# Aventures d'Alice au pays des merveilles (Édition A2)

*Lewis Carroll*

## Chapitre premier. Au fond du terrier

Alice était assise près de sa sœur, sur le gazon. Elle ne faisait rien, et elle commençait à s’ennuyer. Une ou deux fois, elle avait regardé le livre de sa sœur. Mais ce livre n’avait pas d’images et pas de dialogues! “À quoi sert un livre sans images et sans conversations?” pensait Alice.

Alors elle a essayé de réfléchir. Ce n’était pas facile, parce que la chaleur du jour la rendait lourde. Elle avait envie de dormir. Elle se demandait: “Faire une couronne de marguerites, c’est agréable. Mais je dois me lever et cueillir les fleurs. Est-ce que cela vaut la peine?” Tout à coup, un lapin blanc aux yeux roses est passé près d’elle.

Il n’y avait rien là de très étonnant. Alice n’a même pas trouvé très extraordinaire d’entendre parler le Lapin. Il se disait: “Ah! j’arriverai trop tard!” (Plus tard, Alice a pensé: ‘C’était étonnant!’ Mais sur le moment, cela lui a paru tout naturel.) Mais le Lapin a tiré une montre de son gousset. Il a regardé la montre, puis il a couru encore plus vite. Alors Alice a sauté sur ses pieds. Elle venait de comprendre une chose. Elle n’avait jamais vu de lapin avec un gousset et une montre! Curieuse, elle a couru après lui à travers le champ. Elle est arrivée juste à temps pour voir une chose. Le Lapin a disparu dans un large trou, au pied d’une haie.

Un instant après, Alice était dans le terrier, derrière le Lapin. Elle n’a pas pensé à une question: comment sortir de là?

Au début, le trou allait tout droit, comme un tunnel. Puis, tout à coup, il descendait droit vers le bas. Alice n’a même pas pensé à se retenir. Elle est tombée, comme dans un puits très profond.

Il y avait deux possibilités. Ou le puits était vraiment très profond, ou Alice tombait très doucement. Elle avait en effet tout le temps de regarder autour d’elle. Elle avait le temps de se demander avec étonnement: “Qu’est-ce qui va m’arriver?” D’abord, elle a regardé vers le fond du trou pour savoir où elle allait. Mais il faisait bien trop sombre, et elle n’a rien vu. Ensuite, elle a regardé les murs du puits. Elle a vu des armoires et des étagères. Ici et là, il y avait aussi des clous. Ces clous tenaient des cartes de géographie et des images. Au passage, elle a pris un pot de confiture sur une de ces étagères. Sur le pot, il y avait une étiquette: “MARMELADE D’ORANGES.” Mais le pot était vide, et Alice a été bien déçue. Elle n’osait pas laisser tomber le pot, parce qu’il pouvait tuer quelqu’un. Alors elle l’a posé dans une des armoires, pendant sa chute.

“Eh bien!” a dit Alice. “Après une chute comme celle-ci, tomber dans l’escalier, ce n’est rien pour moi! Ils vont me trouver très courageuse, à la maison! Si je tombais du haut du toit, je ne me plaindrais pas.” (Ça, c’est bien possible: après une chute du toit, on ne peut plus rien dire!)

Tombe, tombe, tombe! “Cette chute ne va donc jamais finir!” a dit Alice à voix haute. “Combien de milles est-ce que j’ai déjà faits? Je suis curieuse de le savoir. Je dois être très près du centre de la terre. Voyons: cela fait quatre mille milles de profondeur, je crois.” (Vous voyez: Alice avait appris pas mal de choses dans ses leçons. Ce n’était pas un très bon moment pour montrer ce qu’elle savait. Personne ne l’écoutait! Mais répéter sa leçon, c’était quand même un bon exercice.) “Oui, c’est à peu près cela. Mais alors, à quel degré de latitude ou de longitude est-ce que je suis?” (Alice n’avait aucune idée du sens de ces mots. Mais c’étaient de grands mots. Elle les trouvait beaux, et ils sonnaient bien.)

Bientôt, elle a continué: “Et si je traversais toute la terre? Comme ce serait drôle d’être au milieu de gens qui marchent la tête en bas. Aux Antipathies, je crois.” (Elle était contente: personne n’a entendu. Ce mot n’était pas juste. Le vrai mot, c’est ‘antipodes’: les pays de l’autre côté de la terre.) “Mais je devrai leur demander le nom du pays. ‘Pardon, Madame, est-ce ici la Nouvelle-Zemble ou l’Australie?’” En même temps, elle a essayé de faire la révérence. (Quelle idée! Faire la révérence en l’air! Dites-moi un peu, comment vous y prendriez-vous?) “Quand je poserai cette question, la dame pensera: ‘Quelle petite ignorante!’ Non, je ne dois pas demander cela. Je le verrai peut-être écrit quelque part.”

Tombe, tombe, tombe! Alice n’avait rien de mieux à faire. Alors elle a recommencé à parler toute seule. “Dinah va remarquer que je ne suis pas là ce soir, bien sûr.” (Dinah, c’était son chat.) “J’espère qu’on n’oubliera pas sa jatte de lait à l’heure du thé. Dinah, ma minette, pourquoi n’es-tu pas ici avec moi? Il n’y a pas de souris dans l’air, j’en ai peur. Mais tu peux attraper une chauve-souris. Cela ressemble beaucoup à une souris, tu sais. Mais est-ce que les chats mangent les chauves-souris?” Alors Alice a commencé à avoir sommeil. À moitié endormie, elle répétait: “Est-ce que les chats mangent les chauves-souris? Est-ce que les chats mangent les chauves-souris?” Et quelquefois: “Est-ce que les chauves-souris mangent les chats?” Vous comprenez bien: elle ne pouvait répondre à aucune de ces questions. Alors l’ordre des mots n’avait pas d’importance. Elle s’endormait, et elle a commencé à rêver. Dans son rêve, elle se promenait et elle tenait Dinah par la main. Elle lui disait très sérieusement: “Voyons, Dinah, dis-moi la vérité. Est-ce que tu as déjà mangé des chauves-souris?” Tout à coup, pouf! Alice était couchée sur un tas de fagots et de feuilles sèches. Elle avait fini de tomber.

Alice ne s’était pas fait mal du tout. Vite, elle s’est levée et elle a regardé en l’air. Mais tout était noir là-haut. Devant elle, il y avait un long passage. Le Lapin Blanc courait dans ce passage de toutes ses forces. Alice n’avait pas un instant à perdre. Elle est partie comme le vent. Elle est arrivée juste à temps pour entendre le Lapin. Il tournait le coin. Il disait: “Par ma moustache et mes oreilles, comme il se fait tard!” Alice n’était plus qu’à deux pas de lui. Mais après le coin, le Lapin avait disparu. Alice était maintenant dans une salle longue et basse. Une rangée de lampes pendait au plafond et éclairait la salle.

Il y avait des portes tout autour de la salle. Mais toutes ces portes étaient fermées. Alice a essayé d’ouvrir les portes à droite, puis les portes à gauche. Elle n’a pas réussi. Alors elle a marché tristement au milieu de la salle. Elle se demandait: “Comment est-ce que je vais sortir d’ici?”

Tout à coup, elle a trouvé une petite table sur son chemin. C’était une petite table à trois pieds, en verre massif. Sur cette table, il n’y avait rien, seulement une toute petite clef d’or. Alice a tout de suite pensé: “C’est peut-être la clef d’une de ces portes!” Mais hélas! Les serrures étaient trop grandes, ou la clef était trop petite. Elle n’a pu ouvrir aucune porte. Elle a fait un second tour de la salle. Alors elle a vu un rideau très bas. Elle ne l’avait pas vu avant. Derrière ce rideau, il y avait une petite porte. Elle avait à peu près quinze pouces de haut. Alice a essayé la petite clef d’or dans la serrure. La clef allait très bien, et Alice a été très contente! Elle a ouvert la porte. Derrière, il y avait un passage étroit, à peine plus large qu’un trou à rat. Elle s’est mise à genoux et elle a regardé dans le passage. Elle a vu le plus ravissant jardin du monde. Oh! Comme elle voulait sortir de cette salle sombre! Comme elle voulait marcher au milieu de ces carrés de fleurs brillantes! Comme elle voulait marcher entre ces fraîches fontaines! Mais sa tête ne pouvait même pas passer par la porte. “Même si ma tête passait,” a pensé Alice, “à quoi cela servirait sans mes épaules? Oh! si je pouvais me fermer comme un télescope! Ce serait peut-être possible, si je savais comment faire.” Tant de choses extraordinaires lui étaient déjà arrivées! Alice commençait à croire qu’il y avait très peu de choses impossibles.

Cela ne servait à rien d’attendre à la petite porte. Alors elle est retournée vers la table. Elle espérait presque trouver une autre clef. Ou au moins un livre, avec les règles pour se fermer comme un télescope. Cette fois, il y avait sur la table une petite bouteille. (Elle n’était certainement pas là avant!) Au cou de cette petite bouteille, il y avait une étiquette en papier. Sur cette étiquette, on avait imprimé “BUVEZ-MOI”, en grosses lettres magnifiques.

C’est bien facile à dire, “*Buvez-moi*”! Mais Alice était trop intelligente pour obéir sans réfléchir. “Je vais d’abord regarder,” a dit Alice. “Je vais voir si le mot ‘*Poison*’ est écrit dessus.” Car elle avait lu de jolis petits contes. Dans ces contes, le feu brûlait des enfants, et des bêtes sauvages les mangeaient. Il leur arrivait aussi d’autres choses très désagréables. Et tout cela pourquoi? Ces enfants avaient oublié les règles très simples de leurs parents. Voici un exemple. Une barre de fer toute rouge brûle les mains, si on la tient trop longtemps. Et si on se fait une coupure profonde au doigt, le doigt saigne en général. Alice n’avait pas oublié non plus cette autre règle. Si on boit trop d’une bouteille marquée “*Poison*”, on est malade, tôt ou tard.

Mais cette bouteille n’était pas marquée “*Poison*”. Alors Alice a osé goûter. C’était très bon! (En fait, c’était comme un mélange de plusieurs goûts. Il y avait la tarte aux cerises, la crème et l’ananas. Il y avait aussi la dinde aux truffes, le nougat et le pain grillé au beurre.) Elle a vite tout bu.

“Je me sens toute drôle,” a dit Alice. “Je rentre en moi-même et je me ferme comme un télescope, on dirait.” Et c’était vrai. Alice n’avait plus que dix pouces de haut. Son visage s’est éclairé de joie. Elle avait maintenant la bonne taille pour la petite porte et pour ce beau jardin! Mais elle a attendu quelques minutes, pour voir si elle allait rapetisser encore. Cela lui faisait un peu peur. “Pensez donc,” se disait Alice, “je peux finir par m’éteindre comme une chandelle. Qu’est-ce que je vais devenir alors?” Et elle essayait d’imaginer la flamme d’une chandelle éteinte. Car elle ne se rappelait pas avoir déjà vu une chose comme cela.

Un moment après, il ne se passait plus rien. Alors Alice a décidé d’aller tout de suite au jardin. Mais hélas, pauvre Alice! À la porte, elle a vu qu’elle avait oublié la petite clef d’or. Elle est retournée à la table pour la prendre. Mais impossible d’atteindre la clef! Elle la voyait très bien à travers le verre. Elle a tout essayé pour monter le long d’un pied de la table. Mais ce pied était trop glissant. À la fin, très fatiguée, la pauvre enfant s’est assise et elle a pleuré.

“Allons, à quoi sert de pleurer ainsi?” s’est dit Alice avec force. “Je vous conseille, Mademoiselle, de cesser tout de suite!” Elle se donnait souvent de très bons conseils (mais elle les suivait rarement). Quelquefois, elle se grondait si fort qu’elle pleurait. Une fois, elle s’était même donné des tapes. Pourquoi? Elle avait triché dans une partie de croquet, et elle jouait toute seule! Car cette étrange enfant aimait beaucoup jouer deux personnes. “Mais,” a pensé la pauvre Alice, “je ne peux plus jouer deux personnes maintenant. Il me reste à peine de quoi faire une personne!”

Alors elle a vu une petite boîte en verre sous la table. Elle l’a ouverte. Dedans, il y avait un tout petit gâteau. Sur ce gâteau, on avait écrit “MANGEZ-MOI” avec des raisins de Corinthe, en lettres magnifiques. “Tiens, je vais le manger,” a dit Alice. “Si je grandis, je pourrai atteindre la clef. Si je rapetisse, je pourrai passer sous la porte. Dans les deux cas, j’entrerai dans le jardin. Et alors, on verra bien!”

Elle a mangé un petit morceau du gâteau. Elle a mis la main sur sa tête et elle s’est dit, très inquiète: “Lequel est-ce? Lequel est-ce?” Elle voulait savoir si elle grandissait ou si elle rapetissait. Mais elle restait la même, et elle a été très étonnée. Franchement, c’est ce qui arrive le plus souvent quand on mange du gâteau! Mais Alice avait pris l’habitude d’attendre des choses extraordinaires. Alors, vivre comme tout le monde lui paraissait ennuyeux et stupide.

Alors elle s’est remise au travail, et elle a vite fini tout le gâteau.

### Glossaire

- **le terrier**: le trou où vit un lapin, sous la terre.
- **gousset**: une petite poche pour mettre une montre.
- **le gazon**: l’herbe courte.
- **haie**: une ligne de petits arbres autour d’un champ.
- **puits**: un trou très profond dans la terre, pour prendre de l’eau.
- **milles**: une ancienne mesure de distance; un mille, c’est environ 1,6 kilomètre.
- **pouces**: une ancienne mesure de longueur; un pouce, c’est environ 2,5 centimètres.
- **la révérence**: un salut: on plie un peu les genoux devant une personne importante.
- **chauve-souris**: un petit animal noir qui vole la nuit.
- **jatte**: un grand bol rond.
- **fagots**: des morceaux de bois attachés ensemble, pour le feu.
- **rapetisser**: devenir plus petit.
- **commençait**: du verbe ‘commencer’: se mettre à faire quelque chose.
- **s’ennuyer**: ne rien trouver d’intéressant à faire.
- **cueillir**: prendre une fleur ou un fruit sur la plante.
- **curieuse**: qui veut tout voir et tout savoir.
- **armoires**: de grands meubles avec des portes, pour ranger des choses.
- **étagères**: des planches sur un mur, pour poser des objets.
- **clous**: de petites tiges de métal pointues; on les met dans un mur pour accrocher des objets.
- **n’osait**: du verbe ‘oser’: avoir le courage de faire quelque chose.
- **latitude**: la position d’un lieu entre le nord et le sud de la terre.
- **longitude**: la position d’un lieu entre l’est et l’ouest de la terre.
- **sonnaient**: du verbe ‘sonner’: faire un bruit.
- **antipodes**: les pays de l’autre côté de la terre.
- **rideau**: un grand morceau de tissu devant une fenêtre ou une porte.
- **télescope**: un long tube pour regarder les étoiles.

## Chapitre II. La mare aux larmes

“De plus très curieux en plus très curieux!” a crié Alice. (Elle était si surprise qu’elle ne parlait plus bien. Le bon français, c’est: ‘de plus en plus curieux’.) “Je m’allonge comme le plus grand télescope du monde! Adieu mes pieds!” (Elle venait de regarder en bas. Ses pieds avaient l’air de partir très loin.) “Oh! mes pauvres petits pieds! Qui va vous mettre vos bas et vos chaussures maintenant, mes petits? Moi, je ne pourrai certainement pas! Je serai bien trop loin pour m’occuper de vous. Arrangez-vous comme vous pourrez.” Puis Alice a pensé: “Mais je dois être gentille avec eux. Sinon, ils vont peut-être refuser d’aller où je veux. Ah! je sais ce que je vais faire. Je vais leur donner une belle paire de bottines à Noël.”

Puis elle a cherché comment faire. “Je devrai les envoyer par le messager,” a pensé Alice. “Quelle chose étrange d’envoyer des cadeaux à ses pieds! Et l’adresse! Ça, ce sera drôle.”

> *À Monsieur Lepiédroit d’Alice,*  
> *Tapis du foyer,*  
> *Près du garde-feu.*  
> *(De la part d’Alice.)*

(‘Lepiédroit’, c’est ‘le pied droit’, écrit comme un nom de famille.)

“Oh! je dis des choses de petit enfant!”

Au même moment, sa tête a frappé le plafond de la salle. Car elle avait maintenant un peu plus de neuf pieds de haut. Vite, elle a pris la petite clef d’or. Elle a couru à la porte du jardin.

Pauvre Alice! Elle s’est couchée sur le côté, de tout son long. Elle a pu seulement regarder dans le jardin du coin de l’œil. Traverser le passage? Il ne fallait plus y penser! Alors elle s’est assise et elle a recommencé à pleurer.

“Quelle honte!” a dit Alice. “Une grande fille comme vous” (‘grande’ était bien le mot: elle avait neuf pieds de haut!) “pleurer ainsi! Allons, arrêtez, je vous dis!” Mais elle a continué à pleurer. Elle a versé des torrents de larmes. À la fin, il y avait une grande mare autour d’elle. Cette mare avait environ quatre pouces de profondeur. Elle allait jusqu’au milieu de la salle.

Quelque temps après, Alice a entendu un petit bruit de pas, très loin. Vite, elle s’est essuyé les yeux pour voir ce que c’était. C’était le Lapin Blanc, dans ses plus beaux habits. Dans une main, il avait une paire de gants paille. Dans l’autre main, il avait un large éventail. Il arrivait très vite, l’air très occupé, et il disait tout bas: “Oh! la Duchesse, la Duchesse! Elle va être très en colère si je l’ai fait attendre!” Alice était si malheureuse! Elle était prête à demander de l’aide à n’importe qui. Le Lapin est arrivé près d’elle. Alors elle a parlé d’une voix humble et timide: “Je vous en prie, Monsieur——” Le Lapin a sursauté de peur. Il a laissé tomber les gants et l’éventail. Il a couru de toutes ses forces et il a disparu dans le noir.

Alice a ramassé les gants et l’éventail. Il faisait très chaud dans cette salle, alors elle s’est éventée. Et elle parlait toute seule: “Comme tout est étrange aujourd’hui! Hier, les choses se passaient normalement. On m’a peut-être changée cette nuit! Voyons, est-ce que j’étais la même petite fille ce matin, quand je me suis levée? Je crois que je me suis trouvée un peu différente. Mais si je ne suis pas la même, alors qui suis-je, je vous prie? Voilà le problème.” Elle a pensé à toutes les petites filles de son âge qu’elle connaissait. Elle voulait voir si elle était devenue l’une d’elles.

“Je ne suis pas Ada, bien sûr,” a dit Alice. “Elle a de longs cheveux bouclés, et mes cheveux ne sont pas bouclés du tout. Je ne suis pas Mabel non plus, c’est sûr. Car moi, je sais beaucoup de choses, et Mabel ne sait presque rien. Et puis, Mabel, c’est Mabel; Alice, c’est Alice! Oh! quelle énigme! Voyons si je me rappelle tout ce que je savais. Quatre fois cinq font douze, quatre fois six font treize, quatre fois sept font—— Je n’arriverai jamais à vingt comme cela. Mais la table de multiplication, ce n’est pas important. Essayons la Géographie. Londres est la capitale de Paris, Paris la capitale de Rome. Et Rome la capitale de—— Mais non, ce n’est pas cela, j’en suis sûre! On m’a sans doute changée en Mabel! Je vais essayer de réciter *Maître Corbeau*.” Elle a croisé les mains sur ses genoux, comme pour ses leçons. Elle a commencé à dire la fable d’une voix cassée et étrange. Et les mots n’étaient plus les mêmes:

> *“Maître Corbeau sur un arbre perché,*  
> *Faisait son nid entre des branches;*  
> *Il avait relevé ses manches,*  
> *Car il était très occupé.*  
> *Maître Renard, par là passant,*  
> *Lui dit: ‘Descendez donc, compère;*  
> *Venez embrasser votre frère.’*  
> *Le Corbeau, le reconnaissant,*  
> *Lui répond dans son ramage:*  
> *‘Fromage.’”*

“Je suis sûre que ce n’est pas cela du tout!” a crié la pauvre Alice. Ses yeux se sont remplis de larmes. “Ah! je le vois bien. Je ne suis plus Alice, je suis Mabel. Je vais devoir aller vivre dans cette vilaine petite maison. Je n’aurai presque pas de jouets pour m’amuser. Oh! et on va me faire apprendre tant de leçons! Oui, j’ai décidé: si je suis Mabel, je reste ici. Ils peuvent passer la tête là-haut et me crier: ‘Reviens auprès de nous, ma chérie!’ Je vais juste regarder en l’air et dire: ‘Dites-moi d’abord qui je suis. Si j’aime être cette personne-là, je viendrai. Sinon, je resterai ici jusqu’au moment où je deviendrai une autre petite fille.’” Puis Alice a recommencé à pleurer très fort. “Et pourtant, je veux les voir passer la tête là-haut, plus que tout au monde! Je m’ennuie tant, ici, toute seule!”

Après ces mots, elle a eu une grande surprise. Pendant qu’elle parlait, elle avait mis un des petits gants du Lapin! “Comment ai-je pu mettre ce gant?” a pensé Alice. “Est-ce que je rapetisse encore?” Elle s’est levée et elle est allée près de la table pour se mesurer. Elle a pensé qu’elle avait environ deux pieds de haut. Et elle continuait à rapetisser très vite.

Bientôt, elle a compris: c’était à cause de l’éventail dans sa main. Vite, elle l’a lâché, juste à temps pour ne pas disparaître tout à fait.

“J’ai eu très peur. Je suis encore là!” a dit Alice. Ce changement brusque l’avait beaucoup troublée. Mais elle était contente de voir qu’elle existait encore. “Maintenant, vite au jardin!” Elle a couru vers la petite porte. Mais hélas! La porte était de nouveau fermée. Et la petite clef d’or était sur la table de verre, comme avant. “Cela va de plus en plus mal,” a pensé la pauvre enfant. “Je n’ai jamais été si petite, jamais! C’est vraiment trop!”

À ces mots, son pied a glissé, et flac! Elle était dans l’eau salée jusqu’au menton. D’abord, elle a cru qu’elle était tombée dans la mer. “Dans ce cas, je vais rentrer à la maison en train,” s’est dit Alice. (Alice était allée au bord de la mer une fois dans sa vie. Elle pensait que toutes les côtes étaient pareilles. Partout, il y avait beaucoup de cabines pour les baigneurs. Il y avait des enfants. Ils faisaient des trous dans le sable avec des pelles en bois. Il y avait une longue ligne de maisons garnies. Et derrière ces maisons, il y avait une gare.) Mais elle a vite compris. Elle était dans une mare, et cette mare, c’étaient ses larmes. Elle les avait pleurées quand elle avait neuf pieds de haut.

“Je regrette d’avoir tant pleuré!” a dit Alice. Elle nageait de tous les côtés pour trouver une sortie. “Voilà ma punition, sans doute: je vais me noyer dans mes propres larmes. Ça, ce sera drôle! Mais tout est drôle aujourd’hui.”

Au même moment, elle a entendu un bruit dans l’eau, à quelques pas. Elle a nagé vers ce bruit pour voir ce que c’était. D’abord, elle a pensé: “C’est sans doute un cheval marin ou hippopotame.” Puis elle s’est rappelé qu’elle était très petite maintenant. Et elle a vite vu que c’était simplement une souris. Cette souris avait glissé dans la mare, comme elle.

“Et si je parlais à cette souris? Tout est si extraordinaire ici! Elle sait peut-être parler. Dans tous les cas, il n’y a pas de mal à essayer.” Alors elle a commencé: “Ô Souris, savez-vous comment on pourrait sortir de cette mare? Je suis bien fatiguée de nager, Ô Souris!” (Alice pensait que c’était la bonne manière de parler à une souris. Elle ne l’avait jamais fait. Mais elle se rappelait une ligne de la grammaire latine de son frère. “La souris, de la souris, à la souris, ô souris.”) La Souris l’a regardée, comme pour lui poser une question. Alice a même cru la voir fermer un de ses petits yeux. Mais la Souris n’a rien dit.

