# Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur (Édition B1)

*Maurice Leblanc*

## L'arrestation d'Arsène Lupin

L'étrange voyage! Pourtant, il avait si bien commencé! Pour ma part, je n'ai jamais fait un voyage qui s'annonçait aussi bien. La *Provence* est un transatlantique rapide et confortable. Son commandant est le plus aimable des hommes. La meilleure société se trouvait réunie à bord. Des relations se formaient, on organisait des divertissements. Nous avions une impression délicieuse. Nous étions séparés du monde, seuls entre nous, comme sur une île inconnue. Nous étions donc obligés de nous rapprocher les uns des autres.

Et nous nous rapprochions...

Avez-vous déjà pensé à ce qu'il y a d'original et d'imprévu dans ce groupe de personnes? La veille encore, elles ne se connaissaient pas. Pendant quelques jours, entre le ciel infini et la mer immense, elles vont vivre ensemble, très près les unes des autres. Ensemble, elles vont affronter les colères de l'Océan et l'attaque terrible des vagues. Elles vont affronter la méchanceté des tempêtes et le calme trompeur de l'eau endormie.

Au fond, c'est la vie elle-même, vécue en raccourci, comme une petite tragédie. Elle a ses orages et ses grandeurs, sa monotonie et sa variété. C'est peut-être pour cela qu'on profite de ce court voyage avec tant de hâte et de plaisir. Et le plaisir est encore plus fort, car on en voit la fin au moment même où il commence.

Mais depuis plusieurs années, quelque chose de nouveau ajoute beaucoup aux émotions de la traversée. La petite île flottante dépend encore de ce monde qu'on croyait avoir quitté. Un lien reste. En plein Océan, il se défait peu à peu, et peu à peu, en plein Océan, il se refait. C'est le télégraphe sans fil! C'est l'appel d'un autre univers, qui nous envoie des nouvelles de façon très mystérieuse! On ne peut même plus imaginer des fils de fer où glisse le message invisible. Le mystère est encore plus profond, et aussi plus poétique. Pour expliquer ce nouveau miracle, il faut imaginer que le message arrive sur les ailes du vent.

Ainsi, pendant les premières heures, nous nous sommes sentis suivis, accompagnés, et même précédés par cette voix lointaine. De temps en temps, elle murmurait à l'un de nous quelques mots venus de là-bas. Deux amis m'ont parlé. Dix autres, vingt autres nous ont envoyé à tous, à travers l'espace, leurs adieux tristes ou souriants.

Or, le deuxième jour, nous étions à cinq cents milles des côtes françaises. C'était un après-midi d'orage. Le télégraphe sans fil nous a transmis une dépêche. Voici ce qu'elle disait:

«*Arsène Lupin à votre bord, première classe, cheveux blonds, blessure avant-bras droit, voyage seul, sous le nom de R...*»

À ce moment précis, un violent coup de tonnerre a éclaté dans le ciel sombre. Les ondes électriques ont été interrompues. Le reste de la dépêche ne nous est pas arrivé. Du nom qu'utilisait Arsène Lupin, on ne connaissait que la première lettre.

Pour toute autre nouvelle, le secret aurait sûrement été bien gardé. Les employés du télégraphe, le commissaire du bord et le commandant n'auraient rien dit. Mais certains événements semblent plus forts que la discrétion la plus sévère. Le jour même, nous savions tous que le fameux Arsène Lupin se cachait parmi nous. Personne ne pouvait dire comment la nouvelle s'était répandue.

Arsène Lupin parmi nous! Le cambrioleur que personne ne pouvait attraper! Depuis des mois, tous les journaux racontaient ses exploits! C'était le personnage mystérieux contre qui le vieux Ganimard, notre meilleur policier, avait commencé un duel à mort. Et ce duel était plein d'épisodes pittoresques! Arsène Lupin était un gentleman plein de fantaisie, qui ne travaillait que dans les châteaux et les salons. Une nuit, il était entré chez le baron Schormann. Il était reparti les mains vides, et il avait laissé sa carte, avec ces mots: «Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur, reviendra quand les meubles seront authentiques». Arsène Lupin, l'homme aux mille déguisements! Il avait été tour à tour chauffeur, ténor, bookmaker, fils de famille, adolescent, vieillard. Il avait été commis-voyageur marseillais, médecin russe, torero espagnol!

Imaginez bien ceci: Arsène Lupin allait et venait dans l'espace assez petit d'un transatlantique. Que dis-je! Il était dans ce petit coin des premières, où l'on se rencontrait à chaque instant. Il était dans cette salle à manger, dans ce salon, dans ce fumoir! Arsène Lupin, c'était peut-être ce monsieur... ou celui-là... mon voisin de table... mon compagnon de cabine...

—Et cela va durer encore cinq fois vingt-quatre heures! s'est écriée le lendemain miss Nelly Underdown. Mais c'est insupportable! J'espère bien qu'on va l'arrêter.

Et elle s'est tournée vers moi:

—Voyons, monsieur d'Andrézy, vous êtes déjà très ami avec le commandant. Vous ne savez rien?

J'aurais bien voulu savoir quelque chose, pour plaire à miss Nelly! C'était une de ces femmes magnifiques qui prennent tout de suite la première place, partout. Leur beauté éblouit, et leur fortune aussi. Elles ont une cour d'admirateurs passionnés.

Elle avait été élevée à Paris par une mère française. Elle allait rejoindre son père, le très riche Underdown, de Chicago. Une de ses amies, lady Jerland, l'accompagnait.

Dès la première heure, j'avais décidé de flirter avec elle. Mais en voyage, les gens deviennent vite intimes. Tout de suite, son charme m'avait troublé. Quand ses grands yeux noirs rencontraient les miens, je me sentais un peu trop ému pour un simple flirt. Elle, de son côté, recevait mes compliments avec une certaine faveur. Elle voulait bien rire de mes mots d'esprit et s'intéresser à mes histoires. Elle semblait répondre à mon empressement par une vague sympathie.

Un seul rival, peut-être, aurait pu m'inquiéter. C'était un assez beau garçon, élégant et réservé. Parfois, elle semblait préférer son caractère silencieux à mes manières plus ouvertes de Parisien.

Il était justement dans le groupe d'admirateurs autour de miss Nelly, quand elle m'a posé sa question. Nous étions sur le pont, bien installés dans des rocking-chairs. L'orage de la veille avait éclairci le ciel. Le moment était délicieux.

—Je ne sais rien de précis, mademoiselle, lui ai-je répondu. Mais pourquoi ne pas mener l'enquête nous-mêmes? Nous pouvons la faire aussi bien que le vieux Ganimard, l'ennemi personnel d'Arsène Lupin!

—Oh! oh! vous allez bien loin!

—Pourquoi donc? Le problème est-il si compliqué?

—Très compliqué.

—C'est que vous oubliez les éléments que nous avons pour le résoudre.

—Quels éléments?

—1° Lupin se fait appeler monsieur R...

—C'est une description un peu vague.

—2° Il voyage seul.

—Si ce détail vous suffit!

—3° Il est blond.

—Et alors?

—Alors, nous n'avons plus qu'à regarder la liste des passagers et à éliminer les autres, un par un.

J'avais cette liste dans ma poche. Je l'ai prise et je l'ai parcourue.

—Je remarque d'abord que seulement treize personnes ont un nom qui commence par cette lettre.

—Treize seulement?

—En première classe, oui. Sur ces treize messieurs R..., neuf voyagent avec des femmes, des enfants ou des domestiques. Vous pouvez le vérifier. Il reste quatre hommes seuls. Le marquis de Raverdan...

—Secrétaire d'ambassade, a interrompu miss Nelly. Je le connais.

—Le major Rawson...

—C'est mon oncle, a dit quelqu'un.

—M. Rivolta...

—Présent! s'est écrié l'un de nous.

C'était un Italien. Son visage disparaissait sous une barbe d'un noir parfait.

Miss Nelly a éclaté de rire.

—Monsieur n'est pas vraiment blond.

—Alors, ai-je repris, nous devons conclure que le coupable est le dernier de la liste.

—C'est-à-dire?

—C'est-à-dire M. Rozaine. Quelqu'un connaît-il M. Rozaine?

Personne n'a rien dit. Mais miss Nelly s'est tournée vers le jeune homme silencieux. Il restait toujours près d'elle, et cela me tourmentait. Elle lui a dit:

—Eh bien, monsieur Rozaine, vous ne répondez pas?

Tout le monde l'a regardé. Il était blond.

Je l'avoue, j'ai senti comme un petit choc au fond de moi. Un silence gêné est tombé sur nous. J'ai compris que les autres sentaient aussi cette sorte d'étouffement. C'était pourtant absurde, car rien dans les manières de ce monsieur ne permettait de le soupçonner.

—Pourquoi je ne réponds pas? a-t-il dit. Mais parce que j'ai déjà fait la même enquête! Il y a mon nom, je voyage seul, et puis il y a la couleur de mes cheveux. Je suis arrivé au même résultat. Je suis donc d'avis qu'on m'arrête.

Il avait un drôle d'air en disant ces mots. Ses lèvres étaient minces comme deux traits durs. Elles sont devenues encore plus minces et plus pâles. Des filets de sang sont apparus dans ses yeux.

Bien sûr, il plaisantait. Pourtant, son visage et son attitude nous ont fait une forte impression. Naïvement, miss Nelly a demandé:

—Mais vous n'avez pas de blessure?

—C'est vrai, a-t-il dit, la blessure manque.

D'un geste nerveux, il a relevé sa manchette et il a montré son bras. Mais tout de suite, une idée m'a frappé. Mes yeux ont rencontré ceux de miss Nelly: il avait montré le bras gauche.

Et ma foi, j'allais le faire remarquer clairement. Mais à ce moment, un incident nous a distraits. Lady Jerland, l'amie de miss Nelly, arrivait en courant.

Elle était bouleversée. On s'est pressé autour d'elle. Après beaucoup d'efforts, elle a réussi à dire, en bégayant:

—Mes bijoux, mes perles!... on a tout pris!...

Non, on n'avait pas tout pris, comme nous l'avons appris ensuite. C'était beaucoup plus curieux: on avait choisi!

Il y avait une étoile en diamants, un pendentif en cabochons de rubis, des colliers et des bracelets brisés. Le voleur n'avait pas pris les pierres les plus grosses. Il avait pris les plus fines, les plus précieuses. On aurait dit qu'il avait choisi celles qui valaient le plus et prenaient le moins de place. Les montures étaient là, sur la table. Je les ai vues, nous les avons tous vues. Elles avaient perdu leurs pierres, comme des fleurs dont on aurait arraché les beaux pétales brillants et colorés.

Et pour faire ce travail, il avait fallu agir pendant l'heure où lady Jerland prenait le thé. Il avait fallu agir en plein jour, dans un couloir où passaient beaucoup de gens. Il avait fallu forcer la porte de la cabine. Puis il avait fallu trouver un petit sac, caché exprès au fond d'un carton à chapeau. Et il avait fallu l'ouvrir et choisir!

Nous avons tous poussé le même cri. Quand on a appris le vol, tous les passagers ont eu la même opinion: c'est Arsène Lupin. Et c'était bien sa manière: compliquée, mystérieuse, incroyable... et pourtant logique. Car tous les bijoux ensemble auraient formé une masse encombrante, difficile à cacher. Mais de petites choses séparées, des perles, des émeraudes et des saphirs, c'était bien plus facile!

Au dîner, il s'est passé ceci: à droite et à gauche de Rozaine, les deux places sont restées vides. Et le soir, on a appris que le commandant l'avait fait appeler.

Personne ne doutait de son arrestation, et tout le monde a été vraiment soulagé. On respirait enfin. Ce soir-là, on a joué à des petits jeux. On a dansé. Miss Nelly, surtout, était d'une gaieté folle. J'ai compris une chose. Au début, les compliments de Rozaine lui avaient peut-être plu, mais elle les avait presque oubliés. Sa grâce a fini de me conquérir. Vers minuit, sous la lumière calme de la lune, je lui ai dit que je lui étais tout dévoué. J'étais ému, et cela n'a pas semblé lui déplaire.

Mais le lendemain, tout le monde a été stupéfait. On a appris que Rozaine était libre: les preuves contre lui n'étaient pas suffisantes.

Il était le fils d'un grand négociant de Bordeaux. Il avait montré des papiers parfaitement en règle. De plus, ses bras ne portaient pas la moindre trace de blessure.

—Des papiers! des actes de naissance! se sont écriés les ennemis de Rozaine. Mais Arsène Lupin vous en donnera autant que vous voudrez! Et la blessure? Ou bien il n'en a pas reçu... ou bien il en a effacé la trace!

On leur répondait qu'à l'heure du vol, Rozaine se promenait sur le pont. C'était prouvé. Mais ils répliquaient:

—Est-ce qu'un homme de la force d'Arsène Lupin a besoin d'être présent au vol qu'il commet?

Et puis, il y avait un autre point. Même les plus sceptiques ne pouvaient pas le discuter. Qui, à part Rozaine, voyageait seul, était blond, et avait un nom qui commençait par R? Qui le télégramme désignait-il, sinon Rozaine?

Quelques minutes avant le déjeuner, Rozaine s'est dirigé hardiment vers notre groupe. Alors, miss Nelly et lady Jerland se sont levées et se sont éloignées.

C'était bel et bien de la peur.

Une heure plus tard, un avis écrit à la main passait de main en main. Il circulait parmi les employés du bord, les matelots, les voyageurs de toutes les classes. M. Louis Rozaine promettait une somme de dix mille francs à celui qui démasquerait Arsène Lupin. Il la promettait aussi à celui qui trouverait l'homme qui avait les pierres volées.

—Et si personne ne m'aide contre ce bandit, a déclaré Rozaine au commandant, c'est moi qui vais lui régler son compte.

Rozaine contre Arsène Lupin! Ou plutôt, comme on disait sur le bateau, Arsène Lupin lui-même contre Arsène Lupin! La lutte ne manquait pas d'intérêt!

Elle a duré deux jours. On voyait Rozaine aller à droite et à gauche, se mêler au personnel, poser des questions, fouiller partout. La nuit, on voyait son ombre qui rôdait.

De son côté, le commandant a montré la plus grande énergie. On a fouillé la *Provence* de haut en bas, dans tous les coins. On a fouillé toutes les cabines, sans exception. La raison était très juste: les objets étaient cachés n'importe où, sauf dans la cabine du coupable.

—On finira bien par découvrir quelque chose, n'est-ce pas? me demandait miss Nelly. Il a beau être un sorcier, il ne peut pas rendre invisibles des diamants et des perles.

—Mais si, lui répondais-je. Ou alors, il faudrait chercher dans la coiffe de nos chapeaux et dans la doublure de nos vestes. Il faudrait chercher dans tout ce que nous portons sur nous.

Je lui ai montré mon kodak, un 9 X 12. Je ne me lassais pas de la photographier dans toutes sortes de poses.

—Prenez un appareil comme celui-ci, pas plus grand. Rien que là-dedans, il y aurait de la place pour toutes les pierres précieuses de lady Jerland. Vous ne pensez pas? On fait semblant de prendre des photos, et le tour est joué.

—Mais pourtant, j'ai entendu dire que tous les voleurs laissent derrière eux un indice.

—Il y en a un qui n'en laisse pas: Arsène Lupin.

—Pourquoi?

—Pourquoi? Parce qu'il ne pense pas seulement au vol qu'il commet. Il pense aussi à tout ce qui pourrait le dénoncer.

—Au début, vous aviez plus confiance.

—Mais depuis, je l'ai vu au travail.

—Et alors, d'après vous?

—D'après moi, on perd son temps.

Et en effet, les recherches ne donnaient aucun résultat. Ou plutôt, elles en ont donné un, mais pas celui qu'on attendait après tant d'efforts: on a volé la montre du commandant.

Furieux, le commandant a cherché avec encore plus d'ardeur. Il a surveillé de plus près Rozaine, avec qui il avait déjà eu plusieurs entretiens. Le lendemain, quelle charmante ironie, on a retrouvé la montre parmi les faux-cols du commandant en second.

Tout cela avait l'air d'un miracle. On reconnaissait bien la manière pleine d'humour d'Arsène Lupin. C'était un cambrioleur, bien sûr, mais aussi un amateur, un dilettante. Il travaillait par goût et par vocation, oui, mais aussi pour s'amuser. Il faisait penser à un monsieur qui s'amuse beaucoup de la pièce qu'il fait jouer. Caché dans les coulisses, il rit très fort de ses idées drôles et des situations qu'il a inventées.

Vraiment, c'était un artiste dans son genre. Je regardais Rozaine, sombre et obstiné. Je pensais au double rôle que jouait sans doute ce curieux personnage. Et je ne pouvais pas parler de lui sans une certaine admiration.

Or, l'avant-dernière nuit, l'officier de quart a entendu des gémissements dans le coin le plus sombre du pont. Il s'est approché. Un homme était couché là. Sa tête était enveloppée dans une écharpe grise très épaisse. Ses poignets étaient attachés avec une fine cordelette.

On l'a détaché. On l'a relevé, et on l'a soigné avec beaucoup d'attention.

Cet homme, c'était Rozaine.

C'était Rozaine, attaqué pendant une de ses expéditions, jeté à terre et volé. Une carte de visite était fixée à son vêtement avec une épingle. Elle portait ces mots: «Arsène Lupin accepte avec reconnaissance les dix mille francs de M. Rozaine.»

En réalité, le portefeuille volé contenait vingt billets de mille francs.

Bien sûr, on a accusé le malheureux d'avoir inventé cette attaque contre lui-même. Mais il n'aurait pas pu s'attacher lui-même de cette façon. Et puis, on a prouvé que l'écriture de la carte était tout à fait différente de celle de Rozaine. Au contraire, elle ressemblait parfaitement à l'écriture d'Arsène Lupin. Un vieux journal trouvé à bord montrait un exemple de cette écriture.

Ainsi donc, Rozaine n'était plus Arsène Lupin. Rozaine était Rozaine, le fils d'un négociant de Bordeaux! Et Arsène Lupin montrait une fois de plus qu'il était là. Et par quel acte terrible!

Alors, la terreur a commencé. On n'osait plus rester seul dans sa cabine. On n'osait plus aller seul dans les endroits trop isolés. Par prudence, on restait en groupe, entre gens sûrs les uns des autres. Et même là, une méfiance instinctive séparait les amis les plus proches. C'est que la menace ne venait pas d'un seul homme, surveillé et donc moins dangereux. Arsène Lupin, maintenant, c'était... c'était tout le monde. Notre imagination, très excitée, lui donnait un pouvoir miraculeux et sans limites. On le croyait capable de prendre les déguisements les plus inattendus. Il pouvait être le respectable major Rawson, ou le noble marquis de Raverdan. Car on ne s'arrêtait même plus à la première lettre de son nom. Il pouvait être n'importe quelle personne connue de tous, avec une femme, des enfants et des domestiques.

Les premières dépêches sans fil n'ont apporté aucune nouvelle. Ou du moins, le commandant ne nous a rien dit. Et ce silence n'était pas fait pour nous rassurer.

