal.
- **meilleure chère**: meilleur repas.
- **faire parade**: montrer avec fierté.
- **passablement**: assez bien.
- **intendants**: hommes chargés d’un service du roi.
- **enceinte**: ici, ce qui entoure le royaume.
- **vivres**: nourriture.
- **pieds**: un pied fait environ 32 cm.
- **lieues**: une lieue fait environ quatre kilomètres.

## CHAPITRE XIX. Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin.

La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. Ils étaient encouragés par l’idée de posséder plus de trésors que l’Asie, l’Europe et l’Afrique n’en pouvaient rassembler. Candide, transporté, écrivit le nom de Cunégonde sur les arbres. La seconde journée, deux de leurs moutons s’enfoncèrent dans des marais, et y disparurent avec leurs charges. Deux autres moutons moururent de fatigue quelques jours après. Sept ou huit périrent ensuite de faim dans un désert ; d’autres tombèrent au bout de quelques jours dans des précipices. Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que deux moutons.

Candide dit à Cacambo :

« Mon ami, vous voyez comme les richesses de ce monde sont périssables ; il n’y a rien de solide que la vertu et le bonheur de revoir mademoiselle Cunégonde. »

« Je l’avoue, dit Cacambo ; mais il nous reste encore deux moutons, avec plus de trésors que n’en aura jamais le roi d’Espagne. Et je vois bien de loin une ville qui doit être Surinam, qui appartient aux Hollandais. Nous sommes au bout de nos peines et au commencement de notre bonheur. »

En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile bleue. Il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite.

« Eh ! mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ? »

« J’attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant », répondit le nègre.

« Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi ? »

« Oui, monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois par an. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main. Quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe. Je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait : “Mon cher enfant, bénis nos fétiches. Adore-les toujours, ils te feront vivre heureux. Tu as l’honneur d’être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère.” Hélas ! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germain. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas traiter ses parents d’une manière plus horrible. »

« O Pangloss ! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination ; c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. »

« Qu’est-ce qu’optimisme ? » disait Cacambo.

« Hélas ! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. »

Et il versait des larmes en regardant son nègre ; et, en pleurant, il entra dans Surinam.

La première chose dont ils s’informent, c’est s’il n’y a point au port quelque vaisseau qu’on puisse envoyer à Buénos-Ayres. Celui à qui ils s’adressèrent était justement un patron espagnol, qui offrit de faire avec eux un marché honnête. Il leur donna rendez-vous dans un cabaret. Candide et le fidèle Cacambo allèrent l’y attendre avec leurs deux moutons.

Candide, qui avait le cœur sur les lèvres, conta à l’Espagnol toutes ses aventures, et lui avoua qu’il voulait enlever mademoiselle Cunégonde.

« Je me garderai bien de vous passer à Buénos-Ayres, dit le patron : je serais pendu, et vous aussi ; la belle Cunégonde est la maîtresse favorite de monseigneur. »

Ce fut un coup de foudre pour Candide ; il pleura longtemps. Enfin il tira Cacambo à part.

« Voici, mon cher ami, lui dit-il, ce qu’il faut que tu fasses. Nous avons chacun dans nos poches pour cinq ou six millions de diamants ; tu es plus habile que moi ; va prendre mademoiselle Cunégonde à Buénos-Ayres. Si le gouverneur fait quelque difficulté, donne-lui un million ; s’il ne se rend pas, donne-lui-en deux. Tu n’as point tué d’inquisiteur, on ne se méfiera point de toi. J’équiperai un autre vaisseau, j’irai t’attendre à Venise. C’est un pays libre où l’on n’a rien à craindre ni des Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, ni des inquisiteurs. »

Cacambo applaudit à cette sage résolution. Il était au désespoir de se séparer d’un bon maître devenu son ami intime ; mais le plaisir de lui être utile l’emporta sur la douleur de le quitter. Ils s’embrassèrent en versant des larmes. Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne vieille. Cacambo partit le jour même : c’était un très bon homme que ce Cacambo.

Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu’un autre patron veuille bien le mener en Italie, lui et les deux moutons qui lui restaient. Il prit des domestiques, et acheta tout ce qui lui était nécessaire pour un long voyage. Enfin M. Vanderdendur, maître d’un gros vaisseau, vint se présenter à lui.

« Combien voulez-vous, demanda-t-il à cet homme, pour me mener directement à Venise, moi, mes gens, mon bagage, et les deux moutons que voilà ? »

Le patron fixa le prix à dix mille piastres : Candide n’hésita pas.

« Oh ! oh ! se dit à part lui le prudent Vanderdendur, cet étranger donne dix mille piastres tout d’un coup ! il faut qu’il soit bien riche. »

Puis, revenant un moment après, il déclara qu’il ne pouvait partir à moins de vingt mille.

« Eh bien ! vous les aurez », dit Candide.

« Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille piastres aussi aisément que dix mille. »

Il revint encore, et dit qu’il ne pouvait le conduire à Venise à moins de trente mille piastres.

« Vous en aurez donc trente mille », répondit Candide.

« Oh ! oh ! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres ne coûtent rien à cet homme-ci ; sans doute les deux moutons portent des trésors immenses. N’insistons pas davantage : faisons-nous d’abord payer les trente mille piastres, et puis nous verrons. »

Candide vendit deux petits diamants, dont le moindre valait plus que tout l’argent que demandait le patron. Il le paya d’avance. Les deux moutons furent embarqués. Candide suivait dans un petit bateau pour rejoindre le vaisseau à la rade. Le patron prend son temps, met à la voile, démarre ; le vent le favorise. Candide, éperdu et stupéfait, le perd bientôt de vue.

« Hélas ! cria-t-il, voilà un tour digne de l’Ancien Monde. »

Il retourne au rivage, abîmé dans la douleur ; car enfin il avait perdu de quoi faire la fortune de vingt monarques.

Il se rend chez le juge hollandais ; et, comme il était un peu troublé, il frappe rudement à la porte. Il entre, expose son aventure, et crie un peu plus haut qu’il ne convenait. Le juge commença par lui faire payer dix mille piastres pour le bruit qu’il avait fait. Ensuite il l’écouta patiemment, lui promit d’examiner son affaire dès que le marchand serait revenu, et se fit payer dix mille autres piastres pour les frais de l’audience.

Ce procédé acheva de désespérer Candide. Il avait à la vérité subi des malheurs mille fois plus douloureux. Mais le sang-froid du juge, et celui du patron qui l’avait volé, alluma sa colère et le plongea dans une noire mélancolie. La méchanceté des hommes se présentait à son esprit dans toute sa laideur ; il ne se nourrissait que d’idées tristes. Enfin un vaisseau français fut sur le point de partir pour Bordeaux. Comme il n’avait plus de moutons chargés de diamants à embarquer, il loua une chambre du vaisseau à juste prix. Il fit savoir dans la ville qu’il paierait le passage et la nourriture. Il donnerait deux mille piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage avec lui. La condition était que cet homme soit le plus dégoûté de son état et le plus malheureux de la province.

Il se présenta une foule de candidats qu’une flotte n’aurait pu contenir. Candide voulut choisir parmi les plus présentables ; il distingua une vingtaine de personnes qui lui paraissaient sociables, et qui toutes prétendaient mériter la préférence. Il les réunit dans son cabaret et leur donna à souper, à condition que chacun jure de raconter fidèlement son histoire. Il promit de choisir celui qui lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus justement mécontent de son état, et de donner aux autres quelques gratifications.

La séance dura jusqu’à quatre heures du matin. Candide, en écoutant toutes leurs aventures, se rappelait ce que lui avait dit la vieille en allant à Buénos-Ayres, et la gageure qu’elle avait faite. Elle avait gagé qu’il n’y avait personne sur le vaisseau à qui il ne fût arrivé de très grands malheurs. Il songeait à Pangloss à chaque aventure qu’on lui contait.

« Ce Pangloss, disait-il, serait bien embarrassé de démontrer son système. Je voudrais qu’il fût ici. Certainement, si tout va bien, c’est en Eldorado, et non pas dans le reste de la terre. »

Enfin il se décida en faveur d’un pauvre savant qui avait travaillé dix ans pour les libraires à Amsterdam. Il jugea qu’il n’y avait point de métier au monde dont on dût être plus dégoûté.

Ce savant, qui était d’ailleurs un brave homme, avait été volé par sa femme, battu par son fils, et abandonné par sa fille. Elle s’était fait enlever par un Portugais. Il venait de perdre un petit emploi dont il vivait, et les prédicants de Surinam le persécutaient, parce qu’ils le prenaient pour un socinien. Il faut avouer que les autres étaient pour le moins aussi malheureux que lui ; mais Candide espérait que le savant le désennuierait pendant le voyage. Tous ses autres rivaux trouvèrent que Candide leur faisait une grande injustice ; mais il les apaisa en leur donnant à chacun cent piastres.

### Glossaire

- **nègre**: mot ancien et offensant pour désigner une personne noire.
- **sucreries**: lieux où l’on fabrique le sucre.
- **écus patagons**: pièces d’argent des Pays-Bas espagnols.
- **fétiches**: objets que l’on adore comme des dieux ; ici, aussi, les prêcheurs hollandais.
- **cousins issus de germain**: enfants de deux cousins.
- **piastres**: anciennes pièces de monnaie.
- **gageure**: pari.
- **prédicants**: prêcheurs protestants.
- **socinien**: chrétien qui refuse les mystères de la religion.
- **transporté**: ici, plein de joie.
- **caleçon**: sous-vêtement ou pantalon court.
- **meule**: grosse pierre ronde qui écrase les cannes à sucre.
- **patron**: ici, capitaine d’un navire.
- **rade**: grand port abrité.
- **éperdu**: fou de douleur.
- **abîmé**: ici, plongé.
- **gratifications**: sommes d’argent données en plus.
- **désennuierait**: de « désennuyer » : chasser l’ennui.

## CHAPITRE XX. Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.

Le vieux savant, qui s’appelait Martin, s’embarqua donc pour Bordeaux avec Candide. L’un et l’autre avaient beaucoup vu et beaucoup souffert. Ils avaient de quoi s’entretenir du mal moral et du mal physique. Même si le vaisseau avait dû faire voile de Surinam au Japon par le cap de Bonne-Espérance, ils en auraient eu pour tout le voyage.

Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin : il espérait toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et Martin n’avait rien à espérer. De plus, il avait de l’or et des diamants. Il avait perdu cent gros moutons rouges chargés des plus grands trésors de la terre, et il avait toujours sur le cœur la friponnerie du patron hollandais. Cependant, quand il songeait à ce qui lui restait en poche et parlait de Cunégonde, surtout à la fin du repas, il penchait pour le système de Pangloss.

« Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout cela ? quelle est votre idée sur le mal moral et le mal physique ? »

« Monsieur, répondit Martin, mes prêtres m’ont accusé d’être socinien\[1\] ; mais la vérité est que je suis manichéen\[2\]. »

« Vous vous moquez de moi, dit Candide ; il n’y a plus de manichéens dans le monde. »

« Il y a moi, dit Martin ; je ne sais qu’y faire, mais je ne peux penser autrement. »

« Il faut que vous ayez le diable au corps », dit Candide.

« Il se mêle si fort des affaires de ce monde, dit Martin, qu’il pourrait bien être dans mon corps, comme partout ailleurs. Mais je vous avoue qu’en jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que Dieu l’a abandonné à quelque être malfaisant. J’en excepte toujours Eldorado. Je n’ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville voisine, point de famille qui ne voulût exterminer quelque autre famille. Partout les faibles ont en horreur les puissants devant lesquels ils rampent, et les puissants les traitent comme des troupeaux dont on vend la laine et la chair. Un million d’assassins enrégimentés, courant d’un bout de l’Europe à l’autre, exerce le meurtre et le brigandage avec discipline pour gagner son pain. C’est qu’il n’a pas de métier plus honnête. Et il y a des villes qui paraissent jouir de la paix, et où les arts fleurissent. Là, les hommes sont dévorés de plus d’envie, de soucis et d’inquiétudes qu’une ville assiégée n’éprouve de fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus cruels que les misères publiques. En un mot, j’en ai tant vu et tant éprouvé que je suis manichéen. »

\[1\] Les sociniens rejettent les mystères et n’admettent que l’évidence : voyez tome XXVIII, page 435. B.

\[2\] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe : voyez tome XV, pages 27, 314-315. B.

« Il y a pourtant du bon », répliquait Candide.

