# Candide (Édition B1)

*Voltaire*

## CHAPITRE I. Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut chassé d’icelui.

Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon. La nature lui avait donné le caractère le plus doux. Son visage montrait son âme. Il jugeait les choses assez justement, et il avait l’esprit le plus simple. C’est, je crois, pour cette raison qu’on l’appelait Candide.

Les vieux domestiques de la maison avaient un soupçon. Ils pensaient que Candide était le fils de la sœur de monsieur le baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage. Mais cette demoiselle n’avait jamais voulu épouser ce gentilhomme. En effet, il n’avait pu prouver que soixante et onze quartiers. Le temps qui passe avait détruit le reste de son arbre généalogique.

Monsieur le baron était un des seigneurs les plus puissants de la Vestphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle était même décorée d’une tapisserie. Quand il le fallait, tous les chiens de ses cours de ferme formaient une meute pour la chasse. Ses garçons d’écurie étaient ses piqueurs, et le vicaire du village était son grand aumônier. Tous l’appelaient « monseigneur », et ils riaient quand il racontait des histoires.

Madame la baronne pesait environ trois cent cinquante livres. Pour cette raison, on la respectait beaucoup. Elle recevait les invités avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde avait dix-sept ans. Elle était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron semblait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss était l’oracle de la maison. Le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la confiance de son âge et de son caractère.

Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause. Il prouvait aussi que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux. Et il prouvait que madame était la meilleure des baronnes possibles.

« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent pas être autrement. Car tout est fait pour un but, donc tout est nécessairement fait pour le meilleur but. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes : c’est pourquoi nous avons des lunettes. Les jambes sont visiblement faites pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées et pour construire des châteaux. C’est pourquoi monseigneur a un très beau château : le plus grand baron de la province doit être le mieux logé. Et les cochons sont faits pour être mangés, donc nous mangeons du porc toute l’année. Par conséquent, ceux qui ont dit que tout est bien ont dit une bêtise. Il fallait dire que tout est au mieux. »

Candide écoutait attentivement et croyait innocemment. En effet, il trouvait mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, mais il n’avait jamais le courage de le lui dire. Il en concluait ceci. Le premier bonheur était d’être né baron de Thunder-ten-tronckh. Le deuxième degré de bonheur était d’être mademoiselle Cunégonde. Le troisième était de la voir tous les jours. Et le quatrième était d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de toute la terre.

Un jour, Cunégonde se promenait près du château, dans le petit bois qu’on appelait « parc ». Entre des buissons, elle vit le docteur Pangloss. Il donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de chambre de la mère de Cunégonde. C’était une petite brune très jolie et très docile. Mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de talent pour les sciences. Elle observa donc, sans respirer, les expériences répétées qu’elle avait sous les yeux. Elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets et les causes. Puis elle rentra toute agitée, toute pensive, pleine du désir d’être savante. Elle pensait qu’elle pourrait bien être la raison suffisante du jeune Candide. Et Candide, lui aussi, pouvait être la sienne.

Elle rencontra Candide en revenant au château, et elle rougit. Candide rougit aussi. Elle lui dit bonjour d’une voix qui tremblait, et Candide lui parla sans savoir ce qu’il disait.

Le lendemain, après le déjeuner de midi, on sortait de table. À ce moment, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière un paravent. Cunégonde laissa tomber son mouchoir, et Candide le ramassa. Elle lui prit innocemment la main. Le jeune homme baisa innocemment la main de la jeune demoiselle, avec une vivacité, une sensibilité et une grâce toutes particulières. Leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux brûlèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains se perdirent.

M. le baron de Thunder-ten-tronckh passa près du paravent. Il vit cette cause et cet effet. Alors il chassa Candide du château à grands coups de pied dans le derrière. Cunégonde s’évanouit. Dès qu’elle revint à elle, madame la baronne lui donna une gifle. Et tout fut consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles.

### Glossaire

- **un gentilhomme**: un homme de famille noble.
- **quartiers**: les générations d’ancêtres nobles dans l’arbre de la famille.
- **un arbre généalogique**: un dessin qui montre les ancêtres d’une famille.
- **une tapisserie**: un grand tissu décoré qu’on accroche au mur.
- **une meute**: un groupe de chiens qui servent à la chasse.
- **piqueurs**: les hommes qui s’occupent des chiens pendant la chasse.
- **grand aumônier**: le prêtre principal au service d’un roi ou d’un grand seigneur.
- **riaient**: du verbe « rire ».
- **trois cent cinquante livres**: la livre est une ancienne mesure de poids, environ un demi-kilo.
- **haute en couleur**: qui a le visage très rouge, l’air plein de santé.
- **appétissante**: qui donne envie de manger ; ici, qui donne du désir.
- **le précepteur**: le professeur qui enseigne aux enfants dans une famille riche.
- **l’oracle**: la personne qu’on écoute comme si elle savait tout.
- **Pangloss**: nom inventé avec deux mots grecs : « pan » (tout) et « glossa » (langue) ; celui qui parle de tout.
- **la métaphysico-théologo-cosmolonigologie**: un mot inventé et ridicule pour se moquer de la philosophie savante de Pangloss.
- **chaussées**: habillées de chausses ou de chaussures.
- **des chausses**: un ancien vêtement pour les jambes, une sorte de pantalon.
- **innocemment**: sans mauvaise intention, sans penser à mal.
- **docile**: qui obéit facilement.
- **la raison suffisante**: pour le philosophe Leibniz, la raison qui explique pourquoi une chose existe ; ici, c’est aussi une plaisanterie sur l’amour physique.
- **un paravent**: un petit mur mobile qu’on met dans une pièce pour se cacher.
- **un mouchoir**: un petit morceau de tissu pour s’essuyer le nez.
- **s’évanouit**: du verbe « s’évanouir » : perdre connaissance.
- **consterné**: très triste et très surpris à cause d’un malheur.

## CHAPITRE II. Ce que devint Candide parmi les Bulgares.

Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où il allait. Il pleurait et levait les yeux au ciel. Souvent, il les tournait vers le plus beau des châteaux, où vivait la plus belle des baronnettes. Il se coucha sans souper au milieu des champs, entre deux sillons. La neige tombait à gros flocons.

Le lendemain, Candide, tout gelé, se traîna jusqu’à la ville voisine, qui s’appelle *Valdberghoff-trarbk-dikdorff*. Il n’avait pas d’argent, et il mourait de faim et de fatigue. Il s’arrêta tristement à la porte d’une auberge. Deux hommes habillés de bleu le remarquèrent.

« Camarade, dit l’un, voilà un jeune homme très bien fait, et qui a la taille qu’il faut. »

Ils s’avancèrent vers Candide et l’invitèrent très poliment à déjeuner avec eux.

« Messieurs, leur dit Candide avec une modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur. Mais je n’ai pas de quoi payer mon écot. »

« Ah ! monsieur, lui dit un des bleus, les personnes de votre figure et de votre mérite ne paient jamais rien. N’avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut ? »

« Oui, messieurs, c’est ma taille », dit Candide en faisant la révérence.

« Ah ! monsieur, mettez-vous à table. Non seulement nous allons payer pour vous, mais nous ne permettrons jamais qu’un homme comme vous manque d’argent. Les hommes ne sont faits que pour s’aider les uns les autres. »

« Vous avez raison, dit Candide. C’est ce que M. Pangloss m’a toujours dit, et je vois bien que tout est au mieux. »

On le pria d’accepter quelques écus. Il les prit et voulut faire son billet. Mais on n’en voulut pas, et on se mit à table.

« N’aimez-vous pas tendrement ?... »

« Oh ! oui, répondit-il, j’aime tendrement mademoiselle Cunégonde. »

« Non, dit l’un de ces messieurs. Nous vous demandons si vous n’aimez pas tendrement le roi des Bulgares. »

« Pas du tout, dit Candide, car je ne l’ai jamais vu. »

« Comment ! C’est le plus charmant des rois, et il faut boire à sa santé. »

« Oh ! très volontiers, messieurs. »

Et il but.

« Cela suffit, lui dit-on. Vous voilà l’appui, le soutien, le défenseur, le héros des Bulgares. Votre fortune est faite, et votre gloire est assurée. »

Aussitôt, on lui mit des fers aux pieds, et on le conduisit au régiment. On le fit tourner à droite, puis à gauche. On lui fit lever la baguette du fusil, puis remettre la baguette. On le fit viser, tirer, marcher au pas double. Et on lui donna trente coups de bâton. Le lendemain, il fit l’exercice un peu moins mal, et il ne reçut que vingt coups. Le jour suivant, on ne lui en donna que dix. Ses camarades le regardèrent alors comme un prodige.

Candide, très étonné, ne comprenait pas encore très bien comment il était un héros. Un beau jour de printemps, il eut l’idée d’aller se promener. Il marcha tout droit devant lui. Il croyait que c’était un privilège de l’espèce humaine, comme de l’espèce animale, d’utiliser ses jambes comme on veut. Il n’avait pas fait deux lieues quand quatre autres héros de six pieds le rattrapèrent. Ils l’attachèrent et le conduisirent dans un cachot.

On lui demanda, de façon juridique, ce qu’il préférait. Il pouvait être fouetté trente-six fois par tout le régiment. Ou bien il pouvait recevoir en même temps douze balles de plomb dans la cervelle. Il répondit que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni l’autre. Cela ne servit à rien : il fallut faire un choix. Grâce au don de Dieu qu’on appelle *liberté*, il décida de passer trente-six fois par les baguettes. Il fit deux promenades. Le régiment était composé de deux mille hommes. Cela lui composa quatre mille coups de baguette. De la nuque jusqu’au cul, ces coups lui mirent les muscles et les nerfs à nu.

On allait commencer la troisième course. Candide n’en pouvait plus. Il demanda comme une grâce qu’on ait la bonté de lui casser la tête. On lui accorda cette faveur. On lui banda les yeux, et on le fit mettre à genoux.

À ce moment, le roi des Bulgares passa. Il demanda quel était le crime du condamné. Et comme ce roi avait un grand génie, tout ce qu’il apprit sur Candide lui fit comprendre une chose. C’était un jeune métaphysicien très ignorant des choses de ce monde. Le roi lui pardonna avec une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les siècles.

Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines avec les émollients enseignés par Dioscoride. Candide avait déjà un peu de peau et pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des Abares.

### Glossaire

- **un sillon**: une longue ligne creusée dans la terre d’un champ par la charrue.
- **payer mon écot**: payer sa part d’un repas.
- **cinq pieds cinq pouces**: d’anciennes mesures de longueur (un pied ≈ 32,5 cm ; un pouce ≈ 2,7 cm) ; ici, environ un mètre soixante-seize.
- **faire la révérence**: saluer poliment en pliant le corps ou les genoux.
- **un écu**: une ancienne pièce de monnaie.
- **faire son billet**: écrire un papier où l’on promet de rendre l’argent.
- **les fers**: des chaînes de métal qu’on met aux prisonniers.
- **la baguette du fusil**: une tige de métal qui sert à charger un ancien fusil.
- **passer par les baguettes**: marcher entre deux lignes de soldats qui frappent avec des bâtons.
- **une lieue**: une ancienne mesure de distance, environ quatre kilomètres.
- **un cachot**: une petite prison sombre.
- **la clémence**: la bonté de celui qui pardonne au lieu de punir.
- **les émollients**: des remèdes doux qui calment la peau ; Dioscoride était un médecin grec de l’Antiquité.

## CHAPITRE III. Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.

Rien n’était aussi beau, aussi vif, aussi brillant, aussi bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours et les canons formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. D’abord, les canons renversèrent à peu près six mille hommes de chaque côté. Ensuite, les coups de fusil ôtèrent du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui infectaient sa surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. En tout, cela pouvait faire environ trente mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque.

Enfin, les deux rois faisaient chanter des *Te Deum*, chacun dans son camp. Pendant ce temps, Candide décida d’aller raisonner ailleurs sur les effets et les causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants. Il arriva d’abord dans un village voisin. Le village était en cendres. C’était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public.

Ici, des vieillards couverts de blessures regardaient mourir leurs femmes, qu’on avait égorgées. Elles tenaient encore leurs enfants contre leurs seins pleins de sang. Là, des filles avaient satisfait les besoins naturels de quelques héros. Puis on leur avait ouvert le ventre, et elles poussaient leurs derniers soupirs. D’autres filles, à moitié brûlées, criaient qu’on finisse de les tuer. Des cervelles étaient répandues par terre, à côté de bras et de jambes coupés.

Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village. Celui-là appartenait à des Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de la même façon. Candide marchait toujours sur des membres qui bougeaient encore ou à travers des ruines. Il arriva enfin hors du théâtre de la guerre. Il portait quelques petites provisions dans son sac, et il n’oubliait jamais mademoiselle Cunégonde.

Il n’avait plus de provisions quand il arriva en Hollande. Mais il avait entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays, et qu’on y était chrétien. Alors il était sûr qu’on allait le traiter aussi bien qu’au château de M. le baron. C’était avant qu’on l’en chasse pour les beaux yeux de mademoiselle Cunégonde.

Il demanda l’aumône à plusieurs hommes sérieux et importants. Tous lui répondirent la même chose. S’il continuait à faire ce métier, on l’enfermerait dans une maison de correction pour lui apprendre à vivre.

Ensuite, il s’adressa à un homme qui venait de parler tout seul pendant une heure sur la charité, devant une grande assemblée. Cet orateur le regarda de travers.

« Que venez-vous faire ici ? lui dit-il. Êtes-vous là pour la bonne cause ? »

« Il n’y a point d’effet sans cause, répondit modestement Candide. Tout est enchaîné nécessairement et arrangé pour le mieux. Il a fallu qu’on me chasse loin de mademoiselle Cunégonde. Il a fallu que je passe par les baguettes. Et maintenant, il faut que je demande mon pain, jusqu’à ce que je puisse le gagner. Tout cela ne pouvait pas être autrement. »

« Mon ami, lui dit l’orateur, croyez-vous que le pape soit l’antechrist ? »

« Je ne l’avais pas encore entendu dire, répondit Candide. Mais qu’il le soit ou non, je manque de pain. »

« Tu ne mérites pas d’en manger, dit l’autre. Va, coquin, va, misérable, ne t’approche plus jamais de moi. »

La femme de l’orateur avait mis la tête à la fenêtre. Elle vit un homme qui doutait que le pape soit l’antechrist. Alors elle lui versa sur la tête un plein..... Ô ciel ! Jusqu’où va le zèle de la religion chez les dames !

Un homme qui n’avait pas été baptisé, un bon anabaptiste nommé Jacques, vit tout cela. Il vit la manière cruelle et honteuse dont on traitait un de ses frères, un être à deux pieds sans plumes, qui avait une âme. Il l’emmena chez lui et le nettoya. Il lui donna du pain et de la bière, et il lui fit cadeau de deux florins. Il voulut même lui apprendre à travailler dans ses fabriques d’étoffes de Perse, qu’on fabrique en Hollande.

Candide se mit presque à genoux devant lui.

« Maître Pangloss me l’avait bien dit, s’écria-t-il : tout est au mieux dans ce monde ! Car je suis infiniment plus touché par votre très grande générosité que par la dureté de ce monsieur en manteau noir et de madame son épouse. »

Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux. Il était tout couvert de boutons. Il avait les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers et les dents noires. Il parlait avec la gorge. Une toux violente le tourmentait, et il crachait une dent à chaque effort.

### Glossaire

- **un fifre, un hautbois**: des instruments de musique où l’on souffle.
- **la baïonnette**: un couteau long et pointu fixé au bout d’un fusil.
- **un Te Deum**: un chant d’église pour remercier Dieu, par exemple après une victoire.
- **selon les lois du droit public**: selon les règles que les pays suivent entre eux ; ici, c’est ironique.
- **égorger**: tuer en coupant la gorge.
- **l’aumône**: l’argent qu’on donne à un pauvre.
- **une maison de correction**: une prison pour les pauvres et les mendiants.
- **l’antechrist**: l’ennemi du Christ ; certains protestants disaient que le pape était l’antechrist.
- **un plein.....**: un pot de chambre plein ; Voltaire ne finit pas la phrase.
- **un anabaptiste**: un chrétien protestant qui n’est baptisé qu’à l’âge adulte.
- **un florin**: une ancienne pièce de monnaie.
- **un gueux**: un homme très pauvre, un mendiant.

## CHAPITRE IV. Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en advint.

Candide était encore plus ému par la pitié que par l’horreur. Il donna à cet horrible gueux les deux florins qu’il avait reçus de son honnête anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement, pleura et se jeta à son cou. Candide, effrayé, recula.

« Hélas ! dit le misérable à l’autre misérable, vous ne reconnaissez plus votre cher Pangloss ? »

« Qu’est-ce que j’entends ? Vous, mon cher maître ! Vous, dans cet état horrible ! Quel malheur vous est donc arrivé ? Pourquoi n’êtes-vous plus dans le plus beau des châteaux ? Qu’est devenue mademoiselle Cunégonde, la perle des filles, le chef-d’œuvre de la nature ? »

« Je n’en peux plus », dit Pangloss.

Aussitôt, Candide le conduisit dans l’étable de l’anabaptiste. Là, il lui fit manger un peu de pain. Quand Pangloss eut repris des forces, Candide lui demanda :

« Eh bien ! Et Cunégonde ? »

« Elle est morte », répondit l’autre.

À ce mot, Candide s’évanouit. Son ami le réveilla avec un peu de mauvais vinaigre qui se trouvait par hasard dans l’étable. Candide rouvrit les yeux.

« Cunégonde est morte ! Ah ! meilleur des mondes, où êtes-vous ? Mais de quelle maladie est-elle morte ? Ne serait-ce pas parce qu’elle m’a vu chasser du beau château de monsieur son père à grands coups de pied ? »

« Non, dit Pangloss. Des soldats bulgares lui ont ouvert le ventre, après l’avoir violée autant qu’on peut l’être. Ils ont cassé la tête à monsieur le baron, qui voulait la défendre. Madame la baronne a été coupée en morceaux. Mon pauvre élève a été traité exactement comme sa sœur. Et quant au château, il n’est pas resté une pierre sur une autre. Il n’est pas resté une grange, pas un mouton, pas un canard, pas un arbre. Mais nous avons été bien vengés. Car les Abares ont fait la même chose dans une baronnie voisine, qui appartenait à un seigneur bulgare. »

En entendant ce discours, Candide s’évanouit encore. Mais il revint à lui, et il dit tout ce qu’il devait dire. Puis il demanda quels étaient la cause et l’effet. Il voulut connaître la raison suffisante qui avait mis Pangloss dans un état si triste.

« Hélas ! dit l’autre, c’est l’amour. L’amour, le consolateur du genre humain, le protecteur de l’univers, l’âme de tous les êtres sensibles, le tendre amour. »

« Hélas ! dit Candide, je l’ai connu, cet amour, ce roi des cœurs, cette âme de notre âme. Il ne m’a jamais rapporté qu’un baiser et vingt coups de pied au cul. Comment cette belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si horrible ? »

Pangloss répondit ainsi :

« Ô mon cher Candide ! Vous avez connu Paquette, cette jolie servante de notre auguste baronne. Dans ses bras, j’ai goûté les délices du paradis. Et ces délices ont produit les tourments d’enfer qui me dévorent, comme vous le voyez. Paquette avait cette maladie, et elle en est peut-être morte. Elle avait reçu ce cadeau d’un cordelier très savant, qui était remonté jusqu’à la source. En effet, il l’avait eu d’une vieille comtesse. Elle l’avait reçu d’un capitaine de cavalerie. Lui, il le devait à une marquise. Elle le tenait d’un page. Le page l’avait reçu d’un jésuite. Et ce jésuite, quand il était novice, l’avait eu directement d’un des compagnons de Christophe Colomb. Moi, je ne le donnerai à personne, car je suis en train de mourir. »

« Ô Pangloss ! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie ! Ce n’est pas le diable qui l’a commencée ? »

« Pas du tout, répondit ce grand homme. C’était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un ingrédient nécessaire. Colomb a attrapé cette maladie dans une île d’Amérique. Elle empoisonne la source de la génération, et souvent même, elle empêche la génération. C’est évidemment le contraire du grand but de la nature. Car si Colomb ne l’avait pas attrapée, nous n’aurions ni le chocolat ni la cochenille. Il faut aussi remarquer une chose. Jusqu’à aujourd’hui, sur notre continent, cette maladie n’appartient qu’à nous, comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les Persans, les Chinois, les Siamois et les Japonais ne la connaissent pas encore. Mais il y a une raison suffisante pour qu’ils la connaissent à leur tour dans quelques siècles. En attendant, elle a fait des progrès merveilleux chez nous. Elle en a fait surtout dans ces grandes armées d’honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du destin des États. Prenons trente mille hommes qui combattent en bataille rangée contre autant de soldats. On peut être sûr qu’il y a environ vingt mille vérolés de chaque côté. »

« Voilà qui est admirable, dit Candide. Mais il faut vous faire guérir. »

« Et comment est-ce que je peux le faire ? dit Pangloss. Je n’ai pas un sou, mon ami. Et sur toute la terre, on ne peut ni se faire saigner ni prendre un lavement sans payer, ou sans que quelqu’un paie pour nous. »

Ces dernières paroles décidèrent Candide. Il alla se jeter aux pieds de son charitable anabaptiste Jacques. Il lui décrivit l’état de son ami d’une manière si touchante que le brave homme n’hésita pas. Il accueillit le docteur Pangloss chez lui et le fit guérir à ses frais. Pendant la cure, Pangloss ne perdit qu’un œil et une oreille. Il écrivait bien et il connaissait parfaitement l’arithmétique. L’anabaptiste Jacques en fit son teneur de livres.

Au bout de deux mois, Jacques dut aller à Lisbonne pour les affaires de son commerce. Il emmena ses deux philosophes sur son bateau. Pangloss lui expliqua comment tout était on ne peut mieux. Jacques n’était pas de cet avis.

« Il faut bien, disait-il, que les hommes aient un peu abîmé la nature. Car ils ne sont pas nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné ni canons de vingt-quatre ni baïonnettes. Et ils se sont fait des baïonnettes et des canons pour se détruire. Je pourrais aussi parler des faillites. Et de la justice, qui prend les biens de ceux qui ont fait faillite pour en priver les créanciers. »

« Tout cela était indispensable, répondait le docteur borgne. Les malheurs particuliers font le bien général. Donc, plus il y a de malheurs particuliers, plus tout est bien. »

Pendant qu’il raisonnait, le ciel devint sombre. Les vents soufflèrent des quatre coins du monde. Et la plus horrible tempête attaqua le bateau, en vue du port de Lisbonne.

### Glossaire

- **la perle des filles, le chef-d’œuvre de la nature**: des expressions pour dire que Cunégonde est la plus parfaite des jeunes filles.
- **une étable**: un bâtiment où l’on garde les vaches et les autres animaux.
- **auguste**: très noble, qui mérite un grand respect.
- **un cordelier, un jésuite**: des religieux de différents ordres de l’Église catholique ; un novice est un jeune religieux qui apprend encore.
- **la cochenille**: un petit insecte d’Amérique qui sert à faire une couleur rouge.
- **la controverse**: les longues disputes entre savants ou entre religions.
- **des stipendiaires**: des soldats payés pour faire la guerre.
- **vérolé**: malade de la vérole, une maladie grave transmise par l’amour physique (la syphilis).
- **se faire saigner, un lavement**: d’anciens soins médicaux : on faisait couler un peu de sang, on lavait l’intestin avec de l’eau.
- **un teneur de livres**: un employé qui écrit les comptes d’un commerce.
- **un canon de vingt-quatre**: un gros canon qui tire des boulets de vingt-quatre livres.
- **borgne**: qui n’a plus qu’un œil.
- **les créanciers**: les personnes à qui on doit de l’argent.

## CHAPITRE V. Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.

La moitié des passagers étaient faibles et presque mourants. Le bateau roulait d’un côté et de l’autre, et cela leur donnait un mal terrible. Leurs nerfs et tout leur corps étaient secoués en tous sens. Ils n’avaient même pas la force d’avoir peur du danger. L’autre moitié criait et faisait des prières. Les voiles étaient déchirées, les mâts cassés, le bateau était fendu. Travaillait qui pouvait. Personne ne se comprenait, personne ne commandait.

L’anabaptiste aidait un peu à la manœuvre. Il était sur le pont. Un matelot furieux le frappa durement et le fit tomber sur les planches. Mais le coup qu’il donna le secoua lui-même si violemment qu’il tomba hors du bateau, la tête la première. Il resta suspendu, accroché à un morceau de mât cassé. Le bon Jacques courut à son secours et l’aida à remonter. Mais à cause de cet effort, Jacques fut jeté dans la mer, sous les yeux du matelot. Le matelot le laissa mourir sans même prendre la peine de le regarder.

Candide s’approcha. Il vit son bienfaiteur qui réapparut un moment, puis qui disparut sous l’eau pour toujours. Il voulut se jeter dans la mer après lui. Mais le philosophe Pangloss l’en empêcha. Il lui prouva que le port de Lisbonne avait été créé exprès pour que cet anabaptiste s’y noie. Pendant qu’il le prouvait *à priori*, le bateau se brisa. Tout le monde mourut, sauf Pangloss, Candide et ce matelot brutal qui avait noyé le vertueux anabaptiste. Le coquin nagea heureusement jusqu’au rivage. Pangloss et Candide y furent portés sur une planche.

Quand ils eurent un peu repris leurs esprits, ils marchèrent vers Lisbonne. Il leur restait un peu d’argent. Ils avaient échappé à la tempête, et avec cet argent, ils espéraient échapper à la faim.

Ils avaient à peine mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur bienfaiteur, quand ils sentirent la terre trembler sous leurs pas. Dans le port, la mer monta en bouillonnant et brisa les bateaux qui étaient à l’ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrirent les rues et les places. Les maisons s’écroulèrent. Les toits tombèrent sur les fondations, et les fondations volèrent en morceaux. Trente mille habitants de tout âge et de tout sexe furent écrasés sous les ruines.

Le matelot sifflait et jurait.

« Il y aura quelque chose à gagner ici », disait-il.

« Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène ? » disait Pangloss.

« Voici le dernier jour du monde ! » criait Candide.

Le matelot courut aussitôt au milieu des débris. Il risqua la mort pour trouver de l’argent. Il en trouva, il le prit et il se soûla. Quand il eut dormi pour faire passer son vin, il acheta les faveurs de la première fille facile qu’il rencontra. Cela se passa sur les ruines des maisons détruites, au milieu des mourants et des morts. Pendant ce temps, Pangloss le tirait par la manche.

« Mon ami, lui disait-il, cela n’est pas bien. Vous manquez à la raison universelle. Vous choisissez mal votre moment. »

« Tête et sang ! répondit l’autre. Je suis matelot et je suis né à Batavia. J’ai marché quatre fois sur le crucifix, pendant quatre voyages au Japon. Tu as bien choisi ton homme, avec ta raison universelle ! »

Quelques morceaux de pierre avaient blessé Candide. Il était couché dans la rue, couvert de débris.

« Hélas ! dit-il à Pangloss, apportez-moi un peu de vin et d’huile. Je suis en train de mourir. »

« Ce tremblement de terre n’est pas une chose nouvelle, répondit Pangloss. L’année dernière, la ville de Lima, en Amérique, a eu les mêmes secousses. Mêmes causes, mêmes effets. Il y a certainement une traînée de soufre sous la terre, de Lima jusqu’à Lisbonne. »

« Rien n’est plus probable, dit Candide. Mais, pour l’amour de Dieu, un peu d’huile et de vin. »

« Comment, probable ? répondit le philosophe. J’affirme que la chose est démontrée. »

Candide perdit connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d’eau d’une fontaine voisine.

Le lendemain, ils se glissèrent à travers les décombres et trouvèrent un peu de nourriture. Ils reprirent un peu de forces. Ensuite, ils travaillèrent comme les autres pour aider les habitants qui avaient échappé à la mort. Quelques citoyens qu’ils avaient aidés leur offrirent un déjeuner. C’était le meilleur repas possible dans un tel désastre. Il est vrai que le repas était triste. Les invités mouillaient leur pain de leurs larmes. Mais Pangloss les consola. Il leur assura que les choses ne pouvaient pas être autrement.

« Car, dit-il, tout ceci est ce qu’il y a de mieux. Car s’il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait pas être ailleurs. Car il est impossible que les choses ne soient pas où elles sont. Car tout est bien. »

À côté de lui était assis un petit homme noir, un familier de l’inquisition. Il prit poliment la parole.