Aussi, le dernier jour nous a semblé interminable. On vivait dans l'attente inquiète d'un malheur. Cette fois, ce ne serait plus un vol, ni une simple attaque. Ce serait un crime, un meurtre. Personne n'imaginait qu'Arsène Lupin allait s'arrêter à ces deux petits vols sans importance. Il était le maître absolu du navire. Les autorités ne pouvaient rien faire. Il n'avait qu'à vouloir: tout lui était permis. Il pouvait prendre les biens et la vie de chacun.

Pour moi, je l'avoue, ces heures ont été délicieuses, car elles m'ont donné la confiance de miss Nelly. Tous ces événements l'avaient impressionnée, et elle était déjà inquiète de nature. Elle est venue d'elle-même chercher près de moi une protection, une sécurité. J'étais heureux de les lui offrir.

Au fond, je bénissais Arsène Lupin. N'était-ce pas lui qui nous rapprochait? N'était-ce pas grâce à lui que j'avais le droit de faire les plus beaux rêves? Des rêves d'amour, et aussi des rêves plus réalistes, pourquoi ne pas l'avouer? Les Andrézy sont une vieille et bonne famille du Poitou. Mais leur blason a un peu perdu de son or. Et un gentilhomme peut bien penser à rendre à son nom l'éclat qu'il a perdu.

Et je sentais que ces rêves ne choquaient pas Nelly. Ses yeux souriants me permettaient de les faire. La douceur de sa voix me disait d'espérer.

Et jusqu'au dernier moment, nous sommes restés l'un près de l'autre, appuyés aux bastingages. Devant nous, la ligne des côtes américaines s'approchait.

On avait arrêté les fouilles. On attendait. Des premières classes jusqu'à l'entrepont plein d'émigrants, tout le monde attendait la grande minute. Enfin, on allait comprendre cette énigme impossible. Qui était Arsène Lupin? Sous quel nom, sous quel masque se cachait le fameux Arsène Lupin?

Et cette grande minute est arrivée. Même si je vis cent ans, je n'en oublierai pas le plus petit détail.

—Comme vous êtes pâle, miss Nelly, ai-je dit à ma compagne.

Elle s'appuyait à mon bras, très faible.

—Et vous! m'a-t-elle répondu. Ah! vous êtes si changé!

—Pensez donc! Cette minute est passionnante, et je suis si heureux de la vivre près de vous, miss Nelly. Il me semble que vous vous souviendrez de moi quelquefois...

Elle n'écoutait pas. Elle respirait vite, elle était fiévreuse. La passerelle s'est abaissée. Mais avant que nous puissions la traverser, des gens sont montés à bord: des douaniers, des hommes en uniforme, des porteurs.

Miss Nelly a murmuré:

—Si on découvrait qu'Arsène Lupin s'est échappé pendant la traversée, je n'en serais pas surprise.

—Il a peut-être préféré la mort au déshonneur. Il a peut-être plongé dans l'Atlantique pour ne pas être arrêté.

—Ne riez pas, a-t-elle dit, agacée.

Soudain, j'ai sursauté. Elle m'a demandé pourquoi, et je lui ai dit:

—Vous voyez ce petit vieux, debout au bout de la passerelle?

—Avec un parapluie et une redingote vert-olive?

—C'est Ganimard.

—Ganimard?

—Oui, le célèbre policier. Il a juré d'arrêter Arsène Lupin de sa propre main. Ah! je comprends pourquoi nous n'avons pas eu de nouvelles de ce côté de l'Océan. Ganimard était là! Et il n'aime pas que les autres s'occupent de ses petites affaires.

—Alors, Arsène Lupin va sûrement être pris?

—Qui sait? On dit que Ganimard ne l'a jamais vu sans maquillage et sans déguisement. À moins qu'il ne connaisse le faux nom qu'il utilise...

—Ah! a-t-elle dit, avec cette curiosité un peu cruelle des femmes. Si je pouvais voir l'arrestation!

—Patientons. Arsène Lupin a certainement déjà remarqué que son ennemi est là. Il préférera sortir parmi les derniers, quand l'œil du vieux sera fatigué.

Le débarquement a commencé. Ganimard s'appuyait sur son parapluie. Il avait l'air indifférent et ne semblait pas faire attention à la foule. Elle se pressait entre les deux barrières de la passerelle. J'ai remarqué qu'un officier du bord se tenait derrière lui. De temps en temps, il lui donnait des renseignements.

Le marquis de Raverdan, le major Rawson, l'Italien Rivolta sont passés, et d'autres, et beaucoup d'autres... Puis j'ai vu Rozaine qui s'approchait.

Pauvre Rozaine! Il ne semblait pas remis de ses mésaventures!

—C'est peut-être lui, malgré tout, m'a dit miss Nelly... Qu'en pensez-vous?

—Je pense qu'il serait très intéressant d'avoir Ganimard et Rozaine sur la même photo. Prenez donc mon appareil, j'ai trop de choses à porter.

Je le lui ai donné, mais trop tard pour qu'elle puisse s'en servir. Rozaine passait. L'officier s'est penché à l'oreille de Ganimard. Celui-ci a légèrement haussé les épaules, et Rozaine est passé.

Mais alors, mon Dieu, qui était Arsène Lupin?

—Oui, a-t-elle dit à voix haute, qui est-ce?

Il ne restait plus qu'une vingtaine de personnes. Elle les regardait l'une après l'autre. Elle avait la peur confuse qu'il ne soit pas, *lui*, parmi ces vingt personnes.

Je lui ai dit:

—Nous ne pouvons pas attendre plus longtemps.

Elle s'est avancée. Je l'ai suivie. Mais nous n'avions pas encore fait dix pas quand Ganimard nous a barré le passage.

—Eh bien, quoi? me suis-je écrié.

—Un instant, monsieur. Vous êtes pressé?

—J'accompagne mademoiselle.

—Un instant, a-t-il répété d'une voix plus autoritaire.

Il m'a regardé longuement et profondément. Puis il m'a dit, les yeux dans les yeux:

—Arsène Lupin, n'est-ce pas?

Je me suis mis à rire.

—Non. Bernard d'Andrézy, tout simplement.

—Bernard d'Andrézy est mort il y a trois ans en Macédoine.

—Si Bernard d'Andrézy était mort, je ne serais plus de ce monde. Et ce n'est pas le cas. Voici mes papiers.

—Ce sont les siens. Comment les avez-vous? J'aurai le plaisir de vous l'expliquer.

—Mais vous êtes fou! Arsène Lupin s'est embarqué sous le nom de R.

—Oui, c'est encore un de vos trucs: une fausse piste pour les tromper, là-bas. Ah! vous êtes très fort, mon gaillard. Mais cette fois, la chance a tourné. Allons, Lupin, soyez beau joueur.

J'ai hésité une seconde. D'un coup sec, il m'a frappé sur l'avant-bras droit. J'ai poussé un cri de douleur. Il avait frappé sur la blessure encore mal fermée dont parlait le télégramme.

Allons, il fallait accepter. Je me suis tourné vers miss Nelly. Elle écoutait, très pâle, et elle chancelait.

Son regard a rencontré le mien. Puis il s'est baissé vers le kodak que je lui avais donné. Elle a fait un geste brusque. J'ai eu l'impression, j'ai eu la certitude qu'elle comprenait tout à coup. Oui, c'était là, dans ce petit objet aux parois étroites de cuir noir. J'avais pris la précaution de le mettre entre ses mains avant que Ganimard ne m'arrête. C'était bien là que se trouvaient les vingt mille francs de Rozaine. Les perles et les diamants de lady Jerland étaient là aussi.

Ah! je le jure, à ce moment solennel, Ganimard et deux de ses aides m'entouraient. Mais tout m'était égal: mon arrestation, l'hostilité des gens, tout. Tout, sauf une chose: la décision qu'allait prendre miss Nelly au sujet de l'objet que je lui avais confié.

On pouvait avoir contre moi cette preuve matérielle et décisive. Cela, je n'en avais même pas peur. Mais miss Nelly allait-elle décider de la donner?

Allait-elle me trahir? Allait-elle me perdre? Allait-elle agir en ennemie qui ne pardonne pas? Ou en femme qui se souvient, et dont le mépris s'adoucit d'un peu d'indulgence, d'un peu de sympathie involontaire?

Elle est passée devant moi. Je l'ai saluée très bas, sans un mot. Au milieu des autres voyageurs, elle s'est dirigée vers la passerelle, mon kodak à la main.

Sans doute, ai-je pensé, elle n'ose pas devant tout le monde. C'est dans une heure, dans un instant, qu'elle le donnera.

Mais au milieu de la passerelle, elle a fait semblant d'être maladroite. Et elle l'a laissé tomber dans l'eau, entre le mur du quai et le flanc du navire.

Puis je l'ai vue s'éloigner.

Sa jolie silhouette s'est perdue dans la foule. Je l'ai revue encore une fois, puis elle a disparu. C'était fini, fini pour toujours.

Un instant, je suis resté immobile. J'étais triste, et en même temps rempli d'une douce tendresse. Puis j'ai soupiré, à la grande surprise de Ganimard:

—Dommage, tout de même, de ne pas être un honnête homme...

C'est ainsi qu'un soir d'hiver, Arsène Lupin m'a raconté l'histoire de son arrestation. Le hasard de certains incidents a créé des liens entre nous. J'en raconterai un jour l'histoire. Ces liens, dois-je les appeler de l'amitié? Oui, j'ose croire qu'Arsène Lupin m'honore d'un peu d'amitié. C'est par amitié qu'il arrive parfois chez moi sans prévenir. Dans le silence de mon cabinet de travail, il apporte sa gaieté de jeune homme et l'éclat de sa vie passionnée. Il apporte aussi sa bonne humeur d'homme à qui le destin ne donne que des faveurs et des sourires.

Son portrait? Comment pourrais-je le faire? J'ai vu Arsène Lupin vingt fois, et vingt fois, j'ai vu un être différent... Ou plutôt, j'ai vu le même être, comme dans vingt miroirs qui m'auraient renvoyé vingt images déformées. Chaque image avait ses propres yeux, sa forme de visage, ses gestes, sa silhouette et son caractère.

—Moi-même, m'a-t-il dit, je ne sais plus bien qui je suis. Dans un miroir, je ne me reconnais plus.

C'est une plaisanterie, bien sûr, et un paradoxe. Mais c'est aussi la vérité pour ceux qui le rencontrent. Ils ne connaissent pas ses moyens infinis, sa patience, son art du maquillage. Il a un don prodigieux: il peut transformer même les proportions de son visage. Il peut changer la relation entre les traits de son visage.

—Pourquoi, a-t-il dit encore, aurais-je une apparence fixe? Pourquoi ne pas éviter ce danger, une personnalité toujours identique? Mes actes suffisent à montrer qui je suis.

Et il précise, avec un peu d'orgueil:

—Tant mieux si l'on ne peut jamais dire avec certitude: Voici Arsène Lupin. L'essentiel, c'est qu'on dise sans risque d'erreur: Arsène Lupin a fait cela.

Ce sont quelques-uns de ces actes, quelques-unes de ces aventures, que j'essaie de raconter à nouveau. Je les reconstruis d'après ses confidences. Il a bien voulu me les faire certains soirs d'hiver, dans le silence de mon cabinet de travail...

### Glossaire

- **transatlantique**: grand bateau qui traverse l'océan Atlantique.
- **télégraphe sans fil**: appareil qui envoie des messages par les ondes, sans fil électrique.
- **dépêche**: message court envoyé très vite par le télégraphe.
- **déguisements**: changements de visage et de vêtements pour ne pas être reconnu.
- **commissaire du bord**: officier du bateau qui s'occupe des passagers et de l'argent.
- **montures**: parties en métal qui tiennent les pierres d'un bijou.
- **faux-cols**: cols de chemise que l'on peut enlever et remettre.
- **kodak**: petit appareil photo (de la marque Kodak).
- **bastingages**: barrière au bord du pont d'un bateau.
- **passerelle**: petit pont entre le bateau et le quai.
- **redingote**: longue veste d'homme, ancienne mode.

## Arsène Lupin en prison

Tous les vrais touristes connaissent les bords de la Seine. Ils vont des ruines de Jumièges aux ruines de Saint-Wandrille. En chemin, ils remarquent tous l'étrange petit château féodal du Malaquis. Il est posé fièrement sur son rocher, au milieu de la rivière. L'arche d'un pont le relie à la route. Le bas de ses tours sombres se confond avec le granit qui le porte. Ce granit est un bloc énorme. Il est venu d'une montagne inconnue, jeté là par un formidable mouvement de la terre. Tout autour, l'eau calme du grand fleuve joue parmi les roseaux. Des bergeronnettes tremblent sur le haut des cailloux mouillés.

L'histoire du Malaquis est dure comme son nom, et sauvage comme sa silhouette. Elle n'a été que combats, sièges, attaques, pillages et massacres. Le soir, dans le pays de Caux, on raconte en tremblant les crimes qu'on y a commis. On raconte de mystérieuses légendes. On parle du fameux souterrain. Autrefois, il conduisait à l'abbaye de Jumièges et au manoir d'Agnès Sorel, la belle amie de Charles VII.

Dans cet ancien refuge de héros et de bandits habite le baron Nathan Cahorn. On l'appelait autrefois le baron Satan, à la Bourse. Il s'y est enrichi un peu trop vite. Les seigneurs du Malaquis étaient ruinés. Ils ont dû lui vendre pour presque rien la maison de leurs ancêtres. Il y a installé ses admirables collections de meubles et de tableaux, de faïences et de bois sculptés. Il y vit seul, avec trois vieux domestiques. Personne n'y entre jamais. Personne n'a jamais vu, dans ces salles anciennes, les trois Rubens qu'il possède. Personne n'a vu ses deux Watteau, sa chaire de Jean Goujon, et tant d'autres merveilles. Il les a achetées très cher dans les ventes publiques, contre les acheteurs les plus riches.

Le baron Satan a peur. Il n'a pas peur pour lui-même, mais pour ses trésors. Il les a réunis avec une passion obstinée. C'est un amateur très fin: même les marchands les plus rusés n'ont jamais pu le tromper. Il les aime, ses bibelots. Il les aime durement, comme un avare; jalousement, comme un amoureux.

Chaque jour, au coucher du soleil, on ferme et on verrouille les quatre portes renforcées de fer. Elles gardent les deux bouts du pont et l'entrée de la cour d'honneur. Au moindre choc, des sonneries électriques retentiraient dans le silence. Du côté de la Seine, il n'y a rien à craindre: le rocher est droit comme un mur.

Or, un vendredi de septembre, le facteur est arrivé comme d'habitude à l'entrée du pont. Et comme chaque jour, c'est le baron qui a entrouvert la lourde porte.

Il a examiné l'homme avec beaucoup d'attention. Pourtant, il connaissait depuis des années ce bon visage joyeux et ces yeux moqueurs de paysan. L'homme lui a dit en riant:

—C'est toujours moi, monsieur le baron. Je ne suis pas un autre qui aurait pris ma blouse et ma casquette.

—Sait-on jamais? a murmuré Cahorn.

Le facteur lui a donné une pile de journaux. Puis il a ajouté:

—Et maintenant, monsieur le baron, il y a du nouveau.

—Du nouveau?

—Une lettre... et recommandée, en plus.

Le baron vivait seul. Il n'avait pas d'ami, et personne ne s'intéressait à lui. Il ne recevait jamais de lettre. Tout de suite, cela lui a paru un mauvais signe, et il s'est inquiété. Qui était cette personne mystérieuse qui venait le déranger dans sa retraite?

—Il faut signer, monsieur le baron.

Il a signé en grognant. Puis il a pris la lettre. Il a attendu que le facteur disparaisse au tournant de la route. Il a fait quelques pas, d'un côté et de l'autre. Puis il s'est appuyé contre le parapet du pont et il a déchiré l'enveloppe. Dedans, il y avait une feuille de papier à carreaux. En haut, on avait écrit à la main: Prison de la Santé, Paris. Il a regardé la signature: *Arsène Lupin*. Stupéfait, il a lu:

«Monsieur le baron,

«Dans la galerie qui relie vos deux salons, il y a un tableau de Philippe de Champaigne. Il est très bien peint et il me plaît infiniment. J'aime aussi vos Rubens, ainsi que votre plus petit Watteau. Dans le salon de droite, je note la crédence Louis XIII et les tapisseries de Beauvais. Je note aussi le guéridon Empire signé Jacob et le bahut Renaissance. Dans celui de gauche, je note toute la vitrine des bijoux et des miniatures.

«Pour cette fois, ces objets me suffiront. Je crois qu'ils seront faciles à vendre. Je vous prie donc de les faire emballer correctement. Envoyez-les à mon nom (port payé), à la gare des Batignolles, avant huit jours. Sinon, je ferai moi-même le déménagement dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 septembre. Et bien sûr, alors, je ne me contenterai pas des objets indiqués plus haut.

«Excusez le petit dérangement que je vous cause. Veuillez accepter l'expression de mes sentiments de respectueuse considération.

«ARSÈNE LUPIN.»

«P.-S.—Surtout, ne m'envoyez pas le plus grand des Watteau. Vous l'avez payé trente mille francs à l'Hôtel des Ventes, mais ce n'est qu'une copie. L'original a été brûlé sous le Directoire, par Barras, un soir de fête folle. Lisez les *Mémoires* jamais publiés de Garat.

«Je ne veux pas non plus de la châtelaine Louis XV. Je ne suis pas sûr qu'elle soit authentique.»

Cette lettre a bouleversé le baron Cahorn. Signée par n'importe qui, elle l'aurait déjà beaucoup inquiété. Mais elle était signée par Arsène Lupin!

Il lisait tous les journaux avec attention. Il savait tout ce qui se passait dans le monde en matière de vols et de crimes. Il connaissait donc tous les exploits de ce terrible cambrioleur. Bien sûr, il savait que Lupin avait été arrêté en Amérique par son ennemi Ganimard. Il savait qu'il était bel et bien en prison, et qu'on préparait son procès, avec beaucoup de peine!

Mais il savait aussi qu'avec lui, on pouvait s'attendre à tout. Et puis, Lupin connaissait exactement le château, et la place des tableaux et des meubles. C'était un signe très inquiétant. Qui l'avait renseigné sur des choses que personne n'avait vues?

Le baron a levé les yeux. Il a regardé la silhouette sauvage du Malaquis, son rocher abrupt, l'eau profonde qui l'entoure. Et il a haussé les épaules. Non, vraiment, il n'y avait pas de danger. Personne au monde ne pouvait arriver jusqu'à ses collections, dans ce lieu sacré et protégé.

Personne, d'accord, mais Arsène Lupin? Pour Arsène Lupin, est-ce qu'il existe des portes, des ponts-levis, des murs? Les obstacles les mieux pensés et les précautions les plus habiles ne servent à rien, si Arsène Lupin a décidé d'atteindre un but.

Le soir même, le baron a écrit au procureur de la République, à Rouen. Il lui a envoyé la lettre de menaces et il a demandé de l'aide et une protection.

La réponse est vite arrivée. Le dénommé Arsène Lupin était en ce moment détenu à la Santé. Il était surveillé de près, et il ne pouvait pas écrire. La lettre était donc forcément l'œuvre d'un farceur. Tout le prouvait: la logique, le bon sens et les faits. Pourtant, par excès de prudence, on avait demandé à un expert d'examiner l'écriture. L'expert déclarait que, malgré certaines analogies, cette écriture n'était pas celle du détenu.