« Cela peut être, disait Martin ; mais je ne le connais pas. »

Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le bruit redouble de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On aperçoit deux vaisseaux qui combattaient à une distance d’environ trois milles. Le vent les amena l’un et l’autre si près du vaisseau français qu’on eut le plaisir de voir le combat tout à son aise. Enfin l’un des deux vaisseaux lâcha à l’autre une bordée si bas et si juste qu’il le coula à fond. Candide et Martin aperçurent distinctement une centaine d’hommes sur le tillac du vaisseau qui s’enfonçait. Ils levaient tous les mains au ciel, et poussaient des cris effroyables ; en un moment tout fut englouti.

« Eh bien ! dit Martin, voilà comment les hommes se traitent les uns les autres. »

« Il est vrai, dit Candide, qu’il y a quelque chose de diabolique dans cette affaire. »

En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d’un rouge éclatant, qui nageait auprès de son vaisseau. On détacha la chaloupe pour voir ce que ce pouvait être : c’était un de ses moutons. Candide eut plus de joie à retrouver ce mouton qu’il n’avait été affligé d’en perdre cent, tous chargés de gros diamants d’Eldorado.

Le capitaine français vit bientôt que le capitaine du vaisseau vainqueur était espagnol, et que celui du vaisseau coulé était un pirate hollandais. C’était celui-là même qui avait volé Candide. Les richesses immenses dont ce scélérat s’était emparé furent ensevelies avec lui dans la mer, et il n’y eut qu’un mouton de sauvé.

« Vous voyez, dit Candide à Martin, que le crime est puni quelquefois ; ce coquin de patron hollandais a eu le sort qu’il méritait. »

« Oui, dit Martin ; mais fallait-il que les passagers qui étaient sur son vaisseau périssent aussi ? Dieu a puni ce fripon, le diable a noyé les autres. »

Cependant le vaisseau français et l’espagnol continuèrent leur route, et Candide continua ses conversations avec Martin. Ils disputèrent quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils étaient aussi avancés que le premier. Mais enfin ils parlaient, ils se communiquaient des idées, ils se consolaient. Candide caressait son mouton.

« Puisque je t’ai retrouvé, dit-il, je pourrai bien retrouver Cunégonde. »

### Glossaire

- **friponnerie**: vol, tromperie.
- **manichéen**: qui croit que le monde est gouverné par un dieu bon et un dieu mauvais.
- **socinien**: chrétien qui refuse les mystères de la religion.
- **globule**: très petit globe ; ici, mot de mépris pour la Terre.
- **enrégimentés**: organisés en régiments, comme des soldats.
- **bordée**: tir de tous les canons d’un même côté d’un navire.
- **tillac**: pont d’un bateau.
- **chaloupe**: petit bateau d’un navire.
- **faire voile**: partir en bateau.
- **malfaisant**: qui fait le mal.
- **brigandage**: vol à main armée.
- **fléaux**: grands malheurs.
- **lunette**: ici, longue-vue.
- **affligé**: attristé.
- **scélérat**: criminel.
- **ensevelies**: enterrées, ici englouties.
- **coquin**: homme malhonnête.
- **fripon**: voleur, tricheur.
- **disputèrent**: ici, discutèrent.

## CHAPITRE XXI. Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.

On aperçut enfin les côtes de France.

« Avez-vous jamais été en France, monsieur Martin ? » dit Candide.

« Oui, dit Martin, j’ai parcouru plusieurs provinces. Il y en a où la moitié des habitants est folle, quelques-unes où l’on est trop rusé. Il y en a d’autres où l’on est en général assez doux et assez bête, d’autres où l’on fait le bel esprit. Et, dans toutes, la principale occupation est l’amour ; la seconde, de médire ; et la troisième, de dire des sottises. »

« Mais, monsieur Martin, avez-vous vu Paris ? »

« Oui, j’ai vu Paris ; il tient de toutes ces espèces-là. C’est un chaos. C’est une foule dans laquelle tout le monde cherche le plaisir, et où presque personne ne le trouve, du moins à ce qu’il m’a paru. J’y ai séjourné peu de temps. J’y fus volé, en arrivant, de tout ce que j’avais, par des filous, à la foire Saint-Germain. On me prit moi-même pour un voleur, et je fus huit jours en prison. Après quoi je me fis correcteur d’imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je connus la canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille convulsionnaire. On dit qu’il y a des gens fort polis dans cette ville-là : je veux bien le croire. »

« Pour moi, je n’ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide. Vous devinez aisément que, quand on a passé un mois en Eldorado, on ne se soucie plus de rien voir sur la terre que mademoiselle Cunégonde. Je vais l’attendre à Venise ; nous traverserons la France pour aller en Italie. Ne m’accompagnerez-vous pas ? »

« Très volontiers, dit Martin. On dit que Venise n’est bonne que pour les nobles vénitiens, mais qu’on y reçoit pourtant très bien les étrangers quand ils ont beaucoup d’argent. Je n’en ai point ; vous en avez ; je vous suivrai partout. »

« À propos, dit Candide, pensez-vous que la terre ait été à l’origine une mer, comme on l’assure dans ce gros livre qui appartient au capitaine du vaisseau\[1\] ? »

« Je n’en crois rien du tout, dit Martin, non plus que de toutes les rêveries qu’on nous débite depuis quelque temps. »

« Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé ? » dit Candide.

« Pour nous faire enrager », répondit Martin.

« N’êtes-vous pas bien étonné, continua Candide, de l’amour que ces deux femmes du pays des Oreillons avaient pour ces deux singes ? Je vous ai conté leur aventure. »

« Point du tout, dit Martin ; je ne vois pas ce que cette passion a d’étrange. J’ai tant vu de choses extraordinaires qu’il n’y a plus rien d’extraordinaire pour moi. »

« Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient toujours massacrés les uns les autres comme ils le font aujourd’hui ? Qu’ils aient toujours été menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands, faibles, volages, lâches, envieux, gourmands, ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés, fanatiques, hypocrites, et sots ? »

« Croyez-vous, dit Martin, que les éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé ? »

« Oui, sans doute », dit Candide.

« Eh bien ! dit Martin, si les éperviers ont toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes aient changé le leur ? »

« Oh ! dit Candide, il y a bien de la différence, car le libre arbitre…. »

En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bordeaux.

\[1\] La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2 : *Tenebrae erant super faciem abyssi*. De Maillet donne ces paroles comme présentant la même idée que ce vers d’Ovide (*Métam.*, 1, 15) :

« Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer. »

Voyez la première journée de *Telliamed*. Il y est dit que *la mer a été supérieure d’un grand nombre de coudées à la plus haute de toutes nos montagnes*. Voltaire parle souvent de De Maillet et de son *Telliamed*. Voyez entre autres, dans les *Mélanges*, année 1768, le chapitre XVIII des *Singularités de la nature* ; et année 1777, le onzième des *Dialogues d’Evhémère*. B.

### Glossaire

- **fait le bel esprit**: de « faire le bel esprit » : vouloir paraître brillant.
- **médire**: dire du mal des autres.
- **filous**: voleurs habiles.
- **canaille**: gens méprisables.
- **débite**: de « débiter » : raconter sans fin.
- **fourbes**: menteurs et rusés.
- **perfides**: qui trahissent.
- **volages**: qui changent souvent d’amour.
- **sanguinaires**: qui aiment verser le sang.
- **calomniateurs**: qui accusent à tort.
- **débauchés**: qui vivent dans les excès, surtout du sexe et de la boisson.
- **coudées**: ancienne mesure, environ un demi-mètre.
- **correcteur d’imprimerie**: personne qui corrige les textes avant de les imprimer.
- **cabalante**: qui fait des intrigues secrètes.
- **convulsionnaire**: ici, personne que sa foi jette dans des crises, comme certains fanatiques de Paris.
- **éperviers**: petits oiseaux de proie.
- **libre arbitre**: pouvoir de choisir librement.
- **Tenebrae erant super faciem abyssi**: en latin : « les ténèbres étaient sur la face de l’abîme ».
- **Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer**: en latin : « là où était la terre, il y avait aussi la mer et l’air ».

## CHAPITRE XXII. Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.

\[1\] Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761 ; voyez ma note, plus bas. B.

Candide ne s’arrêta à Bordeaux que le temps nécessaire pour vendre quelques cailloux d’Eldorado et pour acheter une bonne chaise à deux places. Car il ne pouvait plus se passer de son philosophe Martin. Il fut seulement très fâché de se séparer de son mouton. Il le laissa à l’académie des sciences de Bordeaux. Cette académie proposa comme sujet du prix de l’année de trouver pourquoi la laine de ce mouton était rouge. Le prix fut donné à un savant du Nord. Il démontra par A, plus B, moins C divisé par Z, que le mouton devait être rouge, et mourir de la clavelée\[2\].

\[2\] Les sciences ont fait des progrès, mais dix mille hommes les cultivent en Europe, et il y existe trois cents académies. Il est donc impossible qu’aucune académie ne propose des prix ridicules, et que quelques savants ne fassent pas d’étranges applications des sciences les plus utiles. Ce ridicule avait frappé M. de Voltaire pendant son séjour à Berlin. À cette époque, les savants du Nord gardaient encore quelques restes de l’ancienne barbarie scolastique. La philosophie hardie, mais hypothétique et absurde de Leibnitz ne les avait pas aidés à s’en débarrasser. K.

Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de la route lui disaient : « Nous allons à Paris. » Cet empressement général lui donna enfin l’envie de voir cette capitale. Ce n’était pas un grand détour sur le chemin de Venise.

Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus vilain village de la Vestphalie.

À peine Candide fut-il dans son auberge qu’il fut attaqué d’une maladie légère, causée par ses fatigues. Il avait au doigt un diamant énorme, et on avait aperçu dans ses bagages une cassette extrêmement lourde. Il eut donc aussitôt auprès de lui deux médecins qu’il n’avait pas appelés et quelques amis intimes qui ne le quittèrent pas. Il eut aussi deux dévotes qui faisaient chauffer ses bouillons.

Martin disait : « Je me souviens d’avoir été malade aussi à Paris, lors de mon premier voyage. J’étais très pauvre : aussi n’eus-je ni amis, ni dévotes, ni médecins, et je guéris. »

Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de Candide devint sérieuse. Un habitué du quartier vint avec douceur lui demander un billet payable au porteur pour l’autre monde. Candide n’en voulut rien faire. Les dévotes l’assurèrent que c’était une nouvelle mode. Candide répondit qu’il n’était pas homme à la mode. Martin voulut jeter l’habitué par les fenêtres. Le prêtre jura qu’on n’enterrerait pas Candide. Martin jura qu’il enterrerait le prêtre, s’il continuait à les ennuyer. La querelle s’échauffa. Martin le prit par les épaules et le chassa rudement. Cela causa un grand scandale, dont on fit un procès-verbal.

Candide guérit. Pendant sa convalescence, il eut très bonne compagnie à souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était tout étonné que les as ne lui viennent jamais ; et Martin ne s’en étonnait pas.

Parmi ceux qui lui faisaient les honneurs de la ville, il y avait un petit abbé périgourdin. C’était un de ces gens empressés, toujours alertes, toujours serviables, effrontés, caressants, accommodants. Ils guettent les étrangers à leur passage, leur racontent l’histoire scandaleuse de la ville, et leur offrent des plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d’abord Candide et Martin à la comédie. On y jouait une tragédie nouvelle. Candide se trouva placé auprès de quelques beaux esprits. Cela ne l’empêcha pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement.

Un des raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit pendant un entracte :

« Vous avez grand tort de pleurer. Cette actrice est très mauvaise. L’acteur qui joue avec elle est plus mauvais encore. La pièce est encore plus mauvaise que les acteurs. L’auteur ne sait pas un mot d’arabe, et cependant la scène est en Arabie\[3\]. De plus, c’est un homme qui ne croit pas aux idées innées. Je vous apporterai demain vingt brochures contre lui\[4\]. »

« Monsieur, combien avez-vous de pièces de théâtre en France ? » dit Candide à l’abbé.

« Cinq ou six mille », répondit celui-ci.

« C’est beaucoup, dit Candide. Combien y en a-t-il de bonnes ? »

« Quinze ou seize », répliqua l’autre.

« C’est beaucoup », dit Martin.

\[3\] En 1718, La Grange Chancel adressa à Voltaire une *Épître à M. Arouet de Voltaire*, où l’on trouve ces vers :

Que ton exactitude à dépeindre les mœurs / S’étende jusqu’aux noms de tes moindres acteurs, / Et qu’en les prononçant ils nous fassent connaître / Les pays et les temps où tu les fais renaître. / Je vois avec dépit, pour ne produire rien, / Chez le Thébain Œdipe, Hidaspe l’Indien.