« Apparemment, monsieur ne croit pas au péché originel. Car si tout est au mieux, il n’y a donc eu ni chute ni punition. »

« Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit Pangloss encore plus poliment. Car la chute de l’homme et la malédiction faisaient nécessairement partie du meilleur des mondes possibles. »

« Monsieur ne croit donc pas à la liberté ? » dit le familier.

« Votre excellence m’excusera, dit Pangloss. La liberté peut exister avec la nécessité absolue. Car il était nécessaire que nous soyons libres. Car enfin, la volonté déterminée...... »

Pangloss était au milieu de sa phrase. À ce moment, le familier fit un signe de tête à son estafier, qui lui servait à boire du vin de Porto, ou d’Oporto.

### Glossaire

- **le naufrage**: quand un bateau se casse et coule.
- **la manœuvre**: le travail des marins pour diriger le bateau.
- **le pont**: le sol en planches sur le dessus d’un bateau.
- **à priori**: par le seul raisonnement, sans regarder les faits.
- **un tremblement de terre**: quand le sol bouge et que les maisons tombent ; celui de Lisbonne a eu lieu en 1755.
- **Tête et sang !**: un juron, des mots qu’on dit quand on est en colère.
- **marcher sur le crucifix**: au Japon, on obligeait les étrangers à marcher sur une croix pour montrer qu’ils n’étaient pas chrétiens.
- **les décombres**: les morceaux qui restent quand une maison est détruite.
- **un familier de l’inquisition**: un homme qui travaille en secret pour l’Inquisition, le tribunal de l’Église qui punissait ceux qui ne croyaient pas comme elle.
- **le péché originel**: selon la Bible, la première faute d’Adam et Ève, qui touche tous les hommes.
- **la chute**: le moment où Adam et Ève ont désobéi à Dieu et ont été chassés du paradis.
- **un estafier**: un domestique armé qui accompagne son maître.

## CHAPITRE VI. Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et comment Candide fut fessé.

Le tremblement de terre avait détruit les trois quarts de Lisbonne. Les sages du pays cherchaient un moyen d’éviter une ruine totale. Ils n’avaient pas trouvé de moyen plus efficace que de donner au peuple un bel auto-da-fé. L’université de Coïmbre avait décidé ceci. Pour empêcher la terre de trembler, il existe un secret infaillible : c’est le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie.

On avait donc arrêté un Biscayen, reconnu coupable d’avoir épousé sa commère. On avait aussi arrêté deux Portugais qui mangeaient un poulet et qui en avaient enlevé le lard. Après le déjeuner, on vint attacher le docteur Pangloss et son disciple Candide. L’un fut arrêté pour avoir parlé, et l’autre pour l’avoir écouté avec un air d’approbation.

On les conduisit tous les deux séparément dans des appartements d’une extrême fraîcheur, où le soleil ne dérangeait jamais personne. Huit jours après, on les habilla tous les deux d’un san-benito, et on décora leur tête d’une mitre de papier. Sur la mitre et le san-benito de Candide, on avait peint des flammes à l’envers et des diables qui n’avaient ni queue ni griffes. Mais les diables de Pangloss avaient des griffes et des queues, et ses flammes étaient droites.

Habillés ainsi, ils marchèrent en procession. Ils entendirent un sermon très émouvant, suivi d’une belle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu’on chantait. Le Biscayen et les deux hommes qui n’avaient pas voulu manger de lard furent brûlés. Et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour, la terre trembla de nouveau avec un bruit épouvantable.

Candide était épouvanté, muet, perdu. Il était couvert de sang et il tremblait de tout son corps. Il se disait à lui-même :

« Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les autres ? Si on m’avait seulement fessé, je pourrais l’accepter : on l’a déjà fait chez les Bulgares. Mais, ô mon cher Pangloss, le plus grand des philosophes ! Fallait-il que je vous voie pendre, sans savoir pourquoi ? Ô mon cher anabaptiste, le meilleur des hommes ! Fallait-il que vous soyez noyé dans le port ? Ô mademoiselle Cunégonde, la perle des filles ! Fallait-il qu’on vous ouvre le ventre ? »

Il repartait, et il tenait à peine debout. On l’avait prêché, fessé, absous et béni. À ce moment, une vieille s’approcha de lui.

« Mon fils, lui dit-elle, prenez courage, suivez-moi. »

### Glossaire

- **un auto-da-fé**: une grande cérémonie où l’Inquisition punissait ou brûlait des personnes en public.
- **infaillible**: qui ne peut pas rater, qui marche toujours.
- **un Biscayen**: un homme de la Biscaye, une région du nord de l’Espagne.
- **sa commère**: la marraine de son enfant ; l’Église défendait de l’épouser.
- **enlever le lard du poulet**: les Juifs ne mangent pas de porc ; ces deux hommes ont donc été accusés d’être juifs en secret.
- **des appartements d’une extrême fraîcheur**: une manière ironique de parler des prisons froides et sombres de l’Inquisition.
- **un san-benito**: un vêtement jaune qu’on mettait aux condamnés de l’Inquisition.
- **une mitre**: un grand chapeau pointu (ici en papier, pour les condamnés).
- **en faux-bourdon**: une manière de chanter à plusieurs voix, à l’église.
- **fesser**: frapper avec un fouet ou avec la main.
- **pendre**: tuer quelqu’un avec une corde autour du cou.
- **absous**: pardonné par un prêtre pour ses péchés.

## CHAPITRE VII. Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il aimait.

Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une masure. Elle lui donna un pot de pommade pour se frotter. Elle lui laissa à manger et à boire. Elle lui montra un petit lit assez propre. À côté du lit, il y avait un habit complet.

« Mangez, buvez, dormez, lui dit-elle. Et que Notre-Dame d’Atocha, monseigneur saint Antoine de Padoue et monseigneur saint Jacques de Compostelle prennent soin de vous ! Je reviendrai demain. »

Candide était toujours étonné par tout ce qu’il avait vu et par tout ce qu’il avait souffert. Il était encore plus étonné par la charité de la vieille. Il voulut lui baiser la main.

« Ce n’est pas ma main qu’il faut baiser, dit la vieille. Je reviendrai demain. Frottez-vous de pommade, mangez et dormez. »

Malgré tant de malheurs, Candide mangea et dormit. Le lendemain, la vieille lui apporta le petit-déjeuner. Elle examina son dos et le frotta elle-même avec une autre pommade. Ensuite, elle lui apporta le déjeuner de midi. Elle revint vers le soir et apporta le souper. Le jour suivant, elle fit encore les mêmes cérémonies.

« Qui êtes-vous ? lui demandait toujours Candide. Qui vous a donné tant de bonté ? Comment puis-je vous remercier ? »

La bonne femme ne répondait jamais rien. Elle revint vers le soir, mais cette fois, elle n’apporta pas le souper.

« Venez avec moi, dit-elle, et ne dites pas un mot. »

Elle le prit par le bras et marcha avec lui dans la campagne, environ un quart de mille. Ils arrivèrent à une maison isolée, entourée de jardins et de canaux. La vieille frappa à une petite porte. On ouvrit. Elle conduisit Candide par un escalier secret jusqu’à un petit salon doré. Elle le laissa sur un canapé de brocart, referma la porte et s’en alla. Candide croyait rêver. Toute sa vie lui semblait un mauvais rêve, et le moment présent un rêve agréable.

La vieille revint bientôt. Elle soutenait avec peine une femme qui tremblait. Cette femme était grande et majestueuse. Elle brillait de pierres précieuses, et un voile la couvrait.

« Ôtez ce voile », dit la vieille à Candide.

Le jeune homme s’approcha. Il leva le voile d’une main timide. Quel moment ! Quelle surprise ! Il crut voir mademoiselle Cunégonde. Et il la voyait vraiment : c’était elle. Les forces lui manquèrent. Il ne put pas dire un mot, et il tomba à ses pieds. Cunégonde tomba sur le canapé. La vieille versa sur eux beaucoup d’eau-de-vie, et ils reprirent leurs esprits. Ils se parlèrent. D’abord, ce furent des mots coupés, des questions et des réponses qui se croisaient, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur demanda de faire moins de bruit, et elle les laissa seuls.

« Quoi ! c’est vous ! lui dit Candide. Vous êtes vivante ! Je vous retrouve au Portugal ! On ne vous a donc pas violée ? On ne vous a pas ouvert le ventre, comme le philosophe Pangloss me l’avait assuré ? »

« Si, dit la belle Cunégonde. Mais on ne meurt pas toujours de ces deux accidents. »

« Mais votre père et votre mère ont-ils été tués ? »

« Ce n’est que trop vrai », dit Cunégonde en pleurant.

« Et votre frère ? »

« Mon frère a été tué aussi. »

« Et pourquoi êtes-vous au Portugal ? Et comment avez-vous su que j’y étais ? Et par quelle étrange aventure m’avez-vous fait conduire dans cette maison ? »

« Je vous dirai tout cela, répondit la dame. Mais d’abord, il faut que vous me racontiez tout ce qui vous est arrivé. Depuis le baiser innocent que vous m’avez donné, et les coups de pied que vous avez reçus. »

Candide lui obéit avec un profond respect. Il était troublé, sa voix était faible et tremblante, et son dos lui faisait encore un peu mal. Mais il lui raconta, de la manière la plus naïve, tout ce qu’il avait vécu depuis le moment de leur séparation. Cunégonde levait les yeux au ciel. Elle pleura la mort du bon anabaptiste et de Pangloss. Ensuite, elle parla ainsi à Candide. Lui ne perdait pas un mot, et il la dévorait des yeux.

### Glossaire

- **une masure**: une petite maison pauvre et en mauvais état.
- **la pommade**: une crème qu’on met sur la peau pour la soigner.
- **Notre-Dame d’Atocha, saint Antoine de Padoue, saint Jacques de Compostelle**: des saints très aimés en Espagne et au Portugal ; la vieille leur demande de protéger Candide.
- **la charité**: la bonté qui pousse à aider les autres.
- **un mille**: une ancienne mesure de distance ; un quart de mille, c’est un peu moins d’un demi-kilomètre.
- **un escalier secret**: un escalier caché que les autres ne connaissent pas.
- **un canapé de brocart**: un canapé couvert d’un tissu riche, décoré de fils d’or ou d’argent.
- **un voile**: un tissu léger qui cache le visage.
- **l’eau-de-vie**: un alcool très fort ; on s’en servait pour réveiller les personnes évanouies.
- **dévorer des yeux**: regarder quelqu’un avec beaucoup d’amour et d’attention.

## CHAPITRE VIII. Histoire de Cunégonde.

« J’étais dans mon lit et je dormais profondément. C’est alors qu’il a plu au ciel d’envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunder-ten-tronckh. Ils ont égorgé mon père et mon frère, et ils ont coupé ma mère en morceaux. Un grand Bulgare, haut de six pieds, a vu que j’avais perdu connaissance devant ce spectacle. Alors il a commencé à me violer. Cela m’a fait revenir à moi. J’ai repris mes sens, j’ai crié, je me suis débattue. J’ai mordu, j’ai griffé. Je voulais arracher les yeux à ce grand Bulgare. Je ne savais pas que tout ce qui arrivait dans le château de mon père était une chose d’usage. La brute m’a donné un coup de couteau dans le côté gauche. J’en porte encore la marque. »

« Hélas ! j’espère bien la voir », dit le naïf Candide.

« Vous la verrez, dit Cunégonde. Mais continuons. »

« Continuez », dit Candide.

Elle reprit ainsi le fil de son histoire :

« Un capitaine bulgare est entré. Il m’a vue couverte de sang, et le soldat ne s’est pas arrêté pour lui. Le capitaine s’est mis en colère, parce que cette brute lui montrait si peu de respect. Il a tué le soldat sur mon corps. Ensuite, il m’a fait soigner et il m’a emmenée dans son camp, comme prisonnière de guerre. Je lavais les quelques chemises qu’il avait, et je faisais sa cuisine. Il me trouvait très jolie, il faut l’avouer. Et je ne dirai pas le contraire : il était très bien fait, et il avait la peau blanche et douce. Mais il avait peu d’esprit et peu de philosophie. On voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le docteur Pangloss.

« Au bout de trois mois, il avait perdu tout son argent, et il était dégoûté de moi. Alors il m’a vendue à un Juif nommé don Issachar. Cet homme faisait du commerce en Hollande et au Portugal, et il aimait passionnément les femmes. Ce Juif s’est beaucoup attaché à ma personne, mais il n’a pas pu triompher de moi. Je lui ai mieux résisté qu’au soldat bulgare. Une personne d’honneur peut être violée une fois, mais ensuite sa vertu devient plus forte. Pour m’apprivoiser, le Juif m’a amenée dans cette maison de campagne que vous voyez. Jusque-là, je croyais que rien sur la terre n’était aussi beau que le château de Thunder-ten-tronckh. Je me suis trompée.

« Un jour, le grand-inquisiteur m’a remarquée à la messe. Il m’a beaucoup regardée, avec des yeux pleins de désir. Puis il m’a fait dire qu’il devait me parler d’affaires secrètes. On m’a conduite à son palais. Je lui ai appris de quelle noble famille j’étais née. Il m’a expliqué qu’appartenir à un Israélite était bien au-dessous de mon rang. Ensuite, de sa part, on a proposé à don Issachar de me donner à monseigneur. Mais don Issachar est le banquier de la cour, et c’est un homme puissant. Il a refusé. Alors l’inquisiteur l’a menacé d’un auto-da-fé. À la fin, mon Juif a eu peur et il a accepté un marché. Selon ce marché, la maison et moi, nous appartiendrions aux deux hommes ensemble. Le Juif aurait pour lui les lundis, les mercredis et le jour du sabbat. L’inquisiteur aurait les autres jours de la semaine. Cet accord dure depuis six mois. Il y a eu des disputes. En effet, il y avait souvent une question. La nuit du samedi au dimanche appartenait-elle à l’ancienne loi ou à la nouvelle ? Pour moi, j’ai résisté jusqu’à présent à toutes les deux. Et je crois que c’est pour cette raison que j’ai toujours été aimée.

« Enfin, il a plu à monseigneur l’inquisiteur de célébrer un auto-da-fé. C’était pour éloigner le fléau des tremblements de terre. C’était aussi pour faire peur à don Issachar. Il m’a fait l’honneur de m’inviter. J’étais très bien placée. Entre la messe et l’exécution, on a servi aux dames des rafraîchissements. À vrai dire, j’ai été saisie d’horreur quand j’ai vu brûler ces deux Juifs et cet honnête Biscayen. Cet homme avait épousé sa commère. Mais quelle surprise, quelle peur, quel trouble, quand j’ai vu une figure qui ressemblait à celle de Pangloss ! Cette figure portait un san-benito et une mitre. Je me suis frotté les yeux. J’ai regardé avec attention, et je l’ai vu pendre. Je me suis évanouie. Je reprenais à peine mes sens quand je vous ai vu, déshabillé, tout nu. C’était le comble de l’horreur, de la consternation, de la douleur, du désespoir. Je vous le dis en toute vérité : votre peau est encore plus blanche que celle de mon capitaine bulgare. Elle est aussi d’un rose plus parfait. Cette vue a rendu deux fois plus forts tous les sentiments qui m’écrasaient, qui me dévoraient. J’ai crié. Je voulais dire : “Arrêtez, barbares !” Mais ma voix n’est pas sortie, et mes cris auraient été inutiles.

« Une fois que vous avez été bien fouetté, je me disais : “Comment est-ce possible ? L’aimable Candide et le sage Pangloss sont à Lisbonne ! L’un est là pour recevoir cent coups de fouet. L’autre est là pour être pendu, sur l’ordre de monseigneur l’inquisiteur, et je suis la bien-aimée de cet homme ! Pangloss m’a donc trompée bien cruellement, quand il me disait que tout va le mieux du monde !”

« J’étais agitée, perdue. Tantôt j’étais hors de moi, tantôt j’étais prête à mourir de faiblesse. Ma tête était pleine de souvenirs. Je pensais au massacre de mon père, de ma mère et de mon frère. Je pensais à l’insolence de mon vilain soldat bulgare et au coup de couteau qu’il m’a donné. Je pensais à ma vie d’esclave, à mon métier de cuisinière, à mon capitaine bulgare. Je pensais à mon vilain don Issachar, à mon abominable inquisiteur, à la pendaison du docteur Pangloss. Je pensais à ce grand *miserere* chanté en faux-bourdon, pendant qu’on vous fouettait. Et surtout, je pensais au baiser que je vous avais donné derrière un paravent. C’était le dernier jour où je vous avais vu. J’ai remercié Dieu, qui vous ramenait vers moi après tant d’épreuves. J’ai demandé à ma vieille de prendre soin de vous et de vous amener ici dès qu’elle le pourrait. Elle a très bien fait ce que je lui avais demandé. J’ai eu un plaisir que les mots ne peuvent pas dire : vous revoir, vous entendre, vous parler. Vous devez avoir une faim terrible. Moi, j’ai grand appétit. Commençons par souper. »

Les voilà tous les deux à table. Après le souper, ils retournèrent s’asseoir sur ce beau canapé dont on a déjà parlé. Ils y étaient encore quand le signor don Issachar arriva. C’était l’un des maîtres de la maison. C’était le jour du sabbat. Il venait profiter de ses droits et dire son tendre amour.

### Glossaire

- **il a plu au ciel**: le ciel (Dieu) a voulu ; ici, c’est une façon ironique de parler d’un grand malheur.
- **égorger**: tuer quelqu’un en lui coupant la gorge.
- **triompher de quelqu’un**: ici, réussir à faire l’amour avec une femme qui ne veut pas.
- **apprivoiser**: rendre quelqu’un plus doux, comme on rend doux un animal sauvage.
- **le sabbat ; l’ancienne loi ou la nouvelle**: le sabbat est le samedi, jour de repos des Juifs ; l’ancienne loi est la loi juive (le samedi), la nouvelle est la loi chrétienne (le dimanche).
- **la commère**: la marraine de son enfant ; l’Église interdisait de l’épouser.
- **ces deux Juifs**: les deux Portugais brûlés parce qu’ils avaient enlevé le lard d’un poulet : c’était le signe qu’ils étaient juifs en secret.
- **un san-benito, une mitre**: un vêtement jaune et un grand chapeau pointu en papier qu’on mettait aux condamnés de l’Inquisition.
- **le comble**: le plus haut point, le maximum.
- **un miserere en faux-bourdon**: un chant d’église où l’on demande pitié à Dieu, chanté à plusieurs voix.

## CHAPITRE IX. Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un Juif.

Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu’on ait vu dans Israël depuis la captivité en Babylone.

« Quoi ! dit-il, chienne de galiléenne, ce n’est pas assez de monsieur l’inquisiteur ? Il faut aussi que ce coquin partage avec moi ? »

En disant cela, il tira un long poignard qu’il portait toujours sur lui. Il croyait que son adversaire n’avait pas d’armes, et il se jeta sur Candide. Mais notre bon Vestphalien avait reçu de la vieille une belle épée avec son habit complet. Il tira son épée, malgré ses manières très douces. Et il vous étendit l’Israélite raide mort sur le sol, aux pieds de la belle Cunégonde.

« Sainte Vierge ! s’écria-t-elle. Qu’allons-nous devenir ? Un homme tué chez moi ! Si la justice vient, nous sommes perdus. »

« Si Pangloss n’avait pas été pendu, dit Candide, il nous donnerait un bon conseil dans cette situation terrible. Car c’était un grand philosophe. Puisqu’il n’est pas là, demandons conseil à la vieille. »

La vieille était très prudente, et elle commençait à donner son avis quand une autre petite porte s’ouvrit. Il était une heure après minuit. C’était le commencement du dimanche. Ce jour appartenait à monseigneur l’inquisiteur. Il entra. Il vit le fouetté Candide, l’épée à la main, et un mort étendu par terre. Il vit aussi Cunégonde affolée, et la vieille qui donnait des conseils.

Voici ce qui se passa à ce moment dans l’âme de Candide, et comment il raisonna :

« Si ce saint homme appelle au secours, il me fera brûler, c’est certain. Il pourra faire la même chose à Cunégonde. Il m’a fait fouetter sans pitié. Il est mon rival. Je suis en train de tuer. Il n’y a pas à hésiter. »

Ce raisonnement fut clair et rapide. L’inquisiteur n’eut pas le temps de revenir de sa surprise. Candide lui passa son épée à travers le corps. Puis il le jeta à côté du Juif.

« En voici bien une autre ! dit Cunégonde. Il n’y a plus de pardon possible. Nous sommes excommuniés, notre dernière heure est venue ! Comment avez-vous fait, vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif et un prélat ? »

« Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est amoureux, jaloux, et fouetté par l’Inquisition, on ne se connaît plus. »

La vieille prit alors la parole et dit :

« Il y a trois chevaux andalous dans l’écurie, avec leurs selles et leurs brides. Que le brave Candide les prépare. Madame a des moyadors et des diamants. Montons vite à cheval, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et allons à Cadix. Il fait le plus beau temps du monde. Et c’est un grand plaisir de voyager dans la fraîcheur de la nuit. »

Aussitôt, Candide sella les trois chevaux. Cunégonde, la vieille et lui firent trente milles sans s’arrêter. Pendant qu’ils s’éloignaient, la sainte hermandad arriva dans la maison. On enterra monseigneur dans une belle église. On jeta Issachar à la voirie.

Candide, Cunégonde et la vieille étaient déjà dans la petite ville d’Avacéna, au milieu des montagnes de la Sierra-Morena. Et ils parlaient ainsi dans un cabaret.

### Glossaire

- **un Hébreu, un Israélite**: un Juif ; ce sont des mots anciens.
- **la captivité en Babylone**: un moment de l’histoire ancienne : les Juifs ont été emmenés de force à Babylone.
- **chienne de galiléenne**: une insulte très forte contre une chrétienne.
- **un poignard**: un grand couteau pour se battre.
- **excommunié**: chassé de l’Église par une décision de l’Église.
- **un prélat**: un homme d’Église de haut rang, comme un évêque.
- **un moyador**: une pièce d’or du Portugal.
- **une fesse**: une des deux parties du derrière.
- **la sainte hermandad**: une sorte de police en Espagne.
- **la voirie**: l’endroit où l’on jette les ordures.

## CHAPITRE X. Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et leur embarquement.

« Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants ? disait Cunégonde en pleurant. De quoi allons-nous vivre ? Comment allons-nous faire ? Où trouver des inquisiteurs et des Juifs qui m’en donnent d’autres ? »

« Hélas ! dit la vieille, je soupçonne beaucoup un révérend père cordelier. Il a dormi hier dans la même auberge que nous, à Badajos. Dieu me garde de juger trop vite ! Mais il est entré deux fois dans notre chambre, et il est parti longtemps avant nous. »

« Hélas ! dit Candide, le bon Pangloss m’avait souvent prouvé une chose. Les biens de la terre sont communs à tous les hommes. Chacun y a un droit égal. Selon ces principes, ce cordelier aurait bien dû nous laisser de quoi finir notre voyage. Il ne vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde ? »

« Pas un maravédis », dit-elle.

« Que faire ? » dit Candide.

« Vendons un des chevaux, dit la vieille. Je monterai derrière mademoiselle, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et nous arriverons à Cadix. »

Il y avait dans la même auberge un prieur de bénédictins. Il acheta le cheval à bas prix. Candide, Cunégonde et la vieille passèrent par Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et ils arrivèrent enfin à Cadix.

On y préparait une flotte et on y rassemblait des troupes. C’était pour mettre à la raison les révérends pères jésuites du Paraguai. On les accusait d’avoir fait révolter une de leurs tribus contre les rois d’Espagne et de Portugal. Cela se serait passé près de la ville du Saint-Sacrement.

Comme Candide avait servi chez les Bulgares, il fit l’exercice bulgare devant le général de la petite armée. Il le fit avec tant de grâce, de vitesse, d’adresse, de fierté et d’agilité ! Alors on lui donna une compagnie d’infanterie à commander. Le voilà capitaine. Il monta sur le bateau avec mademoiselle Cunégonde, la vieille et deux valets. Il emmena aussi les deux chevaux andalous qui avaient appartenu à monsieur le grand-inquisiteur de Portugal.

Pendant toute la traversée, ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie du pauvre Pangloss.

« Nous allons dans un autre univers, disait Candide. C’est là, sans doute, que tout est bien. Car on pourrait se plaindre un peu de ce qui arrive dans le nôtre, en physique et en morale. Il faut bien l’avouer. »

« Je vous aime de tout mon cœur, disait Cunégonde. Mais mon âme a encore très peur de ce que j’ai vu et de ce que j’ai vécu. »

« Tout ira bien, répondait Candide. La mer de ce nouveau monde vaut déjà mieux que les mers de notre Europe. Elle est plus calme, et les vents sont plus réguliers. C’est certainement le Nouveau-Monde qui est le meilleur des univers possibles. »

« Dieu le veuille ! disait Cunégonde. Mais j’ai été si horriblement malheureuse dans le mien que mon cœur est presque fermé à l’espérance. »

« Vous vous plaignez, leur dit la vieille. Hélas ! vous n’avez pas connu des malheurs comme les miens. »

Cunégonde se mit presque à rire. Elle trouva cette bonne femme très amusante de prétendre être plus malheureuse qu’elle.

« Hélas ! ma bonne, lui dit-elle, il faudrait que vous ayez été violée par deux Bulgares. Il faudrait que vous ayez reçu deux coups de couteau dans le ventre. Il faudrait qu’on ait démoli deux de vos châteaux. Il faudrait qu’on ait égorgé devant vos yeux deux mères et deux pères. Il faudrait que vous ayez vu deux de vos amants fouettés dans un auto-da-fé. Sinon, je ne vois pas comment vous pourriez gagner contre moi. Ajoutez que je suis née baronne avec soixante et douze quartiers, et que j’ai été cuisinière. »

« Mademoiselle, répondit la vieille, vous ne savez pas de quelle famille je suis née. Et si je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez pas comme vous le faites. Vous attendriez avant de juger. »

Ces paroles firent naître une extrême curiosité dans l’esprit de Cunégonde et de Candide. La vieille leur parla ainsi.

### Glossaire

- **une pistole, un maravédis**: des pièces de monnaie anciennes ; le maravédis est une pièce d’Espagne qui vaut très peu.
- **un cordelier, un bénédictin**: des religieux de deux ordres de l’Église catholique.
- **un prieur**: le chef d’un groupe de moines.
- **une fesse**: une des deux parties du derrière.
- **une flotte**: un grand groupe de bateaux.
- **mettre à la raison**: forcer quelqu’un à obéir.
- **l’exercice bulgare**: les mouvements que les soldats bulgares apprennent avec leur fusil.
- **une compagnie d’infanterie**: un groupe de soldats qui se battent à pied.
- **la traversée**: le voyage en bateau d’un côté à l’autre de la mer.
- **les quartiers**: les générations d’ancêtres nobles dans l’arbre de la famille.
- **Dieu le veuille !**: je le souhaite, j’espère que Dieu le voudra.

## CHAPITRE XI. Histoire de la vieille.

« Je n’ai pas toujours eu les yeux abîmés et bordés de rouge. Mon nez n’a pas toujours touché mon menton, et je n’ai pas toujours été servante. Je suis la fille du pape Urbain X et de la princesse de Palestrine. On m’a élevée jusqu’à quatorze ans dans un palais. Tous les châteaux de vos barons allemands n’auraient même pas pu lui servir d’écurie. Et une seule de mes robes valait plus que toutes les splendeurs de la Vestphalie. Je grandissais en beauté, en grâces, en talents, au milieu des plaisirs, du respect et des espérances. J’inspirais déjà de l’amour. Ma poitrine se formait. Et quelle poitrine ! Blanche, ferme, faite comme celle de la Vénus de Médicis. Et quels yeux ! Quelles paupières ! Quels sourcils noirs ! Quelles flammes brillaient dans mes yeux ! Elles faisaient disparaître la lumière des étoiles, comme me disaient les poètes du quartier. Les femmes qui m’habillaient et me déshabillaient tombaient en extase en me regardant par-devant et par-derrière. Et tous les hommes auraient voulu être à leur place.

« J’ai été fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara. Quel prince ! Il était aussi beau que moi, plein de douceur et de charme, brillant d’esprit et brûlant d’amour. Je l’aimais comme on aime pour la première fois : comme une idole, avec passion. On a préparé les noces. C’était un luxe et une magnificence jamais vus. Il y avait sans cesse des fêtes, des carrousels, des opéra-buffa. Toute l’Italie a écrit pour moi des sonnets, et pas un seul n’était acceptable.