«Malgré certaines analogies.» Le baron n'a retenu que ces trois mots effrayants. Pour lui, ils montraient un doute. Et ce doute seul aurait dû suffire pour que la justice agisse. Sa peur a encore grandi. Il relisait la lettre sans arrêt. «Je ferai procéder moi-même au déménagement.» Et cette date précise: la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 septembre!...

Il était méfiant et silencieux. Il n'avait pas osé parler à ses domestiques. Il n'était pas sûr que leur dévouement résisterait à tout. Pourtant, pour la première fois depuis des années, il avait besoin de parler et de demander conseil. La justice de son pays l'abandonnait. Il n'espérait plus se défendre tout seul. Il a presque décidé d'aller à Paris pour demander l'aide d'un ancien policier.

Deux jours ont passé. Le troisième jour, en lisant ses journaux, il a sursauté de joie. Le *Réveil de Caudebec* publiait ce petit article:

«Nous avons le plaisir d'avoir dans notre ville, depuis bientôt trois semaines, l'inspecteur principal Ganimard. C'est un des vétérans de la Sûreté. M. Ganimard est devenu célèbre dans toute l'Europe grâce à l'arrestation d'Arsène Lupin, son dernier exploit. Il se repose de ses longues fatigues en pêchant le goujon et l'ablette.»

Ganimard! Voilà l'aide que cherchait le baron Cahorn! Qui pouvait déjouer les projets de Lupin mieux que Ganimard, si rusé et si patient?

Le baron n'a pas hésité. Il y a six kilomètres entre le château et la petite ville de Caudebec. Il les a parcourus d'un pas léger, plein d'espoir.

Il a essayé plusieurs fois, sans succès, de connaître l'adresse de l'inspecteur principal. Alors, il est allé aux bureaux du *Réveil*, au milieu du quai. Il y a trouvé le journaliste qui avait écrit le petit article. Celui-ci s'est approché de la fenêtre et s'est écrié:

—Ganimard? Mais vous êtes sûr de le trouver au bord du quai, avec sa ligne à la main. C'est là que nous nous sommes connus. J'ai lu par hasard son nom gravé sur sa canne à pêche. Tenez, c'est le petit vieux qu'on voit là-bas, sous les arbres de la promenade.

—En redingote et en chapeau de paille?

—Justement! Ah! c'est un drôle de type, il ne parle pas beaucoup et il est plutôt bourru.

Cinq minutes après, le baron abordait le célèbre Ganimard. Il s'est présenté et il a essayé de commencer une conversation. Il n'y est pas arrivé. Alors, il a posé franchement la question et il a expliqué son cas.

L'autre a écouté sans bouger, sans quitter des yeux le poisson qu'il guettait. Puis il a tourné la tête vers lui. Il l'a regardé des pieds à la tête, avec un air de profonde pitié, et il a dit:

—Monsieur, ce n'est pas l'habitude de prévenir les gens qu'on veut voler. Arsène Lupin, surtout, ne fait pas de bêtises pareilles.

—Pourtant...

—Monsieur, si j'avais le moindre doute, j'aurais trop de plaisir à mettre encore ce cher Lupin en prison. Ce plaisir passerait avant tout le reste, croyez-moi. Malheureusement, ce jeune homme est déjà derrière les barreaux.

—Et s'il s'échappe?...

—On ne s'échappe pas de la Santé.

—Mais lui...

—Lui, pas plus qu'un autre.

—Pourtant...

—Eh bien, s'il s'échappe, tant mieux, je le rattraperai. En attendant, dormez tranquille, et ne faites plus peur à cette ablette.

La conversation était finie. Le baron est rentré chez lui. L'insouciance de Ganimard l'avait un peu rassuré. Il a vérifié les serrures et il a espionné les domestiques. Quarante-huit heures encore ont passé. Il a presque réussi à se convaincre que ses peurs étaient imaginaires. Non, vraiment, Ganimard avait raison: on ne prévient pas les gens qu'on veut voler.

La date approchait. Le mardi matin, la veille du 27, rien de spécial. Mais à trois heures de l'après-midi, un gamin a sonné. Il apportait une dépêche.

«Aucun colis en gare Batignolles. Préparez tout pour demain soir.

«ARSÈNE.»

De nouveau, le baron a été pris de panique. Il s'est même demandé s'il n'allait pas faire ce qu'Arsène Lupin exigeait.

Il a couru à Caudebec. Ganimard pêchait à la même place, assis sur un pliant. Sans un mot, le baron lui a tendu le télégramme.

—Et après? a dit l'inspecteur.

—Après? Mais c'est pour demain!

—Quoi?

—Le cambriolage! Le pillage de mes collections!

Ganimard a posé sa ligne et s'est tourné vers lui. Les bras croisés sur la poitrine, il s'est écrié avec impatience:

—Ah! ça, vous imaginez que je vais m'occuper d'une histoire aussi stupide!

—Combien voulez-vous pour passer au château la nuit du 27 au 28 septembre?

—Pas un sou. Laissez-moi tranquille.

—Fixez votre prix. Je suis riche, extrêmement riche.

Cette offre brutale a surpris Ganimard. Il a repris, plus calme:

—Je suis ici en vacances, et je n'ai pas le droit de me mêler...

—Personne ne le saura. Je vous promets de garder le silence, quoi qu'il arrive.

—Oh! il n'arrivera rien.

—Eh bien, voyons, trois mille francs, est-ce assez?

L'inspecteur a pris une pincée de tabac et l'a respirée. Il a réfléchi. Puis il a dit lentement:

—Soit. Mais je dois vous dire honnêtement que c'est de l'argent jeté par la fenêtre.

—Ça m'est égal.

—Dans ce cas... Et puis, après tout, avec ce diable de Lupin, on ne sait jamais! Il doit avoir toute une bande à ses ordres... Êtes-vous sûr de vos domestiques?

—Ma foi...

—Alors, ne comptons pas sur eux. Je vais envoyer une dépêche à deux gaillards de mes amis. Avec eux, nous serons plus en sécurité... Et maintenant, partez vite, il ne faut pas qu'on nous voie ensemble. À demain, vers neuf heures.

* * *

Le lendemain, c'était la date fixée par Arsène Lupin. Le baron Cahorn a décroché ses armes du mur et les a nettoyées. Puis il s'est promené autour du Malaquis. Il n'a rien remarqué de suspect.

Le soir, à huit heures et demie, il a renvoyé ses domestiques. Ils habitaient une aile du château du côté de la route. Elle était un peu en retrait, tout au bout du château. Une fois seul, il a ouvert doucement les quatre portes. Après un moment, il a entendu des pas qui s'approchaient.

Ganimard lui a présenté ses deux aides. C'étaient de grands gars solides, avec un cou de taureau et des mains puissantes. Puis l'inspecteur a demandé quelques explications. Il a étudié la disposition des lieux. Ensuite, il a fermé avec soin toutes les entrées des salles menacées, et il les a barricadées. Il a inspecté les murs et il a soulevé les tapisseries. Enfin, il a installé ses agents dans la galerie centrale.

—Pas de bêtises, hein? On n'est pas ici pour dormir. À la moindre alerte, ouvrez les fenêtres de la cour et appelez-moi. Attention aussi du côté de l'eau. Dix mètres de falaise droite, ça ne fait pas peur à des diables comme eux.

Il les a enfermés, il a emporté les clés, et il a dit au baron:

—Et maintenant, à notre poste.

Pour passer la nuit, il avait choisi une petite pièce construite dans l'épaisseur des murs, entre les deux portes principales. Autrefois, c'était le réduit du veilleur, la petite pièce du garde de nuit. Un judas donnait sur le pont, un autre sur la cour. Dans un coin, on voyait comme l'ouverture d'un puits.

—Vous m'avez bien dit, monsieur le baron, que ce puits était la seule entrée des souterrains? Et que cette entrée est bouchée depuis toujours?

—Oui.

—Donc, nous sommes tranquilles. Sauf s'il existe une autre sortie que seul Arsène Lupin connaît. Mais c'est peu probable.

Il a mis trois chaises en ligne et il s'est allongé confortablement. Il a allumé sa pipe et il a soupiré:

—Vraiment, monsieur le baron, j'ai très envie d'ajouter un étage à la petite maison où je finirai mes jours. Sinon, je n'aurais pas accepté un travail aussi simple. Je raconterai l'histoire à mon ami Lupin. Il va mourir de rire.

Le baron ne riait pas. Il tendait l'oreille et écoutait le silence, de plus en plus inquiet. De temps en temps, il se penchait sur le puits. Il regardait au fond du trou noir avec un œil anxieux.

Onze heures, minuit, une heure ont sonné.

Soudain, il a saisi le bras de Ganimard. Celui-ci s'est réveillé en sursaut.

—Vous entendez?

—Oui.

—Qu'est-ce que c'est?

—C'est moi qui ronfle!

—Mais non, écoutez...

—Ah! parfaitement, c'est la corne d'une automobile.

—Eh bien?

—Eh bien, Lupin ne va sans doute pas utiliser une automobile comme un bélier pour démolir votre château. Alors, monsieur le baron, à votre place, je dormirais... Comme je vais avoir l'honneur de le faire à nouveau. Bonsoir.

Ça a été la seule alerte de la nuit. Ganimard a pu reprendre son sommeil interrompu. Le baron n'a plus entendu que son ronflement, fort et régulier.

Au lever du jour, ils sont sortis de leur petite pièce. Une grande paix tranquille entourait le château, la paix du matin au bord de l'eau fraîche. Cahorn rayonnait de joie, et Ganimard était toujours calme. Ils ont monté l'escalier. Aucun bruit. Rien de suspect.

—Qu'est-ce que je vous avais dit, monsieur le baron? Au fond, je n'aurais pas dû accepter... J'ai honte...

Il a pris les clés et il est entré dans la galerie.

Sur deux chaises, courbés, les bras pendants, les deux agents dormaient.

—Tonnerre de nom d'un chien! a grogné l'inspecteur.

Au même instant, le baron a poussé un cri:

—Les tableaux!... la crédence!...

Il bégayait et il étouffait. Il tendait la main vers les places vides, vers les murs nus. Là, on voyait les clous, et les cordes pendaient, inutiles. Le Watteau, disparu! Les Rubens, enlevés! Les tapisseries, décrochées! Les vitrines, vidées de leurs bijoux!

—Et mes candélabres Louis XVI!... et le chandelier du Régent!... et ma Vierge du douzième!...

Il courait d'un endroit à l'autre, affolé, désespéré. Il se rappelait ses prix d'achat et il additionnait ses pertes. Il empilait les chiffres, tout mélangés, en mots confus, en phrases jamais finies. Il tapait du pied, il se tordait, fou de rage et de douleur. On aurait dit un homme ruiné qui n'a plus qu'à se tirer une balle dans la tête.

Une seule chose aurait pu le consoler: la stupeur de Ganimard. Contrairement au baron, l'inspecteur, lui, ne bougeait pas. Il semblait changé en pierre. D'un œil vague, il examinait les choses. Les fenêtres? Fermées. Les serrures des portes? Intactes. Pas de trou au plafond. Pas de trou dans le plancher. Tout était parfaitement en ordre. Tout cela avait dû être fait avec méthode, d'après un plan logique et implacable.

—Arsène Lupin... Arsène Lupin, a-t-il murmuré, effondré.

Soudain, comme si la colère le secouait enfin, il s'est jeté sur les deux agents. Il les a secoués furieusement et il les a insultés. Ils ne se sont pas réveillés!

—Diable, a-t-il dit, est-ce que par hasard?...

Il s'est penché sur eux et il les a observés avec attention, l'un après l'autre. Ils dormaient, mais d'un sommeil qui n'était pas naturel.

Il a dit au baron:

—On les a endormis.

—Mais qui?

—Eh bien, lui, parbleu!... ou sa bande, mais dirigée par lui. C'est un coup à sa façon. On reconnaît bien sa griffe.

—Dans ce cas, je suis perdu, il n'y a rien à faire.

—Rien à faire.

—Mais c'est abominable, c'est monstrueux.

—Portez plainte.

—À quoi bon?

—Dame! Essayez quand même... La justice a des moyens...

—La justice! Mais vous voyez bien vous-même... Tenez, en ce moment, vous pourriez chercher un indice, découvrir quelque chose. Et vous ne bougez même pas.

—Découvrir quelque chose avec Arsène Lupin! Mais, mon cher monsieur, Arsène Lupin ne laisse jamais rien derrière lui! Avec Arsène Lupin, il n'y a pas de hasard! Je finis par me demander s'il ne s'est pas fait arrêter par moi exprès, en Amérique!

—Alors, je dois renoncer à mes tableaux, à tout! Mais il m'a volé les perles de ma collection, mes plus belles pièces. Je donnerais une fortune pour les retrouver. Si on ne peut rien contre lui, qu'il dise son prix!

Ganimard l'a regardé fixement.

—Ça, ce sont des paroles sensées. Vous ne les retirez pas?

—Non, non, non. Mais pourquoi?

—J'ai une idée.

—Quelle idée?

—Nous en parlerons si l'enquête ne donne rien... Mais pas un mot sur moi, si vous voulez que je réussisse.

Il a ajouté entre ses dents:

—Et puis, vraiment, je n'ai pas de quoi être fier.

Les deux agents reprenaient peu à peu conscience. Ils avaient l'air abruti des gens qui sortent d'un sommeil hypnotique. Ils ouvraient des yeux étonnés, ils essayaient de comprendre. Quand Ganimard les a interrogés, ils ne se souvenaient de rien.

—Pourtant, vous avez dû voir quelqu'un?

—Non.

—Essayez de vous rappeler.

—Non, non.

—Et vous n'avez pas bu?

Ils ont réfléchi, et l'un d'eux a répondu:

—Si, moi, j'ai bu un peu d'eau.

—De l'eau de cette carafe?

—Oui.

—Moi aussi, a déclaré le second.

Ganimard a senti l'eau, il l'a goûtée. Elle n'avait aucun goût spécial, aucune odeur.

—Allons, a-t-il dit, nous perdons notre temps. On ne résout pas en cinq minutes les problèmes posés par Arsène Lupin. Mais, morbleu! je jure que je le rattraperai. Il gagne la deuxième manche. La belle sera pour moi!

Le jour même, le baron Cahorn a porté plainte pour vol contre Arsène Lupin, détenu à la prison de la Santé!

* * *

Le baron a souvent regretté cette plainte. Le Malaquis a été envahi par les gendarmes, le procureur, le juge d'instruction et les journalistes. Il a été envahi aussi par tous les curieux, qui se glissent partout où ils ne devraient pas être.

L'affaire passionnait déjà le public. Elle s'était passée dans des conditions si particulières! Et le nom d'Arsène Lupin excitait tellement les imaginations! Alors, les histoires les plus folles remplissaient les colonnes des journaux, et le public les croyait.

Mais il y a eu ensuite la première lettre d'Arsène Lupin, publiée par l'*Écho de France*. Personne n'a jamais su qui avait donné ce texte au journal. Dans cette lettre, Lupin prévenait effrontément le baron Cahorn de ce qui le menaçait. Elle a causé une émotion énorme. Aussitôt, on a proposé des explications extraordinaires. On a rappelé l'existence des fameux souterrains. Et le parquet, influencé, a cherché dans cette direction.

On a fouillé le château de haut en bas. On a examiné chaque pierre. On a étudié les boiseries et les cheminées, les cadres des miroirs et les poutres des plafonds. À la lumière des torches, on a examiné les caves immenses. Autrefois, les seigneurs du Malaquis y gardaient leurs munitions et leurs provisions. On a sondé l'intérieur du rocher. Tout cela n'a servi à rien. On n'a pas trouvé la moindre trace de souterrain. Il n'existait pas de passage secret.

D'accord, répondait-on de tous les côtés. Mais des meubles et des tableaux ne disparaissent pas comme des fantômes. Ils sortent par des portes et par des fenêtres. Et les gens qui les prennent entrent et sortent aussi par des portes et des fenêtres. Qui sont ces gens? Comment sont-ils entrés? Et comment sont-ils sortis?

Le parquet de Rouen a compris qu'il ne pouvait rien faire. Il a demandé l'aide de policiers de Paris. M. Dudouis, le chef de la Sûreté, a envoyé ses meilleurs limiers, ceux de la brigade de fer. Lui-même a passé quarante-huit heures au Malaquis. Il n'a pas eu plus de succès.

C'est alors qu'il a fait venir l'inspecteur principal Ganimard. Il avait si souvent apprécié son travail.

Ganimard a écouté en silence les instructions de son chef. Puis il a hoché la tête et il a dit:

—Je crois qu'on se trompe de chemin en continuant à fouiller le château. La solution est ailleurs.

—Et où donc?

—Auprès d'Arsène Lupin.

—Auprès d'Arsène Lupin! Penser cela, c'est admettre qu'il a participé.

—Je l'admets. Et même, j'en suis certain.

—Voyons, Ganimard, c'est absurde. Arsène Lupin est en prison.

—Arsène Lupin est en prison, d'accord. Il est surveillé, je vous l'accorde. Il pourrait avoir des chaînes aux pieds, des cordes aux poignets et un bâillon sur la bouche. Je ne changerais pas d'avis.

—Et pourquoi cette obstination?

—Parce que seul Arsène Lupin est capable d'imaginer une machine aussi grande. Et seul lui peut l'imaginer de façon qu'elle réussisse... comme elle a réussi.

—Des mots, Ganimard!

—Des mots qui sont des réalités. Mais attention: il ne faut pas chercher de souterrain, de pierres qui tournent sur un pivot, et autres bêtises de ce genre. Notre homme n'utilise pas des méthodes aussi démodées. Il est d'aujourd'hui, ou plutôt de demain.

—Et vous concluez?

—Je conclus en vous demandant clairement la permission de passer une heure avec lui.

—Dans sa cellule?

—Oui. Au retour d'Amérique, pendant la traversée, nous avons eu d'excellentes relations. J'ose dire qu'il a un peu de sympathie pour l'homme qui a réussi à l'arrêter. S'il peut me renseigner sans se compromettre, il n'hésitera pas à m'éviter un voyage inutile.

Il était un peu plus de midi quand on a fait entrer Ganimard dans la cellule d'Arsène Lupin. Lupin était couché sur son lit. Il a levé la tête et il a poussé un cri de joie.

—Ah! ça, c'est une vraie surprise. Ce cher Ganimard, ici!

—Lui-même.

—Dans la retraite que j'ai choisie, je désirais bien des choses... Mais je ne désirais rien plus passionnément que de vous recevoir ici.

—Trop aimable.

—Mais non, mais non, j'ai pour vous la plus grande estime.

—J'en suis fier.

—Je l'ai toujours dit: Ganimard est notre meilleur détective. Il vaut presque, vous voyez comme je suis franc, il vaut presque Sherlock Holmès. Mais vraiment, je suis désolé de n'avoir que ce tabouret à vous offrir. Et pas un rafraîchissement! Pas un verre de bière! Excusez-moi, je suis seulement de passage ici.

