# Aventures d'Alice au pays des merveilles (Édition B1)

*Lewis Carroll*

## Chapitre premier. Au fond du terrier

Alice était assise près de sa sœur, sur le gazon. Elle commençait à s’ennuyer, parce qu’elle n’avait rien à faire. Une ou deux fois, elle avait regardé le livre que lisait sa sœur. Mais quelle déception! Pas d’images, pas de dialogues! “À quoi bon un livre sans images et sans conversations?” pensait Alice.

Elle essayait de réfléchir, mais ce n’était pas facile. La chaleur du jour la rendait lourde et lui donnait sommeil. Elle se demandait une chose. Faire une couronne de marguerites, c’était amusant, mais cela valait-il la peine de se lever pour cueillir les fleurs? Tout à coup, un lapin blanc aux yeux roses est passé près d’elle.

Il n’y avait là rien de très étonnant. Alice n’a même pas trouvé très extraordinaire d’entendre le Lapin se dire: “Ah! je vais arriver trop tard!” (Plus tard, en y pensant, elle s’est dit qu’elle aurait dû s’étonner. Mais sur le moment, cela lui avait paru tout naturel.) Ensuite, le Lapin a tiré une montre de son gousset. Il l’a regardée, puis il s’est mis à courir encore plus vite. Alors Alice a sauté sur ses pieds. Une idée venait de la frapper: jamais elle n’avait vu un lapin avec un gousset et une montre! Pleine de curiosité, elle a couru derrière lui à travers le champ. Elle est arrivée juste à temps pour le voir disparaître dans un grand trou, au pied d’une haie.

Un instant après, Alice suivait le Lapin dans le terrier. Elle ne s’est pas demandé comment elle allait en sortir.

D’abord, le trou allait tout droit, comme un tunnel. Puis, tout à coup, il descendait tout droit vers le bas. C’était si brusque qu’Alice n’a même pas eu le temps de penser à se retenir. Elle s’est sentie tomber, comme dans un puits très profond.

De deux choses l’une: ou bien le puits était vraiment très profond, ou bien elle tombait très lentement. En effet, pendant sa chute, elle avait tout le temps de regarder autour d’elle. Elle pouvait aussi se demander avec étonnement ce qui allait lui arriver. D’abord, elle a regardé vers le fond du trou pour savoir où elle allait. Mais il faisait bien trop sombre pour voir quelque chose. Ensuite, elle a regardé les murs du puits. Ils étaient couverts d’armoires et d’étagères. Ici et là, des cartes de géographie et des images étaient pendues à des clous. En passant, elle a pris un pot de confiture sur une étagère. Sur l’étiquette, on lisait: “MARMELADE D’ORANGES.” Mais, à son grand regret, le pot était vide. Elle n’osait pas le laisser tomber, parce qu’elle avait peur de tuer quelqu’un. Alors elle s’est arrangée pour le poser dans une des armoires, en passant devant.

“Eh bien!” a dit Alice. “Après une chute pareille, tomber dans l’escalier ne me fera plus rien du tout! Comme ils vont me trouver courageuse, à la maison! Même si je tombais du haut du toit, je ne me plaindrais pas.” (Ce qui était bien probable.)

Tombe, tombe, tombe! “Cette chute ne va donc jamais finir?” a-t-elle dit tout haut. “Je voudrais bien savoir combien de milles j’ai déjà faits. Je dois être tout près du centre de la terre. Voyons, cela ferait quatre mille milles de profondeur, je crois.” (Comme vous voyez, Alice avait appris pas mal de choses dans ses leçons. Ce n’était pas un très bon moment pour montrer ce qu’elle savait, car personne ne l’écoutait. Mais c’était quand même un bon exercice de répéter sa leçon.) “Oui, c’est à peu près cela. Mais alors, à quelle latitude ou à quelle longitude est-ce que je me trouve?” (Alice n’avait aucune idée de ce que voulaient dire latitude et longitude. Mais elle trouvait que c’étaient de beaux grands mots, qui sonnaient bien.)

Bientôt, elle a repris: “Et si je traversais complètement la terre? Comme ce serait drôle d’arriver au milieu de gens qui marchent la tête en bas! Aux Antipathies, je crois.” (Cette fois, elle était contente que personne ne soit là pour l’entendre, parce qu’elle sentait bien que ce mot n’était pas tout à fait juste.) “Mais alors, je devrai leur demander le nom du pays. Pardon, Madame, est-ce ici la Nouvelle-Zemble ou l’Australie?” En même temps, elle a essayé de faire la révérence. (Quelle idée! Faire la révérence en l’air! Dites-moi un peu, comment vous y prendriez-vous?) “‘Quelle petite ignorante!’ pensera la dame quand je lui poserai cette question. Non, il ne faut pas demander cela. Je le verrai peut-être écrit quelque part.”

Tombe, tombe, tombe! Alice n’avait rien de mieux à faire, alors elle s’est remise à parler toute seule. “Dinah va bien remarquer que je ne suis pas là, ce soir.” (Dinah, c’était son chat.) “J’espère qu’on n’oubliera pas de lui donner son bol de lait à l’heure du thé. Dinah, ma minette, pourquoi n’es-tu pas ici avec moi? Il n’y a pas de souris dans l’air, j’en ai bien peur. Mais tu pourrais attraper une chauve-souris, et cela ressemble beaucoup à une souris, tu sais. Mais est-ce que les chats mangent les chauves-souris?” À ce moment, Alice a commencé à avoir sommeil. À moitié endormie, elle répétait: “Les chats mangent-ils les chauves-souris? Les chats mangent-ils les chauves-souris?” Et quelquefois: “Les chauves-souris mangent-elles les chats?” Car, vous le comprenez bien, elle ne pouvait répondre à aucune des deux questions. Alors la manière de les poser n’avait pas d’importance. Elle s’endormait doucement. Elle commençait à rêver qu’elle se promenait main dans la main avec Dinah. Elle lui disait très sérieusement: “Voyons, Dinah, dis-moi la vérité: as-tu jamais mangé des chauves-souris?” Quand tout à coup, pouf! la voilà couchée sur un tas de fagots et de feuilles sèches. Elle a fini de tomber.

Alice ne s’est pas fait le moindre mal. Vite, elle se remet debout et regarde en l’air. Mais tout est noir là-haut. Devant elle, il y a un long passage, et le Lapin Blanc y court à toute vitesse. Il n’y a pas un instant à perdre! Alice part comme le vent. Elle arrive juste à temps pour entendre le Lapin, qui tourne le coin. Il dit: “Par ma moustache et mes oreilles, comme il se fait tard!” Elle n’était plus qu’à deux pas derrière lui. Mais après le coin, le Lapin avait disparu. Alice s’est alors trouvée dans une salle longue et basse. Une rangée de lampes, pendues au plafond, l’éclairait.

Il y avait des portes tout autour de la salle, mais elles étaient toutes fermées. Alice a essayé d’ouvrir celles de droite, puis celles de gauche, sans succès. Alors elle s’est promenée tristement au milieu de la salle. Elle se demandait comment elle allait pouvoir en sortir.

Tout à coup, elle a trouvé devant elle une petite table à trois pieds, en verre massif. Il n’y avait rien dessus, sauf une toute petite clef d’or. Alice a tout de suite pensé que c’était peut-être la clef d’une des portes. Mais hélas! Les serrures étaient trop grandes, ou bien la clef était trop petite. En tout cas, elle n’a pu ouvrir aucune porte. Mais pendant son deuxième tour de la salle, elle a remarqué un rideau très bas. Elle ne l’avait pas vu la première fois. Derrière, il y avait une petite porte d’environ quinze pouces de haut. Elle a essayé la petite clef d’or dans la serrure. À sa grande joie, la clef allait parfaitement! Alice a ouvert la porte. Elle a vu qu’elle donnait sur un passage étroit, à peine plus large qu’un trou de rat. Elle s’est mise à genoux et elle a regardé au bout du passage. Elle a découvert le plus ravissant jardin du monde. Oh! Comme elle avait envie de sortir de cette salle sombre! Comme elle voulait se promener au milieu de ces carrés de fleurs brillantes et de ces fraîches fontaines! Mais sa tête ne pouvait même pas passer par la porte. “Et même si ma tête passait,” pensait Alice, “à quoi cela servirait-il sans mes épaules? Oh! comme je voudrais pouvoir me fermer comme un télescope! C’est peut-être possible, si je savais comment m’y prendre.” Il lui était déjà arrivé tant de choses extraordinaires! Alice commençait à croire que très peu de choses étaient vraiment impossibles.

Attendre devant la petite porte ne servait à rien. Alors elle est retournée vers la table. Elle espérait presque y trouver une autre clef. Ou au moins un grimoire, avec les règles à suivre pour se fermer comme un télescope. Cette fois, elle a trouvé sur la table une petite bouteille. (Elle n’était certainement pas là tout à l’heure!) Au cou de la bouteille, il y avait une étiquette en papier. Les mots “BUVEZ-MOI” y étaient imprimés en grosses lettres, très joliment.

C’est bien facile de dire “*Buvez-moi*”! Mais Alice était trop maligne pour obéir sans réfléchir. “Examinons d’abord,” a-t-elle dit, “et voyons s’il y a écrit dessus ‘*Poison*’ ou non.” Car elle avait lu de jolies petites histoires sur des enfants qui avaient été brûlés. D’autres avaient été mangés par des bêtes sauvages. Il leur était arrivé aussi d’autres choses très désagréables. Et tout cela parce qu’ils avaient oublié les règles très simples que leurs parents leur avaient apprises. Par exemple: un tisonnier chauffé à blanc brûle les mains si on le tient trop longtemps. Si on se fait une coupure profonde au doigt, en général, le doigt saigne. Et elle n’avait pas oublié une autre règle. Si on boit beaucoup d’une bouteille marquée “*Poison*”, on est sûr d’être malade, tôt ou tard.

Mais cette bouteille n’était pas marquée “*Poison*”. Alors Alice a osé goûter. C’était très bon. (En fait, c’était comme un mélange de plusieurs choses. Il y avait de la tarte aux cerises, de la crème et de l’ananas. Il y avait aussi de la dinde aux truffes, du nougat et du pain grillé au beurre.) Alice a donc bien vite tout bu.

“Je me sens toute drôle,” a dit Alice. “On dirait que je rentre en moi-même et que je me ferme comme un télescope.” Et c’est bien ce qui arrivait. Elle ne mesurait plus que dix pouces de haut. Son visage s’est éclairé de joie. Elle avait maintenant la bonne taille pour passer par la petite porte et entrer dans ce beau jardin! Pourtant, elle a d’abord attendu quelques minutes, pour voir si elle allait encore rapetisser. Cela lui faisait un peu peur. “Imaginez,” se disait Alice, “je pourrais finir par m’éteindre comme une bougie. Que deviendrais-je alors?” Et elle essayait d’imaginer la flamme d’une bougie après qu’on l’a éteinte. En effet, elle ne se souvenait pas d’avoir jamais vu une chose pareille.

Un moment après, comme rien d’autre ne se passait, elle a décidé d’aller tout de suite au jardin. Mais hélas, pauvre Alice! En arrivant à la porte, elle s’est aperçue qu’elle avait oublié la petite clef d’or. Elle est retournée à la table pour la prendre. Impossible d’attraper la clef! Elle la voyait très bien à travers le verre, mais elle ne pouvait pas l’atteindre. Elle a fait tout son possible pour grimper le long d’un des pieds de la table. Mais il était trop glissant. À la fin, épuisée, la pauvre enfant s’est assise et elle a pleuré.

“Allons, à quoi bon pleurer comme ça!” s’est dit Alice d’un ton sec. “Je vous conseille, Mademoiselle, d’arrêter tout de suite!” Elle avait l’habitude de se donner de très bons conseils (mais elle les suivait rarement). Quelquefois, elle se grondait si fort que les larmes lui venaient aux yeux. Une fois, elle s’était même donné des tapes, parce qu’elle avait triché dans une partie de croquet qu’elle jouait toute seule! Car cette étrange enfant aimait beaucoup jouer deux personnages à la fois. “Mais,” a pensé la pauvre Alice, “il n’y a plus moyen de faire deux personnages. Maintenant, il me reste à peine de quoi en faire un!”

Ensuite, elle a vu une petite boîte en verre sous la table. Elle l’a ouverte et elle y a trouvé un tout petit gâteau. Dessus, les mots “MANGEZ-MOI” étaient joliment écrits avec des raisins de Corinthe. “Bon, je vais le manger,” a dit Alice. “S’il me fait grandir, je pourrai attraper la clef. S’il me fait rapetisser, je pourrai passer sous la porte en rampant. D’une façon ou d’une autre, j’entrerai dans le jardin. Et alors, il arrivera ce qui arrivera!”

Elle a donc mangé un petit morceau du gâteau. Elle a posé sa main sur le haut de sa tête. Puis elle s’est demandé, très inquiète: “Lequel est-ce? Lequel est-ce?” Elle voulait savoir si elle grandissait ou si elle rapetissait. Elle a été très étonnée de rester de la même taille. À vrai dire, c’est ce qui arrive le plus souvent quand on mange du gâteau. Mais Alice avait tellement pris l’habitude d’attendre des choses extraordinaires que, maintenant, vivre comme tout le monde lui paraissait ennuyeux et stupide.

Alors elle s’est remise au travail, et le gâteau a bien vite disparu.

### Glossaire

- **terrier**: le trou où vit un lapin, sous la terre.
- **gousset**: une petite poche dans un gilet, pour mettre une montre.
- **puits**: un trou très profond dans la terre, pour prendre de l’eau.
- **faire la révérence**: saluer en pliant un peu les genoux, pour être polie.
- **Antipathies**: Alice se trompe de mot: elle veut dire “antipodes”, l’autre côté de la terre.
- **chauve-souris**: un petit animal qui vole la nuit et ressemble à une souris avec des ailes.
- **fagots**: des petits morceaux de bois attachés ensemble.
- **grimoire**: un vieux livre plein de secrets et de formules magiques.
- **tisonnier**: une barre de fer pour remuer le feu dans la cheminée.
- **raisins de Corinthe**: de tout petits raisins secs.
- **pouce**: une ancienne mesure de longueur, environ 2,5 centimètres.

## Chapitre II. La mare aux larmes

“De plus très curieux en plus très curieux!” s’est écriée Alice. (Elle était si surprise qu’elle ne savait plus parler correctement.) “Voilà que je m’allonge comme le plus grand télescope du monde! Adieu, mes pieds!” (Elle venait de regarder en bas, et ses pieds semblaient s’éloigner si loin qu’elle les voyait à peine.) “Oh! mes pauvres petits pieds! Qui vous mettra vos chaussettes et vos chaussures maintenant, mes chéris? Moi, je ne pourrai certainement pas! Je serai bien trop loin pour m’occuper de vous. Débrouillez-vous comme vous pourrez.”

“Il faut quand même que je sois gentille avec eux,” a pensé Alice. “Sinon, ils refuseront peut-être d’aller du côté où je veux aller. Ah! je sais ce que je vais faire: je leur donnerai une belle paire de bottines à Noël.”

Puis elle a réfléchi à la manière de faire. “Il faudra les envoyer par le messager,” a-t-elle pensé. “Quelle drôle d’idée, d’envoyer des cadeaux à ses propres pieds! Et l’adresse, alors! C’est ça qui sera drôle.

*À Monsieur Lepiédroit d’Alice,*
*Tapis du foyer,*
*Près le garde-feu.*
*(De la part de M Alice.)*

Oh! que d’enfantillages je dis là!”

Au même instant, sa tête a cogné contre le plafond de la salle. En effet, elle mesurait maintenant un peu plus de neuf pieds de haut. Vite, elle a pris la petite clef d’or et elle a couru à la porte du jardin.

Pauvre Alice! Elle s’est couchée sur le côté, de tout son long. Mais tout ce qu’elle pouvait faire, c’était regarder dans le jardin avec un seul œil. Passer par le petit passage? Il n’en était plus question. Alors elle s’est assise et elle s’est remise à pleurer.

“Quelle honte!” a dit Alice. “Une grande fille comme vous” (‘grande’ était bien le mot!) “pleurer comme ça! Allons, arrêtez, je vous dis!” Mais elle a continué à pleurer. Elle a versé des litres et des litres de larmes. À la fin, il y avait une grande mare tout autour d’elle. Cette mare était profonde d’environ quatre pouces et allait jusqu’au milieu de la salle.

Quelque temps après, elle a entendu un petit bruit de pas au loin. Vite, elle s’est essuyé les yeux pour voir ce que c’était. C’était le Lapin Blanc, en grande toilette. Il tenait d’une main une paire de gants paille, et de l’autre un grand éventail. Il arrivait en courant, l’air très occupé, et il marmonnait: “Oh! la Duchesse, la Duchesse! Elle sera dans une belle colère si je l’ai fait attendre!” Alice était si malheureuse qu’elle était prête à demander de l’aide au premier venu. Alors, quand le Lapin est passé près d’elle, elle a parlé d’une voix humble et timide. “Je vous en prie, Monsieur—” Le Lapin a sursauté de terreur. Il a laissé tomber les gants et l’éventail. Puis il s’est enfui à toute vitesse et il a disparu dans l’obscurité.

Alice a ramassé les gants et l’éventail. Il faisait très chaud dans cette salle, alors elle s’est éventée. En même temps, elle se parlait à elle-même: “Comme tout est étrange aujourd’hui! Hier, tout se passait normalement. Peut-être qu’on m’a changée pendant la nuit! Voyons, est-ce que j’étais la même petite fille ce matin, en me levant? Je crois bien me rappeler que je me sentais un peu différente. Mais si je ne suis pas la même, alors qui suis-je, s’il vous plaît? Voilà le problème.” Elle a commencé à penser, une par une, à toutes les petites filles de son âge qu’elle connaissait. Elle voulait voir si elle avait été changée en l’une d’elles.

“Bien sûr, je ne suis pas Ada,” a-t-elle dit. “Elle a de longs cheveux bouclés, et les miens ne frisent pas du tout. Et je ne suis sûrement pas Mabel, car je sais plein de choses, et Mabel ne sait presque rien. Et puis, Mabel, c’est Mabel; Alice, c’est Alice! Oh! mais quelle énigme! Voyons si je me souviens de tout ce que je savais. Quatre fois cinq font douze. Quatre fois six font treize. Quatre fois sept font—— Je n’arriverai jamais à vingt comme ça. Mais la table de multiplication, ce n’est pas important. Essayons la géographie. Londres est la capitale de Paris. Paris est la capitale de Rome. Et Rome est la capitale de— Mais non, ce n’est pas ça, j’en suis bien sûre! Je dois être changée en Mabel! Je vais essayer de réciter *Maître Corbeau*.” Elle a croisé les mains sur ses genoux, comme quand elle récitait ses leçons. Puis elle a commencé à répéter la fable, d’une voix rauque et étrange. Et les mots ne venaient plus comme avant:

*“Maître Corbeau sur un arbre perché,*
*Faisait son nid entre des branches;*
*Il avait relevé ses manches,*
*Car il était très affairé.*
*Maître Renard, par là passant,*
*Lui dit: ‘Descendez donc, compère;*
*Venez embrasser votre frère.’*
*Le Corbeau, le reconnaissant,*
*Lui répondit en son ramage:*
*‘Fromage.’”*

“Je suis bien sûre que ce n’est pas ça du tout,” s’est écriée la pauvre Alice. Ses yeux se sont remplis de larmes. “Ah! je le vois bien, je ne suis plus Alice, je suis Mabel. Il va falloir que j’aille vivre dans cette vilaine petite maison. Je n’aurai presque pas de jouets pour m’amuser. Oh! et on me fera apprendre tant de leçons! Oui, c’est décidé: si je suis Mabel, je resterai ici. Ils pourront bien passer la tête là-haut et me crier: ‘Reviens auprès de nous, ma chérie!’ Moi, je regarderai seulement en l’air et je dirai: ‘Dites-moi d’abord qui je suis. Si j’aime être cette personne-là, je viendrai vous rejoindre. Sinon, je resterai ici jusqu’à ce que je devienne une autre petite fille.’ Et pourtant…” Alice a éclaté en sanglots. “Je donnerais tout au monde pour les voir passer la tête là-haut! Je m’ennuie tellement, ici, toute seule!”

Pendant qu’elle disait ces mots, elle a eu une grande surprise. Tout en parlant, elle avait mis un des petits gants du Lapin! “Comment ai-je pu mettre ce gant?” a-t-elle pensé. “Je rapetisse donc encore?” Elle s’est levée et elle est allée près de la table pour se mesurer. Autant qu’elle pouvait en juger, elle avait environ deux pieds de haut. Et elle continuait à rapetisser très vite.

Bientôt, elle a compris que c’était à cause de l’éventail qu’elle tenait à la main. Vite, elle l’a lâché, juste à temps. Sinon, elle aurait complètement disparu.

“Je l’ai échappé belle!” a dit Alice. Ce changement brusque lui avait fait très peur. Mais elle était bien contente de voir qu’elle existait encore. “Maintenant, vite au jardin!” Elle a couru vers la petite porte. Mais hélas! la porte s’était refermée. Et la petite clef d’or était sur la table de verre, comme tout à l’heure. “Ça va de plus en plus mal,” a pensé la pauvre enfant. “Jamais je n’ai été aussi petite, jamais! C’est vraiment trop fort!”

Elle venait de dire ces mots quand son pied a glissé. Et flac! La voilà dans l’eau salée jusqu’au menton. D’abord, elle a cru qu’elle était tombée dans la mer. “Dans ce cas, je rentrerai à la maison en train,” s’est-elle dit. (Alice était allée au bord de la mer une seule fois dans sa vie. Depuis, elle imaginait que toutes les côtes se ressemblaient. Partout, il y avait beaucoup de cabines pour les baigneurs. Il y avait des enfants qui creusaient des trous dans le sable avec des pelles en bois. Ensuite venait une longue ligne de maisons garnies. Et derrière ces maisons, il y avait une gare.) Mais elle a vite compris qu’elle était dans une mare. C’était la mare des larmes qu’elle avait pleurées quand elle mesurait neuf pieds de haut.

“Je regrette bien d’avoir tant pleuré!” a dit Alice. Elle nageait de tous les côtés pour essayer de sortir de là. “Je vais sans doute être punie: je vais me noyer dans mes propres larmes! C’est ça qui sera drôle! D’ailleurs, tout est drôle aujourd’hui.”

Au même moment, elle a entendu quelque chose qui pataugeait dans la mare, pas très loin. Elle a nagé de ce côté pour voir ce que c’était. D’abord, elle a pensé que c’était un cheval marin ou un hippopotame. Puis elle s’est rappelé qu’elle était très petite maintenant. Et elle a bientôt vu que c’était tout simplement une souris. Comme elle, la souris avait glissé dans la mare.