“Elle ne comprend peut-être pas cette langue,” a dit Alice. “C’est sans doute une souris étrangère, qui vient d’arriver. Je vais essayer de lui parler italien: ‘Dove è il mio gatto?’” C’étaient les premiers mots de son livre de dialogues. (En français: ‘Où est mon chat?’) La Souris a fait un bond hors de l’eau. Elle semblait trembler de tout son corps. “Oh! mille pardons!” a crié vite Alice. Elle avait peur d’avoir fait de la peine au pauvre animal. “J’oubliais: vous n’aimez pas les chats.”

“Aimer les chats!” a crié la Souris d’une voix aiguë et en colère. “Et vous, est-ce que vous les aimeriez, si vous étiez à ma place?”

“Non, sans doute,” a dit Alice d’une voix douce, pour la calmer. “Ne vous fâchez pas. Mais je voudrais bien vous montrer Dinah, notre chatte. Oh! si vous la voyiez, je suis sûre que vous aimeriez les chats. Dinah est si douce et si gentille.” Alice nageait doucement dans la mare. Elle parlait moitié pour elle-même, moitié pour la Souris. Elle a continué: “Elle reste si gentiment près du feu. Elle ronronne, elle se lèche les pattes, elle se lave la figure. Son poil est si doux à caresser. Et comme elle attrape bien les souris! Oh! pardon!” a encore dit Alice. Car cette fois, le poil de la Souris était tout dressé. La Souris était vraiment fâchée. “Nous ne parlerons plus de cela, si cela vous fait de la peine.”

“Nous! dites-vous,” a crié la Souris. Elle tremblait de la tête à la queue. “Comme si moi, je parlais de ces choses-là! Dans notre famille, on a toujours détesté les chats. Ce sont de sales bêtes, et elles ne respectent rien. Je ne veux plus vous entendre parler d’eux!”

“Eh bien non,” a dit Alice. Elle voulait vite changer de sujet. “Est-ce que——est-ce que vous aimez les chiens?” La Souris n’a pas répondu, et Alice a continué très vite. “Il y a tout près de chez nous un petit chien très mignon. Je voudrais bien vous le montrer! C’est un petit terrier aux yeux vifs, avec de longs poils bruns et frisés! Il rapporte très bien ce qu’on lui lance. Il se tient debout sur ses deux pattes de derrière et il demande à manger. Il fait tant de tours que j’oublie plus de la moitié de ces tours! Il appartient à un fermier. Ce fermier ne veut pas le donner pour mille francs: il lui est très utile. Il tue tous les rats et aussi—— Oh!” a dit Alice tristement. “Je vous ai encore fâchée!” En effet, la Souris partait. Elle nageait de toutes ses forces, et toute l’eau de la mare bougeait.

Alice l’a rappelée doucement: “Ma petite Souris! Revenez, je vous en prie. Nous ne parlerons plus de chiens ni de chats, puisque vous ne les aimez pas!”

À ces mots, la Souris s’est retournée et elle est revenue tout doucement. Elle était toute pâle (de colère, pensait Alice). Elle a dit d’une voix basse et tremblante: “Allons jusqu’à la rive. Je vous raconterai mon histoire. Vous verrez pourquoi je déteste les chats et les chiens.”

Il était grand temps de partir. Car la mare se couvrait d’oiseaux et de toutes sortes d’animaux. Ils étaient tous tombés dans l’eau. Il y avait un canard, un dodo, un lory, un aiglon et d’autres bêtes extraordinaires. Alice est partie devant. Toute la troupe a nagé vers la rive.

### Glossaire

- **la mare**: une petite étendue d’eau, plus petite qu’un lac.
- **larmes**: l’eau qui sort des yeux quand on pleure.
- **éventail**: un objet qu’on agite devant son visage pour avoir moins chaud.
- **gants paille**: des gants jaune pâle.
- **bottines**: des chaussures hautes.
- **le messager**: une personne qui porte des paquets ou des lettres.
- **foyer**: l’endroit où on fait le feu, dans une maison.
- **garde-feu**: un objet qu’on met devant le feu, pour se protéger.
- **compère**: un vieux mot pour dire ‘ami’.
- **ramage**: le chant d’un oiseau.
- **Maître Corbeau**: une fable très connue. Le corbeau a un fromage, et le renard veut ce fromage.
- **maisons garnies**: des maisons avec des meubles, pour les gens en vacances.
- **télescope**: un long tube pour regarder les étoiles.
- **torrents**: ici, une très grande quantité d’eau.
- **essuyé**: du verbe ‘essuyer’: enlever l’eau avec la main ou avec un tissu.
- **humble**: très doux et poli, comme une personne qui n’ose rien demander.
- **sursauté**: du verbe ‘sursauter’: faire un petit saut, à cause de la peur ou de la surprise.
- **ramassé**: du verbe ‘ramasser’: prendre une chose par terre.
- **éventée**: du verbe ‘s’éventer’: agiter un éventail devant son visage.
- **énigme**: une question difficile, une devinette.
- **multiplication**: un calcul comme ‘deux fois trois’.
- **nageait**: du verbe ‘nager’: avancer dans l’eau avec les bras et les jambes.
- **nagé**: du verbe ‘nager’.
- **fâchée**: en colère.

## Chapitre III. La course cocasse

Ils formaient un groupe bien bizarre, ces animaux sur le bord de la mare. Les uns avaient les plumes en désordre. Les autres avaient le poil collé contre le corps. Tous étaient trempés, de mauvaise humeur et très mal à l’aise.

“Comment faire pour nous sécher?” C’était la première question, bien sûr. Au bout de quelques instants, tout cela a paru naturel à Alice. Elle parlait avec ces animaux comme si elle les connaissait depuis qu’elle était bébé. Elle a même eu une longue discussion avec le Lory. À la fin, il a boudé. Il lui a dit: “Je suis plus âgé que vous, alors je dois savoir plus de choses.” Alice n’a pas voulu accepter cela, parce qu’elle ne connaissait pas l’âge du Lory. Mais le Lory a absolument refusé de dire son âge. Alors la discussion s’est arrêtée là.

La Souris semblait avoir une certaine autorité sur les autres. Enfin, elle leur a crié: “Asseyez-vous tous, et écoutez-moi! Je vais bientôt vous sécher, je vous le promets!” Vite, tout le monde s’est assis en rond autour de la Souris. Alice la regardait avec inquiétude. Car elle se disait: “Je vais attraper un gros rhume si je ne sèche pas bientôt.”

“Hum!” a fait la Souris d’un air important. “Êtes-vous prêts? Je ne sais rien de plus sec que ceci.” (‘Sec’ veut dire ‘sans eau’. Mais un texte sec, c’est aussi un texte très ennuyeux.) “Silence dans le cercle, je vous prie. ‘Guillaume le Conquérant avait le pape avec lui. Il a vite battu les Anglais. Les Anglais n’avaient pas de chefs, et ils commençaient à accepter les conquêtes des étrangers. Edwin et Morcar, comtes de Mercie et de Northumbrie——’”

“Brrr,” a fait le Lory. Il tremblait de froid.

“Pardon,” a demandé la Souris. Elle fronçait les sourcils, mais elle était très polie. “Qu’avez-vous dit?”

“Moi! rien,” a répondu vite le Lory.

“Ah! je croyais,” a dit la Souris. “Je continue. ‘Edwin et Morcar, comtes de Mercie et de Northumbrie, se sont déclarés pour lui, et Stigand, l’archevêque patriote de Cantorbery, a trouvé cela——’”

“Trouvé quoi?” a dit le Canard.

“Il a trouvé cela,” a répondu la Souris avec impatience. “Vous savez bien ce que ‘cela’ veut dire.”

“Je sais très bien ce que ‘cela’ veut dire,” a dit le Canard. “Quand moi, je trouve cela bon, ‘cela’, c’est un ver ou une grenouille. Mais la question est: qu’est-ce que l’archevêque a trouvé?”

La Souris n’a pas fait attention à cette question. Elle a continué très vite: “‘L’archevêque a trouvé cela bon d’aller avec Edgar Atheling à la rencontre de Guillaume, pour lui offrir la couronne. Guillaume, d’abord, a été un bon prince; mais l’insolence des vassaux normands——’” Elle s’est tournée vers Alice. “Eh bien, comment cela va-t-il, mon enfant?”

“Toujours aussi mouillée,” a dit Alice tristement. “Je sèche seulement d’ennui.” (Elle voulait dire: je ne sèche pas du tout, je m’ennuie.)

Le Dodo s’est levé sur ses pattes. Il a parlé d’un ton très important. “Dans ce cas, je propose l’ajournement, et l’adoption immédiate de mesures énergiques.”

“Parlez français,” a dit l’Aiglon. “Je ne comprends pas la moitié de ces grands mots. Et je pense que vous ne les comprenez pas non plus.” L’Aiglon a baissé la tête pour cacher un sourire. Quelques autres oiseaux se sont moqués tout haut.

“J’allais proposer,” a dit le Dodo d’un ton fâché, “une course cocasse. C’est le meilleur moyen de nous sécher.”

“Qu’est-ce qu’une course cocasse?” a demandé Alice. Elle ne voulait pas vraiment le savoir. Mais le Dodo s’était arrêté, comme s’il attendait une question. Et personne d’autre ne parlait.

“La meilleure manière de l’expliquer,” a dit le Dodo, “c’est de le faire.” (Vous allez peut-être avoir envie d’essayer, un de ces jours d’hiver. Alors je vais vous dire comment le Dodo a fait.)

D’abord, il a tracé un terrain de course, une sorte de cercle. (“La forme n’a pas d’importance,” a dit le Dodo.) On a placé les coureurs ici et là sur le terrain, n’importe où. Personne n’a crié: “Un, deux, trois, en avant!” Chacun partait quand il voulait et s’arrêtait quand il voulait. Alors il n’était pas facile de savoir quand la course allait finir. Mais au bout d’une demi-heure, tout le monde était sec. Le Dodo a crié tout à coup: “La course est finie!” Tous ont entouré le Dodo. Ils respiraient très fort, et ils demandaient: “Qui a gagné?”

Le Dodo devait bien réfléchir à cette question. Il est resté longtemps assis, un doigt sur le front. (C’est la pose habituelle de Shakespeare dans ses portraits.) Les autres attendaient en silence. Enfin, il a dit: “Tout le monde a gagné, et tout le monde aura un prix.”

“Mais qui va donner les prix?” ont demandé tous les animaux en même temps.

“Elle, bien sûr,” a répondu le Dodo, et il a montré Alice du doigt. Aussitôt, toute la troupe a entouré Alice. Tous criaient en désordre: “Les prix! Les prix!”

Alice ne savait pas quoi faire. Alors elle a mis la main dans sa poche et elle a sorti une boîte de dragées. (Heureusement, l’eau salée n’était pas entrée dans la boîte.) Elle a donné une dragée à chacun, comme prix. Il y avait juste assez de dragées pour tout le monde.

“Mais elle aussi doit avoir un prix,” a dit la Souris.

“C’est normal,” a répondu le Dodo, très sérieux. Il s’est tourné vers Alice. “Avez-vous encore quelque chose dans votre poche?”

“Un dé à coudre; pas autre chose,” a dit Alice tristement.

“Faites passer,” a dit le Dodo. Tous se sont de nouveau groupés autour d’Alice. Le Dodo lui a présenté le dé avec beaucoup de sérieux. Il a dit: “Nous vous prions d’accepter ce superbe dé.” Quand il a fini ce petit discours, tout le monde a crié: “Hourra!”

Alice trouvait tout cela très ridicule. Mais les autres avaient l’air si sérieux! Elle n’osait pas rire. Elle ne trouvait pas de réponse, alors elle a simplement fait la révérence. Et elle a pris le dé avec son air le plus sérieux.

Maintenant, il fallait manger les dragées. Cela a fait un peu de bruit et de désordre. En effet, les gros oiseaux se plaignaient parce qu’ils ne sentaient aucun goût. Et les petits s’étranglaient, alors on devait leur taper dans le dos. Enfin, tout est redevenu calme. Ils se sont assis en rond autour de la Souris. Ils lui ont demandé de raconter encore quelque chose.

“Vous m’avez promis de me raconter votre histoire,” a dit Alice. “Et de m’expliquer pourquoi vous détestez——les chats et les chiens.” Elle a dit ces derniers mots tout bas. Elle avait encore peur de lui déplaire.

La Souris s’est tournée vers Alice. Elle a soupiré et elle a dit: “Mon histoire sera longue et traînante.”

“Tiens! tout comme votre queue,” a dit Alice. Elle voyait bien la ressemblance. Elle regardait avec étonnement la queue de la Souris pendant que la Souris parlait. Dans la tête d’Alice, l’histoire et la queue longue et traînante se sont mélangées. Cela donnait à peu près ceci:

> *Canichon dit à la Souris,*  
> *Qu’il rencontre dans le logis:*  
> *“Je crois que c’est le moment*  
> *D’aller en justice, à présent.*  
> *Je suis sûr du succès*  
> *De notre procès.*  
> *Vite, allons, commençons l’affaire.*  
> *Ce matin je n’ai rien à faire.”*  
> *La Souris dit à Canichon:*  
> *“Sans juge et sans jurés, mon bon!”*  
> *Mais Canichon, plein de malice,*  
> *Dit: “C’est moi qui suis la justice.*  
> *Tu as raison? Tu as tort?*  
> *Je vais te condamner à mort.”*

“Vous ne m’écoutez pas,” a dit la Souris à Alice d’un air sévère. “À quoi pensez-vous donc?”

“Pardon,” a dit Alice humblement. “Vous en étiez au cinquième détour.”

“Détour!” a dit la Souris d’un ton sec. “Croyez-vous donc que je manque de véracité?”

“Des vers à citer? oh! je peux vous en donner quelques-uns!” a dit Alice, toujours prête à aider. (Alice a mal entendu. La Souris a dit ‘véracité’: elle parle de la vérité. Un ‘détour’, c’est un chemin qui tourne, mais c’est aussi une manière de ne pas dire la vérité. Alice, elle, a entendu ‘des vers à citer’: des vers à réciter.)

“On n’a pas besoin de vous,” a dit la Souris. “Vous m’insultez avec ces bêtises.” Puis elle s’est levée pour partir.

“Je ne voulais pas vous fâcher,” a dit Alice d’une voix douce. “Mais franchement, vous vous fâchez très vite.”

La Souris a dit quelque chose entre ses dents et elle est partie.

“Revenez, je vous en prie, finissez votre histoire!” a crié Alice. Et tous les autres ont dit ensemble: “Oui, s’il vous plaît!” Mais la Souris a secoué la tête, et elle a marché encore plus vite.

“Quel dommage! Elle n’est pas restée!” a soupiré le Lory, dès que la Souris a disparu.

Un vieux crabe a profité de l’occasion. Il a dit à son fils: “Mon enfant, voilà une bonne leçon pour vous. Ne vous fâchez jamais!”

“Taisez-vous donc, papa,” a dit le jeune crabe d’un ton méchant. “Vous feriez perdre patience à une huître.”

“Ah! si Dinah était ici,” a dit Alice tout haut, à personne. “Elle la ramènerait vite, elle!”

“Et qui est Dinah, si je peux le demander?” a dit le Lory.

Alice a répondu tout de suite. Car elle était toujours prête à parler de sa préférée. “Dinah, c’est notre chatte. Elle attrape si bien les souris! Et si vous la voyiez courir après les oiseaux! Elle les voit, et elle les mange tout de suite.”

Ces paroles ont eu un effet étrange sur le groupe. Quelques oiseaux se sont sauvés tout de suite. Une vieille pie s’est enveloppée avec soin. Elle a dit tout bas: “Je dois vraiment rentrer chez moi. L’air du soir est mauvais pour ma gorge!” Et un canari a crié à ses petits d’une voix tremblante: “Venez, mes enfants. Il est grand temps d’aller au lit!”

Enfin, chacun a trouvé une excuse et il est parti sans bruit. Bientôt, Alice était toute seule.

“Je regrette d’avoir parlé de Dinah,” a pensé Alice tristement. “Personne ne l’aime ici, et pourtant, c’est la meilleure chatte du monde! Oh! chère Dinah, est-ce que je vais te revoir un jour?” La pauvre Alice a recommencé à pleurer. Elle se sentait seule, triste et sans courage.

Au bout d’un moment, elle a entendu au loin un petit bruit de pas. Elle a vite regardé. Elle espérait que la Souris avait changé d’idée et qu’elle revenait finir son histoire.

### Glossaire

- **une course**: une compétition où l’on court.
- **cocasse**: drôle et bizarre.
- **vassaux**: des hommes qui obéissent à un roi ou à un seigneur.
- **l’ajournement**: la décision d’arrêter une réunion et de la continuer plus tard.
- **dragées**: des bonbons durs, souvent des amandes couvertes de sucre.
- **dé à coudre**: un petit objet qu’on met au bout du doigt pour coudre.
- **traînante**: très longue, qui n’a pas de fin.
- **le logis**: la maison.
- **procès**: le moment où un tribunal juge une personne.
- **jurés**: les personnes qui décident si l’accusé a fait la faute.
- **malice**: une envie de faire du mal, pour s’amuser.
- **trempés**: très mouillés.
- **sécher**: enlever l’eau; devenir sec.
- **boudé**: du verbe ‘bouder’: ne plus parler et faire une mine fâchée.
- **attraper**: ici, prendre une maladie.
- **rhume**: une petite maladie: on tousse et on a le nez qui coule.
- **ennuyeux**: pas du tout intéressant.
- **commençaient**: du verbe ‘commencer’: se mettre à faire quelque chose.
- **tremblait**: du verbe ‘trembler’: bouger un peu tout le corps, à cause du froid ou de la peur.
- **fronçait**: du verbe ‘froncer’: ici, rapprocher les sourcils quand on n’est pas content.
- **sourcils**: les petits poils au-dessus des yeux.
- **soupiré**: du verbe ‘soupirer’: respirer fort et longtemps, quand on est triste.
- **détour**: un chemin qui tourne, qui ne va pas tout droit.
- **véracité**: le fait de dire la vérité.
- **fâchez**: du verbe ‘se fâcher’: se mettre en colère.
- **crabe**: un animal de mer avec deux pinces, qui marche sur le côté.

## Chapitre IV. L’habitation du Lapin Blanc

C’était le Lapin Blanc. Il revenait à petits pas, et il cherchait partout d’un air inquiet. Il semblait avoir perdu quelque chose. Alice l’a entendu dire tout bas: “La Duchesse! La Duchesse! Oh! mes pauvres pattes; oh! mon poil et mes moustaches! Elle va me faire guillotiner, aussi vrai que des furets sont des furets! Où est-ce que je les ai perdus?” Alice a tout de suite deviné. Il cherchait l’éventail et la paire de gants paille. Elle était gentille, alors elle a commencé à les chercher aussi. Mais impossible de les trouver.

Tout avait changé depuis son bain dans la mare aux larmes. La salle, la table de verre et la petite porte avaient complètement disparu.

Bientôt, le Lapin a vu Alice qui cherchait. Il lui a crié d’un ton impatient: “Eh bien! Marianne, que faites-vous ici? Courez vite à la maison et cherchez-moi une paire de gants et un éventail! Allons, dépêchons-nous.”

Alice a eu très peur. Alors elle a tout de suite couru dans la direction que le Lapin montrait. Elle n’a pas essayé de lui expliquer son erreur.

“Il m’a pris pour sa bonne,” disait Alice pendant qu’elle courait. “Comme il sera étonné quand il saura qui je suis! Mais il vaut mieux lui porter ses gants et son éventail, si je les trouve.” À ce moment, elle est arrivée devant une petite maison. Sur la porte, il y avait une plaque en cuivre avec ces mots: “JEAN LAPIN.” Elle a monté l’escalier et elle est entrée sans frapper. Mais elle tremblait. Elle avait peur de rencontrer la vraie Marianne. Marianne pouvait la mettre dehors. Et Alice n’avait pas encore trouvé les gants et l’éventail!

“Comme c’est drôle,” a dit Alice, “de faire des commissions pour un lapin! Bientôt, c’est Dinah qui va m’envoyer faire des commissions.” Elle a commencé à imaginer la scène. “‘Mademoiselle Alice, venez ici tout de suite vous préparer pour la promenade.’ ‘Tout de suite, ma bonne! Mais d’abord je dois surveiller ce trou jusqu’au retour de Dinah. C’est pour empêcher la souris de sortir.’ Mais si Dinah donnait des ordres comme cela?” a continué Alice. “On ne la garderait pas à la maison, je pense.”

Pendant qu’elle parlait, Alice était entrée dans une petite chambre bien rangée. Elle a vu ce qu’elle attendait. Il y avait une petite table dans le creux de la fenêtre. Sur cette table, il y avait un éventail et deux ou trois paires de gants. C’étaient de tout petits gants de chevreau. Elle a pris une paire et l’éventail. Elle allait quitter la chambre quand elle a vu une petite bouteille, près du miroir. Cette fois, il n’y avait pas “BUVEZ-MOI” sur la bouteille. Mais Alice a quand même ouvert la bouteille et elle l’a portée à ses lèvres. “Il m’arrive toujours quelque chose d’intéressant,” a dit Alice. “C’est quand je mange ou quand je bois. Je vais voir l’effet de cette bouteille. J’espère qu’elle va me faire grandir de nouveau. Parce que je suis vraiment fatiguée d’être toute petite!”

Et c’est ce qui est arrivé, beaucoup plus vite qu’elle ne le pensait. Elle n’avait pas bu la moitié de la bouteille, et sa tête touchait déjà le plafond. Elle a dû se baisser pour ne pas se casser le cou. Elle a vite remis la bouteille sur la table et elle s’est dit: “C’est assez. J’espère que je ne vais pas grandir encore. Je ne peux déjà plus passer par la porte. Oh! je regrette d’avoir tant bu!”

Hélas! il était trop tard. Elle grandissait, grandissait, et bientôt elle a dû se mettre à genoux sur le plancher. Mais un instant après, il n’y avait même plus assez de place pour cela. Elle a essayé de se coucher par terre. Elle avait un coude contre la porte et l’autre bras autour de la tête. Mais elle grandissait toujours. Alors elle a essayé une dernière chose. Elle a laissé pendre un bras par la fenêtre. Et elle a mis un pied dans la cheminée. Elle a dit: “Maintenant, c’est tout ce que je peux faire, même s’il arrive quelque chose. Qu’est-ce que je vais devenir?”

Heureusement pour Alice, la petite bouteille magique avait produit tout son effet. Alice a cessé de grandir. Mais elle était très mal installée. Et elle ne semblait avoir aucune chance de sortir un jour de cette chambre. Il ne faut donc pas s’étonner: elle était très malheureuse.

“C’était bien plus agréable à la maison,” a pensé la pauvre enfant. “Là, au moins, je ne passais pas mon temps à grandir et à rapetisser. Et je n’étais pas la domestique des lapins et des souris. Je regrette d’être descendue dans ce terrier. Et pourtant, cette manière de vivre est assez drôle! Je suis curieuse de savoir ce qui m’est arrivé. Autrefois, quand je lisais des contes de fées, je pensais: ‘Tout cela n’existe pas.’ Et maintenant, je suis au milieu d’un de ces contes! On doit faire un livre sur mes aventures. Il y a assez de choses à raconter! Quand je serai grande, j’écrirai ce livre, moi. Mais je suis déjà bien grande!” a dit Alice tristement. “Dans tous les cas, il n’y a plus de place ici pour grandir encore.”

“Mais alors,” a pensé Alice, “est-ce que je ne serai jamais plus vieille que maintenant? D’un côté, c’est bien: je ne serai jamais une vieille femme. Mais alors, j’aurai toujours des leçons à apprendre! Oh, cela ne me plaît pas du tout.”

“Oh! Alice, petite folle,” a répondu Alice. “Comment pouvez-vous apprendre des leçons ici? Il y a à peine de la place pour vous. Et pour vos livres de leçons, il n’y a pas de place du tout!”