« J’arrivais au moment de mon bonheur, quand une vieille marquise a invité mon prince à prendre du chocolat chez elle. Cette femme avait été sa maîtresse. Il est mort en moins de deux heures, dans des convulsions épouvantables. Mais ce n’est qu’une bagatelle. Ma mère était au désespoir, et pourtant bien moins triste que moi. Elle a voulu quitter pour quelque temps ce lieu de malheur. Elle avait une très belle terre près de Gaïète. Nous sommes parties sur une galère du pays, dorée comme l’autel de Saint-Pierre de Rome. Et voilà qu’un corsaire de Salé s’est jeté sur nous et il est monté sur notre bateau. Nos soldats se sont défendus comme des soldats du pape. Ils se sont tous mis à genoux en jetant leurs armes, et en demandant au corsaire une absolution *in articulo mortis*.

« Aussitôt, on les a déshabillés, nus comme des singes. Et ma mère aussi, et nos filles d’honneur aussi, et moi aussi. C’est une chose admirable, la vitesse avec laquelle ces messieurs déshabillent les gens. Mais une autre chose m’a surprise davantage. Ils nous ont mis à tous le doigt dans un certain endroit. D’habitude, nous, les femmes, nous n’y laissons mettre que des canules. Cette cérémonie me paraissait bien étrange. Voilà comment on juge de tout quand on n’est jamais sorti de son pays. J’ai vite appris que c’était pour voir si nous n’avions pas caché là quelques diamants. C’est un usage établi depuis toujours chez les nations civilisées qui courent sur la mer. J’ai su que messieurs les religieux chevaliers de Malte ne l’oublient jamais, quand ils prennent des Turcs et des Turques. C’est une loi du droit des gens, et personne n’y a jamais manqué.

« Il est dur pour une jeune princesse d’être emmenée comme esclave au Maroc avec sa mère. Je ne vous dirai pas combien. Vous imaginez assez tout ce que nous avons eu à souffrir sur le bateau du corsaire. Ma mère était encore très belle. Nos filles d’honneur et nos simples femmes de chambre avaient plus de charmes qu’on n’en trouve dans toute l’Afrique. Moi, j’étais ravissante, j’étais la beauté et la grâce mêmes, et j’étais vierge. Je ne l’ai pas été longtemps. Cette fleur était réservée au beau prince de Massa-Carrara, mais le capitaine corsaire me l’a prise. C’était un nègre abominable, qui croyait encore me faire beaucoup d’honneur. Certes, il nous fallait être bien fortes, madame la princesse de Palestrine et moi. Il le fallait pour résister à tout ce que nous avons vécu jusqu’à notre arrivée au Maroc ! Mais passons ; ce sont des choses si communes qu’elles ne valent pas la peine qu’on en parle.

« Le Maroc nageait dans le sang quand nous sommes arrivées. Cinquante fils de l’empereur Muley Ismael avaient chacun leur parti. Cela faisait en effet cinquante guerres civiles : noirs contre noirs, noirs contre basanés, basanés contre basanés, mulâtres contre mulâtres. C’était un carnage continuel dans tout l’empire.

« Nous étions à peine descendues du bateau quand des noirs sont arrivés. Ils étaient d’un parti ennemi de mon corsaire, et ils voulaient lui prendre son butin. Après les diamants et l’or, nous étions ce qu’il avait de plus précieux. J’ai vu un combat comme vous n’en voyez jamais dans vos climats d’Europe. Les peuples du Nord n’ont pas le sang assez chaud. Ils n’ont pas la rage des femmes au point où elle est commune en Afrique. On dirait que vos Européens ont du lait dans les veines. C’est du vitriol, c’est du feu qui coule dans celles des habitants du mont Atlas et des pays voisins. On s’est battu avec la fureur des lions, des tigres et des serpents du pays, pour savoir qui nous aurait.

« Un Maure a saisi ma mère par le bras droit. Le lieutenant de mon capitaine l’a retenue par le bras gauche. Un soldat maure l’a prise par une jambe, un de nos pirates la tenait par l’autre. Presque toutes nos filles se sont trouvées en un moment tirées ainsi par quatre soldats. Mon capitaine me tenait cachée derrière lui. Il avait le cimeterre à la main et il tuait tout ce qui s’opposait à sa rage. Enfin, j’ai vu toutes nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées par les monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons, ceux qui les avaient pris, tout a été tué. Soldats, matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres, et enfin mon capitaine : tout a été tué. Moi, je suis restée mourante sur un tas de morts. Des scènes pareilles se passaient, comme on sait, sur plus de trois cents lieues. Et personne ne manquait jamais les cinq prières par jour ordonnées par Mahomet.

« Je me suis libérée avec beaucoup de peine de tous ces cadavres sanglants entassés. Je me suis traînée sous un grand oranger, au bord d’un ruisseau voisin. Là, je suis tombée de peur, de fatigue, d’horreur, de désespoir et de faim. Bientôt, mes sens épuisés se sont laissés aller au sommeil. Il ressemblait plus à un évanouissement qu’à un repos. J’étais ainsi, faible et sans sentiment, entre la mort et la vie. Tout à coup, j’ai senti quelque chose qui me pressait et qui bougeait sur mon corps. J’ai ouvert les yeux. J’ai vu un homme blanc, de bonne apparence, qui soupirait et qui disait entre ses dents : *O che sciagura d’essere senza coglioni !* »

### Glossaire

- **le pape Urbain X**: ce pape n’a jamais existé. Voltaire dit en riant qu’il ne voulait pas donner une fille à un vrai pape.
- **les paupières**: la peau qui couvre les yeux quand on les ferme.
- **déshabiller (déshabillaient, déshabillés, déshabillent)**: enlever les vêtements de quelqu’un.
- **tomber en extase**: regarder quelque chose avec une très grande admiration.
- **la magnificence**: une très grande beauté, un très grand luxe.
- **des carrousels, des opéra-buffa**: de grandes fêtes de cavaliers et des opéras comiques italiens.
- **des convulsions**: des mouvements violents du corps qu’on ne peut pas arrêter.
- **une bagatelle**: une chose sans importance.
- **un corsaire**: un marin qui attaque les bateaux pour les voler ; un pirate.
- **une absolution in articulo mortis**: le pardon des péchés qu’on demande à un prêtre ; *in articulo mortis* veut dire en latin « au moment de la mort ».
- **une canule**: un petit tube pour les soins médicaux.
- **les nations civilisées**: les peuples qui ont de bonnes manières et de bonnes lois.
- **le droit des gens**: les lois que tous les peuples doivent respecter entre eux.
- **ravissant, ravissante**: très beau, très belle.
- **abominable**: horrible, qui fait horreur.
- **nègre**: mot ancien pour une personne noire ; aujourd’hui, c’est un mot raciste et insultant. Ici, c’est la vieille qui parle, avec les idées de son époque.
- **basané, mulâtre**: basané : à la peau brune ; mulâtre : métis. Ce sont des mots anciens.
- **un Maure, maure**: un Maure : un musulman d’Afrique du Nord ; maure : de ce peuple.
- **un cimeterre**: une épée courbe.
- **tuer (il tuait)**: faire mourir quelqu’un.
- **le vitriol**: un liquide très dangereux qui brûle la peau.
- **un évanouissement**: le moment où l’on perd conscience.
- **O che sciagura d’essere senza coglioni !**: en italien : « Quel malheur d’être castré ! »

## CHAPITRE XII. Suite des malheurs de la vieille.

« J’ai été étonnée et ravie d’entendre la langue de mon pays. J’étais aussi surprise par les paroles de cet homme. Je lui ai répondu qu’il y avait de plus grands malheurs que celui dont il se plaignait. Je lui ai raconté en peu de mots les horreurs que j’avais vécues, et je me suis encore évanouie. Il m’a portée dans une maison voisine. Il m’a fait mettre au lit et il m’a fait donner à manger. Il m’a servie, consolée, flattée. Il m’a dit qu’il n’avait jamais rien vu d’aussi beau que moi. Il m’a dit aussi que jamais il n’avait tant regretté ce que personne ne pouvait lui rendre.

« “Je suis né à Naples, m’a-t-il dit. Là-bas, on chaponne deux ou trois mille enfants tous les ans. Les uns en meurent. Les autres obtiennent une voix plus belle que celle des femmes. D’autres encore vont gouverner des États. On m’a fait cette opération avec un très grand succès. Et j’ai été musicien de la chapelle de madame la princesse de Palestrine.”

« “De ma mère !” me suis-je écriée.

« “De votre mère ! s’est-il écrié en pleurant. Quoi ! vous seriez cette jeune princesse que j’ai élevée jusqu’à l’âge de six ans ? Elle promettait déjà d’être aussi belle que vous l’êtes.”

« “C’est moi-même. Ma mère est à quatre cents pas d’ici, coupée en quartiers sous un tas de morts...”

« Je lui ai raconté tout ce qui m’était arrivé. Il m’a raconté aussi ses aventures. Il m’a appris qu’une puissance chrétienne l’avait envoyé chez le roi du Maroc. Il devait conclure un traité avec ce roi. On lui donnerait de la poudre, des canons et des bateaux, pour l’aider à détruire le commerce des autres chrétiens.

« “Ma mission est finie, a dit cet honnête eunuque. Je vais prendre un bateau à Ceuta, et je vous ramènerai en Italie. *Ma che sciagura d’essere senza coglioni !*”

« Je l’ai remercié avec des larmes d’émotion. Et au lieu de m’emmener en Italie, il m’a conduite à Alger. Là, il m’a vendue au dey de cette province. J’étais à peine vendue quand la peste a éclaté à Alger avec fureur. C’était cette peste qui a fait le tour de l’Afrique, de l’Asie et de l’Europe. Vous avez vu des tremblements de terre ; mais, mademoiselle, avez-vous jamais eu la peste ? »

« Jamais », répondit la baronne.

« Si vous l’aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu’elle est bien pire qu’un tremblement de terre. Elle est très commune en Afrique. Je l’ai attrapée. Imaginez la situation de la fille d’un pape, âgée de quinze ans. En trois mois, elle avait connu la pauvreté et l’esclavage. Elle avait été violée presque tous les jours. Elle avait vu couper sa mère en quatre. Elle avait souffert la faim et la guerre. Et elle mourait de la peste à Alger ! Je n’en suis pourtant pas morte. Mais mon eunuque, le dey et presque tout le sérail d’Alger sont morts.

« Quand les premiers ravages de cette peste épouvantable ont été passés, on a vendu les esclaves du dey. Un marchand m’a achetée et il m’a emmenée à Tunis. Il m’a vendue à un autre marchand, qui m’a revendue à Tripoli. De Tripoli, j’ai été revendue à Alexandrie, d’Alexandrie à Smyrne, et de Smyrne à Constantinople. Enfin, j’ai appartenu à un aga des janissaires. Il a bientôt reçu l’ordre d’aller défendre Azof contre les Russes, qui assiégeaient la ville.

« L’aga était un très galant homme. Il a emmené avec lui tout son sérail. Il nous a logées dans un petit fort sur les Palus-Méotides, gardé par deux eunuques noirs et vingt soldats. On a tué énormément de Russes, mais ils nous l’ont bien rendu. Azof a été mise à feu et à sang, et on n’a épargné ni le sexe ni l’âge. Il ne restait que notre petit fort. Les ennemis ont voulu nous prendre par la faim. Les vingt janissaires avaient juré de ne jamais se rendre. Ils avaient tellement faim qu’ils ont été obligés de manger nos deux eunuques, de peur de violer leur serment. Au bout de quelques jours, ils ont décidé de manger les femmes.

« Nous avions un iman très pieux et très compatissant. Il leur a fait un beau sermon, et il les a persuadés de ne pas nous tuer tout à fait.

« “Coupez seulement une fesse à chacune de ces dames, a-t-il dit. Vous ferez très bonne chère. S’il faut recommencer, vous en aurez encore autant dans quelques jours. Le ciel vous remerciera d’une action si charitable, et vous serez secourus.”

« Il parlait très bien, et il les a persuadés. On nous a fait cette horrible opération. L’iman nous a mis le même baume qu’on met aux enfants qu’on vient de circoncire. Nous étions toutes à la mort.

« Les janissaires avaient à peine fini le repas que nous leur avions fourni. Et voilà que les Russes sont arrivés sur des bateaux plats. Pas un janissaire n’a échappé. Les Russes n’ont fait aucune attention à l’état où nous étions. Il y a partout des chirurgiens français. L’un d’eux, qui était très habile, a pris soin de nous et nous a guéries. Et je me souviendrai toute ma vie que, quand mes plaies ont été bien fermées, il m’a fait des propositions. D’ailleurs, il nous a dit à toutes de nous consoler. Il nous a assuré que la même chose était arrivée dans plusieurs sièges, et que c’était la loi de la guerre.

« Dès que mes compagnes ont pu marcher, on les a fait aller à Moscou. Moi, j’ai été donnée à un boïard. Il a fait de moi sa jardinière, et il me donnait vingt coups de fouet par jour. Au bout de deux ans, ce seigneur a été roué avec une trentaine de boïards. C’était pour une petite histoire de cour. J’ai profité de cette aventure et je me suis enfuie. J’ai traversé toute la Russie. J’ai été longtemps servante de cabaret à Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick, à Cassel, à Utrecht, à Leyde, à la Haye, à Rotterdam. J’ai vieilli dans la misère et dans la honte, avec seulement la moitié d’un derrière. Je me souvenais toujours que j’étais la fille d’un pape.

« J’ai voulu cent fois me tuer, mais j’aimais encore la vie. Cette faiblesse ridicule est peut-être un de nos penchants les plus funestes. Car qu’y a-t-il de plus bête que de vouloir porter toujours un fardeau qu’on veut toujours jeter par terre ? Qu’y a-t-il de plus bête que de détester sa vie, et de tenir à sa vie ? Et enfin, que de caresser le serpent qui nous dévore, jusqu’à ce qu’il nous ait mangé le cœur ?

« Le sort m’a fait parcourir bien des pays, et j’ai servi dans bien des cabarets. J’y ai vu un nombre énorme de personnes qui détestaient leur existence. Mais je n’en ai vu que douze qui aient mis volontairement fin à leur misère. C’étaient trois nègres, quatre Anglais, quatre Genevois, et un professeur allemand nommé Robeck. J’ai fini par être servante chez le Juif don Issachar. Il m’a mise auprès de vous, ma belle demoiselle. Je me suis attachée à votre destin, et je me suis occupée de vos aventures plus que des miennes. Je ne vous aurais même jamais parlé de mes malheurs si vous ne m’aviez pas un peu piquée. Et je n’aurais rien dit si, sur un bateau, on n’avait pas l’habitude de raconter des histoires contre l’ennui. Enfin, mademoiselle, j’ai de l’expérience, je connais le monde. Faites-vous un plaisir : demandez à chaque passager de vous raconter son histoire. Cherchez s’il y en a un seul qui n’ait pas souvent maudit sa vie. Cherchez s’il y en a un seul qui ne se soit pas souvent dit : “Je suis le plus malheureux des hommes.” Si vous en trouvez un, jetez-moi dans la mer, la tête la première. »

### Glossaire

- **chaponner (on chaponne)**: castrer ; ce mot sert d’habitude pour les jeunes coqs (un chapon), pas pour des enfants.
- **un eunuque**: un homme castré (on lui a enlevé les organes sexuels).
- **Ma che sciagura d’essere senza coglioni !**: en italien : « Mais quel malheur d’être castré ! »
- **le dey**: le chef du pays d’Alger.
- **le sérail**: la partie de la maison où vivent les femmes d’un riche musulman ; aussi, l’ensemble de ces femmes.
- **un aga des janissaires**: un chef de soldats de l’empire turc.
- **un galant homme**: un homme poli et honnête, surtout avec les femmes.
- **les Palus-Méotides**: l’ancien nom d’une petite mer au nord de la mer Noire.
- **un iman**: un homme qui dirige la prière des musulmans.
- **faire bonne chère**: bien manger.
- **circoncire**: couper un peu de peau au sexe d’un garçon, pour des raisons religieuses.
- **un boïard**: un grand seigneur russe.
- **être roué**: être tué sur une roue, après avoir eu les os brisés.

## CHAPITRE XIII. Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la vieille.

La belle Cunégonde avait entendu l’histoire de la vieille. Elle lui fit toutes les politesses qu’on devait à une personne de son rang et de son mérite. Elle accepta sa proposition. Elle demanda à tous les passagers, l’un après l’autre, de lui raconter leurs aventures. Candide et elle avouèrent que la vieille avait raison.

« C’est bien dommage, disait Candide, que le sage Pangloss ait été pendu contre la coutume dans un auto-da-fé. Il nous dirait des choses admirables sur le mal physique et sur le mal moral. Ils couvrent la terre et la mer. Et je me sentirais assez fort pour oser lui faire, avec respect, quelques objections. »

Pendant que chacun racontait son histoire, le bateau avançait. On arriva à Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide et la vieille allèrent chez le gouverneur. C’était don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait une fierté digne d’un homme qui portait tant de noms. Il parlait aux hommes avec le mépris le plus noble. Il portait le nez très haut. Il élevait la voix sans pitié. Il prenait un ton très imposant et il marchait avec beaucoup d’orgueil. À cause de tout cela, tous ceux qui le saluaient avaient envie de le battre. Il aimait les femmes à la fureur. Cunégonde lui parut la plus belle chose qu’il avait jamais vue. La première chose qu’il fit fut de demander si elle n’était pas la femme du capitaine.

La manière dont il posa cette question inquiéta Candide. Il n’osa pas dire qu’elle était sa femme, car en effet elle ne l’était pas. Il n’osait pas dire que c’était sa sœur, car elle ne l’était pas non plus. Ce mensonge utile avait été autrefois très à la mode chez les anciens, et il pourrait servir aux modernes. Mais son âme était trop pure pour trahir la vérité.

« Mademoiselle Cunégonde, dit-il, doit me faire l’honneur de m’épouser. Nous supplions votre excellence de bien vouloir faire notre noce. »

Don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza releva sa moustache et sourit amèrement. Il ordonna au capitaine Candide d’aller passer en revue sa compagnie. Candide obéit. Le gouverneur resta avec mademoiselle Cunégonde. Il lui déclara sa passion. Il lui jura que le lendemain il l’épouserait devant l’Église, ou autrement, comme il plairait à ses charmes. Cunégonde lui demanda un quart d’heure pour réfléchir, pour consulter la vieille et pour se décider.

La vieille dit à Cunégonde :

« Mademoiselle, vous avez soixante et douze quartiers et pas une obole. Vous n’avez qu’à le vouloir pour être la femme du plus grand seigneur de l’Amérique du Sud. Et il a une très belle moustache. Devez-vous vraiment être fière d’une fidélité à toute épreuve ? Vous avez été violée par les Bulgares. Un Juif et un inquisiteur ont eu vos faveurs. Les malheurs donnent des droits. Je l’avoue : à votre place, je n’hésiterais pas. J’épouserais monsieur le gouverneur, et je ferais la fortune de monsieur le capitaine Candide. »

La vieille parlait avec toute la prudence que donnent l’âge et l’expérience. À ce moment, on vit entrer dans le port un petit bateau. Il portait un alcade et des alguazils. Et voici ce qui était arrivé.

La vieille avait très bien deviné. C’était un cordelier à la grande manche qui avait volé l’argent et les bijoux de Cunégonde. Cela s’était passé à Badajos, quand elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut vendre quelques-unes des pierres précieuses à un bijoutier. Le marchand reconnut que c’étaient celles du grand-inquisiteur. Avant d’être pendu, le cordelier avoua qu’il les avait volées. Il indiqua les personnes et la route qu’elles prenaient. La fuite de Cunégonde et de Candide était déjà connue. On les suivit jusqu’à Cadix. On envoya sans perdre de temps un bateau à leur poursuite. Ce bateau était déjà dans le port de Buénos-Ayres. Le bruit se répandit qu’un alcade allait descendre à terre, et qu’on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur.

La prudente vieille vit en un instant tout ce qu’il fallait faire.

« Vous ne pouvez pas fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n’avez rien à craindre. Ce n’est pas vous qui avez tué monseigneur. Et puis le gouverneur vous aime, il ne permettra pas qu’on vous fasse du mal. Restez. »

Elle courut aussitôt vers Candide.

« Fuyez, dit-elle, ou dans une heure vous allez être brûlé. »

Il n’y avait pas un moment à perdre. Mais comment se séparer de Cunégonde, et où se réfugier ?

### Glossaire

- **contre la coutume**: d’une façon qui n’est pas habituelle : dans un auto-da-fé, on brûlait les gens, on ne les pendait pas.
- **le mal physique et le mal moral**: le mal physique : les maladies et les catastrophes ; le mal moral : les mauvaises actions des hommes.
- **à la fureur**: avec une passion très forte, sans limite.
- **ce mensonge utile**: dire qu’une femme est sa sœur ; dans la Bible, Abraham dit cela de sa femme.
- **passer en revue**: regarder avec soin un groupe de soldats.
- **ou autrement, comme il plairait à ses charmes**: ou d’une autre manière, comme elle le voudrait.
- **une obole**: une pièce de monnaie qui vaut très peu.
- **un alcade, des alguazils**: un juge espagnol et ses policiers.
- **un cordelier à la grande manche**: un moine de l’ordre des cordeliers, de la partie la moins stricte de cet ordre.

## CHAPITRE XIV. Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.

Candide avait amené de Cadix un valet comme on en trouve beaucoup sur les côtes d’Espagne et dans les colonies. C’était un quart d’Espagnol, né d’un métis dans le Tucuman. Il avait été enfant de chœur, sacristain, matelot, moine, agent de commerce, soldat et laquais. Il s’appelait Cacambo, et il aimait beaucoup son maître, parce que son maître était un très bon homme. Il mit vite les selles sur les deux chevaux andalous.

« Allons, mon maître, dit-il, suivons le conseil de la vieille. Partons, et courons sans regarder derrière nous. »

Candide pleura.

« O ma chère Cunégonde ! dit-il. Faut-il vous abandonner au moment où monsieur le gouverneur va célébrer notre mariage ! Cunégonde, que j’ai amenée de si loin, que deviendrez-vous ? »

« Elle deviendra ce qu’elle pourra, dit Cacambo. Les femmes savent toujours se tirer d’affaire. Dieu s’en occupe. Courons. »

« Où me mènes-tu ? disait Candide. Où allons-nous ? Que ferons-nous sans Cunégonde ? »

« Par saint Jacques de Compostelle, dit Cacambo, vous alliez faire la guerre aux jésuites : allons la faire pour eux ! Je connais assez bien les chemins. Je vous mènerai dans leur royaume. Ils seront ravis d’avoir un capitaine qui fait l’exercice à la bulgare. Vous ferez une fortune extraordinaire. Quand on n’a pas ce qu’il faut dans un monde, on le trouve dans un autre. C’est un très grand plaisir de voir et de faire des choses nouvelles. »

« Tu as donc déjà été au Paraguai ? » dit Candide.

« Eh vraiment oui ! dit Cacambo. J’ai été cuistre au collège de l’Assomption, et je connais le gouvernement de los padres comme je connais les rues de Cadix. C’est une chose admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà plus de trois cents lieues de diamètre. Il est divisé en trente provinces. Los padres y ont tout, et les peuples rien ; c’est le chef-d’œuvre de la raison et de la justice. Pour moi, je ne vois rien d’aussi divin que los padres. Ici, ils font la guerre au roi d’Espagne et au roi de Portugal ; en Europe, ils confessent ces mêmes rois. Ici, ils tuent des Espagnols ; à Madrid, ils les envoient au ciel. Cela me ravit. Avançons : vous allez être le plus heureux de tous les hommes. Quel plaisir auront los padres quand ils sauront qu’il leur arrive un capitaine qui sait l’exercice bulgare ! »

Dès qu’ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo parla à la garde avancée. Il dit qu’un capitaine demandait à parler à monseigneur le commandant. On alla prévenir la grande garde. Un officier paraguain courut aux pieds du commandant pour lui annoncer la nouvelle. Candide et Cacambo furent d’abord désarmés, et on prit leurs deux chevaux andalous. On fit passer les deux étrangers entre deux files de soldats. Le commandant était au bout. Il avait le bonnet à trois cornes sur la tête et la robe relevée. Il portait l’épée au côté et l’esponton à la main. Il fit un signe, et aussitôt vingt-quatre soldats entourèrent les deux nouveaux venus.

Un sergent leur dit qu’il fallait attendre. Le commandant ne pouvait pas leur parler. Le révérend père provincial ne permettait à aucun Espagnol d’ouvrir la bouche hors de sa présence. Aucun Espagnol ne pouvait non plus rester plus de trois heures dans le pays.

« Et où est le révérend père provincial ? » dit Cacambo.

« Il est à la parade, après avoir dit sa messe, répondit le sergent. Vous ne pourrez baiser ses éperons que dans trois heures. »

« Mais, dit Cacambo, monsieur le capitaine meurt de faim, comme moi. Et il n’est pas Espagnol, il est Allemand. Est-ce que nous ne pourrions pas prendre le petit-déjeuner en attendant sa révérence ? »

Le sergent alla tout de suite répéter ces paroles au commandant.

« Dieu soit béni ! dit ce seigneur. Puisqu’il est Allemand, je peux lui parler. Qu’on le mène dans ma feuillée. »

Aussitôt on conduisit Candide dans un petit pavillon de verdure. Il était orné d’une très jolie colonnade de marbre vert et or. Des treillages y enfermaient des perroquets, des colibris, des oiseaux-mouches, des pintades et tous les oiseaux les plus rares. Un excellent petit-déjeuner était préparé dans des vases d’or. Les Paraguains, eux, mangeaient du maïs dans des bols de bois, en plein champ, sous le soleil brûlant. À ce moment, le révérend père commandant entra dans la feuillée.

C’était un très beau jeune homme. Il avait le visage plein, assez blanc et très coloré, le sourcil relevé, l’œil vif, l’oreille rouge et les lèvres d’un beau rouge. Il avait l’air fier, mais sa fierté n’était ni celle d’un Espagnol ni celle d’un jésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs armes et les deux chevaux andalous. Cacambo donna de l’avoine aux chevaux près de la feuillée. Il les gardait toujours à l’œil, par crainte d’une surprise.

Candide baisa d’abord le bas de la robe du commandant, puis ils se mirent à table.

« Vous êtes donc Allemand ? » lui dit le jésuite dans cette langue.

« Oui, mon révérend père », dit Candide.

En disant ces mots, ils se regardaient tous les deux avec une extrême surprise. Ils ressentaient une émotion qu’ils ne pouvaient pas contrôler.

« Et de quelle région d’Allemagne êtes-vous ? » dit le jésuite.

« De la sale province de Vestphalie, dit Candide. Je suis né dans le château de Thunder-ten-tronckh. »

« O ciel ! est-il possible ! » s’écria le commandant.

« Quel miracle ! » s’écria Candide.

« Serait-ce vous ? » dit le commandant.

« Cela n’est pas possible », dit Candide.

Ils se laissèrent tomber tous les deux en arrière, ils s’embrassèrent, ils versèrent des ruisseaux de larmes.

« Quoi ! serait-ce vous, mon révérend père ? Vous, le frère de la belle Cunégonde ! Vous qui avez été tué par les Bulgares ! Vous, le fils de monsieur le baron ! Vous, jésuite au Paraguai ! Il faut avouer que ce monde est une étrange chose. O Pangloss ! Pangloss ! que vous seriez heureux si vous n’aviez pas été pendu ! »

Le commandant fit sortir les esclaves nègres et les Paraguains qui servaient à boire dans des gobelets de cristal de roche. Il remercia mille fois Dieu et saint Ignace. Il serrait Candide dans ses bras, et leurs visages étaient couverts de larmes.

« Vous seriez bien plus étonné, plus ému, plus hors de vous, dit Candide, si je vous disais une chose. Mademoiselle Cunégonde, votre sœur, que vous avez crue éventrée, est en pleine santé. »

« Où ? »

« Tout près de chez vous, chez M. le gouverneur de Buénos-Ayres. Et moi, je venais pour vous faire la guerre. »

Chaque mot de cette longue conversation ajoutait une merveille à une autre merveille. Leur âme tout entière volait sur leur langue, écoutait dans leurs oreilles et brillait dans leurs yeux. Comme ils étaient Allemands, ils tinrent table longtemps, en attendant le révérend père provincial. Et le commandant parla ainsi à son cher Candide.