“Et si je parlais à cette souris?” a pensé Alice. “Tout est si extraordinaire ici qu’elle sait peut-être parler. En tout cas, essayer ne peut pas faire de mal.” Alors elle a commencé: “Ô Souris, savez-vous comment on pourrait sortir de cette mare? Je suis très fatiguée de nager, ô Souris!” (Alice pensait que c’était la bonne manière de parler à une souris. Elle ne l’avait encore jamais fait. Mais elle se souvenait d’avoir vu dans la grammaire latine de son frère: “La souris, de la souris, à la souris, ô souris.”) La Souris l’a regardée d’un air curieux. Alice a même cru la voir cligner un de ses petits yeux. Mais la Souris n’a rien dit.

“Elle ne comprend peut-être pas ma langue,” a dit Alice. “C’est sans doute une souris étrangère qui vient d’arriver. Je vais essayer de lui parler italien: ‘Dove è il mio gatto?’” C’était la première phrase de son livre de conversation. La Souris a fait un bond hors de l’eau. Elle semblait trembler de tout son corps. “Oh! mille pardons!” s’est écriée Alice. Elle avait peur d’avoir fait de la peine au pauvre animal. “J’oubliais que vous n’aimez pas les chats.”

“Aimer les chats!” a crié la Souris d’une voix aiguë et en colère. “Et vous, est-ce que vous les aimeriez, si vous étiez à ma place?”

“Non, sans doute,” a dit Alice d’une voix douce, pour la calmer. “Ne vous fâchez pas. Pourtant, j’aimerais bien vous montrer Dinah, notre chatte. Oh! si vous la voyiez, je suis sûre que vous aimeriez les chats. Dinah est si douce et si gentille.” Alice nageait tranquillement dans la mare. Elle parlait moitié pour elle-même, moitié pour la Souris. Elle a continué: “Elle reste si gentiment assise près du feu. Elle fait son rouet, elle se lèche les pattes et elle se lave la figure. Son poil est si doux à caresser! Et comme elle attrape bien les souris! Oh! pardon!” a dit encore Alice, car cette fois, tous les poils de la Souris s’étaient dressés. On voyait bien qu’elle était vraiment fâchée. “Nous n’en parlerons plus, si cela vous fait de la peine.”

“Nous! dites-vous,” a crié la Souris, qui tremblait de la tête à la queue. “Comme si moi, je parlais jamais de ces choses-là! Dans notre famille, on a toujours détesté les chats. Ce sont des créatures méchantes, sans honneur et sans pitié. Que je ne vous entende plus parler d’eux!”

“Eh bien, non,” a dit Alice. Elle avait hâte de changer de sujet. “Est-ce que… est-ce que vous aimez les chiens?” La Souris n’a pas répondu. Alors Alice a continué très vite: “Il y a, tout près de chez nous, un petit chien très mignon que je voudrais vous montrer! C’est un petit terrier aux yeux brillants, avec de longs poils bruns et frisés! Il rapporte très bien les objets qu’on lui lance. Il se tient debout sur ses pattes de derrière et il fait le beau pour avoir à manger. Il fait tant de tours que j’en oublie plus de la moitié! Il appartient à un fermier. Ce fermier ne le donnerait pas, même pour mille francs, parce que le chien lui est très utile. Il tue tous les rats, et aussi—— Oh!” a repris Alice d’un ton triste, “voilà que je vous ai encore offensée!” En effet, la Souris s’éloignait en nageant de toutes ses forces. L’eau de la mare en était toute agitée.

Alice l’a rappelée doucement: “Ma petite Souris! Revenez, je vous en prie! Nous ne parlerons plus ni de chien ni de chat, puisque vous ne les aimez pas!”

En entendant cela, la Souris s’est retournée et elle est revenue tout doucement. Elle était toute pâle (de colère, pensait Alice). Elle a dit d’une voix basse et tremblante: “Allons jusqu’à la rive. Là, je vous raconterai mon histoire, et vous comprendrez pourquoi je déteste les chats et les chiens.”

Il était grand temps de partir, car la mare se remplissait d’oiseaux et de toutes sortes d’animaux qui y étaient tombés. Il y avait un canard, un dodo, un lory, un aiglon et d’autres bêtes extraordinaires. Alice est passée devant, et toute la troupe a nagé vers la rive.

### Glossaire

- **bottines**: des chaussures qui montent un peu au-dessus de la cheville.
- **le messager**: autrefois, l’homme qui transportait les paquets et les lettres d’une ville à l’autre.
- **le garde-feu**: une grille qu’on met devant la cheminée pour se protéger du feu.
- **enfantillages**: des paroles ou des actions bêtes, comme celles d’un petit enfant.
- **en grande toilette**: avec ses plus beaux vêtements.
- **gants paille**: des gants de la couleur jaune pâle de la paille.
- **l’éventail**: un objet qu’on agite devant son visage pour avoir moins chaud.
- **la mare**: une petite étendue d’eau, plus petite qu’un lac.
- **une énigme**: une question difficile, une chose qu’on ne comprend pas.
- **un cheval marin**: ici, un gros animal de mer, comme le morse.
- **faire son rouet**: ronronner, faire le bruit doux d’un chat content.
- **Dove è il mio gatto?**: une phrase en italien qui veut dire “Où est mon chat?”.
- **la rive**: le bord de l’eau.

## Chapitre III. La course cocasse

Ces êtres bizarres, réunis au bord de la mare, formaient un groupe bien ridicule. Les oiseaux avaient les plumes toutes en désordre. Les autres animaux avaient les poils collés contre le corps. Tous étaient trempés, de mauvaise humeur et très mal à l’aise.

Bien sûr, la première question a été: “Comment faire pour nous sécher?” Au bout de quelques instants, Alice a trouvé tout naturel de bavarder avec ces animaux. C’était comme si elle les connaissait depuis toujours. Elle a même eu une longue discussion avec le Lory. À la fin, il s’est mis à bouder et lui a dit: “Je suis plus âgé que vous, donc j’en sais plus que vous.” Alice ne voulait pas accepter cela sans connaître l’âge du Lory. Mais le Lory a refusé net de le dire. Alors la discussion s’est arrêtée là.

Enfin, la Souris, qui semblait avoir une certaine autorité sur les autres, a crié: “Asseyez-vous tous, et écoutez-moi! Je vais bientôt vous faire sécher, je vous le promets!” Vite, tout le monde s’est assis en rond autour de la Souris. Alice ne la quittait pas des yeux, avec inquiétude, car elle se disait: “Je vais attraper un gros rhume si je ne sèche pas bientôt.”

“Hum!” a fait la Souris d’un air important. “Êtes-vous prêts? Je ne connais rien de plus sec que ceci. Silence dans le cercle, s’il vous plaît. ‘Guillaume le Conquérant avait le soutien du pape. Il soumit bientôt les Anglais, qui manquaient de chefs. De plus, les Anglais commençaient à s’habituer aux conquêtes des étrangers. Edwin et Morcar, comtes de Mercie et de Northumbrie——’”

“Brrr,” a fait le Lory, qui tremblait de froid.

“Pardon,” a demandé la Souris en fronçant les sourcils, mais très poliment. “Qu’avez-vous dit?”

“Moi! rien,” a répondu vite le Lory.

“Ah! je croyais,” a dit la Souris. “Je continue. ‘Edwin et Morcar, comtes de Mercie et de Northumbrie, se déclarèrent pour lui. Et Stigand, l’archevêque patriote de Cantorbery, trouva cela——’”

“Trouva quoi?” a dit le Canard.

“Il trouva *cela*,” a répondu la Souris avec impatience. “Vous savez bien ce que ‘*cela*’ veut dire.”

“Je sais très bien ce que ‘*cela*’ veut dire,” a ajouté le Canard. “Par exemple, quand moi, je trouve cela bon, ‘*cela*’, c’est un ver ou une grenouille. Mais la question, c’est de savoir ce que l’archevêque a trouvé.”

La Souris n’a pas fait attention à cette question. Elle a continué très vite: “‘L’archevêque trouva cela bien vu d’aller avec Edgar Atheling à la rencontre de Guillaume. Il voulait lui offrir la couronne. Au début, Guillaume fut un bon prince. Mais l’insolence des vassaux normands——’ Eh bien, comment ça va, mon enfant?” a-t-elle ajouté, en se tournant vers Alice.

“Toujours aussi mouillée,” a dit Alice tristement. “Je ne sèche que d’ennui.”

“Dans ce cas,” a dit le Dodo d’un ton solennel, en se levant sur ses pattes, “je propose l’ajournement, et l’adoption immédiate de mesures énergiques.”

“Parlez français,” a dit l’Aiglon. “Je ne comprends pas la moitié de ces grands mots. Et en plus, je ne crois pas que vous les compreniez vous-même!” L’Aiglon a baissé la tête pour cacher un sourire. Quelques autres oiseaux ont ricané tout haut.

“J’allais proposer,” a dit le Dodo d’un ton vexé, “une course cocasse. C’est ce que nous pouvons faire de mieux pour nous sécher.”

“Qu’est-ce qu’une course cocasse?” a demandé Alice. Elle n’avait pas très envie de le savoir. Mais le Dodo s’était arrêté de parler, comme s’il attendait une question. Et personne d’autre ne semblait prêt à prendre la parole.

“La meilleure manière de l’expliquer,” a dit le Dodo, “c’est de le faire.” (Vous aurez peut-être envie d’essayer, un de ces jours d’hiver. Alors je vais vous dire comment le Dodo s’y est pris.)

D’abord, il a tracé un terrain de course, une sorte de cercle. (“D’ailleurs,” disait-il, “la forme n’a pas d’importance.”) Puis on a placé les coureurs un peu partout sur le terrain, n’importe où. Personne n’a crié: “Un, deux, trois, partez!” Chacun partait quand il voulait et s’arrêtait quand il voulait. Alors il n’était pas facile de savoir quand la course serait finie. Pourtant, au bout d’une demi-heure, tout le monde était sec. Le Dodo a alors crié tout à coup: “La course est finie!” Et les voilà tous autour du Dodo, hors d’haleine, qui lui demandent: “Qui a gagné?”

Le Dodo a dû beaucoup réfléchir à cette question. Il est resté longtemps assis, un doigt appuyé sur le front. (C’est la position habituelle de Shakespeare dans ses portraits.) Pendant ce temps, les autres attendaient en silence. Enfin, le Dodo a dit: “Tout le monde a gagné, et tout le monde aura un prix.”

“Mais qui va donner les prix?” ont-ils demandé tous en même temps.

“*Elle*, bien sûr,” a répondu le Dodo, en montrant Alice du doigt. Aussitôt, toute la troupe l’a entourée en criant dans le désordre: “Les prix! Les prix!”

Alice ne savait pas quoi faire. Pour se tirer d’affaire, elle a mis la main dans sa poche. Elle en a sorti une boîte de dragées. (Heureusement, l’eau salée n’était pas entrée dedans.) Puis elle a donné une dragée à chacun, comme prix. Il y en avait juste assez pour tout le monde.

“Mais il faut qu’elle ait un prix, elle aussi,” a dit la Souris.

“Bien sûr,” a répondu le Dodo d’un air grave. “Avez-vous encore quelque chose dans votre poche?” a-t-il continué, en se tournant vers Alice.

“Un dé, rien d’autre,” a dit Alice d’un ton triste.

“Donnez-le-moi,” a dit le Dodo. Tous les animaux se sont de nouveau rassemblés autour d’Alice. Le Dodo lui a présenté le dé d’un air solennel, en disant: “Nous vous prions d’accepter ce superbe dé.” Quand il a eu fini ce petit discours, tout le monde a crié: “Hourra!”

Alice trouvait tout cela bien ridicule. Mais les autres avaient l’air si sérieux qu’elle n’osait pas rire. Elle ne trouvait rien à répondre. Alors elle a simplement fait la révérence, et elle a pris le dé de son air le plus sérieux.

Il ne restait plus qu’à manger les dragées. Cela s’est fait avec un peu de bruit et de désordre, car les gros oiseaux se plaignaient de ne rien sentir dans la bouche. Les petits, eux, s’étranglaient, et il fallait leur taper dans le dos. Enfin, tout est redevenu calme. Les animaux se sont assis en rond autour de la Souris. Ils lui ont demandé de raconter encore quelque chose.

“Vous m’avez promis de me raconter votre histoire,” a dit Alice. “Et de m’expliquer pourquoi vous détestez—les chats et les chiens,” a-t-elle ajouté tout bas. Elle avait encore peur de la vexer.

La Souris s’est tournée vers Alice. Elle a soupiré et lui a dit: “Mon histoire sera longue et traînante.”

“Tiens! tout comme votre queue,” a dit Alice. Elle était frappée par la ressemblance. Pendant que la Souris parlait, Alice regardait sa queue avec étonnement. Dans sa tête, l’histoire longue et traînante et la queue longue et traînante se mélangeaient. Cela donnait à peu près ceci:

*Canichon dit à la Souris,*
*Qu’il rencontra dans le logis:*
*“Je crois le moment fort propice*
*De te faire aller en justice.*
*Je ne doute pas du succès*
*Que doit avoir notre procès.*
*Vite, allons, commençons l’affaire.*
*Ce matin je n’ai rien à faire.”*
*La Souris dit à Canichon:*
*“Sans juge et sans jurés, mon bon!”*
*Mais Canichon plein de malice*
*Dit: “C’est moi qui suis la justice,*
*Et, que tu aies raison ou tort,*
*Je vais te condamner à mort.”*

“Vous ne m’écoutez pas,” a dit la Souris à Alice d’un air sévère. “À quoi pensez-vous donc?”

“Pardon,” a dit Alice humblement. “Vous en étiez au cinquième détour.”

“Détour!” a dit la Souris d’un ton sec. “Croyez-vous donc que je manque de véracité?”

“Des vers à citer? Oh! je peux vous en donner quelques-uns!” a dit Alice, toujours prête à rendre service.

“On n’a pas besoin de vous,” a dit la Souris. “Dire des bêtises pareilles, c’est m’insulter.” Puis elle s’est levée pour partir.

“Je ne voulais pas vous vexer,” a dit Alice d’une voix douce. “Mais franchement, vous êtes bien susceptible.”

La Souris a grogné quelque chose entre ses dents et elle s’est éloignée.

“Revenez, je vous en prie, finissez votre histoire!” lui a crié Alice. Et tous les autres ont dit ensemble: “Oui, nous vous en supplions!” Mais la Souris a secoué la tête et elle est partie encore plus vite.

“Quel dommage qu’elle ne soit pas restée!” a dit le Lory en soupirant, dès que la Souris a disparu.

Un vieux crabe en a profité pour dire à son fils: “Mon enfant, que cela vous serve de leçon! Ne vous mettez jamais en colère!”

“Taisez-vous donc, papa,” a dit le jeune crabe d’un ton désagréable. “Vous feriez perdre patience à une huître!”

“Ah! si Dinah était ici,” a dit Alice tout haut, sans parler à personne en particulier. “Elle l’aurait vite ramenée!”

“Et qui est Dinah, si ce n’est pas indiscret de le demander?” a dit le Lory.

Alice a répondu avec plaisir, car elle était toujours prête à parler de sa chère chatte. “Dinah, c’est notre chatte. Si vous saviez comme elle attrape bien les souris! Et si vous la voyiez courir après les oiseaux! Aussitôt vus, aussitôt croqués.”

Ces paroles ont eu un effet étonnant sur le groupe. Quelques oiseaux se sont enfuis tout de suite. Une vieille pie s’est enveloppée avec soin. Elle a murmuré: “Il faut vraiment que je rentre chez moi. L’air du soir est très mauvais pour ma gorge!” Et un canari a crié à ses petits, d’une voix tremblante: “Venez, mes enfants! Il est grand temps d’aller au lit!”

Enfin, avec une excuse ou une autre, tout le monde est parti. Alice s’est bientôt retrouvée seule.

“Je regrette bien d’avoir parlé de Dinah,” s’est-elle dit tristement. “Personne ne l’aime ici, et pourtant c’est la meilleure chatte du monde! Oh! chère Dinah, est-ce que je te reverrai un jour?” Alors la pauvre Alice s’est remise à pleurer. Elle se sentait seule, triste et sans courage.

Au bout de quelque temps, elle a entendu au loin un petit bruit de pas. Vite, elle a levé les yeux. Elle espérait que la Souris avait changé d’avis et revenait finir son histoire.

### Glossaire

- **cocasse**: drôle et bizarre.
- **sec**: sans eau; mais aussi ennuyeux, sans rien d’amusant.
- **sécher d’ennui**: s’ennuyer beaucoup.
- **l’ajournement**: quand on remet une réunion à plus tard.
- **les dragées**: des bonbons durs, souvent des amandes couvertes de sucre.
- **un dé**: ici, un dé à coudre: un petit objet qu’on met au bout du doigt pour coudre.
- **traînante**: qui dure longtemps, qui avance lentement; une queue traînante touche le sol.
- **la véracité**: le fait de dire la vérité.
- **des vers**: les lignes d’un poème.
- **susceptible**: qui se vexe très facilement.
- **la pie**: un oiseau noir et blanc qui fait beaucoup de bruit.

## Chapitre IV. L’habitation du Lapin Blanc

C’était le Lapin Blanc. Il revenait en trottinant et il regardait partout, l’air inquiet, comme s’il avait perdu quelque chose. Alice l’a entendu qui marmonnait: “La Duchesse! La Duchesse! Oh! mes pauvres pattes! Oh! ma fourrure et mes moustaches! Elle me fera guillotiner, aussi vrai que des furets sont des furets! Où ai-je bien pu les perdre?” Alice a tout de suite deviné qu’il cherchait l’éventail et la paire de gants paille. Elle avait bon cœur, alors elle s’est mise à les chercher aussi. Mais impossible de les trouver.

D’ailleurs, depuis son bain dans la mare aux larmes, tout avait changé. La salle, la table de verre et la petite porte avaient complètement disparu.

Bientôt, le Lapin a vu Alice qui cherchait partout. Il lui a crié d’un ton impatient: “Eh bien! Marianne, que faites-vous ici? Courez vite à la maison me chercher une paire de gants et un éventail! Allons, dépêchons-nous.”

Alice a eu si peur qu’elle s’est mise à courir tout de suite dans la direction qu’il montrait. Elle n’a même pas essayé de lui expliquer qu’il se trompait.

“Il m’a prise pour sa bonne,” se disait-elle en courant. “Comme il sera étonné quand il saura qui je suis! Mais je ferais bien de lui apporter ses gants et son éventail. Enfin, si je les trouve.” À ce moment, elle est arrivée devant une petite maison. Sur la porte, il y avait une plaque en cuivre avec ces mots: “JEAN LAPIN.” Elle a monté l’escalier et elle est entrée sans frapper. Elle avait très peur de rencontrer la vraie Marianne. Elle craignait d’être mise à la porte avant d’avoir trouvé les gants et l’éventail.

“Comme c’est drôle,” s’est dit Alice, “de faire des commissions pour un lapin! Bientôt, ce sera Dinah qui m’enverra faire des commissions.” Alors elle s’est mise à imaginer comment les choses se passeraient. “‘Mademoiselle Alice, venez tout de suite vous préparer pour la promenade.’ ‘J’arrive tout de suite, ma bonne! Mais d’abord, je dois surveiller ce trou jusqu’au retour de Dinah. Il ne faut pas que la souris sorte.’ Mais je ne crois pas qu’on garderait Dinah à la maison,” a continué Alice. “Pas si elle donnait des ordres comme ça aux gens!”

Tout en parlant ainsi, Alice était entrée dans une petite chambre bien rangée. Il y avait une petite table devant la fenêtre. Comme elle s’y attendait, elle y a vu un éventail. Il y avait aussi deux ou trois paires de tout petits gants de chevreau. Elle a pris une paire de gants et l’éventail. Elle allait quitter la chambre quand elle a aperçu une petite bouteille, près du miroir. Cette fois, il n’y avait pas d’étiquette BUVEZ-MOI. Mais Alice l’a quand même débouchée et l’a portée à ses lèvres. “Il m’arrive toujours quelque chose d’intéressant,” s’est-elle dit, “quand je mange ou quand je bois. Je vais voir un peu l’effet de cette bouteille. J’espère qu’elle me fera grandir de nouveau, car je suis vraiment fatiguée d’être si petite!”

C’est bien ce qui est arrivé, et beaucoup plus vite qu’elle ne le pensait. Elle n’avait pas encore bu la moitié de la bouteille, et déjà sa tête touchait le plafond! Elle a dû se pencher pour ne pas se casser le cou. Elle a vite reposé la bouteille sur la table en se disant: “Ça suffit comme ça. J’espère que je ne vais pas grandir encore. Déjà, je ne peux plus passer par la porte. Oh! je regrette d’avoir tant bu!”

Hélas! il était trop tard. Elle grandissait, grandissait, et bientôt, elle a dû se mettre à genoux par terre. Mais un instant après, il n’y avait même plus assez de place pour rester à genoux. Elle a essayé de se coucher par terre, un coude contre la porte, l’autre bras autour de la tête. Mais elle grandissait toujours. Alors, en dernier recours, elle a passé un bras par la fenêtre. Puis elle a enfoncé un pied dans la cheminée. Elle a dit: “Maintenant, je ne peux rien faire de plus, quoi qu’il arrive. Qu’est-ce que je vais devenir?”

Heureusement pour Alice, la petite bouteille magique avait fini de faire son effet. Elle s’est arrêtée de grandir. Pourtant, elle était très mal installée. Et il semblait qu’elle n’avait pas la moindre chance de sortir un jour de cette chambre. Il n’est donc pas étonnant qu’elle se soit sentie très malheureuse.

“C’était bien plus agréable à la maison,” a pensé la pauvre enfant. “Là-bas, au moins, je ne passais pas mon temps à grandir et à rapetisser. Et je n’étais pas la servante des lapins et des souris. Je regrette d’être descendue dans ce terrier. Et pourtant, c’est assez amusant, cette vie-là! Je voudrais bien savoir ce qui m’est arrivé. Avant, quand je lisais des contes de fées, je pensais que ces choses-là n’arrivaient jamais. Et maintenant, me voilà en plein dans un conte de fées! On devrait écrire un livre sur mes aventures. Il y aurait de quoi! Quand je serai grande, j’en écrirai un, moi. Mais je suis déjà bien grande!” a-t-elle ajouté tristement. “En tout cas, ici, il n’y a plus de place pour grandir.”

“Mais alors,” a pensé Alice, “est-ce que je ne serai jamais plus vieille que maintenant? D’un côté, ce serait bien de ne jamais devenir une vieille femme. Mais alors, j’aurais toujours des leçons à apprendre! Oh, je n’aimerais pas ça du tout.”

“Oh! Alice, petite folle,” s’est-elle répondu. “Comment pourriez-vous apprendre des leçons ici? Il y a à peine de la place pour vous. Et il n’y en a pas du tout pour vos livres de classe.”