Elle a continué ainsi. Elle posait les questions, et elle donnait aussi les réponses. C’était toute une conversation. Mais au bout de quelques instants, elle a entendu une voix dehors. Elle s’est arrêtée pour écouter.

“Marianne! Marianne!” criait la voix. “Allez chercher mes gants bien vite!” Puis Alice a entendu des pas dans l’escalier. Elle savait que c’était le Lapin, et qu’il la cherchait. Elle a tremblé si fort que toute la maison a bougé. Elle oubliait une chose: elle était maintenant mille fois plus grande que le Lapin. Elle n’avait rien à craindre de lui.

Le Lapin est arrivé à la porte et il a essayé de l’ouvrir. Mais la porte s’ouvrait vers l’intérieur, et le coude d’Alice appuyait fort contre elle. Il n’a pas réussi. Alice l’a entendu dire tout bas: “C’est bon. Je vais faire le tour et j’entrerai par la fenêtre.”

“Je t’en défie!” a pensé Alice. Elle a attendu un peu. Elle a cru que le Lapin était sous la fenêtre. Alors, tout à coup, elle a étendu le bras pour l’attraper. Elle n’a attrapé que de l’air. Mais elle a entendu un petit cri, puis le bruit d’une chute et de vitres cassées. (Alice a pensé que le Lapin était tombé sur les châssis d’une serre à concombre.) Puis elle a entendu la voix du Lapin, très en colère: “Patrice! Patrice! où es-tu?” Une voix inconnue a répondu: “Me v’là, not’ maître! Je bêche la terre pour trouver des pommes!”

“Pour trouver des pommes!” a dit le Lapin, furieux. “Viens m’aider à sortir d’ici.” (Encore un bruit de vitres cassées.)

“Dis-moi, Patrice, qu’est-ce qu’il y a là, à la fenêtre?”

“Ça, not’ maître, c’est un bras.”

“Un bras, imbécile! Qui a jamais vu un bras de cette dimension? Ça remplit toute la fenêtre.”

“Bien sûr, not’ maître, mais c’est un bras tout de même.”

“Dans tous les cas, il n’a rien à faire ici. Enlève-moi ça bien vite.”

Puis il y a eu un long silence. De temps en temps, Alice entendait seulement quelques mots tout bas: “Maître, j’ose pas.” Et puis: “Fais ce que je te dis, peureux!” Alice a étendu le bras de nouveau, comme pour attraper quelque chose. Cette fois, il y a eu deux petits cris et encore un bruit de vitres cassées. “Il doit y avoir beaucoup de châssis là-bas!” a pensé Alice. “Qu’est-ce qu’ils vont faire maintenant? Me tirer par la fenêtre? Je le veux de tout mon cœur, moi! Parce que je n’ai pas du tout envie de rester ici plus longtemps!”

Il y a eu quelques instants de silence. Enfin, Alice a entendu un bruit de petites roues, puis beaucoup de voix. Elle a compris ces mots:

“Où est l’autre échelle?”

“Je devais seulement en apporter une. C’est Jacques qui a l’autre.”

“Allons, Jacques, apporte ici, mon garçon!”

“Mettez-les là, dans le coin.”

“Non, attachez-les d’abord l’une au bout de l’autre.”

“Elles ne montent pas encore à la moitié de la hauteur.”

“Ça ira comme ça; ne soyez pas si difficile.”

“Tiens, Jacques, attrape ce bout de corde.”

“Est-ce que le toit va tenir?”

“Attention à cette tuile qui bouge.”

“Ah! elle tombe. Attention à vos têtes!” (Il y a eu un grand bruit.)

“Qui a fait cela?”

“Je crois que c’est Jacques.”

“Qui va descendre par la cheminée?”

“Pas moi, bien sûr! Allez-y, vous.”

“Non, vraiment, pas moi.”

“C’est à vous, Jacques, de descendre.”

“Hohé, Jacques, not’ maître dit que tu dois descendre par la cheminée!”

“Ah!” a dit Alice. “C’est donc Jacques qui va descendre. On donne toujours tout à Jacques. Je ne veux pas du tout être Jacques. Ce foyer est étroit, c’est vrai. Mais je crois que je peux encore lui donner un coup de pied.”

Elle a tiré son pied aussi bas que possible, et elle n’a plus bougé. Elle a attendu. Puis elle a entendu un petit animal juste au-dessus d’elle, dans la cheminée. (Elle ne pouvait pas deviner quelle sorte d’animal.) Il grattait et il essayait de descendre. Alors Alice a dit: “Voilà Jacques sans doute.” Elle a donné un bon coup de pied. Puis elle a attendu pour voir ce qui allait arriver.

D’abord, elle a entendu un cri général: “Tiens, voilà Jacques en l’air!” Puis la voix du Lapin a crié: “Attrapez-le, vous là-bas, près de la haie!” Puis il y a eu un long silence. Ensuite, beaucoup de voix ont parlé en même temps:

“Tenez-lui la tête.”

“De l’eau-de-vie maintenant.”

“Ne l’étouffez pas.”

“Qu’est-ce que c’est, vieux camarade?”

“Que t’est-il arrivé? Raconte-nous ça!”

Enfin, une petite voix faible et aiguë a parlé. (“C’est la voix de Jacques,” a pensé Alice.) “Je ne sais vraiment pas. Merci, c’est assez. Je me sens mieux maintenant. Mais je suis encore trop troublé pour raconter la chose. Je sais seulement ceci. Quelque chose m’a poussé comme un ressort. Et je suis parti en l’air comme une fusée.”

“Ça, c’est vrai, vieux camarade,” ont dit les autres.

“Il faut mettre le feu à la maison,” a dit le Lapin.

Alors Alice a crié de toutes ses forces. “Si vous osez faire cela, j’envoie Dinah après vous.”

Tout à coup, il y a eu un silence de mort. “Qu’est-ce qu’ils vont faire maintenant?” a pensé Alice. “S’ils étaient intelligents, ils enlèveraient le toit.” Quelques minutes après, les pas ont recommencé. Alice a entendu le Lapin dire: “Une brouettée d’abord, ça suffira.”

“Une brouettée de quoi?” a pensé Alice. Elle a vite compris. Un instant après, une pluie de petits cailloux a frappé la fenêtre. Quelques cailloux ont même touché son visage. “Je vais bientôt arrêter cela,” a dit Alice. Puis elle a crié: “Ne recommencez pas, c’est mieux pour vous.” Et de nouveau, il y a eu un profond silence.

Alice a remarqué une chose, avec un peu de surprise. Les cailloux tombaient sur le plancher, et ils se changeaient en petits gâteaux. Alors elle a eu une brillante idée. “Si je mange un de ces gâteaux,” a pensé Alice, “je vais grandir ou rapetisser. C’est sûr. Mais je ne peux plus grandir, c’est impossible. Donc je vais rapetisser!”

Elle a avalé un des gâteaux. Elle a vu avec joie qu’elle rapetissait très vite. Bientôt, elle a été assez petite pour passer par la porte. Alors elle s’est échappée de la maison. Dehors, toute une foule d’oiseaux et d’autres petits animaux attendaient. Le pauvre petit lézard, Jacques, était au milieu d’eux. Des cochons d’Inde le tenaient et lui donnaient à boire dans une bouteille. Tous ont couru vers Alice dès qu’elle est sortie. Mais elle a couru de toutes ses forces. Bientôt, elle était en sûreté dans un bois touffu.

Alice marchait au hasard dans le bois. “La première chose à faire,” a dit Alice, “c’est de retrouver ma première taille. La seconde chose, c’est de chercher un chemin vers ce ravissant jardin. Je crois que c’est mon meilleur plan!”

C’était en effet un excellent plan, très simple et très bien organisé. Il y avait une seule difficulté: comment faire? Alice regardait avec précaution entre les arbres. Tout à coup, elle a entendu un petit aboiement sec, juste au-dessus de sa tête. Elle a levé les yeux.

Un jeune chien regardait Alice avec de grands yeux ronds. (Il lui a paru énorme.) Il a doucement étendu la patte pour essayer de la toucher. “Pauvre petit!” a dit Alice d’une voix douce, et elle a essayé de siffler. Mais elle avait terriblement peur, parce qu’il avait peut-être faim. Et alors, il allait sans doute la manger, malgré toutes ses gentillesses.

Elle ne savait pas trop ce qu’elle faisait. Elle a ramassé un petit bâton et elle l’a tendu au petit chien. Le chien a sauté des quatre pattes à la fois et il a aboyé de joie. Il s’est jeté sur le bâton, comme pour jouer. Alice est passée de l’autre côté d’un gros chardon. Elle ne voulait pas finir sous ses pattes. Dès qu’elle est revenue, le petit chien s’est de nouveau jeté sur le bâton. Il voulait l’attraper très vite. Alors il a perdu l’équilibre et il a fait une cabriole. Alice trouvait que c’était comme jouer avec un cheval de charrette. Elle avait peur à chaque instant: il pouvait l’écraser. Alors elle a de nouveau tourné autour du chardon. Puis le petit chien a fait une série d’attaques contre le bâton. Chaque fois, il avançait un peu, puis il reculait très loin, avec des aboiements cassés. Enfin, il s’est couché très loin. Il respirait très fort, et sa langue pendait. Ses grands yeux étaient à moitié fermés.

Alice a compris que c’était le moment de s’échapper. Elle a tout de suite commencé à courir. Elle s’est arrêtée seulement quand elle a été fatiguée et sans souffle. Maintenant, elle entendait à peine les aboiements du petit chien, très loin.

“C’était pourtant un très joli petit chien,” a dit Alice. Elle s’appuyait sur un bouton d’or pour se reposer. Et elle s’éventait avec une feuille de cette plante. “Je voudrais bien lui apprendre de jolis tours, si——si j’étais assez grande! Oh! mais j’oubliais: je dois encore grandir! Voyons. Comment faire? Je dois sans doute manger ou boire quelque chose. Mais quoi? Voilà la grande question.”

En effet, la grande question était bien: quoi? Alice a regardé tout autour d’elle les fleurs et les brins d’herbe. Mais dans sa situation, rien ne lui semblait bon à boire ou à manger.

Près d’elle, il y avait un large champignon, à peu près aussi haut qu’elle. Elle a regardé dessous, de chaque côté, devant et derrière. Alors elle a eu une idée: elle devait aussi regarder dessus.

Elle s’est mise sur la pointe des pieds. Elle a regardé par-dessus le bord du champignon. Ses yeux ont rencontré les yeux d’une grosse chenille bleue. La chenille était assise en haut du champignon, les bras croisés. Elle fumait tranquillement une longue pipe turque. Elle ne faisait pas du tout attention à Alice, ni à rien d’autre.

### Glossaire

- **furets**: de petits animaux longs, qui chassent les lapins.
- **guillotiner**: couper la tête de quelqu’un avec une machine.
- **éventail**: un objet qu’on agite devant son visage pour avoir moins chaud.
- **gants paille**: des gants jaune pâle.
- **sa bonne**: une femme qui travaille dans une maison; une domestique.
- **gants de chevreau**: des gants très doux, faits avec la peau d’une jeune chèvre.
- **bêche**: travaille la terre avec un outil.
- **not’ maître**: ‘notre maître’. Patrice parle comme un paysan.
- **châssis**: des cadres en bois avec des vitres, pour protéger les plantes.
- **foyer**: l’endroit où on fait le feu, dans une maison.
- **brouettée**: ce qu’on met dans une brouette (un petit chariot à une roue).
- **lézard**: un petit animal avec une longue queue, qui vit au soleil.
- **cochons d’Inde**: de petits animaux ronds, sans queue.
- **chardon**: une plante avec des piquants.
- **cabriole**: un saut où le corps tourne sur lui-même.
- **champignon**: une plante sans feuilles, avec un pied et un chapeau rond.
- **chenille**: un petit animal long et mou qui devient un papillon.

## Chapitre V. Conseils d’une Chenille

La Chenille et Alice se sont regardées un moment en silence. Enfin, la Chenille a sorti le houka de sa bouche. Elle a parlé à Alice d’une voix endormie et lente.

“Qui êtes-vous?” a dit la Chenille.

Ce n’était pas une bonne manière de commencer une conversation. Alice a répondu, un peu gênée:

“Je——je ne sais pas très bien, pour le moment. Je sais ce que j’étais ce matin, quand je me suis levée. Mais je crois que j’ai changé plusieurs fois depuis.”

“Que voulez-vous dire?” a dit la Chenille d’un ton sévère. “Expliquez-vous.”

“J’ai peur de ne pas pouvoir m’expliquer,” a dit Alice. “Car, vous voyez, je ne suis plus moi-même.”

“Je ne vois pas du tout,” a répondu la Chenille.

“J’ai peur de ne pas pouvoir dire cela plus clairement,” a répondu Alice très poliment. “D’abord, je ne comprends rien moi-même. Grandir et rapetisser si souvent en un seul jour, cela mélange un peu les idées.”

“Pas du tout,” a dit la Chenille.

“Peut-être que vous ne l’avez pas encore remarqué,” a dit Alice. “Mais un jour, vous allez devenir chrysalide. Oui, cela va vous arriver, vous savez. Et ensuite, vous allez devenir papillon. Alors vous allez vous sentir un peu bizarre, je crois. Qu’en dites-vous?”

“Pas du tout,” a dit la Chenille.

“Vos sentiments sont peut-être différents des miens,” a dit Alice. “Je sais seulement une chose: cela me semble très bizarre, à moi.”

“À vous!” a dit la Chenille avec mépris. “Qui êtes-vous?”

Cette question les a ramenées au début de la conversation.

Alice était un peu fâchée, parce que la Chenille parlait très peu. Elle s’est mise très droite, aussi haute que possible. Elle a répondu très sérieusement. “Je pense que vous devez d’abord me dire qui vous êtes, vous.”

“Pourquoi?” a dit la Chenille.

C’était encore une question bien difficile. Alice ne trouvait pas de bonne raison. Et la Chenille avait l’air de très mauvaise humeur. Alors Alice lui a tourné le dos et elle est partie.

“Revenez!” a crié la Chenille. “J’ai quelque chose d’important à vous dire!”

Cela semblait intéressant, bien sûr. Alice est revenue.

“Ne vous fâchez pas,” a dit la Chenille.

“Est-ce tout?” a dit Alice. Elle essayait de retenir sa colère.

“Non,” a répondu la Chenille.

Alice a pensé: “Je vais attendre. Après tout, la Chenille va peut-être me dire quelque chose d’utile.” La Chenille a continué à fumer pendant quelques minutes, sans rien dire. Puis elle a enfin retiré la pipe de sa bouche. Elle a croisé les bras. Puis elle a dit: “Alors, vous pensez que vous avez changé, hein?”

“Oui, je le crains,” a dit Alice. “Je ne peux plus me rappeler les choses comme avant. Et je ne garde pas la même taille pendant dix minutes!”

“Qu’est-ce que vous ne pouvez pas vous rappeler?” a dit la Chenille.

“J’ai essayé de réciter la fable de *Maître Corbeau*,” a répondu Alice tristement. “Mais ce n’était plus la même chose.”

“Récitez: ‘*Vous êtes vieux, Père Guillaume*,’” a dit la Chenille.

Alice a croisé les mains et elle a commencé:

> *“Vous êtes vieux, Père Guillaume.*  
> *Vous avez les cheveux tout gris…*  
> *La tête en bas, Père Guillaume!*  
> *À votre âge, ce n’est pas permis!*
>
> *—Quand j’étais jeune, pour mon cerveau*  
> *J’avais très peur, mon cher enfant;*  
> *Mais il n’y a plus rien là-haut,*  
> *J’en suis bien sûr maintenant.*
>
> *—Vous êtes vieux, je vous l’ai dit,*  
> *Vous êtes gros comme un tonneau.*  
> *Comment donc, par cette porte-ci,*  
> *Pouvez-vous faire ce grand saut?*
>
> *—Quand j’étais jeune, mon cher enfant,*  
> *Mes bras, mes jambes, tout était bon;*  
> *Je me frottais de cet onguent;*  
> *Si vous payez, je vous en donne.*
>
> *—Vous êtes vieux, et vous mangez*  
> *Les os comme de la bouillie,*  
> *Sans jamais rien me laisser.*  
> *Comment faites-vous, je vous prie?*
>
> *—Quand j’étais jeune, je me disputais*  
> *Tous les jours avec votre mère;*  
> *C’est comme cela que je me suis fait*  
> *Une mâchoire forte comme du fer.*
>
> *—Vous êtes vieux: par quelle adresse*  
> *Tenez-vous debout sur le nez*  
> *Une anguille qui se redresse,*  
> *Droite comme un I, quand vous sifflez?*
>
> *—Cette question est trop sotte!*  
> *Arrêtez de parler ainsi,*  
> *Ou je vais, du bout de ma botte,*  
> *Vous envoyer bien loin d’ici.”*

“Ce n’est pas cela,” a dit la Chenille.

“Pas tout à fait, je le crains,” a dit Alice timidement. “Tous les mots ne sont pas les mêmes.”

“C’est tout de travers d’un bout à l’autre,” a dit la Chenille d’un ton ferme. Puis il y a eu un silence de quelques minutes.

La Chenille a parlé la première.

“De quelle taille voulez-vous être?” a demandé la Chenille.

“Oh! je ne suis pas difficile pour la taille,” a répondu vite Alice. “Mais on n’aime pas en changer si souvent, vous comprenez bien.”

“Je ne comprends pas du tout,” a dit la Chenille.

Alice n’a rien dit. Jamais, dans sa vie, on ne lui avait dit si souvent le contraire. Elle sentait qu’elle allait perdre patience.

“Êtes-vous contente maintenant?” a dit la Chenille.

“Je voudrais être un peu plus grande, si cela vous est égal,” a dit Alice. “Trois pouces de haut, c’est si peu!”

“C’est une très belle taille!” a dit la Chenille en colère. Elle s’est mise debout, aussi haute que possible. (Elle avait exactement trois pouces de haut.)

“Mais je n’ai pas l’habitude,” a répondu Alice d’une voix triste. Et elle a pensé: “Ces gens-là se fâchent si vite!”

“Vous finirez par vous y habituer,” a dit la Chenille. Elle a remis la pipe dans sa bouche, et elle a fumé plus fort encore.

Cette fois, Alice a attendu patiemment le moment où la Chenille allait parler. Deux ou trois minutes après, la Chenille a sorti le houka de sa bouche. Elle a bâillé une ou deux fois et elle s’est secouée. Puis elle est descendue du champignon et elle a glissé dans le gazon. Au moment de partir, elle a dit simplement une chose. “Un côté vous fera grandir, et l’autre vous fera rapetisser.”

“Un côté de quoi? L’autre côté de quoi?” a pensé Alice.

“Du champignon,” a dit la Chenille, comme si Alice avait parlé tout haut. Un moment après, la Chenille n’était plus là.

Alice a regardé le champignon un moment, d’un air pensif. Elle essayait de trouver ses deux côtés. Mais le champignon était tout rond, alors c’était très difficile. Enfin, elle a tendu ses bras autour du champignon, aussi loin que possible. Et avec chaque main, elle a cassé un petit morceau du bord.

“Maintenant, lequel des deux?” s’est dit Alice. Elle a mangé un tout petit peu du morceau de sa main droite, pour voir. Presque tout de suite, elle a reçu un coup violent sous le menton. Son menton venait de frapper son pied!

Ce changement brusque lui a fait très peur. Mais elle a compris: il n’y avait pas de temps à perdre. Car elle rapetissait très vite. Alors elle s’est dépêchée de manger un peu de l’autre morceau. Son menton était si près de son pied! Il y avait à peine assez de place pour ouvrir la bouche. Enfin, elle a réussi. Elle a avalé un peu du morceau de sa main gauche.

“Enfin, ma tête est libre!” a dit Alice d’un ton joyeux. Mais sa joie s’est vite changée en cris de peur. Ses épaules n’étaient plus là! Elle a regardé en bas. Elle a vu seulement un cou très, très long. Ce cou semblait monter comme une tige, au milieu d’un océan vert. Et cet océan vert était très loin au-dessous d’elle.

“Qu’est-ce que c’est que tout ce vert?” a dit Alice. “Et où sont mes épaules? Oh! mes pauvres mains! Pourquoi est-ce que je ne peux pas vous voir?” Pendant qu’elle parlait, elle agitait les mains. Mais il y a eu seulement un petit mouvement, très loin, dans les feuilles vertes.

Elle ne pouvait pas porter ses mains à sa tête. Alors elle a essayé de porter sa tête à ses mains. Quelle joie! Son cou se pliait facilement dans tous les sens, comme un serpent. Elle venait de le plier en un joli zigzag. Elle allait plonger parmi les feuilles. Ces feuilles, c’était simplement le haut des arbres. Elle avait marché sous ces arbres. Soudain, elle a entendu un sifflement aigu, et elle a reculé très vite. Un gros pigeon venait de voler vers son visage. Il la frappait avec ses ailes.

“Serpent!” a crié le Pigeon.

“Je ne suis pas un serpent,” a dit Alice, très fâchée. “Laissez-moi tranquille.”

“Serpent! Je le répète,” a dit le Pigeon, mais d’une voix plus douce. Puis il a continué, et il pleurait presque. “J’ai essayé de toutes les manières, mais rien ne semble leur plaire.”

“Je n’ai aucune idée de ce que vous voulez dire,” a répondu Alice.

“J’ai essayé les racines d’arbres. J’ai essayé les talus. J’ai essayé les haies,” a continué le Pigeon, sans écouter Alice. “Mais ces serpents! Rien ne leur plaît.”

Alice comprenait de moins en moins. Mais elle a pensé: “Ce n’est pas la peine de parler. Le Pigeon n’a pas encore fini.”

“Couver mes œufs, c’est déjà difficile!” a dit le Pigeon. “Et je dois aussi surveiller les serpents, jour et nuit. Je n’ai pas fermé un œil depuis trois semaines!”

“Je suis désolée pour vous,” a dit Alice. Elle commençait à comprendre.

“Je venais de choisir l’arbre le plus haut de la forêt,” a continué le Pigeon. Il parlait de plus en plus fort, et il criait maintenant. “Je pensais: enfin, je suis libre! Et les voilà qui tombent du ciel, ‘en se tordant’. Oh! le vilain serpent!”

“Mais je ne suis pas un serpent,” a dit Alice. “Je suis une—— Je suis——”

“Eh bien! qu’êtes-vous?” a dit le Pigeon. “Je vois que vous essayez d’inventer quelque chose.”

“Je—— je suis une petite fille,” a répondu Alice. Elle hésitait un peu, parce qu’elle se rappelait tous ses changements de ce jour-là.

“Quelle belle histoire! Mais elle n’est pas vraie!” a dit le Pigeon avec un profond mépris. “J’ai vu beaucoup de petites filles dans ma vie. Mais je n’en ai jamais vu avec un cou comme cela. Non, non, vous êtes un serpent. Ce n’est pas la peine de dire non. Maintenant, vous allez sans doute me dire que vous n’avez jamais mangé d’œufs.”

“Mais si, j’ai mangé des œufs,” a dit Alice. Elle ne savait pas mentir. “Mais les petites filles mangent des œufs, comme les serpents, vous savez.”

“Je ne le crois pas,” a dit le Pigeon. “Mais si c’est vrai, les petites filles sont une sorte de serpent. C’est tout ce que j’ai à vous dire.”

Cette idée était très nouvelle pour Alice. Alors elle n’a rien dit pendant une ou deux minutes. Cela a donné au Pigeon le temps d’ajouter: “Vous cherchez des œufs, j’en suis bien sûr. Alors, pour moi, petite fille ou serpent, c’est la même chose!”

“Pour moi, ce n’est pas du tout la même chose,” a dit Alice vivement. “Mais je ne cherche pas d’œufs. Et si je cherchais des œufs, je ne voudrais pas les vôtres. Je ne les aime pas crus.”

“Eh bien! allez-vous-en alors,” a dit le Pigeon, de mauvaise humeur. Et il s’est remis dans son nid.