### Glossaire

- **métis**: une personne dont les parents sont de deux origines différentes.
- **sacristain**: un homme qui s’occupe d’une église et des objets du culte.
- **laquais**: un domestique en uniforme, au service d’un maître.
- **andalous**: de l’Andalousie, une région du sud de l’Espagne.
- **que deviendrez-vous**: que va-t-il vous arriver ?
- **cuistre**: un domestique qui travaillait dans un collège.
- **los padres**: « les pères » en espagnol ; ici, les jésuites du Paraguai.
- **confessent**: écoutent une personne dire ses fautes, pour les lui pardonner au nom de Dieu.
- **esponton**: une sorte de lance courte que portaient les officiers.
- **révérend**: un titre de respect donné à certains religieux.
- **éperons**: les pièces de métal fixées aux bottes du cavalier, pour faire avancer le cheval.
- **feuillée**: un abri fait de branches et de feuilles, un petit pavillon de verdure.
- **colonnade**: une rangée de colonnes.
- **treillages**: des grilles légères, faites de petites barres croisées.
- **perroquets**: de grands oiseaux de couleurs vives, qui peuvent répéter des mots.
- **colibris, des oiseaux-mouches**: de très petits oiseaux d’Amérique.
- **pintades**: des oiseaux qui ressemblent un peu à des poules.
- **se mirent à table**: s’assirent à table pour manger.
- **nègres**: mot ancien pour des personnes noires ; aujourd’hui, c’est un mot raciste et insultant. Voltaire l’emploie ici pour montrer que ces religieux possèdent des esclaves.
- **gobelets**: des verres sans pied.
- **éventrée**: tuée ou blessée d’un coup qui ouvre le ventre.
- **tinrent table**: restèrent longtemps à table pour manger et boire.

## CHAPITRE XV. Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.

« Toute ma vie, je me souviendrai de ce jour horrible. Ce jour-là, j’ai vu tuer mon père et ma mère, et violer ma sœur. Quand les Bulgares sont partis, on n’a pas trouvé cette sœur adorable. On a mis dans une charrette ma mère, mon père, moi, deux servantes et trois petits garçons égorgés. On voulait nous enterrer dans une chapelle de jésuites, à deux lieues du château de mes pères. Un jésuite nous a jeté de l’eau bénite. Elle était horriblement salée. Quelques gouttes sont entrées dans mes yeux. Le père a vu que ma paupière faisait un petit mouvement. Il a mis la main sur mon cœur, et il l’a senti battre. On m’a soigné, et au bout de trois semaines on ne voyait plus rien. »

« Vous savez, mon cher Candide, continua le baron, que j’étais très joli. Je le suis devenu encore plus. C’est pourquoi le révérend père Croust, supérieur de la maison, a pris pour moi la plus tendre amitié. Il m’a donné l’habit de novice. Quelque temps après, on m’a envoyé à Rome. Le père général avait besoin de nouveaux jeunes jésuites allemands. Les souverains du Paraguai acceptent le moins possible de jésuites espagnols. Ils préfèrent les étrangers, parce qu’ils pensent mieux les dominer. Le révérend père général m’a jugé capable d’aller travailler dans cette vigne. Nous sommes partis, un Polonais, un Tyrolien et moi. À mon arrivée, on m’a fait l’honneur du sous-diaconat et d’un grade de lieutenant. Aujourd’hui, je suis colonel et prêtre. Nous allons recevoir vigoureusement les troupes du roi d’Espagne. Je vous promets qu’elles seront excommuniées et battues. La Providence vous envoie ici pour nous aider. Mais est-il bien vrai que ma chère sœur Cunégonde est tout près d’ici, chez le gouverneur de Buénos-Ayres ? »

Candide lui jura que rien n’était plus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler.

Le baron ne se lassait pas d’embrasser Candide. Il l’appelait son frère, son sauveur.

« Ah ! lui dit-il, mon cher Candide, nous pourrons peut-être entrer ensemble en vainqueurs dans la ville, et reprendre ma sœur Cunégonde. »

« C’est tout ce que je souhaite, dit Candide, car je comptais l’épouser, et je l’espère encore. »

« Vous, insolent ! répondit le baron. Vous auriez l’impudence d’épouser ma sœur, qui a soixante et douze quartiers ! Je vous trouve bien effronté d’oser me parler d’un projet aussi audacieux ! »

Candide, pétrifié par ces paroles, lui répondit :

« Mon révérend père, tous les quartiers du monde ne changent rien à cela. J’ai tiré votre sœur des bras d’un Juif et d’un inquisiteur. Elle me doit beaucoup, et elle veut m’épouser. Maître Pangloss m’a toujours dit que les hommes sont égaux. Et je l’épouserai, c’est certain. »

« C’est ce que nous verrons, coquin ! » dit le jésuite baron de Thunder-ten-tronckh.

Et en même temps, il lui donna un grand coup du plat de son épée sur le visage. Candide tira aussitôt la sienne, et il l’enfonça jusqu’à la garde dans le ventre du baron jésuite. Mais quand il la retira toute fumante, il se mit à pleurer.

« Hélas ! mon Dieu ! dit-il. J’ai tué mon ancien maître, mon ami, mon beau-frère. Je suis le meilleur homme du monde, et voilà déjà trois hommes que je tue ; et dans ces trois il y a deux prêtres. »

Cacambo, qui montait la garde à la porte de la feuillée, arriva en courant.

« Il ne nous reste plus qu’à vendre cher notre vie, lui dit son maître. On va sûrement entrer dans la feuillée. Il faut mourir les armes à la main. »

Cacambo, qui en avait bien vu d’autres, ne perdit pas la tête. Il prit la robe de jésuite que portait le baron, et il la mit sur le corps de Candide. Il lui donna le bonnet carré du mort, et il le fit monter à cheval. Tout cela se fit en un clin d’œil.

« Galopons, mon maître ! Tout le monde vous prendra pour un jésuite qui va donner des ordres. Nous aurons passé les frontières avant qu’on puisse courir après nous. »

Il volait déjà en disant ces mots, et il criait en espagnol :

« Place, place pour le révérend père colonel ! »

### Glossaire

- **je me souviendrai**: je garderai le souvenir, je n’oublierai pas.
- **eau bénite**: une eau consacrée par un prêtre, qu’on utilise dans les cérémonies religieuses.
- **paupière**: la peau qui ferme et ouvre l’œil.
- **révérend**: un titre de respect donné à certains religieux.
- **novice**: une personne qui se prépare à entrer dans un ordre religieux.
- **cette vigne**: ici, le travail pour l’Église ; dans la Bible, la vigne est une image du monde où l’on travaille pour Dieu.
- **sous-diaconat**: un grade de l’Église, avant de devenir prêtre.
- **vigoureusement**: avec force, avec énergie.
- **excommuniées**: rejetées officiellement par l’Église catholique.
- **insolent**: une personne qui parle ou agit sans respect.
- **l’impudence**: le fait d’oser une chose sans aucune honte.
- **quartiers**: les générations d’ancêtres nobles dans l’arbre de la famille.
- **effronté**: qui n’a pas honte et qui manque de respect.
- **inquisiteur**: un juge de l’Inquisition, le tribunal de l’Église catholique.
- **du plat de son épée**: avec le côté large de l’épée, pas avec la partie qui coupe.
- **jusqu’à la garde**: complètement ; la garde est la partie de l’épée qui protège la main.
- **vendre cher notre vie**: nous défendre jusqu’à la mort et faire beaucoup de mal à l’ennemi avant de mourir.
- **en avait bien vu d’autres**: avait déjà connu des situations bien plus difficiles.

## CHAPITRE XVI. Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les sauvages nommés Oreillons.

Candide et son valet passèrent les barrières, et personne dans le camp ne savait encore la mort du jésuite allemand. Le vigilant Cacambo avait pris soin de remplir sa valise. Il y avait mis du pain, du chocolat, du jambon, des fruits et quelques mesures de vin. Avec leurs chevaux andalous, ils entrèrent dans un pays inconnu où ils ne trouvèrent aucune route. Enfin, ils arrivèrent devant une belle prairie coupée de ruisseaux. Nos deux voyageurs firent manger leurs chevaux. Cacambo proposa à son maître de manger, et il lui donna l’exemple.

« Comment veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon ? J’ai tué le fils de monsieur le baron, et je suis condamné à ne plus jamais revoir la belle Cunégonde. À quoi me servira de prolonger mes misérables jours ? Car je dois les traîner loin d’elle, dans les remords et le désespoir. Et que dira le *Journal de Trévoux* ? »

En disant cela, il mangea quand même.

Le soleil se couchait. Les deux hommes perdus entendirent quelques petits cris, qui semblaient venir de femmes. Ils ne savaient pas si c’étaient des cris de douleur ou de joie. Mais ils se levèrent très vite, avec cette inquiétude et cette peur que tout donne dans un pays inconnu. Ces cris venaient de deux filles toutes nues, qui couraient légèrement au bord de la prairie. Deux singes les suivaient en leur mordant les fesses. Candide fut touché de pitié. Il avait appris à tirer chez les Bulgares. Il aurait fait tomber une noisette dans un buisson sans toucher aux feuilles. Il prit son fusil espagnol à deux coups, tira, et tua les deux singes.

« Dieu soit loué, mon cher Cacambo ! dit-il. J’ai sauvé d’un grand danger ces deux pauvres créatures. Si j’ai commis un péché en tuant un inquisiteur et un jésuite, je l’ai bien réparé. Car j’ai sauvé la vie à deux filles. Ce sont peut-être deux demoiselles de bonne famille. Cette aventure peut nous apporter de très grands avantages dans le pays. »

Il allait continuer, mais sa langue ne put plus bouger quand il vit ces deux filles embrasser tendrement les deux singes. Elles pleuraient sur leurs corps et remplissaient l’air des cris les plus douloureux.

« Je ne m’attendais pas à tant de bonté d’âme », dit-il enfin à Cacambo.

« Vous avez fait là un beau chef-d’œuvre, mon maître, répondit Cacambo. Vous avez tué les deux amants de ces demoiselles. »

« Leurs amants ! Est-ce possible ? Tu te moques de moi, Cacambo. Comment te croire ? »

« Mon cher maître, répondit Cacambo, vous êtes toujours étonné de tout. Pourquoi trouvez-vous si étrange que, dans quelques pays, des singes obtiennent les bonnes grâces des dames ? Ils sont des quarts d’homme, comme je suis un quart d’Espagnol. »

« Hélas ! dit Candide, je me souviens d’avoir entendu maître Pangloss dire que de telles choses étaient arrivées autrefois. Ces mélanges avaient produit des égypans, des faunes et des satyres. Plusieurs grands personnages de l’antiquité en avaient vu. Mais je prenais cela pour des fables. »

« Vous devez être convaincu à présent, dit Cacambo, que c’est une vérité. Et vous voyez comment se conduisent les personnes qui n’ont pas reçu une certaine éducation. Tout ce que je crains, c’est que ces dames nous jouent un mauvais tour. »

Ces réflexions solides décidèrent Candide à quitter la prairie et à entrer dans un bois. Il y prit son souper avec Cacambo. Tous deux maudirent l’inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buénos-Ayres et le baron, puis ils s’endormirent sur de la mousse. À leur réveil, ils sentirent qu’ils ne pouvaient plus bouger. Voici pourquoi : les deux dames les avaient dénoncés aux Oreillons, les habitants du pays. Pendant la nuit, les Oreillons les avaient attachés avec des cordes d’écorce d’arbre.

Ils étaient entourés d’une cinquantaine d’Oreillons tout nus, armés de flèches, de massues et de haches de pierre. Les uns faisaient bouillir une grande chaudière. Les autres préparaient des broches. Et tous criaient :

« C’est un jésuite, c’est un jésuite ! Nous serons vengés, et nous ferons bonne chère ; mangeons du jésuite, mangeons du jésuite ! »

« Je vous l’avais bien dit, mon cher maître, s’écria tristement Cacambo, que ces deux filles nous joueraient un mauvais tour. »

Candide vit la chaudière et les broches, et il s’écria :

« Nous allons certainement être rôtis ou bouillis. Ah ! que dirait maître Pangloss, s’il voyait comment la pure nature est faite ? Tout est bien ; soit. Mais j’avoue qu’il est bien cruel d’avoir perdu mademoiselle Cunégonde, et d’être mis à la broche par des Oreillons. »

Cacambo ne perdait jamais la tête.

« Ne désespérez de rien, dit-il au pauvre Candide. Je comprends un peu le jargon de ces peuples. Je vais leur parler. »

« N’oublie pas, dit Candide, de leur montrer que faire cuire des hommes est d’une inhumanité affreuse. Dis-leur aussi combien cela est peu chrétien. »

« Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd’hui un jésuite ? C’est très bien fait. Rien n’est plus juste que de traiter ainsi ses ennemis. En effet, le droit naturel nous enseigne à tuer notre prochain, et c’est ainsi qu’on fait sur toute la terre. Si nous n’utilisons pas le droit de le manger, c’est parce que nous avons d’autres bonnes choses à manger. Mais vous n’avez pas les mêmes ressources que nous. Il vaut certainement mieux manger ses ennemis que d’abandonner aux corbeaux et aux corneilles le fruit de sa victoire. »

« Mais, messieurs, continua-t-il, vous ne voudriez pas manger vos amis. Vous croyez mettre un jésuite à la broche. Mais c’est votre défenseur, c’est l’ennemi de vos ennemis que vous allez rôtir. Moi, je suis né dans votre pays. Ce monsieur que vous voyez est mon maître. Bien loin d’être jésuite, il vient de tuer un jésuite, et il porte ses dépouilles. Voilà la cause de votre erreur. Pour vérifier ce que je vous dis, prenez sa robe et portez-la à la première barrière du royaume de los padres. Demandez si mon maître n’a pas tué un officier jésuite. Il vous faudra peu de temps. Vous pourrez toujours nous manger, si vous trouvez que je vous ai menti. Mais si je vous ai dit la vérité, vous nous ferez grâce. Car vous connaissez trop bien les principes du droit public, les mœurs et les lois. »

Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable. Ils envoyèrent deux notables pour aller vite chercher la vérité. Les deux envoyés firent leur mission en gens intelligents, et ils revinrent bientôt avec de bonnes nouvelles. Les Oreillons détachèrent leurs deux prisonniers et leur firent toutes sortes de politesses. Ils leur offrirent des filles et leur donnèrent des rafraîchissements. Puis ils les ramenèrent jusqu’aux limites de leurs États, en criant avec joie :

« Il n’est point jésuite, il n’est point jésuite ! »

Candide ne se lassait pas d’admirer la cause de sa délivrance.

« Quel peuple ! disait-il. Quels hommes ! Quelles mœurs ! J’ai eu le bonheur de donner un grand coup d’épée à travers le corps du frère de mademoiselle Cunégonde. Sans cela, j’étais mangé sans pitié. Mais, après tout, la pure nature est bonne, puisque ces gens-ci ne m’ont pas mangé. Au contraire, ils m’ont fait mille politesses dès qu’ils ont su que je n’étais pas jésuite. »

### Glossaire

- **vigilant**: qui fait très attention à tout.
- **andalous**: de l’Andalousie, une région du sud de l’Espagne.
- **Journal de Trévoux**: un journal publié par les jésuites à l’époque de Voltaire.
- **tua**: fit mourir (passé simple du verbe tuer).
- **inquisiteur, l’inquisiteur**: un juge de l’Inquisition, le tribunal de l’Église catholique.
- **remplissaient l’air**: criaient si fort qu’on les entendait partout.
- **bonnes grâces**: l’amour, la faveur ; obtenir les bonnes grâces d’une dame, c’est être aimé d’elle.
- **des égypans, des faunes et des satyres**: dans les histoires anciennes, des êtres moitié hommes, moitié animaux.
- **maudirent**: dirent avec colère qu’ils souhaitaient du malheur à quelqu’un.
- **cordes d’écorce**: des cordes faites avec la peau dure des arbres.
- **massues**: de gros bâtons très lourds, utilisés comme armes.
- **bouillir**: chauffer un liquide jusqu’à ce qu’il fasse de grosses bulles.
- **chaudière**: une très grande marmite.
- **broche, broches**: une longue tige de métal pour faire rôtir la viande sur le feu.
- **ferons bonne chère**: mangerons très bien.
- **rôtis ou bouillis**: cuits sur le feu ou dans de l’eau très chaude.
- **ne désespérez de rien**: gardez tout votre espoir.
- **jargon**: ici, une langue difficile à comprendre pour les étrangers.
- **droit naturel**: les règles que la nature donnerait à tous les hommes, selon certains philosophes.
- **dépouilles**: ici, les vêtements qu’on a pris à un homme mort.
- **notables**: les personnes importantes d’un groupe.

## CHAPITRE XVII. Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent.

Quand ils arrivèrent aux frontières des Oreillons, Cacambo dit à Candide :

« Vous voyez que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l’autre. Croyez-moi, retournons en Europe par le chemin le plus court. »

« Comment y retourner ? dit Candide. Et où aller ? Si je vais dans mon pays, les Bulgares et les Abares y égorgent tout le monde. Si je retourne au Portugal, on me brûlera. Si nous restons dans ce pays-ci, nous risquons à tout moment d’être mis à la broche. Mais comment décider de quitter la partie du monde où vit mademoiselle Cunégonde ? »

« Allons vers la Cayenne, dit Cacambo. Nous y trouverons des Français, qui vont partout dans le monde. Ils pourront nous aider. Dieu aura peut-être pitié de nous. »

Il n’était pas facile d’aller à la Cayenne. Ils savaient à peu près de quel côté il fallait marcher. Mais les montagnes, les fleuves, les précipices, les brigands et les sauvages étaient partout de terribles obstacles. Leurs chevaux moururent de fatigue. Ils n’eurent plus de provisions. Ils se nourrirent pendant un mois entier de fruits sauvages. Enfin, ils arrivèrent près d’une petite rivière bordée de cocotiers, qui soutinrent leur vie et leurs espoirs.

Cacambo, qui donnait toujours d’aussi bons conseils que la vieille, dit à Candide :

« Nous n’en pouvons plus, nous avons assez marché. Je vois un canot vide sur la rive. Remplissons-le de noix de coco, sautons dans cette petite barque et laissons-nous porter par le courant. Une rivière mène toujours à quelque endroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses agréables, nous trouverons du moins des choses nouvelles. »

« Allons, dit Candide, recommandons-nous à la Providence. »

Ils naviguèrent quelques lieues entre des rives tantôt fleuries, tantôt arides, tantôt plates, tantôt escarpées. La rivière devenait de plus en plus large. Enfin elle se perdait sous une voûte de rochers effrayants qui montaient jusqu’au ciel. Les deux voyageurs eurent le courage de se laisser porter par les flots sous cette voûte. Le fleuve, plus étroit à cet endroit, les emporta avec une vitesse et un bruit horribles. Au bout de vingt-quatre heures, ils virent de nouveau le jour. Mais leur canot se brisa contre les rochers. Il fallut se traîner de rocher en rocher pendant une lieue entière. Enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de montagnes inaccessibles.

Le pays était cultivé pour le plaisir comme pour le besoin. Partout l’utile était agréable. Les chemins étaient couverts, ou plutôt ornés, de voitures d’une forme et d’une matière brillantes. Elles portaient des hommes et des femmes d’une beauté singulière. Elles étaient tirées rapidement par de gros moutons rouges. Ces moutons étaient plus rapides que les plus beaux chevaux d’Andalousie, de Tétuan et de Méquinez.

« Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Vestphalie. »

Il mit pied à terre avec Cacambo près du premier village qu’il rencontra. Quelques enfants du village, habillés de brocarts d’or tout déchirés, jouaient au palet à l’entrée du bourg. Nos deux hommes de l’autre monde s’amusèrent à les regarder. Leurs palets étaient d’assez larges pièces rondes, jaunes, rouges et vertes, qui brillaient d’un éclat singulier. Les voyageurs eurent envie d’en ramasser quelques-uns. C’était de l’or, c’étaient des émeraudes et des rubis. Le plus petit aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol.

« Sans doute, dit Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit palet. »

Le magister du village parut à ce moment pour les faire rentrer à l’école.

« Voilà, dit Candide, le précepteur de la famille royale. »

Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu. Ils laissèrent à terre leurs palets et tout ce qui avait servi à leur amusement. Candide les ramassa, courut vers le précepteur et les lui présenta humblement. Il lui fit comprendre par signes que leurs altesses royales avaient oublié leur or et leurs pierreries. Le magister du village sourit et les jeta par terre. Il regarda un moment le visage de Candide avec beaucoup de surprise, et il continua son chemin.

Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubis et les émeraudes.

« Où sommes-nous ? s’écria Candide. Les enfants des rois de ce pays doivent être bien élevés, puisqu’on leur apprend à mépriser l’or et les pierreries. »

Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils s’approchèrent enfin de la première maison du village. Elle était construite comme un palais d’Europe. Une foule de gens se pressait à la porte, et encore plus à l’intérieur. On entendait une musique très agréable, et on sentait une délicieuse odeur de cuisine. Cacambo s’approcha de la porte et entendit qu’on parlait péruvien. C’était sa langue maternelle, car tout le monde sait que Cacambo était né au Tucuman. Dans son village, on ne connaissait que cette langue.

« Je vous servirai d’interprète, dit-il à Candide. Entrons, c’est ici un cabaret. »

Aussitôt, deux garçons et deux filles de l’hôtellerie les invitèrent à s’asseoir à la table de l’hôte. Ils étaient vêtus de drap d’or, et leurs cheveux étaient attachés avec des rubans. On servit quatre soupes garnies chacune de deux perroquets, et un contour bouilli qui pesait deux cents livres. On servit aussi deux singes rôtis d’un goût excellent. Il y avait trois cents colibris dans un plat, et six cents oiseaux-mouches dans un autre. Puis il y eut des ragoûts exquis et des pâtisseries délicieuses. Tout cela était servi dans des plats d’une espèce de cristal de roche. Les garçons et les filles de l’hôtellerie versaient plusieurs liqueurs faites de canne à sucre.

Les convives étaient surtout des marchands et des voituriers, tous d’une politesse extrême. Ils posèrent quelques questions à Cacambo avec la plus grande discrétion. Ils répondirent aux siennes d’une manière qui le satisfit.

Quand le repas fut fini, Cacambo crut, comme Candide, bien payer sa part. Il jeta sur la table de l’hôte deux de ces larges pièces d’or qu’il avait ramassées. L’hôte et l’hôtesse éclatèrent de rire, et ils se tinrent longtemps les côtés. Enfin ils se calmèrent.

« Messieurs, dit l’hôte, nous voyons bien que vous êtes des étrangers. Nous n’avons pas l’habitude d’en voir. Pardonnez-nous si nous avons ri quand vous nous avez offert en paiement les cailloux de nos grands chemins. Vous n’avez sans doute pas de monnaie du pays, mais il n’est pas nécessaire d’en avoir pour dîner ici. Toutes les hôtelleries établies pour faciliter le commerce sont payées par le gouvernement. Vous avez fait mauvaise chère ici, parce que c’est un pauvre village. Mais partout ailleurs, vous serez reçus comme vous méritez de l’être. »

Cacambo expliquait à Candide toutes les paroles de l’hôte. Candide les écoutait avec la même admiration et le même trouble que son ami Cacambo les traduisait.

« Quel est donc ce pays, disaient-ils l’un et l’autre, inconnu de tout le reste de la terre ? Toute la nature y est d’une espèce si différente de la nôtre ! C’est probablement le pays où tout va bien, car il faut absolument qu’il y en ait un de cette espèce. Et, malgré ce que disait maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que tout allait assez mal en Vestphalie. »

### Glossaire

- **hémisphère**: une moitié de la Terre ; ici, l’Amérique.
- **broche**: une longue tige de métal pour rôtir la viande sur le feu.
- **la Cayenne**: une ville et une colonie françaises d’Amérique du Sud.
- **précipices**: des pentes très raides au bord d’un grand vide.
- **brigands**: des voleurs armés.
- **cocotiers**: de grands arbres des pays chauds qui donnent les noix de coco.
- **soutinrent**: du verbe « soutenir » : ici, ils aidèrent à continuer de vivre et d’espérer.
- **arides**: très sèches, où rien ne pousse.
- **escarpées**: très raides, difficiles à monter.
- **brocarts d’or**: de riches tissus décorés avec des fils d’or.
- **palet**: un petit disque qu’on lance dans un jeu.
- **émeraudes**: des pierres précieuses vertes.
- **rubis**: des pierres précieuses rouges.
- **trône du Mogol**: le siège royal de l’empereur de l’Inde, célèbre pour ses richesses.
- **magister**: le maître d’école d’un village.
- **pierreries**: des pierres précieuses, comme les rubis et les émeraudes.
- **péruvien**: ici, la langue parlée au Pérou.
- **perroquets**: des oiseaux des pays chauds, aux couleurs vives.
- **contour**: un condor, un grand oiseau des montagnes d’Amérique.
- **colibris**: de très petits oiseaux d’Amérique, aux couleurs brillantes.
- **oiseaux-mouches**: de très petits oiseaux, de la famille des colibris.
- **liqueurs**: des boissons sucrées, souvent avec de l’alcool.
- **cabaret**: une maison où l’on peut manger et boire, une auberge.
- **fait mauvaise chère**: mal mangé.

## CHAPITRE XVIII. Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado.

Cacambo montra à son hôte toute sa curiosité. L’hôte lui dit :

« Je suis très ignorant, et je m’en trouve bien. Mais nous avons ici un vieillard retiré de la cour. C’est le plus savant homme du royaume, et celui qui parle le plus volontiers. »

Aussitôt il mena Cacambo chez le vieillard. Candide ne jouait plus que le second personnage, et il accompagnait son valet. Ils entrèrent dans une maison très simple, car la porte n’était que d’argent. Les lambris des appartements n’étaient que d’or. Mais cet or était travaillé avec tant de goût que les plus riches lambris n’étaient pas plus beaux. L’antichambre, à vrai dire, n’était décorée que de rubis et d’émeraudes. Mais l’ordre dans lequel tout était arrangé réparait bien cette extrême simplicité.

Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa rempli de plumes de colibri. Il leur fit servir des liqueurs dans des vases de diamant. Puis il satisfit leur curiosité avec ces mots :

« J’ai cent soixante et douze ans. Feu mon père était écuyer du roi. Il a été témoin des étonnantes révolutions du Pérou, et il me les a racontées. Le royaume où nous sommes est l’ancienne patrie des Incas. Ils en sont sortis très imprudemment pour aller conquérir une partie du monde. Ils ont finalement été détruits par les Espagnols. »

« Les princes de leur famille qui sont restés dans leur pays natal, continua-t-il, ont été plus sages. Ils ont ordonné, avec l’accord de la nation, qu’aucun habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume. C’est cela qui nous a conservé notre innocence et notre bonheur. Les Espagnols ont eu une connaissance confuse de ce pays, et ils l’ont appelé *Eldorado*. Un Anglais, nommé le chevalier Raleigh, s’en est même approché il y a environ cent ans. Mais nous sommes entourés de rochers inabordables et de précipices. Nous avons donc toujours été jusqu’à présent à l’abri de l’avidité des nations de l’Europe. Elles ont une passion incroyable pour les cailloux et pour la boue de notre terre. Pour en avoir, elles nous tueraient tous, jusqu’au dernier. »

La conversation fut longue. On parla de la forme du gouvernement, des mœurs, des femmes, des spectacles publics et des arts. Enfin Candide, qui aimait toujours la métaphysique, fit demander par Cacambo s’il y avait une religion dans le pays.

Le vieillard rougit un peu.

« Comment donc ! dit-il. Pouvez-vous en douter ? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats ? »

Cacambo demanda humblement quelle était la religion d’Eldorado. Le vieillard rougit encore.

« Est-ce qu’il peut y avoir deux religions ? dit-il. Nous avons, je crois, la religion de tout le monde. Nous adorons Dieu du soir jusqu’au matin. »

« N’adorez-vous qu’un seul Dieu ? » dit Cacambo, qui servait toujours d’interprète aux doutes de Candide.

« Apparemment, dit le vieillard, qu’il n’y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue que les gens de votre monde posent des questions bien singulières. »

Candide ne se lassait pas de faire interroger ce bon vieillard. Il voulut savoir comment on priait Dieu dans Eldorado.