Elle a continué ainsi, en faisant tantôt les questions, tantôt les réponses. Elle se faisait toute une conversation sur ce sujet. Mais au bout de quelques instants, elle a entendu une voix dehors. Elle s’est arrêtée pour écouter.

“Marianne! Marianne!” criait la voix. “Allez chercher mes gants, vite!” Puis Alice a entendu des petits pas dans l’escalier. Elle savait que c’était le Lapin qui la cherchait. Elle a tremblé si fort que toute la maison a tremblé aussi. Elle avait oublié qu’elle était maintenant mille fois plus grande que le Lapin. Elle n’avait donc aucune raison d’avoir peur de lui.

Le Lapin est arrivé à la porte et il a essayé de l’ouvrir. Mais la porte s’ouvrait vers l’intérieur, et le coude d’Alice était appuyé très fort contre elle. Alors le Lapin n’a pas réussi. Alice l’a entendu murmurer: “C’est bon, je vais faire le tour et j’entrerai par la fenêtre.”

“Ça, je t’en défie!” a pensé Alice. Elle a attendu un peu. Puis, quand elle a cru que le Lapin était sous la fenêtre, elle a tendu le bras tout à coup pour l’attraper. Elle n’a attrapé que du vent. Mais elle a entendu un petit cri, puis le bruit d’une chute et de vitres cassées. (Elle a pensé que le Lapin était tombé sur les châssis d’une serre à concombres.) Ensuite, il y a eu une voix en colère, celle du Lapin: “Patrice! Patrice! où es-tu?” Une voix qu’Alice ne connaissait pas a répondu: “Me v’là, not’ maître! J’ bêchons la terre pour trouver des pommes!”

“Pour trouver des pommes!” a dit le Lapin, furieux. “Viens m’aider à sortir de là!” (Encore un bruit de vitres cassées.)

“Dis-moi un peu, Patrice, qu’est-ce qu’il y a là, à la fenêtre?”

“Ça, not’ maître, c’est un bras.”

“Un bras, imbécile! Qui a jamais vu un bras de cette taille? Ça bouche toute la fenêtre.”

“Bien sûr, not’ maître, mais c’est un bras quand même.”

“En tout cas, il n’a rien à faire ici. Enlève-moi ça, et vite.”

Ensuite, il y a eu un long silence. De temps en temps, Alice entendait seulement des chuchotements, comme: “Maître, j’osons point.” — “Fais ce que je te dis, froussard!” Alice a encore tendu le bras tout à coup, comme pour attraper quelque chose. Cette fois, il y a eu deux petits cris et encore un bruit de vitres cassées. “Il doit y avoir beaucoup de châssis là-dessous!” a pensé Alice. “Je me demande ce qu’ils vont faire maintenant. Me tirer par la fenêtre? Je le voudrais de tout mon cœur, car je n’ai pas du tout envie de rester ici plus longtemps!”

Pendant quelques instants, il n’y a eu aucun bruit. Enfin, Alice a entendu le bruit de petites roues. Puis elle a entendu beaucoup de voix qui parlaient toutes ensemble. Elle a reconnu ces mots: “Où est l’autre échelle? — Moi, je ne devais en apporter qu’une. C’est Jacques qui a l’autre. — Allons, Jacques, apporte-la ici, mon garçon! — Mettez-les debout, là, dans le coin. — Non, attachez-les d’abord l’une au bout de l’autre. — Elles ne vont pas encore assez haut, même pas à moitié. — Ça ira. Ne soyez pas si difficile. — Tiens, Jacques, attrape ce bout de corde. — Est-ce que le toit va tenir? — Attention à cette tuile qui bouge. — Ça y est! la voilà qui tombe. Attention aux têtes!” (Il y a eu un grand fracas.) “Qui a fait ça? — Je crois bien que c’est Jacques. — Qui va descendre par la cheminée? — Pas moi, bien sûr! Allez-y, vous. — Non, vraiment pas. — C’est à vous de descendre, Jacques. — Hé, Jacques! Not’ maître dit qu’il faut que tu descendes par la cheminée!”

“Ah!” s’est dit Alice. “C’est donc Jacques qui va descendre. On dirait qu’on met tout sur le dos de Jacques. Pour rien au monde, je ne voudrais être à la place de Jacques. Ce foyer est étroit, c’est sûr. Mais je crois que je pourrai quand même lui donner un coup de pied.”

Elle a descendu son pied le plus bas possible dans la cheminée. Puis elle n’a plus bougé. Bientôt, elle a entendu un petit animal juste au-dessus d’elle. (Elle ne pouvait pas deviner quelle sorte d’animal c’était.) Il grattait et essayait de descendre dans la cheminée. Alors elle s’est dit: “Voilà Jacques, sans doute.” Elle a donné un bon coup de pied, et elle a attendu pour voir ce qui allait se passer.

D’abord, elle a entendu tout le monde crier: “Tiens, voilà Jacques en l’air!” Puis la voix du Lapin a crié: “Attrapez-le, vous, là-bas, près de la haie!” Puis il y a eu un long silence. Ensuite, Alice a entendu un mélange de voix: “Tenez-lui la tête. — De l’eau-de-vie, maintenant. — Ne le faites pas s’étrangler. — Qu’est-ce qu’il y a, vieux camarade? — Qu’est-ce qui t’est arrivé? Raconte-nous ça!”

Enfin, on a entendu une petite voix, faible et aiguë. (“C’est la voix de Jacques,” a pensé Alice.) “Je n’en sais vraiment rien. Merci, ça suffit; je me sens mieux maintenant. Mais je suis encore trop bouleversé pour vous raconter l’histoire. Tout ce que je sais, c’est que quelque chose m’a poussé comme un ressort. Et je suis parti en l’air comme une fusée!”

“Ça, c’est vrai, vieux camarade,” disaient les autres.

“Il faut mettre le feu à la maison,” a dit le Lapin.

Alors Alice a crié de toutes ses forces: “Si vous osez faire ça, j’envoie Dinah après vous!”

Tout à coup, il y a eu un silence de mort. “Que vont-ils faire maintenant?” a pensé Alice. “S’ils étaient un peu malins, ils enlèveraient le toit.” Quelques minutes après, les gens ont recommencé à aller et venir. Alice a entendu le Lapin qui disait: “Une brouettée d’abord, ça suffira.”

“Une brouettée de quoi?” a pensé Alice. Elle a vite eu la réponse, car un instant après, une pluie de petits cailloux est venue frapper la fenêtre. Quelques-uns l’ont même touchée au visage. “Je vais bientôt arrêter ça,” s’est-elle dit. Puis elle a crié: “Vous feriez bien de ne pas recommencer!” Et de nouveau, il y a eu un profond silence.

Alice a remarqué, un peu surprise, que les cailloux se changeaient en petits gâteaux en tombant par terre. Alors une idée brillante lui est venue. “Si je mange un de ces gâteaux,” a-t-elle pensé, “il va sûrement me faire grandir ou rapetisser. Or, je ne peux plus grandir, c’est impossible. Donc je vais rapetisser!”

Elle a avalé un des gâteaux. Et elle a vu avec joie qu’elle devenait vite plus petite. Dès qu’elle a été assez petite pour passer par la porte, elle s’est échappée de la maison. Dehors, toute une foule d’oiseaux et d’autres petits animaux attendaient. Le pauvre petit lézard, Jacques, était au milieu d’eux. Des cochons d’Inde le tenaient et lui donnaient à boire avec une bouteille. Quand Alice est apparue, tous se sont jetés sur elle. Mais elle s’est mise à courir de toutes ses forces. Bientôt, elle était en sécurité dans un bois touffu.

Alice marchait au hasard dans le bois. “La première chose que je dois faire,” a-t-elle dit, “c’est de retrouver ma taille normale. La deuxième, c’est de chercher un chemin qui me mène dans ce ravissant jardin. Je crois que c’est le meilleur plan!”

C’était en effet un excellent plan, très simple et très bien organisé. Le seul problème, c’était de savoir comment le réaliser. Pendant qu’elle regardait avec prudence entre les arbres, sans faire de bruit, tout à coup, un petit aboiement sec, juste au-dessus de sa tête, lui a fait lever les yeux.

Un jeune chien la regardait avec de grands yeux ronds. (Il lui paraissait énorme.) Il tendait doucement la patte pour essayer de la toucher. “Pauvre petit!” a dit Alice d’une voix caressante, et elle a essayé de siffler. Pourtant, elle avait terriblement peur, car elle pensait que le chien avait peut-être faim. Dans ce cas, il allait sans doute la manger, malgré toutes ses caresses.

Sans trop savoir ce qu’elle faisait, elle a ramassé un petit bâton et l’a tendu au jeune chien. Le chien a sauté en l’air des quatre pattes à la fois, en aboyant de joie. Puis il s’est jeté sur le bâton comme pour jouer avec. Alice est passée de l’autre côté d’un gros chardon pour ne pas être écrasée. Dès qu’elle est réapparue de l’autre côté, le chien s’est de nouveau jeté sur le bâton. Il était si pressé de l’attraper qu’il a trébuché et a fait une cabriole. Alice trouvait que c’était comme jouer avec un cheval de charrette. À chaque instant, elle avait peur d’être écrasée sous ses pattes. Alors elle s’est remise à tourner autour du chardon. Ensuite, le jeune chien a attaqué le bâton plusieurs fois de suite. Chaque fois, il avançait un peu, puis il reculait très loin, en aboyant d’une voix rauque. Enfin, il s’est couché loin de là. Il était tout essoufflé, la langue pendante, ses grands yeux à moitié fermés.

Alice a pensé que c’était le moment de s’enfuir. Elle s’est mise à courir tout de suite. Elle ne s’est arrêtée que lorsqu’elle a été fatiguée et hors d’haleine. Les aboiements du jeune chien n’étaient plus qu’un petit bruit très loin.

“C’était quand même un bien joli petit chien!” a dit Alice. Elle s’est appuyée contre un bouton d’or pour se reposer. Elle s’éventait avec une des feuilles de la plante. “J’aurais bien aimé lui apprendre plein de jolis tours, si—si j’avais eu la bonne taille! Oh! mais j’oubliais que je dois encore grandir! Voyons. Comment faire? Je devrais sans doute boire ou manger quelque chose. Mais quoi? Voilà la grande question.”

En effet, la grande question, c’était bien: quoi? Alice a regardé tout autour d’elle les fleurs et les brins d’herbe. Mais elle n’a rien vu qui lui semblait bon à boire ou à manger dans cette situation.

Près d’elle poussait un grand champignon, à peu près aussi haut qu’elle. Elle l’a examiné par-dessous, d’un côté et de l’autre, par-devant et par-derrière. Puis elle a eu une idée: elle pourrait aussi regarder ce qu’il y avait dessus.

Elle s’est mise sur la pointe des pieds et elle a regardé par-dessus le bord du champignon. Ses yeux ont rencontré ceux d’une grosse chenille bleue, assise tout en haut. La chenille avait les bras croisés. Elle fumait tranquillement une longue pipe turque. Elle ne faisait pas la moindre attention à Alice, ni à rien d’autre.

### Glossaire

- **guillotiner**: tuer quelqu’un en lui coupant la tête avec une machine.
- **un furet**: un petit animal long et mince, qui chasse les lapins.
- **la bonne**: une jeune femme qui fait le ménage dans une maison; une domestique.
- **une plaque en cuivre**: une petite plaque de métal jaune, avec un nom, sur une porte.
- **les gants de chevreau**: des gants en cuir très doux, faits avec la peau d’une jeune chèvre.
- **une serre à concombres / les châssis**: des cadres en verre qui protègent les concombres dans le jardin.
- **bêcher**: retourner la terre avec un outil, pour jardiner.
- **un froussard**: quelqu’un qui a peur de tout.
- **l’eau-de-vie**: un alcool très fort.
- **une brouettée**: ce que contient une brouette (un petit chariot à une roue).
- **le lézard**: un petit animal vert ou gris, avec une longue queue, qui vit au soleil.
- **les cochons d’Inde**: de petits animaux ronds, sans queue, qu’on garde parfois à la maison.
- **le chardon**: une plante avec des piquants.
- **un bouton d’or**: une petite fleur jaune des champs.

## Chapitre V. Conseils d’une Chenille

La Chenille et Alice se sont regardées un moment en silence. Enfin, la Chenille a sorti le houka de sa bouche. Elle a parlé à Alice d’une voix endormie et traînante.

“Qui êtes-vous?” a dit la Chenille. Ce n’était pas une façon très encourageante de commencer la conversation. Alice a répondu, un peu gênée: “Je… je ne le sais pas très bien moi-même, en ce moment. Je sais bien qui j’étais ce matin, quand je me suis levée. Mais je crois que j’ai changé plusieurs fois depuis.”

“Qu’est-ce que vous voulez dire par là?” a dit la Chenille d’un ton sévère. “Expliquez-vous.”

“J’ai bien peur de ne pas pouvoir m’expliquer,” a dit Alice. “Car, voyez-vous, je ne suis plus moi-même.”

“Je ne vois pas du tout,” a répondu la Chenille.

“J’ai bien peur de ne pas pouvoir dire les choses plus clairement,” a répondu Alice très poliment. “D’abord, parce que je n’y comprends rien moi-même. Grandir et rapetisser si souvent en un seul jour, ça mélange un peu les idées.”

“Pas du tout,” a dit la Chenille.

“Vous ne l’avez peut-être pas encore remarqué,” a dit Alice. “Mais un jour, vous deviendrez une chrysalide. C’est ce qui vous arrivera, vous savez. Et ensuite, vous deviendrez un papillon. Alors je crois que vous vous sentirez un peu bizarre. Qu’en pensez-vous?”

“Pas du tout,” a dit la Chenille.

“Vous ne sentez peut-être pas les choses comme moi,” a dit Alice. “Tout ce que je sais, c’est que moi, je trouverais ça très bizarre.”

“Vous!” a dit la Chenille d’un ton méprisant. “Qui êtes-vous?”

Cette question les ramenait au début de la conversation.

Alice était un peu agacée par les réponses si courtes de la Chenille. Elle s’est redressée de toute sa hauteur. Puis elle a répondu très sérieusement: “Il me semble que vous devriez d’abord me dire qui vous êtes, vous.”

“Pourquoi?” a dit la Chenille.

C’était encore une question bien difficile. Alice ne trouvait pas de bonne raison à donner. Et la Chenille avait l’air de très mauvaise humeur. Alors Alice lui a tourné le dos et elle est partie.

“Revenez!” lui a crié la Chenille. “J’ai quelque chose d’important à vous dire!”

Cela semblait intéressant, c’est sûr. Alice est revenue.

“Ne vous mettez pas en colère,” a dit la Chenille.

“C’est tout?” a dit Alice. Elle essayait de cacher sa colère.

“Non,” a répondu la Chenille.

Alice a pensé qu’elle pouvait bien attendre. Après tout, la Chenille allait peut-être lui dire quelque chose d’utile. Pendant quelques minutes, la Chenille a continué à fumer sans rien dire. Puis enfin, elle a retiré la pipe de sa bouche. Elle a croisé les bras et elle a dit: “Alors, vous croyez que vous avez changé, hein?”

“J’en ai bien peur,” a dit Alice. “Je ne me souviens plus des choses comme avant. Et je ne garde jamais la même taille pendant dix minutes de suite!”

“De quoi est-ce que vous ne vous souvenez pas?” a dit la Chenille.

“J’ai essayé de réciter la fable de *Maître Corbeau*,” a répondu Alice d’un ton triste. “Mais ce n’était plus pareil.”

“Récitez: ‘*Vous êtes vieux, Père Guillaume*,’” a dit la Chenille.

Alice a croisé les mains et elle a commencé:

*“Vous êtes vieux, Père Guillaume.*
*Vous avez des cheveux tout gris…*
*La tête en bas! Père Guillaume;*
*À votre âge, c’est peu permis!*

*—Étant jeune, pour ma cervelle*
*Je craignais fort, mon cher enfant;*
*Je n’en ai plus une parcelle,*
*J’en suis bien certain maintenant.*

*—Vous êtes vieux, je vous l’ai dit,*
*Mais comment donc par cette porte,*
*Vous, dont la taille est comme un muid!*
*Cabriolez-vous de la sorte?*

*—Étant jeune, mon cher enfant,*
*J’avais chaque jointure bonne;*
*Je me frottais de cet onguent;*
*Si vous payez je vous en donne.*

*—Vous êtes vieux, et vous mangez*
*Les os comme de la bouillie;*
*Et jamais rien ne me laissez.*
*Comment faites-vous, je vous prie?*

*—Étant jeune, je disputais*
*Tous les jours avec votre mère;*
*C’est ainsi que je me suis fait*
*Un si puissant os maxillaire.*

*—Vous êtes vieux, par quelle adresse*
*Tenez-vous debout sur le nez*
*Une anguille qui se redresse*
*Droit comme un I quand vous sifflez?*

*—Cette question est trop sotte!*
*Cessez de babiller ainsi,*
*Ou je vais, du bout de ma botte,*
*Vous envoyer bien loin d’ici.”*

“Ce n’est pas ça,” a dit la Chenille.

“Pas tout à fait, j’en ai bien peur,” a dit Alice timidement. “Il y a des mots qui ont changé.”

“C’est faux du début à la fin,” a dit la Chenille d’un ton ferme. Et il y a eu un silence de quelques minutes.

C’est la Chenille qui a parlé la première.

“Quelle taille voulez-vous avoir?” a-t-elle demandé.

“Oh! je ne suis pas difficile, pour la taille,” a répondu vite Alice. “Mais vous comprenez bien qu’on n’aime pas en changer si souvent.”

“Je ne comprends pas du tout,” a dit la Chenille.

Alice n’a rien dit. Jamais de sa vie on ne l’avait contredite si souvent. Elle sentait qu’elle allait perdre patience.

“Êtes-vous contente maintenant?” a dit la Chenille.

“J’aimerais bien être un tout petit peu plus grande, si cela ne vous dérange pas,” a dit Alice. “Trois pouces de haut, c’est si peu!”

“C’est une très belle taille!” a dit la Chenille en colère, et elle s’est redressée de toute sa hauteur. (Elle mesurait exactement trois pouces de haut.)

“Mais je n’y suis pas habituée,” a répondu Alice d’une voix triste. Et elle a pensé: “Comme je voudrais que ces gens-là ne soient pas si susceptibles!”

“Vous finirez par vous y habituer,” a dit la Chenille. Elle a remis la pipe dans sa bouche et elle s’est mise à fumer encore plus fort.

Cette fois, Alice a attendu patiemment que la Chenille ait envie de parler. Au bout de deux ou trois minutes, la Chenille a sorti le houka de sa bouche. Elle a bâillé une ou deux fois et elle s’est secouée. Puis elle est descendue du champignon et elle s’est glissée dans l’herbe. En partant, elle a dit tout simplement: “Un côté vous fera grandir, et l’autre vous fera rapetisser.”

“Un côté de quoi? L’autre côté de quoi?” a pensé Alice.

“Du champignon,” a dit la Chenille, comme si Alice avait parlé tout haut. Et un moment après, la Chenille avait disparu.

Pendant un instant, Alice a regardé le champignon d’un air pensif. Elle essayait de deviner où étaient ses deux côtés. Comme le champignon était tout rond, la question lui semblait très difficile. Enfin, elle a passé ses bras tout autour du champignon, aussi loin que possible. Et avec chaque main, elle a cassé un petit morceau du bord.

“Maintenant, lequel des deux?” s’est-elle dit. Elle a grignoté un peu du morceau de la main droite pour voir son effet. Presque tout de suite, elle a reçu un coup violent sous le menton. Son menton venait de cogner contre son pied!

Ce changement brusque lui a fait très peur. Mais elle a compris qu’il n’y avait pas de temps à perdre, car elle rapetissait très vite. Alors elle s’est dépêchée de manger un peu de l’autre morceau. Son menton était si près de son pied qu’elle pouvait à peine ouvrir la bouche. Mais enfin, elle a réussi. Elle a pu avaler un peu du morceau de la main gauche.

“Enfin, ma tête est libre!” a dit Alice d’un ton joyeux. Mais un moment après, sa joie s’est changée en cris de terreur. Elle venait de s’apercevoir que ses épaules avaient disparu! Elle a regardé en bas. Tout ce qu’elle voyait, c’était un cou immensément long. Ce cou se dressait comme une tige, au milieu d’un océan de verdure, très loin au-dessous d’elle.

“Qu’est-ce que c’est que toute cette verdure?” a dit Alice. “Et où sont donc mes épaules? Oh! mes pauvres mains! Pourquoi est-ce que je ne peux pas vous voir?” Tout en parlant, elle remuait les mains. Mais cela faisait seulement bouger un peu les feuilles vertes, très loin.

Elle ne pouvait pas lever ses mains jusqu’à sa tête. Alors elle a essayé de descendre sa tête jusqu’à ses mains. Elle a vu avec joie que son cou se pliait facilement dans tous les sens, comme un serpent. Elle venait de le plier en un joli zigzag. Elle allait plonger au milieu des feuilles. (Ces feuilles étaient tout simplement le haut des arbres sous lesquels elle s’était promenée.) Mais tout à coup, un sifflement aigu l’a fait reculer très vite. Un gros pigeon venait de lui voler à la figure. Il la frappait violemment avec ses ailes.

“Serpent!” criait le Pigeon.

“Je ne suis pas un serpent!” a dit Alice, indignée. “Laissez-moi tranquille!”

“Serpent! Je le répète!” a dit le Pigeon, mais d’une voix plus douce. Puis il a continué, avec une sorte de sanglot: “J’ai tout essayé, et rien ne semble leur plaire!”

“Je n’ai pas la moindre idée de ce que vous voulez dire,” a répondu Alice.

“J’ai essayé les racines des arbres. J’ai essayé les talus. J’ai essayé les haies,” a continué le Pigeon, sans l’écouter. “Mais ces serpents! Impossible de leur plaire!”

Alice comprenait de moins en moins. Mais elle a pensé qu’il valait mieux ne rien dire avant que le Pigeon ait fini de parler.

“Comme si ce n’était pas assez difficile de couver mes œufs!” a dit le Pigeon. “En plus, il faut que je surveille les serpents jour et nuit. Je n’ai pas fermé l’œil depuis trois semaines!”

“Je suis désolée qu’on vous ait tourmenté,” a dit Alice, qui commençait à comprendre.

“Je venais juste de choisir l’arbre le plus haut de la forêt,” a continué le Pigeon. Sa voix montait, jusqu’à devenir un cri. “Je croyais que j’allais enfin être tranquille. Et voilà qu’ils tombent du ciel ‘en replis tortueux’! Oh! le vilain serpent!”

“Mais je ne suis pas un serpent,” a dit Alice. “Je suis une—— Je suis——”

“Eh bien! qu’est-ce que vous êtes?” a dit le Pigeon. “Je vois bien que vous essayez d’inventer quelque chose!”