Alice s’est baissée et elle a glissé parmi les arbres, comme elle pouvait. Car son cou se prenait dans les branches. À chaque instant, elle devait s’arrêter pour le dégager. Au bout de quelque temps, elle s’est rappelé une chose. Elle avait encore dans ses mains les morceaux de champignon. Elle s’est mise au travail avec grand soin. Elle mangeait un peu d’un morceau, puis un peu de l’autre. Tantôt elle grandissait, tantôt elle rapetissait. Enfin, elle a retrouvé sa taille naturelle.

Il y avait très longtemps qu’elle n’avait pas eu une taille normale. Alors cela lui a semblé très bizarre au début. Mais elle s’est habituée. Puis elle a commencé à se parler à elle-même, comme d’habitude.

“Allons, la moitié de mon plan est faite. Comme tous ces changements sont difficiles! Je ne sais jamais ce que je vais devenir, d’une minute à l’autre. Mais j’ai de nouveau la bonne taille. Maintenant, je dois entrer dans ce magnifique jardin. Comment faire?”

Pendant qu’elle disait ces mots, elle est arrivée soudain dans une clairière. Il y avait là une maison d’environ quatre pieds de haut. Alice a pensé: “Je ne sais pas qui habite là. Mais si je me présentais à eux avec ma taille, ce ne serait pas raisonnable. Ils deviendraient fous de peur.” Elle a recommencé à manger un peu du morceau de sa main droite. Elle est restée loin de la maison. Elle s’est approchée seulement quand elle a eu neuf pouces de haut.

### Glossaire

- **Chenille**: un petit animal long et mou qui devient un papillon.
- **le houka**: une grande pipe où la fumée passe dans l’eau.
- **rapetisser**: devenir plus petit.
- **chrysalide**: la forme de la chenille avant de devenir papillon.
- **mépris**: le sentiment qu’une personne ou une chose ne vaut rien.
- **pouces**: une ancienne mesure de longueur, environ 2,5 centimètres pour un pouce.
- **pieds**: ici, une ancienne mesure de longueur, environ 30 centimètres pour un pied.
- **tonneau**: un grand objet rond en bois, pour garder le vin.
- **onguent**: une crème pour le corps.
- **bouillie**: un plat très mou, pour les bébés.
- **adresse**: ici, le talent de faire une chose difficile.
- **anguille**: un poisson long comme un serpent.
- **sotte**: bête.
- **tige**: la partie longue et droite d’une plante, qui porte les feuilles et les fleurs.
- **talus**: une petite pente de terre au bord d’un chemin.
- **couver**: rester sur ses œufs pour les garder au chaud.
- **crus**: pas cuits.
- **clairière**: un endroit sans arbres, au milieu d’un bois.

## Chapitre VI. Porc et poivre

Alice est restée une ou deux minutes à regarder à la porte. Elle se demandait quoi faire. Tout à coup, un laquais en livrée est arrivé du bois. Il courait. (Alice a pensé que c’était un laquais, à cause de sa livrée. Si elle regardait seulement le visage, elle pensait plutôt à un poisson.) Il a frappé fort à la porte avec son doigt. Un autre laquais en livrée a ouvert. Il avait un visage tout rond et de gros yeux comme une grenouille. Alice a remarqué une chose: les deux laquais avaient les cheveux poudrés et tout frisés. Elle était très curieuse. Elle voulait savoir ce que tout cela voulait dire. Alors elle est sortie un peu du bois, pour écouter.

Le Laquais-Poisson a pris sous son bras une énorme lettre, presque aussi grande que lui. Il l’a donnée au Laquais-Grenouille. Il a parlé d’une voix très sérieuse. “Pour Madame la Duchesse, une invitation de la Reine à une partie de croquet.” Le Laquais-Grenouille a répété cela, d’une voix aussi sérieuse. Mais il a changé un peu l’ordre des mots. “De la part de la Reine une invitation pour Madame la Duchesse à une partie de croquet.” Puis ils se sont salués très bas. Et les boucles de leurs cheveux se sont mélangées.

Alice a tellement ri qu’elle a dû vite rentrer dans le bois. Elle avait peur: on pouvait l’entendre. Puis elle a avancé la tête pour regarder encore. Le Laquais-Poisson était parti. L’autre était assis par terre, près de la route. Il regardait en l’air d’un air bête.

Alice s’est approchée timidement de la porte et elle a frappé.

“Cela ne sert à rien du tout de frapper,” a dit le Laquais. “Et cela pour deux raisons. Premièrement, je suis du même côté de la porte que vous. Deuxièmement, il y a tant de bruit à l’intérieur! Personne ne peut vous entendre.”

En effet, il y avait un bruit extraordinaire à l’intérieur. On entendait sans arrêt des hurlements et des éternuements. Et de temps en temps, il y avait un grand bruit. C’était comme si on cassait de la vaisselle.

“Eh bien! comment est-ce que je peux entrer, s’il vous plaît?” a demandé Alice.

Le Laquais a continué, sans écouter Alice: “Si la porte était entre nous deux, frapper serait utile. Par exemple, si vous étiez à *l’intérieur*, vous pourriez frapper. Et je pourrais vous laisser sortir.”

Il regardait en l’air tout le temps, pendant qu’il parlait. Alice trouvait cela très impoli. “Mais peut-être qu’il ne peut pas faire autrement,” a dit Alice. “Il a les yeux presque sur le haut de la tête. Mais il peut quand même répondre à mes questions.” Puis elle a répété tout haut: “Comment faire pour entrer?”

“Je vais rester assis ici,” a dit le Laquais, “jusqu’à demain——”

À ce moment, la porte de la maison s’est ouverte. Une grande assiette a volé tout droit vers la tête du Laquais. Elle a touché légèrement son nez, et elle s’est cassée contre un arbre derrière lui.

“——ou le jour suivant peut-être,” a continué le Laquais sur le même ton. C’était comme si rien n’était arrivé.

“Comment faire pour entrer?” a demandé encore Alice, plus fort.

“Mais devriez-vous entrer?” a dit le Laquais. “C’est la question, n’est-ce pas?”

C’était vrai, bien sûr. Mais Alice n’aimait pas entendre cela. “C’est vraiment terrible,” a murmuré Alice. “Ces gens-là discutent toujours! Cela peut vous rendre fou.”

Le Laquais a trouvé un bon moment pour répéter sa remarque, avec quelques changements. “Je vais rester assis ici,” a dit le Laquais, “plus ou moins, pendant des jours et des jours!”

“Mais que dois-je faire?” a dit Alice.

“Tout ce que vous voudrez,” a dit le Laquais, et il a commencé à siffler.

“Oh! ce n’est pas la peine de lui parler,” a dit Alice, désespérée. “C’est un parfait idiot.” Puis elle a ouvert la porte et elle est entrée.

La porte donnait sur une grande cuisine, pleine de fumée d’un bout à l’autre. La Duchesse était assise sur un tabouret à trois pieds, au milieu de la cuisine. Elle berçait un bébé. La cuisinière était penchée sur le feu. Elle tournait quelque chose dans un grand chaudron. Ce chaudron semblait plein de soupe.

“Il y a sûrement trop de poivre dans cette soupe,” s’est dit Alice. Elle pouvait à peine parler, à cause de ses éternuements.

Il y avait certainement trop de poivre dans l’air. La Duchesse elle-même éternuait de temps en temps. Et le bébé éternuait et hurlait, l’un après l’autre, sans arrêt. Seules deux créatures n’éternuaient pas. C’étaient la cuisinière et un gros chat, assis devant le foyer. Ce chat grimaçait, et sa bouche allait d’une oreille à l’autre.

“Pourriez-vous me dire,” a dit Alice un peu timidement, “pourquoi votre chat grimace ainsi?” Car elle ne savait pas si elle pouvait parler la première.

“C’est un Grimaçon,” a dit la Duchesse, “voilà pourquoi.——Porc!”

Elle a dit ce dernier mot si fort et si vite qu’Alice a sursauté. Mais Alice a vite compris: ce mot était pour le bébé, pas pour elle. Alors elle a repris courage et elle a continué:

“Je ne savais pas qu’il existait des chats de cette sorte. En fait, je ne savais pas qu’un chat pouvait grimacer.”

“Ils peuvent tous grimacer,” a dit la Duchesse, “et la plupart le font.”

“Je ne connais pas un seul chat comme cela,” a dit Alice poliment. Elle était bien contente de parler avec quelqu’un.

“Le fait est que vous ne savez pas grand-chose,” a dit la Duchesse.

Alice n’a pas du tout aimé ce ton. Elle a pensé: “Il vaut mieux changer de sujet.” Elle cherchait un autre sujet. À ce moment, la cuisinière a retiré du feu le chaudron plein de soupe. Aussitôt, elle a jeté sur la Duchesse et le bébé tout ce qu’elle trouvait. D’abord la pelle et les pincettes. Puis des casseroles, des assiettes et des plats, comme une pluie. La Duchesse ne faisait pas du tout attention, même quand elle recevait un coup. Et l’enfant hurlait déjà si fort! Alors, impossible de savoir si les coups lui faisaient mal ou non.

“Oh! je vous en prie, faites attention!” a crié Alice. Elle sautait partout, pleine de terreur. “Oh! son cher petit nez!” Une très grande casserole venait de voler tout près du bébé. Elle avait presque emporté son nez.

“Si chacun s’occupait de ses affaires, le monde irait mieux,” a grogné la Duchesse. Sa voix était cassée.

“Ce ne serait pas une bonne chose,” a dit Alice. Elle était très contente de montrer un peu ce qu’elle savait. “Pensez au jour et à la nuit: que deviendraient-ils? La terre met vingt-quatre heures à faire sa révolution, vous voyez bien.”

“Ah! vous parlez de faire des révolutions!” a dit la Duchesse. “Qu’on lui coupe la tête!” (Le mot ‘révolution’ a deux sens. C’est le tour complet de la terre. C’est aussi le moment où un peuple se bat contre son roi.)

Alice a regardé la cuisinière avec inquiétude. Elle voulait voir si la cuisinière allait obéir. Mais la cuisinière tournait la soupe et ne semblait pas écouter. Alors Alice a continué: “Vingt-quatre heures, je crois, ou bien douze? Je pense——”

“Oh! laissez-moi en paix,” a dit la Duchesse. “Je n’ai jamais pu supporter les chiffres.” Et elle a recommencé à bercer son enfant. Elle lui a chanté une sorte de chanson pour l’endormir. Et au bout de chaque vers, elle le secouait fort.

> *“Grondez ce vilain garçon!*  
> *Battez-le quand il éternue;*  
> *Vous ennuyer, c’est sa façon:*  
> *Ce méchant enfant continue.”*

Refrain (la cuisinière et le bébé l’ont chanté ensemble).

> *“Brou, Brou, Brou!” (deux fois.)*

Pendant le deuxième couplet, la Duchesse faisait sauter le bébé. Et elle le secouait très fort. Le pauvre petit hurlait si fort qu’Alice a pu à peine entendre ces mots:

> *“Oui, oui, je vais le gronder,*  
> *Et le battre, s’il éternue;*  
> *Il doit bientôt savoir poivrer:*  
> *Alors, l’enfant s’habitue.”*

Refrain.

> *“Brou, Brou, Brou!” (deux fois.)*

“Tenez, vous pouvez le bercer si vous voulez!” a dit la Duchesse à Alice. Et elle lui a jeté le bébé. “Je dois aller me préparer pour jouer au croquet avec la Reine.” Et elle est sortie très vite de la pièce. La cuisinière a lancé une poêle après elle. Mais la poêle l’a manquée de très peu.

Alice a eu du mal à attraper le bébé. C’était un petit être d’une forme bizarre. Ses bras et ses jambes partaient dans toutes les directions. “Tout comme une étoile de mer,” a pensé Alice. Quand elle l’a attrapé, la pauvre petite créature ronflait comme une machine à vapeur. Le bébé se pliait en deux, puis il s’étendait tout droit, sans arrêt. Alors, pendant les premiers moments, Alice pouvait à peine le tenir.

Bientôt, elle a trouvé la bonne manière de le bercer. Il fallait faire une sorte de nœud avec le bébé. Puis il fallait le tenir fermement par l’oreille droite et le pied gauche. Comme cela, le nœud ne pouvait pas se défaire. Alors elle l’a porté dehors, au grand air.

“Je dois emporter cet enfant avec moi,” a pensé Alice. “Sinon, ils vont sûrement le tuer un de ces jours. Si je l’abandonnais, ce serait un meurtre, non?” Elle a dit ces derniers mots tout haut. Et la petite créature a répondu par un grognement. (Le bébé avait arrêté d’éternuer.) “Ne grogne pas ainsi,” a dit Alice. “Ce n’est pas du tout une bonne manière de parler.”

Le bébé a encore grogné. Alice a regardé son visage avec inquiétude, pour voir ce qu’il avait. Son nez était vraiment très retroussé. Il ressemblait bien plus à un groin qu’à un vrai nez. Ses yeux aussi devenaient très petits pour un bébé. Alice n’aimait pas du tout l’air de ce petit être. “Mais peut-être qu’il pleure, tout simplement,” a pensé Alice. Elle a encore regardé les yeux du bébé, pour voir s’il y avait des larmes. Alice a parlé très sérieusement. “Si tu vas te changer en porc, je ne veux plus de toi. Fais bien attention!”

La pauvre petite créature a encore pleuré, ou grogné. (Impossible de savoir lequel des deux.) Et ils ont continué leur chemin un moment en silence.

Alice commençait à se poser une question. “Mais que faire de cette créature à la maison?” Soudain, le bébé a grogné de nouveau, très fort. Alors Alice a regardé son visage avec un peu d’inquiétude. Cette fois, il n’y avait pas d’erreur possible. C’était un porc, ni plus ni moins. Et elle a compris: c’était ridicule de le porter plus loin.

Alors elle a posé le petit animal par terre. Il est parti tranquillement vers le bois, à petits pas. Elle a vu cela, et elle s’est sentie bien mieux. Alice s’est dit: “Cet enfant allait devenir très laid; mais il fait un assez joli petit porc, je trouve.” Alors elle a pensé à d’autres enfants qu’elle connaissait. Ils feraient d’assez jolis porcs, si seulement on savait comment les changer. Elle pensait à cela quand elle a sursauté. Le Chat était assis à quelques pas, sur la branche d’un arbre!

Le Chat a grimacé quand il a vu Alice. Elle a trouvé qu’il avait l’air gentil. Mais il avait de très longues griffes et beaucoup de dents. Alors elle a compris qu’elle devait le traiter avec respect.

“Grimaçon!” a commencé Alice un peu timidement. Elle ne savait pas du tout si ce nom allait lui plaire. Mais il a seulement grimacé un peu plus.

“Bon, il est content pour le moment,” a pensé Alice. Elle a continué: “Dites-moi, s’il vous plaît, de quel côté dois-je aller?”

“Cela dépend beaucoup de l’endroit où vous voulez aller,” a dit le Chat.

“Cela m’est un peu égal,” a dit Alice.

“Alors le côté n’a pas d’importance,” a dit le Chat.

“Si j’arrive *quelque part*, bien sûr,” a ajouté Alice, pour expliquer.

“Cela va arriver, c’est sûr, si vous marchez assez longtemps,” a dit le Chat.

Alice a compris que c’était vrai. Alors elle a essayé une autre question: “Quels sont les gens qui habitent par ici?”

Le Chat a fait un cercle avec sa patte droite. “De ce côté-ci, il y a un chapelier,” a dit le Chat. Il a fait un cercle avec sa patte gauche. “De ce côté-là, il y a un lièvre. Allez voir celui que vous voulez: tous les deux sont fous.”

“Mais je ne veux pas être avec des fous,” a dit Alice.

“Vous ne pouvez pas faire autrement. Tout le monde est fou ici. Je suis fou, vous êtes folle.”

“Comment savez-vous que je suis folle?” a dit Alice.

“Vous devez l’être,” a dit le Chat. “Si vous n’étiez pas folle, vous ne seriez pas ici.”

Alice a pensé que cela ne prouvait rien. Mais elle a continué: “Et comment savez-vous que vous êtes fou?”

“D’abord,” a dit le Chat, “un chien n’est pas fou. Vous êtes d’accord?”

“Je pense que oui,” a dit Alice.

“Eh bien!” a continué le Chat. “Un chien grogne quand il est fâché. Et il remue la queue quand il est content. Moi, je grogne quand je suis content. Et je remue la queue quand je suis fâché. Donc je suis fou.”

“Moi, j’appelle cela ronronner, pas grogner,” a dit Alice.

“Appelez cela comme vous voulez,” a dit le Chat. “Jouez-vous au croquet avec la Reine aujourd’hui?”

“Avec grand plaisir,” a dit Alice, “mais on ne m’a pas invitée.”

“Vous m’y verrez,” a dit le Chat, et il a disparu.

Alice n’a pas été très étonnée, parce qu’elle commençait à s’habituer aux choses extraordinaires. Elle regardait encore l’endroit où le Chat était assis. Tout à coup, il est revenu.

“À propos, qu’est devenu le bébé? J’allais oublier de le demander.”

“Il s’est changé en porc,” a dit Alice tranquillement. Elle parlait comme si le Chat était revenu d’une manière naturelle.

“Je m’en doutais,” a dit le Chat, et il a disparu encore.

Alice a attendu un peu. Elle espérait presque le revoir, mais il n’est pas revenu. Une ou deux minutes après, elle a continué son chemin, vers la maison du Lièvre. “J’ai déjà vu des chapeliers,” s’est dit Alice. “Le Lièvre va être bien plus intéressant.” Alors elle a levé les yeux, et voilà! Le Chat était encore là, assis sur une branche d’arbre.

“M’avez-vous dit porc, ou porte?” a demandé le Chat.

“J’ai dit porc,” a répété Alice. “Ne vous amusez pas à apparaître et à disparaître si vite. Cela donne mal à la tête aux gens.”

“C’est bon,” a dit le Chat. Et cette fois, il a disparu très lentement. Il a commencé par le bout de la queue et il a fini par sa grimace. Sa grimace est restée quelque temps, quand le reste du Chat n’était plus là.

“Eh bien!” a pensé Alice. “J’ai souvent vu un chat sans grimace. Mais une grimace sans chat! De toute ma vie, je n’ai jamais rien vu de si drôle.”

Elle a marché un peu, et elle est arrivée devant la maison du Lièvre. Elle a pensé que c’était sûrement la bonne maison. Car les cheminées avaient la forme d’oreilles, et le toit était couvert de fourrure. La maison était si grande qu’Alice n’a pas osé s’approcher tout de suite. D’abord, elle a mangé encore un peu du morceau de champignon de sa main gauche. Elle a atteint environ deux pieds de haut. Même alors, elle a avancé timidement. Elle se disait: “Et si, après tout, il est vraiment fou et furieux? Je regrette presque de ne pas être allée chez le Chapelier.”

### Glossaire

- **laquais**: un domestique en uniforme dans une grande maison.
- **livrée**: l’uniforme d’un domestique dans une grande maison.
- **poudrés**: couverts d’une poudre blanche.
- **frisés**: avec beaucoup de petites boucles.
- **curieuse**: qui veut savoir ou voir quelque chose.
- **Duchesse**: une femme noble, d’un rang très élevé.
- **croquet**: un jeu de jardin où on frappe des boules avec un maillet pour les faire passer sous des arches.
- **hurlements**: des cris très forts.
- **hurlait**: criait très fort.
- **éternuer**: faire ‘atchoum!’.
- **éternuements**: les bruits qu’on fait quand on éternue: ‘atchoum!’.
- **cuisinière**: la femme qui fait la cuisine dans une grande maison.
- **poivre**: une épice qui pique et fait éternuer.
- **chaudron**: une très grande casserole pour faire cuire la soupe sur le feu.
- **bercer**: balancer doucement un bébé dans ses bras.
- **sursauté**: fait un petit saut, à cause de la surprise ou de la peur.
- **pincettes**: un outil de métal pour prendre le bois ou le charbon dans le feu.
- **secouait**: faisait bouger très fort.
- **poêle**: une casserole plate, pour faire cuire de la viande ou des œufs.
- **nœud**: ce qu’on fait avec une corde pour l’attacher.
- **groin**: le nez du cochon.
- **porc**: le cochon.
- **commençait**: était au début d’une action.
- **grimacer**: ici, faire un grand sourire bizarre.
- **patte**: le pied d’un animal.
- **chapelier**: la personne qui fait et vend des chapeaux.
- **lièvre**: un animal qui ressemble à un grand lapin.
- **fou, folle**: qui n’a pas sa raison.
- **grogner**: faire le bruit du cochon ou du chien fâché.
- **fâché**: en colère, pas content.
- **remue**: fait bouger.
- **ronronner**: faire le bruit doux d’un chat content.

## Chapitre VII. Un thé de fous

Il y avait une table sous un arbre, devant la maison. Elle était prête pour un repas. Le Lièvre prenait le thé à cette table avec le Chapelier. Un Loir était assis entre eux et il dormait profondément. Les deux autres se servaient de lui comme d’un coussin. Ils posaient leurs coudes sur lui et ils parlaient au-dessus de sa tête. “Ce n’est vraiment pas confortable pour le Loir,” a pensé Alice. “Mais il dort, alors je suppose que cela lui est égal.”

La table était très grande, mais ils étaient tous les trois serrés à un coin. Quand ils ont vu Alice, ils ont crié: “Il n’y a pas de place! Il n’y a pas de place!”

“Il y a beaucoup de place,” a dit Alice, très fâchée. Et elle s’est assise dans un grand fauteuil, à un bout de la table.

“Prenez donc du vin,” a dit le Lièvre d’une voix aimable.

Alice a regardé tout autour de la table, mais il y avait seulement du thé. “Je ne vois pas de vin,” a dit Alice.

“Il n’y en a pas,” a dit le Lièvre.

“Alors ce n’était pas très poli de m’en offrir,” a dit Alice, fâchée.

“Ce n’était pas très poli non plus de vous asseoir sans invitation,” a dit le Lièvre.

“Je ne savais pas que c’était votre table,” a dit Alice. “Il y a des places pour bien plus de trois personnes.”

“Vos cheveux ont besoin d’être coupés,” a dit le Chapelier. Il regardait Alice depuis quelque temps avec beaucoup de curiosité. C’étaient ses premiers mots pour elle.

“Vous ne devez pas faire de remarques sur les gens; c’est très grossier,” a dit Alice d’un ton sévère.

Alors le Chapelier a ouvert de grands yeux. Mais il a seulement dit: “Pourquoi une pie ressemble-t-elle à un pupitre?”

“Bon! nous allons nous amuser,” a pensé Alice. “Je suis contente: ils posent des énigmes.” Puis elle a ajouté tout haut: “Je crois que je peux deviner cela.”

“Voulez-vous dire que vous pensez pouvoir trouver la réponse?” a dit le Lièvre.

“Exactement,” a répondu Alice.

“Alors il faut dire ce que vous voulez dire,” a continué le Lièvre.

“C’est ce que je fais,” a répondu vite Alice. “Du moins——je veux dire ce que je dis. C’est la même chose, n’est-ce pas?”

“Ce n’est pas du tout la même chose,” a dit le Chapelier. “Alors vous pouvez dire aussi: ‘Je vois ce que je mange.’ C’est la même chose que: ‘Je mange ce que je vois.’”

“Alors vous pouvez dire aussi,” a ajouté le Lièvre: “‘J’aime ce qu’on me donne.’ C’est la même chose que: ‘On me donne ce que j’aime.’”

“Vous pouvez dire aussi,” a ajouté le Loir: “‘Je respire quand je dors.’ C’est la même chose que: ‘Je dors quand je respire.’” Il semblait parler dans son sommeil.

“C’est la même chose pour vous,” a dit le Chapelier. La conversation s’est arrêtée, et il y a eu un silence de quelques minutes. Pendant ce temps, Alice a pensé aux pies et aux pupitres. Elle a cherché tout ce qu’elle savait. Ce n’était pas grand-chose.

Le Chapelier a parlé le premier. Il s’est tourné vers Alice et il a demandé: “Quel jour du mois sommes-nous?” Il avait sorti sa montre de sa poche. Il la regardait d’un air inquiet. De temps en temps, il la secouait et il l’approchait de son oreille.

Alice a réfléchi un moment et elle a répondu: “Le quatre.”