« Nous ne le prions point, dit le bon et respectable sage. Nous n’avons rien à lui demander. Il nous a donné tout ce qu’il nous faut. Nous le remercions sans cesse. »

Candide eut la curiosité de voir des prêtres, et il fit demander où ils étaient. Le bon vieillard sourit.

« Mes amis, dit-il, nous sommes tous prêtres. Le roi et tous les chefs de famille chantent solennellement des cantiques de remerciement, tous les matins. Cinq ou six mille musiciens les accompagnent. »

« Quoi ! vous n’avez point de moines qui enseignent, qui se disputent, qui gouvernent, qui complotent ? Vous n’avez point de moines qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis ? »

« Il faudrait que nous soyons fous, dit le vieillard. Ici, nous sommes tous du même avis, et nous ne comprenons pas ce que vous voulez dire avec vos moines. »

À toutes ces paroles, Candide restait en extase. Il se disait à lui-même :

« Ceci est bien différent de la Vestphalie et du château de monsieur le baron. Si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il n’aurait plus dit que le château de Thunder-ten-tronckh était ce qu’il y avait de mieux sur la terre. Il est certain qu’il faut voyager. »

Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un carrosse à six moutons. Il donna douze de ses domestiques aux deux voyageurs pour les conduire à la cour.

« Excusez-moi, leur dit-il, si mon âge me prive de l’honneur de vous accompagner. Le roi vous recevra d’une manière dont vous ne serez pas mécontents. Et vous pardonnerez sans doute les usages du pays, si certains vous déplaisent. »

Candide et Cacambo montèrent en carrosse. Les six moutons volaient, et en moins de quatre heures on arriva au palais du roi, à un bout de la capitale. Le portail avait deux cent vingt pieds de haut et cent de large. Il est impossible de dire en quelle matière il était. On voit bien quelle supériorité extraordinaire elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable que nous nommons or et pierreries.

Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse. Elles les conduisirent aux bains, et elles les habillèrent de robes en tissu de duvet de colibri. Ensuite, les grands officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de sa majesté. Ils passèrent entre deux files de mille musiciens chacune, selon l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait saluer sa majesté. Devait-on se jeter à genoux, ou à plat ventre ? Fallait-il mettre les mains sur la tête ou sur le derrière ? Fallait-il lécher la poussière de la salle ? En un mot, quelle était la cérémonie ?

« L’usage, dit le grand officier, est de prendre le roi dans ses bras et de l’embrasser sur les deux joues. »

Candide et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté. Le roi les reçut avec toute la grâce imaginable, et il les invita poliment à souper.

En attendant, on leur fit voir la ville. Ils virent les édifices publics élevés jusqu’aux nuages et les marchés ornés de mille colonnes. Ils virent les fontaines d’eau pure, les fontaines d’eau de rose et celles de liqueurs de canne à sucre. Elles coulaient sans arrêt dans de grandes places. Ces places étaient pavées d’une espèce de pierreries. Ces pierreries avaient une odeur semblable à celle du clou de girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement. On lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne faisait jamais de procès. Il demanda s’il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit le plus, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le palais des sciences. Il y vit une galerie de deux mille pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de physique.

Ils parcoururent tout l’après-midi à peu près la millième partie de la ville. Puis on les ramena chez le roi. Candide se mit à table entre sa majesté, son valet Cacambo et plusieurs dames. Jamais on ne mangea mieux, et jamais personne n’eut plus d’esprit à souper que sa majesté. Cacambo expliquait à Candide les bons mots du roi, et même traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui étonnait Candide, ce ne fut pas ce qui l’étonna le moins.

Ils passèrent un mois dans ce lieu accueillant. Candide ne cessait de dire à Cacambo :

« Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je suis né ne vaut pas le pays où nous sommes. Mais enfin, mademoiselle Cunégonde n’est pas ici, et tu as sans doute quelque maîtresse en Europe. Si nous restons ici, nous serons seulement comme les autres. Mais il nous suffit de retourner dans notre monde avec douze moutons chargés de cailloux d’Eldorado. Alors nous serons plus riches que tous les rois ensemble. Nous n’aurons plus d’inquisiteurs à craindre, et nous pourrons facilement reprendre mademoiselle Cunégonde. »

Ce discours plut à Cacambo. On aime tant courir le monde, se faire valoir chez les siens, montrer ce qu’on a vu dans ses voyages ! C’est pourquoi les deux heureux résolurent de ne plus l’être. Ils décidèrent de demander à sa majesté la permission de partir.

« Vous faites une sottise, leur dit le roi. Je sais bien que mon pays est peu de chose. Mais quand on est assez bien quelque part, il faut y rester. Je n’ai certainement pas le droit de retenir des étrangers. C’est une tyrannie qui n’existe ni dans nos mœurs ni dans nos lois. Tous les hommes sont libres. Partez quand vous voudrez, mais la sortie est bien difficile. Vous êtes arrivés par miracle sur une rivière rapide, qui court sous des voûtes de rochers. Il est impossible de la remonter. Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds de hauteur. Elles sont droites comme des murailles. Chacune occupe en largeur un espace de plus de dix lieues. On ne peut en descendre que par des précipices. »

« Cependant, ajouta-t-il, vous voulez absolument partir. Je vais donc ordonner aux intendants des machines d’en faire une pour vous transporter confortablement. Quand on vous aura conduits de l’autre côté des montagnes, personne ne pourra vous accompagner. En effet, mes sujets ont fait le vœu de ne jamais sortir de leur enceinte. Ils sont trop sages pour rompre ce vœu. Demandez-moi tout ce que vous voudrez d’autre. »

« Nous ne demandons à votre majesté, dit Cacambo, que quelques moutons chargés de vivres, de cailloux et de la boue du pays. »

Le roi rit.

« Je ne comprends pas, dit-il, quel goût vos gens d’Europe ont pour notre boue jaune. Mais emportez-en tant que vous voudrez, et grand bien vous fasse. »

Il donna aussitôt l’ordre à ses ingénieurs de faire une machine pour hisser ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois mille bons physiciens y travaillèrent. Elle fut prête au bout de quinze jours. Elle ne coûta pas plus de vingt millions de livres sterling, monnaie du pays. On mit sur la machine Candide et Cacambo. Il y avait deux grands moutons rouges, avec selle et bride, pour les porter quand ils auraient passé les montagnes. Il y avait vingt moutons de bât chargés de vivres. Trente autres portaient des présents : ce que le pays a de plus curieux. Cinquante étaient chargés d’or, de pierreries et de diamants. Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.

Leur départ fut un beau spectacle. La manière dont ils furent hissés, eux et leurs moutons, au sommet des montagnes fut belle et ingénieuse. Les physiciens les quittèrent après les avoir mis en sûreté. Candide n’eut plus d’autre désir et d’autre but que d’aller présenter ses moutons à mademoiselle Cunégonde.

« Nous avons, dit-il, de quoi payer le gouverneur de Buénos-Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise à prix. Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons ensuite quel royaume nous pourrons acheter. »

### Glossaire

- **lambris**: les panneaux décoratifs qui couvrent les murs d’une pièce.
- **antichambre**: la pièce où l’on attend avant d’entrer dans une grande salle.
- **rubis**: des pierres précieuses rouges.
- **émeraudes**: des pierres précieuses vertes.
- **sofa**: un long siège confortable, un canapé.
- **colibri**: un très petit oiseau d’Amérique, aux couleurs brillantes.
- **liqueurs**: des boissons sucrées, souvent avec de l’alcool.
- **satisfit**: du verbe « satisfaire » : ici, il répondit à leur désir de savoir.
- **Feu mon père**: mon père qui est mort.
- **écuyer du roi**: un noble qui s’occupe des chevaux du roi.
- **Incas**: l’ancien peuple qui régnait sur le Pérou.
- **imprudemment**: sans faire attention au danger.
- **Eldorado**: un pays d’or imaginaire en Amérique du Sud.
- **inabordables**: où personne ne peut arriver.
- **précipices**: des pentes très raides au bord d’un grand vide.
- **avidité**: le désir très fort d’avoir toujours plus de richesses.
- **tueraient**: du verbe « tuer », au conditionnel.
- **ingrats**: des gens qui ne disent pas merci pour ce qu’on leur a donné.
- **cantiques**: des chants religieux.
- **solennellement**: d’une manière grave, comme dans une grande cérémonie.
- **carrosse**: une grande voiture de luxe à quatre roues, tirée par des animaux.
- **clou de girofle**: une petite épice au parfum très fort.
- **voudrez**: du verbe « vouloir », au futur.
- **moutons de bât**: des moutons qui portent des charges sur le dos.
- **physiciens**: ici, des savants qui connaissent les lois de la nature et construisent des machines.
- **grand bien vous fasse**: tant mieux pour vous, si cela peut vous faire plaisir.

## CHAPITRE XIX. Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin.

La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. Une idée les encourageait : ils avaient plus de trésors que l’Asie, l’Europe et l’Afrique ne pouvaient en rassembler. Candide, plein de joie, écrivit le nom de Cunégonde sur les arbres.

Le deuxième jour, deux de leurs moutons s’enfoncèrent dans des marais et disparurent avec leurs charges. Deux autres moutons moururent de fatigue quelques jours après. Sept ou huit moururent ensuite de faim dans un désert. D’autres tombèrent quelques jours plus tard dans des précipices. Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que deux moutons.

Candide dit à Cacambo : « Mon ami, tu vois que les richesses de ce monde peuvent vite disparaître. Il n’y a rien de solide que la vertu et le bonheur de revoir mademoiselle Cunégonde. »

« C’est vrai, dit Cacambo. Mais il nous reste encore deux moutons, avec plus de trésors que n’en aura jamais le roi d’Espagne. Et je vois au loin une ville. Je pense que c’est Surinam, qui appartient aux Hollandais. Nous sommes au bout de nos peines et au commencement de notre bonheur. »

En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre. Il n’avait plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile bleue. Il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite.

« Eh ! mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ? »

« J’attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. »

« Est-ce M. Vanderdendur qui t’a traité ainsi ? dit Candide. »

« Oui, monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile deux fois par an, et c’est notre seul vêtement. Quand nous travaillons aux sucreries et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main. Quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe. Je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, ma mère m’a vendu pour dix écus patagons sur la côte de Guinée. À ce moment, elle me disait : “Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux. Tu as l’honneur d’être esclave de nos seigneurs les blancs. Ainsi, tu fais la fortune de ton père et de ta mère.” Hélas ! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste. Mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germain. Or, vous l’avouerez, on ne peut pas traiter ses parents d’une manière plus horrible. »

« O Pangloss ! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette horreur. C’est fini : à la fin, il faudra que je renonce à ton optimisme. »

« Qu’est-ce que l’optimisme ? demanda Cacambo. »

« Hélas ! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. »

Et il versait des larmes en regardant son nègre. Et en pleurant, il entra dans Surinam.

La première chose qu’ils demandèrent, ce fut s’il y avait au port un vaisseau qu’on pouvait envoyer à Buénos-Ayres. L’homme à qui ils s’adressèrent était justement un patron espagnol. Il leur proposa de faire avec eux un marché honnête, et il leur donna rendez-vous dans un cabaret. Candide et le fidèle Cacambo allèrent l’y attendre avec leurs deux moutons.

Candide, qui avait le cœur sur les lèvres, raconta à l’Espagnol toutes ses aventures. Il lui avoua qu’il voulait enlever mademoiselle Cunégonde.

« Je ne vous conduirai certainement pas à Buénos-Ayres, dit le patron. Je serais pendu, et vous aussi. La belle Cunégonde est la maîtresse favorite de monseigneur. »

Cette nouvelle frappa Candide comme la foudre. Il pleura longtemps. Enfin il prit Cacambo à part.

« Voici, mon cher ami, lui dit-il, ce qu’il faut que tu fasses. Nous avons chacun dans nos poches pour cinq ou six millions de diamants. Tu es plus habile que moi : va prendre mademoiselle Cunégonde à Buénos-Ayres. Si le gouverneur fait quelque difficulté, donne-lui un million. S’il ne cède pas, donne-lui-en deux. Tu n’as tué aucun inquisiteur, on ne se méfiera pas de toi. Moi, j’équiperai un autre vaisseau et j’irai t’attendre à Venise. C’est un pays libre. Là-bas, on n’a rien à craindre ni des Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, ni des inquisiteurs. »

Cacambo approuva cette sage décision. Il était désespéré de se séparer d’un bon maître devenu son ami intime. Mais le plaisir de lui être utile fut plus fort que la douleur de le quitter. Ils s’embrassèrent en pleurant. Candide lui recommanda de ne pas oublier la bonne vieille. Cacambo partit le jour même : c’était un très bon homme que ce Cacambo.

Candide resta encore quelque temps à Surinam. Il attendait qu’un autre patron veuille bien le mener en Italie, lui et les deux moutons qui lui restaient. Il prit des domestiques et acheta tout ce qu’il lui fallait pour un long voyage. Enfin M. Vanderdendur, maître d’un gros vaisseau, vint se présenter à lui.

« Combien voulez-vous, demanda Candide à cet homme, pour me mener directement à Venise ? Il y a moi, mes gens, mon bagage, et les deux moutons que voilà. »

Le patron fixa le prix à dix mille piastres. Candide n’hésita pas.

« Oh ! oh ! se dit en lui-même le prudent Vanderdendur, cet étranger donne dix mille piastres tout de suite ! Il doit être bien riche. »

Un moment après, il revint et déclara qu’il ne pouvait pas partir à moins de vingt mille.

« Eh bien ! vous les aurez, dit Candide. »

« Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille piastres aussi facilement que dix mille. »

Il revint encore et dit qu’il ne pouvait pas le conduire à Venise à moins de trente mille piastres.

« Vous en aurez donc trente mille, répondit Candide. »

« Oh ! oh ! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres ne coûtent rien à cet homme-ci. Sans doute les deux moutons portent des trésors immenses. N’insistons pas davantage. Faisons-nous d’abord payer les trente mille piastres, et puis nous verrons. »

Candide vendit deux petits diamants. Le plus petit valait plus que tout l’argent que demandait le patron. Il le paya d’avance. Les deux moutons furent embarqués. Candide suivait dans un petit bateau pour rejoindre le vaisseau, qui était à la rade. Le patron attendit le bon moment. Il mit à la voile et quitta la rade, et le vent l’aida. Candide, fou de douleur et stupéfait, le perdit bientôt de vue.

« Hélas ! cria-t-il, voilà un tour digne de l’Ancien Monde ! »

Il retourna au rivage, écrasé par la douleur. Car enfin, il avait perdu de quoi faire la fortune de vingt rois.

Il alla chez le juge hollandais. Comme il était un peu troublé, il frappa rudement à la porte. Il entra, raconta son aventure et cria un peu plus fort qu’il ne fallait. Le juge commença par lui faire payer dix mille piastres pour le bruit qu’il avait fait. Ensuite il l’écouta patiemment. Il lui promit d’examiner son affaire dès que le marchand serait revenu. Puis il se fit payer dix mille autres piastres pour les frais de l’audience.

Cette façon d’agir acheva de désespérer Candide. À vrai dire, il avait déjà connu des malheurs mille fois plus douloureux. Mais le sang-froid du juge, et celui du patron qui l’avait volé, le mirent en colère. Ils le plongèrent dans une noire mélancolie. La méchanceté des hommes apparaissait à son esprit dans toute sa laideur. Il ne se nourrissait plus que d’idées tristes.

Enfin un vaisseau français allait partir pour Bordeaux. Candide n’avait plus de moutons chargés de diamants à embarquer. Il loua donc une chambre du vaisseau à un juste prix. Il fit annoncer en ville qu’il paierait le passage et la nourriture d’un honnête homme qui voudrait voyager avec lui. Il lui donnerait aussi deux mille piastres. Mais il y avait une condition. Cet homme devait être le plus dégoûté de son sort et le plus malheureux de la province.

Il se présenta une foule de candidats, si nombreux qu’une flotte n’aurait pas pu les contenir. Candide voulut choisir parmi ceux qui avaient la meilleure apparence. Il remarqua une vingtaine de personnes qui lui paraissaient sociables, et qui prétendaient toutes mériter d’être choisies. Il les réunit dans son cabaret et leur donna à souper. Mais chacun devait jurer de raconter fidèlement son histoire. Candide promit de choisir celui qui lui paraîtrait le plus à plaindre. Cet homme devait aussi avoir les meilleures raisons d’être mécontent de son sort. Candide promit de donner aux autres quelques récompenses.

La séance dura jusqu’à quatre heures du matin. Candide écoutait toutes leurs aventures. Il se souvenait de ce que lui avait dit la vieille en allant à Buénos-Ayres. Il se rappelait aussi la gageure qu’elle avait faite. Selon elle, tout le monde sur le vaisseau avait connu de très grands malheurs. À chaque aventure qu’on lui racontait, il pensait à Pangloss.

« Ce Pangloss, disait-il, serait bien embarrassé pour démontrer son système. Je voudrais qu’il soit ici. Certainement, si tout va bien, c’est dans Eldorado, et non pas dans le reste de la terre. »

Enfin il se décida en faveur d’un pauvre savant qui avait travaillé dix ans pour les libraires à Amsterdam. Il jugea qu’aucun métier au monde ne pouvait dégoûter davantage.

Ce savant, qui était d’ailleurs un brave homme, avait été volé par sa femme et battu par son fils. Il avait été abandonné par sa fille, qui s’était fait enlever par un Portugais. Il venait de perdre un petit emploi qui le faisait vivre. Et les prêcheurs de Surinam le persécutaient, parce qu’ils le prenaient pour un socinien. Il faut avouer que les autres étaient au moins aussi malheureux que lui. Mais Candide espérait que le savant le distrairait pendant le voyage. Tous ses autres rivaux trouvèrent que Candide leur faisait une grande injustice. Mais il les calma en leur donnant à chacun cent piastres.

### Glossaire

- **nègre**: mot ancien pour une personne noire ; aujourd’hui, c’est un mot raciste et insultant. Voltaire l’emploie ici pour montrer la cruauté de l’esclavage.
- **sucreries**: des moulins où l’on fabrique le sucre.
- **meule**: une grosse pierre ronde et lourde qui écrase la canne à sucre dans le moulin.
- **écus patagons**: d’anciennes pièces de monnaie.
- **fétiches**: des objets qu’on adore comme des dieux ; l’homme appelle aussi « fétiches » les prêcheurs hollandais.
- **cousins issus de germain**: des parents éloignés, qui ont les mêmes arrière-grands-parents.
- **le cœur sur les lèvres**: l’habitude de dire tout ce qu’on pense, sans rien cacher.
- **patron**: le capitaine d’un bateau.
- **piastres**: d’anciennes pièces de monnaie.
- **rade**: une partie de la mer, près du port, où les bateaux restent à l’abri.
- **gageure**: un pari.
- **socinien**: un chrétien qui n’accepte que ce que la raison peut prouver.

## CHAPITRE XX. Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.

Le vieux savant, qui s’appelait Martin, s’embarqua donc pour Bordeaux avec Candide. L’un et l’autre avaient beaucoup vu et beaucoup souffert. Supposons que le vaisseau ait dû aller de Surinam au Japon par le cap de Bonne-Espérance. Même alors, ils auraient eu de quoi parler du mal moral et du mal physique pendant tout le voyage.

Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin : il espérait toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et Martin n’avait rien à espérer. De plus, il avait de l’or et des diamants. Il avait perdu cent gros moutons rouges chargés des plus grands trésors de la terre. Il en voulait toujours au patron hollandais pour sa friponnerie. Pourtant, il pensait parfois à ce qui lui restait dans ses poches. Il parlait aussi de Cunégonde, surtout à la fin du repas. Dans ces moments-là, il penchait pour le système de Pangloss.

« Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout cela ? Quelle est votre idée sur le mal moral et le mal physique ? »

« Monsieur, répondit Martin, mes prêtres m’ont accusé d’être socinien. Mais la vérité est que je suis manichéen. »

« Vous vous moquez de moi, dit Candide. Il n’y a plus de manichéens dans le monde. »

« Il y a moi, dit Martin. Je n’y peux rien, mais je ne peux pas penser autrement. »

« Il faut que vous ayez le diable au corps, dit Candide. »

« Il se mêle tellement des affaires de ce monde, dit Martin, qu’il pourrait être dans mon corps, comme partout ailleurs. Mais je vous l’avoue : je regarde ce globe, ou plutôt ce globule. Et je pense que Dieu l’a abandonné à quelque être méchant. Je mets toujours à part Eldorado. Je n’ai guère vu de ville qui ne désire pas la ruine de la ville voisine. Je n’ai vu aucune famille qui ne veuille pas exterminer une autre famille. Partout, les faibles détestent les puissants devant lesquels ils rampent. Et les puissants les traitent comme des troupeaux dont on vend la laine et la viande. Un million d’assassins organisés en régiments courent d’un bout de l’Europe à l’autre. Ils tuent et volent avec discipline pour gagner leur pain, car ils n’ont pas de métier plus honnête. Et il y a les villes qui semblent vivre en paix, où les arts fleurissent. Là, les hommes sont dévorés de plus d’envie, de soucis et d’inquiétudes qu’une ville assiégée ne souffre de malheurs. Les chagrins secrets sont encore plus cruels que les misères publiques. En un mot, j’en ai tant vu et tant vécu que je suis manichéen. »

« Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. »

« Cela peut être, disait Martin, mais je ne le connais pas. »

Au milieu de cette discussion, on entendit un bruit de canon. Le bruit devint de plus en plus fort. Chacun prit sa lunette. On aperçut deux vaisseaux qui se battaient à environ trois milles. Le vent les amena tous les deux tout près du vaisseau français. On eut donc le plaisir de voir le combat tout à son aise. Enfin l’un des deux vaisseaux tira sur l’autre une bordée si basse et si juste qu’il le coula. Candide et Martin aperçurent clairement une centaine d’hommes sur le pont du vaisseau qui s’enfonçait. Ils levaient tous les mains au ciel et poussaient des cris effroyables. En un moment, tout fut englouti.

« Eh bien ! dit Martin, voilà comment les hommes se traitent les uns les autres. »

« C’est vrai, dit Candide, il y a quelque chose de diabolique dans cette affaire. »

En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d’un rouge éclatant, qui nageait près de son vaisseau. On détacha la chaloupe pour voir ce que c’était : c’était un de ses moutons. Candide eut plus de joie à retrouver ce mouton qu’il n’avait eu de peine à en perdre cent. Ces cent moutons étaient pourtant tous chargés de gros diamants d’Eldorado.

Le capitaine français comprit bientôt que le capitaine du vaisseau vainqueur était espagnol. Celui du vaisseau coulé était un pirate hollandais : c’était celui-là même qui avait volé Candide. Les richesses immenses que ce criminel avait prises furent ensevelies avec lui dans la mer. Seul un mouton fut sauvé.

« Vous voyez, dit Candide à Martin, que le crime est puni quelquefois. Ce coquin de patron hollandais a eu le sort qu’il méritait. »

« Oui, dit Martin, mais fallait-il que les passagers de son vaisseau meurent aussi ? Dieu a puni ce fripon, le diable a noyé les autres. »

Cependant le vaisseau français et le vaisseau espagnol continuèrent leur route, et Candide continua ses conversations avec Martin. Ils discutèrent quinze jours de suite. Au bout de quinze jours, ils n’étaient pas plus avancés que le premier jour. Mais enfin ils parlaient, ils échangeaient des idées, ils se consolaient. Candide caressait son mouton.

« Puisque je t’ai retrouvé, dit-il, je pourrai bien retrouver Cunégonde. »

### Glossaire

- **le mal moral et le mal physique**: le mal que font les hommes et les souffrances du corps, comme les maladies ou les catastrophes.
- **friponnerie**: une action malhonnête ; un **fripon** est un homme malhonnête.
- **socinien**: un chrétien qui n’accepte que ce que la raison peut prouver.
- **manichéen**: une personne qui croit que le monde est gouverné par deux forces, le Bien et le Mal.
- **globule**: un tout petit globe, une toute petite boule.
- **lunette**: un instrument qui permet de voir ce qui est loin.
- **milles**: d’anciennes mesures de distance.
- **bordée**: tous les canons d’un côté du vaisseau, qui tirent en même temps.
- **chaloupe**: un petit bateau qu’on transporte sur un grand vaisseau.

## CHAPITRE XXI. Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.

On aperçut enfin les côtes de France.

« Êtes-vous déjà allé en France, monsieur Martin ? dit Candide. »

« Oui, dit Martin, j’ai parcouru plusieurs provinces. Dans certaines, la moitié des habitants est folle. Dans quelques-unes, on est trop rusé. Dans d’autres, on est en général assez doux et assez bête. Dans d’autres encore, on joue les gens d’esprit. Et dans toutes, la principale occupation est l’amour. La deuxième est de dire du mal des autres, et la troisième est de dire des sottises. »

« Mais, monsieur Martin, avez-vous vu Paris ? »

« Oui, j’ai vu Paris. On y trouve toutes ces espèces de gens. C’est un chaos. C’est une foule où tout le monde cherche le plaisir et où presque personne ne le trouve. Du moins, c’est ce qui m’a semblé. J’y suis resté peu de temps. En arrivant, j’ai été volé de tout ce que j’avais par des filous, à la foire Saint-Germain. On m’a pris moi-même pour un voleur, et j’ai passé huit jours en prison. Après cela, je suis devenu correcteur d’imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. J’ai connu la canaille écrivante, la canaille cabalante et la canaille convulsionnaire. On dit qu’il y a des gens très polis dans cette ville-là. Je veux bien le croire. »

« Pour moi, dit Candide, je n’ai aucune envie de voir la France. Vous le devinez facilement. Quand on a passé un mois dans Eldorado, on ne veut plus voir sur la terre que mademoiselle Cunégonde. Je vais l’attendre à Venise. Nous traverserons la France pour aller en Italie. Est-ce que vous ne m’accompagnerez pas ? »

« Très volontiers, dit Martin. On dit que Venise n’est bonne que pour les nobles vénitiens. Mais on dit aussi qu’on y reçoit très bien les étrangers quand ils ont beaucoup d’argent. Je n’en ai pas, vous en avez : je vous suivrai partout. »

« À propos, dit Candide, pensez-vous que la terre ait d’abord été une mer ? C’est ce qu’on affirme dans ce gros livre qui appartient au capitaine du vaisseau. »

« Je n’en crois rien du tout, dit Martin, pas plus que de toutes les rêveries qu’on nous raconte depuis quelque temps. »

« Mais dans quel but ce monde a-t-il donc été formé ? dit Candide. »

« Pour nous faire enrager, répondit Martin. »

« N’êtes-vous pas très étonné, continua Candide, de l’amour de ces deux filles du pays des Oreillons pour ces deux singes ? Je vous ai raconté cette aventure. »

« Pas du tout, dit Martin. Je ne vois pas ce que cette passion a d’étrange. J’ai vu tant de choses extraordinaires qu’il n’y a plus rien d’extraordinaire pour moi. »

« Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient toujours massacrés les uns les autres, comme ils le font aujourd’hui ? Qu’ils aient toujours été menteurs, trompeurs, traîtres, ingrats, brigands, faibles, infidèles, lâches, envieux, gourmands ? Qu’ils aient toujours été ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés, fanatiques, hypocrites et sots ? »

« Croyez-vous, dit Martin, que les éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé ? »

« Oui, sans doute, dit Candide. »

« Eh bien ! dit Martin, si les éperviers ont toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes aient changé le leur ? »

« Oh ! dit Candide, il y a une grande différence, car le libre arbitre... »

En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bordeaux.

### Glossaire

- **sottises**: des paroles ou des actions stupides.
- **filous**: des voleurs habiles.
- **correcteur d’imprimerie**: une personne qui corrige les fautes dans les livres avant leur publication.
- **canaille**: des gens méprisables ; la canaille **écrivante** écrit, la canaille **cabalante** fait des complots.
- **convulsionnaire**: se dit de croyants de Paris qui, à cette époque, tremblaient et criaient pendant leurs prières.
- **vénitiens**: de Venise, une ville d’Italie.
- **ce gros livre**: la Bible.
- **enrager**: être très en colère.
- **ingrats**: des personnes qui oublient le bien qu’on leur a fait.
- **brigands**: des voleurs violents.
- **infidèles**: des personnes qui changent souvent d’amour ou d’idée.
- **gourmands**: des personnes qui aiment trop manger.
- **ivrognes**: des personnes qui boivent trop d’alcool.
- **avares**: des personnes qui gardent leur argent et ne veulent pas le dépenser.
- **sanguinaires**: qui aiment tuer et voir le sang couler.
- **calomniateurs**: des personnes qui disent du mal des autres en mentant.
- **débauchés**: des personnes qui vivent seulement pour les plaisirs du corps.
- **fanatiques**: des personnes qui défendent une religion ou une idée avec violence, sans réfléchir.
- **sots**: des personnes stupides.
- **éperviers**: des oiseaux qui chassent d’autres oiseaux.
- **le libre arbitre**: la liberté de l’homme de choisir ce qu’il fait.