“Je… je suis une petite fille,” a répondu Alice en hésitant un peu, car elle se rappelait tous les changements qu’elle avait eus ce jour-là.

“Ça, c’est une histoire bien vraisemblable!” a dit le Pigeon d’un air de profond mépris. “J’ai vu beaucoup de petites filles dans ma vie. Mais je n’en ai jamais vu une avec un cou comme ça! Non, non; vous êtes un serpent. Ce n’est pas la peine de le nier. Vous allez sans doute me dire que vous n’avez jamais mangé d’œufs!”

“Si, j’ai mangé des œufs,” a dit Alice, qui ne savait pas mentir. “Mais vous savez, les petites filles mangent des œufs, tout comme les serpents.”

“Je n’en crois rien,” a dit le Pigeon. “Mais si c’est vrai, alors elles sont une sorte de serpent. C’est tout ce que j’ai à vous dire.”

Cette idée était si nouvelle pour Alice qu’elle est restée muette pendant une ou deux minutes. Le Pigeon en a profité pour ajouter: “Vous cherchez des œufs, ça, j’en suis sûr. Alors qu’est-ce que ça peut me faire, que vous soyez une petite fille ou un serpent?”

“Ça compte beaucoup pour moi!” a répondu vite Alice. “Mais justement, je ne cherche pas d’œufs. Et même si j’en cherchais, je ne voudrais pas des vôtres. Je ne les aime pas crus.”

“Eh bien! allez-vous-en, alors,” a dit le Pigeon d’un ton boudeur, en se réinstallant dans son nid. Alice s’est glissée entre les arbres en se baissant, du mieux qu’elle pouvait, car son cou s’emmêlait dans les branches. À chaque instant, elle devait s’arrêter pour le démêler. Au bout d’un moment, elle s’est rappelé qu’elle tenait encore les morceaux de champignon dans ses mains. Alors elle s’est mise au travail, avec beaucoup de soin. Elle grignotait tantôt un morceau, tantôt l’autre. Elle grandissait, puis elle rapetissait. Enfin, elle a réussi à retrouver sa taille normale.

Il y avait si longtemps qu’elle n’avait pas eu une taille normale qu’au début, cela lui a paru très bizarre. Mais elle a fini par s’y habituer. Et elle a commencé à se parler à elle-même, comme d’habitude. “Allons, voilà déjà la moitié de mon plan réalisée. Comme tous ces changements sont compliqués! Je ne suis jamais sûre de ce que je vais devenir d’une minute à l’autre. Mais enfin, j’ai retrouvé la bonne taille. Maintenant, il me reste à entrer dans ce magnifique jardin. Comment faire?” En disant ces mots, elle est arrivée tout à coup dans une clairière. Il y avait là une maison d’environ quatre pieds de haut. “Je ne sais pas qui habite là,” a pensé Alice. “Mais ce ne serait pas raisonnable d’arriver chez ces gens avec ma taille. Ils deviendraient fous de peur!” Alors elle s’est remise à grignoter le morceau qu’elle tenait dans sa main droite. Et elle ne s’est pas approchée de la maison avant d’être descendue à neuf pouces de haut.

### Glossaire

- **la chenille**: un petit animal long et mou qui devient un papillon.
- **le houka**: une grande pipe orientale où la fumée passe dans l’eau.
- **la chrysalide**: la forme de la chenille avant de devenir papillon.
- **un muid**: un très grand tonneau, autrefois.
- **un onguent**: une crème qu’on met sur la peau pour se soigner.
- **l’os maxillaire**: l’os de la mâchoire.
- **contredire**: dire le contraire de ce que dit quelqu’un.
- **grignoter**: manger par tout petits morceaux.
- **couver**: rester assis sur ses œufs pour les garder au chaud.
- **un talus**: un petit bord de terre en pente, au bord d’un chemin.
- **en replis tortueux**: en faisant beaucoup de courbes, comme un serpent.
- **une clairière**: un endroit sans arbres au milieu d’un bois.

## Chapitre VI. Porc et poivre

Alice est restée une ou deux minutes à regarder la porte. Elle se demandait ce qu’il fallait faire. Tout à coup, un laquais en livrée est sorti du bois en courant. (Elle a pensé que c’était un laquais à cause de sa livrée. Sinon, à voir seulement sa figure, elle l’aurait pris pour un poisson.) Il a frappé fort à la porte avec son doigt. Un autre laquais en livrée a ouvert. Celui-ci avait le visage tout rond et de gros yeux de grenouille. Alice a remarqué que les deux laquais avaient les cheveux poudrés et tout bouclés. Elle était très curieuse et voulait savoir ce que tout cela voulait dire. Alors elle est sortie un peu du bois, en se glissant, pour écouter.

Le Laquais-Poisson a pris sous son bras une lettre énorme, presque aussi grande que lui. Il l’a donnée au Laquais-Grenouille. D’un ton sérieux, il a dit: “Pour Madame la Duchesse, une invitation de la Reine à une partie de croquet.” Le Laquais-Grenouille a répété sur le même ton sérieux, mais il a un peu changé l’ordre des mots. Il a dit: “De la part de la Reine une invitation pour Madame la Duchesse à une partie de croquet.” Puis tous les deux se sont salués très bas. Et les boucles de leurs cheveux se sont mélangées.

Cela a tellement fait rire Alice qu’elle a dû vite retourner dans le bois, parce qu’elle avait peur qu’on l’entende. Quand elle a de nouveau passé la tête pour regarder, le Laquais-Poisson était parti. L’autre était assis par terre, près de la route, et il regardait le ciel d’un air bête.

Alice s’est approchée timidement de la porte et elle a frappé.

“Ça ne sert à rien du tout de frapper,” a dit le Laquais, “et cela pour deux raisons. Premièrement, parce que je suis du même côté de la porte que vous. Deuxièmement, parce qu’on fait un tel bruit là-dedans que personne ne peut vous entendre.” En effet, à l’intérieur, il y avait un bruit extraordinaire. On entendait des hurlements et des éternuements sans arrêt. Et de temps en temps, il y avait un grand fracas, comme si on cassait de la vaisselle.

“Eh bien! comment est-ce que je peux entrer, s’il vous plaît?” a demandé Alice.

“Frapper à cette porte aurait un peu de sens,” a continué le Laquais sans l’écouter. “Mais seulement si nous avions la porte entre nous deux. Par exemple, si vous étiez à *l’intérieur*, vous pourriez frapper. Et moi, je pourrais vous laisser sortir.” Pendant tout ce temps, il regardait le ciel, et Alice trouvait cela très impoli. “Mais il ne peut peut-être pas faire autrement,” s’est-elle dit. “Il a les yeux presque en haut de la tête. Mais en tout cas, il pourrait répondre à mes questions. Comment faire pour entrer?” a-t-elle répété tout haut.

“Je vais rester assis ici,” a dit le Laquais, “jusqu’à demain——”

À ce moment, la porte de la maison s’est ouverte. Une grande assiette a volé tout droit vers la tête du Laquais. Elle lui a frôlé le nez et elle est allée se casser contre un arbre, derrière lui.

“——ou le jour suivant, peut-être,” a continué le Laquais sur le même ton, comme si rien ne s’était passé.

“Comment faire pour entrer?” a demandé encore Alice, plus fort.

“Mais est-ce que vous devriez entrer?” a dit le Laquais. “C’est la question qu’il faut se poser, n’est-ce pas?”

C’était vrai, bien sûr. Mais Alice n’aimait pas qu’on le lui dise. “C’est vraiment terrible,” a-t-elle murmuré, “la manière dont ces gens-là discutent. Il y a de quoi devenir fou!”

Le Laquais a pensé que c’était le bon moment pour répéter sa remarque, avec quelques changements. “Je resterai assis ici,” a-t-il dit, “plus ou moins, pendant des jours et des jours!”

“Mais qu’est-ce que je dois faire, moi?” a dit Alice.

“Tout ce que vous voudrez,” a dit le Laquais. Et il s’est mis à siffler.

“Oh! ce n’est pas la peine de lui parler,” a dit Alice, désespérée. “C’est un parfait idiot.” Puis elle a ouvert la porte et elle est entrée.

La porte donnait directement dans une grande cuisine, pleine de fumée d’un bout à l’autre. La Duchesse était assise sur un tabouret à trois pieds, au milieu de la cuisine. Elle berçait un bébé dans ses bras. La cuisinière était penchée sur le feu. Elle remuait quelque chose dans un grand chaudron qui semblait plein de soupe.

“Il y a sûrement trop de poivre dans cette soupe!” s’est dit Alice. Elle avait du mal à parler, tellement elle éternuait.

En tout cas, il y avait trop de poivre dans l’air. Même la Duchesse éternuait de temps en temps. Quant au bébé, il éternuait et hurlait, l’un après l’autre, sans s’arrêter une seconde. Dans la cuisine, seulement deux créatures n’éternuaient pas. C’étaient la cuisinière et un gros chat assis près du feu. Le chat avait un sourire immense, qui allait d’une oreille à l’autre.

“Pourriez-vous me dire,” a demandé Alice un peu timidement, car elle n’était pas sûre qu’il soit poli de parler la première, “pourquoi votre chat grimace comme ça?”

“C’est un Grimaçon,” a dit la Duchesse. “Voilà pourquoi. Porc!”

Elle a crié ce dernier mot si fort et si brusquement qu’Alice en a tremblé. Mais elle a vite compris que ce mot était pour le bébé, et pas pour elle. Alors elle a repris courage et elle a continué:

“Je ne savais pas qu’il existait des chats de cette sorte. En fait, je ne savais même pas qu’un chat pouvait grimacer.”

“Ils peuvent tous le faire,” a dit la Duchesse. “Et la plupart le font.”

“Je n’en connais aucun qui grimace,” a dit Alice poliment. Elle était bien contente d’avoir commencé une conversation.

“Le fait est que vous ne savez pas grand-chose,” a dit la Duchesse.

Alice n’a pas du tout aimé le ton de cette remarque. Elle a pensé qu’il valait mieux changer de sujet. Pendant qu’elle cherchait un autre sujet, la cuisinière a retiré du feu le chaudron de soupe. Aussitôt, elle a commencé à jeter sur la Duchesse et le bébé tout ce qu’elle trouvait. D’abord, la pelle et les pincettes de la cheminée. Ensuite, une pluie de casseroles, d’assiettes et de plats. La Duchesse n’y faisait pas la moindre attention, même quand elle était touchée. Le bébé, lui, hurlait déjà si fort qu’on ne pouvait pas savoir si les coups lui faisaient mal ou non.

“Oh! je vous en prie, faites attention à ce que vous faites!” criait Alice. Elle sautait de tous les côtés, terrifiée. “Oh! son cher petit nez!” Une casserole énorme venait de passer tout près du bébé. Elle avait failli lui emporter le nez.

“Si chacun s’occupait de ses affaires,” a dit la Duchesse d’une grosse voix rauque, “le monde n’en irait que mieux.”

“Ce ne serait pas une bonne chose,” a dit Alice. Elle était ravie d’avoir l’occasion de montrer un peu ce qu’elle savait. “Pensez à ce que deviendraient le jour et la nuit! Vous voyez, la terre met vingt-quatre heures à faire sa révolution.”

“Ah! vous parlez de faire des révolutions!” a dit la Duchesse. “Qu’on lui coupe la tête!”

Alice a regardé la cuisinière avec inquiétude, pour voir si elle allait obéir. Mais la cuisinière était très occupée à remuer la soupe et ne semblait pas écouter. Alors Alice a continué: “Vingt-quatre heures, je crois, ou bien douze? Je pense——”

“Oh! laissez-moi tranquille,” a dit la Duchesse. “Je n’ai jamais pu supporter les chiffres.” Et elle a recommencé à bercer son enfant. Elle lui chantait une sorte de berceuse. À la fin de chaque vers, elle lui donnait une forte secousse.

*“Grondez-moi ce vilain garçon!*
*Battez-le quand il éternue;*
*À vous taquiner, sans façon*
*Le méchant enfant s’évertue.”*

Refrain (que reprirent en chœur la cuisinière et le bébé).

*“Brou, Brou, Brou!” (bis.)*

Pendant le deuxième couplet, la Duchesse faisait sauter le bébé en l’air et le secouait violemment. Le pauvre petit hurlait si fort qu’Alice a eu du mal à entendre les paroles:

*“Oui, oui, je m’en vais le gronder,*
*Et le battre, s’il éternue;*
*Car bientôt à savoir poivrer,*
*Je veux que l’enfant s’habitue.”*

Refrain.

*“Brou, Brou, Brou!” (bis.)*

“Tenez, vous pouvez le bercer, si vous voulez!” a dit la Duchesse à Alice. Et en disant ces mots, elle lui a jeté le bébé. “Je dois aller me préparer pour jouer au croquet avec la Reine.” Et elle est sortie de la pièce en courant. Pendant qu’elle partait, la cuisinière a lancé une poêle derrière elle. Mais la poêle l’a manquée de très peu.

Alice a eu du mal à attraper le bébé. C’était un petit être à la forme bizarre. Il tendait ses bras et ses jambes dans toutes les directions. “On dirait une étoile de mer,” pensait Alice. Quand elle l’a attrapé, la pauvre petite créature soufflait comme une machine à vapeur. Il n’arrêtait pas de se plier en deux, puis de s’étendre tout droit. Alors, pendant les premiers instants, Alice avait déjà bien du mal à le tenir.

Enfin, elle a trouvé la bonne façon de le porter. Il fallait le tordre comme un nœud. Puis il fallait le tenir fermement par l’oreille droite et le pied gauche, pour l’empêcher de se défaire. Dès qu’elle a su le tenir, elle l’a porté dehors, en plein air. “Si je n’emporte pas cet enfant avec moi,” a pensé Alice, “ils vont sûrement le tuer un de ces jours. Ne serait-ce pas un meurtre de l’abandonner?” Elle a dit ces derniers mots à haute voix. Et la petite créature a répondu par un grognement. (Elle avait arrêté d’éternuer, maintenant.) “Ne grogne pas comme ça,” a dit Alice. “Ce n’est pas du tout une bonne manière de s’exprimer.”

Le bébé a grogné encore une fois. Alice a regardé son visage avec inquiétude pour voir ce qu’il avait. Sans aucun doute, son nez était très retroussé. Il ressemblait beaucoup plus à un groin qu’à un vrai nez. Ses yeux aussi devenaient très petits pour un bébé. Bref, Alice n’aimait pas du tout l’air de ce petit être. “Mais peut-être qu’il pleurait, tout simplement,” a-t-elle pensé. Et elle a de nouveau regardé les yeux du bébé, pour voir s’il y avait des larmes. “Si tu vas te changer en porc,” a dit Alice très sérieusement, “je ne m’occupe plus de toi. Fais bien attention!”

La pauvre petite créature a de nouveau sangloté, ou grogné. (Il était impossible de savoir lequel des deux.) Et ils ont continué leur chemin un moment, en silence.

Alice commençait à se demander: “Mais qu’est-ce que je vais faire de cette créature à la maison?” À ce moment, le bébé a de nouveau grogné, si fort qu’Alice a regardé son visage avec inquiétude. Cette fois, impossible de se tromper: c’était un porc, ni plus ni moins. Elle a compris qu’il serait ridicule de le porter plus loin.

Alors elle a posé le petit animal par terre. Elle a été très soulagée de le voir trotter tranquillement vers le bois. “S’il avait grandi,” s’est-elle dit, “il serait devenu un enfant bien laid. Mais comme porc, je le trouve plutôt joli.” Puis elle s’est mise à penser à d’autres enfants qu’elle connaissait. Ils feraient eux aussi d’assez jolis porcs, si seulement on savait comment les transformer. Elle était en train de penser à cela quand elle a fait un bond. Elle venait de voir le Chat, assis sur la branche d’un arbre, à quelques pas de là.

Le Chat a grimacé en voyant Alice. Elle a trouvé qu’il avait l’air gentil. Pourtant, il avait de très longues griffes et beaucoup de dents. Alors elle a compris qu’il fallait le traiter avec respect.

“Grimaçon!” a-t-elle commencé, un peu timidement. Elle ne savait pas du tout si ce nom allait lui plaire. Mais il a seulement souri encore plus largement.

“Bon, jusqu’ici, il est content,” a pensé Alice. Et elle a continué: “Dites-moi, s’il vous plaît, de quel côté dois-je aller?”

“Cela dépend beaucoup de l’endroit où vous voulez aller,” a dit le Chat.

“Ça m’est assez égal,” a dit Alice.

“Alors peu importe de quel côté vous irez,” a dit le Chat.

“Pourvu que j’arrive *quelque part*,” a ajouté Alice pour s’expliquer.

“Ça, c’est sûr, si vous marchez assez longtemps.”

Alice a compris qu’on ne pouvait pas dire le contraire. Alors elle a essayé une autre question: “Quelles sont les personnes qui habitent par ici?”

“De ce côté-ci,” a dit le Chat, en faisant un cercle avec sa patte droite, “habite un chapelier. De ce côté-là,” a-t-il continué, en faisant de même avec sa patte gauche, “habite un lièvre. Allez voir celui que vous voulez. Ils sont fous tous les deux.”

“Mais je ne veux pas aller chez des fous,” a fait remarquer Alice.

“Vous ne pouvez pas faire autrement. Tout le monde est fou ici. Je suis fou, vous êtes folle.”

“Comment savez-vous que je suis folle?” a dit Alice.

“Vous devez l’être,” a dit le Chat. “Sinon, vous ne seriez pas venue ici.”

Alice a pensé que cela ne prouvait rien. Mais elle a continué: “Et comment savez-vous que vous êtes fou?”

“D’abord,” a dit le Chat, “un chien n’est pas fou. Vous êtes d’accord?”

“Je suppose que oui,” a dit Alice.

“Eh bien!” a continué le Chat. “Un chien grogne quand il est en colère, et il bouge la queue quand il est content. Or moi, je grogne quand je suis content, et je bouge la queue quand je suis en colère. Donc je suis fou.”

“Moi, j’appelle ça faire le rouet, pas grogner,” a dit Alice.

“Appelez ça comme vous voudrez,” a dit le Chat. “Est-ce que vous jouez au croquet avec la Reine aujourd’hui?”

“Ça me ferait très plaisir,” a dit Alice, “mais je n’ai pas été invitée.”

“Vous m’y verrez,” a dit le Chat. Et il a disparu.

Alice n’a pas été très étonnée, parce qu’elle commençait à s’habituer aux choses extraordinaires. Elle regardait encore l’endroit où était le Chat, quand il est réapparu tout à coup.

“À propos, qu’est devenu le bébé? J’allais oublier de vous le demander.”

“Il a été changé en porc,” a dit Alice tranquillement, comme si le Chat était revenu de façon naturelle.

“Je m’en doutais,” a dit le Chat. Et il a de nouveau disparu.

Alice a attendu quelques instants. Elle espérait presque le revoir, mais il n’est pas revenu. Au bout d’une ou deux minutes, elle a continué son chemin. Elle est partie dans la direction où, d’après le Chat, habitait le Lièvre. “J’ai déjà vu des chapeliers,” s’est-elle dit. “Le Lièvre sera beaucoup plus intéressant.” En disant ces mots, elle a levé les yeux. Et voilà que le Chat était de nouveau là, assis sur une branche d’arbre.

“Vous m’avez dit porc, ou porte?” a demandé le Chat.

“J’ai dit porc,” a répété Alice. “Et arrêtez donc d’apparaître et de disparaître si brusquement! Vous faites tourner la tête aux gens.”

“C’est bon,” a dit le Chat. Et cette fois, il a disparu tout doucement. Il a commencé par le bout de la queue et il a fini par sa grimace. La grimace est restée encore un moment, après que le reste du Chat avait disparu.

“Eh bien!” a pensé Alice. “J’ai souvent vu un chat sans grimace. Mais une grimace sans chat! Jamais de ma vie je n’ai rien vu d’aussi drôle.”

Elle n’a pas marché très longtemps avant d’arriver devant la maison du Lièvre. Elle a pensé que c’était sûrement la bonne maison. En effet, les cheminées avaient la forme d’oreilles, et le toit était couvert de fourrure. La maison était si grande qu’elle n’a pas osé s’en approcher tout de suite. D’abord, elle a encore grignoté un peu du morceau de champignon de sa main gauche. Elle a attendu d’avoir environ deux pieds de haut. Et même alors, elle a avancé timidement, en se disant: “Et si, après tout, il était complètement fou? J’aurais presque préféré aller rendre visite au Chapelier!”

### Glossaire

- **un laquais en livrée**: un domestique qui porte l’uniforme de la maison où il travaille.
- **poudrés**: couverts d’une poudre blanche, comme on faisait autrefois pour les cheveux.
- **éternuer**: faire “atchoum!”, souvent à cause du poivre ou d’un rhume.
- **le chaudron**: une très grande marmite pour faire cuire la soupe.
- **grimacer, une grimace**: faire une drôle de tête; ici, avoir un grand sourire bizarre.
- **le croquet**: un jeu de jardin: on pousse des boules avec un maillet (un marteau en bois) pour les faire passer sous de petits arceaux.
- **grogner, un grognement**: faire un bruit sourd avec la gorge, comme un cochon ou un chien en colère.
- **la pelle et les pincettes**: des outils en métal pour s’occuper du feu de la cheminée.
- **la révolution**: ici, le tour complet que fait la terre sur elle-même; mais c’est aussi une révolte du peuple.
- **bercer**: tenir un bébé dans ses bras et le balancer doucement, pour le calmer.
- **une poêle**: un ustensile de cuisine plat, avec un long manche, pour faire frire.
- **le groin**: le nez du cochon.
- **le porc**: le cochon.
- **faire le rouet**: ronronner, faire le bruit doux d’un chat content.

## Chapitre VII. Un thé de fous

Devant la maison, il y avait une table servie sous un arbre. Le Lièvre y prenait le thé avec le Chapelier. Un Loir était assis entre eux deux, et il dormait profondément. Les deux autres s’en servaient comme d’un coussin. Ils appuyaient leur coude sur lui et parlaient par-dessus sa tête. “Ce n’est pas très confortable pour le Loir,” a pensé Alice. “Mais comme il dort, je suppose que cela lui est égal.”

La table était très grande, mais ils étaient tous les trois serrés l’un contre l’autre, à un des coins. Quand ils ont vu Alice, ils ont crié: “Il n’y a pas de place! Il n’y a pas de place!”

“Il y a beaucoup de place,” a dit Alice, indignée. Et elle s’est assise dans un grand fauteuil, à un des bouts de la table.

“Prenez donc du vin,” a dit le Lièvre d’un ton aimable.

Alice a regardé tout autour de la table, mais il n’y avait que du thé. “Je ne vois pas de vin,” a-t-elle fait remarquer.

“Il n’y en a pas,” a dit le Lièvre.

“Alors ce n’était pas très poli de m’en offrir,” a dit Alice d’un ton fâché.