Ganimard s'est assis en souriant. Le prisonnier, heureux de parler, a repris:

—Mon Dieu, que je suis content de voir enfin le visage d'un honnête homme! J'en ai assez de toutes ces têtes d'espions et de mouchards. Dix fois par jour, ils fouillent mes poches et ma modeste cellule. Ils veulent être sûrs que je ne prépare pas une évasion. Fichtre, le gouvernement tient vraiment à moi!...

—Il a raison.

—Mais non! Je serais si heureux qu'on me laisse vivre dans mon petit coin!

—Avec l'argent des autres.

—N'est-ce pas? Ce serait si simple! Mais je bavarde, je dis des bêtises, et vous êtes peut-être pressé. Allons au fait, Ganimard! Pourquoi me faites-vous l'honneur de cette visite?

—L'affaire Cahorn, a déclaré Ganimard, sans détour.

—Halte-là! Une seconde... C'est que j'ai tellement d'affaires! Laissez-moi d'abord trouver dans ma tête le dossier de l'affaire Cahorn... Ah! voilà, j'y suis. Affaire Cahorn, château du Malaquis, Seine-Inférieure... Deux Rubens, un Watteau, et quelques petits objets.

—Petits!

—Oh! ma foi, tout cela n'a pas grande importance. Il y a mieux! Mais puisque l'affaire vous intéresse, cela suffit... Parlez donc, Ganimard.

—Dois-je vous expliquer où en est l'enquête?

—Inutile. J'ai lu les journaux de ce matin. Je me permets même de vous dire que vous n'avancez pas vite.

—C'est justement pour cela que je compte sur votre gentillesse.

—Je suis entièrement à vos ordres.

—D'abord, ceci: c'est bien vous qui avez mené l'affaire?

—De A jusqu'à Z.

—La lettre au baron? Le télégramme?

—C'est moi, votre serviteur, qui les ai envoyés. Je dois même en avoir les reçus quelque part.

Arsène a ouvert le tiroir d'une petite table en bois blanc. Avec le lit et le tabouret, c'était tout le mobilier de sa cellule. Il y a pris deux petits morceaux de papier et il les a tendus à Ganimard.

—Ah! ça, par exemple, s'est écrié celui-ci. Je croyais qu'on vous surveillait sans cesse et qu'on vous fouillait pour un oui ou pour un non. Et vous lisez les journaux, vous collectionnez les reçus de la poste...

—Bah! ces gens-là sont si bêtes! Ils décousent la doublure de ma veste. Ils examinent les semelles de mes bottines. Ils écoutent les murs de cette pièce. Mais aucun n'imagine qu'Arsène Lupin soit assez naïf pour choisir une cachette aussi facile. C'est justement sur cela que j'ai compté.

Ganimard, amusé, s'est exclamé:

—Quel drôle de garçon vous êtes! Vous me surprenez. Allons, racontez-moi l'aventure.

—Oh! oh! comme vous y allez! Vous faire connaître tous mes secrets... vous montrer mes petits trucs... C'est très grave.

—Ai-je eu tort de compter sur votre gentillesse?

—Non, Ganimard, et puisque vous insistez...

Arsène Lupin a fait deux ou trois fois le tour de sa chambre. Puis il s'est arrêté:

—Que pensez-vous de ma lettre au baron?

—Je pense que vous avez voulu vous amuser et impressionner un peu le public.

—Ah! voilà, impressionner le public! Eh bien, je vous assure, Ganimard, je vous croyais plus fort. Est-ce que moi, Arsène Lupin, je perds mon temps avec des enfantillages? Est-ce que j'aurais écrit cette lettre si j'avais pu voler le baron sans lui écrire? Mais comprenez donc, vous et les autres! Cette lettre, c'est le point de départ indispensable. C'est le ressort qui a mis toute la machine en marche. Voyons, procédons par ordre. Préparons ensemble, si vous voulez, le cambriolage du Malaquis.

—Je vous écoute.

—Donc, imaginons un château complètement fermé et barricadé, comme celui du baron Cahorn. Est-ce que je vais abandonner la partie? Est-ce que je vais renoncer à des trésors que je désire, parce que le château est inaccessible?

—Évidemment non.

—Est-ce que je vais l'attaquer comme autrefois, à la tête d'une troupe d'aventuriers?

—Enfantin!

—Est-ce que je vais y entrer en cachette?

—Impossible.

—Il reste un moyen, le seul, à mon avis. C'est de me faire inviter par le propriétaire de ce château.

—Le moyen est original.

—Et tellement facile! Imaginons qu'un jour, le propriétaire reçoive une lettre. Elle le prévient de ce que prépare contre lui un certain Arsène Lupin, cambrioleur célèbre. Que va-t-il faire?

—Il enverra la lettre au procureur.

—Et le procureur se moquera de lui, *puisque ce Lupin est en ce moment en prison*. Donc, le bonhomme s'affole. Il est prêt à demander de l'aide au premier venu, n'est-ce pas?

—Il n'y a aucun doute.

—Et s'il lit dans un petit journal de rien du tout qu'un policier célèbre est en vacances dans la ville voisine...

—Il ira demander de l'aide à ce policier.

—Exactement. Mais d'un autre côté, imaginons qu'Arsène Lupin ait prévu cette démarche inévitable. Et qu'il ait demandé à un de ses amis les plus habiles de s'installer à Caudebec. Cet ami se lie avec un journaliste du *Réveil*, *le journal auquel le baron est abonné*. Il lui laisse croire qu'il est tel ou tel policier célèbre. Que va-t-il se passer?

—Le journaliste annoncera dans le *Réveil* que ce policier est à Caudebec.

—Parfait. Et alors, de deux choses l'une. Ou bien le poisson, je veux dire Cahorn, ne mord pas à l'hameçon, et rien ne se passe. Ou bien, et c'est le plus probable, il accourt, tout excité. Et voilà mon Cahorn qui demande à un de mes amis de le protéger contre moi!

—De plus en plus original.

—Bien entendu, le faux policier refuse d'abord de l'aider. Là-dessus, arrive une dépêche d'Arsène Lupin. Le baron, épouvanté, supplie de nouveau mon ami. Il lui offre une certaine somme pour le protéger. Mon ami accepte. Il amène deux gaillards de notre bande. La nuit, le baron est surveillé de près par son protecteur. Pendant ce temps, les deux hommes font passer un certain nombre d'objets par la fenêtre. Avec des cordes, ils les font glisser dans une bonne petite barque, louée exprès pour cela. C'est simple comme Lupin.

—Et c'est tout simplement merveilleux! s'est écrié Ganimard. Je ne peux pas assez admirer l'audace de l'idée et l'intelligence des détails. Mais je ne vois pas de policier assez célèbre pour attirer et convaincre le baron à ce point.

—Il y en a un, et il n'y en a qu'un.

—Lequel?

—Le plus célèbre, l'ennemi personnel d'Arsène Lupin. Bref, l'inspecteur Ganimard.

—Moi!

—Vous-même, Ganimard. Et voilà ce qui est délicieux. Si vous allez là-bas et si le baron se décide à parler, vous finirez par découvrir une chose. Votre devoir sera de vous arrêter vous-même, comme vous m'avez arrêté en Amérique. Hein! La revanche est comique: je fais arrêter Ganimard par Ganimard!

Arsène Lupin riait de bon cœur. L'inspecteur, assez vexé, se mordait les lèvres. Pour lui, la plaisanterie ne méritait pas tant de joie.

Un gardien est arrivé, et Ganimard a eu le temps de se calmer. L'homme apportait le repas d'Arsène Lupin. Par faveur spéciale, Lupin le faisait venir du restaurant voisin. Le gardien a posé le plateau sur la table et il est sorti. Arsène s'est installé. Il a cassé son pain, il en a mangé deux ou trois bouchées, et il a repris:

—Mais rassurez-vous, mon cher Ganimard, vous n'irez pas là-bas. Je vais vous dire une chose qui va vous stupéfier: l'affaire Cahorn va être classée.

—Hein!

—Elle va être classée, je vous dis.

—Allons donc, je quitte à l'instant le chef de la Sûreté.

—Et alors? Est-ce que M. Dudouis en sait plus que moi sur mes propres affaires? Vous allez apprendre une chose. Ganimard, excusez-moi, le faux Ganimard est resté en très bons termes avec le baron. Le baron lui a confié une mission très délicate: négocier avec moi un accord. C'est la raison principale pour laquelle le baron n'a rien avoué. En ce moment, pour une certaine somme, le baron a sans doute déjà récupéré ses chers bibelots. En échange, il retirera sa plainte. Donc, il n'y a plus de vol. Donc, le parquet devra bien abandonner...

Ganimard a regardé le détenu d'un air stupéfait.

—Et comment savez-vous tout cela?

—Je viens de recevoir la dépêche que j'attendais.

—Vous venez de recevoir une dépêche?

—À l'instant, cher ami. Par politesse, je n'ai pas voulu la lire devant vous. Mais si vous me le permettez...

—Vous vous moquez de moi, Lupin.

—Mon cher ami, veuillez couper doucement le haut de cet œuf à la coque. Vous verrez vous-même que je ne me moque pas de vous.

Sans réfléchir, Ganimard a obéi. Il a cassé l'œuf avec la lame d'un couteau. Il a poussé un cri de surprise. La coquille était vide, mais elle contenait une feuille de papier bleu. Arsène lui a demandé de la déplier. C'était un télégramme, ou plutôt une partie de télégramme. On en avait arraché les indications de la poste. Il a lu:

«Accord conclu. Cent mille balles livrées. Tout va bien.»

—Cent mille balles? a-t-il dit.

—Oui, cent mille francs! C'est peu, mais enfin, les temps sont durs... Et j'ai de si grosses dépenses! Si vous connaissiez mon budget... C'est un budget de grande ville!

Ganimard s'est levé. Sa mauvaise humeur avait disparu. Il a réfléchi quelques secondes. Il a revu toute l'affaire d'un seul coup d'œil, pour essayer d'en trouver le point faible. Puis il a dit, d'un ton plein d'admiration de connaisseur:

—Heureusement, il n'y en a pas des douzaines comme vous. Sinon, nous n'aurions plus qu'à fermer boutique.

Arsène Lupin a pris un petit air modeste et il a répondu:

—Bah! Il fallait bien me distraire et occuper mon temps libre... D'autant plus que le coup ne pouvait réussir que si j'étais en prison.

—Comment! s'est exclamé Ganimard. Votre procès, votre défense, l'enquête du juge, tout cela ne vous suffit donc pas pour vous distraire?

—Non, car j'ai décidé de ne pas assister à mon procès.

—Oh! oh!

Arsène Lupin a répété calmement:

—Je n'assisterai pas à mon procès.

—Vraiment!

—Ah! ça, mon cher, vous imaginez que je vais pourrir sur la paille humide d'une prison? Vous m'insultez. Arsène Lupin ne reste en prison que le temps qu'il veut, et pas une minute de plus.

—Il aurait peut-être été plus prudent de ne pas y entrer du tout, a répondu l'inspecteur d'un ton ironique.

—Ah! monsieur se moque? Monsieur se souvient qu'il a eu l'honneur de m'arrêter? Sachez une chose, mon respectable ami. Personne n'aurait pu m'attraper, ni vous ni un autre. Vous l'avez pu seulement parce qu'à ce moment difficile, une chose beaucoup plus importante m'occupait.

—Vous m'étonnez.

—Une femme me regardait, Ganimard, et je l'aimais. Comprenez-vous tout ce que cela signifie, d'être regardé par une femme qu'on aime? Le reste ne m'intéressait pas beaucoup, je vous le jure. Et c'est pour cela que je suis ici.

—Depuis bien longtemps, permettez-moi de le remarquer.

—D'abord, je voulais oublier. Ne riez pas: l'aventure avait été charmante, et j'en garde encore un souvenir tendre... Et puis, je suis un peu neurasthénique! La vie est si agitée de nos jours! À certains moments, il faut savoir faire ce qu'on appelle une cure d'isolement. Cet endroit est parfait pour ce genre de régime. On y pratique la cure de Santé de façon très stricte.

—Arsène Lupin, a remarqué Ganimard, vous vous moquez de moi.

—Ganimard, a affirmé Lupin, nous sommes vendredi aujourd'hui. Mercredi prochain, j'irai fumer mon cigare chez vous, rue Pergolèse, à quatre heures de l'après-midi.

—Arsène Lupin, je vous attends.

Ils se sont serré la main comme deux bons amis qui s'estiment à leur juste valeur. Puis le vieux policier s'est dirigé vers la porte.

—Ganimard!

Celui-ci s'est retourné.

—Qu'est-ce qu'il y a?

—Ganimard, vous oubliez votre montre.

—Ma montre?

—Oui, elle s'est perdue dans ma poche.

Il la lui a rendue en s'excusant.

—Pardonne-moi... une mauvaise habitude... Ils m'ont pris la mienne, mais ce n'est pas une raison pour vous priver de la vôtre. D'autant plus que j'ai ici un chronomètre dont je n'ai pas à me plaindre. Il me suffit parfaitement.

Il a sorti du tiroir une grande montre en or, épaisse et confortable, avec une lourde chaîne.

—Et celle-ci, de quelle poche vient-elle? a demandé Ganimard.

Arsène Lupin a regardé les initiales d'un air distrait.

—J. B... Qui diable cela peut-il bien être?... Ah! oui, je me souviens, Jules Bouvier, mon juge d'instruction, un homme charmant...

### Glossaire

- **bergeronnettes**: petits oiseaux qui vivent près de l'eau et remuent souvent la queue.
- **crédence / bahut / guéridon**: meuble pour poser la vaisselle / grand coffre ancien / petite table ronde.
- **châtelaine**: chaîne décorée que l'on porte à la ceinture.
- **réduit du veilleur**: petite pièce où le garde de nuit surveillait le château.
- **judas**: petite ouverture dans une porte ou un mur pour voir sans être vu.
- **puits**: trou profond et rond dans le sol.
- **porter plainte**: demander officiellement à la justice d'agir contre quelqu'un.
- **parquet**: ici, les magistrats qui accusent au nom de l'État.
- **la belle**: la partie décisive, quand chaque joueur a gagné une manche.
- **neurasthénique**: très fatigué nerveusement, triste.
- **balles**: mot familier pour dire « francs ».

## L'évasion d'Arsène Lupin

Arsène Lupin avait fini son repas. Il a tiré de sa poche un beau cigare avec une bague dorée, et il l'a regardé avec plaisir. À ce moment, la porte de la cellule s'est ouverte. Il a juste eu le temps de jeter le cigare dans le tiroir et de s'éloigner de la table. Le gardien est entré: c'était l'heure de la promenade.

—Je vous attendais, mon cher ami! s'est écrié Lupin, toujours de bonne humeur.

Ils sont sortis. Ils venaient à peine de disparaître au coin du couloir quand deux hommes sont entrés dans la cellule. Ils ont commencé à l'examiner dans les moindres détails. L'un était l'inspecteur Dieuzy, l'autre l'inspecteur Folenfant.

On voulait en finir. Il n'y avait aucun doute: Arsène Lupin avait des contacts avec l'extérieur, et il communiquait avec ses complices. La veille encore, le *Grand Journal* avait publié ces lignes. Elles étaient adressées au journaliste qui s'occupait des affaires de justice:

«Monsieur,

«Dans un article paru ces jours-ci, vous avez parlé de moi en des termes que rien ne peut justifier. Quelques jours avant l'ouverture de mon procès, j'irai vous en demander des comptes.

«Salutations distinguées,

«ARSÈNE LUPIN.»

L'écriture était bien celle d'Arsène Lupin. Donc, il envoyait des lettres. Donc, il en recevait. Donc, il préparait certainement cette évasion qu'il avait annoncée avec tant d'arrogance.

La situation devenait insupportable. M. Dudouis, le chef de la Sûreté, s'est mis d'accord avec le juge d'instruction. Puis il est allé lui-même à la Santé. Il voulait expliquer au directeur de la prison les mesures qu'il fallait prendre. Dès son arrivée, il a envoyé deux de ses hommes dans la cellule du détenu.

Ils ont soulevé chaque dalle du sol et ils ont démonté le lit. Ils ont fait tout ce qu'on fait d'habitude dans ces cas-là. Finalement, ils n'ont rien découvert. Ils allaient abandonner leurs recherches quand le gardien est arrivé en courant. Il leur a dit:

—Le tiroir... regardez le tiroir de la table. Quand je suis entré, il m'a semblé qu'il le refermait.

Ils ont regardé, et Dieuzy s'est écrié:

—Pour Dieu, cette fois, nous le tenons, le client.

Folenfant l'a arrêté.

—Halte-là, mon petit, c'est le chef qui fera l'inventaire.

—Pourtant, ce cigare de luxe...

—Laisse le Havane, et prévenons le chef.

Deux minutes après, M. Dudouis fouillait le tiroir. Il y a d'abord trouvé un paquet d'articles de journaux sur Arsène Lupin. Ils avaient été découpés par l'*Argus de la Presse*. Puis il a trouvé une blague à tabac, une pipe, du papier très fin appelé «pelure d'oignon», et enfin deux livres.

Il a regardé leurs titres. Le premier était le *Culte des héros* de Carlyle, en édition anglaise. Le second était un charmant petit livre ancien, un elzévir, avec sa reliure d'époque. C'était le *Manuel d'Épictète*, traduit en allemand et publié à Leyde en 1634. Il les a feuilletés. Toutes les pages étaient couvertes de traits, de soulignements et de notes. Était-ce un code secret? Ou bien seulement les marques d'un homme qui aime passionnément un livre?

—Nous verrons cela en détail, a dit M. Dudouis.

Il a examiné la blague à tabac et la pipe. Puis il a pris le fameux cigare à la bague dorée:

—Fichtre, il ne se refuse rien, notre ami! s'est-il écrié. Un Henri Clet!

D'un geste habituel de fumeur, il l'a approché de son oreille et l'a fait craquer. Aussitôt, il a poussé une exclamation. Le cigare était devenu mou sous ses doigts. Il l'a examiné avec plus d'attention. Bientôt, il a vu quelque chose de blanc entre les feuilles de tabac. Avec une épingle, il a tiré doucement un rouleau de papier très fin. Il était à peine gros comme un cure-dent. C'était un message. Il l'a déroulé et il a lu ces mots, écrits d'une petite écriture de femme:

«Le panier a pris la place de l'autre. Huit sur dix sont préparées. En appuyant du pied extérieur, la plaque se soulève de haut en bas. De douze à seize tous les jours, H-P attendra. Mais où? Réponse immédiate. Soyez tranquille, votre amie veille sur vous.»

M. Dudouis a réfléchi un instant et il a dit:

—C'est assez clair... le panier... les huit cases... De douze à seize, c'est-à-dire de midi à quatre heures...

—Mais ce H-P, qui attendra?

—Ici, H-P doit vouloir dire automobile. H-P, c'est «horse power». Dans le langage des sports, c'est ainsi qu'on indique la force d'un moteur, n'est-ce pas? Une vingt-quatre H-P, c'est une automobile de vingt-quatre chevaux.

Il s'est levé et il a demandé:

—Le détenu finissait de déjeuner?

—Oui.

—Il n'a pas encore lu ce message: l'état du cigare le prouve. Il venait donc probablement de le recevoir.

—Comment?

—Dans sa nourriture, au milieu de son pain ou d'une pomme de terre, que sais-je?