## CHAPITRE XXII. Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.

Candide ne s’arrêta à Bordeaux que pour vendre quelques cailloux d’Eldorado et pour acheter une bonne chaise à deux places. Car il ne pouvait plus se passer de son philosophe Martin. Il fut seulement très fâché de se séparer de son mouton, qu’il laissa à l’académie des sciences de Bordeaux. Cette année-là, le sujet du prix de l’académie fut de trouver pourquoi la laine de ce mouton était rouge. Le prix fut donné à un savant du Nord. Il démontra une chose par A, plus B, moins C divisé par Z : le mouton devait être rouge, et mourir de la clavelée.

Cependant, tous les voyageurs que Candide rencontrait dans les cabarets de la route lui disaient : « Nous allons à Paris. » Cet empressement général lui donna enfin envie de voir cette capitale. Ce n’était pas un grand détour sur le chemin de Venise.

Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et il crut être dans le plus vilain village de la Vestphalie.

À peine arrivé à son auberge, Candide tomba légèrement malade à cause de ses fatigues. Il avait au doigt un diamant énorme, et on avait vu dans ses bagages un coffret extrêmement lourd. C’est pourquoi il eut aussitôt auprès de lui deux médecins qu’il n’avait pas appelés. Il eut aussi quelques amis intimes qui ne le quittaient pas, et deux dévotes qui faisaient chauffer ses bouillons.

Martin disait : « Je me souviens que j’ai été malade, moi aussi, à Paris, pendant mon premier voyage. J’étais très pauvre. Aussi je n’ai eu ni amis, ni dévotes, ni médecins, et j’ai guéri. »

Cependant, à force de médicaments et de saignées, la maladie de Candide devint sérieuse. Un habitué du quartier vint doucement lui demander un billet payable au porteur pour l’autre monde. Candide refusa. Les dévotes lui assurèrent que c’était une nouvelle mode. Candide répondit qu’il n’était pas un homme à la mode. Martin voulut jeter l’habitué par la fenêtre. Le clerc jura qu’on n’enterrerait pas Candide. Martin jura qu’il enterrerait le clerc, si celui-ci continuait à les ennuyer. La querelle devint plus vive. Martin le prit par les épaules et le chassa rudement. Cela causa un grand scandale, et on fit un procès-verbal.

Candide guérit. Pendant sa convalescence, il reçut à souper chez lui une très bonne compagnie. On jouait de grosses sommes. Candide était très étonné de ne jamais recevoir d’as, et Martin ne s’en étonnait pas.

Parmi ceux qui lui montraient la ville, il y avait un petit abbé périgourdin. C’était un de ces gens empressés, toujours en alerte, toujours serviables, effrontés, flatteurs, accommodants. Ces gens guettent les étrangers à leur passage et leur racontent les scandales de la ville. Ils leur offrent aussi des plaisirs à tout prix.

Celui-ci mena d’abord Candide et Martin à la comédie. On y jouait une tragédie nouvelle. Candide se trouva assis près de quelques beaux esprits. Cela ne l’empêcha pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement.

Un des raisonneurs assis à côté de lui dit à Candide pendant un entracte : « Vous avez bien tort de pleurer. Cette actrice est très mauvaise. L’acteur qui joue avec elle est encore plus mauvais. La pièce est encore plus mauvaise que les acteurs. L’auteur ne sait pas un mot d’arabe, et pourtant la scène se passe en Arabie. De plus, c’est un homme qui ne croit pas aux idées innées. Je vous apporterai demain vingt brochures contre lui. »

« Monsieur, combien avez-vous de pièces de théâtre en France ? dit Candide à l’abbé. »

« Cinq ou six mille, répondit celui-ci. »

« C’est beaucoup, dit Candide. Combien y en a-t-il de bonnes ? »

« Quinze ou seize, répondit l’abbé. »

« C’est beaucoup, dit Martin. »

Candide fut très content d’une actrice qui jouait la reine Élizabeth, dans une tragédie assez plate qu’on joue quelquefois.

« Cette actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup. Elle ressemble un peu à mademoiselle Cunégonde. Je serais bien content de la saluer. »

L’abbé périgourdin proposa de le conduire chez elle. Candide, élevé en Allemagne, demanda quelle était l’étiquette, et comment on traitait en France les reines d’Angleterre.

« Il faut distinguer, dit l’abbé. En province, on les mène au cabaret. À Paris, on les respecte quand elles sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. »

« Des reines à la voirie ! dit Candide. »

« Oui, vraiment, dit Martin. Monsieur l’abbé a raison. J’étais à Paris quand mademoiselle Monime est passée, comme on dit, de cette vie à l’autre. On lui a refusé ce que ces gens-ci appellent les *honneurs de la sépulture*. Cela veut dire : pourrir avec tous les gueux du quartier dans un vilain cimetière. Elle a été enterrée toute seule, loin de sa troupe, au coin de la rue de Bourgogne. Cela a dû lui faire une peine extrême, car elle avait de très nobles pensées. »

« C’est bien impoli, dit Candide. »

« Que voulez-vous ? dit Martin. Ces gens-ci sont ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions, toutes les incompatibilités possibles. Vous les verrez dans le gouvernement, les tribunaux, les églises et les spectacles de cette drôle de nation. »

« Est-il vrai qu’on rit toujours à Paris ? dit Candide. »

« Oui, dit l’abbé, mais c’est en enrageant. Car on s’y plaint de tout avec de grands éclats de rire. On y fait même en riant les actions les plus détestables. »

« Qui est ce gros cochon ? dit Candide. Il m’a dit tant de mal de la pièce où j’ai tant pleuré ! Il a dit tant de mal des acteurs qui m’ont fait tant de plaisir ! »

« C’est un mauvais sujet, répondit l’abbé. Il gagne sa vie en disant du mal de toutes les pièces et de tous les livres. Il déteste tous ceux qui réussissent, comme les eunuques détestent ceux qui ont du plaisir. C’est un de ces serpents de la littérature qui se nourrissent de boue et de venin. C’est un folliculaire. »

« Qu’appelez-vous folliculaire ? dit Candide. »

« C’est, dit l’abbé, un faiseur de feuilles, un Fréron. »

C’est ainsi que Candide, Martin et le Périgourdin raisonnaient sur l’escalier, en regardant les gens sortir de la pièce.

« J’ai très envie de revoir mademoiselle Cunégonde, dit Candide. Pourtant, je voudrais bien souper avec mademoiselle Clairon, car elle m’a paru admirable. »

L’abbé n’était pas homme à approcher mademoiselle Clairon, qui ne voyait que la bonne compagnie.

« Elle est engagée pour ce soir, dit-il. Mais j’aurai l’honneur de vous mener chez une dame de qualité. Là, vous connaîtrez Paris comme si vous y aviez passé quatre ans. »

Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame, au fond du faubourg Saint-Honoré. On y jouait au pharaon. Douze tristes pontes tenaient chacun à la main un petit paquet de cartes. Ces cartes aux coins pliés étaient le registre de leurs malheurs.

Un profond silence régnait. La pâleur était sur le front des pontes, l’inquiétude sur celui du banquier. La dame du logis était assise auprès de ce banquier sans pitié. Elle avait des yeux de lynx et remarquait tous les parolis, tous les sept-et-le-va de campagne. Chaque joueur les marquait en pliant le coin de ses cartes. Elle leur faisait déplier ces coins avec une attention sévère, mais polie. Elle ne se fâchait pas, de peur de perdre ses clients. La dame se faisait appeler la marquise de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était parmi les pontes. D’un clin d’œil, elle signalait les tricheries de ces pauvres gens, qui essayaient de réparer les cruautés du sort.

L’abbé périgourdin, Candide et Martin entrèrent. Personne ne se leva, personne ne les salua, personne ne les regarda. Tous étaient profondément occupés par leurs cartes.

« Madame la baronne de Thunder-ten-tronckh était plus polie, dit Candide. »

Cependant l’abbé parla à l’oreille de la marquise. Elle se leva à moitié. Elle honora Candide d’un sourire gracieux, et Martin d’un signe de tête très noble. Elle fit donner un siège et un jeu de cartes à Candide, qui perdit cinquante mille francs en deux tailles. Après quoi on soupa très gaiement. Tout le monde était étonné que Candide ne soit pas ému par sa perte. Les laquais disaient entre eux, dans leur langage de laquais : « Il faut que ce soit quelque milord anglais. »

Le souper fut comme la plupart des soupers de Paris. D’abord il y eut du silence, puis un bruit de paroles qu’on ne distinguait pas. Puis vinrent des plaisanteries presque toutes fades, de fausses nouvelles et de mauvais raisonnements. Il y eut aussi un peu de politique et beaucoup de médisance. On parla même de livres nouveaux.

« Avez-vous vu, dit l’abbé périgourdin, le roman du sieur Gauchat, docteur en théologie ? »

« Oui, répondit un des convives, mais je n’ai pas pu le finir. Nous avons une foule d’écrits impertinents. Mais tous ensemble, ils n’approchent pas de l’impertinence de Gauchat, docteur en théologie. Je suis dégoûté de cette immensité de livres détestables qui nous inondent. C’est pourquoi je me suis mis à jouer au pharaon. »

« Et les *Mélanges* de l’archidiacre Trublet, qu’en dites-vous ? dit l’abbé. »

« Ah ! dit madame de Parolignac, quel mortel ennuyeux ! Comme il vous dit avec soin ce que tout le monde sait ! Comme il discute lourdement ce qui ne mérite même pas une remarque légère ! Comme il prend, sans esprit, l’esprit des autres ! Comme il gâte ce qu’il vole ! Comme il me dégoûte ! Mais il ne me dégoûtera plus : il suffit d’avoir lu quelques pages de l’archidiacre. »

Il y avait à table un homme savant et de goût, qui appuya ce que disait la marquise. On parla ensuite de tragédies. La dame demanda pourquoi il y avait des tragédies qu’on jouait quelquefois et qu’on ne pouvait pas lire. L’homme de goût expliqua très bien comment une pièce pouvait avoir quelque intérêt et presque aucun mérite. Il prouva en peu de mots qu’il ne suffisait pas d’amener une ou deux situations connues. On trouve ces situations dans tous les romans, et elles séduisent toujours les spectateurs. Il fallait être neuf sans être bizarre, souvent sublime et toujours naturel. Il fallait connaître le cœur humain et le faire parler. Il fallait être un grand poète, sans que jamais aucun personnage de la pièce paraisse poète. Il fallait savoir parfaitement sa langue et la parler avec pureté, avec une harmonie continue. Et jamais la rime ne devait rien coûter au sens.

« Celui qui n’observe pas toutes ces règles, ajouta-t-il, peut écrire une ou deux tragédies applaudies au théâtre. Mais il ne sera jamais compté parmi les bons écrivains. Il y a très peu de bonnes tragédies. Les unes sont des idylles en dialogues bien écrits et bien rimés. Les autres sont des raisonnements politiques qui endorment, ou de longs discours qui dégoûtent. D’autres encore sont des rêves de fou, en style barbare, avec des phrases interrompues. On y trouve de longs appels aux dieux, parce qu’on ne sait pas parler aux hommes. On y trouve aussi des maximes fausses et des lieux communs pompeux. »

Candide écouta ce discours avec attention et se fit une haute idée de celui qui parlait. La marquise avait eu soin de placer Candide à côté d’elle. Il s’approcha donc de son oreille et prit la liberté de lui poser une question. Qui était cet homme qui parlait si bien ?

« C’est un savant, dit la dame. Il ne joue pas, et l’abbé me l’amène quelquefois à souper. Il connaît parfaitement les tragédies et les livres. Il a écrit une tragédie sifflée. Il a aussi écrit un livre. Un seul exemplaire de ce livre est sorti de la boutique de son libraire : celui qu’il m’a dédié. »

« Le grand homme ! dit Candide. C’est un autre Pangloss. »

Alors il se tourna vers lui.

« Monsieur, dit-il, vous pensez sans doute que tout est au mieux dans le monde physique et dans le moral. Vous pensez que rien ne pouvait être autrement, n’est-ce pas ? »

« Moi, monsieur ? répondit le savant. Je ne pense rien de tout cela. Je trouve que tout va de travers chez nous. Personne ne sait ni son rang, ni sa charge, ni ce qu’il fait, ni ce qu’il doit faire. Seul le souper est assez gai, et on y paraît assez unis. Tout le reste du temps se passe en querelles impertinentes. Il y a jansénistes contre molinistes, gens du parlement contre gens d’église, gens de lettres contre gens de lettres. Il y a aussi courtisans contre courtisans, financiers contre le peuple, femmes contre maris, parents contre parents. C’est une guerre éternelle. »

Candide lui répondit : « J’ai vu pire. Mais un sage, qui a eu depuis le malheur d’être pendu, m’a appris que tout cela est merveilleux. Ce sont des ombres à un beau tableau. »

« Votre pendu se moquait du monde, dit Martin. Vos ombres sont des taches horribles. »

« Ce sont les hommes qui font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent pas faire autrement. »

« Ce n’est donc pas leur faute, dit Martin. »

La plupart des pontes, qui ne comprenaient rien à ce langage, buvaient. Martin raisonna avec le savant, et Candide raconta une partie de ses aventures à la dame du logis.

Après le souper, la marquise mena Candide dans son cabinet et le fit asseoir sur un canapé.

« Eh bien ! lui dit-elle, vous aimez donc toujours follement mademoiselle Cunégonde de Thunder-ten-tronckh ? »

« Oui, madame, répondit Candide. »

La marquise lui répondit avec un sourire tendre : « Vous me répondez comme un jeune homme de Vestphalie. Un Français m’aurait dit : “Il est vrai que j’ai aimé mademoiselle Cunégonde. Mais en vous voyant, madame, je crains de ne plus l’aimer.” »

« Hélas ! madame, dit Candide, je répondrai comme vous voudrez. »

« Votre passion pour elle, dit la marquise, a commencé quand vous avez ramassé son mouchoir. Je veux que vous ramassiez ma jarretière. »

« De tout mon cœur, dit Candide. »

Et il la ramassa.

« Mais je veux que vous me la remettiez, dit la dame. »

Et Candide la lui remit.

« Voyez-vous, dit la dame, vous êtes étranger. Je fais quelquefois attendre mes amants de Paris pendant quinze jours. Mais je me donne à vous dès la première nuit. Car il faut faire les honneurs de son pays à un jeune homme de Vestphalie. »

La belle avait vu deux énormes diamants aux deux mains de son jeune étranger. Elle les loua si sincèrement qu’ils passèrent des doigts de Candide aux doigts de la marquise.

En rentrant avec son abbé périgourdin, Candide sentit quelques remords d’avoir été infidèle à mademoiselle Cunégonde. L’abbé compatit à sa peine. Il n’avait reçu qu’une petite part des cinquante mille livres que Candide avait perdues au jeu. Il n’avait aussi qu’une petite part de la valeur des deux diamants, moitié donnés, moitié extorqués. Son plan était de profiter, autant qu’il le pourrait, des avantages que Candide pouvait lui apporter. Il lui parla beaucoup de Cunégonde. Candide lui dit qu’il demanderait bien pardon à cette belle de son infidélité, quand il la verrait à Venise.

Le Périgourdin redoublait de politesses et d’attentions. Il prenait un intérêt tendre à tout ce que Candide disait et à tout ce qu’il faisait. Il s’intéressait aussi à tout ce qu’il voulait faire.

« Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise ? »

« Oui, monsieur l’abbé, dit Candide. Il faut absolument que j’aille trouver mademoiselle Cunégonde. »

Le plaisir de parler de celle qu’il aimait l’entraîna. Il raconta, selon son habitude, une partie de ses aventures avec cette illustre Vestphalienne.

« Je pense, dit l’abbé, que mademoiselle Cunégonde a beaucoup d’esprit, et qu’elle écrit des lettres charmantes. »

« Je n’en ai jamais reçu, dit Candide. Figurez-vous que j’ai été chassé du château pour l’amour d’elle, et je n’ai pas pu lui écrire. Bientôt après, j’ai appris qu’elle était morte. Ensuite je l’ai retrouvée, et je l’ai perdue. Et je lui ai envoyé, à deux mille cinq cents lieues d’ici, un messager dont j’attends la réponse. »

L’abbé écoutait attentivement et paraissait un peu rêveur. Il prit bientôt congé des deux étrangers, après les avoir tendrement embrassés.

Le lendemain, à son réveil, Candide reçut une lettre ainsi écrite :

« Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis malade dans cette ville. J’apprends que vous y êtes. Je volerais dans vos bras si je pouvais bouger. J’ai su que vous êtes passé à Bordeaux. J’y ai laissé le fidèle Cacambo et la vieille, qui doivent bientôt me suivre. Le gouverneur de Buénos-Ayres a tout pris, mais il me reste votre cœur. Venez. Votre présence me rendra la vie ou me fera mourir de plaisir. »

Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, remplit Candide d’une joie impossible à dire. Et la maladie de sa chère Cunégonde l’accabla de douleur. Partagé entre ces deux sentiments, il prit son or et ses diamants. Il se fit conduire avec Martin à l’hôtel où mademoiselle Cunégonde habitait. Il entra en tremblant d’émotion. Son cœur battait fort, sa voix sanglotait. Il voulut ouvrir les rideaux du lit et il voulut faire apporter de la lumière.

« Surtout n’en faites rien, lui dit la suivante. La lumière la tue. »

Et aussitôt elle referma le rideau.

« Ma chère Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment allez-vous ? Si vous ne pouvez pas me voir, parlez-moi au moins. »

« Elle ne peut pas parler, dit la suivante. »

La dame tira alors du lit une main potelée. Candide l’arrosa longtemps de ses larmes, puis il la remplit de diamants. Il laissa aussi un sac plein d’or sur le fauteuil.

Au milieu de ses transports, un exempt arriva, suivi de l’abbé périgourdin et d’une escouade.

« Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers suspects ? »

Il les fit saisir aussitôt et ordonna à ses hommes de les traîner en prison.

« Ce n’est pas ainsi qu’on traite les voyageurs dans Eldorado, dit Candide. »

« Je suis plus manichéen que jamais, dit Martin. »

« Mais, monsieur, où nous menez-vous ? dit Candide. »

« Dans un cul de basse-fosse, dit l’exempt. »

Martin reprit son sang-froid. Il jugea que la dame qui se disait Cunégonde était une friponne. Pour lui, monsieur l’abbé périgourdin était un fripon, qui avait très vite abusé de l’innocence de Candide. Et l’exempt était un autre fripon, dont on pouvait facilement se débarrasser.

Candide ne voulait pas s’exposer aux procédures de la justice. Il suivit donc le conseil de Martin. Il était d’ailleurs toujours impatient de revoir la véritable Cunégonde. Il proposa à l’exempt trois petits diamants d’environ trois mille pistoles chacun.

« Ah ! monsieur, lui dit l’homme au bâton d’ivoire. Même si vous aviez commis tous les crimes imaginables, vous êtes le plus honnête homme du monde ! Trois diamants ! Chacun de trois mille pistoles ! Monsieur ! je me ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener dans un cachot. On arrête tous les étrangers, mais laissez-moi faire. J’ai un frère à Dieppe, en Normandie. Je vais vous y mener. Si vous avez quelque diamant à lui donner, il prendra soin de vous comme moi-même. »

« Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers ? dit Candide. »

L’abbé périgourdin prit alors la parole.

« C’est parce qu’un gueux du pays d’Atrébatie a entendu dire des sottises, dit-il. Cela seul lui a fait commettre un parricide. Ce parricide n’est pas comme celui de 1610, au mois de mai. Il est comme celui de 1594, au mois de décembre. Il est aussi comme plusieurs autres, commis dans d’autres années et dans d’autres mois par d’autres gueux. Eux aussi avaient entendu dire des sottises. »

L’exempt expliqua alors de quoi il s’agissait.

« Ah ! les monstres ! s’écria Candide. Quoi ! de telles horreurs chez un peuple qui danse et qui chante ! Est-ce que je ne pourrai pas sortir au plus vite de ce pays où des singes agacent des tigres ? J’ai vu des ours dans mon pays. Je n’ai vu des hommes que dans Eldorado. Au nom de Dieu, monsieur l’exempt, menez-moi à Venise, où je dois attendre mademoiselle Cunégonde. »

« Je ne peux vous mener qu’en Basse-Normandie, dit le barigel. »

Aussitôt, il lui fit enlever ses fers. Il dit qu’il s’était trompé, il renvoya ses hommes, et il emmena Candide et Martin à Dieppe. Là, il les laissa entre les mains de son frère. Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le Normand, grâce à trois autres diamants, devint le plus serviable des hommes. Il embarqua Candide et ses gens sur ce vaisseau, qui allait partir pour Portsmouth en Angleterre. Ce n’était pas le chemin de Venise. Mais Candide croyait être sorti de l’enfer. Il comptait bien reprendre la route de Venise à la première occasion.

### Glossaire

- **chaise à deux places**: une petite voiture à deux places, tirée par des chevaux.
- **la clavelée**: une maladie des moutons.
- **empressement**: le fait d’être pressé, d’avoir très envie de faire quelque chose.
- **dévotes**: des femmes très religieuses.
- **saignées**: un ancien traitement : le médecin ouvrait une veine pour faire couler le sang du malade.
- **un habitué du quartier**: un prêtre de la paroisse.
- **un billet payable au porteur pour l’autre monde**: un papier qui prouve qu’on est un bon catholique, pour pouvoir être enterré à l’église.
- **convalescence**: la période où un malade reprend ses forces après sa maladie.
- **périgourdin**: qui vient du Périgord, une région du sud-ouest de la France.
- **empressés**: qui cherchent toujours à rendre service et à plaire.
- **effrontés**: qui n’ont honte de rien.
- **flatteurs**: qui font trop de compliments pour plaire.
- **accommodants**: qui acceptent tout, avec qui on s’entend facilement.
- **guettent**: (du verbe guetter) surveillent et attendent quelqu’un pour en profiter.
- **la comédie**: ici, le théâtre.
- **idées innées**: des idées que l’homme aurait déjà à sa naissance.
- **la voirie**: l’endroit où l’on jette les ordures.
- **mademoiselle Monime**: nom donné ici à l’actrice Adrienne Lecouvreur ; à sa mort, l’Église a refusé de l’enterrer chrétiennement.
- **sépulture**: le fait d’enterrer un mort ; sa tombe.
- **gueux**: des hommes très pauvres, des mendiants.
- **impoli**: qui n’est pas poli.
- **incompatibilités**: des choses qui ne peuvent pas aller ensemble.
- **folliculaire**: un mauvais journaliste qui critique tout.
- **un Fréron**: Fréron était un vrai critique, que Voltaire détestait ; ici, son nom désigne tous les mauvais critiques.
- **le pharaon**: un jeu de cartes et d’argent.
- **pontes**: les joueurs qui parient contre le banquier.
- **lynx**: un animal proche du chat, qui voit très bien ; avoir des **yeux de lynx**, c’est tout remarquer.
- **parolis**, **sept-et-le-va de campagne**: des paris au pharaon ; on les marquait en pliant le coin d’une carte.
- **tailles**: des tours de jeu au pharaon.
- **laquais**: des domestiques en uniforme.
- **archidiacre**: un prêtre important, qui aide l’évêque.
- **jansénistes**, **molinistes**: deux groupes de catholiques qui se disputaient sur la grâce de Dieu.
- **jarretière**: un ruban qui tient le bas sur la jambe.
- **extorqués**: obtenus par la ruse ou par la force.
- **hôtel**: ici, une grande maison en ville.
- **exempt**: un officier de police.
- **barigel**: le chef des sbires, des policiers.
- **un cul de basse-fosse**: une prison très profonde et sombre.
- **pistoles**: d’anciennes pièces de monnaie.
- **sottises**: des paroles ou des actions stupides.
- **lieues**: d’anciennes mesures de distance ; une lieue fait environ quatre kilomètres.
- **Atrébatie**: l’Artois, une région du nord de la France ; le gueux est Damiens, né à Arras, qui a attaqué le roi Louis XV.
- **parricide**: ici, une attaque contre le roi, vu comme le père de son peuple ; en mai 1610, Henri IV a été tué ; en décembre 1594, il a été blessé d’un coup de couteau.

## CHAPITRE XXIII. Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.

« Ah ! Pangloss ! Pangloss ! Ah ! Martin ! Martin ! Ah ! ma chère Cunégonde ! Qu’est-ce que ce monde-ci ? » disait Candide sur le vaisseau hollandais.

« Quelque chose de bien fou et de bien abominable », répondait Martin.

« Vous connaissez l’Angleterre. Est-ce que les gens y sont aussi fous qu’en France ? »

« C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada. Elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut. Y a-t-il plus de fous à enfermer dans un pays que dans l’autre ? Je ne peux pas vous le dire exactement, mes faibles connaissances ne me le permettent pas. Je sais seulement qu’en général, les gens que nous allons voir sont de très mauvaise humeur. »

En parlant ainsi, ils arrivèrent à Portsmouth. Une foule immense couvrait le rivage. Elle regardait avec attention un assez gros homme. Cet homme était à genoux, les yeux bandés, sur le pont d’un des vaisseaux de la flotte. Quatre soldats étaient placés en face de lui. Ils lui tirèrent chacun trois balles dans le crâne, le plus paisiblement du monde. Et toute l’assemblée repartit, extrêmement satisfaite.

« Qu’est-ce donc que tout ceci ? dit Candide. Quel démon est donc le maître partout ? »

Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en cérémonie.

« C’est un amiral », lui répondit-on.

« Et pourquoi tuer cet amiral ? »

« Parce qu’il n’a pas fait tuer assez de monde, lui dit-on. Il s’est battu contre un amiral français, et on a trouvé qu’il n’était pas assez près de lui. »

« Mais, dit Candide, l’amiral français était aussi loin de l’amiral anglais que celui-ci l’était de l’autre ! »

« C’est certain, lui répondit-on. Mais dans ce pays-ci, il est bon de tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres. »

Ce qu’il voyait et entendait étourdit et choqua tellement Candide qu’il ne voulut même pas descendre à terre. Il se mit d’accord avec le patron hollandais pour se faire conduire sans délai à Venise. Ce patron pouvait bien le voler comme celui de Surinam, cela lui était égal.

Le patron fut prêt au bout de deux jours. On longea les côtes de la France. On passa en vue de Lisbonne, et Candide trembla. On entra dans le détroit, puis dans la Méditerranée, et enfin on arriva à Venise.

« Dieu soit loué ! dit Candide en embrassant Martin. C’est ici que je reverrai la belle Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu’il soit possible. »

### Glossaire

- **quelques arpents de neige**: un arpent est une ancienne mesure pour la surface d’un champ ; ici, Martin se moque de la guerre entre la France et l’Angleterre pour le Canada, un pays froid.
- **un vaisseau**: un grand bateau.
- **les yeux bandés**: avec un morceau de tissu attaché sur les yeux pour ne rien voir.
- **le pont**: le sol d’un bateau, en plein air.
- **la flotte**: un groupe de bateaux de guerre.
- **en cérémonie**: de façon officielle et solennelle, devant tout le monde.
- **un amiral**: le chef d’une flotte de guerre ; cet homme a vraiment existé : c’est l’amiral anglais Byng.
- **le patron**: le capitaine d’un bateau.
- **le détroit**: un passage de mer étroit entre deux terres ; ici, entre l’Espagne et l’Afrique.

## CHAPITRE XXIV. De Paquette, et de frère Giroflée.

Dès qu’il fut à Venise, Candide fit chercher Cacambo partout. On le chercha dans tous les cabarets, dans tous les cafés et chez toutes les filles de joie. On ne le trouva pas. Tous les jours, il envoyait quelqu’un examiner tous les vaisseaux et toutes les barques. Aucune nouvelle de Cacambo.