Voltaire profita de la critique, et mit *Araspe* au lieu de *Hidaspe*. C’est peut-être à ces vers de La Grange Chancel que Voltaire fait ici allusion. B.

\[4\] Dans l’édition de 1759, on lit : « … contre lui. Monsieur, lui dit l’abbé périgourdin, avez-vous remarqué cette femme qui a un visage si piquant et une taille si fine ? Il ne vous en coûtera que dix mille francs par mois, et pour cinquante mille écus de diamants. Je n’ai qu’un jour ou deux à lui donner, répondit Candide, parce que j’ai un rendez-vous à Venise, qui presse. Le soir, après souper, l’insinuant Périgourdin redoubla de politesses et d’attentions. Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise, etc. » (Voyez page 306.) Le texte actuel existe dès 1761. B.

Candide fut très content d’une actrice qui jouait la reine Élizabeth, dans une assez plate tragédie\[5\] que l’on joue quelquefois.

« Cette actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup. Elle a un faux air de mademoiselle Cunégonde. Je serais bien content de la saluer. »

L’abbé périgourdin offrit de l’introduire chez elle. Candide, élevé en Allemagne, demanda quelle était l’étiquette, et comment on traitait en France les reines d’Angleterre.

« Il faut distinguer, dit l’abbé. En province, on les mène au cabaret. À Paris, on les respecte quand elles sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. »

« Des reines à la voirie ! » dit Candide.

« Oui vraiment, dit Martin. Monsieur l’abbé a raison. J’étais à Paris quand mademoiselle Monime\[6\] passa, comme on dit, de cette vie à l’autre. On lui refusa ce que ces gens-ci appellent les *honneurs de la sépulture*, c’est-à-dire de pourrir avec tous les gueux du quartier dans un vilain cimetière. Elle fut enterrée toute seule de sa bande, au coin de la rue de Bourgogne. Cela dut lui faire une peine extrême, car elle pensait très noblement. »

« Cela est bien impoli », dit Candide.

« Que voulez-vous ? dit Martin. Ces gens-ci sont ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions, toutes les incompatibilités possibles : vous les verrez dans le gouvernement, dans les tribunaux, dans les églises, dans les spectacles de cette drôle de nation. »

« Est-il vrai qu’on rit toujours à Paris ? » dit Candide.

« Oui, dit l’abbé, mais c’est en enrageant. Car on s’y plaint de tout avec de grands éclats de rire ; même\[7\] on y fait en riant les actions les plus détestables. »

\[5\] C’est probablement *le Comte d’Essex*, tragédie de Thomas Corneille. (Note de M. Decroix.)

\[6\] Mademoiselle Lecouvreur. Sur le refus de sépulture à mademoiselle Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pièce intitulée *La Mort de mademoiselle Lecouvreur*. B.

\[7\] Decroix, aujourd’hui mort, proposait de mettre ici *comme* au lieu de *même*. Je n’ai trouvé cette version dans aucune édition. B.

« Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la pièce où j’ai tant pleuré, et des acteurs qui m’ont tant plu ? »

« C’est un vaurien, répondit l’abbé, qui gagne sa vie à dire du mal de toutes les pièces et de tous les livres. Il hait quiconque réussit, comme les eunuques haïssent les jouissants. C’est un de ces serpents de la littérature qui se nourrissent de fange et de venin. C’est un folliculaire. »

« Qu’appelez-vous folliculaire ? » dit Candide.

« C’est, dit l’abbé, un faiseur de feuilles, un Fréron. »

C’est ainsi que Candide, Martin et le Périgourdin raisonnaient sur l’escalier, en voyant défiler le monde à la sortie de la pièce.

« Quoique je sois très pressé de revoir mademoiselle Cunégonde, dit Candide, je voudrais pourtant souper avec mademoiselle Clairon, car elle m’a paru admirable. »

L’abbé n’était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui ne voyait que bonne compagnie.

« Elle est engagée pour ce soir, dit-il. Mais j’aurai l’honneur de vous mener chez une dame de qualité, et là vous connaîtrez Paris comme si vous y aviez passé quatre ans. »

Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame, au fond du faubourg Saint-Honoré. On y était occupé à un pharaon. Douze tristes pontes tenaient chacun en main un petit livre de cartes, registre cornu de leurs malheurs. Un profond silence régnait. La pâleur était sur le front des pontes, l’inquiétude sur celui du banquier. La dame de la maison était assise auprès de ce banquier impitoyable. Avec des yeux de lynx, elle remarquait tous les parolis, tous les sept-et-le-va de campagne, dont chaque joueur cornait ses cartes. Elle les faisait décorner avec une attention sévère, mais polie, et ne se fâchait pas, de peur de perdre ses clients. La dame se faisait appeler la marquise de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était au nombre des pontes. D’un clin d’œil, elle signalait les friponneries de ces pauvres gens qui essayaient de réparer les cruautés du sort. L’abbé périgourdin, Candide et Martin entrèrent. Personne ne se leva, ne les salua, ne les regarda. Tous étaient profondément occupés de leurs cartes.

« Madame la baronne de Thunder-ten-tronckh était plus civile », dit Candide.

Cependant l’abbé s’approcha de l’oreille de la marquise. Elle se leva à moitié, honora Candide d’un sourire gracieux, et Martin d’un air de tête tout à fait noble. Elle fit donner un siège et un jeu de cartes à Candide, qui perdit cinquante mille francs en deux tailles. Après quoi on soupa très gaiement. Tout le monde était étonné que Candide ne soit pas ému de sa perte. Les laquais disaient entre eux, dans leur langage de laquais : « Il faut que ce soit quelque milord anglais. »

Le souper fut comme la plupart des soupers de Paris. Il y eut d’abord du silence, ensuite un bruit de paroles qu’on ne distingue pas, puis des plaisanteries pour la plupart insipides. Puis vinrent de fausses nouvelles, de mauvais raisonnements, un peu de politique et beaucoup de médisance. On parla même de livres nouveaux.

« Avez-vous vu, dit l’abbé périgourdin, le roman du sieur Gauchat, docteur en théologie ? »

« Oui, répondit un des convives, mais je n’ai pas pu l’achever. Nous avons une foule d’écrits impertinents, mais tous ensemble n’approchent pas de l’impertinence de Gauchat, docteur en théologie\[8\]. Je suis si rassasié de cette immensité de détestables livres qui nous inondent, que je me suis mis à ponter au pharaon. »

« Et les *Mélanges* de l’archidiacre Trublet, qu’en dites-vous ? » dit l’abbé.

« Ah ! dit madame de Parolignac, l’ennuyeux mortel ! Comme il vous dit curieusement ce que tout le monde sait ! Comme il discute lourdement ce qui ne vaut pas la peine d’être remarqué légèrement ! Comme il s’approprie, sans esprit, l’esprit des autres ! Comme il gâte ce qu’il pille ! Comme il me dégoûte ! Mais il ne me dégoûtera plus : c’est assez d’avoir lu quelques pages de l’archidiacre. »

\[8\] Il faisait un mauvais ouvrage intitulé *Lettres sur quelques écrits de ce temps*. On lui donna une abbaye. Il fut ainsi plus richement récompensé que s’il avait fait *L’Esprit des Lois*, et résolu le problème de la précession des équinoxes. K. — C’est D’Alembert qui a résolu le problème de la précession des équinoxes : voyez, tome XXI, la note des éditeurs sur le chapitre XLIII du *Précis du Siècle de Louis XV*. B.

Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que disait la marquise. On parla ensuite de tragédies. La dame demanda pourquoi il y avait des tragédies qu’on jouait quelquefois, et qu’on ne pouvait pas lire. L’homme de goût expliqua très bien comment une pièce pouvait avoir quelque intérêt, et presque aucun mérite. Il prouva en peu de mots qu’il ne suffit pas d’amener une ou deux situations qu’on trouve dans tous les romans, et qui séduisent toujours les spectateurs. Il faut être neuf sans être bizarre, souvent sublime et toujours naturel, connaître le cœur humain et le faire parler. Il faut être grand poète, sans qu’aucun personnage de la pièce paraisse jamais poète. Il faut savoir parfaitement sa langue, la parler avec pureté, avec une harmonie continue, sans que jamais la rime coûte rien au sens.

« Quiconque, ajouta-t-il, n’observe pas toutes ces règles peut faire une ou deux tragédies applaudies au théâtre. Mais il ne sera jamais compté au rang des bons écrivains. Il y a très peu de bonnes tragédies. Les unes sont des idylles en dialogues bien écrits et bien rimés. Les autres sont des raisonnements politiques qui endorment, ou des amplifications qui rebutent. D’autres encore sont des rêves d’énergumène, en style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes aux dieux, parce qu’on ne sait pas parler aux hommes. Ce sont aussi des maximes fausses, des lieux communs ampoulés. »

Candide écouta ce discours avec attention, et eut une grande idée de celui qui parlait. La marquise avait eu soin de le placer à côté d’elle. Il s’approcha donc de son oreille, et prit la liberté de lui demander qui était cet homme qui parlait si bien.

« C’est un savant, dit la dame, qui ne ponte pas, et que l’abbé m’amène quelquefois à souper. Il se connaît parfaitement en tragédies et en livres. Il a fait une tragédie sifflée, et un livre dont on n’a jamais vu, hors de la boutique de son libraire, qu’un exemplaire qu’il m’a dédié. »

« Le grand homme ! dit Candide. C’est un autre Pangloss. »

Alors, se tournant vers lui, il lui dit : « Monsieur, vous pensez sans doute que tout est au mieux dans le monde physique et dans le moral, et que rien ne pouvait être autrement ? »

« Moi, monsieur, lui répondit le savant, je ne pense rien de tout cela. Je trouve que tout va de travers chez nous. Personne ne sait ni quel est son rang, ni quelle est sa charge, ni ce qu’il fait, ni ce qu’il doit faire. Excepté le souper, qui est assez gai et où il paraît y avoir assez d’union, tout le reste du temps se passe en querelles impertinentes. Il y a jansénistes contre molinistes, gens du parlement contre gens d’église, gens de lettres contre gens de lettres, courtisans contre courtisans. Il y a financiers contre le peuple, femmes contre maris, parents contre parents : c’est une guerre éternelle. »

Candide lui répliqua : « J’ai vu pis. Mais un sage, qui depuis a eu le malheur d’être pendu, m’a appris que tout cela est à merveille : ce sont des ombres à un beau tableau. »

« Votre pendu se moquait du monde, dit Martin. Vos ombres sont des taches horribles. »

« Ce sont les hommes qui font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent pas s’en empêcher. »

« Ce n’est donc pas leur faute », dit Martin.

La plupart des pontes, qui ne comprenaient rien à ce langage, buvaient. Martin raisonna avec le savant, et Candide raconta une partie de ses aventures à la dame de la maison.

Après le souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le fit asseoir sur un canapé.

« Eh bien ! lui dit-elle, vous aimez donc toujours éperdument mademoiselle Cunégonde de Thunder-ten-tronckh ? »

« Oui, madame », répondit Candide.

La marquise lui répliqua avec un sourire tendre : « Vous me répondez comme un jeune homme de Vestphalie. Un Français m’aurait dit : “Il est vrai que j’ai aimé mademoiselle Cunégonde ; mais en vous voyant, madame, je crains de ne plus l’aimer.” »

« Hélas ! madame, dit Candide, je répondrai comme vous voudrez. »

« Votre amour pour elle, dit la marquise, a commencé quand vous avez ramassé son mouchoir. Je veux que vous ramassiez ma jarretière. »

« De tout mon cœur », dit Candide ; et il la ramassa.

« Mais je veux que vous me la remettiez », dit la dame ; et Candide la lui remit.

« Voyez-vous, dit la dame, vous êtes étranger. Je fais quelquefois languir mes amants de Paris quinze jours. Mais je me rends à vous dès la première nuit, parce qu’il faut faire les honneurs de son pays à un jeune homme de Vestphalie. »

La belle aperçut deux énormes diamants aux deux mains de son jeune étranger. Elle les loua de si bonne foi que des doigts de Candide ils passèrent aux doigts de la marquise.

En rentrant avec son abbé périgourdin, Candide sentit quelques remords d’avoir fait une infidélité à mademoiselle Cunégonde. Monsieur l’abbé entra dans sa peine. Il n’avait qu’une légère part aux cinquante mille francs perdus au jeu par Candide, et à la valeur des deux brillants moitié donnés, moitié extorqués. Son dessein était de profiter, autant qu’il le pourrait, des avantages que la connaissance de Candide pouvait lui procurer. Il lui parla beaucoup de Cunégonde. Candide lui dit qu’il demanderait bien pardon à cette belle de son infidélité, quand il la verrait à Venise.