—Impossible. On lui a permis de faire venir ses repas de l'extérieur seulement pour le prendre au piège. Et nous n'avons rien trouvé.

—Nous chercherons ce soir la réponse de Lupin. Pour le moment, gardez-le hors de sa cellule. Je vais porter ceci à monsieur le juge d'instruction. S'il est d'accord avec moi, nous ferons tout de suite photographier la lettre. Dans une heure, vous remettrez ces objets dans le tiroir. Vous y ajouterez un cigare identique, avec le message original à l'intérieur. Il ne faut pas que le détenu se doute de quelque chose.

Le soir, M. Dudouis est retourné au greffe de la Santé avec l'inspecteur Dieuzy. Il était assez curieux de voir le résultat. Dans un coin, sur le poêle, il y avait trois assiettes.

—Il a mangé?

—Oui, a répondu le directeur.

—Dieuzy, coupez donc en tout petits morceaux ces quelques brins de macaroni. Et ouvrez cette boulette de pain... Rien?

—Non, chef.

M. Dudouis a examiné les assiettes, la fourchette, la cuillère, et enfin le couteau. C'était un couteau réglementaire, à lame ronde. Il a tourné le manche vers la gauche, puis vers la droite. Vers la droite, le manche a cédé et s'est dévissé. Le couteau était creux. À l'intérieur, il y avait une feuille de papier.

—Peuh! a-t-il dit. Ce n'est pas très malin pour un homme comme Arsène. Mais ne perdons pas de temps. Vous, Dieuzy, allez donc faire une enquête dans ce restaurant.

Puis il a lu:

«Je m'en remets à vous, H-P suivra de loin, chaque jour. J'irai au-devant. À bientôt, chère et admirable amie.»

—Enfin! s'est écrié M. Dudouis en se frottant les mains. Je crois que l'affaire est bien partie. Nous allons aider un peu, et l'évasion réussira... Du moins, elle réussira assez pour nous permettre d'attraper les complices.

—Et si Arsène Lupin vous glisse entre les doigts? a demandé le directeur.

—Nous mettrons autant d'hommes qu'il faudra. Et s'il était quand même trop habile... ma foi, tant pis pour lui! Quant à la bande, puisque le chef refuse de parler, les autres parleront.

* * *

Et en effet, il ne parlait pas beaucoup, Arsène Lupin. Depuis des mois, M. Jules Bouvier, le juge d'instruction, faisait de gros efforts, sans résultat. Les interrogatoires se limitaient à des conversations sans intérêt entre le juge et l'avocat, maître Danval. Maître Danval était un des plus grands avocats de Paris. Mais il ne savait sur son client presque rien de plus que le premier venu.

De temps en temps, par politesse, Arsène Lupin disait:

—Mais oui, Monsieur le juge, nous sommes d'accord. Le vol du Crédit Lyonnais, le vol de la rue de Babylone, la mise en circulation des faux billets de banque... L'affaire des polices d'assurance, le cambriolage des châteaux d'Armesnil, de Gouret, d'Imblevain, des Groseillers, du Malaquis... Tout cela, c'est votre serviteur.

—Alors, pourriez-vous m'expliquer...

—Inutile. J'avoue tout en bloc, tout, et même dix fois plus que vous ne le pensez.

Fatigué, le juge avait arrêté ces interrogatoires ennuyeux. Mais quand il a appris l'existence des deux messages interceptés, il les a recommencés. Chaque jour, à midi, on amenait Arsène Lupin de la Santé au Dépôt, avec d'autres détenus. On le transportait dans la voiture pénitentiaire. Ils repartaient vers trois ou quatre heures.

Or, un après-midi, ce retour s'est passé dans des conditions particulières. Les autres détenus de la Santé n'avaient pas encore été interrogés. On a donc décidé de ramener d'abord Arsène Lupin. Il est donc monté seul dans la voiture.

Ces voitures pénitentiaires, qu'on appelle familièrement des «paniers à salade», sont divisées dans leur longueur par un couloir central. Sur ce couloir s'ouvrent dix cases, cinq à droite et cinq à gauche. Dans chaque case, on doit rester assis. Les cinq prisonniers d'un côté sont donc assis tout près les uns des autres. Mais ils sont séparés par des cloisons parallèles. Un garde municipal, placé au bout, surveille le couloir.

On a fait entrer Arsène dans la troisième case de droite, et la lourde voiture s'est mise en marche. Il a senti qu'on quittait le quai de l'Horloge et qu'on passait devant le Palais de Justice. Vers le milieu du pont Saint-Michel, il a appuyé sur la plaque de métal qui fermait sa case. Il a appuyé avec son pied extérieur, c'est-à-dire son pied droit. Il le faisait chaque fois. Tout de suite, quelque chose s'est déclenché, et la plaque de métal s'est écartée lentement. Il a constaté qu'il se trouvait juste entre les deux roues.

Il a attendu, très attentif. La voiture a monté le boulevard Saint-Michel au pas. Au carrefour Saint-Germain, elle s'est arrêtée. Le cheval d'un camion était tombé. La circulation était interrompue. Très vite, il y a eu un embouteillage de fiacres et d'omnibus.

Arsène Lupin a sorti la tête. Une autre voiture pénitentiaire était arrêtée à côté de la sienne. Il a soulevé un peu plus la plaque. Il a posé le pied sur un des rayons de la grande roue, et il a sauté à terre.

Un cocher l'a vu. Il a éclaté de rire, puis il a voulu appeler. Mais sa voix s'est perdue dans le bruit des voitures, qui repartaient. D'ailleurs, Arsène Lupin était déjà loin.

Il avait fait quelques pas en courant. Mais sur le trottoir de gauche, il s'est retourné et il a regardé tout autour de lui. Il semblait sentir le vent, comme quelqu'un qui ne sait pas encore quelle direction prendre. Puis, décidé, il a mis les mains dans ses poches. Avec l'air insouciant d'un promeneur, il a continué à monter le boulevard.

Il faisait doux. C'était un temps heureux et léger d'automne. Les cafés étaient pleins. Il s'est assis à la terrasse de l'un d'eux.

Il a commandé un bock et un paquet de cigarettes. Il a bu son verre à petites gorgées. Il a fumé tranquillement une cigarette, puis il en a allumé une deuxième. Enfin, il s'est levé, et il a demandé au garçon d'appeler le gérant.

Le gérant est venu. Arsène lui a dit, assez fort pour que tout le monde l'entende:

—Je suis désolé, Monsieur, j'ai oublié mon porte-monnaie. Peut-être connaissez-vous assez mon nom pour me faire crédit quelques jours: Arsène Lupin.

Le gérant l'a regardé. Il croyait à une plaisanterie. Mais Arsène a répété:

—Lupin, détenu à la Santé, en ce moment en train de s'évader. J'ose croire que ce nom vous inspire toute confiance.

Et il est parti au milieu des rires. Le gérant n'a même pas pensé à lui demander de payer.

Il a traversé la rue Soufflot en diagonale, et il a pris la rue Saint-Jacques. Il l'a suivie tranquillement. Il s'arrêtait devant les vitrines et il fumait des cigarettes. Boulevard de Port-Royal, il a cherché son chemin et il a demandé sa route. Puis il a marché tout droit vers la rue de la Santé. Bientôt, les hauts murs tristes de la prison sont apparus. Il les a longés. Il est arrivé près du garde municipal qui était de garde. Il a enlevé son chapeau:

—C'est bien ici la prison de la Santé?

—Oui.

—Je voudrais retourner dans ma cellule. La voiture m'a laissé en route, et je ne voudrais pas abuser...

Le garde a grogné:

—Dites donc, vous, passez votre chemin, et plus vite que ça.

—Pardon, pardon, mais mon chemin passe par cette porte. Et si vous empêchez Arsène Lupin d'entrer, cela pourrait vous coûter cher, mon ami.

—Arsène Lupin! Qu'est-ce que vous me racontez là!

—Je regrette de ne pas avoir ma carte, a dit Arsène, en faisant semblant de fouiller ses poches.

Le garde l'a regardé des pieds à la tête, stupéfait. Puis, sans un mot, comme malgré lui, il a tiré une sonnette. La porte de fer s'est entrouverte.

Quelques minutes après, le directeur est arrivé en courant au greffe. Il faisait de grands gestes et il faisait semblant d'être très en colère. Arsène a souri:

—Allons, Monsieur le directeur, ne jouez pas au plus malin avec moi. Comment! On prend la précaution de me ramener seul dans la voiture. On prépare un bon petit embouteillage. Et on s'imagine que je vais m'enfuir en courant pour rejoindre mes amis! Eh bien, et les vingt agents de la Sûreté qui nous accompagnaient à pied, en fiacre et à bicyclette? Non, ils m'auraient fait un mauvais sort! Je ne m'en serais pas sorti vivant. Dites donc, Monsieur le directeur, c'est peut-être sur cela qu'on comptait?

Il a haussé les épaules et il a ajouté:

—Je vous en prie, Monsieur le directeur, qu'on ne s'occupe pas de moi. Le jour où je voudrai m'échapper, je n'aurai besoin de personne.

Deux jours plus tard, l'*Écho de France* a publié tous les détails de cette tentative d'évasion. Ce journal devenait vraiment le journal officiel des exploits d'Arsène Lupin. On disait même que Lupin était un de ceux qui lui donnaient le plus d'argent. Tout était révélé. Il y avait le texte même des messages échangés entre le détenu et sa mystérieuse amie. Il y avait les moyens utilisés pour cette correspondance et la complicité de la police. Il y avait la promenade du boulevard Saint-Michel et l'incident du café Soufflot. On savait que l'enquête de l'inspecteur Dieuzy auprès des garçons du restaurant n'avait rien donné. Et on apprenait aussi une chose stupéfiante. Elle montrait que cet homme avait des moyens d'une variété infinie. La voiture pénitentiaire qui l'avait transporté était une voiture entièrement truquée. Sa bande l'avait mise à la place d'une des six voitures habituelles du service des prisons.

Personne ne doutait plus de la prochaine évasion d'Arsène Lupin. D'ailleurs, il l'annonçait lui-même très clairement. Sa réponse à M. Bouvier, le lendemain de l'incident, l'a bien montré. Le juge se moquait de son échec. Lupin l'a regardé et il lui a dit froidement:

—Écoutez bien ceci, Monsieur, et croyez-moi sur parole: cette tentative d'évasion faisait partie de mon plan d'évasion.

—Je ne comprends pas, a ricané le juge.

—Il est inutile que vous compreniez.

Cet interrogatoire a été publié en entier dans les colonnes de l'*Écho de France*. Pendant cet interrogatoire, le juge est revenu à ses questions. Alors, Lupin s'est écrié d'un air fatigué:

—Mon Dieu, mon Dieu, à quoi bon! Toutes ces questions n'ont aucune importance!

—Comment, aucune importance?

—Mais non, puisque je n'assisterai pas à mon procès.

—Vous n'assisterez pas...

—Non, c'est une idée fixe, une décision définitive. Rien ne me fera changer d'avis.

Cette assurance agaçait et troublait la justice. Les indiscrétions inexplicables qui arrivaient chaque jour l'agaçaient et la troublaient aussi. Seul Arsène Lupin connaissait certains secrets. C'était donc forcément lui qui les révélait. Mais dans quel but les révélait-il? Et comment?

On a changé Arsène Lupin de cellule. Un soir, il est descendu à l'étage du dessous. De son côté, le juge a terminé son enquête. Il a envoyé l'affaire à la chambre des mises en accusation.

Puis il y a eu le silence. Il a duré deux mois. Arsène les a passés couché sur son lit, le visage presque toujours tourné vers le mur. Ce changement de cellule semblait l'avoir abattu. Il a refusé de recevoir son avocat. C'est à peine s'il échangeait quelques mots avec ses gardiens.

Pendant les quinze jours avant son procès, il a semblé reprendre vie. Il s'est plaint de manquer d'air. Alors, on l'a fait sortir dans la cour le matin, de très bonne heure, entre deux hommes.

Pourtant, la curiosité du public n'avait pas diminué. Chaque jour, on avait attendu la nouvelle de son évasion. On la souhaitait presque, tellement le personnage plaisait à la foule. On aimait son esprit, sa gaieté, sa variété, son génie de l'invention et le mystère de sa vie. Arsène Lupin devait s'évader. C'était inévitable, c'était le destin. On s'étonnait même que cela prenne si longtemps. Tous les matins, le Préfet de police demandait à son secrétaire:

—Eh bien, il n'est pas encore parti?

—Non, Monsieur le Préfet.

—Ce sera donc pour demain.

Et la veille du procès, un monsieur est venu dans les bureaux du *Grand Journal*. Il a demandé le journaliste chargé des affaires de justice. Il lui a jeté sa carte au visage, et il est reparti rapidement. Sur la carte, il y avait ces mots: «Arsène Lupin tient toujours ses promesses.»

* * *

C'est dans ces conditions que le procès a commencé.

Il y avait une foule énorme. Tout le monde voulait voir le fameux Arsène Lupin. Tout le monde se réjouissait d'avance de voir comment il allait se moquer du président. Avocats et magistrats, journalistes et gens du monde, artistes et femmes élégantes: le Tout-Paris remplissait les bancs de la salle.

Il pleuvait, et dehors, le jour était sombre. On a mal vu Arsène Lupin quand les gardes l'ont fait entrer. Pourtant, son attitude n'a pas fait bonne impression. Il était lourd, il s'est laissé tomber sur son siège, et il restait immobile, indifférent et passif. Son avocat n'était pas Me Danval lui-même, mais un de ses secrétaires. Me Danval avait trouvé ce rôle indigne de lui. Plusieurs fois, l'avocat a parlé à Lupin. Lupin hochait la tête et se taisait.

Le greffier a lu l'acte d'accusation. Puis le président a dit:

—Accusé, levez-vous. Votre nom, prénom, âge et profession?

Il n'a pas reçu de réponse, et il a répété:

—Votre nom? Je vous demande votre nom?

Une voix épaisse et fatiguée a prononcé:

—Baudru, Désiré.

Il y a eu des murmures. Mais le président a repris:

—Baudru, Désiré? Ah! bien, une nouvelle identité! C'est à peu près le huitième nom que vous vous donnez. Il est sans doute aussi imaginaire que les autres. Alors, si vous le voulez bien, nous garderons celui d'Arsène Lupin. C'est sous ce nom que vous êtes le mieux connu.

Le président a regardé ses notes et il a repris:

—Car, malgré toutes nos recherches, nous n'avons pas pu retrouver votre identité. Votre cas est assez original dans notre société moderne: vous n'avez pas de passé. Nous ne savons pas qui vous êtes, ni d'où vous venez, ni où vous avez passé votre enfance. Bref, nous ne savons rien. Vous apparaissez tout à coup, il y a trois ans. On ne sait pas exactement de quel milieu vous sortez. Et tout à coup, vous vous révélez: vous êtes Arsène Lupin. C'est-à-dire un curieux mélange d'intelligence et de perversité, d'immoralité et de générosité. Ce que nous savons sur vous avant cette époque, ce sont plutôt des suppositions. Il y a huit ans, un certain Rostat a travaillé avec le prestidigitateur Dickson. Ce Rostat était probablement Arsène Lupin. Il y a six ans, un étudiant russe fréquentait le laboratoire du docteur Altier, à l'hôpital Saint-Louis. Il étonnait souvent son maître par ses idées très ingénieuses sur la bactériologie. Il l'étonnait aussi par ses expériences audacieuses sur les maladies de la peau. Cet étudiant était probablement Arsène Lupin. Arsène Lupin, aussi, ce professeur de lutte japonaise installé à Paris bien avant qu'on parle du jiu-jitsu. Arsène Lupin, croyons-nous, ce coureur cycliste qui a gagné le Grand Prix de l'Exposition. Il a touché ses 10 000 francs, et on ne l'a plus jamais revu. Arsène Lupin, peut-être aussi, cet homme du Bazar de la Charité. Il a sauvé tant de gens par la petite lucarne... et il les a volés.

Après une pause, le président a conclu:

—Voilà cette période de votre vie. Elle semble n'avoir été qu'une préparation minutieuse à votre lutte contre la société. C'était un apprentissage méthodique. Vous y développiez au plus haut point votre force, votre énergie et votre adresse. Reconnaissez-vous que ces faits sont exacts?

Pendant ce discours, l'accusé s'était balancé d'une jambe sur l'autre, le dos rond, les bras sans vie. La lumière était maintenant plus forte. On a remarqué sa maigreur extrême et ses joues creuses. On a remarqué aussi ses pommettes, qui sortaient étrangement. Son visage avait la couleur de la terre, avec de petites taches rouges. Une barbe irrégulière et rare l'entourait. La prison l'avait beaucoup vieilli et fané. On ne reconnaissait plus sa silhouette élégante ni son jeune visage sympathique. Les journaux avaient pourtant publié son portrait si souvent!

On aurait dit qu'il n'avait pas entendu la question. On la lui a répétée deux fois. Alors, il a levé les yeux. Il a semblé réfléchir. Puis, avec un effort violent, il a murmuré:

—Baudru, Désiré.

Le président s'est mis à rire.

—Je ne comprends pas bien le système de défense que vous avez choisi, Arsène Lupin. Si vous voulez jouer les imbéciles et les irresponsables, libre à vous. Moi, j'irai droit au but sans m'occuper de vos fantaisies.

Et le président a commencé à parler en détail des vols, des escroqueries et des faux reprochés à Lupin. Parfois, il posait une question à l'accusé. L'accusé répondait par un grognement, ou il ne répondait pas.

Puis les témoins sont passés l'un après l'autre. Plusieurs témoignages étaient sans importance. D'autres étaient plus sérieux. Mais tous avaient un point commun : ils se contredisaient les uns les autres. Le procès restait obscur et troublant. Puis on a fait entrer l'inspecteur principal Ganimard, et l'intérêt s'est réveillé.

Pourtant, dès le début, le vieux policier a un peu déçu le public. Il n'avait pas l'air intimidé : il avait vu bien d'autres procès. Mais il avait l'air inquiet, mal à l'aise. Plusieurs fois, il a tourné les yeux vers l'accusé, visiblement gêné. Il avait les deux mains posées sur la barre. Il racontait les événements qu'il avait vécus : sa poursuite à travers l'Europe, son arrivée en Amérique. On l'écoutait avec passion, comme on écoute le récit d'aventures extraordinaires. Mais, vers la fin, il a parlé de ses conversations avec Arsène Lupin. Et deux fois, il s'est arrêté, distrait, hésitant.

On voyait bien qu'une autre pensée l'obsédait. Le président lui a dit :

— Si vous êtes malade, il vaudrait mieux arrêter votre témoignage.

— Non, non, seulement…

Il s'est tu. Il a regardé l'accusé longtemps, profondément. Puis il a dit :

— Je demande la permission d'examiner l'accusé de plus près. Il y a là un mystère, et je dois le comprendre.

Il s'est approché. Il a observé l'homme encore plus longtemps, avec toute son attention. Puis il est retourné à la barre. Et là, d'un ton un peu solennel, il a déclaré :

— Monsieur le président, j'affirme que l'homme qui est ici, en face de moi, n'est pas Arsène Lupin.