“Elle a deux jours de retard,” a dit le Chapelier avec un soupir. “Je vous l’ai bien dit: le beurre n’est pas bon pour la montre!” Et il a regardé le Lièvre avec colère.

“C’était le meilleur beurre,” a dit le Lièvre d’une petite voix.

“Oui, mais des miettes de pain sont sûrement entrées dedans,” a grogné le Chapelier. “Il ne fallait pas prendre le couteau à pain pour mettre le beurre.”

Le Lièvre a pris la montre et il l’a regardée tristement. Puis il l’a trempée dans sa tasse et il l’a regardée encore. Mais il n’a rien trouvé de mieux à dire. Il a seulement répété: “C’était le meilleur beurre.”

Alice avait regardé par-dessus son épaule avec curiosité. “Quelle montre bizarre!” a dit Alice. “Elle donne le jour du mois, et elle ne donne pas l’heure!”

“Pourquoi doit-elle donner l’heure?” a murmuré le Chapelier. “Votre montre donne-t-elle l’année?”

“Non, bien sûr!” a répondu Alice tout de suite. “Mais c’est parce que ma montre reste à la même année pendant si longtemps.”

“Tout comme la mienne,” a dit le Chapelier.

Alice était très perdue. Cette remarque ne semblait pas avoir de sens. Et pourtant, la phrase était parfaitement correcte. “Je ne vous comprends pas bien,” a dit Alice, aussi poliment que possible.

“Le Loir s’est rendormi,” a dit le Chapelier. Et il a versé un peu de thé chaud sur le nez du Loir.

Le Loir a secoué la tête avec impatience. Sans ouvrir les yeux, il a dit: “Bien sûr, bien sûr, c’est justement ce que j’allais dire.”

Le Chapelier s’est tourné de nouveau vers Alice et il a dit: “Avez-vous deviné l’énigme?”

“Non, j’abandonne,” a répondu Alice. “Quelle est la réponse?”

“Je n’en ai pas la moindre idée,” a dit le Chapelier.

“Ni moi non plus,” a dit le Lièvre.

Alice a soupiré d’ennui. “Il me semble que vous pouvez mieux employer le temps,” a dit Alice. “Il ne faut pas le gaspiller avec des énigmes sans réponse.”

“Vous ne connaissez pas le Temps comme moi,” a dit le Chapelier. “Sinon, vous ne parleriez pas de le gaspiller. On ne gaspille pas quelqu’un.”

“Je ne vous comprends pas,” a dit Alice.

“Je veux bien le croire,” a répondu le Chapelier. Et il a secoué la tête avec mépris. “Je parie que vous n’avez jamais parlé au Temps.”

“C’est possible,” a répondu prudemment Alice, “mais je l’ai souvent mal employé.”

“Ah! voilà pourquoi! Il n’aime pas cela,” a dit le Chapelier. “Mais si vous saviez le traiter, il ferait ce que vous voudriez avec la pendule. Par exemple, supposons: il est neuf heures du matin, l’heure de vos leçons. Vous dites seulement tout bas un petit mot au Temps. Et tout de suite, l’aiguille va à une heure et demie, l’heure du dîner.”

(“Je le voudrais bien,” a dit tout bas le Lièvre.)

“Cela peut être très agréable, bien sûr,” a dit Alice d’un air pensif. “Mais alors—— je n’ai pas encore faim, comprenez donc.”

“Peut-être pas au début,” a dit le Chapelier. “Mais vous pouvez retenir l’aiguille à une heure et demie aussi longtemps que vous voulez.”

“C’est ce que vous faites, vous?” a demandé Alice.

Le Chapelier a secoué tristement la tête.

“Hélas! non,” a répondu le Chapelier. “Nous nous sommes disputés au mois de mars dernier, un peu avant sa folie.” (Il montrait le Lièvre avec sa cuillère.) “C’était à un grand concert de la Reine de Cœur, et j’ai dû chanter:

> *“Ah! vous dirai-je, ma sœur,*  
> *Ce qui cause ma douleur!”*

“Vous connaissez peut-être cette chanson?”

“J’ai entendu chanter quelque chose comme ça,” a dit Alice.

“Vous savez la suite,” a dit le Chapelier, et il a continué:

> *“C’est que j’avais des dragées,*  
> *Et que je les ai mangées.”*

Alors le Loir s’est secoué. Il a commencé à chanter dans son sommeil: “Et que je les ai mangées, mangées, mangées, mangées, mangées.” Il a chanté si longtemps! Les autres ont dû le pincer pour le faire taire.

“Eh bien, j’avais à peine fini le premier couplet,” a dit le Chapelier. “Alors la Reine a hurlé: ‘Ah! c’est comme ça que vous tuez le temps! Qu’on lui coupe la tête!’” (‘Tuer le temps’, c’est faire quelque chose pour ne pas s’ennuyer. Mais pour le Chapelier, le Temps est une personne!)

“Quelle cruauté!” a crié Alice.

Le Chapelier a continué tristement. “Depuis ce jour, le Temps ne veut rien faire de ce que je lui demande. Il est toujours six heures maintenant.”

Une idée brillante est venue à Alice. “Est-ce pour cela qu’il y a tant de tasses à thé ici?” a demandé Alice.

“Oui, c’est cela,” a dit le Chapelier avec un soupir. “C’est toujours l’heure du thé. Nous n’avons pas le temps de laver la vaisselle entre deux thés.”

“Alors vous faites tout le tour de la table, je suppose?” a dit Alice.

“Exactement,” a dit le Chapelier, “quand les tasses sont sales.”

“Mais que se passe-t-il quand vous revenez au début?” a osé demander Alice.

Le Lièvre a bâillé et il a interrompu Alice: “Changeons de sujet. Celui-ci commence à me fatiguer. Je propose une chose: la petite demoiselle va nous raconter une histoire.”

“J’ai bien peur de ne pas en connaître,” a dit Alice. Cette idée lui faisait un peu peur.

“Eh bien, le Loir va nous en raconter une!” ont crié les deux autres. “Allons, Loir, réveillez-vous!” Et ils l’ont pincé des deux côtés à la fois.

Le Loir a ouvert lentement les yeux. “Je ne dormais pas,” a dit le Loir d’une voix faible et rauque. “J’ai entendu chaque mot de votre conversation.”

“Racontez-nous une histoire,” a dit le Lièvre.

“Ah! oui, je vous en prie,” a supplié Alice.

“Et faites vite,” a ajouté le Chapelier, “ou vous allez vous rendormir avant de commencer.”

“Il y avait une fois trois petites sœurs,” a commencé très vite le Loir. “Elles s’appelaient Elsie, Lacie et Tillie, et elles vivaient au fond d’un puits.”

“De quoi vivaient-elles?” a dit Alice. Elle s’intéressait toujours à ce qu’on mange et à ce qu’on boit.

“Elles vivaient de mélasse,” a dit le Loir, après un moment de réflexion.

“Ce n’est pas possible; cela rend malade,” a dit doucement Alice.

“Et en effet,” a dit le Loir, “elles étaient très malades.”

Alice a essayé d’imaginer une vie si extraordinaire. Mais c’était trop difficile. Alors elle a continué: “Mais pourquoi vivaient-elles au fond d’un puits?”

“Prenez un peu plus de thé,” a dit vivement le Lièvre à Alice.

“Je n’en ai pas pris du tout,” a répondu Alice, vexée. “Alors je ne peux pas en prendre un peu *plus*.”

“Vous voulez dire que vous ne pouvez pas en prendre *moins*,” a dit le Chapelier. “C’est très facile de prendre un peu *plus* que rien du tout.”

“Personne ne vous a demandé votre avis,” a dit Alice.

“Ah! qui fait des remarques sur les gens, maintenant?” a demandé le Chapelier, très content de lui.

Alice ne savait pas trop quoi répondre. Alors elle s’est servi un peu de thé et une tartine de beurre. Puis elle s’est tournée vers le Loir et elle a répété sa question: “Pourquoi vivaient-elles au fond d’un puits?”

Le Loir a encore réfléchi quelques moments, et il a dit: “C’était un puits de mélasse.”

“Il n’en existe pas!” a commencé Alice, fâchée. Mais le Chapelier et le Lièvre ont fait “Chut! Chut!” Et le Loir a dit de mauvaise humeur: “Essayez d’être polie, ou finissez l’histoire vous-même.”

“Non, continuez, je vous prie,” a dit Alice d’une petite voix. “Je ne vais plus vous interrompre. Peut-être qu’il en existe *un*.”

“Un, vraiment!” a dit le Loir, très fâché. Mais il a bien voulu continuer. “Donc, ces trois petites sœurs faisaient tout leur possible pour s’en tirer.”

“Comment pouvaient-elles s’en tirer?” a dit Alice. Elle avait complètement oublié sa promesse.

“C’est tout simple——”

“Il me faut une tasse propre,” a interrompu le Chapelier. “Avançons tous d’une place.”

Il a avancé pendant qu’il parlait, et le Loir l’a suivi. Le Lièvre a pris la place du Loir. Alice a pris la place du Lièvre, sans plaisir. Le Chapelier a été le seul à gagner à ce changement. Alice était bien plus mal qu’avant. C’était parce que le Lièvre venait de renverser le lait dans son assiette.

Alice avait peur de fâcher le Loir. Alors elle a repris doucement: “Mais je ne comprends pas. Comment pouvaient-elles s’en tirer?”

“C’est tout simple,” a dit le Chapelier. “Quand il y a de l’eau dans un puits, on en tire, n’est-ce pas? Eh bien! d’un puits de mélasse, on tire de la mélasse. Et s’il y a des petites filles dedans, on les tire en même temps. Comprenez-vous, petite sotte?” (‘S’en tirer’, c’est sortir d’un problème. Mais ‘tirer’ de l’eau, c’est aussi la faire monter d’un puits.)

“Pas tout à fait,” a dit Alice, encore plus perdue.

“Alors il vaut mieux vous taire,” a dit le Chapelier.

Cette impolitesse était un peu trop forte pour Alice. Elle s’est levée, très fâchée, et elle est partie. Le Loir s’est endormi tout de suite. Les deux autres n’ont pas fait attention à son départ. Pourtant, Alice a regardé derrière elle deux ou trois fois. Elle espérait presque qu’ils allaient l’appeler. Elle les a vus une dernière fois. Ils essayaient de mettre le Loir dans la théière.

“Je ne veux plus jamais retourner chez ces gens-là,” a dit Alice. Elle cherchait son chemin dans le bois. “C’est le thé le plus ridicule de toute ma vie!”

Pendant qu’elle disait cela, elle a remarqué une chose: un des arbres avait une porte. On pouvait entrer dans l’arbre! “Voilà qui est curieux,” a pensé Alice. “Mais tout est curieux aujourd’hui. Je crois que je dois entrer tout de suite.” Et elle est entrée.

Elle s’est retrouvée encore une fois dans la longue salle, tout près de la petite table de verre.

“Cette fois, je vais faire mieux,” s’est dit Alice. Elle a d’abord pris la petite clef d’or. Puis elle a ouvert la petite porte du jardin. Ensuite, elle a mangé un peu du morceau de champignon de sa poche. Elle a continué jusqu’au moment où elle était réduite à environ deux pieds de haut. Alors elle a pris le petit passage. Et enfin—— elle était dans le superbe jardin! Elle était au milieu des parterres brillants et des fraîches fontaines.

### Glossaire

- **Loir**: un petit animal qui ressemble à une souris et qui dort beaucoup.
- **coussin**: un petit sac doux, pour poser la tête ou le dos.
- **coudes**: le coude, c’est le milieu du bras, là où il se plie.
- **Lièvre**: un animal qui ressemble à un grand lapin.
- **fâchée**: en colère.
- **poli**: qui parle et qui agit avec respect.
- **pie**: un oiseau noir et blanc.
- **pies**: le pluriel de ‘pie’.
- **pupitre**: une petite table pour écrire, à l’école.
- **énigmes**: des questions difficiles, des devinettes.
- **deviner**: trouver une réponse sans la connaître.
- **inquiet**: qui a peur d’un problème.
- **secouait**: du verbe ‘secouer’: bouger vite une chose dans tous les sens.
- **secoué**: du verbe ‘secouer’: bouger vite une chose dans tous les sens.
- **miettes**: de très petits morceaux de pain.
- **tasses**: ce qu’on utilise pour boire le thé ou le café.
- **trempée**: du verbe ‘tremper’: mettre dans un liquide.
- **murmuré**: du verbe ‘murmurer’: parler très bas.
- **comprenez**: du verbe ‘comprendre’: savoir ce qu’une chose veut dire.
- **aiguille**: sur une montre ou une pendule, la petite barre qui montre l’heure.
- **dîner**: ici, le repas du milieu de la journée.
- **gaspiller**: mal utiliser, perdre.
- **interrompu**: du verbe ‘interrompre’: arrêter une personne qui parle.
- **puits**: un trou très profond dans la terre, pour prendre de l’eau.
- **mélasse**: un sirop noir et très sucré.
- **tartine**: une tranche de pain.
- **sotte**: bête.
- **réduite**: devenue plus petite.
- **parterres**: dans un jardin, des carrés de terre avec des fleurs.
- **rauque**: une voix rauque est basse et n’est pas claire.
- **vexée**: un peu fâchée, parce qu’on a dit quelque chose de désagréable.
- **mépris**: quand on pense qu’une personne n’a pas de valeur.
- **couplet**: une partie d’une chanson.
- **bâillé**: du verbe ‘bâiller’: ouvrir grand la bouche quand on est fatigué.
- **pincé**: du verbe ‘pincer’: serrer fort la peau entre deux doigts.

## Chapitre VIII. Le croquet de la Reine

Un grand rosier se trouvait à l’entrée du jardin. Ses roses étaient blanches, mais trois jardiniers étaient en train de les peindre en rouge. Alice s’est avancée pour les regarder. Quand elle est arrivée près d’eux, elle a entendu la voix d’un jardinier. “Fais donc attention, Cinq, et ne m’éclabousse pas ainsi avec ta peinture.”

“Ce n’est pas ma faute,” a dit Cinq, de mauvaise humeur. “C’est Sept qui a poussé mon coude.”

Alors Sept a levé les yeux et il a dit: “C’est cela, Cinq! Dites toujours que c’est la faute des autres!”

“Il vaut mieux vous taire, vous,” a dit Cinq. “Pas plus tard qu’hier, j’ai entendu la Reine parler de vous. Elle a dit que vous méritiez d’avoir la tête coupée!”

“Pourquoi donc?” a dit le jardinier qui avait parlé le premier.

“Cela ne vous regarde pas, Deux,” a dit Sept.

“Si, cela le regarde,” a dit Cinq. “Et je vais le lui dire. Sept a apporté à la cuisinière des oignons de tulipe au lieu d’oignons à manger.”

Sept a jeté son pinceau. Il a commencé: “De toutes les injustices——” Mais il a vu Alice, qui les regardait, et il s’est arrêté tout de suite. Les autres se sont retournés aussi, et ils ont tous salué très bas.

Alice a parlé un peu timidement. “Pouvez-vous me dire, s’il vous plaît, pourquoi vous peignez ces roses?”

Cinq et Sept n’ont rien dit, mais ils ont regardé Deux. Deux a commencé à voix basse: “Voilà, vous voyez, mademoiselle. Ici, il faut un rosier à fleurs rouges. Et nous avons mis un rosier à fleurs blanches, par erreur. Si la Reine voyait cela, on nous couperait la tête à tous, vous comprenez. Alors, mademoiselle, nous faisons de notre mieux, avant son arrivée, pour——”

Cinq regardait tout le temps l’autre côté du jardin, avec inquiétude. À ce moment, il a crié: “La Reine! La Reine!” Aussitôt, les trois jardiniers se sont jetés le visage contre terre. Il y avait un grand bruit de pas. Alice s’est retournée, parce qu’elle voulait voir la Reine.

D’abord, il y avait des soldats avec des piques. Ils étaient tous comme les jardiniers, longs et plats. Leurs mains et leurs pieds étaient aux coins. Ensuite venaient les dix courtisans. Ils étaient couverts de carreaux de diamant. Ils marchaient deux par deux, comme les soldats. Derrière eux venaient les enfants de la Reine. Ils étaient dix. Ces jolis petits sautaient joyeusement et ils se tenaient par la main, deux par deux. Ils portaient tous des cœurs. Après eux venaient les invités, surtout des rois et des reines. Parmi eux, Alice a reconnu le Lapin Blanc. Il semblait ému et nerveux quand il parlait. Il souriait à tout ce qu’on disait. Il est passé sans remarquer Alice. Puis venait le Valet de Cœur, avec la couronne sur un coussin de velours. Et à la fin de cette longue procession: LE ROI ET LA REINE DE CŒUR.

Alice ne savait pas quoi faire. Devait-elle se mettre le visage contre terre, comme les trois jardiniers? Mais elle ne se rappelait pas une telle règle. “Et puis, à quoi servent les processions?” a pensé Alice. “Si les gens avaient le visage contre terre, ils ne pourraient pas les voir!” Alors elle est restée debout à sa place et elle a attendu.

Quand la procession est arrivée devant Alice, tout le monde s’est arrêté pour la regarder. Et la Reine a dit d’un ton sévère: “Qui est-ce?” Elle parlait au Valet de Cœur. Le Valet a seulement salué et souri.

“Idiot!” a dit la Reine, et elle a rejeté la tête en arrière avec impatience. Puis elle s’est tournée vers Alice et elle a continué: “Votre nom, petite?”

“Je m’appelle Alice, s’il plaît à Votre Majesté,” a dit Alice très poliment. Mais elle a ajouté pour elle-même: “Ces gens-là ne sont, après tout, qu’un paquet de cartes. Pourquoi avoir peur d’eux?”

“Et qui sont ceux-ci?” a dit la Reine. Elle montrait du doigt les trois jardiniers, couchés autour du rosier. Vous comprenez: ils avaient le visage contre terre. Et leur dos avait le même dessin que les autres cartes du paquet. Alors la Reine ne pouvait pas savoir qui c’était. C’étaient peut-être des jardiniers, des soldats, des courtisans, ou trois de ses propres enfants.

“Comment puis-je le savoir?” a dit Alice. Son courage la surprenait elle-même. “Ce n’est pas mon affaire.”

La Reine est devenue pourpre de colère. Elle a regardé Alice un moment, avec des yeux de bête sauvage. Puis elle a crié: “Qu’on lui coupe la tête!”

“Quelle idée!” a dit Alice très fort, d’un ton ferme. La Reine s’est tue.

Le Roi a posé la main sur le bras de la Reine. Il a dit timidement: “Pensez donc, ma chère amie: ce n’est qu’une enfant.”

La Reine lui a tourné le dos avec colère, et elle a dit au Valet: “Retournez-les!”

Le Valet l’a fait très soigneusement, avec le bout du pied.

“Debout!” a dit la Reine d’une voix forte et aiguë. Les trois jardiniers se sont levés tout de suite. Puis ils ont salué le Roi, la Reine, les jeunes princes et tout le monde.

“Arrêtez!” a crié la Reine. “Vous me donnez mal à la tête.” Puis elle s’est tournée vers le rosier et elle a continué: “Qu’est-ce que vous faites donc ici?”

Deux a mis un genou à terre. Il a dit d’une voix très humble: “S’il plaît à Votre Majesté, nous essayions——”

“Je le vois bien!” a dit la Reine. Pendant ce temps, elle avait regardé les roses. “Qu’on leur coupe la tête!” Et la procession a continué sa route. Trois soldats sont restés derrière, pour exécuter les malheureux jardiniers. Les jardiniers ont couru vers Alice, pour lui demander de les protéger.

“On ne va pas vous couper la tête,” a dit Alice. Et elle les a mis dans un grand pot à fleurs, tout près. Les trois soldats ont cherché les jardiniers un peu partout, pendant une ou deux minutes. Puis ils sont partis tranquillement rejoindre les autres.

“Leur a-t-on coupé la tête?” a crié la Reine.

“Leurs têtes ne sont plus là, s’il plaît à Votre Majesté!” ont crié les soldats. (C’était vrai: les jardiniers n’étaient plus là, et leurs têtes non plus. Mais la Reine a compris autre chose.)

“C’est bien!” a crié la Reine. “Savez-vous jouer au croquet?”

Les soldats n’ont rien dit. Ils ont regardé Alice, parce que la question était clairement pour elle.

“Oui!” a crié Alice.

“Eh bien, venez!” a hurlé la Reine. Alice a rejoint la procession. Elle était très curieuse de voir la suite.

“Il fait un bien beau temps aujourd’hui,” a dit une voix timide à côté d’elle. Alice marchait à côté du Lapin Blanc, qui la regardait d’un air inquiet.

“Bien beau,” a dit Alice. “Où est la Duchesse?”

“Chut! Chut!” a dit vite le Lapin à voix basse. Il a regardé avec inquiétude derrière son épaule. Puis il s’est mis sur la pointe des pieds. Il a mis sa bouche contre l’oreille d’Alice. Il a soufflé: “La Reine l’a condamnée à mort.”

“Pour quelle raison?” a dit Alice.

“Avez-vous dit: ‘quel dommage?’” a demandé le Lapin.

“Non,” a dit Alice. “Je ne trouve pas du tout cela dommage. J’ai dit: ‘pour quelle raison?’”

“Elle a donné des gifles à la Reine,” a commencé le Lapin. (Alice a fait un petit rire.) “Oh, chut!” a dit tout bas le Lapin, effrayé. “La Reine va nous entendre! Elle est arrivée un peu tard, vous voyez, et la Reine a dit——”

“À vos places!” a crié la Reine d’une voix de tonnerre. Les gens ont couru dans toutes les directions. Ils se cognaient les uns contre les autres. Mais au bout de quelques moments, chacun était à sa place. Et la partie a commencé.

Alice n’avait jamais vu un jeu de croquet aussi bizarre. Le terrain était tout en billons et sillons. Des hérissons vivants servaient de boules, et des flamants servaient de maillets. Les soldats faisaient les arches. Ils étaient pliés en deux, la tête et les pieds sur le sol.

Au début, le plus difficile pour Alice, c’était de tenir son flamant. Elle arrivait à mettre son corps sous son bras, avec les pieds qui pendaient. Mais, le plus souvent, elle lui allongeait bien le cou. Elle allait frapper le hérisson avec la tête du flamant. Alors le flamant se tordait et se relevait. Il la regardait d’un air si étonné qu’elle éclatait de rire. Puis elle lui faisait baisser la tête, et elle allait recommencer. Mais le hérisson s’était déroulé, et il s’en allait! C’était très énervant. De plus, il y avait souvent un billon ou un sillon sur le chemin du hérisson. Et les soldats pliés en deux se relevaient sans arrêt pour aller ailleurs. Alice a vite compris une chose: c’était un jeu très difficile.

Les joueurs jouaient tous en même temps, sans attendre leur tour. Ils se disputaient tout le temps et ils se battaient pour avoir les hérissons. La Reine s’est vite mise très en colère. Elle a commencé à taper du pied. Environ une fois par minute, elle criait: “Qu’on coupe la tête à celui-ci!” ou “Qu’on coupe la tête à celle-là!”

Alice a commencé à se sentir très mal à l’aise. C’est vrai, elle ne s’était pas disputée avec la Reine. Mais elle savait une chose: cela pouvait arriver à tout moment. “Et alors,” pensait Alice, “que vais-je devenir? Ils aiment terriblement couper la tête aux gens ici. Je suis étonnée: il y a encore des gens vivants!”

Alice cherchait un moyen de s’échapper. Elle se demandait si elle pouvait partir en secret. Alors elle a vu quelque chose d’étrange en l’air. Au début, elle n’a pas compris. Mais elle a regardé quelques moments, et elle a découvert que c’était une grimace. Elle s’est dit: “C’est le Grimaçon; maintenant j’aurai quelqu’un à qui parler.”

“Comment cela va-t-il?” a dit le Chat. Il y avait maintenant assez de sa bouche pour parler.