Le Périgourdin redoublait de politesses et d’attentions. Il prenait un tendre intérêt à tout ce que Candide disait, à tout ce qu’il faisait, à tout ce qu’il voulait faire.

« Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise ? »

« Oui, monsieur l’abbé, dit Candide. Il faut absolument que j’aille trouver mademoiselle Cunégonde. »

Alors, entraîné par le plaisir de parler de ce qu’il aimait, il raconta, selon son habitude, une partie de ses aventures avec cette illustre Vestphalienne.

« Je crois, dit l’abbé, que mademoiselle Cunégonde a beaucoup d’esprit, et qu’elle écrit des lettres charmantes. »

« Je n’en ai jamais reçu, dit Candide. Figurez-vous que j’ai été chassé du château pour l’amour d’elle, et que je n’ai pas pu lui écrire. Bientôt après, j’ai appris qu’elle était morte. Ensuite je l’ai retrouvée, et je l’ai perdue. Et je lui ai envoyé, à deux mille cinq cents lieues d’ici, un messager dont j’attends la réponse. »

L’abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il prit bientôt congé des deux étrangers, après les avoir tendrement embrassés. Le lendemain, à son réveil, Candide reçut une lettre ainsi conçue :

« Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis malade dans cette ville ; j’apprends que vous y êtes. Je volerais dans vos bras si je pouvais bouger. J’ai su votre passage à Bordeaux ; j’y ai laissé le fidèle Cacambo et la vieille, qui doivent bientôt me suivre. Le gouverneur de Buénos-Ayres a tout pris, mais il me reste votre cœur. Venez ; votre présence me rendra la vie ou me fera mourir de plaisir. »

Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta Candide d’une joie inexprimable ; et la maladie de sa chère Cunégonde l’accabla de douleur. Partagé entre ces deux sentiments, il prend son or et ses diamants, et se fait conduire avec Martin à l’hôtel où mademoiselle Cunégonde demeurait. Il entre en tremblant d’émotion, son cœur palpite, sa voix sanglote. Il veut ouvrir les rideaux du lit ; il veut faire apporter de la lumière.

« Gardez-vous-en bien, lui dit la suivante. La lumière la tue. »

Et soudain elle referme le rideau.

« Ma chère Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment allez-vous ? Si vous ne pouvez pas me voir, parlez-moi du moins. »

« Elle ne peut pas parler », dit la suivante.

La dame tire alors du lit une main potelée. Candide l’arrose longtemps de ses larmes, puis il la remplit de diamants, et laisse un sac plein d’or sur le fauteuil.

Au milieu de ses transports arrive un exempt, suivi de l’abbé périgourdin et d’une escouade.

« Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers suspects ? »

Il les fait aussitôt saisir, et ordonne à ses braves de les traîner en prison.

« Ce n’est pas ainsi qu’on traite les voyageurs dans Eldorado », dit Candide.

« Je suis plus manichéen que jamais », dit Martin.

« Mais, monsieur, où nous menez-vous ? » dit Candide.

« Dans un cul de basse-fosse », dit l’exempt.

Martin, ayant repris son sang-froid, jugea que la dame qui se prétendait Cunégonde était une friponne. Il jugea que monsieur l’abbé périgourdin était un fripon, qui avait abusé au plus vite de l’innocence de Candide, et l’exempt un autre fripon, dont on pouvait facilement se débarrasser.

Éclairé par ce conseil, et d’ailleurs toujours impatient de revoir la véritable Cunégonde, Candide préfère ne pas s’exposer aux procédures de la justice. Il propose à l’exempt trois petits diamants d’environ trois mille pistoles chacun.

« Ah ! monsieur, lui dit l’homme au bâton d’ivoire, même si vous aviez commis tous les crimes imaginables, vous êtes le plus honnête homme du monde. Trois diamants ! Chacun de trois mille pistoles ! Monsieur ! Je me ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener dans un cachot. On arrête tous les étrangers, mais laissez-moi faire. J’ai un frère à Dieppe en Normandie ; je vais vous y mener. Et si vous avez quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme moi-même. »

« Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers ? » dit Candide.

L’abbé périgourdin prit alors la parole et dit : « C’est parce qu’un gueux du pays d’Atrébatie\[9\] a entendu dire des sottises. Cela seul lui a fait commettre un parricide. Ce parricide n’est pas tel que celui de 1610 au mois de mai\[10\], mais tel que celui de 1594 au mois de décembre\[11\]. Il est tel aussi que plusieurs autres, commis dans d’autres années et dans d’autres mois, par d’autres gueux qui avaient entendu dire des sottises. »

\[9\] L’Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l’Artois. K. — L’attentat de Damiens est du 5 janvier 1757 : voyez, tome XXI, le chapitre XXXVII du *Précis du Siècle de Louis XV* ; et tome XXII, page 339. B.

\[10\] Le 14 mai 1610 est le jour de l’assassinat de Henri IV par Ravaillac : voyez tome XVIII, page 152. B.

\[11\] Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, élève des jésuites, donna un coup de couteau à Henri IV : voyez tome XVIII, page 147. B.

L’exempt expliqua alors de quoi il s’agissait.

« Ah ! les monstres ! s’écria Candide. Quoi ! de telles horreurs chez un peuple qui danse et qui chante ! Ne pourrai-je pas sortir au plus vite de ce pays où des singes agacent des tigres ? J’ai vu des ours dans mon pays ; je n’ai vu des hommes que dans Eldorado. Au nom de Dieu, monsieur l’exempt, menez-moi à Venise, où je dois attendre mademoiselle Cunégonde. »

« Je ne peux vous mener qu’en Basse-Normandie », dit le barigel\[12\].

Aussitôt il lui fait ôter ses fers, dit qu’il s’est trompé, renvoie ses gens. Il emmène à Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son frère. Il y avait un petit vaisseau hollandais dans la rade. Grâce à trois autres diamants, le Normand devient le plus serviable des hommes. Il embarque Candide et ses gens sur le vaisseau, qui allait partir pour Portsmouth en Angleterre. Ce n’était pas le chemin de Venise. Mais Candide croyait être délivré de l’enfer, et il comptait bien reprendre la route de Venise à la première occasion.

\[12\] Chef de sbires. B.

### Glossaire

- **chaise**: ici, petite voiture à cheval pour voyager.
- **habitué du quartier**: prêtre attaché à une église du quartier.
- **billet payable au porteur pour l’autre monde**: ici, papier qui prouve qu’on s’est confessé ; sans lui, l’Église pouvait refuser l’enterrement.
- **pharaon**: jeu de cartes d’argent.
- **ponte, ponter**: joueur contre le banquier ; jouer contre lui.
- **parolis, sept-et-le-va**: coups risqués au pharaon, que le joueur marque en pliant le coin de sa carte.
- **tailles**: ici, tours de cartes.
- **folliculaire**: journaliste qui critique sans talent.
- **jouissants**: ici, ceux qui peuvent avoir du plaisir.
- **exempt, barigel**: officier de police ; chef de policiers.
- **clavelée**: maladie des moutons.
- **dévotes**: femmes très pieuses.
- **voirie**: lieu où l’on jette les ordures.
- **gueux**: pauvres, mendiants.
- **fange**: boue, saleté.
- **énergumène**: personne très agitée, comme folle.
- **ampoulés**: pleins de grands mots vides.
- **friponneries, friponne, fripon**: tricheries, vols ; femme malhonnête ; homme malhonnête.
- **escouade**: petit groupe d’hommes armés.
- **cul de basse-fosse**: cachot profond et noir.
- **pistoles**: anciennes pièces de monnaie.
- **rade**: grand port abrité.
- **sbires**: policiers.

## CHAPITRE XXIII. Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre ; ce qu’ils y voient.

« Ah ! Pangloss ! Pangloss ! Ah ! Martin ! Martin ! Ah ! ma chère Cunégonde ! qu’est-ce que ce monde-ci ? » disait Candide sur le vaisseau hollandais.

« Quelque chose de bien fou et de bien abominable », répondait Martin.

« Vous connaissez l’Angleterre ; y est-on aussi fou qu’en France ? »

« C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada\[1\]. Et elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut. Y a-t-il plus de gens à lier dans un pays que dans un autre ? Mes faibles lumières ne me permettent pas de vous le dire précisément. Je sais seulement qu’en général les gens que nous allons voir sont très atrabilaires. »

\[1\] Voyez, tome XXI, *Le Précis du Siècle de Louis XV*, chapitre XXXV. B.

En causant ainsi, ils abordèrent à Portsmouth. Une multitude de gens couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme. Il était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la flotte. Quatre soldats, postés en face de cet homme, lui tirèrent chacun trois balles dans le crâne, le plus paisiblement du monde. Et toute l’assemblée s’en retourna extrêmement satisfaite\[2\].

« Qu’est-ce donc que tout ceci ? dit Candide. Quel démon exerce partout son empire ? »

Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en cérémonie.

« C’est un amiral », lui répondit-on.

« Et pourquoi tuer cet amiral ? »

« C’est, lui dit-on, parce qu’il n’a pas fait tuer assez de monde. Il a livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu’il n’était pas assez près de lui. »

« Mais, dit Candide, l’amiral français était aussi loin de l’amiral anglais que celui-ci l’était de l’autre ! »

« Cela est incontestable, lui répliqua-t-on. Mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres. »

\[2\] L’amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et fit des efforts pour le sauver. Il ne détestait pas moins les atrocités politiques que les atrocités théologiques. Il savait que Byng était une victime que les ministres anglais sacrifiaient à l’ambition de garder leurs places. K. — L’amiral Byng fut exécuté le 14 mars 1757 : voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du *Précis du Siècle de Louis XV*. B.

Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait et de ce qu’il entendait qu’il ne voulut même pas mettre pied à terre. Il fit donc son marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui de Surinam), pour qu’il le conduise sans délai à Venise.

Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France. On passa en vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le détroit et dans la Méditerranée, enfin on aborda à Venise.

« Dieu soit loué ! dit Candide en embrassant Martin. C’est ici que je reverrai la belle Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu’il soit possible. »

### Glossaire

- **arpents**: ancienne mesure de terre.
- **gens à lier**: personnes complètement folles, qu’il faudrait attacher.
- **mes faibles lumières**: mes petites connaissances (formule modeste).
- **atrabilaires**: tristes et de mauvaise humeur.
- **tillac**: pont d’un bateau.
- **patron**: ici, capitaine d’un bateau de commerce.
- **le détroit**: ici, le passage de Gibraltar, entre l’Espagne et le Maroc.
- **frémit**: trembla d’horreur.

## CHAPITRE XXIV. De Paquette, et de frère Giroflée.

Dès qu’il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les cabarets, dans tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva pas. Il envoyait tous les jours à la découverte de tous les vaisseaux et de toutes les barques : aucune nouvelle de Cacambo.

« Quoi ! disait-il à Martin, j’ai eu le temps de passer de Surinam à Bordeaux, d’aller de Bordeaux à Paris, de Paris à Dieppe, de Dieppe à Portsmouth. J’ai eu le temps de côtoyer le Portugal et l’Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer quelques mois à Venise. Et la belle Cunégonde n’est pas venue ! Je n’ai rencontré à sa place qu’une drôlesse et un abbé périgourdin ! Cunégonde est morte, sans doute ; je n’ai plus qu’à mourir. Ah ! il valait mieux rester dans le paradis d’Eldorado que de revenir dans cette maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher Martin ! Tout n’est qu’illusion et calamité. »

Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à l’opéra *alla moda*, ni aux autres divertissements du carnaval. Pas une dame ne lui donna la moindre tentation.

Martin lui dit : « Vous êtes bien simple, en vérité. Vous vous figurez qu’un valet métis, qui a cinq ou six millions dans ses poches, ira chercher votre maîtresse au bout du monde pour vous l’amener à Venise. Il la prendra pour lui, s’il la trouve. S’il ne la trouve pas, il en prendra une autre. Je vous conseille d’oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse Cunégonde. »

Martin n’était pas consolant. La mélancolie de Candide augmenta. Martin ne cessait de lui prouver qu’il y avait peu de vertu et peu de bonheur sur la terre, excepté peut-être dans Eldorado\[1\], où personne ne pouvait aller.

\[1\] Voyez chapitre XVIII. B.

En discutant de cette matière importante, et en attendant Cunégonde, Candide aperçut sur la place Saint-Marc un jeune théatin, qui tenait une femme sous le bras. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux. Ses yeux étaient brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche fière. La femme était très jolie, et chantait. Elle regardait amoureusement son théatin, et de temps en temps lui pinçait ses grosses joues.