“Ce n’était pas très poli non plus de vous mettre à table sans être invitée,” a dit le Lièvre.

“Je ne savais pas que c’était votre table,” a dit Alice. “Elle est mise pour bien plus de trois personnes.”

“Vos cheveux ont besoin d’être coupés,” a dit le Chapelier. Depuis un moment, il regardait Alice avec beaucoup de curiosité. C’étaient les premiers mots qu’il lui adressait.

“Vous devriez apprendre à ne pas faire de remarques sur les gens,” a dit Alice d’un ton sévère. “C’est très grossier.”

À ces mots, le Chapelier a ouvert de grands yeux. Mais il a seulement dit: “Pourquoi une pie ressemble-t-elle à un pupitre?”

“Bon! Nous allons nous amuser,” a pensé Alice. “Je suis contente qu’ils commencent à poser des énigmes.” Puis elle a ajouté tout haut: “Je crois pouvoir deviner cela.”

“Voulez-vous dire que vous croyez pouvoir trouver la réponse?” a demandé le Lièvre.

“Exactement,” a répondu Alice.

“Alors vous devriez dire ce que vous voulez dire,” a continué le Lièvre.

“C’est ce que je fais,” a répondu vivement Alice. “Du moins—je veux dire ce que je dis. C’est la même chose, n’est-ce pas?”

“Ce n’est pas du tout la même chose,” a dit le Chapelier. “Sinon, vous pourriez aussi bien dire ceci. ‘Je vois ce que je mange’ est la même chose que ‘Je mange ce que je vois.’”

“Vous pourriez aussi bien dire ceci,” a ajouté le Lièvre. “‘J’aime ce qu’on me donne’ est la même chose que ‘On me donne ce que j’aime.’”

“Vous pourriez aussi bien dire ceci,” a ajouté le Loir, qui semblait parler en dormant. “‘Je respire quand je dors’ est la même chose que ‘Je dors quand je respire.’”

“Pour vous, en effet, c’est bien la même chose,” a dit le Chapelier. Ensuite, la conversation s’est arrêtée. Personne n’a parlé pendant quelques minutes. Pendant ce temps, Alice a pensé à tout ce qu’elle savait sur les pies et les pupitres. Ce n’était pas grand-chose.

C’est le Chapelier qui a parlé le premier. Il s’est tourné vers Alice et a demandé: “Quel jour du mois sommes-nous?” Il avait sorti sa montre de sa poche et il la regardait d’un air inquiet. De temps en temps, il la secouait et il la mettait contre son oreille.

Alice a réfléchi un instant, puis elle a répondu: “Le quatre.”

“Elle a deux jours de retard,” a dit le Chapelier avec un soupir. Puis il a regardé le Lièvre avec colère. “Je vous avais bien dit que le beurre n’était pas bon pour le mécanisme!”

“C’était du beurre de la meilleure qualité,” a répondu humblement le Lièvre.

“Oui, mais des miettes de pain ont dû entrer dedans,” a grogné le Chapelier. “Vous n’auriez pas dû mettre le beurre avec le couteau à pain.”

Le Lièvre a pris la montre et l’a regardée tristement. Puis il l’a trempée dans sa tasse de thé, et il l’a regardée encore. Mais il n’a rien trouvé de mieux à dire que sa première remarque: “C’était du beurre de la meilleure qualité.”

Alice avait regardé par-dessus son épaule avec curiosité. “Quelle drôle de montre!” a-t-elle dit. “Elle montre le jour du mois, mais elle ne montre pas l’heure!”

“Et pourquoi montrerait-elle l’heure?” a murmuré le Chapelier. “Est-ce que votre montre vous montre en quelle année vous êtes?”

“Bien sûr que non!” a répondu Alice sans hésiter. “Mais c’est parce qu’elle reste dans la même année pendant très longtemps.”

“C’est exactement pareil pour la mienne,” a dit le Chapelier.

Alice était très embarrassée. La remarque du Chapelier ne semblait avoir aucun sens. Et pourtant, la phrase était parfaitement correcte. “Je ne vous comprends pas bien,” a-t-elle dit, aussi poliment que possible.

“Le Loir s’est rendormi,” a dit le Chapelier. Et il lui a versé un peu de thé chaud sur le nez.

Le Loir a secoué la tête avec impatience. Sans ouvrir les yeux, il a dit: “Bien sûr, bien sûr, c’est justement ce que j’allais dire.”

“Avez-vous deviné l’énigme?” a demandé le Chapelier, qui s’était de nouveau tourné vers Alice.

“Non, j’abandonne,” a répondu Alice. “Quelle est la réponse?”

“Je n’en ai pas la moindre idée,” a dit le Chapelier.

“Moi non plus,” a dit le Lièvre.

Alice a soupiré d’ennui. “Il me semble que vous pourriez mieux employer le temps,” a-t-elle dit. “Vous ne devriez pas le gaspiller avec des énigmes qui n’ont pas de réponse.”

“Si vous connaissiez le Temps comme moi,” a dit le Chapelier, “vous ne parleriez pas de le gaspiller. On ne gaspille pas quelqu’un.”

“Je ne vous comprends pas,” a dit Alice.

“Évidemment!” a répondu le Chapelier, en secouant la tête avec mépris. “Je parie que vous n’avez jamais parlé au Temps.”

“C’est bien possible,” a répondu prudemment Alice. “Mais je l’ai souvent mal employé.”

“Ah! Voilà donc pourquoi! Il n’aime pas cela,” a dit le Chapelier. “Mais si vous saviez le traiter gentiment, il ferait de l’horloge tout ce que vous voudriez. Par exemple, imaginons qu’il soit neuf heures du matin, l’heure de vos leçons. Vous n’auriez qu’à dire un petit mot tout bas au Temps. Et en un clin d’œil, l’aiguille tournerait jusqu’à une heure et demie, l’heure du dîner!”

(“J’aimerais bien!” a dit tout bas le Lièvre.)

“Ce serait très agréable, bien sûr,” a dit Alice d’un air pensif. “Mais alors—je n’aurais pas encore faim, vous comprenez.”

“Peut-être pas tout de suite,” a dit le Chapelier. “Mais vous pourriez garder l’aiguille à une heure et demie aussi longtemps que vous voudriez.”

“Est-ce que c’est comme cela que vous faites, vous?” a demandé Alice.

Le Chapelier a secoué tristement la tête.

“Hélas! non,” a-t-il répondu. “Nous nous sommes disputés au mois de mars dernier, un peu avant que celui-ci devienne fou.” (Il montrait le Lièvre avec le bout de sa cuillère.) “C’était à un grand concert donné par la Reine de Cœur. Je devais chanter:”

*“Ah! vous dirai-je, ma sœur,*
*Ce qui cause ma douleur!”*

“Vous connaissez peut-être cette chanson?”

“J’ai entendu chanter quelque chose comme ça,” a dit Alice.

“Vous connaissez la suite,” a dit le Chapelier. Et il a continué:

*“C’est que j’avais des dragées,*
*Et que je les ai mangées.”*

Alors le Loir s’est secoué et s’est mis à chanter en dormant: “Et que je les ai mangées, mangées, mangées, mangées, mangées…” Il a chanté si longtemps qu’ils ont dû le pincer pour le faire taire.

“Eh bien, j’avais à peine fini le premier couplet,” a dit le Chapelier, “quand la Reine a hurlé: ‘Ah! c’est comme ça que vous tuez le temps! Qu’on lui coupe la tête!’”

“Quelle cruauté!” s’est écriée Alice.

“Depuis ce jour-là,” a continué tristement le Chapelier, “le Temps ne veut plus rien faire de ce que je lui demande. Il est toujours six heures maintenant.”

Une idée brillante est venue à Alice. “Est-ce pour cela qu’il y a tant de tasses à thé ici?” a-t-elle demandé.

“Oui, c’est cela,” a dit le Chapelier avec un soupir. “C’est toujours l’heure du thé. Et nous n’avons pas le temps de laver la vaisselle entre-temps.”

“Alors vous faites le tour de la table, je suppose?” a dit Alice.

“Exactement,” a dit le Chapelier. “Nous changeons de place quand les tasses ont servi.”

“Mais qu’est-ce qui arrive quand vous revenez au début?” a osé demander Alice.

“Et si nous changions de sujet?” a interrompu le Lièvre en bâillant. “Celui-ci commence à me fatiguer. Je propose que la petite demoiselle nous raconte une histoire.”

“J’ai bien peur de ne pas en connaître,” a dit Alice. Cette proposition l’inquiétait un peu.

“Eh bien, le Loir va nous en raconter une!” ont crié les deux autres. “Allons, Loir, réveillez-vous!” Et ils l’ont pincé des deux côtés à la fois.

Le Loir a ouvert lentement les yeux. “Je ne dormais pas,” a-t-il dit d’une voix faible et enrouée. “Je n’ai pas perdu un mot de ce que vous disiez, vous autres.”

“Racontez-nous une histoire,” a dit le Lièvre.

“Ah! oui, s’il vous plaît!” a supplié Alice.

“Et faites vite,” a ajouté le Chapelier, “sinon vous allez vous rendormir avant d’avoir commencé.”

“Il était une fois trois petites sœurs,” a commencé très vite le Loir. “Elles s’appelaient Elsie, Lacie et Tillie, et elles vivaient au fond d’un puits.”

“De quoi vivaient-elles?” a demandé Alice. Elle s’intéressait toujours aux questions de boire et de manger.

“Elles vivaient de mélasse,” a dit le Loir, après avoir réfléchi un instant.

“Ce n’est pas possible, voyons,” a fait remarquer doucement Alice. “Cela les aurait rendues malades.”

“Et en effet,” a dit le Loir, “elles étaient très malades.”

Alice a essayé d’imaginer un peu comment ce serait pour elle de vivre d’une manière aussi extraordinaire. Mais c’était trop difficile pour elle, et elle a continué: “Mais pourquoi vivaient-elles au fond d’un puits?”

“Prenez un peu plus de thé,” a dit le Lièvre à Alice, avec empressement.

“Je n’en ai pas pris du tout,” a répondu Alice d’un air vexé. “Alors je ne peux pas en prendre un peu *plus*.”

“Vous voulez dire que vous ne pouvez pas en prendre *moins*,” a dit le Chapelier. “C’est très facile de prendre un peu *plus* que pas du tout.”

“Personne ne vous a demandé votre avis, à vous,” a dit Alice.

“Ah! Et qui se permet de faire des remarques, maintenant?” a demandé le Chapelier d’un air triomphant.

Alice ne savait pas trop quoi répondre. Alors elle s’est servi un peu de thé et une tartine de pain beurré. Puis elle s’est tournée vers le Loir et a répété sa question: “Pourquoi vivaient-elles au fond d’un puits?”

Le Loir a encore réfléchi quelques instants. Puis il a dit: “C’était un puits de mélasse.”

“Il n’en existe pas!” a commencé Alice, en colère. Mais le Chapelier et le Lièvre ont fait: “Chut! Chut!” Et le Loir a dit d’un ton grognon: “Tâchez d’être polie, ou finissez l’histoire vous-même.”

“Non, continuez, s’il vous plaît,” a dit Alice très humblement. “Je ne vous interromprai plus. Peut-être qu’il en existe *un*.”

“Un, vraiment!” a dit le Loir, indigné. Mais il a bien voulu continuer. “Donc, ces trois petites sœurs faisaient tout ce qu’elles pouvaient pour s’en tirer, vous comprenez.”

“Comment pouvaient-elles s’en tirer?” a demandé Alice. Elle avait complètement oublié sa promesse.

“C’est tout simple—”

“J’ai besoin d’une tasse propre,” a interrompu le Chapelier. “Avançons tous d’une place.”

Il a avancé en parlant, et le Loir l’a suivi. Le Lièvre a pris la place du Loir, et Alice a pris, sans plaisir, celle du Lièvre. Le Chapelier était le seul à gagner quelque chose à ce changement. Alice était bien plus mal placée qu’avant, car le Lièvre venait de renverser le lait dans son assiette.

Alice ne voulait pas vexer encore le Loir. Alors elle a repris avec prudence: “Mais je ne comprends pas. Comment pouvaient-elles s’en tirer?”

“C’est tout simple,” a dit le Chapelier. “Quand il y a de l’eau dans un puits, vous savez bien comment on en tire, n’est-ce pas? Eh bien! d’un puits de mélasse, on tire de la mélasse. Et quand il y a des petites filles dans la mélasse, on les tire en même temps. Vous comprenez, petite sotte?”

“Pas tout à fait,” a dit Alice. Cette réponse la troublait encore plus.

“Alors vous feriez bien de vous taire,” a dit le Chapelier.

Cette fois, c’était trop grossier pour Alice. Elle s’est levée, indignée, et elle est partie. Le Loir s’est endormi à l’instant même. Les deux autres n’ont pas fait attention à son départ. Pourtant, elle s’est retournée deux ou trois fois. Elle espérait presque qu’ils allaient la rappeler. La dernière fois qu’elle les a vus, ils essayaient de mettre le Loir dans la théière.

“Pour rien au monde, je ne retournerai chez ces gens-là,” a dit Alice, en cherchant son chemin dans le bois. “C’est le thé le plus ridicule de toute ma vie!”

Juste à ce moment, elle a remarqué qu’un des arbres avait une porte. Par cette porte, on pouvait entrer à l’intérieur de l’arbre. “Voilà qui est curieux,” a-t-elle pensé. “Mais tout est curieux aujourd’hui. Je crois que je ferais bien d’entrer tout de suite.” Et elle est entrée.

Elle s’est retrouvée encore une fois dans la longue salle, tout près de la petite table de verre.

“Cette fois, je vais mieux m’y prendre,” s’est-elle dit. D’abord, elle a pris la petite clef d’or. Elle a ouvert la porte qui menait au jardin. Ensuite, elle a grignoté le morceau de champignon qu’elle avait gardé dans sa poche. Elle a continué jusqu’à mesurer environ deux pieds de haut. Alors elle a pris le petit passage. Et enfin—elle s’est trouvée dans le superbe jardin, au milieu des parterres de fleurs brillantes et des fontaines fraîches.

### Glossaire

- **le Lièvre**: un animal qui ressemble à un grand lapin.
- **le Loir**: un petit animal qui ressemble à une souris et qui dort beaucoup.
- **le Chapelier**: la personne qui fabrique et vend des chapeaux.
- **une pie**: un oiseau noir et blanc qui fait beaucoup de bruit.
- **un pupitre**: une petite table d’écolier, avec un dessus en pente, pour écrire.
- **une énigme**: une question difficile, une devinette.
- **gaspiller**: mal utiliser, perdre sans raison.
- **le dîner**: ici, le repas du milieu de la journée (aujourd’hui, on dit « le déjeuner »).
- **tuer le temps**: passer le temps; mais pour la Reine, c’est aussi « tuer » le Temps, comme une personne.
- **le couplet**: une partie d’une chanson.
- **des dragées**: des bonbons (souvent des amandes couvertes de sucre).
- **la mélasse**: un sirop noir et très sucré.
- **s’en tirer**: sortir d’une situation difficile; ici, on joue aussi avec « tirer » de l’eau d’un puits.
- **grignoter**: manger par tout petits morceaux.
- **un parterre**: une partie d’un jardin où poussent des fleurs.

## Chapitre VIII. Le croquet de la Reine

À l’entrée du jardin, il y avait un grand rosier. Ses roses étaient blanches, mais trois jardiniers étaient en train de les peindre en rouge. Alice s’est approchée pour les regarder. Au moment où elle arrivait, elle a entendu l’un d’eux. Il disait: “Fais donc attention, Cinq, et ne m’éclabousse pas comme ça avec ta peinture.”

“Ce n’est pas de ma faute,” a dit Cinq d’un ton grognon. “C’est Sept qui m’a poussé le coude.”

Alors Sept a levé les yeux et il a dit: “C’est cela, Cinq! Accusez toujours les autres!”

“Vous feriez bien de vous taire, vous,” a dit Cinq. “Pas plus tard qu’hier, j’ai entendu la Reine dire que vous méritiez d’être décapité!”

“Et pourquoi donc?” a demandé celui qui avait parlé le premier.

“Cela ne vous regarde pas, Deux,” a dit Sept.

“Mais si, cela le regarde,” a dit Cinq. “Et je vais le lui dire. C’est parce qu’il a apporté à la cuisinière des oignons de tulipe au lieu d’oignons à manger.”

Sept a jeté son pinceau et il a commencé à crier: “De toutes les injustices—” Mais à ce moment, ses yeux sont tombés par hasard sur Alice, qui était là et les regardait. Il s’est arrêté tout à coup. Les autres se sont retournés aussi, et ils ont tous fait un profond salut.

“Voudriez-vous avoir la gentillesse de me dire pourquoi vous peignez ces roses?” a demandé Alice, un peu timidement.

Cinq et Sept n’ont rien dit, mais ils ont regardé Deux. Deux a commencé à voix basse: “Eh bien, voyez-vous, mademoiselle, il devait y avoir ici un rosier à fleurs rouges. Mais nous avons planté par erreur un rosier à fleurs blanches. Si la Reine s’en apercevait, on nous couperait la tête à tous, vous comprenez. Alors, mademoiselle, nous faisons de notre mieux avant qu’elle arrive, pour—”

À ce moment, Cinq a crié: “La Reine! La Reine!” Depuis le début, il regardait avec inquiétude de l’autre côté du jardin. Aussitôt, les trois ouvriers se sont jetés à plat ventre, le visage contre la terre. On entendait un grand bruit de pas. Alice s’est retournée, car elle avait envie de voir la Reine.

D’abord, il y avait des soldats qui portaient des piques. Ils étaient tous faits comme les jardiniers: longs et plats, avec les mains et les pieds aux coins. Ensuite venaient les dix courtisans. Ils étaient tous décorés de carreaux de diamant et ils marchaient deux par deux, comme les soldats. Derrière eux venaient les enfants de la Reine. Il y en avait dix. Ces petits anges sautaient joyeusement en se tenant par la main, deux par deux. Ils étaient tous décorés de cœurs. Après eux venaient les invités, surtout des rois et des reines. Parmi eux, Alice a reconnu le Lapin Blanc. Il parlait d’un air nerveux et agité, et il souriait à tout ce qu’on disait. Il est passé sans la remarquer. Ensuite venait le Valet de Cœur, qui portait la couronne sur un coussin de velours. Et à la fin de cette longue procession venaient LE ROI ET LA REINE DE CŒUR.

Alice ne savait pas bien si elle devait se prosterner, comme les trois jardiniers. Mais elle ne se rappelait pas avoir jamais entendu parler d’une règle pareille. “Et puis, à quoi servirait une procession si personne ne pouvait la voir?” a-t-elle pensé. “Les gens seraient tous couchés le visage contre la terre!” Alors elle est restée debout à sa place, et elle a attendu.

Quand la procession est arrivée devant Alice, tout le monde s’est arrêté pour la regarder. La Reine a demandé d’un ton sévère: “Qui est-ce?” Elle parlait au Valet de Cœur. Mais lui, pour toute réponse, a seulement salué et souri.

“Idiot!” a dit la Reine, en rejetant la tête en arrière avec impatience. Puis elle s’est tournée vers Alice et elle a continué: “Votre nom, petite?”

“Je m’appelle Alice, s’il plaît à Votre Majesté,” a répondu Alice très poliment. Mais elle a ajouté dans sa tête: “Après tout, ces gens-là ne sont qu’un paquet de cartes. Pourquoi aurais-je peur d’eux?”

“Et qui sont ceux-ci?” a demandé la Reine. Du doigt, elle montrait les trois jardiniers couchés autour du rosier. Car, vous comprenez, ils avaient le visage contre la terre. Et le dessin sur leur dos était le même que celui des autres cartes du paquet. Alors la Reine ne pouvait pas savoir qui ils étaient. C’étaient peut-être des jardiniers, des soldats, des courtisans, ou bien trois de ses propres enfants.

“Comment voulez-vous que je le sache?” a dit Alice. Elle était elle-même surprise de son courage. “Ce n’est pas mon affaire à moi.”

La Reine est devenue rouge foncé de colère. Pendant un moment, elle a regardé Alice avec des yeux brillants, comme ceux d’une bête sauvage. Puis elle s’est mise à crier: “Qu’on lui coupe la tête!”

“Quelle idée!” a dit Alice, très fort et d’un ton décidé. Et la Reine s’est tue.

Le Roi a posé la main sur le bras de la Reine. Il lui a dit timidement: “Pensez donc, ma chère amie, que ce n’est qu’une enfant.”

La Reine lui a tourné le dos avec colère, et elle a dit au Valet: “Retournez-les!”

Le Valet l’a fait, très soigneusement, avec le bout du pied.

“Debout!” a dit la Reine d’une voix forte et perçante. Les trois jardiniers se sont relevés tout de suite. Ils se sont mis à saluer le Roi, la Reine, les jeunes princes et tout le monde.

“Arrêtez!” a crié la Reine. “Vous me donnez le vertige.” Puis elle s’est tournée vers le rosier et elle a continué: “Qu’est-ce que vous faites donc là?”

“Avec la permission de Votre Majesté,” a dit Deux d’un ton très humble, un genou à terre, “nous essayions—”

“Je le vois bien!” a dit la Reine. Pendant ce temps, elle avait examiné les roses. “Qu’on leur coupe la tête!” Et la procession a continué sa route. Trois des soldats sont restés en arrière pour exécuter les pauvres jardiniers. Mais ceux-ci ont couru vers Alice pour qu’elle les protège.

“On ne vous coupera pas la tête,” a dit Alice. Et elle les a mis dans un grand pot de fleurs qui se trouvait tout près. Pendant une ou deux minutes, les trois soldats ont marché de tous les côtés pour les chercher. Puis ils sont partis tranquillement rejoindre les autres.

“Leur a-t-on coupé la tête?” a crié la Reine.

“Leurs têtes ne sont plus là, s’il plaît à Votre Majesté!” lui ont crié les soldats.

“C’est bien!” a crié la Reine. “Savez-vous jouer au croquet?”

Les soldats n’ont pas dit un mot, et ils ont regardé Alice. Car, bien sûr, la question était pour elle.

“Oui,” a crié Alice.

“Eh bien, venez!” a hurlé la Reine. Et Alice a rejoint la procession. Elle était très curieuse de savoir ce qui allait arriver.

“Il fait un très beau temps aujourd’hui,” a dit une voix timide à côté d’elle. Alice marchait à côté du Lapin Blanc, qui la regardait d’un air inquiet.

“Très beau,” a dit Alice. “Où est la Duchesse?”

“Chut! Chut!” a dit vite le Lapin, à voix basse. Il regardait avec inquiétude par-dessus son épaule. Puis il s’est mis sur la pointe des pieds. Il a collé sa bouche à l’oreille d’Alice et lui a dit tout bas: “Elle est condamnée à mort.”

“Pour quelle raison?” a demandé Alice.