Un grand silence a suivi ces paroles. Le président est d'abord resté sans voix. Puis il s'est écrié :

— Ah ça ! Qu'est-ce que vous dites ? Vous êtes fou !

L'inspecteur a répondu calmement :

— Au premier regard, on peut se tromper à cause d'une ressemblance. Elle existe, je l'avoue. Mais il suffit d'une seconde d'attention. Le nez, la bouche, les cheveux, la couleur de la peau… Enfin, ce n'est pas Arsène Lupin. Et les yeux ! Est-ce qu'il a jamais eu ces yeux d'alcoolique ?

— Voyons, voyons, expliquez-vous. Que voulez-vous dire, témoin ?

— Est-ce que je sais, moi ? Il a peut-être mis à sa place un pauvre homme, pour qu'on le condamne à sa place… À moins que ce soit un complice.

Ce coup de théâtre inattendu a agité toute la salle. Des cris, des rires et des exclamations partaient de tous les côtés. Le président a fait appeler le juge d'instruction, le directeur de la Santé et les gardiens. Et il a suspendu l'audience.

Quand l'audience a repris, on a placé M. Bouvier et le directeur devant l'accusé. Ils ont déclaré qu'il y avait seulement une très vague ressemblance entre Arsène Lupin et cet homme.

— Mais alors, s'est écrié le président, qui est cet homme ? D'où vient-il ? Comment est-il arrivé entre les mains de la justice ?

On a fait entrer les deux gardiens de la Santé. Ils surveillaient le détenu chacun à son tour. Et, contradiction stupéfiante, ils l'ont reconnu ! Le président a respiré.

Mais l'un des gardiens a ajouté :

— Oui, oui, je crois bien que c'est lui.

— Comment, vous croyez ?

— Ben, je l'ai à peine vu. On me l'a amené un soir. Et depuis deux mois, il reste toujours couché, le visage contre le mur.

— Mais avant ces deux mois ?

— Ah ! Avant, il n'était pas dans la cellule 24.

Le directeur de la prison a expliqué ce point :

— Nous avons changé le détenu de cellule après sa tentative d'évasion.

— Mais vous, monsieur le directeur, vous l'avez vu depuis deux mois ?

— Je n'ai pas eu l'occasion de le voir… Il restait tranquille.

— Et cet homme-là n'est pas le détenu qu'on vous a confié ?

— Non.

— Alors, qui est-il ?

— Je ne peux pas le dire.

— Donc, quelqu'un aurait pris la place du détenu il y a deux mois. Comment l'expliquez-vous ?

— C'est impossible.

— Alors ?

Le président ne savait plus quoi faire. Il s'est tourné vers l'accusé et lui a parlé d'une voix aimable :

— Voyons, accusé, pouvez-vous m'expliquer comment et depuis quand vous êtes entre les mains de la justice ?

Ce ton gentil a semblé calmer la méfiance de l'homme, ou réveiller son esprit. Il a essayé de répondre. On l'a interrogé doucement, avec habileté. Enfin, il a réussi à dire quelques phrases. Voici ce qu'on a compris. Deux mois plus tôt, on l'avait amené au Dépôt. Il y avait passé une nuit et une matinée. Comme il avait sur lui soixante-quinze centimes, on l'avait libéré. Mais quand il traversait la cour, deux gardes l'avaient pris par le bras. Ils l'avaient conduit jusqu'à la voiture pénitentiaire. Depuis, il vivait dans la cellule 24. Il n'y était pas malheureux… On y mangeait bien… On n'y dormait pas mal… Alors il n'avait pas protesté…

Tout cela paraissait possible. Au milieu des rires et d'une grande agitation, le président a renvoyé l'affaire à une autre session. Il fallait une enquête plus complète.

* * *

L'enquête a tout de suite établi un fait, écrit dans le registre d'écrou. Huit semaines plus tôt, un certain Baudru Désiré avait passé la nuit au Dépôt. On l'avait libéré le lendemain, et il avait quitté le Dépôt à deux heures de l'après-midi. Or, ce jour-là, à deux heures, Arsène Lupin sortait de son dernier interrogatoire. Il repartait dans la voiture pénitentiaire.

Les gardiens avaient-ils fait une erreur ? La ressemblance les avait-elle trompés ? Avaient-ils eux-mêmes, dans une minute d'inattention, mis cet homme à la place de leur prisonnier ? Pour cela, il aurait vraiment fallu qu'ils soient très complaisants. Et leurs bons états de service ne permettaient pas de le croire.

Ou bien l'échange avait-il été préparé à l'avance ? D'abord, la disposition des lieux rendait la chose presque impossible. Ensuite, dans ce cas, Baudru devait être un complice. Il devait s'être fait arrêter exprès, pour prendre la place d'Arsène Lupin. Mais alors, par quel miracle un tel plan avait-il pu réussir ? Il reposait seulement sur une série de chances incroyables, de rencontres par hasard et d'erreurs fabuleuses.

On a envoyé Désiré Baudru au service d'anthropométrie. Aucune fiche ne correspondait à sa description. D'ailleurs, on a facilement retrouvé ses traces. On le connaissait à Courbevoie, à Asnières, à Levallois. Il vivait de la charité des gens. Il dormait dans une de ces cabanes de chiffonniers, serrées les unes contre les autres près de la barrière des Ternes. Mais il avait disparu depuis un an.

Est-ce qu'Arsène Lupin l'avait engagé ? Rien ne permettait de le croire. Et même si c'était vrai, on n'en saurait pas plus sur la fuite du prisonnier. Le mystère restait le même. Il y avait vingt hypothèses pour l'expliquer, et aucune n'était satisfaisante. Une seule chose était sûre : l'évasion. C'était une évasion incompréhensible, impressionnante. Le public et la justice sentaient derrière elle une longue préparation. Tous ces actes s'emboîtaient merveilleusement les uns dans les autres. Et la fin donnait raison à la prédiction orgueilleuse d'Arsène Lupin : « Je n'assisterai pas à mon procès. »

Après un mois de recherches minutieuses, l'énigme restait aussi impossible à résoudre. Pourtant, on ne pouvait pas garder pour toujours ce pauvre Baudru. Un procès contre lui aurait été ridicule : de quoi pouvait-on l'accuser ? Le juge d'instruction a signé sa mise en liberté. Mais le chef de la Sûreté a décidé de le faire surveiller de près.

L'idée venait de Ganimard. Pour lui, il n'y avait ni complicité ni hasard. Baudru était un instrument. Arsène Lupin l'avait utilisé avec son habileté extraordinaire. Une fois Baudru libre, il conduirait la police jusqu'à Arsène Lupin. Ou au moins jusqu'à un homme de sa bande.

On a donné à Ganimard l'aide des deux inspecteurs Folenfant et Dieuzy. Un matin de janvier, il y avait du brouillard. Les portes de la prison se sont ouvertes devant Baudru Désiré.

D'abord, il a paru assez embarrassé. Il marchait comme un homme qui ne sait pas bien quoi faire de sa journée. Il a suivi la rue de la Santé et la rue Saint-Jacques. Devant la boutique d'un fripier, il a enlevé sa veste et son gilet. Il a vendu son gilet pour quelques sous. Puis il a remis sa veste et il est reparti.

Il a traversé la Seine. Au Châtelet, un omnibus l'a dépassé. Il a voulu y monter, mais il n'y avait pas de place. Le contrôleur lui a conseillé de prendre un numéro. Alors il est entré dans la salle d'attente.

À ce moment, Ganimard a appelé ses deux hommes près de lui. Sans quitter le bureau des yeux, il leur a dit très vite :

— Arrêtez une voiture… non, deux, c'est plus prudent. J'irai avec l'un de vous, et nous le suivrons.

Les hommes ont obéi. Mais Baudru ne sortait pas. Ganimard s'est avancé : il n'y avait personne dans la salle.

— Idiot que je suis, a-t-il murmuré, j'oubliais la deuxième sortie.

En effet, ce bureau communique par un couloir intérieur avec le bureau de la rue Saint-Martin. Ganimard s'est précipité. Il est arrivé juste à temps pour voir Baudru. Il était assis sur l'impériale de l'omnibus Batignolles-Jardin des Plantes, qui tournait au coin de la rue de Rivoli. Ganimard a couru et il a rattrapé l'omnibus. Mais il avait perdu ses deux agents. Il continuait la poursuite tout seul.

Il était furieux. Il a failli attraper Baudru par le col, sans plus attendre. Ce prétendu imbécile ne l'avait-il pas séparé de ses aides exprès ? N'était-ce pas une ruse intelligente ?

Il a regardé Baudru. L'homme somnolait sur la banquette, et sa tête se balançait de droite à gauche. Sa bouche était un peu ouverte. Son visage avait un air incroyablement bête. Non, ce n'était pas un adversaire capable de tromper le vieux Ganimard. Le hasard l'avait aidé, voilà tout.

Au carrefour des Galeries-Lafayette, l'homme a sauté de l'omnibus dans le tramway de la Muette. Ils ont suivi le boulevard Haussmann, puis l'avenue Victor-Hugo. Baudru est descendu seulement devant la station de la Muette. Et, d'un pas tranquille, il est entré dans le bois de Boulogne.

Il passait d'une allée à l'autre, revenait sur ses pas, s'éloignait. Que cherchait-il ? Avait-il un but ?

Après une heure de ce jeu, il semblait épuisé. En effet, il a vu un banc et il s'est assis. L'endroit se trouvait près d'Auteuil, au bord d'un petit lac caché parmi les arbres. Il n'y avait absolument personne. Une demi-heure a passé. Ganimard a perdu patience et il a décidé de lui parler.

Il s'est donc approché et il s'est assis à côté de Baudru. Il a allumé une cigarette. Avec le bout de sa canne, il a dessiné des ronds dans le sable. Et il a dit :

— Il ne fait pas chaud.

Un silence. Et soudain, dans ce silence, un éclat de rire a retenti. C'était un rire joyeux, heureux. C'était le rire d'un enfant qui a le fou rire et qui ne peut pas s'arrêter. Ganimard a vraiment senti ses cheveux se dresser sur sa tête. Ce rire, ce rire infernal, il le connaissait si bien !…

D'un geste brusque, il a saisi l'homme par le bord de sa veste. Il l'a regardé profondément, violemment, encore mieux qu'au tribunal. Et vraiment, ce n'était plus le même homme qu'il voyait. C'était l'homme, mais c'était en même temps l'autre, le vrai.

Une volonté complice l'aidait. Il retrouvait la vie ardente des yeux. Il complétait dans sa tête le visage maigre. Il voyait la vraie peau sous la peau abîmée. Il voyait la vraie bouche sous la grimace qui la déformait. C'étaient les yeux de l'autre, la bouche de l'autre. C'était surtout son expression vive, moqueuse, pleine d'esprit, si claire et si jeune !

— Arsène Lupin, Arsène Lupin, a-t-il bégayé.

Tout à coup, pris de rage, il l'a serré à la gorge. Il a essayé de le faire tomber. Il avait cinquante ans, mais il était encore très fort. Son adversaire, lui, semblait en assez mauvais état. Et puis, quel coup magnifique, s'il arrivait à le ramener !

La lutte a été courte. Arsène Lupin s'est à peine défendu. Et Ganimard a lâché prise aussi vite qu'il avait attaqué. Son bras droit pendait, sans force, engourdi.

— Si on vous apprenait le jiu-jitsu au quai des Orfèvres, a déclaré Lupin, vous connaîtriez ce coup. Il s'appelle udi-shi-ghi en japonais.

Et il a ajouté froidement :

— Une seconde de plus, et je vous cassais le bras. Et vous l'auriez bien mérité. Comment ! Vous êtes un vieil ami, je vous estime. Je vous montre de moi-même mon vrai visage. Et vous abusez de ma confiance ! C'est mal… Eh bien, quoi ? Qu'est-ce que vous avez ?

Ganimard se taisait. Il se sentait responsable de cette évasion. N'était-ce pas lui qui avait trompé la justice avec son témoignage sensationnel ? Cette évasion lui semblait la honte de sa carrière. Une larme a coulé vers sa moustache grise.

— Eh ! Mon Dieu, Ganimard, ne vous faites pas de souci. Si vous n'aviez pas parlé, je me serais arrangé pour qu'un autre parle. Voyons, je ne pouvais pas accepter qu'on condamne Baudru Désiré !

— Alors, a murmuré Ganimard, c'était vous qui étiez là-bas ? Et c'est vous qui êtes ici !

— Moi, toujours moi, seulement moi.

— Est-ce possible ?

— Oh ! Pas besoin d'être sorcier. Il suffit de se préparer pendant une douzaine d'années, comme l'a dit ce brave président. Alors on est prêt à tout.

— Mais votre visage ? Vos yeux ?

— Vous comprenez bien une chose. J'ai travaillé dix-huit mois à Saint-Louis avec le docteur Altier. Ce n'était pas par amour de la science. J'ai pensé à celui qui aurait un jour l'honneur de s'appeler Arsène Lupin. Il devait échapper aux lois ordinaires de l'apparence et de l'identité. L'apparence ? Mais on la change comme on veut ! Une piqûre de paraffine sous la peau la fait gonfler, juste à l'endroit choisi. L'acide pyrogallique vous transforme en Mohican. Le jus de la grande chélidoine vous couvre de croûtes et de boutons, avec un effet excellent. Un produit chimique agit sur la pousse de votre barbe et de vos cheveux. Un autre agit sur le son de votre voix. Ajoutez à cela deux mois de régime dans la cellule numéro 24. Ajoutez des exercices répétés mille fois. J'ai appris à ouvrir ma bouche avec cette grimace. J'ai appris à pencher ma tête comme ça, et à courber mon dos comme ça. Enfin, cinq gouttes d'atropine dans les yeux, pour leur donner un regard perdu et fuyant. Et le tour est joué.

— Je ne comprends pas que les gardiens…

— Le changement a été progressif. Chaque jour, il était trop petit pour qu'ils le remarquent.

— Mais Baudru Désiré ?

— Baudru existe. C'est un pauvre innocent. Je l'ai rencontré l'année dernière. Et vraiment, il me ressemble un peu. Une arrestation était toujours possible. Alors, j'ai mis Baudru à l'abri. Dès le début, j'ai étudié les différences entre nous deux. Et je les ai rendues plus petites chez moi, autant que possible. Mes amis lui ont fait passer une nuit au Dépôt. Comme ça, il en est sorti à peu près à la même heure que moi. Et on pouvait facilement remarquer la coïncidence. Car, notez-le bien, il fallait qu'on retrouve la trace de son passage. Sinon, la justice se serait demandé qui j'étais. Mais je lui offrais cet excellent Baudru. Alors elle allait sauter sur lui : c'était inévitable, vous entendez, inévitable ! Les difficultés d'un échange de prisonniers étaient insurmontables. Mais elle préférerait croire à cet échange plutôt qu'avouer qu'elle ne savait rien.

— Oui, oui, en effet, a murmuré Ganimard.

— Et puis, s'est écrié Arsène Lupin, j'avais en main un atout formidable. C'était une carte que j'avais préparée dès le début : tout le monde attendait mon évasion. Voilà la grosse erreur que vous avez faite, vous et les autres. La justice et moi, nous jouions une partie passionnante. Et ma liberté était l'enjeu. Vous avez cru encore une fois que je me vantais. Vous avez cru que mes succès me montaient à la tête, comme à un blanc-bec. Moi, Arsène Lupin, une telle faiblesse ! C'était déjà comme dans l'affaire Cahorn. Vous ne vous êtes pas dit : « Si Arsène Lupin crie partout qu'il va s'évader, il a des raisons qui l'obligent à le crier. » Mais, sapristi, comprenez donc ! Pour m'évader… sans m'évader, il fallait qu'on croie d'avance à cette évasion. Tout le monde devait en être absolument sûr. Cela devait être une vérité aussi claire que le soleil. Et c'est ce qui s'est passé, parce que je l'ai voulu. Arsène Lupin allait s'évader. Arsène Lupin n'assisterait pas à son procès. Et vous vous êtes levé pour dire : « Cet homme n'est pas Arsène Lupin. » Alors, forcément, tout le monde a cru tout de suite que je n'étais pas Arsène Lupin. Le contraire aurait été un miracle. Imaginez qu'une seule personne ait douté. Imaginez qu'une seule personne ait dit : « Et si c'était Arsène Lupin ? » À la même minute, j'étais perdu. Vous vous êtes tous penchés vers moi avec l'idée que je n'étais pas Arsène Lupin. Il suffisait de me regarder avec l'idée que je pouvais être Arsène Lupin. Et malgré toutes mes précautions, on me reconnaissait. Mais j'étais tranquille. Logiquement, psychologiquement, personne ne pouvait avoir cette simple petite idée.

Tout à coup, il a saisi la main de Ganimard.

— Voyons, Ganimard, avouez-le. Huit jours après notre rencontre à la prison de la Santé, vous m'avez attendu chez vous à quatre heures ? Comme je vous l'avais demandé ?

— Et votre voiture pénitentiaire ? a dit Ganimard, pour éviter de répondre.

— Du bluff ! Ce sont mes amis qui ont réparé cette vieille voiture, qui ne servait plus. Ils l'ont mise à la place d'une autre, et ils voulaient tenter le coup. Mais je savais que c'était impossible, sauf avec des circonstances exceptionnelles. Seulement, j'ai trouvé utile d'aller jusqu'au bout de cette tentative d'évasion. Et je lui ai donné la plus grande publicité possible. Une première évasion, préparée avec audace, rendait la seconde déjà réussie d'avance.

— Alors, le cigare…

— C'est moi qui l'ai creusé, comme le couteau.

— Et les petits billets ?

— C'est moi qui les ai écrits.

— Et la mystérieuse amie qui vous écrivait ?

— Elle et moi, nous sommes la même personne. Je sais imiter toutes les écritures que je veux.

Ganimard a réfléchi un instant. Puis il a fait une objection :

— On a fait la fiche de Baudru au service d'anthropométrie. Comment se fait-il qu'on n'ait pas vu qu'elle correspondait à celle d'Arsène Lupin ?

— La fiche d'Arsène Lupin n'existe pas.

— Allons donc !

— Ou du moins, elle est fausse. C'est une question que j'ai beaucoup étudiée. Le système Bertillon comprend d'abord la description de ce qu'on voit. Et vous voyez qu'elle n'est pas toujours exacte. Ensuite, il y a la description par les mesures : la mesure de la tête, des doigts, des oreilles, etc. Contre cela, on ne peut rien faire.

— Alors ?

— Alors, il a fallu payer. Avant même mon retour d'Amérique, un des employés du service a accepté de l'argent. En échange, il a écrit une fausse mesure au début de mes mesures. Cela suffit pour que tout le système se trompe. La fiche va dans un tiroir complètement opposé au bon tiroir. Donc, la fiche de Baudru ne pouvait pas correspondre à la fiche d'Arsène Lupin.

Il y a eu encore un silence. Puis Ganimard a demandé :

— Et maintenant, qu'est-ce que vous allez faire ?