« Vous m’avouerez du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci sont heureux. Je n’ai trouvé jusqu’à présent, dans toute la terre habitable, excepté dans Eldorado, que des malheureux. Mais pour cette femme et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très heureuses. »

« Je gage que non », dit Martin.

« Il n’y a qu’à les inviter à dîner, dit Candide, et vous verrez si je me trompe. »

Aussitôt il les aborde, leur fait son compliment, et les invite à venir à son hôtellerie. Il leur propose de manger des macaronis, des perdrix de Lombardie, des œufs d’esturgeon, et de boire du vin de Montepulciano, du lacryma-christi, du chypre et du samos. La femme rougit. Le théatin accepta, et elle le suivit en regardant Candide avec des yeux pleins de surprise et de confusion, obscurcis de quelques larmes. À peine fut-elle entrée dans la chambre de Candide qu’elle lui dit :

« Eh quoi ! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette ! »

À ces mots, Candide, qui ne l’avait pas regardée jusque-là avec attention, parce qu’il ne pensait qu’à Cunégonde, lui dit :

« Hélas ! ma pauvre Paquette, c’est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss dans le bel état où je l’ai vu ? »

« Hélas ! monsieur, c’est moi-même, dit Paquette. Je vois que vous êtes instruit de tout. J’ai su les malheurs épouvantables arrivés à toute la maison de madame la baronne et à la belle Cunégonde. Je vous jure que ma destinée n’a guère été moins triste. J’étais très naïve quand vous m’avez vue. Un cordelier, qui était mon confesseur, me séduisit facilement. Les suites furent affreuses. Je fus obligée de quitter le château quelque temps après que M. le baron vous eut renvoyé à grands coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n’avait pas eu pitié de moi, j’étais morte. Je fus quelque temps, par reconnaissance, la maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était jalouse à la rage, me battait tous les jours sans pitié : c’était une furie. Ce médecin était le plus laid de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de toutes les créatures. Car j’étais battue continuellement pour un homme que je n’aimais pas. Vous savez, monsieur, combien il est dangereux pour une femme acariâtre d’être l’épouse d’un médecin. Celui-ci, outré des manières de sa femme, lui donna un jour une médecine, pour la guérir d’un petit rhume. Elle fut si efficace que la malade en mourut en deux heures, dans des convulsions horribles. Les parents de madame intentèrent un procès criminel à monsieur. Il prit la fuite, et moi je fus mise en prison. Mon innocence ne m’aurait pas sauvée, si je n’avais été un peu jolie. Le juge me libéra à condition qu’il succéderait au médecin. Je fus bientôt remplacée par une rivale, chassée sans récompense, et obligée de continuer ce métier abominable. Il vous paraît si plaisant, à vous autres hommes, et il n’est pour nous qu’un abîme de misère. J’allai exercer la profession à Venise. Ah ! monsieur, si vous pouviez imaginer ce que c’est que d’être obligée de caresser indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine, un gondolier, un abbé ! D’être exposée à toutes les insultes, à toutes les humiliations ! D’être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire lever par un homme dégoûtant ! D’être volée par l’un de ce qu’on a gagné avec l’autre ! D’être rançonnée par les officiers de justice, et de n’avoir en perspective qu’une vieillesse affreuse, un hôpital et un fumier ! Si vous pouviez imaginer cela, vous concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures du monde. »

Paquette ouvrait ainsi son cœur au bon Candide, dans un cabinet, en présence de Martin, qui disait à Candide :

« Vous voyez que j’ai déjà gagné la moitié de la gageure. »

Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un coup en attendant le dîner.

« Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez l’air si gai, si content, quand je vous ai rencontrée ! Vous chantiez, vous caressiez le théatin avec une complaisance naturelle. Vous m’avez paru aussi heureuse que vous prétendez être malheureuse. »

« Ah ! monsieur, répondit Paquette, c’est encore là une des misères du métier. J’ai été hier volée et battue par un officier, et il faut aujourd’hui que je paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine. »

Candide n’en voulut pas davantage ; il avoua que Martin avait raison. On se mit à table avec Paquette et le théatin. Le repas fut assez amusant, et vers la fin on se parla avec quelque confiance.

« Mon père, dit Candide au moine, vous me paraissez jouir d’une destinée que tout le monde doit envier. La fleur de la santé brille sur votre visage, votre physionomie annonce le bonheur. Vous avez une très jolie femme pour votre récréation, et vous paraissez très content de votre état de théatin. »

« Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins fussent au fond de la mer. J’ai été tenté cent fois de mettre le feu au couvent, et d’aller me faire turc. Mes parents me forcèrent, à l’âge de quinze ans, à prendre cette détestable robe, pour laisser plus de fortune à un maudit frère aîné, que Dieu confonde ! La jalousie, la discorde, la rage habitent dans le couvent. Il est vrai que j’ai prêché quelques mauvais sermons qui m’ont valu un peu d’argent, dont le prieur me vole la moitié. Le reste me sert à entretenir des femmes. Mais quand je rentre le soir au monastère, je suis prêt à me casser la tête contre les murs du dortoir. Et tous mes confrères sont dans le même cas. »

Martin se tourna vers Candide avec son sang-froid ordinaire, et lui dit : « Eh bien ! n’ai-je pas gagné la gageure tout entière ? »

Candide donna deux mille piastres à Paquette, et mille piastres à frère Giroflée.

« Je vous réponds, dit-il, qu’avec cela ils seront heureux. »

« Je n’en crois rien du tout, dit Martin. Avec ces piastres, vous les rendrez peut-être beaucoup plus malheureux encore. »

« Il en sera ce qu’il pourra, dit Candide. Mais une chose me console : je vois qu’on retrouve souvent les gens qu’on ne croyait jamais retrouver. J’ai rencontré mon mouton rouge et Paquette ; il se peut donc bien que je rencontre aussi Cunégonde. »

« Je souhaite, dit Martin, qu’elle fasse un jour votre bonheur ; mais j’en doute fort. »

« Vous êtes bien dur », dit Candide.

« C’est que j’ai vécu », dit Martin.

« Mais regardez ces gondoliers, dit Candide : ne chantent-ils pas sans cesse ? »

« Vous ne les voyez pas chez eux, avec leurs femmes et leurs marmots d’enfants, dit Martin. Le doge a ses chagrins, les gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu’à tout prendre le sort d’un gondolier est préférable à celui d’un doge. Mais je crois la différence si faible que cela ne vaut pas la peine d’être examiné. »

« On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans ce beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers. On prétend que c’est un homme qui n’a jamais eu de chagrin. »

« Je voudrais voir une espèce si rare », dit Martin.

Candide fit aussitôt demander au seigneur Pococurante la permission de venir le voir le lendemain.

### Glossaire

- **filles de joie**: prostituées.
- **drôlesse**: femme méprisable.
- **métis**: mot ancien et offensant pour désigner une personne selon son origine mêlée.
- **théatin**: moine d’un ordre religieux italien.
- **gageure, je gage**: pari ; je parie.
- **acariâtre**: d’humeur désagréable, toujours prête à disputer.
- **se faire turc**: devenir musulman.
- **doge**: chef de la république de Venise.
- **alla moda**: à la mode (mot italien).
- **lacryma-christi**: vin d’Italie.
- **cordelier**: moine d’un ordre religieux.
- **rançonnée**: obligée de payer pour être laissée libre.
- **fumier**: tas de déchets et de paille sale.
- **piastres**: anciennes pièces de monnaie.
- **marmots**: petits enfants (mot familier).

## CHAPITRE XXV. Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.

Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et arrivèrent au palais du noble Pococurante. Les jardins étaient bien dessinés, et ornés de belles statues de marbre ; le palais était d’une belle architecture. Le maître de la maison, homme de soixante ans, très riche, reçut très poliment les deux curieux, mais avec très peu d’empressement. Cela déconcerta Candide, et ne déplut pas à Martin.

D’abord deux jolies servantes, proprement habillées, servirent du chocolat, qu’elles firent très bien mousser. Candide ne put s’empêcher de les louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce et sur leur adresse.

« Ce sont d’assez bonnes créatures, dit le sénateur Pococurante. Je les fais quelquefois coucher dans mon lit, car je suis bien las des dames de la ville. Je suis las de leurs coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles, de leurs humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs sottises. Je suis las aussi des sonnets qu’il faut faire ou commander pour elles. Mais, après tout, ces deux femmes commencent fort à m’ennuyer. »

Après le déjeuner, Candide se promena dans une longue galerie, et fut surpris de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître étaient les deux premiers.

« Ils sont de Raphaël, dit le sénateur. Je les achetai très cher par vanité, il y a quelques années. On dit que c’est ce qu’il y a de plus beau en Italie, mais ils ne me plaisent pas du tout. La couleur en est très sombre, les figures ne sont pas assez arrondies, et ne sortent pas assez. Les draperies ne ressemblent en rien à une étoffe. En un mot, quoi qu’on en dise, je ne trouve pas là une imitation vraie de la nature. Je n’aimerai un tableau que quand je croirai voir la nature elle-même : il n’y en a aucun de cette espèce. J’ai beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus. »

Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide trouva la musique délicieuse.

« Ce bruit, dit Pococurante, peut amuser une demi-heure ; mais s’il dure plus longtemps, il fatigue tout le monde, quoique personne n’ose l’avouer. La musique aujourd’hui n’est plus que l’art d’exécuter des choses difficiles, et ce qui n’est que difficile ne plaît pas à la longue. J’aimerais peut-être mieux l’opéra, si on n’avait pas trouvé le secret d’en faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra de mauvaises tragédies en musique, où les scènes ne sont faites que pour amener très mal à propos deux ou trois chansons ridicules. Elles font valoir le gosier d’une actrice. Se pâmera de plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant un châtré fredonner le rôle de César et de Caton, et marcher gauchement sur des planches. Pour moi, il y a longtemps que j’ai renoncé à ces pauvretés qui font aujourd’hui la gloire de l’Italie, et que des souverains paient si cher. »

Candide discuta un peu, mais avec discrétion. Martin fut entièrement de l’avis du sénateur.

On se mit à table et, après un excellent dîner, on entra dans la bibliothèque. Candide, voyant un Homère magnifiquement relié, loua l’illustrissime sur son bon goût.

« Voilà, dit-il, un livre qui faisait les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne. »

« Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococurante. On me fit croire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant. Mais cette répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif ! Cette Hélène qui est le sujet de la guerre, et qui est à peine une actrice de la pièce ! Cette Troie qu’on assiège et qu’on ne prend pas ! Tout cela me causait le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils s’ennuyaient autant que moi à cette lecture. Tous les gens sincères m’ont avoué que le livre leur tombait des mains. Mais, disaient-ils, il fallait toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent plus servir de monnaie. »

« Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile ? » dit Candide.

« Je reconnais, dit Pococurante, que le second, le quatrième et le sixième livre de son Énéide sont excellents. Mais son pieux Énée, et le fort Cloanthe, et l’ami Achates, et le petit Ascanius, et l’imbécile roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia ! Je ne crois pas qu’il y ait rien de si froid et de plus désagréable. J’aime mieux le Tasse et les contes à dormir debout de l’Arioste. »

« Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un grand plaisir à lire Horace ? »

« Il y a des maximes, dit Pococurante, dont un homme du monde peut faire son profit. Resserrées dans des vers énergiques, elles se gravent plus facilement dans la mémoire. Mais je me soucie très peu de son voyage à Brindes, et de sa description d’un mauvais dîner. Je me soucie aussi très peu de la querelle de portefaix entre je ne sais quel Pupilus\[1\] et un autre. Les paroles du premier, dit-il, *étaient pleines de pus*, et celles du second *étaient du vinaigre*\[2\]. Je n’ai lu qu’avec un extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre des sorcières. Il dit à son ami Mecenas que, s’il est mis par lui au rang des poètes lyriques, il frappera les astres de son front sublime\[3\]. Je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à cela. Les sots admirent tout dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi ; je n’aime que ce qui m’est utile. »

Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par lui-même, était très étonné de ce qu’il entendait. Martin trouvait la façon de penser de Pococurante assez raisonnable.

\[1\] Ce n’est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace, livre Ier, satire VII, vers I : *Rupili pus atque venenum*. B.

\[2\] *Italo perfusus aceto*, dit Horace, dans la même pièce, vers 32. B.

\[3\] Horace, odes, I, I. B.