“Avez-vous dit: ‘quel dommage?’” a demandé le Lapin.

“Non,” a dit Alice. “Je ne pense pas du tout que ce soit dommage. J’ai dit: ‘pour quelle raison?’”

“Elle a donné des soufflets à la Reine,” a commencé le Lapin. (Alice a laissé échapper un petit rire.) “Oh, chut!” a dit tout bas le Lapin d’un ton effrayé. “La Reine va nous entendre! Elle est arrivée un peu en retard, voyez-vous, et la Reine a dit—”

“À vos places!” a crié la Reine d’une voix de tonnerre. Les gens se sont mis à courir dans toutes les directions et se cognaient les uns contre les autres. Mais au bout de quelques instants, chacun était à sa place, et la partie a commencé.

De toute sa vie, Alice n’avait jamais vu un jeu de croquet aussi curieux. Le terrain n’était fait que de bosses et de creux. Les boules étaient des hérissons vivants, et les maillets étaient des flamants vivants. Les soldats devaient se plier en deux, la tête et les pieds sur le sol, pour faire les arches.

Au début du jeu, le plus difficile pour Alice, c’était de tenir son flamant. Elle arrivait assez bien à mettre son corps sous son bras, avec les pattes qui pendaient. Elle lui allongeait le cou bien comme il faut. Elle allait frapper le hérisson avec la tête de l’oiseau. Mais le plus souvent, juste à ce moment, le flamant se relevait en se tordant. Il la regardait d’un air si étonné qu’elle ne pouvait pas s’empêcher d’éclater de rire. Ensuite, elle lui faisait baisser la tête et elle allait recommencer. Mais alors, c’était bien énervant: le hérisson s’était déroulé et il s’en allait! En plus, partout où elle voulait envoyer le hérisson, il y avait souvent une bosse ou un creux. Et les soldats pliés en deux se relevaient sans arrêt pour aller dans un autre coin du terrain. Alice a donc vite conclu que c’était vraiment un jeu très difficile.

Les joueurs jouaient tous en même temps, sans attendre leur tour. Ils se disputaient sans arrêt et ils se battaient pour avoir les hérissons. Très vite, la Reine est entrée dans une colère furieuse. Elle s’est mise à taper du pied en criant: “Qu’on coupe la tête à celui-ci!” ou bien: “Qu’on coupe la tête à celle-là!” Elle le criait à peu près une fois par minute.

Alice a commencé à se sentir très mal à l’aise. C’est vrai, elle ne s’était pas encore disputée avec la Reine. Mais elle savait que cela pouvait arriver à tout moment. “Et alors,” pensait-elle, “qu’est-ce que je vais devenir? Ici, ils aiment terriblement couper la tête aux gens. Ce qui m’étonne, c’est qu’il reste encore des gens vivants!”

Elle cherchait autour d’elle un moyen de s’échapper. Elle se demandait si elle pourrait partir sans être vue. C’est alors qu’elle a remarqué une chose étrange en l’air. D’abord, elle s’est beaucoup demandé ce que c’était. Mais elle l’a regardée quelques instants, et elle a découvert que c’était une grimace. Elle s’est dit: “C’est le Grimaçon. Maintenant, j’aurai quelqu’un à qui parler.”

“Comment cela va-t-il?” a dit le Chat, dès qu’il a eu assez de bouche pour parler.

Alice a attendu que les yeux apparaissent. Puis elle lui a fait un signe de tête amical. “Ce n’est pas la peine de lui parler avant l’arrivée de ses oreilles,” pensait-elle. “Ou au moins d’une des deux.” Une minute plus tard, la tête est apparue tout entière. Alors Alice a posé son flamant par terre. Elle a commencé à raconter sa partie de croquet, très contente d’avoir quelqu’un pour l’écouter. Le Chat a sans doute pensé qu’on le voyait assez comme ça. En effet, on ne voyait de lui que sa tête.

“Ils ne jouent pas du tout honnêtement,” a commencé Alice, d’un ton mécontent. “Et ils se disputent tous si fort qu’on ne s’entend pas parler. Et puis on dirait qu’ils n’ont pas de vraies règles. Ou du moins, s’il y a des règles, personne ne les suit. Et vous n’imaginez pas comme c’est compliqué quand tous les objets du jeu sont vivants! Par exemple, l’arche où je dois passer se promène là-bas, à l’autre bout du terrain! Et tout à l’heure, j’aurais frappé le hérisson de la Reine avec le mien. Mais il s’est sauvé quand il a vu venir le mien!”

“Est-ce que vous aimez la Reine?” a demandé le Chat à voix basse.

“Pas du tout,” a dit Alice. “Elle est si—” Au même instant, elle a vu que la Reine était juste derrière elle et qu’elle écoutait. Alors elle a continué: “si sûre de gagner que ce n’est pas la peine de finir la partie.”

La Reine a souri et elle est passée.

“Avec qui parlez-vous donc là?” a demandé le Roi. Il s’approchait d’Alice et il regardait la tête du Chat avec une très grande curiosité.

“C’est un de mes amis, un Grimaçon,” a dit Alice. “Permettez-moi de vous le présenter.”

“Il a une tête qui ne me plaît pas du tout,” a dit le Roi. “Pourtant, il peut me baiser la main, si cela lui fait plaisir.”

“Non, merci bien,” a dit le Chat.

“Ne soyez pas insolent,” a dit le Roi, “et ne me regardez pas comme ça!” En disant ces mots, il s’était mis derrière Alice.

“Un chat peut bien regarder un roi,” a dit Alice. “J’ai lu quelque chose comme ça dans un livre, mais je ne me rappelle plus où.”

“Eh bien, il faut le faire enlever,” a dit le Roi d’un ton très décidé. Et il a appelé la Reine, qui passait à ce moment-là: “Mon amie, je voudrais que vous fassiez enlever ce chat!”

La Reine n’avait qu’une seule manière de régler les problèmes, petits ou grands. “Qu’on lui coupe la tête!” a-t-elle dit, sans même se retourner.

“Je vais moi-même chercher le bourreau,” a dit le Roi avec empressement. Et il est parti en courant.

Alice a pensé qu’elle ferait bien de retourner voir où en était la partie. En effet, elle entendait au loin la voix de la Reine qui criait de colère. Elle l’avait déjà entendue condamner trois des joueurs à avoir la tête coupée, parce qu’ils avaient laissé passer leur tour. Alice n’aimait pas du tout la façon dont les choses tournaient, car le jeu était si confus qu’elle ne savait jamais quand c’était son tour. Alors elle est partie à la recherche de son hérisson.

Son hérisson était en train de se battre avec un autre hérisson. Pour Alice, c’était une excellente occasion de frapper l’un avec l’autre. Il n’y avait qu’un seul problème: son flamant était parti de l’autre côté du jardin. Alice le voyait là-bas. Il essayait sans succès de s’envoler pour se poser sur un arbre.

Elle a fini par rattraper le flamant et le ramener. Mais à ce moment-là, la bataille était terminée, et les deux hérissons avaient disparu. “Mais ce n’est pas bien grave,” a pensé Alice, “puisque toutes les arches ont quitté ce côté du terrain.” Elle a donc remis le flamant sous son bras, pour qu’il ne s’échappe plus. Puis elle est retournée parler un peu avec son ami.

Quand elle est revenue près du Chat, elle a vu avec surprise une grande foule autour de lui. Le bourreau, le Roi et la Reine se disputaient. Ils parlaient tous les trois en même temps. Les autres ne disaient pas un mot et semblaient très mal à l’aise.

Dès qu’Alice est arrivée, tous les trois lui ont demandé de décider qui avait raison. Ils lui ont répété leurs arguments. Mais ils parlaient tous en même temps. Elle a donc eu beaucoup de mal à les comprendre.

L’argument du bourreau était le suivant. On ne pouvait pas couper une tête s’il n’y avait pas de corps d’où la couper. Il n’avait jamais fait une chose pareille. Et ce n’était pas *à son âge* qu’il allait commencer.

L’argument du Roi était le suivant. Tout ce qui avait une tête pouvait être décapité. Et il ne fallait pas dire des choses qui n’avaient pas de sens.

L’argument de la Reine était le suivant. Il fallait régler la question en moins de rien. Sinon, elle ferait couper la tête à tout le monde autour d’elle. (C’était cette dernière remarque qui donnait à tout le monde l’air si grave et si inquiet.)

Alice n’a rien trouvé de mieux à dire que: “Il appartient à la Duchesse. C’est elle que vous feriez bien de consulter.”

“Elle est en prison,” a dit la Reine au bourreau. “Qu’on l’amène ici.” Et le bourreau est parti, rapide comme une flèche.

Dès que le bourreau est parti, la tête du Chat a commencé à disparaître. Quand il est revenu avec la Duchesse, elle avait complètement disparu. Alors le Roi et le bourreau ont couru partout comme des fous pour trouver cette tête. Pendant ce temps, tous les autres retournaient au jeu.

### Glossaire

- **un rosier**: une plante qui donne des roses.
- **décapité**: à qui on a coupé la tête.
- **des oignons de tulipe**: la partie ronde, sous la terre, d’où pousse une tulipe; on ne la mange pas.
- **une procession**: un long groupe de personnes qui avancent l’une derrière l’autre, pour une cérémonie.
- **se prosterner**: se coucher par terre, le visage vers le sol, pour montrer son respect.
- **les courtisans**: les personnes qui vivent auprès du roi et de la reine.
- **des soufflets**: des gifles, des coups donnés avec la main sur la joue.
- **le croquet**: un jeu de jardin où l’on frappe des boules avec un maillet pour les faire passer sous des arceaux.
- **le flamant**: un grand oiseau rose aux longues pattes et au long cou.
- **le hérisson**: un petit animal couvert de piquants, qui se met en boule.
- **l’arche**: ici, l’arceau du croquet, sous lequel la boule doit passer.
- **le bourreau**: l’homme qui exécute les condamnés à mort.

## Chapitre IX. Histoire de la Fausse-Tortue

“Vous ne pouvez pas savoir comme je suis heureuse de vous voir, ma bonne vieille fille!” a dit la Duchesse. Elle a passé gentiment son bras sous celui d’Alice, et elles sont parties ensemble.

Alice était bien contente de la trouver de si bonne humeur. Elle pensait que c’était peut-être le poivre qui l’avait rendue si méchante, quand elles s’étaient rencontrées dans la cuisine. “Quand je serai Duchesse, moi,” s’est-elle dit, mais sans beaucoup d’espoir. “Je n’aurai pas de poivre dans ma cuisine. Pas le plus petit grain. La soupe peut très bien se passer de poivre. C’est peut-être le poivre qui met les gens en colère,” a-t-elle continué. Elle était ravie d’avoir fait cette découverte. “C’est peut-être le vinaigre qui les rend aigres, et la camomille qui les rend amers. Et c’est peut-être le sucre d’orge, et d’autres choses de ce genre, qui rendent les enfants doux. Je voudrais bien que tout le monde sache cela. Alors on ne serait pas si avare de bonbons, voyez-vous.”

À ce moment, elle avait complètement oublié la Duchesse. Elle a sursauté quand elle a entendu sa voix tout près de son oreille. “Vous pensez à quelque chose, ma chère petite, et cela vous fait oublier de parler. Je ne peux pas vous dire maintenant quelle est la morale de cela. Mais je m’en souviendrai tout à l’heure.”

“Peut-être qu’il n’y en a pas,” a osé dire Alice.

“Allons, allons, mon enfant!” a dit la Duchesse. “Il y a une morale à tout, si seulement on pouvait la trouver.” Et en parlant, elle s’est serrée plus près d’Alice.

Alice n’aimait pas trop qu’elle soit si près d’elle. D’abord, parce que la Duchesse était très laide. Ensuite, parce qu’elle avait juste la bonne taille pour appuyer son menton sur l’épaule d’Alice. Et c’était un menton très désagréablement pointu. Pourtant, Alice ne voulait pas être impolie, et elle a supporté cela de son mieux.

“La partie va un peu mieux maintenant,” a-t-elle dit, pour continuer la conversation.

“C’est vrai,” a dit la Duchesse. “Et la morale en est: ‘Oh! c’est l’amour, l’amour qui fait aller le monde à la ronde!’”

“Quelqu’un a dit,” a murmuré Alice, “que le monde va mieux quand chacun s’occupe de ses affaires.”

“Eh bien! Cela veut dire presque la même chose,” a dit la Duchesse. Elle a enfoncé son petit menton pointu dans l’épaule d’Alice. Puis elle a ajouté: “Et la morale en est: ‘Un chien vaut mieux que deux gros rats.’”

“Comme elle aime trouver des morales partout!” a pensé Alice.

La Duchesse a fait une pause. Puis elle a dit: “Je parie que vous vous demandez pourquoi mon bras n’est pas autour de votre taille. La raison, c’est que je n’ai pas trop confiance en votre flamant. Voulez-vous que j’essaie?”

“Il pourrait mordre,” a répondu Alice. Elle n’avait pas du tout envie qu’elle essaie.

“C’est bien vrai,” a dit la Duchesse. “Les flamants et la moutarde mordent tous les deux. Et la morale en est: ‘Qui se ressemble, s’assemble.’”

“Seulement, la moutarde n’est pas un oiseau,” a répondu Alice.

“Vous avez raison, comme toujours,” a dit la Duchesse. “Comme vous présentez les choses clairement!”

“C’est un minéral, je crois,” a dit Alice.

“Bien sûr,” a dit la Duchesse, qui semblait prête à approuver tout ce que disait Alice. “Il y a une bonne mine de moutarde près d’ici. Et la morale en est qu’il faut faire bonne mine à tout le monde!”

“Oh! je sais,” s’est écriée Alice, qui n’avait pas fait attention à cette dernière remarque. “C’est un végétal. Ça n’en a pas l’air, mais c’en est un.”

“Je suis tout à fait de votre avis,” a dit la Duchesse. “Et la morale en est: ‘Soyez ce que vous voulez paraître.’ Ou, si vous voulez que je le dise plus simplement: ‘Ne vous imaginez jamais de ne pas être autrement que ce qu’il pourrait sembler aux autres que ce que vous étiez ou auriez pu être n’était pas autrement que ce que vous aviez été leur aurait paru être autrement.’”

“Je crois que je comprendrais mieux si je l’avais par écrit,” a dit Alice très poliment. “Mais je n’arrive pas bien à vous suivre quand vous le dites.”

“Ce n’est rien à côté de ce que je pourrais dire, si je voulais,” a répondu la Duchesse d’un ton satisfait.

“Je vous en prie, ne vous donnez pas la peine de faire votre explication plus longue,” a dit Alice.

“Oh! ne parlez pas de ma peine,” a dit la Duchesse. “Je vous fais cadeau de tout ce que j’ai dit jusqu’à maintenant.”

“Voilà un cadeau qui ne coûte pas cher!” a pensé Alice. “Je suis bien contente qu’on ne fasse pas des cadeaux d’anniversaire comme ça!” Mais elle n’a pas osé le dire tout haut.

“Encore en train de réfléchir?” a demandé la Duchesse, avec un nouveau coup de son petit menton pointu.

“J’ai bien le droit de réfléchir,” a dit Alice sèchement, car elle commençait à être un peu agacée.

“À peu près le même droit,” a dit la Duchesse, “que les cochons de voler, et la mo—”

Mais à ce moment, Alice a eu une grande surprise. La voix de la Duchesse s’est éteinte, au milieu de son mot préféré: *morale*. Et le bras passé sous celui d’Alice a commencé à trembler. Alice a levé les yeux. La Reine était devant elles, les bras croisés, sombre et terrible comme un orage.

“Il fait un très beau temps, Votre Majesté!” a dit la Duchesse, d’une voix basse et tremblante.

“Je vous préviens!” a crié la Reine, en tapant du pied sans arrêt. “Hors d’ici, ou à bas la tête! Et cela en moins de rien! Choisissez.”

La Duchesse a vite fait son choix: elle a disparu en un clin d’œil.

“Continuons notre partie,” a dit la Reine à Alice. Alice avait trop peur pour dire un mot. Elle l’a suivie lentement jusqu’au terrain de croquet.

Pendant l’absence de la Reine, les autres invités en avaient profité pour se reposer à l’ombre. Mais dès qu’ils l’ont vue, ils se sont dépêchés de retourner au jeu. La Reine leur a simplement fait remarquer qu’un instant de retard leur coûterait la vie.

Pendant toute la partie, la Reine n’a pas arrêté de se disputer avec les autres joueurs. Elle criait sans cesse: “Qu’on coupe la tête à celui-ci! Qu’on coupe la tête à celle-là!” Ceux qu’elle condamnait étaient arrêtés par les soldats. Bien sûr, pour cela, les soldats devaient arrêter de faire les arches. Alors, au bout d’une demi-heure environ, il ne restait plus d’arches. Et tous les joueurs étaient arrêtés et condamnés à avoir la tête coupée. Il ne restait que le Roi, la Reine et Alice.

Alors la Reine a arrêté le jeu. Elle était tout essoufflée. Elle a dit à Alice: “Avez-vous vu la Fausse-Tortue?”

“Non,” a dit Alice. “Je ne sais même pas ce que c’est, une Fausse-Tortue.”

“C’est avec ça qu’on fait la soupe à la Fausse-Tortue,” a dit la Reine.

“Je n’en ai jamais vu, et c’est la première fois que j’en entends parler,” a dit Alice.

“Eh bien! venez,” a dit la Reine, “et elle vous racontera son histoire.”

Pendant qu’elles partaient, Alice a entendu le Roi dire tout bas à tout le monde: “Vous êtes tous graciés.” “Allons, voilà une bonne chose!” s’est dit Alice. En effet, elle était très triste de toutes les exécutions que la Reine avait ordonnées.

Bientôt, elles ont trouvé un Griffon, couché au soleil, qui dormait profondément. (Si vous ne savez pas ce que c’est qu’un Griffon, regardez l’image.) “Debout! paresseux,” a dit la Reine. “Emmenez cette petite demoiselle voir la Fausse-Tortue. Elle doit entendre son histoire. Moi, je dois retourner surveiller quelques exécutions que j’ai ordonnées.” Et elle est partie, et elle a laissé Alice seule avec le Griffon. Alice n’aimait pas trop la tête de cet animal. Mais, après avoir bien réfléchi, elle a pensé que rester avec lui n’était pas plus dangereux que de suivre cette Reine cruelle.

Le Griffon s’est levé et il s’est frotté les yeux. Puis il a regardé la Reine jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Et alors, il s’est mis à ricaner. “Quelle farce!” a dit le Griffon, moitié pour lui-même, moitié pour Alice.

“Quelle est la farce?” a demandé Alice.

“Elle!” a dit le Griffon. “C’est une idée qu’elle se fait. On n’exécute jamais personne, vous comprenez. Venez donc!”

“Ici, tout le monde dit: ‘Venez donc!’” a pensé Alice, en suivant lentement le Griffon. “Jamais de ma vie on ne m’a donné autant d’ordres, non, jamais!”

Ils n’avaient pas fait beaucoup de chemin quand ils ont aperçu la Fausse-Tortue au loin. Elle était assise, triste et seule, sur un petit récif. Pendant qu’ils s’approchaient, Alice l’entendait soupirer, comme si son cœur allait se briser. Alice avait vraiment pitié d’elle. “Quel est donc son chagrin?” a-t-elle demandé au Griffon. Et le Griffon a répondu presque avec les mêmes mots qu’avant: “C’est une idée qu’elle se fait. Elle n’a pas de chagrin, vous comprenez. Venez donc!”

Ils se sont donc approchés de la Fausse-Tortue. Elle les a regardés avec de grands yeux pleins de larmes, mais elle n’a rien dit.

“Cette petite demoiselle,” a dit le Griffon, “veut connaître votre histoire.”

“Je vais la lui raconter,” a dit la Fausse-Tortue, d’une voix grave et sourde. “Asseyez-vous tous les deux, et ne dites pas un mot avant que j’aie fini.”

Ils se sont donc assis, et pendant quelques minutes, personne n’a parlé. Alice pensait: “Je ne vois pas comment elle pourra finir un jour, si elle ne commence pas.” Mais elle a attendu patiemment.

“Autrefois,” a dit enfin la Fausse-Tortue, “j’étais une vraie Tortue.”

Après ces mots, il y a eu un long silence. De temps en temps, on entendait seulement le Griffon s’écrier “Hjckrrh!” et la Fausse-Tortue soupirer sans arrêt. Alice allait presque se lever et dire: “Merci pour votre histoire intéressante.” Mais elle se disait qu’il y avait sûrement encore une suite. Alors elle est restée tranquille, sans rien dire.

“Quand nous étions petits,” a continué la Fausse-Tortue, plus calmement, “nous allions à l’école au fond de la mer.” Mais de temps en temps, elle avait encore un sanglot. “La maîtresse était une vieille tortue. Nous l’appelions Chélonée.”

“Et pourquoi l’appeliez-vous Chélonée, si ce n’était pas son nom?”

“Parce qu’en la voyant, on ne pouvait pas s’empêcher de crier: ‘Quel long nez!’” a dit la Fausse-Tortue d’un ton fâché. “Vous n’êtes vraiment pas très intelligente!”

“Vous devriez avoir honte de poser une question si simple!” a ajouté le Griffon. Ensuite, ils se sont tus tous les deux. Ils regardaient fixement la pauvre Alice, qui aurait voulu disparaître sous terre. Enfin, le Griffon a dit à la Fausse-Tortue: “En avant, camarade! Essayez de finir aujourd’hui!” Et elle a continué ainsi:

“Oui, nous allions à l’école dans la mer, même si cela vous étonne.”

“Je n’ai pas dit cela,” a interrompu Alice.

“Vous l’avez dit,” a répondu la Fausse-Tortue.

“Taisez-vous donc,” a ajouté le Griffon, avant qu’Alice puisse reparler. La Fausse-Tortue a continué:

“Nous recevions la meilleure éducation possible. En fait, nous allions tous les jours à l’école.”

“Moi aussi, j’y suis allée tous les jours,” a dit Alice. “Il n’y a pas de quoi être si fière.”

“Avec des ‘en sus’,” a dit la Fausse-Tortue, un peu inquiète.

“Oui,” a dit Alice. “Nous apprenions l’italien et la musique en sus.”

“Et le blanchissage?” a dit la Fausse-Tortue.

“Non, bien sûr que non!” a dit Alice, indignée.

“Ah! Alors votre école n’était pas vraiment une bonne école,” a dit la Fausse-Tortue. Elle semblait très soulagée. “Eh bien, à notre école, en bas de la liste des cours, il était écrit ceci. ‘L’italien, la musique, et le blanchissage en sus.’”

“Vous ne deviez pas en avoir grand besoin, puisque vous viviez au fond de la mer,” a dit Alice.

“Je n’avais pas assez d’argent pour l’apprendre,” a dit la Fausse-Tortue en soupirant. “Je suivais seulement les cours ordinaires.”