« Quoi ! disait-il à Martin. J’ai eu le temps de passer de Surinam à Bordeaux et d’aller de Bordeaux à Paris. J’ai eu le temps d’aller de Paris à Dieppe et de Dieppe à Portsmouth. J’ai longé le Portugal et l’Espagne, j’ai traversé toute la Méditerranée, j’ai passé quelques mois à Venise. Et la belle Cunégonde n’est pas venue ! Au lieu d’elle, je n’ai rencontré qu’une drôlesse et un abbé périgourdin ! Cunégonde est morte, sans doute, et je n’ai plus qu’à mourir. Ah ! il valait mieux rester dans le paradis d’Eldorado que de revenir dans cette maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher Martin ! Tout n’est qu’illusion et calamité. »

Il tomba dans une mélancolie noire. Il ne prit aucune part à l’opéra *alla moda* ni aux autres divertissements du carnaval. Pas une seule dame ne le tenta.

Martin lui dit : « Vous êtes bien naïf, en vérité. Un valet métis a cinq ou six millions dans ses poches. Et vous imaginez qu’il ira chercher votre maîtresse au bout du monde pour vous l’amener à Venise ! S’il la trouve, il la prendra pour lui. S’il ne la trouve pas, il en prendra une autre. Je vous conseille d’oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse Cunégonde. »

Martin n’était pas consolant. La mélancolie de Candide augmenta. Martin continuait à lui prouver qu’il y avait peu de vertu et peu de bonheur sur la terre. Il y en avait peut-être dans Eldorado, mais personne ne pouvait y aller.

Ils discutaient de cette question importante, et Candide attendait toujours Cunégonde. Un jour, il aperçut un jeune théatin sur la place Saint-Marc. Ce moine tenait une fille sous le bras. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux. Ses yeux brillaient, il avait l’air sûr de lui, le visage noble et la démarche fière. La fille était très jolie, et elle chantait. Elle regardait son théatin avec amour et, de temps en temps, elle lui pinçait ses grosses joues.

« Vous m’avouerez du moins que ces gens-ci sont heureux, dit Candide à Martin. Jusqu’à présent, je n’ai trouvé que des malheureux sur toute la terre habitable, sauf dans Eldorado. Mais pour cette fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très heureuses. »

« Je gage que non », dit Martin.

« Il suffit de les inviter à déjeuner, dit Candide, et vous verrez si je me trompe. »

Aussitôt, il s’approcha d’eux et leur fit son compliment. Il les invita à son hôtellerie pour manger des macaronis, des perdrix de Lombardie et des œufs d’esturgeon. Ils boiraient du vin de Montepulciano, du lacryma-christi, du chypre et du samos. La demoiselle rougit. Le théatin accepta l’invitation, et la fille le suivit. Elle regardait Candide avec surprise et avec gêne, et quelques larmes troublaient ses yeux.

Dès qu’elle fut entrée dans la chambre de Candide, elle lui dit :

« Eh quoi ! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette ! »

Jusque-là, Candide ne l’avait pas regardée avec attention, parce qu’il ne pensait qu’à Cunégonde. À ces mots, il lui dit :

« Hélas ! ma pauvre enfant, c’est donc vous ? C’est vous qui avez mis le docteur Pangloss dans le bel état où je l’ai vu ? »

« Hélas ! monsieur, c’est moi-même, dit Paquette. Je vois que vous savez tout. J’ai appris les malheurs épouvantables de toute la maison de madame la baronne et de la belle Cunégonde. Je vous jure que ma vie n’a guère été moins triste.

J’étais très innocente quand vous m’avez vue. Un cordelier, qui était mon confesseur, m’a séduite facilement. Les suites ont été affreuses. M. le baron vous a renvoyé à grands coups de pied dans le derrière. Quelque temps après, j’ai été obligée de quitter le château. Si un fameux médecin n’avait pas eu pitié de moi, je serais morte.

Par reconnaissance, j’ai été quelque temps la maîtresse de ce médecin. Sa femme était folle de jalousie et me battait tous les jours sans pitié. C’était une furie. Ce médecin était le plus laid de tous les hommes. Et moi, j’étais la plus malheureuse de toutes les créatures. Car on me battait sans cesse pour un homme que je n’aimais pas.

Vous savez, monsieur, combien il est dangereux pour une femme méchante d’être l’épouse d’un médecin. Celui-ci ne supportait plus la conduite de sa femme. Un jour, elle avait un petit rhume. Pour la guérir, il lui a donné un remède si efficace qu’elle en est morte en deux heures. Elle a eu des convulsions horribles. Les parents de madame ont fait un procès criminel à monsieur. Il s’est enfui, et moi, on m’a mise en prison.

Mon innocence ne m’aurait pas sauvée si je n’avais pas été un peu jolie. Le juge m’a libérée, à condition qu’il remplace le médecin. Bientôt, une rivale a pris ma place. J’ai été chassée sans récompense, et j’ai été obligée de continuer ce métier abominable. Ce métier vous paraît si plaisant, à vous autres hommes, mais pour nous, ce n’est qu’un abîme de misère. Je suis allée exercer cette profession à Venise.

Ah ! monsieur, essayez d’imaginer cette vie. Il faut caresser, sans choisir, un vieux marchand, un avocat, un moine, un gondolier, un abbé. Il faut subir toutes les insultes et toutes les humiliations. Souvent, il faut emprunter une jupe pour aller se la faire lever par un homme dégoûtant. L’un vous vole ce que vous avez gagné avec l’autre. Les officiers de justice vous prennent votre argent. Et on n’a devant soi qu’une vieillesse affreuse, un hôpital et un tas de fumier. Si vous pouviez imaginer tout cela, vous concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures du monde. »

Paquette ouvrait ainsi son cœur au bon Candide, dans une petite pièce, devant Martin. Martin disait à Candide :

« Vous voyez que j’ai déjà gagné la moitié de la gageure. »

Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et il buvait un coup en attendant le déjeuner.

« Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez l’air si gai, si content, quand je vous ai rencontrée ! Vous chantiez, vous caressiez le théatin avec une gentillesse naturelle. Vous m’avez paru aussi heureuse que vous dites être malheureuse. »

« Ah ! monsieur, répondit Paquette, c’est encore une des misères du métier. Hier, un officier m’a volée et battue. Et aujourd’hui, il faut que je paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine. »

Candide n’avait pas besoin d’en entendre davantage. Il reconnut que Martin avait raison. Ils se mirent à table avec Paquette et le théatin. Le repas fut assez amusant et, vers la fin, ils se parlèrent avec un peu de confiance.

« Mon père, dit Candide au moine, vous me semblez avoir une vie que tout le monde doit envier. La santé brille sur votre visage, et votre air annonce le bonheur. Vous avez une très jolie fille pour vous distraire, et vous paraissez très content d’être théatin. »

« Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins soient au fond de la mer. J’ai eu cent fois envie de mettre le feu au couvent et d’aller me faire turc. À quinze ans, mes parents m’ont forcé à mettre cette détestable robe. Ils voulaient laisser plus de fortune à mon maudit frère aîné, que Dieu le punisse ! La jalousie, la discorde, la rage habitent dans le couvent. Il est vrai que j’ai prêché quelques mauvais sermons qui m’ont rapporté un peu d’argent. Le prieur m’en vole la moitié, et le reste me sert à payer des filles. Mais le soir, je rentre au monastère. Alors je suis prêt à me casser la tête contre les murs du dortoir. Et tous mes confrères sont dans le même cas. »

Martin se tourna vers Candide avec son sang-froid habituel.

« Eh bien ! lui dit-il, n’ai-je pas gagné la gageure tout entière ? »

Candide donna deux mille piastres à Paquette et mille piastres à frère Giroflée.

« Je vous assure qu’avec cela, ils seront heureux », dit-il.

« Je n’en crois rien du tout, dit Martin. Avec ces piastres, vous les rendrez peut-être encore beaucoup plus malheureux. »

« Nous verrons bien, dit Candide. Mais une chose me console. Je vois qu’on retrouve souvent les gens qu’on ne croyait jamais retrouver. J’ai rencontré mon mouton rouge et Paquette, alors je rencontrerai peut-être aussi Cunégonde. »

« Je souhaite qu’elle fasse un jour votre bonheur, dit Martin, mais j’en doute fort. »

« Vous êtes bien dur », dit Candide.

« C’est que j’ai vécu », dit Martin.

« Mais regardez ces gondoliers, dit Candide. Est-ce qu’ils ne chantent pas sans cesse ? »

« Vous ne les voyez pas chez eux, avec leurs femmes et leurs marmots, dit Martin. Le doge a ses chagrins, les gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu’à tout prendre, le sort d’un gondolier vaut mieux que celui d’un doge. Mais je crois que la différence est si petite qu’elle ne vaut pas la peine d’être examinée. »

« On parle du sénateur Pococurante, dit Candide. Il habite ce beau palais sur la Brenta, et il reçoit assez bien les étrangers. On dit que c’est un homme qui n’a jamais eu de chagrin. »

« Je voudrais voir une espèce si rare », dit Martin.

Aussitôt, Candide fit demander au seigneur Pococurante la permission de venir le voir le lendemain.

### Glossaire

- **les filles de joie**: les prostituées.
- **une drôlesse**: un mot ancien et méprisant pour une femme malhonnête.
- **alla moda**: « à la mode », en italien.
- **un théatin**: un religieux d’un ordre de l’Église catholique.
- **potelé**: un peu gros, avec des formes rondes.
- **je gage, la gageure**: je parie, le pari ; ici, Candide et Martin parient sur le bonheur de ces deux personnes.
- **le lacryma-christi, le chypre, le samos**: des vins d’Italie, de Chypre et de Grèce.
- **un cordelier**: un religieux d’un ordre de l’Église catholique.
- **une furie**: une femme très méchante et violente.
- **se faire turc**: devenir musulman.
- **des marmots**: des petits enfants (mot familier).
- **le doge**: le chef de la république de Venise.

## CHAPITRE XXV. Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.

Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et ils arrivèrent au palais du noble Pococurante. Les jardins étaient bien dessinés et ornés de belles statues de marbre. Le palais était d’une belle architecture. Le maître de la maison était un homme de soixante ans, très riche. Il reçut les deux visiteurs très poliment, mais avec très peu d’enthousiasme. Cela troubla Candide et ne déplut pas à Martin.

D’abord, deux filles jolies et bien habillées servirent du chocolat, et elles le firent très bien mousser. Candide ne put s’empêcher de louer leur beauté, leur grâce et leur adresse.

« Ce sont d’assez bonnes créatures, dit le sénateur Pococurante. Je les fais quelquefois coucher dans mon lit, car je suis bien fatigué des dames de la ville. Je suis fatigué de leurs coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles, de leurs humeurs, de leurs petitesses. Je suis fatigué de leur orgueil, de leurs sottises, et des sonnets qu’il faut écrire ou commander pour elles. Mais après tout, ces deux filles commencent beaucoup à m’ennuyer. »

Après le petit-déjeuner, Candide se promena dans une longue galerie, et la beauté des tableaux le surprit. Il demanda de quel maître étaient les deux premiers.

« Ils sont de Raphaël, dit le sénateur. Je les ai achetés très cher par vanité, il y a quelques années. On dit que c’est ce qu’il y a de plus beau en Italie. Mais ils ne me plaisent pas du tout. La couleur est très sombre, les figures ne sont pas assez rondes, et elles ne ressortent pas assez. Les draperies ne ressemblent en rien à une étoffe. En un mot, quoi qu’on en dise, je ne trouve pas là une vraie imitation de la nature. Je n’aimerai un tableau que lorsque je croirai voir la nature elle-même. Or il n’y en a aucun de cette espèce. J’ai beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus. »

En attendant le déjeuner, Pococurante se fit jouer un concerto. Candide trouva la musique délicieuse.

« Ce bruit, dit Pococurante, peut amuser une demi-heure. Mais s’il dure plus longtemps, il fatigue tout le monde, même si personne n’ose l’avouer. Aujourd’hui, la musique n’est plus que l’art de jouer des choses difficiles. Et ce qui est seulement difficile ne plaît pas longtemps.

J’aimerais peut-être mieux l’opéra, si on n’en avait pas fait un monstre qui me révolte. Que d’autres aillent voir, s’ils le veulent, de mauvaises tragédies en musique ! Les scènes n’y sont faites que pour amener, très mal à propos, deux ou trois chansons ridicules. Ces chansons servent seulement à montrer la voix d’une actrice. Que d’autres s’évanouissent de plaisir, s’ils le veulent ou s’ils le peuvent ! Ils verront un castrat fredonner le rôle de César et de Caton. Ils le verront se promener d’un air maladroit sur les planches. Moi, j’ai renoncé depuis longtemps à ces pauvretés. Elles font aujourd’hui la gloire de l’Italie, et des souverains les paient très cher. »

Candide discuta un peu, mais avec discrétion. Martin fut entièrement de l’avis du sénateur.

Ils se mirent à table et, après un excellent déjeuner, ils entrèrent dans la bibliothèque. Candide vit un Homère magnifiquement relié, et il félicita l’illustrissime pour son bon goût.

« Voilà, dit-il, un livre qui faisait les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne. »

« Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococurante. Autrefois, on m’a fait croire que j’avais du plaisir à le lire. Mais ces combats se répètent sans cesse et se ressemblent tous. Ces dieux agissent toujours pour ne rien faire de décisif. Cette Hélène est la cause de la guerre, et elle joue à peine un rôle dans la pièce. Cette Troie, on l’assiège et on ne la prend pas. Tout cela m’ennuyait à mourir. J’ai quelquefois demandé à des savants s’ils s’ennuyaient autant que moi à cette lecture. Tous les gens sincères m’ont avoué que le livre leur tombait des mains. Mais ils disaient qu’il fallait toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de l’Antiquité. C’est comme ces médailles rouillées qui ne servent plus de monnaie. »

« Votre excellence ne pense pas la même chose de Virgile ? » dit Candide.

« Je reconnais, dit Pococurante, que le deuxième, le quatrième et le sixième livre de son *Énéide* sont excellents. Mais prenez son pieux Énée, le fort Cloanthe, l’ami Achates et le petit Ascanius. Ajoutez l’imbécile roi Latinus, la bourgeoise Amata et l’insipide Lavinia. Je ne crois pas qu’il y ait rien de plus froid et de plus désagréable. J’aime mieux le Tasse et les contes à dormir debout de l’Arioste. »

« Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un grand plaisir à lire Horace ? »

« Il y a des maximes, dit Pococurante, qui peuvent servir à un homme du monde. Elles sont serrées dans des vers énergiques, alors on les retient plus facilement. Mais je m’intéresse très peu à son voyage à Brindes et à sa description d’un mauvais repas. Même chose pour la querelle de porteurs entre je ne sais quel Pupilus et un autre homme. Les paroles de ce Pupilus, dit-il, *étaient pleines de pus*, et celles de l’autre *étaient du vinaigre*. J’ai lu avec un extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre des sorcières. Et je ne vois aucun mérite dans ce qu’il dit à son ami Mecenas. Si Mecenas le met au rang des poètes lyriques, il frappera les étoiles de son front sublime ! Les sots admirent tout dans un auteur estimé. Moi, je ne lis que pour moi, et je n’aime que ce qui m’est utile. »

Candide avait été élevé à ne jamais juger de rien par lui-même. Il était très étonné de ce qu’il entendait. Martin trouvait la façon de penser de Pococurante assez raisonnable.

« Oh ! voici un Cicéron, dit Candide. Ce grand homme-là, je pense que vous ne vous lassez pas de le lire. »

« Je ne le lis jamais, répondit le Vénitien. Que m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour Cluentius ? J’ai bien assez des procès que je juge moi-même. J’aurais mieux aimé ses œuvres philosophiques. Mais quand j’ai vu qu’il doutait de tout, j’en ai conclu que j’en savais autant que lui. Je n’avais besoin de personne pour être ignorant. »

« Ah ! voilà quatre-vingts volumes des recueils d’une académie des sciences, s’écria Martin. Il y a peut-être du bon là-dedans. »

« Il y en aurait, dit Pococurante, si un seul de ces auteurs avait inventé seulement l’art de faire des épingles. Mais tous ces livres ne sont qu’un fatras de vains systèmes, sans une seule chose utile. »

« Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en espagnol, en français ! »

« Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et pas trois douzaines de bonnes. Quant à ces recueils de sermons, ensemble ils ne valent pas une page de Sénèque. Ces sermons et tous ces gros volumes de théologie, vous pensez bien que je ne les ouvre jamais. Ni moi ni personne. »

Martin aperçut des rayons pleins de livres anglais.

« Je crois, dit-il, qu’un républicain doit aimer la plupart de ces ouvrages écrits si librement. »

« Oui, répondit Pococurante, il est beau d’écrire ce qu’on pense. C’est le privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on n’écrit que ce qu’on ne pense pas. Dans la patrie des Césars et des Antonins, on n’ose pas avoir une idée sans la permission d’un jacobin. Je serais content de la liberté qui inspire les génies anglais. Mais la passion et l’esprit de parti corrompent tout ce que cette précieuse liberté a de bon. »

Candide aperçut un Milton. Il lui demanda s’il ne considérait pas cet auteur comme un grand homme.

« Qui ? dit Pococurante. Ce barbare, qui commente longuement le premier chapitre de la Genèse en dix livres de vers durs ? Ce grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création ? Moïse montre l’Être éternel qui produit le monde par la parole. Lui, il fait prendre au Messiah un grand compas dans une armoire du ciel, pour dessiner son ouvrage ! Et moi, j’estimerais celui qui a gâté l’enfer et le diable du Tasse ? Il déguise Lucifer tantôt en crapaud, tantôt en pygmée. Il lui fait répéter cent fois les mêmes discours, et il le fait discuter de théologie. L’Arioste a eu l’idée comique des armes à feu, et lui, il l’imite sérieusement. Il fait tirer le canon dans le ciel par les diables ! Ni moi ni personne en Italie n’avons pu aimer ces tristes extravagances.

Le *Mariage du Péché et de la Mort* fait vomir tout homme qui a le goût un peu délicat. Les couleuvres que le Péché met au monde font le même effet. Sa longue description d’un hôpital n’est bonne que pour un fossoyeur. Ce poème obscur, bizarre et dégoûtant a été méprisé à sa naissance. Je le traite aujourd’hui comme il a été traité dans son pays par les gens de son temps. Du reste, je dis ce que je pense, et il m’importe peu que les autres pensent comme moi. »

Candide était attristé par ces paroles. Il respectait Homère, et il aimait un peu Milton.

« Hélas ! dit-il tout bas à Martin. J’ai bien peur que cet homme n’ait un très grand mépris pour nos poètes allemands. »

« Il n’y aurait pas grand mal à cela », dit Martin.

« Oh ! quel homme supérieur ! disait encore Candide entre ses dents. Quel grand génie que ce Pococurante ! Rien ne peut lui plaire. »

Après avoir ainsi passé en revue tous les livres, ils descendirent au jardin. Candide en loua toutes les beautés.

« Je ne connais rien d’aussi mauvais goût, dit le maître. Nous n’avons ici que des colifichets. Mais dès demain, je vais en faire planter un autre, d’un dessin plus noble. »

Quand les deux visiteurs eurent pris congé de son excellence, Candide dit à Martin :

« Eh bien ! vous reconnaîtrez que c’est le plus heureux de tous les hommes. Car il est au-dessus de tout ce qu’il possède. »

« Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce qu’il possède ? Platon a dit autrefois que les meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui refusent tous les aliments. »

« Mais, dit Candide, n’y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer ? N’y a-t-il pas du plaisir à sentir des défauts où les autres hommes croient voir des beautés ? »

« C’est-à-dire, reprit Martin, qu’il y a du plaisir à n’avoir pas de plaisir ? »

« Eh bien ! dit Candide, le seul homme heureux sera donc moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde. »

« C’est toujours bien fait d’espérer », dit Martin.

Cependant, les jours et les semaines passaient. Cacambo ne revenait pas. Candide était si plongé dans sa douleur qu’il ne pensa même pas à une chose. Paquette et frère Giroflée n’étaient même pas venus le remercier.

### Glossaire

- **un sénateur**: un membre du gouvernement de Venise.
- **l’illustrissime, votre excellence**: des titres de politesse pour un homme noble et très important.
- **un castrat**: un chanteur à qui on a enlevé les organes sexuels quand il était enfant, pour garder une voix aiguë.
- **fredonner**: chanter doucement, à mi-voix.
- **des contes à dormir debout**: des histoires qu’on ne peut pas croire.
- **le fatras**: un ensemble de choses sans valeur et sans ordre.
- **un jacobin**: ici, un religieux dominicain, lié à l’Inquisition.
- **le Messiah**: le Messie, avec le nom anglais qu’on trouve chez le poète Milton.
- **un compas**: un instrument à deux branches qui sert à tracer des cercles.
- **un fossoyeur**: l’homme qui creuse les tombes.
- **des colifichets**: de petites choses jolies mais sans valeur.

## CHAPITRE XXVI. D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient.

Un soir, Candide, suivi de Martin, allait souper avec les étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie. Un homme au visage couleur de suie s’approcha de lui par derrière et le prit par le bras.

« Soyez prêt à partir avec nous, lui dit-il, n’y manquez pas. »

Candide se retourna et vit Cacambo. Seule la vue de Cunégonde aurait pu l’étonner et lui plaire davantage. Il faillit devenir fou de joie. Il embrassa son cher ami.

« Cunégonde est ici, sans doute ? Où est-elle ? Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec elle ! »

« Cunégonde n’est pas ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople. »

« Ah ciel ! à Constantinople ! Mais même si elle était en Chine, j’y volerais. Partons ! »

« Nous partirons après le souper, reprit Cacambo. Je ne peux pas vous en dire plus. Je suis esclave, mon maître m’attend, et je dois aller le servir à table. Ne dites rien, soupez, et tenez-vous prêt. »

Candide était partagé entre la joie et la douleur. Il était charmé d’avoir revu son agent fidèle, et étonné de le voir esclave. Il ne pensait qu’à retrouver sa maîtresse. Il avait le cœur agité et l’esprit bouleversé. Il se mit à table avec Martin, qui regardait toutes ces aventures avec sang-froid. Il y avait aussi six étrangers, qui étaient venus passer le carnaval à Venise.

Cacambo versait à boire à l’un de ces six étrangers. Vers la fin du repas, il s’approcha de l’oreille de son maître et lui dit :

« Sire, votre majesté partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. »

Après ces mots, il sortit. Les convives, étonnés, se regardaient sans dire une seule parole. Alors un autre domestique s’approcha de son maître et lui dit :

« Sire, la chaise de votre majesté est à Padoue, et la barque est prête. »

Le maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les convives se regardèrent encore, et la surprise de tous redoubla. Un troisième valet s’approcha aussi d’un troisième étranger et lui dit :

« Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus longtemps. Je vais tout préparer. »

Et aussitôt il disparut.

Candide et Martin furent alors certains que c’était une mascarade du carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître :

« Votre majesté partira quand elle voudra. »

Et il sortit comme les autres. Le cinquième valet en dit autant au cinquième maître. Mais le sixième valet parla autrement au sixième étranger, qui était à côté de Candide. Il lui dit :

« Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à votre majesté, ni à moi non plus. Nous pourrions bien être coffrés cette nuit, vous et moi. Je vais m’occuper de mes affaires. Adieu. »

Tous les domestiques avaient disparu. Les six étrangers, Candide et Martin restèrent dans un profond silence. Enfin, Candide le rompit.

« Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi êtes-vous tous rois ? Moi, je vous avoue que ni moi ni Martin ne sommes rois. »

Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et il dit en italien :

« Je ne plaisante pas. Je m’appelle Achmet III. J’ai été grand-sultan plusieurs années. J’ai détrôné mon frère, et mon neveu m’a détrôné. On a coupé le cou à mes vizirs. Je finis ma vie dans le vieux sérail. Mon neveu est le grand-sultan Mahmoud. Il me permet de voyager quelquefois pour ma santé ; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Un jeune homme qui était à côté d’Achmet parla après lui, et il dit :

« Je m’appelle Ivan. J’ai été empereur de toutes les Russies. J’ai été détrôné au berceau. Mon père et ma mère ont été enfermés. On m’a élevé en prison. Je peux quelquefois voyager avec ceux qui me gardent ; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Le troisième dit :

« Je suis Charles-Édouard, roi d’Angleterre. Mon père m’a cédé ses droits au royaume, et j’ai combattu pour les défendre. On a arraché le cœur à huit cents de mes partisans, et on leur en a battu les joues. J’ai été mis en prison. Le roi mon père a été détrôné, comme moi et mon grand-père. Je vais à Rome lui faire une visite ; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Le quatrième prit alors la parole et dit :

« Je suis roi des Polaques. Le sort de la guerre m’a privé de mes États héréditaires. Mon père a connu les mêmes malheurs. Comme le sultan Achmet, l’empereur Ivan et le roi Charles-Édouard, je me résigne à la Providence. Que Dieu leur donne une longue vie ; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Le cinquième dit :

« Je suis aussi roi des Polaques. J’ai perdu mon royaume deux fois. Mais la Providence m’a donné un autre État. J’y ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble. Eux n’ont jamais pu en faire autant sur les bords de la Vistule. Je me résigne aussi à la Providence ; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Il ne restait plus que le sixième monarque à parler.

« Messieurs, dit-il, je ne suis pas un aussi grand seigneur que vous. Mais enfin, j’ai été roi tout comme un autre. Je suis Théodore. On m’a élu roi en Corse. On m’a appelé *Votre Majesté*, et à présent, on m’appelle à peine *Monsieur*. J’ai fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier. J’ai eu deux secrétaires d’État, et j’ai à peine un valet. Je me suis vu sur un trône, et j’ai été longtemps en prison à Londres, sur la paille. J’ai bien peur d’être traité de la même façon ici. Et pourtant, je suis venu, comme vos majestés, passer le carnaval à Venise. »

Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion. Chacun d’eux donna vingt sequins au roi Théodore pour acheter des habits et des chemises. Candide lui offrit un diamant de deux mille sequins.

« Quel est donc cet homme ? disaient les cinq rois. Il peut donner cent fois autant que chacun de nous, et il le donne. Êtes-vous roi aussi, monsieur ? »

« Non, messieurs, et je n’en ai aucune envie. »

Au moment où ils sortaient de table, quatre altesses sérénissimes arrivèrent dans la même hôtellerie. Elles avaient aussi perdu leurs États par le sort de la guerre. Elles venaient passer le reste du carnaval à Venise. Mais Candide ne fit même pas attention à ces nouveaux venus. Il ne pensait qu’à aller retrouver sa chère Cunégonde à Constantinople.

### Glossaire

- **le souper, souper**: le repas du soir ; prendre le repas du soir.
- **la suie**: la poudre noire que laisse la fumée.
- **un agent**: une personne qui agit pour le compte d’une autre.
- **une chaise**: ici, une petite voiture tirée par des chevaux.
- **une mascarade**: une fête où les gens portent des masques et des déguisements.
- **coffrés**: mis en prison (mot familier).
- **un vizir**: un ministre du sultan.
- **le sérail**: le palais du sultan.
- **Achmet III, Ivan, Charles-Édouard, Théodore**: des hommes qui ont vraiment existé et qui ont perdu leur trône ou, comme Charles-Édouard, n’ont pas pu le reprendre.
- **le roi des Polaques**: le roi des Polonais ; le quatrième étranger est Auguste, le cinquième est Stanislas, deux rois de Pologne qui ont vraiment existé.
- **les Sarmates, la Vistule**: un ancien peuple de la région de la Pologne ; le grand fleuve de Pologne.
- **un denier, un sequin**: un denier est une pièce ancienne de très petite valeur ; un sequin est une pièce d’or.
- **une altesse sérénissime**: un titre donné à un prince ou à une princesse.

## CHAPITRE XXVII. Voyage de Candide à Constantinople.

Le fidèle Cacambo avait déjà parlé au patron turc qui allait reconduire le sultan Achmet à Constantinople. Ce patron avait accepté de recevoir Candide et Martin sur son bateau. Tous les deux se prosternèrent devant sa misérable hautesse, puis ils se rendirent au bateau. En chemin, Candide disait à Martin :

« Voilà pourtant six rois détrônés avec qui nous avons soupé ! Et parmi ces six rois, il y en a même un à qui j’ai fait l’aumône. Il y a peut-être beaucoup d’autres princes plus malheureux. Moi, je n’ai perdu que cent moutons, et je vole dans les bras de Cunégonde. Mon cher Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est bien. »

« Je le souhaite », dit Martin.