« Oh ! voici un Cicéron, dit Candide. Pour ce grand homme-là, je pense que vous ne vous lassez pas de le lire. »

« Je ne le lis jamais, répondit le Vénitien. Que m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour Cluentius ? J’ai bien assez des procès que je juge. Je me serais mieux accommodé de ses œuvres philosophiques. Mais quand j’ai vu qu’il doutait de tout, j’ai conclu que j’en savais autant que lui, et que je n’avais besoin de personne pour être ignorant. »

« Ah ! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une académie des sciences, s’écria Martin. Il se peut qu’il y ait là du bon. »

« Il y en aurait, dit Pococurante, si un seul des auteurs de ce fatras avait inventé seulement l’art de faire des épingles. Mais il n’y a dans tous ces livres que de vains systèmes, et pas une seule chose utile. »

« Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en espagnol, en français ! »

« Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et pas trois douzaines de bonnes. Il y a aussi ces recueils de sermons, qui tous ensemble ne valent pas une page de Sénèque, et tous ces gros volumes de théologie. Vous pensez bien que je ne les ouvre jamais, ni moi, ni personne. »

Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais.

« Je crois, dit-il, qu’un républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages écrits si librement. »

« Oui, répondit Pococurante, il est beau d’écrire ce qu’on pense : c’est le privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on n’écrit que ce qu’on ne pense pas. Ceux qui habitent la patrie des Césars et des Antonins n’osent avoir une idée sans la permission d’un jacobin. J’aimerais la liberté qui inspire les génies anglais, si la passion et l’esprit de parti ne corrompaient pas tout ce que cette précieuse liberté a d’estimable. »

Candide aperçut un Milton, et lui demanda s’il ne regardait pas cet auteur comme un grand homme.

« Qui ? dit Pococurante. Ce barbare, qui fait un long commentaire du premier chapitre de la Genèse, en dix livres de vers durs ? Ce grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création ? Moïse représente l’Être éternel produisant le monde par la parole. Lui, il fait prendre par le Messiah un grand compas dans une armoire du ciel, pour tracer son ouvrage ! Moi, j’estimerais celui qui a gâté l’enfer et le diable du Tasse ? Celui qui déguise Lucifer tantôt en crapaud, tantôt en pygmée ? Celui qui lui fait répéter cent fois les mêmes discours, qui le fait discuter sur la théologie ? Celui qui imite sérieusement l’invention comique des armes à feu de l’Arioste, et fait tirer le canon dans le ciel par les diables ? Ni moi ni personne en Italie n’a pu se plaire à toutes ces tristes extravagances. Le *Mariage du Péché et de la Mort*, et les couleuvres dont le Péché accouche, font vomir tout homme qui a le goût un peu délicat. Et sa longue description d’un hôpital n’est bonne que pour un fossoyeur. Ce poème obscur, bizarre et dégoûtant fut méprisé à sa naissance. Je le traite aujourd’hui comme il fut traité dans sa patrie par ses contemporains\[4\]. Au reste, je dis ce que je pense, et je me soucie très peu que les autres pensent comme moi. »

Candide était affligé de ces discours. Il respectait Homère, il aimait un peu Milton.

« Hélas ! dit-il tout bas à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain mépris pour nos poètes allemands. »

« Il n’y aurait pas grand mal à cela », dit Martin.

« Oh ! quel homme supérieur ! disait encore Candide entre ses dents. Quel grand génie que ce Pococurante ! Rien ne peut lui plaire. »

\[4\] Voyez ce que Voltaire dit du *Paradis perdu* de Milton, dans le chapitre IX de l’*Essai sur la poésie épique*, imprimé dans le tome X, à la suite de la *Henriade*. B.

Après avoir ainsi passé en revue tous les livres, ils descendirent dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés.

« Je ne connais rien d’un si mauvais goût, dit le maître. Nous n’avons ici que des colifichets. Mais je vais dès demain en faire planter un d’un dessin plus noble. »

Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence, Candide dit à Martin :

« Or çà, vous reconnaîtrez que voilà le plus heureux de tous les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu’il possède. »

« Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce qu’il possède ? Platon a dit, il y a longtemps, que les meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui refusent tous les aliments. »

« Mais, dit Candide, n’y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes croient voir des beautés ? »

« C’est-à-dire, reprit Martin, qu’il y a du plaisir à n’avoir pas de plaisir ? »

« Oh bien ! dit Candide, il n’y a donc d’heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde. »

« C’est toujours bien fait d’espérer », dit Martin.

Cependant les jours, les semaines passaient. Cacambo ne revenait pas, et Candide était si plongé dans sa douleur qu’il ne remarqua même pas que Paquette et frère Giroflée n’étaient pas venus seulement le remercier.

### Glossaire

- **l’illustrissime**: le très illustre ; titre de respect donné à un grand personnage italien.
- **se pâmera de plaisir**: s’évanouira presque de plaisir.
- **gosier**: gorge, voix.
- **fredonner**: chanter à voix basse.
- **contes à dormir debout**: histoires incroyables et ennuyeuses.
- **couleuvres**: serpents.
- **fossoyeur**: homme qui creuse les tombes.
- **or çà**: eh bien (formule ancienne).
- **châtré**: homme castré ; ici, chanteur d’opéra à la voix aiguë.
- **portefaix**: homme qui porte des charges ; on dit que ces hommes parlaient grossièrement.
- **fatras**: tas confus de choses sans valeur.
- **jacobin**: ici, moine dominicain.
- **pygmée**: personne très petite.
- **colifichets**: petits objets ou ornements sans valeur.

## CHAPITRE XXVI. D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient.

Un soir, Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie. Un homme au visage couleur de suie l’aborda par derrière, le prit par le bras et lui dit :

« Soyez prêt à partir avec nous, n’y manquez pas. »

Il se retourne, et voit Cacambo. Seule la vue de Cunégonde aurait pu l’étonner et lui plaire davantage. Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il embrasse son cher ami.

« Cunégonde est ici, sans doute ? Où est-elle ? Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec elle. »

« Cunégonde n’est pas ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople. »

« Ah ciel ! à Constantinople ! Mais serait-elle en Chine, j’y vole, partons. »

« Nous partirons après souper, reprit Cacambo. Je ne peux pas vous en dire davantage. Je suis esclave, mon maître m’attend, il faut que j’aille le servir à table. Ne dites rien, soupez, et tenez-vous prêt. »

Candide était partagé entre la joie et la douleur, charmé d’avoir revu son agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l’idée de retrouver sa maîtresse. Le cœur agité, l’esprit bouleversé, il se mit à table avec Martin, qui voyait de sang-froid toutes ces aventures. À table il y avait aussi six étrangers, qui étaient venus passer le carnaval à Venise.

Cacambo, qui versait à boire à l’un de ces six étrangers, s’approcha de l’oreille de son maître vers la fin du repas, et lui dit :

« Sire, votre majesté partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. »

Ayant dit ces mots, il sortit. Les convives étonnés se regardaient sans prononcer une seule parole. Alors un autre domestique s’approcha de son maître et lui dit :

« Sire, la chaise de votre majesté est à Padoue, et la barque est prête. »

Le maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un troisième valet s’approcha aussi d’un troisième étranger, et lui dit :

« Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus longtemps, je vais tout préparer. »

Et aussitôt il disparut.

Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne soit une mascarade du carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître :

« Votre majesté partira quand elle voudra. »

Et il sortit comme les autres. Le cinquième valet en dit autant au cinquième maître. Mais le sixième valet parla différemment au sixième étranger, qui était auprès de Candide. Il lui dit :

« Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à votre majesté, ni à moi non plus, et nous pourrions bien être coffrés cette nuit, vous et moi. Je vais pourvoir à mes affaires : adieu. »

Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide et Martin restèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit.

« Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi êtes-vous tous rois ? Pour moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous ne le sommes. »

Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien :

« Je ne suis pas plaisant. Je m’appelle Achmet III\[1\]. J’ai été grand-sultan plusieurs années. Je détrônai mon frère ; mon neveu m’a détrôné ; on a coupé le cou à mes vizirs. J’achève ma vie dans le vieux sérail. Mon neveu, le grand-sultan Mahmoud, me permet de voyager quelquefois pour ma santé. Et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

\[1\] Achmet III, dont il est parlé dans l’*Histoire de Charles XII* et dans l’*Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand*, avait été déposé en 1730 ; il est mort en 1736. B.

Un jeune homme qui était auprès d’Achmet parla après lui, et dit :

« Je m’appelle Ivan\[2\]. J’ai été empereur de toutes les Russies. J’ai été détrôné au berceau. Mon père et ma mère ont été enfermés. On m’a élevé en prison. J’ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de ceux qui me gardent. Et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

\[2\] Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin poignardé en 1762. B.

Le troisième dit :

« Je suis Charles-Édouard\[3\], roi d’Angleterre. Mon père m’a cédé ses droits au royaume. J’ai combattu pour les soutenir. On a arraché le cœur à huit cents de mes partisans, et on leur en a battu les joues. J’ai été mis en prison. Je vais à Rome faire une visite au roi mon père, détrôné comme moi et mon grand-père. Et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

\[3\] Sur Charles-Édouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du *Précis du Siècle de Louis XV*. B.

Le quatrième prit alors la parole et dit :

« Je suis roi des Polaques. Le sort de la guerre m’a privé de mes états héréditaires\[4\]. Mon père a connu les mêmes revers. Je me résigne à la Providence comme le sultan Achmet, l’empereur Ivan et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne une longue vie. Et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

\[4\] Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses états héréditaires pendant la guerre de 1756, se réfugia en Pologne. Voyez, tome XXI, le chapitre XXXII du *Précis du Siècle de Louis XV*. Il est mort en 1763. B.

Le cinquième dit :

« Je suis aussi roi des Polaques\[5\]. J’ai perdu mon royaume deux fois. Mais la Providence m’a donné un autre état. J’y ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n’en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule. Je me résigne aussi à la Providence. Et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

\[5\] Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV : voyez, tome XXI, le chapitre IV du *Précis du Siècle de Louis XV* ; il est mort en 1763. B.

Il restait au sixième monarque à parler.

« Messieurs, dit-il, je ne suis pas si grand seigneur que vous. Mais enfin j’ai été roi tout comme un autre. Je suis Théodore\[6\]. On m’a élu roi en Corse. On m’a appelé *Votre Majesté*, et à présent on m’appelle à peine *Monsieur*. J’ai fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier. J’ai eu deux secrétaires d’état, et j’ai à peine un valet. Je me suis vu sur un trône, et j’ai longtemps été en prison à Londres, sur la paille. J’ai bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu, comme vos majestés, passer le carnaval à Venise. »

\[6\] Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756, voyez tome XXI, le chapitre XL du *Précis du Siècle de Louis XV*. B.

Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion. Chacun d’eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits et des chemises. Candide lui fit présent d’un diamant de deux mille sequins.

« Quel est donc, disaient les cinq rois, cet homme qui est en état de donner cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne ? Êtes-vous roi aussi, monsieur ? »

« Non, messieurs, et je n’en ai aucune envie. »

Au moment où on sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie quatre altesses sérénissimes. Elles avaient aussi perdu leurs états par le sort de la guerre, et venaient passer le reste du carnaval à Venise. Mais Candide ne fit même pas attention à ces nouveaux venus. Il ne pensait qu’à aller trouver sa chère Cunégonde à Constantinople.

### Glossaire

- **suie**: poudre noire que laisse la fumée.
- **chaise**: ici, petite voiture à cheval pour voyager.
- **coffrés**: mis en prison (mot familier).
- **sérail**: palais d’un sultan.
- **vizirs**: hauts personnages de l’empire turc.
- **Polaques**: mot ancien et moqueur pour « Polonais ».
- **Sarmates**: ancien peuple ; ici, nom plaisant des Polonais.
- **sequins, denier**: anciennes pièces de monnaie.
- **altesses sérénissimes**: titre de certains princes.

## CHAPITRE XXVII. Voyage de Candide à Constantinople.

Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc, qui allait ramener le sultan Achmet à Constantinople, qu’il reçoive Candide et Martin à son bord. Tous deux s’y rendirent, après s’être prosternés devant sa misérable hautesse. En chemin, Candide disait à Martin :

« Voilà pourtant six rois détrônés avec qui nous avons soupé ! Et encore, parmi ces six rois, il y en a un à qui j’ai fait l’aumône. Peut-être y a-t-il beaucoup d’autres princes plus malheureux. Pour moi, je n’ai perdu que cent moutons, et je vole dans les bras de Cunégonde. Mon cher Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est bien. »

« Je le souhaite », dit Martin.