— Maintenant, s'est exclamé Lupin, je vais me reposer. Je vais beaucoup manger, et peu à peu je vais redevenir moi-même. C'est très bien d'être Baudru ou un autre. C'est très bien de changer de personnalité comme on change de chemise. On choisit son apparence, sa voix, son regard, son écriture. Mais il arrive un moment où on ne se reconnaît plus dans tout cela. Et c'est très triste. En ce moment, je me sens comme l'homme qui a perdu son ombre. Je vais me rechercher… et me retrouver.

Il a marché de long en large. Le soir commençait à tomber, et un peu d'obscurité se mêlait à la lumière du jour. Il s'est arrêté devant Ganimard.

— Nous n'avons plus rien à nous dire, je crois ?

— Si, a répondu l'inspecteur. Je voudrais savoir si vous allez révéler la vérité sur votre évasion… L'erreur que j'ai faite…

— Oh ! Personne ne saura jamais que c'est Arsène Lupin qu'on a libéré. J'ai tout intérêt à garder autour de moi le mystère le plus profond. Je dois donc laisser à cette évasion son caractère presque miraculeux. Alors, n'ayez pas peur, mon bon ami, et adieu. Je dîne en ville ce soir, et j'ai juste le temps de m'habiller.

— Je croyais que vous aviez tellement besoin de repos !

— Hélas ! Il y a des obligations mondaines, et on ne peut pas y échapper. Le repos commencera demain.

— Et où dînez-vous donc ?

— À l'ambassade d'Angleterre.

### Glossaire

- **cellule**: petite chambre de la prison.
- **complices**: personnes qui aident un criminel.
- **greffe**: bureau de la prison où l'on garde les papiers et les objets des détenus.
- **voiture pénitentiaire / panier à salade**: voiture fermée qui transporte les prisonniers.
- **le Dépôt**: prison provisoire au Palais de Justice, à Paris.
- **bock**: verre de bière.
- **juge d'instruction**: juge qui cherche les preuves avant le procès.
- **acte d'accusation**: texte qui dit de quels crimes l'accusé est accusé.
- **prestidigitateur**: artiste qui fait des tours de magie avec ses mains.
- **lucarne**: petite fenêtre dans un toit.
- **escroqueries**: façons de voler de l'argent en trompant les gens.
- **barre**: au tribunal, sorte de petite barrière où le témoin se tient pour parler.
- **audience**: séance du tribunal où l'on juge une affaire.
- **registre d'écrou**: grand cahier de la prison où l'on écrit les entrées et les sorties des prisonniers.
- **anthropométrie**: méthode pour reconnaître une personne grâce aux mesures de son corps.
- **fripier**: marchand qui achète et vend de vieux vêtements.
- **impériale**: étage du haut, à l'extérieur, d'un omnibus.
- **chiffonniers**: personnes pauvres qui ramassent et vendent les vieux objets et les vieux tissus.
- **atropine**: produit qui agrandit le noir de l'œil et change le regard.
- **blanc-bec**: jeune homme sans expérience qui se croit très fort.

## Le mystérieux voyageur

La veille, j'avais envoyé mon automobile à Rouen par la route. Je devais l'y retrouver en prenant le train. Ensuite, je devais aller chez des amis qui habitent au bord de la Seine.

Mais à Paris, quelques minutes avant le départ, sept messieurs ont envahi mon compartiment. Cinq d'entre eux fumaient. Le trajet en rapide est court. Pourtant, l'idée de le faire avec ces gens-là ne me plaisait pas. En plus, le wagon était un ancien modèle, sans couloir. J'ai donc pris mon pardessus, mes journaux et mon indicateur. Et je me suis réfugié dans un compartiment voisin.

Une dame s'y trouvait. En me voyant, elle a eu un geste d'agacement, et je l'ai bien remarqué. Elle s'est penchée vers un monsieur debout sur le marchepied. C'était sans doute son mari, qui l'avait accompagnée à la gare. Le monsieur m'a observé. Il a dû me trouver correct, car il a parlé tout bas à sa femme en souriant. Il avait l'air de rassurer un enfant qui a peur. Elle a souri à son tour. Elle m'a lancé un regard aimable, comme si elle comprenait tout à coup que j'étais un vrai gentleman. Une femme peut rester deux heures avec un tel homme dans une petite boîte de six pieds carrés. Elle n'a rien à craindre.

Son mari lui a dit :

— Ne m'en veux pas, ma chérie, mais j'ai un rendez-vous urgent, et je ne peux pas attendre.

Il l'a embrassée tendrement et il est parti. Par la fenêtre, sa femme lui a envoyé de petits baisers discrets, et elle a agité son mouchoir.

Mais un coup de sifflet a retenti. Le train s'est mis en marche.

À ce moment précis, la porte s'est ouverte, malgré les protestations des employés. Un homme a sauté dans notre compartiment. Ma compagne était debout et rangeait ses affaires dans le filet. Elle a poussé un cri de terreur et elle est tombée sur la banquette.

Je ne suis pas peureux, loin de là. Mais je l'avoue : ces arrivées de dernière minute sont toujours désagréables. Elles semblent louches, pas naturelles. Il doit y avoir quelque chose derrière, sinon…

Pourtant, l'allure du nouveau venu et son attitude auraient plutôt diminué cette mauvaise impression. Il était correct, presque élégant. Il avait une cravate de bon goût, des gants propres, un visage énergique… Mais au fait, où diable avais-je vu ce visage ? Car je l'avais vu, j'en étais sûr. Ou plus exactement, j'avais un certain souvenir de lui. C'était comme le souvenir d'un portrait vu plusieurs fois, quand on n'a jamais vu la personne elle-même. Et en même temps, je sentais qu'il était inutile de chercher dans ma mémoire, car ce souvenir était trop faible, trop vague.

Puis j'ai regardé de nouveau la dame. J'ai été stupéfait : elle était toute pâle et son visage était bouleversé. Ils étaient assis du même côté. Elle regardait son voisin avec une vraie terreur. J'ai remarqué une de ses mains, toute tremblante. Elle glissait vers un petit sac de voyage, posé sur la banquette à vingt centimètres de ses genoux. Elle a fini par l'attraper, et elle l'a serré nerveusement contre elle.

Nos yeux se sont rencontrés. J'ai lu dans les siens tant de malaise et d'inquiétude que je n'ai pas pu m'empêcher de lui parler :

— Vous n'êtes pas malade, Madame ?… Voulez-vous que j'ouvre cette fenêtre ?

Elle ne m'a pas répondu. D'un geste craintif, elle m'a montré l'homme. J'ai souri comme son mari. J'ai haussé les épaules. Par signes, je lui ai expliqué qu'elle n'avait rien à craindre. J'étais là, et d'ailleurs ce monsieur semblait bien inoffensif.

À cet instant, il s'est tourné vers nous. Il nous a regardés l'un après l'autre, des pieds à la tête. Puis il s'est enfoncé dans son coin et il n'a plus bougé.

Il y a eu un silence. Mais la dame semblait rassembler toute son énergie pour un acte désespéré. D'une voix presque impossible à entendre, elle m'a dit :

— Vous savez qu'il est dans notre train ?

— Qui ?

— Mais lui… lui… je vous assure.

— Qui, lui ?

— Arsène Lupin !

Elle n'avait pas quitté le voyageur des yeux. C'était à lui plutôt qu'à moi qu'elle avait lancé ce nom inquiétant.

Il a baissé son chapeau sur son nez. Était-ce pour cacher son trouble ? Ou bien se préparait-il simplement à dormir ?

J'ai fait une objection :

— Arsène Lupin a été condamné hier, par contumace, à vingt ans de travaux forcés. Il ne va donc sans doute pas faire l'imprudence de se montrer en public aujourd'hui. Et puis, les journaux ont dit qu'il était en Turquie cet hiver, depuis sa fameuse évasion de la Santé.

— Il est dans ce train, a répété la dame.

Elle voulait de plus en plus clairement que notre compagnon l'entende.

— Mon mari est sous-directeur aux services pénitentiaires. Et c'est le commissaire de la gare lui-même qui nous a dit qu'on cherchait Arsène Lupin.

— Ce n'est pas une raison…

— On l'a vu dans la salle des Pas-Perdus. Il a pris un billet de première classe pour Rouen.

— Alors, c'était facile de l'attraper.

— Il a disparu. Le contrôleur, à l'entrée des salles d'attente, ne l'a pas vu. Mais on pensait qu'il était passé par les quais de banlieue. Et qu'il était monté dans l'express qui part dix minutes après nous.

— Dans ce cas, on l'aura attrapé là-bas.

— Et si, au dernier moment, il a sauté de cet express pour venir ici, dans notre train… C'est probable… C'est même certain !

— Dans ce cas, c'est ici qu'on l'attrapera. Car les employés et les agents ont sûrement vu ce passage d'un train à l'autre. Et quand nous arriverons à Rouen, on le cueillera bien proprement.

— Lui ? Jamais ! Il trouvera encore le moyen de s'échapper.

— Dans ce cas, je lui souhaite bon voyage.

— Mais d'ici là, tout ce qu'il peut faire !

— Quoi ?

— Est-ce que je sais, moi ? Il faut s'attendre à tout !

Elle était très agitée. Et en effet, la situation expliquait un peu cette grande nervosité. Presque malgré moi, je lui ai dit :

— C'est vrai, il y a des coïncidences curieuses… Mais calmez-vous. Imaginons qu'Arsène Lupin soit dans un de ces wagons. Il restera bien sage. Il ne voudra pas avoir de nouveaux ennuis. Il pensera seulement à éviter le danger qui le menace.

Mes paroles ne l'ont pas rassurée. Pourtant, elle s'est tue, sans doute par peur d'être indiscrète.

Moi, j'ai ouvert mes journaux. J'ai lu les articles sur le procès d'Arsène Lupin. Ils ne disaient rien de nouveau, alors ils ne m'ont pas beaucoup intéressé. De plus, j'étais fatigué, j'avais mal dormi. J'ai senti mes paupières devenir lourdes et ma tête se pencher.

— Mais, Monsieur, vous n'allez pas dormir !

La dame m'arrachait mes journaux et me regardait avec indignation.

— Bien sûr que non, ai-je répondu. Je n'en ai aucune envie.

— Ce serait une très grave imprudence, m'a-t-elle dit.

— Très grave, ai-je répété.

Et j'ai lutté de toutes mes forces. Je m'accrochais au paysage, aux nuages qui traversaient le ciel. Mais bientôt, tout s'est brouillé. L'image de la dame agitée et du monsieur endormi s'est effacée de mon esprit. Et en moi, il y a eu le grand, le profond silence du sommeil.

Bientôt, des rêves légers et flous sont venus. Un personnage y avait une certaine place. Il jouait le rôle d'Arsène Lupin et portait son nom. Il se déplaçait au loin, avec des objets précieux sur le dos. Il traversait des murs et vidait des châteaux de leurs meubles.

Mais la silhouette de ce personnage est devenue plus nette. D'ailleurs, ce n'était plus Arsène Lupin. Il venait vers moi. Il devenait de plus en plus grand. Il a sauté dans le wagon avec une agilité incroyable. Et il est tombé en plein sur ma poitrine.

Une douleur violente… un cri terrible… Je me suis réveillé. L'homme, le voyageur, avait un genou sur ma poitrine et me serrait la gorge.

Je voyais cela très mal, car mes yeux étaient pleins de sang. J'ai vu aussi la dame qui se tordait dans un coin, dans une crise de nerfs. Je n'ai même pas essayé de résister. D'ailleurs, je n'en aurais pas eu la force. Mes tempes bourdonnaient, j'étouffais… je râlais… Encore une minute, et je mourais asphyxié.

L'homme a dû le sentir. Il a desserré les mains. Sans s'écarter, il a pris de la main droite une corde avec un nœud coulant déjà prêt. D'un geste sec, il m'a attaché les deux poignets. En un instant, j'étais ligoté, bâillonné, incapable de bouger.

Il a fait ce travail de la façon la plus naturelle du monde. Il avait l'aisance d'un maître, d'un professionnel du vol et du crime. Pas un mot, pas un geste nerveux. Du sang-froid et de l'audace. Et j'étais là, sur la banquette, ficelé comme une momie, moi, Arsène Lupin !

Vraiment, il y avait de quoi rire. La situation était grave. Mais j'appréciais quand même tout ce qu'elle avait d'ironique et de délicieux. Arsène Lupin, roulé comme un débutant ! Volé comme n'importe qui ! Car, bien sûr, le bandit m'a pris ma bourse et mon portefeuille. Arsène Lupin, victime à son tour, trompé, vaincu… Quelle aventure !

Il restait la dame. Il ne s'est même pas occupé d'elle. Il a seulement ramassé la petite sacoche qui était tombée sur le tapis. Il en a sorti les bijoux, le porte-monnaie, les petits objets en or et en argent. La dame a ouvert un œil. Elle a sursauté de terreur. Elle a enlevé ses bagues et les a tendues à l'homme. On aurait dit qu'elle voulait lui éviter un effort inutile. Il a pris les bagues et il l'a regardée : elle s'est évanouie.

Alors, toujours silencieux et tranquille, il nous a laissés. Il est retourné à sa place et il a allumé une cigarette. Puis il a examiné avec soin les trésors qu'il avait gagnés. Cet examen a semblé le satisfaire complètement.

Moi, j'étais beaucoup moins satisfait. Je ne parle pas des douze mille francs qu'il m'avait volés. J'acceptais cette perte seulement pour un moment. Je comptais bien récupérer très vite ces douze mille francs. Et aussi les papiers très importants qui étaient dans mon portefeuille : projets, devis, adresses, listes de correspondants, lettres compromettantes. Mais pour l'instant, un souci plus urgent et plus sérieux me tourmentait :

Qu'allait-il se passer ?

Vous vous en doutez : j'avais bien remarqué l'agitation causée par mon passage à la gare Saint-Lazare. J'étais invité chez des amis. Ils me connaissaient sous le nom de Guillaume Berlat. Ma ressemblance avec Arsène Lupin était pour eux un sujet de plaisanteries amicales. À cause d'eux, je n'avais pas pu me maquiller comme je voulais. Et on avait signalé ma présence. De plus, on avait vu un homme sauter de l'express dans le rapide. C'était Arsène Lupin, sans doute. Donc, c'était inévitable, fatal. Le commissaire de police de Rouen allait recevoir un télégramme. Il serait à l'arrivée du train avec beaucoup d'agents. Il interrogerait les voyageurs suspects. Et il fouillerait les wagons avec soin.

Tout cela, je l'avais prévu. Et je n'étais pas très inquiet. J'étais sûr que la police de Rouen ne serait pas plus maligne que celle de Paris. Je saurais bien passer sans être remarqué. À la sortie, il me suffirait de montrer ma carte de député, sans avoir l'air d'y faire attention. Grâce à elle, le contrôleur de Saint-Lazare m'avait déjà fait entièrement confiance. Mais comme les choses avaient changé ! Je n'étais plus libre. Impossible de tenter un de mes tours habituels. Dans un des wagons, le commissaire trouverait le sieur Arsène Lupin. Un heureux hasard le lui enverrait pieds et poings liés. Doux comme un agneau, emballé, tout prêt. Le commissaire n'aurait qu'à le prendre, comme un colis qu'on vous envoie à la gare. Comme un panier de gibier, ou un panier de fruits et légumes.

Et pour éviter cette triste fin, que pouvais-je faire, enroulé dans mes cordes ?

Et le rapide filait vers Rouen, la prochaine et la seule gare. Il passait Vernon, Saint-Pierre, sans s'arrêter.

Un autre problème m'intriguait. Il me concernait moins directement. Mais la réponse éveillait ma curiosité de professionnel. Que voulait faire mon compagnon ?

Si j'avais été seul, il aurait eu le temps de descendre tranquillement à Rouen. Mais la dame ? Dès qu'on ouvrirait la portière, elle crierait, elle s'agiterait, elle appellerait au secours ! Pourtant, en ce moment, elle était si sage et si humble.

Et de là venait mon étonnement ! Pourquoi ne la rendait-il pas impuissante, comme moi ? Ainsi, il aurait eu le temps de disparaître avant qu'on découvre ses deux crimes.

Il fumait toujours. Ses yeux étaient fixés sur le paysage. Une pluie hésitante commençait à le rayer de grandes lignes obliques. Une fois, pourtant, il s'est retourné. Il a pris mon indicateur et l'a consulté.

La dame, elle, faisait des efforts pour rester évanouie, pour rassurer son ennemi. Mais la fumée la faisait tousser, et cela montrait qu'elle n'était pas vraiment évanouie.

Quant à moi, j'étais très mal à l'aise et j'avais mal partout. Et je réfléchissais… je préparais un plan…

Pont-de-l'Arche, Oissel… Le rapide se dépêchait, joyeux, ivre de vitesse.

Saint-Étienne… À cet instant, l'homme s'est levé. Il a fait deux pas vers nous. La dame a aussitôt poussé un nouveau cri, et cette fois, elle s'est évanouie pour de vrai.

Mais que voulait-il faire, lui ? Il a baissé la vitre de notre côté. Maintenant, la pluie tombait avec violence. Il a eu un geste agacé : il n'avait ni parapluie ni pardessus. Il a regardé dans le filet. L'en-cas de la dame s'y trouvait. Il l'a pris. Il a pris aussi mon pardessus et il l'a mis.

Nous traversions la Seine. Il a remonté le bas de son pantalon. Puis il s'est penché et il a levé le loquet extérieur.

Allait-il se jeter sur la voie ? À cette vitesse, ce serait la mort certaine. Nous sommes entrés dans le tunnel creusé sous la côte Sainte-Catherine. L'homme a entrouvert la portière. Du pied, il a cherché la première marche. Quelle folie ! L'obscurité, la fumée, le vacarme : tout cela donnait à cette tentative un air fantastique. Mais tout à coup, le train a ralenti. Les freins westinghouse retenaient les roues. En une minute, le train a repris une vitesse normale, puis il a ralenti encore. Sans aucun doute, on allait faire des travaux pour renforcer cette partie du tunnel. Alors les trains devaient y passer lentement, depuis quelques jours peut-être. Et l'homme le savait.

Il lui a donc suffi de poser l'autre pied sur la marche et de descendre sur la deuxième. Puis il est parti tranquillement. Mais avant, il avait rabaissé le loquet et refermé la portière.

Il venait à peine de disparaître quand la lumière du jour a éclairé la fumée, devenue plus blanche. Nous sommes sortis dans une vallée. Encore un tunnel, et nous étions à Rouen.

Aussitôt, la dame a repris ses esprits. Elle s'est d'abord lamentée sur la perte de ses bijoux. Je l'ai suppliée des yeux. Elle a compris et elle m'a enlevé le bâillon qui m'étouffait. Elle voulait aussi défaire mes cordes, mais je l'en ai empêchée.

— Non, non, il faut que la police voie les choses comme elles sont. Je veux qu'elle comprenne bien qui est ce bandit.

— Et si je tirais la sonnette d'alarme ?

— Trop tard. Il fallait y penser pendant qu'il m'attaquait.

— Mais il m'aurait tuée ! Ah ! Monsieur, je vous l'avais bien dit, qu'il voyageait dans ce train ! Je l'ai reconnu tout de suite, grâce à son portrait. Et le voilà parti avec mes bijoux.

— On le retrouvera, n'ayez pas peur.

— Retrouver Arsène Lupin ! Jamais.