« Mais, dit Candide, nous avons eu à Venise une aventure bien difficile à croire. Personne n’a jamais vu six rois détrônés souper ensemble au cabaret. Personne n’a même entendu raconter une chose pareille. »

« Cela n’est pas plus extraordinaire que la plupart des choses qui nous sont arrivées, dit Martin. Il est très commun que des rois soient détrônés. Quant à l’honneur de souper avec eux, c’est une bagatelle qui ne mérite pas notre attention. Qu’importe avec qui l’on soupe, pourvu qu’on fasse bonne chère ? »

Dès que Candide fut sur le bateau, il sauta au cou de son ancien valet, de son ami Cacambo.

« Eh bien ! lui dit-il, que fait Cunégonde ? Est-elle toujours une merveille de beauté ? M’aime-t-elle toujours ? Comment va-t-elle ? Tu lui as sans doute acheté un palais à Constantinople ? »

« Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles au bord de la Propontide. Elle les lave chez un prince qui a très peu d’écuelles. Elle est esclave dans la maison d’un ancien souverain nommé Ragotski. Le Grand-Turc lui donne trois écus par jour dans son refuge. Mais il y a bien plus triste : elle a perdu sa beauté, et elle est devenue horriblement laide. »

« Ah ! belle ou laide, dit Candide, je suis honnête homme, et mon devoir est de l’aimer toujours. Mais comment a-t-elle pu tomber si bas, avec les cinq ou six millions que tu avais emportés ? »

« Bon, dit Cacambo, ne m’a-t-il pas fallu en donner deux au gouverneur de Buénos-Ayres ? C’est le señor don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. Il fallait bien avoir la permission de reprendre mademoiselle Cunégonde. Et un pirate ne nous a-t-il pas bravement pris tout le reste ? Ce pirate ne nous a-t-il pas menés au cap de Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos ? Ne nous a-t-il pas menés à Petra, aux Dardanelles, à Marmara, à Scutari ? Cunégonde et la vieille servent chez ce prince dont je vous ai parlé. Et moi, je suis esclave du sultan détrôné. »

« Que de terribles malheurs enchaînés les uns aux autres ! dit Candide. Mais, après tout, j’ai encore quelques diamants, et je délivrerai facilement Cunégonde. C’est bien dommage qu’elle soit devenue si laide. »

Ensuite, il se tourna vers Martin :

« À votre avis, qui est le plus à plaindre : l’empereur Achmet, l’empereur Ivan, le roi Charles-Édouard, ou moi ? »

« Je n’en sais rien, dit Martin. Pour le savoir, il faudrait que je sois dans vos cœurs. »

« Ah ! dit Candide, si Pangloss était ici, il le saurait, et il nous l’apprendrait. »

« Je ne sais pas, dit Martin, avec quelles balances votre Pangloss aurait pu peser les malheurs des hommes. Comment aurait-il pu mesurer leurs douleurs ? Tout ce que je suppose, c’est qu’il y a sur la terre des millions d’hommes plus malheureux. Ils sont sans doute cent fois plus à plaindre que le roi Charles-Édouard, l’empereur Ivan et le sultan Achmet. »

« Cela pourrait bien être », dit Candide.

On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide commença par racheter Cacambo, et il le paya très cher. Sans perdre de temps, il se jeta dans une galère avec ses compagnons. Il voulait aller sur le rivage de la Propontide pour y chercher Cunégonde, aussi laide qu’elle puisse être.

Parmi les rameurs de la galère, il y avait deux forçats qui ramaient très mal. De temps en temps, le levanti patron leur donnait quelques coups de nerf de bœuf sur leurs épaules nues. Par un mouvement naturel, Candide les regarda plus attentivement que les autres galériens. Il s’approcha d’eux avec pitié. Certains traits de leurs visages défigurés lui rappelaient un peu Pangloss. Ils lui rappelaient aussi ce malheureux jésuite, ce baron, ce frère de mademoiselle Cunégonde. Cette idée le toucha et le rendit triste. Il les regarda encore plus attentivement.

« En vérité, dit-il à Cacambo, j’ai vu pendre maître Pangloss. J’ai aussi eu le malheur de tuer le baron. Sans cela, je croirais que ce sont eux qui rament dans cette galère. »

Quand ils entendirent le nom du baron et celui de Pangloss, les deux forçats poussèrent un grand cri. Ils s’arrêtèrent sur leur banc et laissèrent tomber leurs rames. Le levanti patron courut vers eux, et les coups de nerf de bœuf redoublèrent.

« Arrêtez ! arrêtez ! seigneur, s’écria Candide. Je vous donnerai autant d’argent que vous voudrez. »

« Quoi ! c’est Candide ! » disait l’un des forçats.

« Quoi ! c’est Candide ! » disait l’autre.

« Est-ce un rêve ? dit Candide. Suis-je éveillé ? Suis-je dans cette galère ? Est-ce là monsieur le baron, que j’ai tué ? Est-ce là maître Pangloss, que j’ai vu pendre ? »

« C’est nous-mêmes, c’est nous-mêmes », répondaient-ils.

« Quoi ! c’est là ce grand philosophe ? » disait Martin.

« Eh ! monsieur le levanti patron, dit Candide, combien voulez-vous d’argent pour la rançon de M. de Thunder-ten-tronckh ? C’est un des premiers barons de l’empire. Et combien pour la rançon de M. Pangloss, le plus profond métaphysicien d’Allemagne ? »

« Chien de chrétien, répondit le levanti patron, ces deux chiens de forçats chrétiens sont donc des barons et des métaphysiciens. C’est sans doute une grande dignité dans leur pays. Alors tu m’en donneras cinquante mille sequins. »

« Vous les aurez, monsieur. Ramenez-moi à Constantinople comme un éclair, et vous serez payé tout de suite. Mais non, menez-moi chez mademoiselle Cunégonde. »

Dès la première offre de Candide, le levanti patron avait déjà tourné la proue vers la ville. Il faisait ramer plus vite qu’un oiseau ne vole dans les airs.

Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss.

« Et comment ne vous ai-je pas tué, mon cher baron ? Et vous, mon cher Pangloss, comment êtes-vous en vie après avoir été pendu ? Et pourquoi êtes-vous tous les deux aux galères en Turquie ? »

« Est-il bien vrai que ma chère sœur soit dans ce pays ? » disait le baron.

« Oui », répondait Cacambo.

« Je revois donc mon cher Candide ! » s’écriait Pangloss.

Candide leur présentait Martin et Cacambo. Ils s’embrassaient tous, ils parlaient tous à la fois. La galère volait, et ils étaient déjà dans le port. On fit venir un Juif. Candide lui vendit pour cinquante mille sequins un diamant qui en valait cent mille. Le Juif lui jura par Abraham qu’il ne pouvait pas donner davantage. Candide paya aussitôt la rançon du baron et de Pangloss. Pangloss se jeta aux pieds de son libérateur et les baigna de larmes. Le baron le remercia d’un signe de tête. Il lui promit de lui rendre cet argent à la première occasion.

« Mais est-il bien possible que ma sœur soit en Turquie ? » disait-il.

« Rien n’est plus possible, reprit Cacambo, puisqu’elle nettoie la vaisselle chez un prince de Transylvanie. »

On fit aussitôt venir deux Juifs, et Candide vendit encore des diamants. Puis ils repartirent tous sur une autre galère pour aller délivrer Cunégonde.

### Glossaire

- **se prosternèrent**: se mirent à genoux, le front vers le sol, pour montrer un très grand respect.
- **sa misérable hautesse**: « sa hautesse » est le titre du sultan ; ici, ce sultan a tout perdu.
- **détrônés**: chassés du pouvoir ; ils ne sont plus rois.
- **bagatelle**: une chose sans importance.
- **fasse bonne chère**: faire bonne chère : bien manger.
- **Propontide**: ancien nom de la mer de Marmara, près de Constantinople.
- **Ragotski**: un prince de Transylvanie qui a vraiment existé ; il a perdu son pays et il a vécu en exil chez les Turcs.
- **Grand-Turc**: le sultan, le chef de l’empire turc.
- **forçats, galériens**: des prisonniers qui rament sur une galère.
- **levanti patron**: le capitaine turc d’une galère.
- **nerf de bœuf**: un fouet très dur.
- **rançon**: l’argent qu’on paie pour libérer un prisonnier ou un esclave.
- **proue**: l’avant d’un bateau.

## CHAPITRE XXVIII. Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.

« Pardon, encore une fois, dit Candide au baron. Pardon, mon révérend père, de vous avoir donné un grand coup d’épée à travers le corps. »

« N’en parlons plus, dit le baron. J’ai été un peu trop vif, je l’avoue. Mais puisque vous voulez savoir par quel hasard vous m’avez vu aux galères, je vais vous le dire. Le frère apothicaire du collège m’a guéri de ma blessure. Ensuite, un parti espagnol m’a attaqué et enlevé. On m’a mis en prison à Buénos-Ayres, juste après le départ de ma sœur. J’ai demandé à retourner à Rome auprès du père général. On m’a nommé aumônier à Constantinople, auprès de monsieur l’ambassadeur de France. J’étais en fonction depuis moins de huit jours. Un soir, j’ai trouvé un jeune icoglan très bien fait. Il faisait très chaud. Le jeune homme a voulu se baigner. J’ai profité de cette occasion pour me baigner aussi. Un chrétien trouvé tout nu avec un jeune musulman commet un crime capital. Je ne le savais pas. Un cadi m’a fait donner cent coups de bâton sous la plante des pieds. Puis il m’a condamné aux galères. Je ne crois pas qu’on ait commis une plus horrible injustice. Mais je voudrais bien savoir une chose. Pourquoi ma sœur est-elle dans la cuisine d’un souverain de Transylvanie réfugié chez les Turcs ? »

« Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment est-il possible que je vous revoie ? »

« Il est vrai que vous m’avez vu pendre, dit Pangloss. Normalement, je devais être brûlé. Mais vous vous souvenez qu’il a plu à verse au moment où on allait me cuire. L’orage a été si violent qu’on a perdu l’espoir d’allumer le feu. J’ai été pendu parce qu’on n’a pas pu faire mieux. Un chirurgien a acheté mon corps, il m’a emporté chez lui et il m’a disséqué. Il m’a d’abord fait une incision en croix depuis le nombril jusqu’à la clavicule. Personne ne pouvait avoir été plus mal pendu que moi. »

« L’exécuteur des hautes œuvres de la sainte inquisition était sous-diacre, continua Pangloss. C’est vrai, il brûlait les gens à merveille, mais il n’avait pas l’habitude de pendre. La corde était mouillée et elle a mal glissé. Elle était aussi mal nouée. Bref, je respirais encore. L’incision en croix m’a fait pousser un si grand cri que mon chirurgien est tombé à la renverse. Il a cru qu’il disséquait le diable. Alors il s’est enfui, mourant de peur, et il est encore tombé dans l’escalier. Sa femme a entendu le bruit et elle est venue en courant d’une pièce voisine. Elle m’a vu étendu sur la table avec mon incision en croix. Elle a eu encore plus peur que son mari, elle s’est enfuie, et elle est tombée sur lui. Ils ont un peu repris leurs esprits. Alors j’ai entendu la chirurgienne parler au chirurgien : “Mon bon, quelle idée aussi de disséquer un hérétique ! Ne savez-vous pas que le diable est toujours dans le corps de ces gens-là ? Je vais vite chercher un prêtre pour l’exorciser.” J’ai tremblé en entendant ces mots. J’ai rassemblé le peu de forces qui me restaient pour crier : “Ayez pitié de moi !” Enfin, le barbier portugais a pris courage. Il a recousu ma peau, et sa femme elle-même a pris soin de moi. J’étais debout au bout de quinze jours. Le barbier m’a trouvé une place : il m’a fait laquais d’un chevalier de Malte qui allait à Venise. Mais mon maître n’avait pas de quoi me payer. Je suis donc entré au service d’un marchand de Venise, et je l’ai suivi à Constantinople. »

« Un jour, dit encore Pangloss, j’ai eu envie d’entrer dans une mosquée. Il n’y avait là qu’un vieil iman et une jeune dévote très jolie qui disait ses prières. Sa poitrine était toute découverte. Entre ses deux seins, elle avait un beau bouquet. Il y avait des tulipes, des roses, des anémones, des renoncules, des hyacinthes et des oreilles d’ours. Elle a laissé tomber son bouquet. Je l’ai ramassé, et je le lui ai remis avec un empressement très respectueux. J’ai mis si longtemps à le lui remettre que l’iman s’est mis en colère. Il a vu que j’étais chrétien, et il a crié à l’aide. On m’a mené chez le cadi. Il m’a fait donner cent coups de latte sous la plante des pieds. Puis il m’a envoyé aux galères. J’ai été enchaîné exactement dans la même galère et au même banc que monsieur le baron. Dans cette galère, il y avait quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres de Naples et deux moines de Corfou. Ils nous ont dit que de pareilles aventures arrivaient tous les jours. Monsieur le baron prétendait qu’il avait subi une plus grande injustice que moi. Moi, je prétendais qu’il était beaucoup plus permis de remettre un bouquet sur la poitrine d’une femme. C’était, selon moi, bien plus permis que d’être tout nu avec un icoglan. Nous nous disputions sans cesse, et nous recevions vingt coups de nerf de bœuf par jour. C’est alors que l’enchaînement des événements de cet univers vous a conduit dans notre galère. Et vous nous avez rachetés. »

« Eh bien ! mon cher Pangloss, lui dit Candide, vous avez été pendu, disséqué et roué de coups. Vous avez ramé aux galères. Pendant tout ce temps, avez-vous toujours pensé que tout allait le mieux du monde ? »

« Je suis toujours de mon premier avis, répondit Pangloss. Car enfin je suis philosophe. Il ne me convient pas de changer d’avis, car Leibnitz ne peut pas avoir tort. Et l’harmonie préétablie est d’ailleurs la plus belle chose du monde, comme le plein et la matière subtile. »

### Glossaire

- **révérend**: un titre de respect donné à un prêtre ou à un religieux.
- **apothicaire**: ancien mot pour pharmacien.
- **aumônier**: un prêtre au service d’une personne importante.
- **icoglan**: un jeune serviteur du palais du sultan.
- **crime capital**: un crime puni de mort.
- **cadi**: un juge musulman.
- **disséquer, disséqué, disséquait**: couper un corps pour l’étudier, comme on le fait avec un mort.
- **incision**: une coupure faite par un chirurgien.
- **exécuteur des hautes œuvres**: l’homme qui exécute les condamnés.
- **sous-diacre, diacre**: des hommes d’Église qui aident le prêtre ; le sous-diacre a le rang le moins élevé.
- **nouée**: attachée avec un nœud.
- **hérétique**: une personne qui ne croit pas ce que l’Église enseigne.
- **exorciser**: chasser le diable du corps de quelqu’un par des prières.
- **recousu**: fermé de nouveau avec du fil et une aiguille.
- **laquais**: un domestique qui sert un maître.
- **dévote**: une femme très religieuse qui prie beaucoup.
- **tulipes, anémones, renoncules, hyacinthes, oreilles d’ours**: des noms de fleurs.
- **empressement**: une grande hâte à faire quelque chose pour quelqu’un.
- **latte**: une longue planche de bois, fine et étroite.
- **Leibnitz**: un philosophe allemand ; selon lui, Dieu a créé le meilleur des mondes possibles.
- **l’harmonie préétablie**: une idée de Leibnitz : Dieu a réglé d’avance l’accord entre toutes les choses.
- **le plein et la matière subtile**: d’anciennes idées de physique : le vide n’existe pas, et une matière très fine remplit l’univers.

## CHAPITRE XXIX. Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.

Candide, le baron, Pangloss, Martin et Cacambo racontaient leurs aventures. Ils raisonnaient sur les événements contingents ou non contingents de cet univers. Ils discutaient sur les effets et les causes, sur le mal moral et le mal physique. Ils discutaient aussi sur la liberté et la nécessité. Ils parlaient des consolations qu’on peut éprouver quand on est aux galères en Turquie. Pendant ce temps, ils arrivèrent sur le rivage de la Propontide, à la maison du prince de Transylvanie. Les premières personnes qu’ils virent furent Cunégonde et la vieille. Elles étendaient des serviettes sur des ficelles pour les faire sécher.

Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide regarda sa belle Cunégonde. Elle avait le teint sombre, les yeux rouges, la poitrine sèche, les joues ridées, les bras rouges et écailleux. Saisi d’horreur, il recula de trois pas, puis il s’approcha par politesse. Elle embrassa Candide et son frère. On embrassa la vieille. Candide les racheta toutes les deux.

Il y avait une petite métairie dans le voisinage. La vieille proposa à Candide de s’en contenter, en attendant que tout le groupe ait une meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas qu’elle était devenue laide, car personne ne le lui avait dit. Elle rappela ses promesses à Candide d’un ton si autoritaire que le bon Candide n’osa pas refuser. Il annonça donc au baron qu’il allait se marier avec sa sœur.

« Je ne supporterai jamais, dit le baron, une telle bassesse de sa part et une telle insolence de la vôtre. Personne ne pourra jamais me reprocher cette infamie. Les enfants de ma sœur ne pourraient pas entrer dans les chapitres d’Allemagne. Non, jamais ma sœur n’épousera un autre homme qu’un baron de l’empire. »

Cunégonde se jeta à ses pieds et les baigna de larmes. Il resta inflexible.

« Maître fou, lui dit Candide, je t’ai sauvé des galères, j’ai payé ta rançon, j’ai payé celle de ta sœur. Elle lavait ici des écuelles, elle est laide, et j’ai la bonté d’en faire ma femme. Et tu prétends encore t’y opposer ! Je te retuerais si j’écoutais ma colère. »

« Tu peux me tuer encore, dit le baron, mais tu n’épouseras pas ma sœur de mon vivant. »

### Glossaire

- **contingents**: qui peuvent arriver ou ne pas arriver ; c’est un mot de philosophie.
- **ficelles**: des petites cordes très fines.
- **ridées**: couvertes de rides, de petits plis de la peau.
- **écailleux**: couverts de petits morceaux de peau sèche, comme les écailles d’un poisson.
- **métairie**: une petite ferme.
- **n’osa**: n’osa pas : n’eut pas le courage de.
- **annonça**: fit savoir une nouvelle à quelqu’un.
- **bassesse**: une action honteuse et indigne.
- **insolence**: un grand manque de respect.
- **infamie**: une très grande honte.
- **chapitres d’Allemagne**: des groupes d’hommes d’Église où l’on entrait seulement si on avait des ancêtres très nobles.
- **inflexible**: qui ne change pas d’avis.
- **écuelles**: des assiettes creuses, des sortes de bols.
- **retuerais**: tuerais une deuxième fois.
- **de mon vivant**: tant que je serai en vie.

## CHAPITRE XXX. Conclusion.

Candide, au fond de son cœur, n’avait aucune envie d’épouser Cunégonde. Mais l’impertinence extrême du baron le décida à conclure le mariage. Et Cunégonde le pressait si vivement qu’il ne pouvait plus reprendre sa parole. Il consulta Pangloss, Martin et le fidèle Cacambo. Pangloss écrivit un beau mémoire. Il y prouvait que le baron n’avait aucun droit sur sa sœur. Il prouvait aussi qu’elle pouvait, selon toutes les lois de l’empire, épouser Candide de la main gauche. Martin conclut qu’il fallait jeter le baron à la mer. Cacambo décida qu’il fallait le rendre au levanti patron et le remettre aux galères. Ensuite, on l’enverrait à Rome, au père général, par le premier bateau. On trouva cet avis très bon, et la vieille l’approuva. On n’en dit rien à sa sœur. La chose fut faite pour un peu d’argent. Et on eut le plaisir d’attraper un jésuite et de punir l’orgueil d’un baron allemand.

Il était tout naturel d’imaginer la suite. Après tant de désastres, Candide était marié avec sa maîtresse. Il vivait avec le philosophe Pangloss, le philosophe Martin, le prudent Cacambo et la vieille. Il avait aussi rapporté tant de diamants de la patrie des anciens Incas ! Il allait sûrement mener la vie la plus agréable du monde. Mais les Juifs le trompèrent tant qu’il ne lui resta plus rien que sa petite métairie. Sa femme, tous les jours plus laide, devint acariâtre et insupportable. La vieille était infirme, et elle fut de plus mauvaise humeur encore que Cunégonde. Cacambo travaillait au jardin et allait vendre des légumes à Constantinople. Il était épuisé de travail et il maudissait sa destinée. Pangloss était désespéré de ne pas briller dans quelque université d’Allemagne. Martin, lui, était fermement persuadé qu’on est également mal partout, et il prenait les choses avec patience. Candide, Martin et Pangloss discutaient quelquefois de métaphysique et de morale.

Sous les fenêtres de la métairie, on voyait souvent passer des bateaux chargés d’effendis, de bachas, de cadis. On les envoyait en exil à Lemnos, à Mytilène, à Erzeroum. On voyait venir d’autres cadis, d’autres bachas, d’autres effendis, qui prenaient la place des expulsés. Puis ils étaient expulsés à leur tour. On voyait aussi des têtes proprement empaillées, qu’on allait présenter à la sublime Porte. Ces spectacles faisaient redoubler les discussions. Et quand on ne discutait pas, l’ennui était si grand que la vieille osa leur dire un jour :

« Je voudrais savoir ce qui est le pire. Est-ce d’être violée cent fois par des pirates nègres ? D’avoir une fesse coupée ? De passer par les baguettes chez les Bulgares ? D’être fouetté et pendu dans un auto-da-fé ? D’être disséqué ? De ramer en galère ? De souffrir enfin toutes les misères que nous avons tous connues ? Ou bien de rester ici à ne rien faire ? »

« C’est une grande question », dit Candide.

Ces paroles firent naître de nouvelles réflexions. Martin surtout arriva à une conclusion. Selon lui, l’homme était né pour vivre dans les convulsions de l’inquiétude, ou dans la léthargie de l’ennui. Candide n’était pas d’accord, mais il n’affirmait rien. Pangloss avouait qu’il avait toujours horriblement souffert. Mais il avait soutenu une fois que tout allait à merveille. Il le soutenait donc toujours, et il n’en croyait rien.

Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes. Elle fit hésiter Candide plus que jamais, et elle embarrassa Pangloss. Un jour, ils virent arriver à leur métairie Paquette et frère Giroflée, qui étaient dans la plus extrême misère. Ils avaient bien vite mangé leurs trois mille piastres. Ils s’étaient quittés, puis réconciliés, puis disputés. Ils avaient été mis en prison, ils s’étaient enfuis, et enfin frère Giroflée s’était fait turc. Paquette continuait son métier partout, et elle n’y gagnait plus rien.

« Je l’avais bien prévu, dit Martin à Candide. Vos cadeaux seraient vite gaspillés, et ils les rendraient encore plus misérables. Vous avez eu des millions et des millions de piastres, vous et Cacambo. Et vous n’êtes pas plus heureux que frère Giroflée et Paquette. »

« Ah ! ah ! dit Pangloss à Paquette, le ciel vous ramène donc ici parmi nous. Ma pauvre enfant ! Savez-vous bien que vous m’avez coûté le bout du nez, un œil, et une oreille ? Comme vous voilà faite ! Eh ! qu’est-ce que ce monde ! »

Cette nouvelle aventure les poussa à philosopher plus que jamais.

Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux, qui passait pour le meilleur philosophe de la Turquie. Ils allèrent le consulter. Pangloss prit la parole et lui dit :

« Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi un animal aussi étrange que l’homme a été formé. »

« De quoi te mêles-tu ? lui dit le derviche. Est-ce là ton affaire ? »

« Mais, mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre. »

« Qu’importe, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien ? Quand sa hautesse envoie un vaisseau en Égypte, pense-t-elle aux souris qui sont dedans ? Se demande-t-elle si elles sont à leur aise ou non ? »

« Que faut-il donc faire ? » dit Pangloss.

« Te taire », dit le derviche.

« J’espérais raisonner un peu avec vous, dit Pangloss. Je voulais parler des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l’origine du mal. Je voulais parler aussi de la nature de l’âme et de l’harmonie préétablie. »

À ces mots, le derviche leur ferma la porte au nez.

Pendant cette conversation, une nouvelle s’était répandue. À Constantinople, on venait d’étrangler deux vizirs du banc et le muphti. On avait aussi empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe faisait partout un grand bruit pendant quelques heures.

En retournant à la petite métairie, Pangloss, Candide et Martin rencontrèrent un bon vieillard. Il prenait le frais à sa porte, sous un berceau d’orangers. Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur, lui demanda le nom du muphti qu’on venait d’étrangler.

« Je n’en sais rien, répondit le bon vieillard, et je n’ai jamais su le nom d’aucun muphti ni d’aucun vizir. Je ne connais pas du tout l’aventure dont vous me parlez. Je suppose qu’en général ceux qui se mêlent des affaires publiques meurent quelquefois misérablement, et qu’ils le méritent. Mais je ne cherche jamais à savoir ce qu’on fait à Constantinople. Je me contente d’y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive. »

Après ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison. Ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu’ils faisaient eux-mêmes. Ils offrirent aussi du kaïmak piqué d’écorces de cédrat confit. Il y avait des oranges, des citrons, des limons, des ananas, des dattes, des pistaches. Ils servirent encore du café de Moka. Il n’était pas mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après quoi, les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de Candide, de Pangloss et de Martin.

« Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre ? »

« Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc. Je les cultive avec mes enfants. Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice, et le besoin. »

En retournant à sa métairie, Candide réfléchit profondément aux paroles du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin :

« Il me semble que ce bon vieillard s’est fait une vie bien meilleure. Son sort me paraît bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l’honneur de souper. »

« Les grandeurs, dit Pangloss, sont très dangereuses, selon tous les philosophes. Car enfin Églon, roi des Moabites, a été assassiné par Aod. Absalon a été pendu par les cheveux et percé de trois dards. Le roi Nadab, fils de Jéroboam, a été tué par Baasa. Le roi Éla a été tué par Zambri ; Ochosias, par Jéhu ; Athalie, par Joïada. Les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias ont été esclaves. Vous savez comment sont morts Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée ? Vous savez aussi comment sont morts Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III ? Et comment sont morts Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l’empereur Henri IV ? Vous savez... »

« Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. »

« Vous avez raison, dit Pangloss. Car l’homme a été mis dans le jardin d’Éden *ut operaretur eum*, pour qu’il travaille. Cela prouve que l’homme n’est pas né pour le repos. »

« Travaillons sans raisonner, dit Martin, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. »

Toute la petite société entra dans ce projet digne d’éloges. Chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était, à la vérité, bien laide, mais elle devint une excellente pâtissière. Paquette broda. La vieille prit soin du linge. Même frère Giroflée rendit service : il fut un très bon menuisier, et il devint même honnête homme. Et Pangloss disait quelquefois à Candide :

« Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles. Car enfin, vous avez été chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière. C’était pour l’amour de mademoiselle Cunégonde. Vous avez été mis à l’inquisition. Vous avez couru l’Amérique à pied. Vous avez donné un bon coup d’épée au baron. Vous avez perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado. Si vous n’aviez pas vécu tout cela, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. »

« Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »

FIN DE CANDIDE.

### Glossaire

- **de la main gauche**: épouser quelqu’un de la main gauche : se marier avec une personne d’un rang inégal.
- **mémoire**: un texte écrit qui explique et défend une idée.
- **acariâtre**: toujours de mauvaise humeur et difficile à vivre.
- **effendis, bachas, cadis**: de hauts fonctionnaires et des juges de l’empire turc.
- **empaillées**: remplies de paille pour être conservées.
- **sublime Porte**: le gouvernement de l’empire turc.
- **nègres**: mot ancien pour des personnes noires ; aujourd’hui, c’est un mot raciste et insultant. Voltaire le met ici dans la bouche de la vieille.
- **convulsions, léthargie**: une agitation violente du corps ; un sommeil très lourd où l’on ne sent plus rien.
- **s’était fait turc**: se faire turc : devenir musulman.
- **derviche**: un religieux musulman qui vit pauvrement et qui prie beaucoup.
- **vizirs du banc, muphti**: des ministres du conseil du sultan ; un chef religieux musulman.
- **empalé**: tué avec un pieu, un long bâton pointu enfoncé dans le corps.
- **kaïmak, cédrat confit**: une crème turque ; un fruit, comme un gros citron, cuit dans le sucre.
- **arpents**: un arpent est une ancienne mesure pour la surface d’un champ.
- **ut operaretur eum**: mots latins de la Bible, pris ici au sens de « pour qu’il travaille ».