« Mais, dit Candide, voilà une aventure bien peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On n’avait jamais vu ni entendu raconter que six rois détrônés soupent ensemble au cabaret. »

« Cela n’est pas plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des choses qui nous sont arrivées. Il est très commun que des rois soient détrônés. Et quant à l’honneur que nous avons eu de souper avec eux, c’est une bagatelle qui ne mérite pas notre attention. Qu’importe avec qui l’on soupe, pourvu qu’on fasse bonne chère ? »

À peine Candide fut-il sur le vaisseau qu’il sauta au cou de son ancien valet, de son ami Cacambo.

« Eh bien ! lui dit-il, que fait Cunégonde ? Est-elle toujours un prodige de beauté ? M’aime-t-elle toujours ? Comment va-t-elle ? Tu lui as sans doute acheté un palais à Constantinople ? »

« Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles sur le bord de la Propontide, chez un prince qui a très peu d’écuelles. Elle est esclave dans la maison d’un ancien souverain, nommé Ragotski\[1\], à qui le Grand-Turc donne trois écus par jour dans son asile. Mais ce qui est bien plus triste, c’est qu’elle a perdu sa beauté, et qu’elle est devenue horriblement laide. »

« Ah ! belle ou laide, dit Candide, je suis honnête homme, et mon devoir est de l’aimer toujours. Mais comment peut-elle être réduite à un état si abject, avec les cinq ou six millions que tu avais emportés ? »

« Bon, dit Cacambo, ne m’a-t-il pas fallu en donner deux au senor don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de Buénos-Ayres ? C’était pour avoir la permission de reprendre mademoiselle Cunégonde. Et un pirate ne nous a-t-il pas bravement dépouillés de tout le reste ? Ce pirate ne nous a-t-il pas menés au cap de Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à Petra, aux Dardanelles, à Marmara, à Scutari ? Cunégonde et la vieille servent chez ce prince dont je vous ai parlé, et moi je suis esclave du sultan détrôné. »

« Que d’épouvantables calamités enchaînées les unes aux autres ! dit Candide. Mais, après tout, j’ai encore quelques diamants ; je délivrerai facilement Cunégonde. C’est bien dommage qu’elle soit devenue si laide. »

\[1\] Voltaire a parlé de Ragotski dans le chapitre XXII du *Siècle de Louis XIV* ; voyez tome XX. Ragotski est mort en 1735. B.

Ensuite, se tournant vers Martin : « Qui pensez-vous, dit-il, qui soit le plus à plaindre, de l’empereur Achmet, de l’empereur Ivan, du roi Charles-Édouard, ou de moi ? »

« Je n’en sais rien, dit Martin. Il faudrait que je sois dans vos cœurs pour le savoir. »

« Ah ! dit Candide, si Pangloss était ici, il le saurait, et nous l’apprendrait. »

« Je ne sais, dit Martin, avec quelles balances votre Pangloss aurait pu peser les malheurs des hommes, et apprécier leurs douleurs. Je suppose seulement qu’il y a sur terre des millions d’hommes cent fois plus à plaindre que le roi Charles-Édouard, l’empereur Ivan et le sultan Achmet. »

« Cela pourrait bien être », dit Candide.

On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide commença par racheter Cacambo très cher. Sans perdre de temps, il se jeta dans une galère avec ses compagnons, pour aller sur le rivage de la Propontide chercher Cunégonde, quelque laide qu’elle puisse être.

Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient très mal. De temps en temps, le levanti patron appliquait quelques coups de nerf de bœuf sur leurs épaules nues. Par un mouvement naturel, Candide les regarda plus attentivement que les autres galériens, et s’approcha d’eux avec pitié. Quelques traits de leurs visages défigurés lui parurent ressembler un peu à Pangloss et à ce malheureux jésuite, ce baron, ce frère de mademoiselle Cunégonde. Cette idée l’émut et l’attrista. Il les regarda encore plus attentivement.

« En vérité, dit-il à Cacambo, j’ai vu pendre maître Pangloss, et j’ai eu le malheur de tuer le baron. Sinon, je croirais que ce sont eux qui rament dans cette galère. »

Au nom du baron et de Pangloss, les deux forçats poussèrent un grand cri, s’arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs rames. Le levanti patron accourait sur eux, et les coups de nerf de bœuf redoublaient.

« Arrêtez ! arrêtez ! seigneur, s’écria Candide. Je vous donnerai autant d’argent que vous voudrez. »

« Quoi ! c’est Candide ! » disait l’un des forçats.

« Quoi ! c’est Candide ! » disait l’autre.

« Est-ce un songe ? dit Candide. Suis-je éveillé ? Suis-je dans cette galère ? Est-ce là monsieur le baron, que j’ai tué ? Est-ce là maître Pangloss, que j’ai vu pendre ? »

« C’est nous-mêmes, c’est nous-mêmes », répondaient-ils.

« Quoi ! c’est là ce grand philosophe ? » disait Martin.

« Eh ! monsieur le levanti patron, dit Candide, combien voulez-vous d’argent pour la rançon de M. de Thunder-ten-tronckh, un des premiers barons de l’empire ? Et pour celle de M. Pangloss, le plus profond métaphysicien d’Allemagne ? »

« Chien de chrétien, répondit le levanti patron, ces deux chiens de forçats chrétiens sont donc des barons et des métaphysiciens. C’est sans doute une grande dignité dans leur pays. Alors tu m’en donneras cinquante mille sequins. »

« Vous les aurez, monsieur. Ramenez-moi comme un éclair à Constantinople, et vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi chez mademoiselle Cunégonde. »

À la première offre de Candide, le levanti patron avait déjà tourné la proue vers la ville, et faisait ramer plus vite qu’un oiseau ne fend les airs.

Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss.

« Et comment ne vous ai-je pas tué, mon cher baron ? Et mon cher Pangloss, comment êtes-vous en vie, après avoir été pendu ? Et pourquoi êtes-vous tous deux aux galères en Turquie ? »

« Est-il bien vrai que ma chère sœur soit dans ce pays ? » disait le baron.

« Oui », répondait Cacambo.

« Je revois donc mon cher Candide ! » s’écriait Pangloss.

Candide leur présentait Martin et Cacambo. Ils s’embrassaient tous ; ils parlaient tous à la fois. La galère volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un Juif, à qui Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant qui en valait cent mille. Le Juif lui jura par Abraham qu’il ne pouvait pas en donner davantage. Candide paya aussitôt la rançon du baron et de Pangloss. Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur, et les baigna de larmes. L’autre le remercia d’un signe de tête, et lui promit de lui rendre cet argent à la première occasion.

« Mais est-il bien possible que ma sœur soit en Turquie ? » disait-il.

« Rien n’est si possible, reprit Cacambo, puisqu’elle récure la vaisselle chez un prince de Transylvanie. »

On fit aussitôt venir deux Juifs. Candide vendit encore des diamants ; et ils repartirent tous sur une autre galère pour aller délivrer Cunégonde.

### Glossaire

- **sa hautesse, le Grand-Turc**: le sultan.
- **prosternés**: mis à genoux, la tête vers le sol.
- **bagatelle**: chose sans importance.
- **fasse bonne chère**: mange bien.
- **écuelles**: petites assiettes creuses.
- **écus**: anciennes pièces de monnaie.
- **senor**: monsieur (mot espagnol).
- **galère**: bateau à rames.
- **forçats, chiourme**: condamnés qui rament ; ensemble de ces rameurs.
- **levanti patron**: capitaine d’une galère turque.
- **nerf de bœuf**: fouet dur.
- **songe**: rêve.
- **chien de chrétien**: insulte ancienne, offensante, contre les chrétiens.
- **sequins**: anciennes pièces de monnaie.
- **proue**: avant d’un bateau.

## CHAPITRE XXVIII. Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.

« Pardon, encore une fois, dit Candide au baron. Pardon, mon révérend père, de vous avoir donné un grand coup d’épée au travers du corps. »

N’en parlons plus, dit le baron. Je fus un peu trop vif, je l’avoue. Mais puisque vous voulez savoir par quel hasard vous m’avez vu aux galères, je vais vous le dire. Le frère apothicaire du collège guérit ma blessure. Ensuite je fus attaqué et enlevé par un parti espagnol. On me mit en prison à Buénos-Ayres, au moment où ma sœur venait d’en partir. Je demandai à retourner à Rome auprès du père général. Je fus nommé aumônier à Constantinople, auprès de monsieur l’ambassadeur de France. Il n’y avait pas huit jours que j’étais entré en fonction, quand je trouvai sur le soir un icoglan. Il faisait très chaud : cet homme voulut se baigner ; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne savais pas que c’était un crime capital pour un chrétien d’être trouvé tout nu avec un musulman. Un cadi me fit donner cent coups de bâton sous la plante des pieds, et me condamna aux galères. Je ne crois pas qu’on ait fait une plus horrible injustice. Mais je voudrais bien savoir pourquoi ma sœur est dans la cuisine d’un souverain de Transylvanie réfugié chez les Turcs.

« Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que je vous revoie ? »

Il est vrai, dit Pangloss, que vous m’avez vu pendre. Je devais naturellement être brûlé, mais vous vous souvenez qu’il plut à verse au moment où on allait me cuire. L’orage fut si violent qu’on désespéra d’allumer le feu. Je fus pendu, parce qu’on ne put pas faire mieux. Un chirurgien acheta mon corps, m’emporta chez lui, et me disséqua. Il me fit d’abord une incision cruciale depuis le nombril jusqu’à la clavicule. On ne pouvait pas avoir été plus mal pendu que je l’avais été. L’exécuteur des hautes œuvres de la sainte inquisition, qui était sous-diacre, brûlait à vrai dire les gens à merveille, mais il n’avait pas l’habitude de pendre. La corde était mouillée et glissa mal, elle fut mal nouée ; bref, je respirais encore. L’incision cruciale me fit pousser un si grand cri que mon chirurgien tomba à la renverse. Croyant qu’il disséquait le diable, il s’enfuit en mourant de peur, et tomba encore dans l’escalier en fuyant. Au bruit, sa femme arriva en courant d’un cabinet voisin. Elle me vit étendu sur la table avec mon incision cruciale. Elle eut encore plus peur que son mari, s’enfuit, et tomba sur lui. Quand ils furent un peu revenus à eux, j’entendis la chirurgienne qui disait au chirurgien : « Mon bon, quelle idée aussi de disséquer un hérétique ! Ne savez-vous pas que le diable est toujours dans le corps de ces gens-là ? Je vais vite chercher un prêtre pour l’exorciser. » Je frémis à ces mots, et je rassemblai le peu de forces qui me restaient pour crier : « Ayez pitié de moi ! » Enfin le barbier portugais prit courage. Il recousit ma peau, et sa femme même prit soin de moi. Je fus sur pied au bout de quinze jours. Le barbier me trouva une place, et me fit laquais d’un chevalier de Malte qui allait à Venise. Mais mon maître n’avait pas de quoi me payer. Je me mis donc au service d’un marchand vénitien, et je le suivis à Constantinople.

Un jour, il me prit fantaisie d’entrer dans une mosquée. Il n’y avait là qu’un vieux iman et une dévote très jolie qui disait ses prières. Sa gorge était toute découverte. Elle avait entre ses deux tétons un beau bouquet de tulipes, de roses, d’anémones, de renoncules, d’hyacinthes et d’oreilles d’ours. Elle laissa tomber son bouquet ; je le ramassai, et je le lui remis avec un empressement très respectueux. Je mis si longtemps à le lui remettre que l’iman se mit en colère. Voyant que j’étais chrétien, il cria à l’aide. On me mena chez le cadi, qui me fit donner cent coups de latte sous la plante des pieds, et m’envoya aux galères. Je fus enchaîné précisément sur la même galère et au même banc que monsieur le baron. Il y avait sur cette galère quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains et deux moines de Corfou. Ils nous dirent que de pareilles aventures arrivaient tous les jours. Monsieur le baron prétendait qu’il avait subi une plus grande injustice que moi. Je prétendais, moi, qu’il était beaucoup plus permis de remettre un bouquet sur la gorge d’une femme que d’être tout nu avec un icoglan. Nous discutions sans cesse, et on nous donnait vingt coups de nerf de bœuf par jour. C’est alors que l’enchaînement des événements de cet univers vous a conduit dans notre galère, et que vous nous avez rachetés.