“Qu’est-ce que c’était?” a demandé Alice.

“À Luire et à Médire, cela va sans dire,” a répondu la Fausse-Tortue. “Et puis les différentes branches de l’Arithmétique: l’Ambition, la Distraction, l’Enjolification et la Dérision.”

“Je n’ai jamais entendu parler d’enjolification,” a osé dire Alice. “Qu’est-ce que c’est?”

Le Griffon a levé les deux pattes en l’air, très étonné. “Vous n’avez jamais entendu parler d’enjolir!” s’est-il écrié. “Vous savez ce que veut dire ‘embellir’, je suppose?”

“Oui,” a dit Alice, en hésitant. “Cela veut dire—rendre—une chose—plus belle.”

“Eh bien!” a continué le Griffon. “Si vous ne savez pas ce que veut dire ‘enjolir’, vous êtes vraiment niaise.”

Alice n’avait plus envie de poser d’autres questions sur ce sujet. Elle s’est donc tournée vers la Fausse-Tortue et lui a dit: “Qu’est-ce que vous appreniez encore?”

“Eh bien, il y avait le Grimoire,” a répondu la Fausse-Tortue, en comptant sur ses nageoires. “Le Grimoire ancien et moderne, avec la Mérographie. Et puis il y avait le Dédain. Le maître de Dédain était un vieux congre, qui venait une fois par semaine. Il nous apprenait à Dédaigner, à Esquiver et à Feindre à l’huître.”

“Qu’est-ce que c’était?” a demandé Alice.

“Ah! je ne peux pas vous le montrer, moi,” a dit la Fausse-Tortue. “Je ne peux plus bien bouger. Et le Griffon ne l’a jamais appris.”

“Je n’avais pas le temps,” a dit le Griffon. “Mais j’ai suivi les cours du professeur de langues mortes. C’était un vieux crabe, celui-là.”

“Je n’ai jamais suivi ses cours,” a dit la Fausse-Tortue avec un soupir. “Il enseignait le Larcin et la Grève.”

“C’est ça, c’est ça,” a dit le Griffon, en soupirant à son tour. Et les deux créatures se sont caché le visage dans leurs pattes.

“Combien d’heures de leçons aviez-vous par jour?” a demandé vite Alice, pour changer de sujet.

“Dix heures le premier jour,” a dit la Fausse-Tortue. “Neuf heures le deuxième, et ainsi de suite.”

“Quelle drôle de méthode!” s’est écriée Alice.

“C’est pour cela qu’on les appelle des leçons,” a dit le Griffon, “parce que nous les laissons peu à peu.”

C’était une idée toute nouvelle pour Alice. Elle y a un peu réfléchi avant de faire une autre remarque. “Alors le onzième jour, c’était un jour de congé?”

“Bien sûr,” a répondu la Fausse-Tortue.

“Et comment faisiez-vous le douzième jour?” a demandé Alice, très vite.

“Assez parlé des leçons,” a dit le Griffon d’un ton très décidé. “Parlez-lui des jeux maintenant.”

### Glossaire

- **la morale**: la leçon qu’on tire d’une histoire.
- **le sucre d’orge**: un bonbon dur, long, fait de sucre cuit.
- **faire bonne mine à quelqu’un**: être aimable avec lui; une « mine » est aussi un endroit où l’on creuse la terre pour trouver quelque chose.
- **gracié**: libéré de sa punition par le roi.
- **le Griffon**: un animal imaginaire, moitié aigle, moitié lion.
- **la Fausse-Tortue**: un animal inventé; « la soupe à la fausse tortue » imitait la soupe de tortue.
- **le récif**: un rocher dans la mer, près de la côte.
- **en sus**: en plus, avec un prix en plus.
- **le blanchissage**: le lavage du linge.
- **le congre**: un long poisson de mer, qui ressemble à un serpent.
- **niais**: un peu bête, naïf.

## Chapitre X. Le quadrille de homards

La Fausse-Tortue a soupiré profondément. Elle a passé le dos d’une de ses nageoires sur ses yeux. Elle a regardé Alice et elle a essayé de parler. Mais pendant une ou deux minutes, les sanglots l’ont empêchée de parler. “On dirait qu’elle a un os dans la gorge,” a dit le Griffon. Et il s’est mis à la secouer et à lui taper dans le dos. Enfin, la Fausse-Tortue a retrouvé sa voix. De grosses larmes coulaient sur ses joues, et elle a continué:

“Peut-être que vous n’avez pas beaucoup vécu au fond de la mer?” (“Non,” a dit Alice.) “Et peut-être qu’on ne vous a jamais présentée à un homard?” (Alice allait dire: “J’en ai goûté une fois—” Mais elle s’est arrêtée très vite et elle a dit: “Non, jamais.”) “Alors vous ne pouvez pas du tout imaginer comme c’est délicieux, un quadrille de homards.”

“Non, vraiment,” a dit Alice. “Qu’est-ce que c’est que cette danse-là?”

“D’abord,” a dit le Griffon, “on se met en rang le long du bord de la mer—”

“On forme deux rangs,” a crié la Fausse-Tortue. “Des phoques, des tortues, des saumons, et ainsi de suite. Puis, quand on a enlevé toutes les méduses de la plage—”

“En général, cela prend longtemps,” a dit le Griffon.

“—on avance deux fois—”

“Chacun avec un homard pour danseur,” a crié le Griffon.

“Cela va sans dire,” a dit la Fausse-Tortue. “Avancez deux fois et balancez—”

“Changez de homards, et revenez dans le même ordre,” a continué le Griffon.

“Et puis, vous comprenez,” a continué la Fausse-Tortue, “vous jetez les—”

“Les homards!” a crié le Griffon, en faisant un bond en l’air.

“—aussi loin dans la mer que vous pouvez—”

“Vous nagez derrière eux!!” a crié le Griffon.

“—vous faites une cabriole dans la mer!!!” a crié la Fausse-Tortue. Elle sautait comme une folle dans tous les sens.

“Changez encore de homards!!!!” a hurlé le Griffon de toutes ses forces.

“—revenez sur la plage; et—c’est la première figure,” a dit la Fausse-Tortue, en baissant tout à coup la voix. Pendant tout ce temps, les deux créatures avaient sauté partout comme des fous. Maintenant, elles se sont rassises, très tristes et très calmes, et elles ont regardé Alice.

“Cela doit être une très jolie danse,” a dit timidement Alice.

“Voulez-vous voir un peu comment on la danse?” a demandé la Fausse-Tortue.

“Cela me ferait très plaisir,” a dit Alice.

“Allons, essayons la première figure,” a dit la Fausse-Tortue au Griffon. “Nous pouvons la faire sans homards, vous comprenez. Qui va chanter?”

“Oh! chantez, vous,” a dit le Griffon. “Moi, j’ai oublié les paroles.”

Ils se sont donc mis à danser gravement tout autour d’Alice. De temps en temps, quand ils passaient trop près, ils lui marchaient sur les pieds. Ils remuaient leurs pattes de devant pour marquer le rythme. Pendant ce temps, la Fausse-Tortue chantait, très lentement et très tristement:

*“Nous n’irons plus à l’eau,*
*Si tu n’avances tôt;*
*Ce Marsouin trop pressé*
*Va tous nous écraser.*
*Colimaçon danse,*
*Entre dans la danse;*
*Sautons, dansons,*
*Avant de faire un plongeon.”*

*“Je ne veux pas danser,*
*Je me f’rais fracasser.”*
*“Oh!” reprend le Merlan,*
*“C’est pourtant bien plaisant.”*
*Colimaçon danse,*
*Entre dans la danse;*
*Sautons, dansons,*
*Avant de faire un plongeon.*

*“Je ne veux pas plonger,*
*Je ne sais pas nager”*
*—“Le Homard et l’ bateau*
*D’ sauv’tag’ te tir’ront d’ l’eau.”*
*Colimaçon danse,*
*Entre dans la danse;*
*Sautons, dansons,*
*Avant de faire un plongeon.*

“Merci. C’est une danse très intéressante à regarder,” a dit Alice. Elle était ravie que ce soit enfin fini. “Et je trouve si agréable cette curieuse chanson du merlan!”

“Oh! les merlans,” a dit la Fausse-Tortue, “ils—vous les avez vus, bien sûr?”

“Oui,” a dit Alice, “je les ai souvent vus à dî—” Et elle s’est arrêtée tout à coup.

“Je ne sais pas où est Di,” a repris la Fausse-Tortue. “Mais puisque vous les avez vus si souvent, vous savez sûrement comment ils sont?”

“Je crois,” a répondu Alice, en réfléchissant. “Ils ont la queue dans la bouche—et ils sont tout couverts de mie de pain.”

“Vous vous trompez pour la mie de pain,” a dit la Fausse-Tortue. “Dans la mer, l’eau enlèverait la mie de pain. Mais c’est vrai, ils ont la queue dans la bouche. Et la raison, c’est que—” Ici, la Fausse-Tortue a bâillé et elle a fermé les yeux. “Expliquez-lui la raison, et tout le reste,” a-t-elle dit au Griffon.

“La raison, c’est que les merlans voulaient absolument aller à la danse avec les homards,” a dit le Griffon. “Alors on les a jetés à la mer. Alors ils ont dû tomber très loin, très loin. Alors ils se sont mis la queue bien serrée dans la bouche. Alors ils n’ont plus pu la retirer. Voilà tout.”

“Merci,” a dit Alice. “C’est très intéressant. Je n’avais jamais rien appris d’aussi complet sur les merlans.”

“Alors je propose,” a dit le Griffon, “que vous nous racontiez quelques-unes de vos aventures.”

“Je pourrais vous raconter mes aventures depuis ce matin,” a dit Alice, un peu timidement. “Mais ce n’est pas la peine de parler d’hier, car hier, j’étais une personne tout à fait différente.”

“Expliquez-nous cela,” a dit la Fausse-Tortue.

“Non, non, les aventures d’abord,” a dit le Griffon d’un ton impatient. “Les explications prennent tellement de temps.”

Alors Alice a commencé à leur raconter ses aventures. Elle est partie du moment où elle avait vu le Lapin Blanc pour la première fois. Au début, elle était un peu mal à l’aise. Les deux créatures se tenaient si près d’elle, une de chaque côté! Et elles ouvraient de si grands yeux et une si grande bouche! Mais elle reprenait courage en parlant. Ses auditeurs sont restés très calmes jusqu’au moment où elle est arrivée au passage où elle avait récité “*Vous êtes vieux, Père Guillaume*” à la Chenille. Elle a raconté que les mots étaient sortis tout de travers. Alors la Fausse-Tortue a poussé un long soupir et elle a dit: “C’est bien étrange.”

“Tout cela est vraiment plus étrange que tout,” a dit le Griffon.

“Tout de travers,” a répété la Fausse-Tortue d’un air rêveur. “J’aimerais bien l’entendre réciter quelque chose maintenant. Dites-lui de commencer.” Elle regardait le Griffon comme si elle pensait qu’il avait de l’autorité sur Alice.

“Debout, et récitez: ‘*C’est la voix du canon*,’” a dit le Griffon.

“Comme ces créatures aiment donner des ordres et faire réciter des leçons!” a pensé Alice. “Autant être à l’école.” Pourtant, elle s’est levée et elle a commencé à réciter. Mais elle avait la tête si pleine du Quadrille de Homards qu’elle savait à peine ce qu’elle disait. Et les mots sortaient de façon très bizarre:

*“C’est la voix du homard grondant comme la foudre:*
*‘On m’a trop fait bouillir, il faut que je me poudre!’*
*Puis, les pieds en dehors, prenant la brosse en main,*
*De se faire bien beau vite il se met en train.”*

“C’est tout à fait différent de ce que je récitais quand j’étais petit, moi,” a dit le Griffon.

“Je ne l’avais jamais entendu réciter,” a dit la Fausse-Tortue. “Mais pour moi, ça ressemble à un sacré galimatias.”

Alice n’a rien dit. Elle s’était rassise, le visage dans les mains. Elle se demandait si un jour les choses allaient redevenir normales.

“J’aimerais bien qu’on m’explique cela,” a dit la Fausse-Tortue.

“Elle ne peut pas l’expliquer,” a dit vite le Griffon. “Continuez, récitez les vers suivants.”

“Mais *les pieds en dehors*,” a continué la Fausse-Tortue, qui ne voulait pas abandonner. “Pourquoi dire qu’il avait les pieds en dehors?”

“C’est la première position quand on apprend à danser,” a dit Alice. Mais tout cela la gênait beaucoup, et elle avait hâte de changer de sujet.

“Récitez les vers suivants,” a répété le Griffon avec impatience. “Ça commence par: ‘*Passant près de chez lui*—’”

Alice n’a pas osé désobéir. Pourtant, elle était sûre que les mots allaient sortir tout de travers. Elle a donc continué d’une voix tremblante:

*“Passant près de chez lui, j’ai vu, ne vous déplaise,*
*Une huître et un hibou qui dînaient fort à l’aise.”*

“À quoi bon répéter tout ce galimatias,” a interrompu la Fausse-Tortue, “si vous ne l’expliquez pas en même temps? C’est vraiment la chose la plus confuse que j’aie jamais entendue.”

“Oui, je crois que vous feriez bien de vous arrêter là,” a dit le Griffon. Et Alice était bien contente de le faire.

“Allons-nous essayer une autre figure du Quadrille de Homards?” a continué le Griffon. “Ou bien préférez-vous que la Fausse-Tortue vous chante quelque chose?”

“Oh! une chanson, s’il vous plaît, si la Fausse-Tortue veut bien être aussi gentille,” a répondu Alice. Elle l’a dit avec tant d’empressement que le Griffon a dit, d’un air un peu vexé: “Hum! Chacun ses goûts. Chantez-lui ‘*La Soupe à la Tortue*’, hé! camarade!”

La Fausse-Tortue a poussé un profond soupir. Et elle a commencé à chanter, d’une voix que les sanglots coupaient de temps en temps:

*“Ô doux potage,*
*Ô mets délicieux!*
*Ah! pour partage,*
*Quoi de plus précieux?*
*Plonger dans ma soupière*
*Cette vaste cuillère*
*Est un bonheur*
*Qui me réjouit le cœur.”*

*“Gibier, volaille,*
*Lièvres, dindes, perdreaux,*
*Rien qui te vaille,—*
*Pas même les pruneaux!*
*Plonger dans ma soupière*
*Cette vaste cuillère*
*Est un bonheur*
*Qui me réjouit le cœur.”*

“Bis au refrain!” a crié le Griffon. La Fausse-Tortue venait de recommencer le refrain quand on a entendu un cri au loin: “Le procès va commencer!”

“Venez donc!” a crié le Griffon. Il a pris Alice par la main et il s’est mis à courir, sans attendre la fin de la chanson.

“Qu’est-ce que c’est que ce procès?” a demandé Alice, tout essoufflée. Mais le Griffon a seulement répondu: “Venez donc!” Et il courait de plus en plus vite. Derrière eux, la brise leur apportait encore ces paroles pleines de tristesse, de plus en plus faibles:

*“Plonger dans ma soupière*
*Cette vaste cuillère*
*Est un bonheur*
*Qui me réjouit le cœur.”*

### Glossaire

- **le quadrille**: une ancienne danse à plusieurs couples.
- **le homard**: un grand animal de mer avec deux grosses pinces.
- **une figure**: ici, une partie d’une danse, une suite de pas.
- **une cabriole**: un saut joyeux, une galipette.
- **le merlan**: un poisson de mer.
- **la mie de pain**: l’intérieur tendre du pain, en petits morceaux.
- **le galimatias**: un discours confus que personne ne comprend.
- **le potage**: la soupe.
- **le refrain**: les vers qui reviennent après chaque partie d’une chanson.
- **le procès**: le jugement d’une personne devant un tribunal.

## Chapitre XI. Qui a volé les tartes?

Le Roi et la Reine de Cœur étaient assis sur leur trône. Une grande foule les entourait: toutes sortes de petits oiseaux et d’autres bêtes, et aussi le paquet de cartes tout entier. Le Valet était debout devant le trône. Il avait des chaînes, et un soldat le gardait de chaque côté. Près du Roi se trouvait le Lapin Blanc. Il tenait une trompette dans une main et un rouleau de parchemin dans l’autre. Au milieu de la salle, il y avait une table avec un grand plat de tartes. Ces tartes avaient l’air si bonnes qu’Alice avait faim rien qu’en les regardant. “Je voudrais bien qu’ils se dépêchent de finir le procès,” a-t-elle pensé, “et qu’ils servent à manger et à boire!” Mais cela ne semblait pas très probable. Alors elle s’est mise à regarder tout autour d’elle pour passer le temps.

C’était la première fois qu’Alice se trouvait dans un tribunal. Mais elle avait lu des descriptions de tribunaux dans les livres. Elle était toute contente de voir qu’elle connaissait le nom de presque tout ce qu’il y avait là. “Ça, c’est le juge,” s’est-elle dit. “Je le reconnais à sa grande perruque.”

Le juge, disons-le en passant, c’était le Roi. Comme il portait sa couronne par-dessus sa perruque (regardez l’image au début du livre, si vous voulez savoir comment il s’était arrangé), il n’avait pas du tout l’air à l’aise, et cela ne lui allait pas bien du tout.

“Et ça, c’est le banc du jury,” a pensé Alice. “Et ces douze créatures, je suppose que ce sont les jurés.” (Elle était obligée de dire “créatures”, vous comprenez, car certains étaient des bêtes et d’autres des oiseaux.) Elle s’est répété ce dernier mot deux ou trois fois, car elle en était assez fière. Elle pensait, avec raison, que très peu de petites filles de son âge savent ce qu’il veut dire.

Les douze jurés étaient tous très occupés à écrire sur des ardoises. “Qu’est-ce qu’ils font là?” a demandé Alice tout bas à l’oreille du Griffon. “Ils ne peuvent rien avoir à écrire avant le début du procès.”

“Ils écrivent leur nom,” a répondu le Griffon, tout bas lui aussi. “Ils ont peur de l’oublier avant la fin du procès.”

“Les niais!” s’est écriée Alice d’un ton indigné. Mais elle s’est arrêtée très vite, car le Lapin Blanc a crié: “Silence dans la salle!” Et le Roi a mis ses lunettes. Il a regardé vivement autour de lui pour voir qui parlait.

Alice voyait très bien ce que faisaient les jurés, comme si elle regardait par-dessus leurs épaules. Ils écrivaient tous “les niais” sur leurs ardoises. Elle pouvait même voir que l’un d’eux ne savait pas écrire “niais”. Il devait le demander à son voisin. “Leurs ardoises vont être dans un bel état avant la fin du procès!” a pensé Alice.

Un des jurés avait un crayon qui faisait un bruit désagréable en écrivant. Bien sûr, Alice ne pouvait pas supporter cela. Elle a fait le tour de la salle et elle est arrivée derrière lui. Très vite, elle a trouvé l’occasion de lui prendre son crayon. Elle a fait si vite que le pauvre petit juré ne savait pas du tout où était son crayon. (C’était Jacques, le lézard.) Il l’a cherché partout. Puis il a dû écrire avec un doigt pendant tout le reste de la journée. Et cela ne servait à rien, car son doigt ne laissait aucune trace sur l’ardoise.

“Héraut, lisez l’acte d’accusation!” a dit le Roi. Alors le Lapin Blanc a sonné trois fois de la trompette. Puis il a déroulé le parchemin et il a lu ceci:

*“La Reine de Cœur fit des tartes,*
*Un beau jour de printemps;*
*Le Valet de Cœur prit les tartes,*
*Et s’en fut tout content!”*

“Délibérez,” a dit le Roi aux jurés.

“Pas encore, pas encore!” a interrompu vite le Lapin. “Il y a encore beaucoup de choses à faire avant!”

“Appelez les témoins,” a dit le Roi. Et le Lapin Blanc a sonné trois fois de la trompette, et il a crié: “Le premier témoin!”

Le premier témoin était le Chapelier. Il est entré avec une tasse de thé dans une main et une tartine beurrée dans l’autre. “Pardon, Votre Majesté, d’apporter cela ici,” a-t-il dit. “Je n’avais pas tout à fait fini de prendre mon thé quand on est venu me chercher.”

“Vous auriez dû avoir fini,” a dit le Roi. “Quand avez-vous commencé?”

Le Chapelier a regardé le Lièvre. Le Lièvre l’avait suivi dans la salle, bras dessus bras dessous avec le Loir. “Le Quatorze Mars, je crois bien,” a dit le Chapelier.

“Le Quinze!” a dit le Lièvre.

“Le Seize!” a ajouté le Loir.

“Notez cela,” a dit le Roi aux jurés. Et les jurés se sont dépêchés d’écrire les trois dates sur leurs ardoises. Puis ils les ont additionnées. Ensuite, ils ont essayé de transformer le total en francs et en centimes.

“Enlevez votre chapeau,” a dit le Roi au Chapelier.

“Il n’est pas à moi,” a dit le Chapelier.

“Volé!” s’est écrié le Roi, en se tournant vers les jurés. Aussitôt, les jurés l’ont noté.

“Je les vends,” a ajouté le Chapelier pour s’expliquer. “Je n’en ai pas à moi. Je suis chapelier.”

À ce moment, la Reine a mis ses lunettes. Elle s’est mise à regarder fixement le Chapelier, qui est devenu pâle et tremblant.

“Faites votre déposition,” a dit le Roi. “Et ne soyez pas nerveux. Sinon, je vous fais exécuter sur-le-champ.”

Cela n’a pas du tout semblé encourager le témoin. Il passait sans arrêt d’un pied sur l’autre, et il regardait la Reine d’un air inquiet. Il était si troublé qu’il a mordu dans sa tasse au lieu de mordre dans sa tartine. Il en a même arraché un grand morceau!

Juste à ce moment-là, Alice a senti une chose étrange. Cela l’a beaucoup troublée, jusqu’au moment où elle a compris ce que c’était: elle recommençait à grandir. D’abord, elle a pensé à se lever et à quitter le tribunal. Mais après réflexion, elle a décidé de rester à sa place, tant qu’il y aurait assez de place pour elle.

“Ne poussez donc pas comme ça,” a dit le Loir. “J’arrive à peine à respirer.”

“Ce n’est pas de ma faute,” a dit Alice doucement. “Je grandis.”

“Vous n’avez pas le droit de grandir ici,” a dit le Loir.

“Ne dites pas de bêtises,” a répondu Alice, plus courageusement. “Vous savez bien que vous aussi, vous grandissez.”

“Oui, mais moi, je grandis raisonnablement,” a dit le Loir, “et pas de cette façon ridicule.” Il s’est levé d’un air fâché, et il est allé de l’autre côté de la salle.