Alice a attendu les yeux. Puis elle a fait un petit signe de tête amical. “Cela ne sert à rien de lui parler maintenant,” a pensé Alice. “Je dois attendre ses oreilles, ou au moins une oreille.” Une minute après, toute la tête était là. Alors Alice a posé son flamant par terre. Elle a commencé à raconter sa partie de croquet. Elle était très contente d’avoir quelqu’un pour l’écouter. Le Chat a sans doute pensé: “Je suis assez visible.” Alors on a vu seulement sa tête.

“Ils ne jouent pas du tout honnêtement,” a commencé Alice, mécontente. “Et ils se disputent tous si fort! On ne peut pas s’entendre parler. Et puis, ils n’ont pas de vraie règle, il me semble. Ou bien il y a des règles, et personne ne les suit. Et tout est vivant dans ce jeu! Vous ne pouvez pas imaginer comme c’est difficile! Par exemple, voilà mon arche, celle où je dois passer. Elle se promène là-bas, à l’autre bout du jeu! Et tout à l’heure, j’allais frapper le hérisson de la Reine. Mais il s’est sauvé quand il a vu venir le mien!”

“Est-ce que vous aimez la Reine?” a dit le Chat à voix basse.

“Pas du tout,” a dit Alice. “Elle est si——” À ce moment, elle a vu la Reine tout près derrière elle. La Reine écoutait. Alors Alice a continué: “——si sûre de gagner, que ce n’est pas la peine de finir la partie.”

La Reine a souri et elle est passée.

“Avec qui parlez-vous donc?” a dit le Roi. Il s’est approché d’Alice. Il regardait la tête du Chat avec une très grande curiosité.

“C’est un de mes amis, un Grimaçon,” a dit Alice. “Permettez-moi de vous le présenter.”

“Je n’aime pas du tout son air,” a dit le Roi. “Pourtant, il peut m’embrasser la main, s’il le veut.”

“Non, grand merci,” a dit le Chat.

“Ne soyez pas impoli,” a dit le Roi, “et ne me regardez pas ainsi!” Il s’était mis derrière Alice pour dire cela.

“Un chat peut bien regarder un roi,” a dit Alice. “J’ai lu quelque chose comme cela dans un livre. Mais je ne me rappelle plus où.”

“Eh bien, il faut le faire enlever,” a dit le Roi d’un ton très ferme. La Reine passait à ce moment. Il lui a crié: “Mon amie, faites enlever ce chat!”

La Reine avait une seule manière de régler les difficultés, petites ou grandes. “Qu’on lui coupe la tête!” a dit la Reine, sans même se retourner.

“Je vais moi-même chercher le bourreau,” a dit le Roi très vite. Et il est parti à toute vitesse.

Alice entendait au loin la voix de la Reine, qui criait de colère. Alors elle a pensé qu’elle devait retourner voir la partie. Elle avait déjà entendu la Reine condamner trois joueurs. La Reine voulait leur couper la tête, parce qu’ils avaient laissé passer leur tour. Alice n’aimait pas du tout cela. En effet, le jeu était si mélangé qu’elle ne savait jamais quand c’était son tour. Elle est allée chercher son hérisson.

Le hérisson était en train de se battre avec un autre hérisson. Alice a pensé que c’était une excellente occasion: elle pouvait frapper l’un avec l’autre. Il y avait seulement une difficulté. Son flamant était parti de l’autre côté du jardin. Alice le voyait là-bas. Il essayait sans succès de voler jusqu’à un arbre, pour se poser sur une branche.

Elle a rattrapé le flamant et elle l’a ramené. Mais la bataille était finie, et les deux hérissons n’étaient plus là. “Mais ce n’est pas très grave,” a pensé Alice. “En effet, toutes les arches ont quitté ce côté de la pelouse.” Alors elle a remis le flamant sous son bras, pour l’empêcher de s’échapper. Et elle est retournée parler un peu avec son ami.

Quand elle est revenue près du Chat, elle a été surprise. Une grande foule était autour de lui. Le bourreau, le Roi et la Reine se disputaient, et ils parlaient tous en même temps. Les autres ne disaient rien et semblaient très mal à l’aise.

Quand Alice est arrivée, tous les trois lui ont demandé de décider. Ils lui ont répété leurs raisons. Ils parlaient tous en même temps, alors elle a eu beaucoup de mal à comprendre.

Le bourreau disait ceci: on ne peut pas couper une tête sans corps. Il n’avait jamais fait une chose pareille, et il n’allait pas commencer *à son âge*.

Le Roi disait ceci: tout ce qui a une tête peut avoir la tête coupée. Et il ne fallait pas dire des choses sans bon sens.

La Reine disait ceci: il fallait décider très, très vite. Sinon, elle allait faire couper la tête à tout le monde autour d’elle. (C’était à cause de cette phrase. Tout le monde avait l’air si grave et si inquiet.)

Alice n’a rien trouvé de mieux à dire que: “Il appartient à la Duchesse; vous devez lui poser la question.”

“Elle est en prison,” a dit la Reine au bourreau. “Allez la chercher.” Et le bourreau est parti comme une flèche.

La tête du Chat a commencé à disparaître dès le départ du bourreau. Quand le bourreau est revenu avec la Duchesse, la tête n’était plus là du tout. Alors le Roi et le bourreau ont couru de tous les côtés, comme des fous. Ils cherchaient cette tête. Les autres sont retournés au jeu.

### Glossaire

- **rosier**: la plante qui donne des roses.
- **peindre**: mettre de la couleur sur une chose.
- **peignez**: du verbe ‘peindre’: mettre de la couleur sur une chose.
- **éclabousse**: du verbe ‘éclabousser’: envoyer des gouttes sur quelqu’un.
- **méritiez**: du verbe ‘mériter’: recevoir une chose, bonne ou mauvaise, parce que c’est juste.
- **cuisinière**: la femme qui fait la cuisine.
- **oignons de tulipe**: la partie de la tulipe qu’on met dans la terre. Il ressemble à l’oignon qu’on mange.
- **oignons à manger**: les légumes ronds qu’on met dans la cuisine, qui font pleurer.
- **pinceau**: un petit bâton avec des poils au bout, pour peindre.
- **injustices**: des choses qui ne sont pas justes.
- **comprenez**: du verbe ‘comprendre’: savoir ce qu’une chose veut dire.
- **inquiet**: qui a peur d’un problème.
- **piques**: de longs bâtons avec une pointe de métal, pour se battre.
- **courtisans**: les hommes qui vivent près du roi et de la reine.
- **procession**: une longue file de personnes qui marchent ensemble.
- **croquet**: un jeu de jardin où on frappe des boules avec un maillet pour les faire passer sous des arches.
- **chut**: un mot pour demander le silence.
- **billons et sillons**: les parties hautes et les parties basses d’une terre.
- **hérissons**: de petits animaux couverts de piquants, qui se mettent en boule.
- **hérisson**: un petit animal couvert de piquants, qui se met en boule.
- **flamants**: de grands oiseaux roses aux longues pattes et au long cou.
- **flamant**: un grand oiseau rose aux longues pattes et au long cou.
- **maillets**: des marteaux en bois.
- **arches**: ici, les petites portes de croquet: la boule doit passer dessous.
- **pliés**: du verbe ‘plier’: ici, le haut du corps est baissé vers le sol.
- **disputaient**: du verbe ‘se disputer’: se parler avec colère.
- **souri**: du verbe ‘sourire’: montrer avec la bouche qu’on est content.
- **bourreau**: l’homme qui tue les condamnés à mort.
- **velours**: un tissu très doux.
- **pourpre**: d’un rouge très foncé.
- **aiguë**: une voix aiguë est haute et désagréable.
- **tonnerre**: le grand bruit qu’on entend pendant un orage.
- **cognaient**: du verbe ‘se cogner’: toucher très fort quelqu’un ou quelque chose, sans le vouloir.

## Chapitre IX. Histoire de la Fausse-Tortue

“Vous ne pouvez pas imaginer comme je suis heureuse de vous voir!” a dit la Duchesse. “Ma bonne vieille fille!” Elle a passé son bras sous le bras d’Alice, avec amitié, et elles sont parties ensemble.

Alice était très contente de la trouver de si bonne humeur. Elle pensait: “C’est peut-être le poivre. Le poivre l’a peut-être rendue si méchante, quand nous nous sommes rencontrées dans la cuisine.”

“Quand je serai Duchesse, moi,” a dit Alice pour elle-même, “je n’aurai pas de poivre.” Elle disait cela sans beaucoup d’espoir. “Pas un seul grain dans ma cuisine. La soupe peut très bien rester sans poivre.” Et elle a continué, très contente de sa découverte: “C’est peut-être le poivre qui met les gens en colère. C’est peut-être le vinaigre qui les rend aigres. C’est peut-être la camomille qui les rend amers. Et c’est peut-être le sucre d’orge et ces choses-là qui rendent les enfants doux. Si tout le monde savait cela, on donnerait plus de bonbons, vous voyez.”

Alice avait complètement oublié la Duchesse. Elle a sursauté quand elle a entendu sa voix, tout près de son oreille.

“Vous pensez à quelque chose, ma chère petite, et cela vous fait oublier de parler. Je ne peux pas vous dire maintenant quelle est la morale de cela. Mais je vais m’en souvenir tout à l’heure.”

“Il n’y a peut-être pas de morale,” a osé dire Alice.

“Bah, bah, mon enfant!” a dit la Duchesse. “Il y a une morale à tout, si on sait la trouver.” Et elle s’est serrée plus près d’Alice.

Alice n’aimait pas trop cela. D’abord, la Duchesse était très laide. Ensuite, elle était juste assez grande pour poser son menton sur l’épaule d’Alice. Et ce menton était très pointu et très désagréable. Mais Alice ne voulait pas être impolie. Alors elle a supporté cela de son mieux.

“La partie va un peu mieux maintenant,” a dit Alice, pour continuer la conversation.

“C’est vrai,” a dit la Duchesse. “Et la morale est: ‘Oh! c’est l’amour, l’amour qui fait tourner le monde!’”

“Quelqu’un a dit que le monde va mieux quand chacun s’occupe de ses affaires,” a murmuré Alice.

“Eh bien! Cela veut dire presque la même chose,” a dit la Duchesse. Elle a enfoncé son petit menton pointu dans l’épaule d’Alice. Et elle a ajouté: “Et la morale est: ‘Un chien vaut mieux que deux gros rats.’”

“Comme elle aime trouver des morales partout!” a pensé Alice.

Après un moment, la Duchesse a dit: “Je parie que vous vous posez une question. Pourquoi est-ce que je ne mets pas mon bras autour de votre taille? C’est parce que je n’ai pas trop confiance en votre flamant. Est-ce que je peux essayer?”

“Il peut mordre,” a répondu Alice. Elle n’avait pas du tout envie de cet essai.

“C’est bien vrai,” a dit la Duchesse. “Les flamants et la moutarde mordent tous les deux. Et la morale est: ‘Les gens qui se ressemblent restent ensemble.’” (La moutarde ‘mord’ la langue: elle pique très fort.)

“Seulement, la moutarde n’est pas un oiseau,” a répondu Alice.

“Vous avez raison, comme toujours,” a dit la Duchesse. “Comme vous expliquez clairement les choses!”

“C’est un minéral, je crois,” a dit Alice.

“Certainement,” a dit la Duchesse. Elle semblait prête à dire oui à tout. “Il y a une bonne mine de moutarde près d’ici. Et la morale est qu’il faut faire bonne mine à tout le monde!” (‘Mine’ a deux sens. Une mine, c’est un grand trou dans la terre, pour trouver du charbon ou de l’or. Et ‘faire bonne mine’, c’est avoir l’air gentil.)

“Oh! je sais!” a crié Alice. Elle n’avait pas écouté cette dernière phrase. “C’est un végétal. Cela n’en a pas l’air, mais c’est un végétal.”

“Je suis tout à fait d’accord avec vous,” a dit la Duchesse. “Et la morale est: ‘Soyez ce que vous voulez paraître.’ Ou, pour le dire plus simplement: ‘Ne pensez jamais que vous n’êtes pas autre que ce que les autres pensent que vous n’êtes pas, quand ce que vous étiez n’était pas autre que ce que vous n’étiez pas.’”

“Je comprendrais mieux si je l’avais par écrit,” a dit Alice très poliment. “Mais je ne peux pas bien vous suivre quand vous le dites.”

“Et ce n’est rien!” a répondu la Duchesse, contente d’elle. “Je pourrais dire bien plus, si je voulais.”

“Je vous en prie,” a dit Alice. “Ne vous donnez pas la peine de rendre votre explication plus longue.”

“Oh! ne parlez pas de ma peine,” a dit la Duchesse. “Je vous donne en cadeau tout ce que j’ai dit jusqu’à maintenant.”

“Voilà un cadeau qui ne coûte pas cher!” a pensé Alice. “Je suis bien contente: on ne donne pas des cadeaux d’anniversaire comme cela!” Mais elle n’a pas osé le dire tout haut.

“Vous réfléchissez encore?” a demandé la Duchesse. Et elle a donné un nouveau coup de son petit menton pointu.

Alice commençait à être un peu fâchée. Alors elle a répondu d’un ton sec: “J’ai bien le droit de réfléchir.”

“À peu près le même droit,” a dit la Duchesse, “que les cochons de voler, et la mo——”

Mais ici, Alice a eu une grande surprise. La voix de la Duchesse s’est arrêtée au milieu de son mot préféré, *morale*. Et le bras sous le bras d’Alice a commencé à trembler. Alice a levé les yeux. La Reine était devant elles, les bras croisés, sombre et terrible comme un orage.

“Il fait un bien beau temps, Votre Majesté!” a dit la Duchesse, d’une voix basse et tremblante.

La Reine tapait du pied tout le temps. Elle a crié: “Je vous préviens! Partez d’ici, ou je fais couper votre tête! Et tout de suite! Choisissez.”

La Duchesse a vite choisi. Un moment après, elle avait disparu.

“Continuons notre partie,” a dit la Reine à Alice. Alice avait trop peur pour dire un mot. Elle a suivi lentement la Reine vers la pelouse.

La Reine n’était pas là, alors les autres invités se reposaient à l’ombre. Mais quand ils l’ont vue, ils sont vite retournés au jeu. La Reine a simplement dit ceci: un moment de retard allait leur coûter la vie.

Pendant toute la partie, la Reine s’est disputée avec les autres joueurs. Elle a crié sans arrêt: “Qu’on coupe la tête à celui-ci! Qu’on coupe la tête à celle-là!” Les soldats arrêtaient les personnes condamnées. Et bien sûr, ces soldats ne pouvaient plus servir d’arches. Alors, après une demi-heure environ, il n’y avait plus d’arches. Les soldats avaient arrêté tous les joueurs, sauf le Roi, la Reine et Alice. Et la Reine les avait tous condamnés: on devait leur couper la tête.

Alors la Reine a arrêté le jeu. Elle n’avait plus de souffle. Elle a dit à Alice: “Avez-vous vu la Fausse-Tortue?”

“Non,” a dit Alice. “Je ne sais même pas ce que c’est qu’une Fausse-Tortue.”

La Reine a dit: “C’est avec ça qu’on fait la soupe à la Fausse-Tortue.” (La ‘soupe à la fausse tortue’ est une vraie soupe. Elle a le goût de la soupe de tortue, mais on la fait avec une autre viande. La Reine pense donc que la Fausse-Tortue est un animal.)

“Je n’ai jamais vu de Fausse-Tortue,” a dit Alice. “Et c’est la première fois que j’entends ce nom.”

“Eh bien! venez,” a dit la Reine, “et elle va vous raconter son histoire.”

Pendant qu’elles s’en allaient ensemble, Alice a entendu le Roi. Il disait à voix basse à toutes les personnes présentes: “Je vous pardonne à tous.”

“Ah, voilà une bonne chose!” a pensé Alice. Elle était très triste, parce que la Reine avait ordonné beaucoup d’exécutions.

Elles ont bientôt rencontré un Griffon, couché au soleil. Il dormait profondément. (Si vous ne savez pas ce que c’est qu’un Griffon: c’est un animal imaginaire, moitié aigle, moitié lion.)

“Debout! paresseux,” a dit la Reine. “Menez cette petite demoiselle voir la Fausse-Tortue, pour entendre son histoire. Je dois retourner là-bas. Je dois surveiller quelques exécutions que j’ai ordonnées.” Et elle est partie. Elle a laissé Alice seule avec le Griffon. Alice n’aimait pas trop l’air de cet animal. Mais elle a bien réfléchi. Rester avec lui n’était pas plus dangereux que suivre cette Reine terrible.

Le Griffon s’est levé et il s’est frotté les yeux. Puis il a regardé la Reine jusqu’au moment où elle a disparu. Et il a commencé à rire d’un air moqueur.

“Quelle farce!” a dit le Griffon, moitié pour lui, moitié pour Alice.

“Quelle est la farce?” a demandé Alice.

“Elle!” a dit le Griffon. “C’est une idée qu’elle se fait; jamais on n’exécute personne, vous comprenez. Venez donc!”

“Tout le monde ici dit: ‘Venez donc!’” a pensé Alice, et elle a suivi lentement le Griffon. “Jamais de ma vie on ne m’a donné tant d’ordres; non, jamais!”

Ils n’ont pas marché longtemps. Bientôt ils ont vu, au loin, la Fausse-Tortue. Elle était assise, triste et seule, sur un petit récif. Ils se sont approchés, et Alice a pu l’entendre. Elle soupirait comme si son cœur allait se briser. Alice avait vraiment pitié d’elle.

“Quel est donc son chagrin?” a demandé Alice au Griffon.

Et le Griffon a répondu, presque avec les mêmes mots qu’avant: “C’est une idée qu’elle se fait; elle n’a pas de chagrin, vous comprenez. Venez donc!”

Ils se sont donc approchés de la Fausse-Tortue. Elle les a regardés avec de grands yeux pleins de larmes, mais elle n’a rien dit.

“Cette petite demoiselle,” a dit le Griffon, “veut savoir votre histoire.”

“Je vais la lui raconter,” a dit la Fausse-Tortue, d’une voix grave et sourde. “Asseyez-vous tous les deux, et ne dites pas un mot avant la fin.”

Ils se sont assis. Pendant quelques minutes, personne n’a parlé. Alice a pensé: “Je ne vois pas comment elle va finir, si elle ne commence pas.” Mais elle a attendu patiemment.

“Autrefois,” a enfin dit la Fausse-Tortue, “j’étais une vraie Tortue.”

Après ces mots, il y a eu un long silence. De temps en temps, le Griffon criait: “Hjckrrh!” Et la Fausse-Tortue soupirait sans arrêt. Alice voulait presque se lever et dire: “Merci de votre histoire intéressante.” Mais elle pensait: “Il y a sûrement une suite.” Alors elle est restée tranquille, sans rien dire.

La Fausse-Tortue a continué, d’une voix plus calme. Mais elle avait encore un sanglot de temps en temps.

“Quand nous étions petits, nous allions à l’école au fond de la mer. La maîtresse était une vieille tortue. Nous l’appelions Chélonée.”

“Et pourquoi l’appeliez-vous Chélonée, si ce n’était pas son nom?” a demandé Alice.

“Parce qu’on ne pouvait pas s’empêcher de crier en la voyant: ‘Quel long nez!’” a dit la Fausse-Tortue, fâchée. (Dites ‘Chélonée’, puis ‘Quel long nez’: à l’oreille, c’est presque pareil.) “Vous ne comprenez vraiment rien!”

“Vous devez avoir honte de poser une question si simple!” a ajouté le Griffon.

Puis tous les deux sont restés silencieux. Ils regardaient la pauvre Alice. Elle voulait disparaître sous la terre. Enfin le Griffon a dit à la Fausse-Tortue: “En avant, camarade! Essayez de finir aujourd’hui!” Et elle a continué ainsi:

“Oui, nous allions à l’école dans la mer, même si cela vous étonne.”

“Je n’ai pas dit cela,” a interrompu Alice.

“Vous l’avez dit,” a répondu la Fausse-Tortue.

“Taisez-vous donc,” a ajouté le Griffon, avant la réponse d’Alice.

La Fausse-Tortue a continué:

“Nous avions la meilleure éducation possible. En fait, nous allions à l’école tous les jours.”

“Moi aussi, j’allais à l’école tous les jours,” a dit Alice. “Il n’y a pas de quoi être si fière.”

“Avec des ‘en plus’?” a demandé la Fausse-Tortue, un peu inquiète.

“Oui,” a dit Alice. “Nous apprenions l’italien et la musique en plus.”

“Et le blanchissage?” a dit la Fausse-Tortue.

“Non, certainement pas!” a dit Alice, très fâchée.

“Ah! Alors votre pension n’était pas vraiment une bonne pension,” a dit la Fausse-Tortue. Elle avait l’air beaucoup plus tranquille. “Eh bien, notre pension avait un prospectus. Au bas du prospectus, il y avait: ‘l’italien, la musique, et le blanchissage en plus.’”

“Cela ne devait pas vous servir beaucoup,” a dit Alice. “En effet, vous viviez au fond de la mer.”

“Je n’avais pas assez d’argent pour l’apprendre,” a dit la Fausse-Tortue, avec un soupir. “Je suivais seulement les cours ordinaires.” (Le ‘blanchissage’, c’est le lavage du linge. À l’école, on le payait en plus. La Fausse-Tortue pense que c’est une leçon.)

“Qu’est-ce que c’était?” a demandé Alice.

“À Luire et à Médire, bien sûr,” a répondu la Fausse-Tortue. “Et puis les différentes branches de l’Arithmétique: l’Ambition, la Distraction, l’Enjolification, et la Dérision.” (La Fausse-Tortue change les mots, et c’est très drôle. À l’école, on apprend à lire et à écrire, et on apprend l’addition, la soustraction, la multiplication et la division.)

“Je n’ai jamais entendu parler d’enjolification,” a osé dire Alice. “Qu’est-ce que c’est?”

Le Griffon a levé les deux pattes en l’air, parce qu’il était très étonné. “Vous n’avez jamais entendu parler d’enjolir!” a crié le Griffon. “Vous savez ce que c’est que ‘embellir’, je suppose?”

“Oui,” a dit Alice. Elle hésitait. “Cela veut dire——rendre——une chose——plus belle.”

“Eh bien!” a continué le Griffon. “Si vous ne savez pas ce que c’est que ‘enjolir’, vous êtes vraiment niaise.”

Alice n’avait pas envie de poser d’autres questions sur ce sujet. Alors elle s’est tournée vers la Fausse-Tortue. “Qu’est-ce que vous appreniez encore?”

“Eh bien, il y avait le Grimoire,” a répondu la Fausse-Tortue. Elle comptait sur ses battoirs. “Le Grimoire ancien et moderne, avec la Mérographie, et puis le Dédain. Le maître de Dédain était un vieux congre, qui venait une fois par semaine. Il nous enseignait à Dédaigner, à Esquiver et à Feindre à l’huître.” (Encore des mots changés! Elle veut dire: l’histoire, la géographie et le dessin; dessiner, esquisser, et peindre à l’huile.)

“Qu’est-ce que cela?” a dit Alice.

“Ah! je ne peux pas vous le montrer, moi,” a dit la Fausse-Tortue. “Je suis trop gênée. Et le Griffon n’a jamais appris cela.”

“Je n’avais pas le temps,” a dit le Griffon. “Mais j’ai suivi les cours du professeur de langues mortes. C’était un vieux crabe, celui-là.”

“Je n’ai jamais suivi ses cours,” a dit la Fausse-Tortue, avec un soupir. “Il enseignait le Larcin et la Grève.” (Elle veut dire: le latin et le grec.)

“C’est ça, c’est ça,” a dit le Griffon, avec un soupir lui aussi. Et ces deux créatures ont caché leur visage dans leurs pattes.

“Combien d’heures de leçons aviez-vous par jour?” a dit Alice très vite, pour changer de sujet.

“Dix heures, le premier jour,” a dit la Fausse-Tortue. “Neuf heures, le second, et ainsi de suite.”

“Quelle méthode bizarre!” a crié Alice.

“C’est pour cela qu’on les appelle leçons,” a dit le Griffon. “Parce que nous les laissons là peu à peu.” (‘Leçons’ et ‘les laissons’: à l’oreille, c’est presque pareil.)