« Eh bien ! mon cher Pangloss, lui dit Candide, vous avez été pendu, disséqué, roué de coups, et vous avez ramé aux galères. Avez-vous alors toujours pensé que tout allait le mieux du monde ? »

« Je suis toujours de mon premier sentiment, répondit Pangloss. Car enfin je suis philosophe, et il ne me convient pas de me dédire. Leibnitz, en effet, ne peut pas avoir tort, et l’harmonie préétablie est d’ailleurs la plus belle chose du monde, aussi bien que le plein et la matière subtile. »

### Glossaire

- **apothicaire**: pharmacien d’autrefois.
- **aumônier**: prêtre attaché à une personne ou à un groupe.
- **icoglan**: officier du palais du sultan.
- **cadi**: juge musulman.
- **disséqua, disséquait, disséquer, disséqué**: formes du verbe « disséquer » : ouvrir un corps mort pour l’étudier.
- **incision cruciale**: coupure en forme de croix.
- **clavicule**: os entre l’épaule et le haut de la poitrine.
- **exécuteur des hautes œuvres**: bourreau.
- **sous-diacre**: homme d’Église de rang inférieur au prêtre.
- **l’exorciser**: chasser le diable de son corps.
- **frémis**: tremblai d’horreur.
- **recousit**: cousit de nouveau.
- **laquais**: valet.
- **iman, l’iman**: homme qui dirige la prière à la mosquée.
- **tulipes, d’anémones, renoncules, d’hyacinthes, d’oreilles d’ours**: fleurs de jardin.
- **latte**: longue planche de bois étroite.
- **nerf de bœuf**: fouet dur.
- **me dédire**: revenir sur ce que j’ai dit.
- **gorge**: ici, poitrine d’une femme.
- **tétons**: seins (mot familier).
- **harmonie préétablie**: idée de Leibnitz : tout dans l’univers est accordé d’avance par Dieu.
- **le plein, la matière subtile**: vieilles idées sur la matière qui remplit l’univers.

## CHAPITRE XXIX. Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.

Candide, le baron, Pangloss, Martin et Cacambo racontaient leurs aventures. Ils raisonnaient sur les événements contingents ou non contingents de cet univers. Ils discutaient sur les effets et les causes, sur le mal moral et sur le mal physique, sur la liberté et la nécessité. Ils discutaient aussi sur les consolations que l’on peut trouver quand on est aux galères en Turquie. Pendant ce temps, ils abordèrent sur le rivage de la Propontide, à la maison du prince de Transylvanie. Les premiers objets qui se présentèrent furent Cunégonde et la vieille, qui étendaient des serviettes sur des ficelles pour les faire sécher.

Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide vit sa belle Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues ridées, les bras rouges et écaillés. Il recula trois pas, saisi d’horreur, et avança ensuite par bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère. On embrassa la vieille. Candide les racheta toutes les deux.

Il y avait une petite métairie dans le voisinage. La vieille proposa à Candide de s’en contenter, en attendant que toute la troupe ait une meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas qu’elle était enlaidie : personne ne l’en avait avertie. Elle rappela à Candide ses promesses avec un ton si absolu que le bon Candide n’osa pas la refuser. Il annonça donc au baron qu’il allait se marier avec sa sœur.

« Je ne souffrirai jamais, dit le baron, une telle bassesse de sa part, et une telle insolence de la vôtre. Cette infamie ne me sera jamais reprochée. Les enfants de ma sœur ne pourraient pas entrer dans les chapitres d’Allemagne. Non, jamais ma sœur n’épousera qu’un baron de l’empire. »

Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de larmes ; il fut inflexible.

« Maître fou, lui dit Candide, je t’ai sauvé des galères, j’ai payé ta rançon, j’ai payé celle de ta sœur. Elle lavait ici des écuelles, elle est laide, j’ai la bonté d’en faire ma femme ; et tu prétends encore t’y opposer ! Je te retuerais si j’en croyais ma colère. »

« Tu peux me tuer encore, dit le baron, mais tu n’épouseras pas ma sœur de mon vivant. »

### Glossaire

- **événements contingents**: événements qui peuvent arriver ou ne pas arriver.
- **rembrunie**: devenue sombre.
- **éraillés**: rouges et marqués de petites veines.
- **écaillés**: dont la peau se détache par petits morceaux.
- **gorge**: poitrine d’une femme.
- **par bon procédé**: par politesse, pour bien se conduire.
- **métairie**: petite ferme.
- **enlaidie**: devenue laide.
- **les chapitres d’Allemagne**: groupes nobles de l’Église, où il fallait prouver son rang pour entrer.

## CHAPITRE XXX. Conclusion.

Candide, dans le fond de son cœur, n’avait aucune envie d’épouser Cunégonde. Mais l’impertinence extrême du baron le décidait à conclure le mariage, et Cunégonde le pressait si vivement qu’il ne pouvait pas se dédire. Il consulta Pangloss, Martin et le fidèle Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire. Il y prouvait que le baron n’avait aucun droit sur sa sœur, et qu’elle pouvait, selon toutes les lois de l’empire, épouser Candide de la main gauche. Martin conclut à jeter le baron dans la mer. Cacambo décida qu’il fallait le rendre au levanti patron et le remettre aux galères, après quoi on l’enverrait à Rome au père général par le premier vaisseau. L’avis fut trouvé très bon. La vieille l’approuva. On n’en dit rien à sa sœur. La chose fut exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d’attraper un jésuite, et de punir l’orgueil d’un baron allemand.

Il était tout naturel d’imaginer qu’après tant de désastres Candide mènerait la vie la plus agréable du monde. Il était marié avec sa maîtresse, il vivait avec le philosophe Pangloss, le philosophe Martin, le prudent Cacambo et la vieille. Il avait d’ailleurs rapporté tant de diamants de la patrie des anciens Incas ! Mais il fut tant friponné par les Juifs qu’il ne lui resta plus rien que sa petite métairie. Sa femme, devenant tous les jours plus laide, devint acariâtre et insupportable. La vieille était infirme, et fut de plus mauvaise humeur encore que Cunégonde. Cacambo, qui travaillait au jardin et qui allait vendre des légumes à Constantinople, était épuisé de travail, et maudissait sa destinée. Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans quelque université d’Allemagne. Quant à Martin, il était fermement persuadé qu’on est également mal partout ; il prenait les choses en patience. Candide, Martin et Pangloss discutaient quelquefois de métaphysique et de morale. On voyait souvent passer sous les fenêtres de la métairie des bateaux chargés d’effendis, de bachas, de cadis, qu’on envoyait en exil à Lemnos, à Mytilène, à Erzeroum. On voyait venir d’autres cadis, d’autres bachas, d’autres effendis, qui prenaient la place des expulsés, et qui étaient expulsés à leur tour. On voyait des têtes proprement empaillées, qu’on allait présenter à la sublime Porte. Ces spectacles faisaient redoubler les dissertations. Et quand on ne discutait pas, l’ennui était si excessif que la vieille osa un jour leur dire :

« Je voudrais savoir lequel est le pire, ou d’être prise par des pirates nègres et vendue comme esclave, d’avoir une fesse coupée, de passer par les baguettes chez les Bulgares, d’être fouetté et pendu dans un auto-da-fé, d’être disséqué, de ramer en galère, d’éprouver enfin toutes les misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien de rester ici à ne rien faire ? »

« C’est une grande question », dit Candide.

Ce discours fit naître de nouvelles réflexions. Martin surtout conclut que l’homme était né pour vivre dans les convulsions de l’inquiétude, ou dans la léthargie de l’ennui. Candide n’en convenait pas, mais il n’affirmait rien. Pangloss avouait qu’il avait toujours horriblement souffert. Mais ayant soutenu une fois que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n’en croyait rien.

Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de faire hésiter Candide plus que jamais, et d’embarrasser Pangloss. Ils virent un jour arriver à leur métairie Paquette et le frère Giroflée, qui étaient dans la plus extrême misère. Ils avaient bien vite mangé leurs trois mille piastres, s’étaient quittés, s’étaient réconciliés, s’étaient brouillés, avaient été mis en prison, s’étaient enfuis. Enfin frère Giroflée s’était fait turc. Paquette continuait son métier partout, et n’y gagnait plus rien.

« Je l’avais bien prévu, dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt dissipés, et ne les rendraient que plus misérables. Vous avez regorgé de millions de piastres, vous et Cacambo, et vous n’êtes pas plus heureux que frère Giroflée et Paquette. »

« Ah ! ah ! dit Pangloss à Paquette, le ciel vous ramène donc ici parmi nous. Ma pauvre Paquette ! Savez-vous bien que vous m’avez coûté le bout du nez, un œil et une oreille ? Comme vous voilà faite ! Eh ! qu’est-ce que ce monde ! »

Cette nouvelle aventure les engagea à philosopher plus que jamais.

Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux, qui passait pour le meilleur philosophe de la Turquie. Ils allèrent le consulter. Pangloss prit la parole, et lui dit :

« Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l’homme a été formé. »

« De quoi te mêles-tu ? lui dit le derviche. Est-ce là ton affaire ? »

« Mais, mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre. »

« Qu’importe, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien ? Quand sa hautesse envoie un vaisseau en Égypte, s’inquiète-t-elle de savoir si les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non ? »

« Que faut-il donc faire ? » dit Pangloss.

« Te taire », dit le derviche.

« Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles. Je voulais parler aussi de l’origine du mal, de la nature de l’âme et de l’harmonie préétablie. »

À ces mots, le derviche leur ferma la porte au nez.

Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue qu’on venait d’étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu’on avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe faisait partout un grand bruit pendant quelques heures. En retournant à la petite métairie, Pangloss, Candide et Martin rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa porte, sous un berceau d’orangers. Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le muphti qu’on venait d’étrangler.

« Je n’en sais rien, répondit le bonhomme, et je n’ai jamais su le nom d’aucun muphti ni d’aucun vizir. J’ignore absolument l’aventure dont vous me parlez. Je suppose qu’en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois misérablement, et qu’ils le méritent. Mais je ne m’informe jamais de ce qu’on fait à Constantinople. Je me contente d’y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive. »

Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison. Ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu’ils faisaient eux-mêmes, et du kaïmak piqué d’écorces de cédrat confit. Ils offrirent aussi des oranges, des citrons, des limons, des ananas, des dattes, des pistaches. Il y avait aussi du café de Moka, qui n’était pas mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de Candide, de Pangloss et de Martin.

« Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre ? »

« Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc. Je les cultive avec mes enfants. Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin. »

En retournant à sa métairie, Candide fit de profondes réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin :

« Ce bon vieillard me paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l’honneur de souper. »

« Les grandeurs, dit Pangloss, sont très dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes. Car enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod. Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards. Le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baasa ; le roi Éla, par Zambri ; Ochosias, par Jéhu ; Athalie, par Joïada. Les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien. Vous savez comment périrent Richard II d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l’empereur Henri IV ? Vous savez….. »

« Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. »

« Vous avez raison, dit Pangloss. Car, quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden, il y fut mis *ut operaretur eum*, pour qu’il travaille. Cela prouve que l’homme n’est pas né pour le repos. »

« Travaillons sans raisonner, dit Martin. C’est le seul moyen de rendre la vie supportable. »

Toute la petite société entra dans ce louable dessein. Chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était, à la vérité, bien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière. Paquette broda ; la vieille prit soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service : il fut un très bon menuisier, et devint même honnête homme.

Et Pangloss disait quelquefois à Candide :

« Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. »

« Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin\[1\]. »

\[1\] Voyez, dans les *Mélanges*, année 1759, la *Lettre aux auteurs du Journal encyclopédique*, datée du 1er avril. B.

### FIN DE CANDIDE.

### Glossaire

- **se dédire**: revenir sur ce qu’on a dit.
- **de la main gauche**: par un mariage avec une personne de rang inférieur.
- **levanti patron**: capitaine d’une galère turque.
- **friponné**: volé, trompé.
- **métairie**: petite ferme.
- **acariâtre**: d’humeur désagréable, toujours prête à disputer.
- **effendis, bachas, vizirs**: hauts personnages de l’empire turc.
- **empaillées**: remplies de paille pour être conservées.
- **sublime Porte**: gouvernement du sultan.
- **dissertations**: longs raisonnements.
- **nègres**: mot ancien et offensant pour désigner des personnes noires.
- **piastres**: anciennes pièces de monnaie.
- **regorgé**: eu en très grande quantité.
- **derviche**: moine musulman.
- **limons**: fruits proches du citron.
- **arpents**: ancienne mesure de terre.
- **dards**: sortes de petites lances.
- **passer par les baguettes**: être frappé en courant entre deux rangs de soldats.
- **muphti**: grand chef religieux musulman.
- **kaïmak**: crème épaisse turque.
- **cédrat**: gros fruit qui ressemble au citron.
- **ut operaretur eum**: mots latins de la Bible : « pour qu’il le travaille ».