Pendant tout ce temps, la Reine n’avait pas arrêté de regarder fixement le Chapelier. Le Loir traversait la salle. À ce moment, elle a dit à un des officiers du tribunal: “Apportez-moi la liste des chanteurs du dernier concert.” Alors le pauvre Chapelier s’est mis à trembler si fort qu’il en a perdu ses deux chaussures.

“Faites votre déposition,” a répété le Roi en colère, “sinon je vous fais exécuter, que vous soyez nerveux ou pas!”

“Je suis un pauvre homme, Votre Majesté,” a commencé le Chapelier d’une voix tremblante. “Et j’avais commencé à prendre mon thé il y a une semaine ou deux, pas plus. Et avec ça, les tartines devenaient si minces, et les *dragées* du thé—”

“Les *dragées* de quoi?” a demandé le Roi.

“Ça a commencé par le thé,” a répondu le Chapelier.

“Je vous dis que dragée commence par un *d!*” a crié vivement le Roi. “Vous me prenez pour un âne? Continuez!”

“Je suis un pauvre homme,” a continué le Chapelier. “Et les dragées et les autres choses m’ont fait perdre la tête. Mais le Lièvre a dit—”

“C’est faux!” s’est écrié le Lièvre, qui s’est dépêché de l’interrompre.

“C’est vrai!” a crié le Chapelier.

“Je le nie!” a crié le Lièvre.

“Il le nie!” a dit le Roi. “Passez là-dessus.”

“Eh bien! en tout cas, le Loir a dit—” a continué le Chapelier. Il regardait autour de lui pour voir si le Loir allait le nier aussi. Mais le Loir n’a rien nié, car il dormait profondément.

“Après cela,” a continué le Chapelier, “je me suis coupé d’autres tartines beurrées.”

“Mais qu’est-ce que le Loir a dit?” a demandé un des jurés.

“Ça, je ne peux pas m’en souvenir,” a dit le Chapelier.

“Vous devez absolument vous en souvenir,” a fait remarquer le Roi, “sinon je vous fais exécuter.”

Le malheureux Chapelier a laissé tomber sa tasse et sa tartine, et il a mis un genou à terre. “Je suis un pauvre homme, Votre Majesté!” a-t-il commencé.

“Vous êtes un très pauvre orateur,” a dit le Roi.

À ce moment, un des cochons d’Inde a applaudi. Aussitôt, un des huissiers l’a réprimé. (Comme ce mot est assez difficile, je vais vous expliquer comment ils ont fait. Ils avaient un grand sac de toile qui se fermait avec deux ficelles. Ils ont fait glisser le cochon d’Inde dans ce sac, la tête la première. Puis ils se sont assis dessus.)

“Je suis contente d’avoir vu cela,” a pensé Alice. “J’ai souvent lu cette phrase dans les journaux, à la fin des procès. ‘Il se fit quelques tentatives d’applaudissements qui furent bientôt réprimées par les huissiers.’ Et jusqu’à maintenant, je n’avais jamais compris ce que cela voulait dire.”

“Si c’est tout ce que vous savez de l’affaire, vous pouvez vous prosterner,” a continué le Roi.

“Je ne peux pas me prosterner plus bas,” a dit le Chapelier. “Je suis déjà par terre.”

“Alors asseyez-vous,” a répondu le Roi.

À ce moment, l’autre cochon d’Inde a applaudi, et il a été réprimé.

“Bon, c’est fini pour les cochons d’Inde!” a pensé Alice. “Maintenant, ça va mieux aller.”

“J’aimerais bien aller finir de prendre mon thé,” a dit le Chapelier. Il a jeté un regard inquiet vers la Reine, qui lisait la liste des chanteurs.

“Vous pouvez partir,” a dit le Roi. Et le Chapelier a quitté la salle très vite, sans même prendre le temps de mettre ses chaussures.

“Et coupez-lui la tête dehors,” a ajouté la Reine à un des huissiers. Mais le Chapelier était déjà bien loin avant que l’huissier arrive à la porte.

“Appelez un autre témoin,” a dit le Roi.

Le témoin suivant, c’était la cuisinière de la Duchesse. Elle tenait la poivrière à la main. Alice a deviné qui c’était avant même qu’elle entre dans la salle. En effet, les gens près de la porte se sont mis à éternuer, tout à coup et tous en même temps.

“Faites votre déposition,” a dit le Roi.

“Non!” a dit la cuisinière.

Le Roi a regardé d’un air inquiet le Lapin Blanc. Le Lapin lui a dit à voix basse: “Il faut que Votre Majesté interroge ce témoin-là contradictoirement.”

“Puisqu’il le faut, il le faut,” a dit le Roi, d’un air triste. Il a croisé les bras et il a froncé les sourcils en regardant la cuisinière. Il les a tellement froncés qu’on ne voyait presque plus ses yeux. Puis il a dit d’une voix grave: “De quoi les tartes sont-elles faites?”

“De poivre principalement!” a dit la cuisinière.

“De mélasse,” a dit une voix endormie derrière elle.

“Attrapez ce Loir par le col!” a crié la Reine. “Coupez la tête à ce Loir! Mettez ce Loir à la porte! Réprimez-le, pincez-le, arrachez-lui ses moustaches!”

Pendant quelques instants, tout le tribunal a été sens dessus dessous pour mettre le Loir à la porte. Et quand le calme est revenu, la cuisinière avait disparu.

“Cela ne fait rien,” a dit le Roi, l’air très soulagé. “Appelez le troisième témoin.” Puis il a ajouté tout bas à la Reine: “Vraiment, mon amie, c’est vous qui devez interroger le prochain témoin. Cela me donne trop mal au front!”

Alice regardait le Lapin Blanc, qui tournait la liste dans ses doigts. Elle était curieuse de savoir qui serait le témoin suivant. “Car jusqu’à maintenant, les dépositions ne prouvent pas grand-chose,” s’est-elle dit. Imaginez sa surprise quand le Lapin Blanc a crié, de toute la force de sa petite voix aiguë: “Alice!”

### Glossaire

- **le procès**: le jugement d’une personne devant un tribunal.
- **la perruque**: de faux cheveux qu’on met sur la tête; les juges en portaient.
- **les jurés / le jury**: les personnes qui décident au tribunal si l’accusé est coupable.
- **le parchemin**: une peau d’animal préparée, sur laquelle on écrivait autrefois.
- **l’ardoise**: une petite plaque de pierre grise sur laquelle on écrit.
- **niais**: un peu bête, naïf.
- **une tartine**: une tranche de pain, souvent avec du beurre.
- **des dragées**: des bonbons (souvent des amandes couvertes de sucre); « dragée » commence par la lettre *d*, et le Chapelier joue avec le mot « thé » (la lettre *t*).
- **un orateur**: une personne qui parle devant un public; le Roi joue avec « pauvre homme ».
- **le héraut**: l’homme qui annonce les nouvelles et les ordres du roi.
- **l’acte d’accusation**: le texte qui dit de quoi on accuse quelqu’un.
- **délibérer**: discuter ensemble avant de décider.
- **le témoin**: une personne qui raconte au tribunal ce qu’elle a vu ou sait.
- **la déposition**: ce que dit un témoin au tribunal.
- **l’huissier**: un employé du tribunal qui garde l’ordre.
- **réprimer**: normalement, arrêter, empêcher quelque chose; ici, mettre dans un sac!
- **se prosterner**: se mettre à genoux, le front vers le sol, par respect.
- **interroger contradictoirement**: poser des questions difficiles à un témoin pour vérifier ce qu’il dit.

## Chapitre XII. Déposition d’Alice

“Voilà!” a crié Alice. Dans son trouble, elle avait complètement oublié combien elle avait grandi depuis quelques instants. Elle s’est levée si vite qu’elle a accroché le banc des jurés avec le bord de sa robe. Le banc s’est renversé, avec tous les jurés, sur la tête de la foule qui était en dessous. On les voyait se débattre de tous les côtés. Cela lui rappelait les poissons rouges de son bocal. Elle l’avait renversé par accident la semaine précédente.

“Oh! je vous demande bien pardon!” s’est-elle écriée, très gênée. Et elle s’est mise à les ramasser très vite, car elle pensait sans cesse à l’accident des poissons rouges. Elle avait vaguement l’idée qu’il fallait ramasser les jurés tout de suite et les remettre sur les bancs. Sinon, ils allaient mourir.

“Le procès ne peut pas continuer,” a dit gravement le Roi, “avant que les jurés soient tous à leur place. *Tous!*” a-t-il répété avec force, en regardant fixement Alice.

Alice a regardé le banc des jurés. Elle a vu que, dans sa hâte, elle y avait mis le Lézard la tête en bas. La pauvre petite bête remuait tristement la queue, sans pouvoir se redresser. Alice l’a vite retourné et l’a remis correctement à sa place. “Ce n’est pas très important,” s’est-elle dit, “car je pense qu’il serait aussi utile au procès la tête en bas que dans l’autre sens.”

Les jurés se sont un peu remis du choc. On a retrouvé leurs ardoises et leurs crayons, et on les leur a rendus. Alors ils se sont mis à écrire très sérieusement l’histoire de l’accident. Seul le Lézard n’écrivait pas. Il semblait trop bouleversé pour faire quoi que ce soit. Il restait la bouche ouverte, les yeux fixés sur le plafond de la salle.

“Que savez-vous de cette affaire-là?” a demandé le Roi à Alice.

“Rien,” a-t-elle répondu.

“Rien du tout?” a insisté le Roi.

“Rien du tout,” a dit Alice.

“Voilà qui est très important,” a dit le Roi, en se tournant vers les jurés. Ils allaient écrire cela sur leurs ardoises. Mais le Lapin Blanc a interrompu: “Votre Majesté veut dire *peu* important, sans doute.” Il l’a dit d’un ton très respectueux, mais il fronçait les sourcils et faisait des grimaces au Roi.

“Peu important, bien entendu, c’est ce que je voulais dire,” a répondu vite le Roi. Et il a continué à répéter à voix basse: “Très important, peu important, peu important, très important.” On aurait dit qu’il cherchait lequel des deux sonnait le mieux.

Certains jurés ont écrit “très important”, d’autres “peu important”. Alice voyait tout cela, car elle était assez près d’eux pour regarder leurs ardoises. “Mais cela n’a absolument aucune importance,” a-t-elle pensé.

À ce moment-là, le Roi a crié: “Silence!” Depuis un moment, il était très occupé à écrire dans son carnet. Puis il a lu: “Règle Quarante-deux: *Toute personne qui mesure plus d’un mille de haut devra quitter la cour.*”

Tout le monde a regardé Alice.

“Je ne mesure pas un mille de haut,” a-t-elle dit.

“Mais si,” a dit le Roi.

“Presque deux milles,” a ajouté la Reine.

“Eh bien! je ne sortirai pas quand même,” a dit Alice. “D’ailleurs, ce n’est pas une vraie règle. Vous venez de l’inventer.”

“C’est la règle la plus ancienne du livre,” a dit le Roi.

“Alors elle devrait porter le numéro Un.”

Le Roi est devenu pâle et il a vite fermé son carnet. “Délibérez,” a-t-il dit aux jurés, d’une voix faible et tremblante.

“Il y a encore d’autres preuves, s’il plaît à Votre Majesté,” a dit le Lapin, qui s’était levé très vite. “On vient de ramasser ce papier.”

“Qu’est-ce qu’il y a dedans?” a demandé la Reine.

“Je ne l’ai pas encore ouvert,” a dit le Lapin Blanc. “Mais on dirait une lettre écrite par l’accusé à—à quelqu’un.”

“Cela doit être ainsi,” a dit le Roi. “À moins qu’elle ne soit écrite à personne, ce qui n’est pas normal, vous comprenez.”

“À qui est-elle adressée?” a demandé un des jurés.

“Elle n’a pas d’adresse du tout,” a dit le Lapin Blanc. “En fait, il n’y a rien d’écrit à l’extérieur.” Il a déplié le papier en parlant, et il a ajouté: “Ce n’est pas une lettre, après tout. C’est un poème.”

“Est-ce l’écriture de l’accusé?” a demandé un autre juré.

“Non,” a dit le Lapin Blanc, “et c’est ça le plus bizarre.” (Les jurés ont tous pris un air très embarrassé.)

“Il a dû imiter l’écriture de quelqu’un d’autre,” a dit le Roi. (Les jurés ont retrouvé un air tranquille.)

“Pardon, Votre Majesté,” a dit le Valet. “Ce n’est pas moi qui ai écrit cette lettre. Et on ne peut pas prouver que c’est moi: il n’y a pas de signature.”

“Si vous n’avez pas signé,” a dit le Roi, “c’est encore pire. Vous aviez sûrement de mauvaises intentions. Sinon, vous auriez signé, comme un honnête homme.”

Alors tout le monde a applaudi. C’était la première remarque vraiment intelligente que le Roi faisait de la journée.

“Cela prouve qu’il est coupable,” a dit la Reine.

“Cela ne prouve rien,” a dit Alice. “Vous ne savez même pas de quoi parle ce poème.”

“Lisez ces vers,” a dit le Roi.

Le Lapin Blanc a mis ses lunettes. “Par où dois-je commencer, s’il plaît à Votre Majesté?” a-t-il demandé.

“Commencez par le commencement,” a dit gravement le Roi, “et continuez jusqu’à ce que vous arriviez à la fin. Là, vous vous arrêterez.”

Voici les vers que le Lapin Blanc a lus:

*“On m’a dit que tu fus chez elle*
*Afin de lui pouvoir parler,*
*Et qu’elle assura, la cruelle,*
*Que je ne savais pas nager!*

*Bientôt il leur envoya dire*
*(Nous savons fort bien que c’est vrai!)*
*Qu’il ne faudrait pas en médire,*
*Ou gare les coups de balai!*

*J’en donnai trois, elle en prit une;*
*Combien donc en recevrons-nous?*
*(Il y a là quelque lacune.)*
*Toutes revinrent d’eux à vous.*

*Si vous ou moi, dans cette affaire,*
*Étions par trop embarrassés,*
*Prions qu’il nous laisse, confrère,*
*Tous deux comme il nous a trouvés.*

*Vous les avez, j’en suis certaine,*
*(Avant que de ses nerfs l’accès*
*Ne bouleversât l’inhumaine,)*
*Trompés tous trois avec succès.*

*Cachez-lui qu’elle les préfère;*
*Car ce doit être, par ma foi,*
*(Et sera toujours, je l’espère)*
*Un secret entre vous et moi.”*

“Voilà notre preuve la plus importante jusqu’à maintenant,” a dit le Roi en se frottant les mains. “Alors, maintenant, que le jury—”

“Si un seul des jurés peut l’expliquer,” a dit Alice, “je lui donne une pièce de dix sous.” (Dans ces derniers instants, elle était devenue si grande qu’elle n’avait plus du tout peur d’interrompre le Roi.) “Je ne crois pas qu’il y ait un atome de sens commun là-dedans.”

Les jurés ont tous pris leurs ardoises. Ils ont écrit: “Elle ne croit pas qu’il y ait un atome de sens commun là-dedans.” Mais aucun d’eux n’a essayé d’expliquer le poème.

“S’il ne veut rien dire,” a dit le Roi, “cela nous évite un tas d’ennuis, vous comprenez, car nous n’avons pas besoin de chercher une explication. Et pourtant, je ne sais pas trop.” Il a étalé le poème sur ses genoux et il l’a regardé d’un œil. “Il me semble que j’y vois un sens, après tout. ‘*Que je ne savais pas nager!*’ Vous ne savez pas nager, n’est-ce pas?” a-t-il ajouté, en se tournant vers le Valet.

Le Valet a secoué tristement la tête. “Est-ce que j’en ai l’air?” a-t-il dit. (Non, il n’en avait certainement pas l’air, car il était fait entièrement de carton.)

“Jusqu’ici, tout va bien,” a dit le Roi. Et il a continué à marmonner tout bas: “‘*Nous savons fort bien que c’est vrai*.’ C’est le jury qui dit cela, bien sûr! ‘*J’en donnai trois, elle en prit une*.’ Voilà justement ce qu’il a fait des tartes, vous comprenez.”

“Mais après, il y a: ‘*Toutes revinrent d’eux à vous*,’” a dit Alice.

“Mais oui, les voici!” a dit le Roi d’un air triomphant. Du doigt, il montrait les tartes qui étaient sur la table.

“Rien n’est plus clair que cela. Et ensuite: ‘*Avant que de ses nerfs l’accès*.’ Vous n’avez jamais eu d’attaques de nerfs, je crois, mon épouse?” a-t-il dit à la Reine.

“Jamais!” a dit la Reine, furieuse. Et elle a jeté un encrier à la tête du Lézard. (Le malheureux Jacques avait arrêté d’écrire sur son ardoise avec un doigt, car il avait remarqué que cela ne laissait aucune trace. Mais maintenant, il s’est vite remis au travail. Il écrivait avec l’encre qui coulait sur son visage, tant qu’il y en avait.)

“Non, mon épouse, vous avez trop bon air,” a dit le Roi. Il regardait tout autour de la salle en souriant. Il y a eu un silence de mort.

“C’est un calembour,” a ajouté le Roi d’un ton fâché. Et tout le monde s’est mis à rire. “Que le jury délibère,” a ajouté le Roi, pour la vingtième fois environ de la journée.

“Non, non,” a dit la Reine. “L’arrêt d’abord, on délibérera après.”

“Cela n’a pas de bon sens!” a dit Alice tout haut. “Quelle idée de vouloir prononcer l’arrêt d’abord!”

“Taisez-vous,” a dit la Reine, qui devenait rouge foncé de colère.

“Je ne me tairai pas,” a dit Alice.

“Qu’on lui coupe la tête!” a hurlé la Reine de toutes ses forces. Personne n’a bougé.

“On se moque bien de vous,” a dit Alice. (À ce moment-là, elle avait retrouvé toute sa taille normale.) “Vous n’êtes qu’un paquet de cartes!”

Alors tout le paquet de cartes a sauté en l’air. Les cartes sont retombées sur elle en tourbillonnant. Alice a poussé un petit cri, moitié de peur, moitié de colère. Elle a essayé de les repousser. Et elle s’est retrouvée couchée sur le gazon, la tête sur les genoux de sa sœur. Sa sœur enlevait doucement de son visage les feuilles mortes. Elles étaient tombées des arbres en voltigeant.

“Réveillez-vous, chère Alice!” lui a dit sa sœur. “Comme vous avez dormi longtemps!”

“Oh! j’ai fait un rêve si bizarre!” a dit Alice. Autant qu’elle pouvait s’en souvenir, elle a raconté à sa sœur toutes les étranges aventures que vous venez de lire. Quand elle a eu fini son récit, sa sœur l’a embrassée et lui a dit: “Oui, c’est vraiment un rêve bien bizarre. Mais maintenant, courez à la maison prendre le thé. Il se fait tard.” Alors Alice s’est levée et elle est partie en courant. Pendant tout le chemin, elle pensait au rêve merveilleux qu’elle venait de faire. Et elle avait bien raison.

Mais sa sœur est restée assise tranquillement, comme Alice l’avait laissée. Elle avait la tête appuyée sur la main. Elle regardait le coucher du soleil et pensait à la petite Alice et à ses merveilleuses aventures. Et ainsi, elle aussi s’est mise à rêver, d’une certaine façon. Voici son rêve:

D’abord, elle a rêvé de la petite Alice elle-même. Les petites mains de l’enfant étaient de nouveau jointes sur ses genoux. Ses yeux vifs et brillants la regardaient au fond des yeux. Elle entendait même le son de sa voix. Elle voyait ce drôle de petit mouvement de tête qu’Alice faisait pour rejeter ses cheveux en arrière. Car ses cheveux lui revenaient sans cesse dans les yeux. Pendant qu’elle écoutait, ou qu’elle semblait écouter, tout s’est animé autour d’elle. Tout s’est rempli des étranges créatures du rêve de sa petite sœur. Les hautes herbes bougeaient à ses pieds sous les pas pressés du Lapin Blanc. La Souris effrayée faisait du bruit dans l’eau en traversant la mare voisine. Elle entendait le bruit des tasses du Lièvre et de ses amis, pendant leur repas qui ne finissait jamais. Elle entendait aussi la voix perçante de la Reine, qui envoyait à la mort ses pauvres invités. Une fois de plus, l’enfant-porc éternuait sur les genoux de la Duchesse. Autour de lui, les assiettes et les plats se cassaient. Une fois de plus, l’air était rempli de bruits. Il y avait la voix aiguë du Griffon et le grincement du crayon du Lézard sur son ardoise. Il y avait aussi les cris étouffés des cochons d’Inde, qu’on avait mis dans le sac sur l’ordre du tribunal. Et tous ces bruits se mêlaient aux sanglots lointains de la malheureuse Fausse-Tortue.

Elle est restée assise ainsi, les yeux fermés. Elle se croyait presque au Pays des Merveilles. Pourtant, elle savait qu’elle n’avait qu’à rouvrir les yeux pour que tout redevienne la triste réalité. Les herbes bougeraient seulement sous le souffle du vent. L’eau de la mare ferait du bruit seulement parce que les roseaux se balancent. Le bruit des tasses deviendrait le tintement des clochettes au cou des moutons. Les cris aigus de la Reine seraient en fait la voix perçante du petit berger. L’éternuement du bébé, le cri du Griffon et tous les autres bruits étranges changeraient aussi. Elle le savait bien: ils deviendraient les bruits confus d’une cour de ferme. Et au loin, le meuglement des bestiaux remplacerait les gros sanglots de la Fausse-Tortue.

Enfin, elle a imaginé cette même petite sœur dans l’avenir, devenue elle aussi une adulte. Elle l’a imaginée qui gardait, même à l’âge mûr, le cœur simple et aimant de son enfance. Elle la voyait réunir autour d’elle d’autres petits enfants. Elle ferait briller leurs yeux vifs et curieux en leur racontant beaucoup d’aventures étranges. Elle leur raconterait peut-être même le songe du Pays des Merveilles du temps jadis. Elle la voyait partager leurs petits chagrins et trouver du plaisir à leurs joies innocentes. Et elle se souviendrait de sa propre enfance et des heureux jours d’été.

FIN.

### Glossaire

- **le banc des jurés**: le banc où sont assis les jurés au tribunal.
- **le bocal**: un récipient en verre où l’on garde des poissons rouges.
- **un mille**: une ancienne mesure de distance, environ 1,6 kilomètre.
- **la cour**: ici, le tribunal, la salle où l’on juge.
- **les sous**: d’anciennes pièces de monnaie de petite valeur.
- **le carton**: un papier très épais et dur.
- **l’encrier**: un petit pot qui contient de l’encre.
- **une attaque de nerfs**: une crise de colère ou d’émotion très forte.
- **le calembour**: un jeu de mots.
- **l’arrêt**: la décision finale du tribunal, la punition.
- **le gazon**: l’herbe courte d’un jardin ou d’un champ.
- **le berger**: la personne qui garde les moutons.
- **le songe**: le rêve.
- **jadis**: autrefois, il y a longtemps.