C’était une idée toute nouvelle pour Alice. Elle a réfléchi un peu. Puis elle a dit: “Alors le onzième jour devait être un jour de congé?”

“Bien sûr,” a répondu la Fausse-Tortue.

“Et comment faisiez-vous le douzième jour?” a vite demandé Alice.

“Assez parlé des leçons,” a dit le Griffon d’un ton très ferme. “Parlez-lui des jeux, maintenant.”

### Glossaire

- **la morale**: la leçon qu’on tire d’une histoire.
- **le vinaigre**: un liquide au goût fort et piquant, qu’on met dans la salade.
- **aigres**: qui ont un goût fort et piquant; ici, de mauvaise humeur.
- **amers**: qui ont un goût fort et pas agréable; ici, tristes et fâchés.
- **la camomille**: une petite plante; on fait avec elle une boisson amère.
- **le sucre d’orge**: un bonbon long et dur.
- **les bonbons**: de petites choses très sucrées.
- **sursauté**: du verbe ‘sursauter’: faire un petit saut, parce qu’on a peur ou parce qu’on est surpris.
- **laide**: pas belle.
- **désagréable**: pas agréable, qu’on n’aime pas.
- **impolie**: pas polie, sans respect pour les autres.
- **murmuré**: du verbe ‘murmurer’: parler très bas.
- **le flamant**: un grand oiseau rose aux longues pattes et au long cou.
- **la moutarde**: une sauce jaune qui pique la langue.
- **le végétal**: une plante.
- **fâchée**: en colère.
- **comprenez**: du verbe ‘comprendre’: savoir ce qu’une chose veut dire.
- **la demoiselle**: une jeune fille.
- **soupirait**: du verbe ‘soupirer’: respirer fort, parce qu’on est triste ou fatigué.
- **la farce**: une chose très drôle.
- **le récif**: un rocher dans la mer.
- **la pension**: une école où les élèves dorment et mangent.
- **le prospectus**: un papier qui présente une école.
- **le blanchissage**: le lavage du linge.
- **niaise**: bête.
- **Médire**: dire du mal de quelqu’un.
- **les battoirs**: ici, les larges pattes plates de la Fausse-Tortue.
- **le congre**: un grand poisson de mer, long comme un serpent.
- **le menton**: le bas du visage, sous la bouche.
- **le chagrin**: une grande tristesse.
- **le sanglot**: le bruit qu’on fait quand on pleure très fort.
- **paresseux**: qui n’aime pas travailler ou faire des efforts.
- **sourde**: ici, une voix sourde est basse et pas claire.
- **gênée**: ici, qui ne bouge pas facilement.
- **exécutions**: les moments où on tue des condamnés à mort.

## Chapitre X. Le quadrille de homards

La Fausse-Tortue a soupiré profondément. Elle a passé le dos d’une de ses nageoires sur ses yeux. Elle a regardé Alice. Elle a essayé de parler. Mais pendant une ou deux minutes, les sanglots ont arrêté sa voix.

“On dirait qu’elle a un os dans la gorge,” a dit le Griffon. Et il a commencé à la secouer. Il lui a aussi tapé dans le dos. Enfin la Fausse-Tortue a retrouvé sa voix. De grosses larmes coulaient sur ses joues. Elle a continué:

“Vous n’avez peut-être pas beaucoup vécu au fond de la mer?”

(“Non,” a dit Alice.)

“Et on ne vous a peut-être jamais présentée à un homard?”

(Alice allait dire: “J’en ai mangé une fois——” Mais elle s’est arrêtée très vite. Elle a dit: “Non, jamais.”)

“Alors vous ne pouvez pas du tout imaginer cette chose délicieuse: un quadrille de homards.”

“Non, vraiment,” a dit Alice. “Qu’est-ce que c’est que cette danse?”

“D’abord,” a dit le Griffon, “on se met en ligne au bord de la mer——”

“On forme deux lignes,” a crié la Fausse-Tortue. “Des phoques, des tortues, des saumons, et ainsi de suite. Puis, quand on a enlevé les gelées de mer de la côte——”

“Cela prend en général longtemps,” a dit le Griffon.

“——on avance deux fois——”

“Chacun a un homard pour danseur,” a crié le Griffon.

“Bien sûr,” a dit la Fausse-Tortue. “Avancez deux fois et balancez——”

“Changez de homards, et revenez dans le même ordre,” a continué le Griffon.

“Et puis, vous comprenez,” a continué la Fausse-Tortue, “vous jetez les——”

“Les homards!” a crié le Griffon, et il a fait un saut en l’air.

“——aussi loin dans la mer que vous pouvez——”

“Vous nagez après eux!!” a crié le Griffon.

“——vous faites une cabriole dans la mer!!!” a crié la Fausse-Tortue. Elle sautait de tous les côtés comme une folle.

“Changez encore de homards!!!!” a hurlé le Griffon de toutes ses forces.

“——revenez à terre; et——c’est la première figure,” a dit la Fausse-Tortue. Tout à coup, elle a baissé la voix. Pendant tout ce temps, ces deux êtres avaient sauté de tous les côtés comme des fous. Maintenant, ils se sont rassis, très tristes et très calmes. Puis ils ont regardé Alice.

“Cela doit être une très jolie danse,” a dit Alice timidement.

“Voudriez-vous voir un peu comment on la danse?” a dit la Fausse-Tortue.

“Oui, avec grand plaisir,” a dit Alice.

“Allons, essayons la première figure,” a dit la Fausse-Tortue au Griffon. “Nous pouvons la faire sans homards, vous comprenez. Qui va chanter?”

“Oh! chantez, vous,” a dit le Griffon. “Moi, j’ai oublié les paroles.”

Alors ils ont commencé à danser gravement tout autour d’Alice. De temps en temps, ils arrivaient trop près. Alors ils lui marchaient sur les pieds. Ils remuaient leurs pattes de devant pour marquer la mesure. Et la Fausse-Tortue a chanté très lentement et très tristement:

> *“Nous n’irons plus à l’eau,*  
> *Si tu n’avances pas tôt;*  
> *Ce Marsouin trop pressé*  
> *Va tous nous écraser.*  
> *Colimaçon danse,*  
> *Entre dans la danse;*  
> *Sautons, dansons,*  
> *Avant de faire un plongeon.”*

> *“Je ne veux pas danser,*  
> *Je vais me faire casser.”*  
> *“Oh!” reprend le Merlan,*  
> *“C’est pourtant très amusant.”*  
> *Colimaçon danse,*  
> *Entre dans la danse;*  
> *Sautons, dansons,*  
> *Avant de faire un plongeon.*

> *“Je ne veux pas plonger,*  
> *Je ne sais pas nager”*  
> *—“Le Homard et le bateau*  
> *De sauvetage te tirent de l’eau.”*  
> *Colimaçon danse,*  
> *Entre dans la danse;*  
> *Sautons, dansons,*  
> *Avant de faire un plongeon.*

“Merci; c’est une danse très intéressante à regarder,” a dit Alice. Elle était très contente, parce que c’était enfin fini. “Et je trouve cette curieuse chanson du merlan si agréable!”

“Oh! les merlans,” a dit la Fausse-Tortue, “ils—— vous les avez vus, bien sûr?”

“Oui,” a dit Alice. “Je les ai souvent vus à dî——” Et elle s’est arrêtée tout de suite.

“Je ne sais pas où est Di,” a repris la Fausse-Tortue. “Mais vous les avez vus si souvent. Alors vous devez savoir de quoi ils ont l’air?” (Alice voulait dire ‘à dîner’: elle a souvent vu des merlans dans son assiette. Mais elle s’est arrêtée à temps. La Fausse-Tortue a pensé que ‘Di’ était un endroit.)

“Je crois que oui,” a répondu Alice. Elle a réfléchi un moment. “Ils ont la queue dans la bouche—— et ils sont tout couverts de mie de pain.” (C’est comme cela qu’on sert les merlans à table.)

“Vous vous trompez pour la mie de pain,” a dit la Fausse-Tortue. “La mer enlève la mie. Mais ils ont bien la queue dans la bouche. Et la raison est que——” À ce moment, la Fausse-Tortue a bâillé. Elle a fermé les yeux. “Dites-lui la raison et tout le reste,” a dit la Fausse-Tortue au Griffon.

“Voici la raison,” a dit le Griffon. “Les merlans ont absolument voulu aller à la danse avec les homards. Alors on les a jetés à la mer. Alors ils ont dû tomber très loin, très loin. Alors ils ont enfoncé leur queue très fort dans leur bouche. Alors ils n’ont plus pu la retirer. Voilà tout.”

“Merci,” a dit Alice. “C’est très intéressant. Je n’avais jamais appris tant de choses sur les merlans.”

“Alors je propose ceci,” a dit le Griffon. “Racontez-nous quelques-unes de vos aventures.”

“Je peux peut-être vous raconter mes aventures depuis ce matin,” a dit Alice, un peu timide. “Mais il est inutile de parler de la journée d’hier. Parce qu’hier, j’étais une personne tout à fait différente.”

“Expliquez-nous cela,” a dit la Fausse-Tortue.

“Non, non, les aventures d’abord,” a dit le Griffon, impatient. “Les explications prennent tant de temps.”

Alors Alice a commencé à leur raconter ses aventures. Elle a commencé par sa première rencontre avec le Lapin Blanc. Au début, elle n’était pas très à l’aise. Les deux créatures étaient si près d’elle, une de chaque côté! Et elles ouvraient de si grands yeux et une si grande bouche! Mais elle reprenait courage peu à peu, en parlant. La Fausse-Tortue et le Griffon l’ont écoutée très tranquillement. Puis Alice est arrivée à l’histoire de la Chenille. Elle avait dû lui répéter: “*Vous êtes vieux, Père Guillaume.*” Et les mots étaient venus tout de travers. Alors la Fausse-Tortue a poussé un long soupir. Elle a dit: “C’est bien bizarre.”

“Rien ne peut être plus bizarre,” a dit le Griffon.

“Tout de travers,” a répété la Fausse-Tortue d’un air rêveur. “Je voudrais bien l’entendre réciter quelque chose maintenant. Dites-lui de commencer.” Elle regardait le Griffon comme s’il avait de l’autorité sur Alice.

“Debout, et récitez: ‘*C’est la voix du canon*’,” a dit le Griffon.

“Comme ces créatures donnent des ordres! Elles vous font répéter vos leçons!” a pensé Alice. “C’est comme à l’école.” Mais elle s’est levée. Elle a commencé à réciter. Elle avait la tête si pleine du Quadrille de Homards! Alors elle savait à peine ce qu’elle disait. Et les mots venaient d’une manière très drôle:

> *“C’est la voix du homard, forte comme la foudre:*  
> *‘On m’a trop fait bouillir, je dois mettre ma poudre!’*  
> *Puis, les pieds en dehors, il prend la brosse en main,*  
> *Et vite il se fait beau, il se brosse très bien.”*

“Quand j’étais petit, moi, je récitais cela tout autrement,” a dit le Griffon.

“Je ne l’avais pas encore entendu réciter,” a dit la Fausse-Tortue. “Mais pour moi, cela ne veut rien dire.”

Alice n’a rien dit. Elle s’était rassise, le visage dans les mains. Elle se demandait avec étonnement: “Est-ce que les choses vont redevenir normales un jour?”

“Je voudrais bien une explication,” a dit la Fausse-Tortue.

“Elle ne peut pas l’expliquer,” a vite dit le Griffon. “Continuez, récitez les vers suivants.”

“Mais, *les pieds en dehors*,” a continué la Fausse-Tortue. Elle ne voulait pas abandonner. “Pourquoi dire qu’il avait les pieds en dehors?”

“C’est la première position quand on apprend à danser,” a dit Alice. Tout cela la gênait beaucoup. Elle avait très envie de changer de sujet.

“Récitez les vers suivants,” a répété le Griffon, impatient. “Cela commence ainsi: ‘*Je passais près de chez lui——*’”

Alice n’a pas osé désobéir. Pourtant, elle était sûre: les mots allaient venir tout de travers. Elle a donc continué d’une voix tremblante:

> *“Je passais près de chez lui, et j’ai vu, s’il vous plaît,*  
> *Une huître et un hibou: ils dînaient, bien à l’aise.”*

“Pourquoi répéter tout cela?” a interrompu la Fausse-Tortue. “Si vous ne l’expliquez pas quand vous le dites, c’est inutile. C’est de loin la chose la plus compliquée que j’ai entendue.”

“Oui, je crois que vous devez vous arrêter là,” a dit le Griffon. Et Alice ne voulait rien de mieux.

“Allons-nous essayer une autre figure du Quadrille de Homards?” a continué le Griffon. “Ou préférez-vous une chanson de la Fausse-Tortue?”

“Oh! une chanson, je vous prie,” a répondu Alice. “Si la Fausse-Tortue veut bien être si gentille.”

Elle avait dit cela très vite, avec beaucoup d’envie. Alors le Griffon a dit, un peu fâché: “Hum! Chacun ses goûts. Chantez-lui ‘*La Soupe à la Tortue*’, hé! camarade!”

La Fausse-Tortue a poussé un profond soupir. Puis elle a commencé. De temps en temps, les sanglots arrêtaient sa voix.

> *“Ô doux potage,*  
> *Ô plat délicieux!*  
> *Ah! quel partage*  
> *Peut être plus précieux?*  
> *Plonger dans ma soupière*  
> *Cette grande cuillère*  
> *Est un bonheur*  
> *Qui rend joyeux mon cœur.”*

> *“Gibier, volaille,*  
> *Lièvres, dindes, perdreaux,*  
> *Rien ne te vaut,——*  
> *Pas même les pruneaux!*  
> *Plonger dans ma soupière*  
> *Cette grande cuillère*  
> *Est un bonheur*  
> *Qui rend joyeux mon cœur.”*

“Bis au refrain!” a crié le Griffon. La Fausse-Tortue venait de le recommencer. À ce moment, un cri est venu de loin: “Le procès va commencer!”

“Venez donc!” a crié le Griffon. Il a pris Alice par la main. Puis il a commencé à courir. Il n’a pas attendu la fin de la chanson.

“Qu’est-ce que c’est que ce procès?” a demandé Alice, tout essoufflée. Mais le Griffon a seulement répondu: “Venez donc!” Et il a couru encore plus vite. Derrière eux, le petit vent apportait ces paroles tristes, de plus en plus faibles:

> *“Plonger dans ma soupière*  
> *Cette grande cuillère*  
> *Est un bonheur*  
> *Qui rend joyeux mon cœur.”*

### Glossaire

- **le quadrille**: une ancienne danse à plusieurs couples.
- **le homard**: un grand animal de mer avec deux grosses pinces.
- **la nageoire**: la partie plate du corps qui sert à nager.
- **les sanglots**: les bruits qu’on fait quand on pleure très fort.
- **les gelées de mer**: des animaux de mer mous et transparents.
- **la cabriole**: un saut pour s’amuser.
- **la figure**: ici, une partie d’une danse.
- **le marsouin**: un animal de mer qui ressemble à un petit dauphin.
- **le merlan**: un poisson de mer.
- **Colimaçon**: l’escargot.
- **la mie de pain**: ici, de tout petits morceaux de pain.
- **le potage**: la soupe.
- **la soupière**: le grand plat pour servir la soupe.
- **le gibier**: les animaux qu’on chasse pour les manger.
- **la volaille**: les oiseaux qu’on mange, comme le poulet.
- **le procès**: le moment où un tribunal juge une personne.
- **soupiré**: ‘soupirer’: respirer fort quand on est triste.
- **secouer**: faire bouger vite, dans un sens et dans l’autre.
- **les phoques**: de gros animaux qui vivent dans la mer et sur la côte.
- **les saumons**: de grands poissons de mer et de rivière.
- **comprenez**: une forme de ‘comprendre’: savoir ce qu’une chose veut dire.
- **nagez, nager**: avancer dans l’eau avec les bras et les jambes.
- **hurlé**: crié très fort.
- **rassis, rassise**: assis de nouveau.
- **remuaient**: bougeaient.
- **n’irons**: ‘nous n’irons plus’: nous n’allons plus aller.
- **plonger**: sauter dans l’eau, ou mettre une chose dans un liquide.
- **le plongeon**: un saut dans l’eau, la tête la première.
- **impatient**: qui n’aime pas attendre.
- **la brosse**: un objet avec des poils, pour nettoyer ou pour les cheveux.
- **la cuillère**: l’objet qu’on utilise pour manger la soupe.

## Chapitre XI. Qui a volé les tartes?

Le Roi et la Reine de Cœur étaient assis sur leur trône. Une grande foule les entourait. Il y avait toutes sortes de petits oiseaux et d’autres bêtes. Il y avait aussi tout le paquet de cartes. Le Valet, avec des chaînes, était debout devant le trône. De chaque côté, un soldat le gardait. Près du Roi, il y avait le Lapin Blanc. Dans une main, il tenait une trompette. Dans l’autre, il tenait un rouleau de parchemin. Juste au milieu de la salle, il y avait une table avec un grand plat de tartes. Ces tartes avaient l’air si bonnes! Rien qu’à les regarder, Alice avait faim.

“Je voudrais bien les voir finir vite le procès,” a pensé Alice. “Et ensuite servir à manger et à boire.” Mais cela ne semblait pas très probable. Alors elle a regardé tout autour d’elle, pour passer le temps.

C’était la première fois qu’Alice venait dans une cour de justice. Mais elle avait lu des descriptions dans les livres. Elle était très contente, parce qu’elle savait le nom de presque tout. “Ça, c’est le juge,” a pensé Alice. “Je le reconnais à sa grande perruque.”

Le juge, disons-le en passant, était le Roi. Il portait sa couronne sur sa perruque (essayez d’imaginer cela!). Alors il n’avait pas du tout l’air à l’aise. Cela ne lui allait pas bien du tout.

“Et ça, c’est le banc du jury,” a pensé Alice. “Et ces douze créatures, je pense que ce sont les jurés.” (Elle devait dire ‘créatures’, vous comprenez: certains étaient des bêtes, et d’autres des oiseaux.) Elle était assez fière de ce dernier mot. Alors elle l’a répété deux ou trois fois. Elle pensait: “Très peu de petites filles de mon âge savent ce qu’il veut dire.” Et elle avait raison.

Les douze jurés étaient tous très occupés: ils écrivaient sur des ardoises.

“Qu’est-ce qu’ils font?” a dit Alice à l’oreille du Griffon. “Ils ne peuvent rien avoir à écrire avant le début du procès.”

“Ils écrivent leur nom,” a répondu le Griffon, à voix basse lui aussi. “Ils ont peur de l’oublier avant la fin du procès.”

“Les niais!” a crié Alice, très fâchée. Mais elle s’est vite arrêtée, parce que le Lapin Blanc a crié: “Silence dans la salle!” Et le Roi a mis ses lunettes. Il a vite regardé autour de lui, pour voir qui parlait.

Alice voyait très clairement, comme si elle regardait par-dessus leurs épaules. Tous les jurés écrivaient “les niais” sur leurs ardoises. Elle voyait même qu’un juré ne savait pas écrire “niais”. Il devait le demander à son voisin.

“Leurs ardoises vont être très sales avant la fin du procès!” a pensé Alice.

Un des jurés avait un crayon qui grinçait. Alice, vous le pensez bien, ne pouvait pas supporter cela. Elle a fait le tour de la salle et elle est arrivée derrière lui. Elle a bientôt pu prendre le crayon. Cela s’est passé si vite! Le pauvre petit juré (c’était Jacques, le lézard) ne comprenait pas où était son crayon. Il l’a cherché partout. Puis il a dû écrire avec un doigt, pendant tout le reste du jour. Mais cela ne servait à rien: son doigt ne laissait aucune marque sur l’ardoise.

“Héraut, lisez l’acte d’accusation!” a dit le Roi.

Alors le Lapin Blanc a sonné trois fois de la trompette. Puis il a déroulé le parchemin et il a lu:

> *“La Reine de Cœur a fait des tartes,*  
> *Un beau jour de printemps;*  
> *Le Valet de Cœur a pris les tartes,*  
> *Et il est parti tout content!”*

“Délibérez,” a dit le Roi aux jurés.

“Pas encore, pas encore,” a vite interrompu le Lapin. “Il y a beaucoup de choses à faire avant!”

“Appelez les témoins,” a dit le Roi. Et le Lapin Blanc a sonné trois fois de la trompette. Puis il a crié: “Le premier témoin!”

Le premier témoin était le Chapelier. Il est entré dans la salle. Dans une main, il tenait une tasse de thé. Dans l’autre, il avait une tartine de beurre.

“Pardon, Votre Majesté,” a dit le Chapelier, “si j’apporte cela ici. Je n’avais pas tout à fait fini mon thé quand on est venu me chercher.”

“Il fallait finir avant,” a dit le Roi. “Quand avez-vous commencé?”

Le Chapelier a regardé le Lièvre. Le Lièvre l’avait suivi dans la salle. Il tenait le Loir par le bras.

“Le Quatorze Mars, je crois bien,” a dit le Chapelier.

“Le Quinze!” a dit le Lièvre.

“Le Seize!” a ajouté le Loir.

“Notez cela,” a dit le Roi aux jurés. Et les jurés ont vite écrit les trois dates sur leurs ardoises. Puis ils ont fait l’addition. Ensuite, ils ont essayé de changer le total en francs et en centimes.

“Ôtez votre chapeau,” a dit le Roi au Chapelier.

“Il n’est pas à moi,” a dit le Chapelier.

“Volé!” a crié le Roi, et il s’est tourné vers les jurés. Ils ont vite noté cela.

“Je les vends,” a expliqué le Chapelier. “Je n’en ai pas à moi; je suis chapelier.”

Alors la Reine a mis ses lunettes, et elle a regardé fixement le Chapelier. Il est devenu pâle et il a tremblé.

“Faites votre déposition,” a dit le Roi. “Et ne soyez pas nerveux, ou je vous fais exécuter tout de suite.”

Cela n’a pas du tout semblé encourager le témoin. Il passait sans arrêt d’un pied sur l’autre. Il regardait la Reine d’un air inquiet. Il était si troublé! Il a mordu dans sa tasse, au lieu de mordre dans sa tartine de beurre. Et il a enlevé un grand morceau de la tasse.

Juste à ce moment, Alice a eu une sensation bizarre. Elle n’a pas compris tout de suite. Puis elle a compris: elle recommençait à grandir. D’abord, elle a pensé à se lever et à quitter la cour. Mais elle a bien réfléchi. Elle a décidé de rester là, tant qu’il y avait de la place pour elle.

“Ne poussez pas comme ça,” a dit le Loir. “Je peux à peine respirer.”

“Ce n’est pas de ma faute,” a dit Alice doucement. “Je grandis.”

“Vous n’avez pas le droit de grandir ici,” a dit le Loir.

“Ne dites pas de bêtises,” a répondu Alice avec plus de courage. “Vous savez bien que vous grandissez, vous aussi.”

“Oui, mais moi, je grandis raisonnablement,” a dit le Loir. “Pas de cette façon ridicule.” Il s’est levé, de mauvaise humeur, et il est passé de l’autre côté de la salle.

Pendant tout ce temps, la Reine n’avait pas arrêté de regarder le Chapelier. Le Loir traversait la salle. À ce moment, la Reine a parlé à un officier du tribunal.

“Apportez-moi la liste des chanteurs du dernier concert,” a dit la Reine.

Alors le pauvre Chapelier a tremblé si fort qu’il a perdu ses deux chaussures.

“Faites votre déposition,” a répété le Roi, en colère. “Ou je vous fais exécuter, nerveux ou non!”

“Je suis un pauvre homme, Votre Majesté,” a dit le Chapelier d’une voix tremblante. “J’ai commencé mon thé il y a seulement une semaine ou deux. Et les tartines devenaient si minces. Et les *dragées* du thé——”

“Les *dragées* de quoi?” a dit le Roi.

“Ça a commencé par le thé,” a répondu le Chapelier.

“Je vous dis que dragée commence par un *d*!” a crié le Roi. (Le Chapelier parle de son thé. Le Roi, lui, parle de la première lettre du mot ‘dragée’.) “Vous pensez que je suis bête? Continuez!”

“Je suis un pauvre homme,” a continué le Chapelier. “Et les dragées et les autres choses m’ont rendu tout confus. Mais le Lièvre a dit——”

“C’est faux!” a crié le Lièvre, très vite, pour l’interrompre.

“C’est vrai!” a crié le Chapelier.

“Je dis non!” a crié le Lièvre.

“Il dit non!” a dit le Roi. “Passez à autre chose.”

“Eh bien! en tout cas, le Loir a dit——” a continué le Chapelier. Il a regardé autour de lui. Est-ce que le Loir allait dire non, lui aussi? Mais le Loir n’a rien dit, parce qu’il dormait profondément.

“Après cela,” a continué le Chapelier, “je me suis coupé d’autres tartines de beurre.”

“Mais qu’est-ce que le Loir a dit?” a demandé un des jurés.

“Je ne peux pas m’en souvenir,” a dit le Chapelier.

“Vous devez vous en souvenir,” a dit le Roi. “Ou je vous fais exécuter.”

Le pauvre Chapelier a laissé tomber sa tasse et sa tartine de beurre. Il a posé un genou par terre. “Je suis un pauvre homme, Votre Majesté!” a commencé le Chapelier.

“Vous êtes un très pauvre orateur,” a dit le Roi. (Ici, ‘pauvre’ veut dire ‘mauvais’: pour le Roi, le Chapelier parle très mal.)

Alors un des cochons d’Inde a applaudi. Tout de suite, un des huissiers a réprimé le cochon d’Inde. (Comme ce mot est assez difficile, je vais vous expliquer comment ils ont fait. Ils avaient un grand sac de toile. Ce sac se fermait avec deux ficelles, à l’ouverture. Ils ont fait glisser le cochon d’Inde dans ce sac, la tête la première. Puis ils se sont assis sur le sac.)

“Je suis contente d’avoir vu cela,” a pensé Alice. “J’ai souvent lu cela dans les journaux, à la fin des procès: ‘Quelques personnes ont essayé d’applaudir, mais les huissiers les ont bientôt réprimées.’ Et jusqu’à maintenant, je n’avais jamais compris ce que cela voulait dire.”

“C’est tout ce que vous savez de cette affaire?” a continué le Roi. “Alors vous pouvez vous prosterner.”

“Je ne peux pas me prosterner plus bas,” a dit le Chapelier. “Je suis déjà par terre.”

“Alors asseyez-vous,” a répondu le Roi.

Alors l’autre cochon d’Inde a applaudi, et on l’a réprimé.

“Bon, c’est la fin des cochons d’Inde!” a pensé Alice. “Maintenant, cela va aller mieux.”

“J’aimerais bien aller finir mon thé,” a dit le Chapelier. Il a regardé la Reine avec inquiétude. Elle lisait la liste des chanteurs.

“Vous pouvez partir,” a dit le Roi. Et le Chapelier a vite quitté la cour. Il n’a même pas pris le temps de mettre ses chaussures.

“Et coupez-lui la tête dehors,” a ajouté la Reine à un des huissiers. Mais le Chapelier était déjà bien loin quand l’huissier est arrivé à la porte.

“Appelez un autre témoin,” a dit le Roi.

L’autre témoin était la cuisinière de la Duchesse. Elle avait la poivrière à la main. Alice a deviné qui c’était, même avant son entrée dans la salle. Tout à coup, elle a vu tous les gens près de la porte éternuer en même temps!

“Faites votre déposition,” a dit le Roi.

“Non!” a dit la cuisinière.

Le Roi a regardé le Lapin Blanc d’un air inquiet. Le Lapin lui a dit à voix basse: “Votre Majesté doit poser des questions difficiles à ce témoin.”

“Si je dois le faire, je dois le faire,” a dit le Roi d’un air triste. Il a croisé les bras. Il a froncé les sourcils devant la cuisinière. Il les a froncés si fort que ses yeux sont presque rentrés dans sa tête. Puis il a dit d’une voix creuse: “Qu’est-ce qu’il y a dans les tartes?”

“Du poivre, surtout!” a dit la cuisinière.

“De la mélasse,” a dit une voix endormie derrière elle.

“Attrapez ce Loir par le cou!” a crié la Reine. “Coupez la tête à ce Loir! Mettez ce Loir à la porte! Réprimez-le, pincez-le, arrachez-lui ses moustaches!”

Pendant quelques moments, toute la cour a été en grand désordre. Il fallait mettre le Loir à la porte. Quand le calme est revenu, la cuisinière avait disparu.

“Cela ne fait rien,” a dit le Roi. Il avait l’air beaucoup plus tranquille. “Appelez le troisième témoin.” Et il a ajouté à voix basse à la Reine: “Vraiment, mon amie, vous devez interroger le prochain témoin. Cela me fait trop mal au front!”

Alice regardait le Lapin Blanc. Il tournait la liste dans ses doigts. Elle voulait savoir qui était le prochain témoin. “Parce que jusqu’à maintenant, les dépositions ne prouvent pas grand-chose,” a pensé Alice. Imaginez sa surprise! Le Lapin Blanc a crié, de toute la force de sa petite voix aiguë: “Alice!”

### Glossaire

- **la perruque**: de faux cheveux qu’on met sur la tête.
- **le juge**: la personne qui dirige le procès et qui décide.
- **les jurés, le jury**: les personnes qui décident si l’accusé a fait la faute.
- **l’ardoise**: une petite plaque grise sur laquelle on écrit.
- **le héraut**: l’homme qui lit les messages du roi.
- **le parchemin**: une ancienne sorte de papier.
- **délibérer**: discuter ensemble avant de décider.
- **le témoin**: une personne qui dit au tribunal ce qu’elle a vu ou ce qu’elle sait.
- **la déposition**: ce que dit un témoin au tribunal.
- **l’orateur**: une personne qui parle devant les gens.
- **l’huissier**: un employé du tribunal qui garde l’ordre.
- **réprimer**: arrêter, retenir (mais lisez comment les huissiers font!).
- **se prosterner**: se mettre à genoux ou par terre devant une personne importante.
- **la poivrière**: un petit pot pour le poivre.
- **les tartes**: des gâteaux plats, avec des fruits ou du sucre.
- **fâchée**: en colère.
- **le crayon**: un petit bâton pour écrire ou pour dessiner.
- **grinçait**: faisait un petit bruit aigu et désagréable.
- **comprenez, comprenait**: des formes de ‘comprendre’: savoir ce qu’une chose veut dire.
- **interrompu**: arrêté une personne qui parle.
- **l’addition**: le calcul qui donne le total de plusieurs nombres.
- **pâle**: presque blanc, sans couleur.
- **tremblé**: bougé un peu sans le vouloir, à cause de la peur.
- **inquiet**: qui a peur de ce qui va arriver.
- **la dragée, les dragées**: des bonbons durs, souvent des amandes couvertes de sucre.
- **le cochon d’Inde**: un petit animal rond, sans queue.
- **applaudi**: frappé dans les mains pour dire bravo.
- **la cuisinière**: la femme qui prépare les repas.
- **niais, niaise**: bête.
- **le procès**: le moment où un tribunal juge une personne.
- **le chapelier**: la personne qui fait et vend des chapeaux.
- **la tartine**: une tranche de pain.
- **la mélasse**: un sirop noir et très sucré.

## Chapitre XII. Déposition d’Alice

“Voilà!” a crié Alice. Dans son trouble, elle avait tout à fait oublié une chose. Elle avait beaucoup grandi depuis quelques moments. Elle s’est levée très vite. Alors le bord de sa robe a accroché le banc du jury. Le banc s’est renversé. Les jurés sont tombés sur la tête de la foule en bas. Ils se débattaient de tous les côtés, comme les poissons rouges du vase. Alice se souvenait de ce vase. Elle l’avait renversé par accident la semaine précédente.

“Oh! je vous demande bien pardon!” a crié Alice, très gênée. Elle pensait toujours à l’accident des poissons rouges. Alors elle a vite commencé à ramasser les jurés. Elle avait une idée vague. Elle devait les ramasser tout de suite et les remettre sur les bancs. Sinon, ils allaient mourir.

“Le procès ne peut pas continuer,” a dit le Roi d’une voix grave. “Les jurés doivent d’abord être tous à leur place; *tous!*” Il a répété ce mot avec force. Et il a regardé Alice fixement.

Alice a regardé le banc du jury. Dans sa hâte, elle avait mis le Lézard la tête en bas. Le pauvre petit être remuait tristement la queue. Il ne pouvait pas se retourner. Elle l’a vite retourné et elle l’a remis à sa place. “Ce n’est pas très important,” a dit Alice pour elle-même. “Je pense qu’il est aussi utile au procès, la tête en bas ou en haut.”

Les jurés se sont un peu calmés après le choc. On a retrouvé leurs ardoises et leurs crayons. On les leur a rendus. Alors ils se sont mis à écrire l’histoire de l’accident, avec beaucoup de soin. Seul le Lézard n’a pas écrit. Il semblait trop faible pour faire quelque chose. Il restait la bouche ouverte, les yeux fixés sur le plafond de la salle.

“Que savez-vous de cette affaire-là?” a demandé le Roi à Alice.

“Rien,” a répondu Alice.

“Rien absolument?” a insisté le Roi.

“Rien absolument,” a dit Alice.

“Voilà qui est très important,” a dit le Roi, et il s’est tourné vers les jurés.

Ils allaient écrire cela sur leurs ardoises, quand le Lapin Blanc a interrompu le Roi. “Peu important, veut dire Votre Majesté, sans doute,” a dit le Lapin très respectueusement. Mais il fronçait les sourcils. Et il faisait des grimaces au Roi.

“Peu important, bien sûr, c’est ce que je voulais dire,” a vite répondu le Roi. Et il a continué à répéter à voix basse: “Très important, peu important, peu important, très important.” Il semblait essayer quel mot sonnait le mieux.

Certains jurés ont écrit “très important”, d’autres “peu important”. Alice était assez près pour regarder leurs ardoises. Alors elle voyait tout cela. “Mais cela ne fait absolument rien,” a pensé Alice.

Depuis quelque temps, le Roi écrivait dans son carnet. À ce moment-là, il a crié: “Silence!” Et il a lu dans son carnet: “Règle Quarante-deux: *Toute personne qui a plus d’un mille de haut doit quitter la cour.*”

Tout le monde a regardé Alice.

“Je n’ai pas un mille de haut,” a dit Alice.

“Si,” a dit le Roi.

“Près de deux milles,” a ajouté la Reine.

“Eh bien! je ne vais pas sortir quand même,” a dit Alice. “D’ailleurs, ce n’est pas une vraie règle. Vous venez de l’inventer.”

“C’est la règle la plus ancienne du livre,” a dit le Roi.

“Alors elle doit porter le numéro Un.”

Le Roi est devenu pâle. Il a vite fermé son carnet. “Délibérez,” a dit le Roi aux jurés, d’une voix faible et tremblante.

“Il y a d’autres dépositions, s’il plaît à Votre Majesté,” a dit le Lapin. Il s’est levé très vite. “On vient de ramasser ce papier.”

“Qu’est-ce qu’il y a dedans?” a dit la Reine.

“Je ne l’ai pas encore ouvert,” a dit le Lapin Blanc. “Mais on dirait une lettre de l’accusé à—— à quelqu’un.”

“C’est sûrement cela,” a dit le Roi. “Ou alors elle est écrite à personne. Et ce n’est pas ordinaire, vous comprenez.”

“À qui est-elle adressée?” a dit un des jurés.

“Elle n’a pas d’adresse,” a dit le Lapin Blanc. “En fait, il n’y a rien d’écrit à l’extérieur.” Pendant qu’il parlait, il a déplié le papier. Puis il a ajouté: “Ce n’est pas une lettre, après tout; c’est une pièce de vers.”

“Est-ce l’écriture de l’accusé?” a demandé un autre juré.

“Non,” a dit le Lapin Blanc, “et c’est le plus drôle.” (Tous les jurés ont eu l’air très embarrassé.)

“Il a sûrement imité l’écriture d’un autre,” a dit le Roi. (Les jurés ont repris un air calme.)

“Pardon, Votre Majesté,” a dit le Valet. “Je n’ai pas écrit cette lettre. Et on ne peut pas prouver que c’est moi. Il n’y a pas de signature.”

Le Roi a répondu: “Si vous n’avez pas signé, c’est encore pire. Vous aviez de mauvaises intentions, c’est sûr. Un honnête homme signe son nom!”

Alors tout le monde a applaudi. C’était la première remarque vraiment bonne du Roi ce jour-là.

“Cela prouve qu’il est coupable,” a dit la Reine.

“Cela ne prouve rien!” a dit Alice. “Vous ne savez même pas de quoi cela parle.”

“Lisez ces vers,” a dit le Roi.

Le Lapin Blanc a mis ses lunettes. “Par où dois-je commencer, s’il plaît à Votre Majesté?” a demandé le Lapin.

“Commencez par le commencement,” a dit gravement le Roi. “Et continuez jusqu’à la fin; là, vous vous arrêterez.”

Voici les vers que le Lapin Blanc a lus:

> *“On m’a dit que tu es allé chez elle*  
> *Pour pouvoir lui parler,*  
> *Et qu’elle a dit, la cruelle,*  
> *Que je ne savais pas nager!*

> *Bientôt il leur a fait dire*  
> *(Nous savons bien que c’est vrai!)*  
> *Qu’on ne devait pas en médire,*  
> *Ou attention aux coups de balai!*

> *J’en ai donné trois, elle en a pris une;*  
> *Combien donc y en a-t-il pour nous?*  
> *(Ici, il y a une lacune.)*  
> *Toutes sont revenues d’eux à vous.*

> *Si vous ou moi, dans cette affaire,*  
> *Étions trop embarrassés,*  
> *Demandons-lui, cher confrère,*  
> *De nous laisser comme il nous a trouvés.*

> *Vous les avez, j’en suis certaine,*  
> *(Avant sa crise de nerfs,*  
> *Qui a secoué l’inhumaine,)*  
> *Trompés tous les trois, c’est clair.*

> *Cachez-lui qu’elle les préfère;*  
> *Car ce doit être, je crois,*  
> *(Et ce sera toujours, je l’espère)*  
> *Un secret entre vous et moi.”*

Le Roi s’est frotté les mains. “Voilà la preuve la plus importante jusqu’ici; alors, maintenant, le jury——”

“Un seul juré peut expliquer cela?” a dit Alice. “Alors je lui donne une pièce de dix sous.” (Elle était devenue si grande, dans ces derniers moments! Alors elle n’avait plus du tout peur d’interrompre le Roi.) “Pour moi, cela n’a aucun sens.”

Tous les jurés ont écrit sur leurs ardoises: “Pour elle, cela n’a aucun sens.” Mais aucun d’eux n’a essayé d’expliquer les vers.

“Cela ne veut rien dire?” a dit le Roi. “Alors nous évitons beaucoup de problèmes, vous comprenez. Parce qu’il est inutile de chercher une explication. Et pourtant, je ne suis pas sûr.” Il a étalé les vers sur ses genoux. Il les a regardés d’un œil. “Il me semble que je vois quelque chose, après tout. ‘*Que je ne savais pas nager!*’” Il s’est tourné vers le Valet. “Vous ne savez pas nager, n’est-ce pas?”

Le Valet a secoué tristement la tête. “En ai-je l’air?” a dit le Valet. (Non, bien sûr, il n’en avait pas l’air: il était tout en carton.)

“Jusqu’ici, c’est bien,” a dit le Roi. Et il a continué à parler tout bas: “‘*Nous savons bien que c’est vrai.*’ C’est le jury qui dit cela, bien sûr! ‘*J’en ai donné trois, elle en a pris une.*’ C’est justement ce qu’il a fait avec les tartes, vous comprenez.”

“Mais ensuite, il y a: ‘*Toutes sont revenues d’eux à vous*’,” a dit Alice.

“Tiens, mais les voici!” a dit le Roi d’un air de triomphe. Il a montré du doigt les tartes sur la table. “Il n’y a rien de plus clair. Et encore: ‘*Avant sa crise de nerfs.*’” Il s’est tourné vers la Reine. “Vous n’avez jamais eu de crise de nerfs, je crois, mon épouse?”

“Jamais!” a dit la Reine, furieuse. Et elle a jeté un encrier à la tête du Lézard. (Le pauvre Jacques avait arrêté d’écrire avec un doigt sur son ardoise. Il avait vu que cela ne laissait aucune marque. Mais maintenant il s’est vite remis au travail. Il a utilisé l’encre qui coulait sur son visage, tant qu’il y en avait.)

“Non, mon épouse, vous avez trop bon air,” a dit le Roi. Il a regardé toute la salle et il a souri. Il y a eu un silence de mort.

“C’est un calembour,” a ajouté le Roi, en colère, et tout le monde a ri. (‘Bon air’ et ‘bons nerfs’: à l’oreille, c’est presque pareil. Voilà le jeu de mots du Roi.) “Délibérez,” a ajouté le Roi, pour la vingtième fois à peu près ce jour-là.

“Non, non,” a dit la Reine, “l’arrêt d’abord, on délibérera après.”

“Cela n’a pas de bon sens!” a dit Alice tout haut. “Quelle idée, de donner l’arrêt d’abord!”

“Taisez-vous,” a dit la Reine, toute violette de colère.

“Je ne vais pas me taire,” a dit Alice.

“Qu’on lui coupe la tête!” a hurlé la Reine de toutes ses forces. Personne n’a bougé.

“Personne n’a peur de vous,” a dit Alice. (Elle avait maintenant toute sa grandeur naturelle.) “Vous n’êtes qu’un paquet de cartes!”

Alors tout le paquet a sauté en l’air. Les cartes ont tourné dans l’air. Puis elles sont retombées sur Alice. Elle a poussé un petit cri, moitié de peur, moitié de colère. Elle a essayé de les repousser. Et elle s’est trouvée couchée sur le gazon, la tête sur les genoux de sa sœur. Sa sœur enlevait doucement les feuilles mortes de son visage. Ces feuilles étaient tombées du haut des arbres, en volant.

“Réveillez-vous, chère Alice! Vous avez dormi si longtemps!” a dit sa sœur.

“Oh! j’ai fait un si drôle de rêve,” a dit Alice. Et elle a raconté à sa sœur les étranges aventures que vous venez de lire. Elle a raconté tout ce qu’elle pouvait se rappeler. Quand elle a fini, sa sœur l’a embrassée. “C’est vraiment un très drôle de rêve,” a dit sa sœur. “Mais maintenant, courez à la maison pour prendre le thé. Il se fait tard.” Alors Alice s’est levée. Elle a couru vers la maison. En chemin, elle a pensé, et elle avait raison: “Quel rêve merveilleux j’ai fait!”

Mais sa sœur est restée assise tranquillement, juste comme Alice l’avait laissée. Sa tête était appuyée sur sa main. Elle regardait le coucher du soleil. Elle pensait à la petite Alice et à ses merveilleuses aventures. Alors elle aussi a commencé à rêver, d’une certaine manière. Voici son rêve:

D’abord, elle a rêvé de la petite Alice elle-même. Les petites mains de l’enfant étaient encore jointes sur ses genoux. Ses yeux vifs et brillants regardaient dans les yeux de sa sœur. Sa sœur entendait même le son de sa voix. Elle voyait ce petit mouvement bizarre de la tête. Avec ce mouvement, Alice rejetait en arrière ses cheveux. Ces cheveux revenaient sans arrêt dans ses yeux.

Elle écoutait, ou elle semblait écouter. Et tout s’est animé autour d’elle. Tout s’est rempli des étranges créatures du rêve de sa jeune sœur. Les longues herbes bougeaient à ses pieds, sous les pas rapides du Lapin Blanc. La Souris avait peur. Elle faisait du bruit dans l’eau, en traversant la mare voisine. La sœur d’Alice entendait le bruit des tasses. Le Lièvre et ses amis prenaient leur repas, ce repas qui ne finissait jamais. Elle entendait aussi la voix perçante de la Reine. La Reine envoyait à la mort ses pauvres invités.

Une fois encore, l’enfant-porc éternuait sur les genoux de la Duchesse. Les assiettes et les plats se cassaient autour de lui. Une fois encore, il y avait dans l’air la voix aiguë du Griffon. Il y avait le bruit du crayon d’ardoise du Lézard. Il y avait les cris étouffés des cochons d’Inde, dans le sac. On les avait mis là sur l’ordre de la cour. Et tous ces bruits se mélangeaient aux sanglots de la pauvre Fausse-Tortue, au loin.

Elle est restée ainsi assise, les yeux fermés. Elle croyait presque être dans le Pays des Merveilles. Mais elle savait: elle devait seulement rouvrir les yeux, et tout allait changer. Tout allait redevenir la triste réalité. Les herbes allaient bouger seulement à cause du vent. L’eau de la mare allait faire du bruit seulement à cause du mouvement des roseaux. Le bruit des tasses allait devenir le son des clochettes au cou des moutons. Dans la voix perçante du petit berger, elle allait reconnaître les cris aigus de la Reine. Et l’éternuement du bébé, le cri du Griffon, tous les autres bruits étranges? Elle le savait bien: ils allaient devenir le bruit confus d’une cour de ferme. Et le cri des bestiaux, au loin, allait remplacer les lourds sanglots de la Fausse-Tortue.

Enfin, elle a imaginé cette même petite sœur dans l’avenir, devenue grande elle aussi. Alice allait garder, même à l’âge adulte, le cœur simple et aimant de son enfance. Elle allait réunir autour d’elle d’autres petits enfants. Elle allait faire briller leurs yeux vifs et curieux avec beaucoup d’aventures étranges. Peut-être même avec le rêve du Pays des Merveilles, de ce temps-là. Sa sœur la voyait partager leurs petits chagrins et aimer leurs joies innocentes. Et Alice allait se rappeler sa propre enfance et les heureux jours d’été.

FIN.

### Glossaire

- **un mille**: une ancienne mesure de distance, environ 1,6 kilomètre.
- **le carnet**: un petit cahier pour écrire des notes.
- **l’accusé**: la personne qu’on juge au procès.
- **une pièce de vers**: un petit poème.
- **médire**: dire du mal de quelqu’un.
- **la lacune**: une chose qui manque.
- **le confrère**: une personne qui fait le même travail que vous.
- **la crise de nerfs**: un moment où une personne crie et pleure, et ne se contrôle plus.
- **l’inhumaine**: une femme très cruelle.
- **le sou**: une ancienne petite pièce de monnaie.
- **le carton**: un papier très épais.
- **le calembour**: un jeu de mots.
- **l’arrêt**: la décision finale du tribunal, la punition.
- **délibérer**: discuter ensemble avant de décider.
- **le berger**: la personne qui garde les moutons.
- **le Pays des Merveilles**: le pays magique du rêve d’Alice.
- **accroché**: touché une chose et tiré cette chose avec soi.
- **renversé**: fait tomber.
- **débattaient**: ‘se débattre’: bouger beaucoup pour se libérer.
- **ramasser**: prendre une chose ou une personne par terre.
- **remuait**: bougeait.
- **les crayons**: de petits bâtons pour écrire ou pour dessiner.
- **fronçait**: ‘froncer les sourcils’: rapprocher les sourcils quand on n’est pas content.
- **interrompu**: arrêté une personne qui parle.
- **respectueusement**: avec beaucoup de politesse.
- **comprenez**: une forme de ‘comprendre’: savoir ce qu’une chose veut dire.
- **nager**: avancer dans l’eau avec les bras et les jambes.
- **secoué**: fait bouger vite, dans un sens et dans l’autre.
- **les tartes**: des gâteaux plats, avec des fruits ou du sucre.
- **les tasses**: de petits récipients pour boire le thé.
- **les jurés, le jury**: les personnes qui décident si l’accusé a fait la faute.
- **l’ardoise**: une petite plaque grise sur laquelle on écrit.
- **le procès**: le moment où un tribunal juge une personne.
- **le gazon**: l’herbe courte.
- **la mare**: une petite étendue d’eau, plus petite qu’un lac.
- **le porc**: le cochon.
- **perçante**: forte et très aiguë, pour une voix.