— Cela dépend de vous, Madame. Écoutez. Dès l'arrivée, mettez-vous à la portière. Appelez, faites du bruit. Des agents et des employés viendront. Racontez-leur alors en quelques mots ce que vous avez vu. L'attaque contre moi et la fuite d'Arsène Lupin. Donnez sa description : un chapeau mou, un parapluie, le vôtre, un pardessus gris, serré à la taille.

— Le vôtre, a-t-elle dit.

— Comment, le mien ? Mais non, le sien. Moi, je n'en avais pas.

— Il m'avait semblé qu'il n'en avait pas non plus quand il est monté.

— Si, si… À moins que ce soit un vêtement oublié dans le filet. En tout cas, il l'avait quand il est descendu. C'est cela qui compte… Un pardessus gris, serré à la taille, rappelez-vous… Ah ! J'oubliais… Dites votre nom tout de suite. Le métier de votre mari va pousser tous ces gens à faire du zèle.

Nous arrivions. Elle se penchait déjà à la portière. J'ai repris d'une voix assez forte, presque autoritaire. Je voulais que mes paroles restent bien dans sa tête.

— Dites aussi mon nom, Guillaume Berlat. Si c'est nécessaire, dites que vous me connaissez… Cela nous fera gagner du temps… Il faut que la première enquête aille vite… Ce qui compte, c'est la poursuite d'Arsène Lupin… vos bijoux… Il n'y a pas d'erreur, n'est-ce pas ? Guillaume Berlat, un ami de votre mari.

— Entendu… Guillaume Berlat.

Elle appelait déjà en faisant de grands gestes. Le train n'était pas encore arrêté quand un monsieur est monté, suivi de plusieurs hommes. Le moment critique arrivait.

Hors d'haleine, la dame s'est écriée :

— Arsène Lupin… il nous a attaqués… il a volé mes bijoux… Je suis madame Renaud… mon mari est sous-directeur des services pénitentiaires… Ah ! Tenez, voici justement mon frère, Georges Ardelle, directeur du Crédit Rouennais… vous devez savoir…

Un jeune homme venait de nous rejoindre. Elle l'a embrassé, et le commissaire l'a salué. Puis elle a repris, en larmes :

— Oui, Arsène Lupin… Pendant que Monsieur dormait, il s'est jeté à sa gorge… M. Berlat, un ami de mon mari.

Le commissaire a demandé :

— Mais où est-il, Arsène Lupin ?

— Il a sauté du train dans le tunnel, après la Seine.

— Êtes-vous sûre que c'était lui ?

— Si j'en suis sûre ! Je l'ai parfaitement reconnu. D'ailleurs, on l'a vu à la gare Saint-Lazare. Il avait un chapeau mou…

— Mais non… un chapeau de feutre dur, comme celui-ci, a corrigé le commissaire en montrant mon chapeau.

— Un chapeau mou, j'en suis sûre, a répété madame Renaud. Et un pardessus gris, serré à la taille.

— En effet, a murmuré le commissaire. Le télégramme parle de ce pardessus gris, serré à la taille, avec un col de velours noir.

— Avec un col de velours noir, justement ! s'est écriée madame Renaud, triomphante.

J'ai respiré. Ah ! La brave, l'excellente amie que j'avais là !

Pendant ce temps, les agents m'avaient enlevé mes cordes. Je me suis mordu violemment les lèvres, et du sang a coulé. Je me suis plié en deux, le mouchoir sur la bouche. C'est l'attitude normale d'un homme resté longtemps dans une position difficile. Et qui porte sur le visage la marque sanglante du bâillon. D'une voix faible, j'ai dit au commissaire :

— Monsieur, c'était Arsène Lupin, il n'y a pas de doute… Si on se dépêche, on le rattrapera… Je crois que je peux vous être utile…

On a détaché le wagon, pour que la justice puisse faire ses constatations. Le train a continué vers Le Havre. On nous a conduits au bureau du chef de gare, à travers la foule des curieux qui remplissait le quai.

À ce moment, j'ai hésité. Avec une excuse quelconque, je pouvais m'éloigner, retrouver mon automobile et filer. Attendre était dangereux. Un incident, un télégramme de Paris, et j'étais perdu.

Oui, mais mon voleur ? Seul, dans une région que je ne connaissais pas très bien, je ne pouvais pas espérer le rattraper.

— Bah ! Tentons le coup, me suis-je dit, et restons. La partie est difficile à gagner, mais si amusante à jouer ! Et ce qu'on peut gagner en vaut la peine.

On nous a demandé de répéter nos déclarations, pour le moment. Alors je me suis écrié :

— Monsieur le commissaire, en ce moment, Arsène Lupin prend de l'avance. Mon automobile m'attend dans la cour. Si vous voulez bien me faire le plaisir d'y monter, nous pourrions essayer…

Le commissaire a souri d'un air malin :

— L'idée n'est pas mauvaise… Elle est même si bonne qu'on est déjà en train de la réaliser.

— Ah !

— Oui, monsieur. Deux de mes agents sont partis à bicyclette… depuis un certain temps déjà.

— Mais où ?

— À la sortie du tunnel. Là, ils vont chercher des indices et des témoignages, et ils suivront la piste d'Arsène Lupin.

Je n'ai pas pu m'empêcher de hausser les épaules.

— Vos deux agents ne trouveront ni indice ni témoignage.

— Vraiment !

— Arsène Lupin s'est sûrement arrangé pour que personne ne le voie sortir du tunnel. Il a dû rejoindre la première route, et de là…

— Et de là, Rouen, où nous l'attraperons.

— Il n'ira pas à Rouen.

— Alors il restera dans les environs, et là, nous sommes encore plus sûrs…

— Il ne restera pas dans les environs.

— Oh ! Oh ! Et où va-t-il se cacher, alors ?

J'ai sorti ma montre.

— En ce moment, Arsène Lupin rôde autour de la gare de Darnétal. À dix heures cinquante, c'est-à-dire dans vingt-deux minutes, il prendra un train. C'est le train qui va de Rouen, gare du Nord, à Amiens.

— Vous croyez ? Et comment le savez-vous ?

— Oh ! C'est très simple. Dans le compartiment, Arsène Lupin a consulté mon indicateur. Pour quelle raison ? Y avait-il, près de l'endroit où il a disparu, une autre ligne ? Une gare sur cette ligne, et un train qui s'arrête à cette gare ? À mon tour, je viens de consulter l'indicateur. Il m'a donné la réponse.

— Vraiment, monsieur, a dit le commissaire, c'est merveilleusement raisonné. Quelle compétence !

J'étais emporté par ma conviction. Et j'avais fait une maladresse en montrant tant d'habileté. Il me regardait avec étonnement. J'ai cru sentir qu'un soupçon lui venait. Oh ! À peine. Car la justice avait envoyé des photographies partout, mais elles étaient trop mauvaises. L'Arsène Lupin des photos était trop différent de l'homme devant lui. Il ne pouvait pas me reconnaître. Mais quand même, il était troublé, vaguement inquiet.

Il y a eu un moment de silence. Quelque chose de bizarre et d'incertain nous empêchait de parler. Moi-même, j'ai eu un frisson de gêne. La chance allait-elle se retourner contre moi ? Je me suis repris et je me suis mis à rire.

— Mon Dieu, rien n'ouvre l'esprit comme la perte d'un portefeuille et l'envie de le retrouver. Et il me semble que, si vous vouliez bien me donner deux de vos agents, eux et moi, nous pourrions peut-être…

— Oh ! Je vous en prie, monsieur le commissaire, s'est écriée madame Renaud, écoutez M. Berlat.

L'intervention de mon excellente amie a été décisive. Elle était la femme d'un homme important. Dans sa bouche, ce nom de Berlat devenait vraiment le mien. Il me donnait une identité qu'aucun soupçon ne pouvait toucher. Le commissaire s'est levé :

— Croyez-le bien, monsieur Berlat, je serais très heureux de vous voir réussir. Je veux l'arrestation d'Arsène Lupin autant que vous.

Il m'a accompagné jusqu'à l'automobile. Il m'a présenté deux de ses agents, Honoré Massol et Gaston Delivet, et ils sont montés. Je me suis installé au volant. Mon mécanicien a tourné la manivelle. Quelques secondes plus tard, nous quittions la gare. J'étais sauvé.

Ah ! Je l'avoue, j'étais assez fier. Je roulais sur les boulevards qui font le tour de la vieille ville normande. Ma Moreau-Lepton de trente-cinq chevaux avançait avec puissance. Le moteur ronflait harmonieusement. À droite et à gauche, les arbres s'enfuyaient derrière nous. J'étais libre, hors de danger. Maintenant, je n'avais plus qu'à régler mes petites affaires personnelles. Et deux honnêtes représentants de la police allaient m'aider. Arsène Lupin s'en allait à la recherche d'Arsène Lupin !

Modestes défenseurs de l'ordre, Delivet Gaston et Massol Honoré, comme votre aide m'a été précieuse ! Qu'est-ce que j'aurais fait sans vous ? Sans vous, combien de fois j'aurais pris la mauvaise route aux carrefours ! Sans vous, Arsène Lupin se trompait, et l'autre s'échappait !

Mais tout n'était pas fini. Loin de là. D'abord, je devais rattraper l'individu. Ensuite, je devais reprendre moi-même les papiers qu'il m'avait volés. À aucun prix, mes deux aides ne devaient mettre le nez dans ces documents. Et encore moins les prendre. Me servir d'eux, mais agir sans eux : voilà ce que je voulais. Et ce n'était pas facile.

Nous sommes arrivés à Darnétal trois minutes après le passage du train. Mais j'ai eu une consolation. Un individu avait pris un compartiment de deuxième classe, avec un billet pour Amiens. Il portait un pardessus gris, serré à la taille, avec un col de velours noir. Décidément, mes débuts comme policier étaient prometteurs.

Delivet m'a dit :

— Le train est un express. Il s'arrête seulement à Montérolier-Buchy, dans dix-neuf minutes. Si nous n'y sommes pas avant Arsène Lupin, il peut continuer vers Amiens. Ou bien il peut changer pour Clères, et de là aller à Dieppe ou à Paris.

— Montérolier, à quelle distance ?

— Vingt-trois kilomètres.

— Vingt-trois kilomètres en dix-neuf minutes… Nous y serons avant lui.

Quelle course passionnante ! Jamais ma fidèle Moreau-Lepton n'a répondu à mon impatience avec plus d'ardeur et de régularité. Je lui transmettais ma volonté directement, me semblait-il, sans les leviers et les manettes. Elle partageait mes désirs. Elle approuvait mon obstination. Elle comprenait ma colère contre ce bandit d'Arsène Lupin. Le menteur ! Le traître ! Allais-je le vaincre ? Allait-il encore une fois se moquer de l'autorité ? De cette autorité que je représentais en personne ?

— À droite ! criait Delivet… À gauche !… Tout droit !…

Nous glissions au-dessus du sol. Les bornes kilométriques ressemblaient à de petites bêtes peureuses, qui disparaissaient à notre approche.

Et tout à coup, au tournant d'une route, un tourbillon de fumée : l'express du Nord.

Pendant un kilomètre, nous avons lutté côte à côte. C'était une lutte inégale, et nous savions qui allait gagner. À l'arrivée, nous avions vingt longueurs d'avance.

En trois secondes, nous étions sur le quai, devant les wagons de deuxième classe. Les portières se sont ouvertes. Quelques personnes descendaient. Mais pas mon voleur. Nous avons inspecté les compartiments. Pas d'Arsène Lupin.

— Sapristi ! me suis-je écrié. Il m'a sûrement reconnu dans l'automobile, quand nous roulions à côté du train. Et il a sauté.

Le chef de train a confirmé cette idée. Il avait vu un homme dégringoler le long du remblai, à deux cents mètres de la gare.

— Tenez, là-bas… celui qui traverse le passage à niveau.

Je me suis élancé, suivi de mes deux aides. Ou plutôt, suivi de l'un d'eux. Car l'autre, Massol, était un coureur exceptionnel, rapide et endurant. En quelques instants, la distance entre lui et le fugitif a beaucoup diminué. L'homme l'a vu. Il a sauté par-dessus une haie et il a couru vite vers une pente, qu'il a grimpée. Nous l'avons encore vu plus loin : il entrait dans un petit bois.

Quand nous sommes arrivés à ce bois, Massol nous y attendait. Il n'avait pas voulu aller plus loin, de peur de nous perdre.

— Et je vous en félicite, mon cher ami, lui ai-je dit. Après une course pareille, notre individu doit être à bout de souffle. Nous le tenons.

J'ai examiné les environs. En même temps, je cherchais un moyen d'arrêter le fugitif tout seul. Je voulais reprendre moi-même mes affaires. Sinon, la justice ne me les aurait sans doute rendues qu'après beaucoup d'enquêtes désagréables. Puis je suis revenu vers mes compagnons.

— Voilà, c'est facile. Vous, Massol, mettez-vous à gauche. Vous, Delivet, à droite. De là, vous surveillez tout l'arrière du bosquet. Il ne peut pas en sortir sans être vu de vous, sauf par ce chemin creux, où je me place. S'il ne sort pas, moi j'entre. Et forcément, je le pousse vers l'un ou vers l'autre. Vous n'avez donc qu'à attendre. Ah ! J'oubliais : en cas d'alerte, un coup de feu.

Massol et Delivet sont partis, chacun de son côté. Dès qu'ils ont disparu, je suis entré dans le bois. J'ai fait très attention à n'être ni vu ni entendu. C'étaient des buissons épais, aménagés pour la chasse. Ils étaient coupés de sentiers très étroits. On ne pouvait y marcher que courbé, comme dans des souterrains de verdure.

Un de ces sentiers menait à une clairière. Dans l'herbe mouillée, il y avait des traces de pas. Je les ai suivies, en prenant soin de me glisser à travers les buissons. Elles m'ont conduit au pied d'une petite butte. En haut, il y avait une cabane en plâtre, à moitié démolie.

— Il doit être là, ai-je pensé. Il a bien choisi son poste d'observation.

J'ai rampé jusqu'à la cabane. Un petit bruit m'a montré qu'il était là. Et en effet, par une ouverture, je l'ai vu. Il me tournait le dos.

En deux bonds, j'étais sur lui. Il a essayé de pointer le revolver qu'il tenait à la main. Je ne lui en ai pas laissé le temps. Je l'ai fait tomber par terre, de telle façon que ses deux bras étaient pris sous lui, tordus. Et j'appuyais mon genou sur sa poitrine.

— Écoute, mon petit, lui ai-je dit à l'oreille, je suis Arsène Lupin. Tu vas me rendre tout de suite, et gentiment, mon portefeuille et la sacoche de la dame… En échange, je te sauve de la police, et je te prends parmi mes amis. Un seul mot : oui ou non ?

— Oui, a-t-il murmuré.

— Tant mieux. Ton coup de ce matin était joliment préparé. On s'entendra.

Je me suis relevé. Il a fouillé dans sa poche. Il en a sorti un grand couteau et il a voulu me frapper.

— Imbécile ! me suis-je écrié.

D'une main, j'avais arrêté l'attaque. De l'autre, je lui ai donné un coup violent sur l'artère carotide. C'est ce qu'on appelle le « hook à la carotide »… Il est tombé, assommé.

Dans mon portefeuille, j'ai retrouvé mes papiers et mes billets de banque. Par curiosité, j'ai pris le sien. Sur une enveloppe à son adresse, j'ai lu son nom : Pierre Onfrey.

J'ai sursauté. Pierre Onfrey, l'assassin de la rue Lafontaine, à Auteuil ! Pierre Onfrey, l'homme qui avait égorgé Mme Delbois et ses deux filles. Je me suis penché sur lui. Oui, c'était ce visage. Dans le compartiment, il m'avait rappelé des traits déjà vus.

Mais le temps passait. J'ai mis dans une enveloppe deux billets de cent francs, avec une carte. Sur la carte, j'ai écrit : « Arsène Lupin à ses bons collègues Honoré Massol et Gaston Delivet, en témoignage de reconnaissance. » J'ai posé l'enveloppe bien en vue au milieu de la pièce. À côté, la sacoche de Mme Renaud. Pouvais-je ne pas la rendre à l'excellente amie qui m'avait aidé ? Pourtant, je l'avoue, j'en ai retiré tout ce qui avait un peu de valeur. J'ai laissé seulement un peigne en écaille, un bâton de rouge à lèvres Dorin et un porte-monnaie vide. Que diable ! Les affaires sont les affaires. Et puis, vraiment, son mari faisait un métier si peu honorable !…

Il restait l'homme. Il commençait à bouger. Que devais-je faire ? Je n'avais pas le droit de le sauver, ni de le condamner.

Je lui ai pris ses armes. Et j'ai tiré un coup de revolver en l'air.

— Les deux autres vont venir, ai-je pensé. Qu'il se débrouille ! Son destin décidera.

Et je suis parti en courant par le chemin creux.

Vingt minutes plus tard, un petit chemin de traverse m'a ramené près de mon automobile. Je l'avais remarqué pendant notre poursuite.

À quatre heures, j'ai envoyé un télégramme à mes amis de Rouen. Je leur ai dit qu'un incident imprévu m'obligeait à remettre ma visite à plus tard. Entre nous, ils savent sûrement beaucoup de choses maintenant. Alors, j'ai bien peur de devoir la remettre pour toujours. Quelle cruelle déception pour eux !

À six heures, je rentrais à Paris par l'Isle-Adam, Enghien et la porte Bineau.

Les journaux du soir m'ont appris qu'on avait enfin réussi à arrêter Pierre Onfrey.

Le lendemain, l'*Écho de France* a publié cet entrefilet sensationnel. Ne refusons pas les avantages d'une publicité intelligente !

« Hier, aux environs de Buchy, après de nombreux incidents, Arsène Lupin a arrêté Pierre Onfrey. L'assassin de la rue Lafontaine venait de voler Mme Renaud sur la ligne de Paris au Havre. Mme Renaud est la femme du sous-directeur des services pénitentiaires. Arsène Lupin a rendu à Mme Renaud la sacoche qui contenait ses bijoux. Il a aussi récompensé généreusement les deux agents de la Sûreté. Ils l'avaient aidé pendant cette dramatique arrestation. »

### Glossaire

- **compartiment**: petite partie fermée d'un wagon de train.
- **indicateur**: livre avec les horaires des trains.
- **pardessus**: manteau que l'on porte par-dessus les autres vêtements.
- **par contumace**: jugé alors qu'on n'est pas présent.
- **travaux forcés**: peine de prison avec un travail très dur.
- **bâillonné**: avec un tissu dans la bouche pour empêcher de crier.
- **ficelé**: attaché avec une corde.
- **en-cas**: petit parapluie.
- **westinghouse**: freins du train qui marchent avec de l'air.
- **chemin creux**: petit chemin plus bas que les champs, entre deux talus.
- **égorgé**: tué en coupant la gorge.
- **entrefilet**: petit article de journal.

## Le Collier de la Reine

Deux ou trois fois par an, la comtesse de Dreux-Soubise portait « le Collier de la Reine ». Elle le mettait sur ses blanches épaules pour de grandes fêtes. C'était par exemple pour les bals de l'ambassade d'Autriche ou les soirées de lady Billingstone.

C'était bien le fameux collier, le collier de légende. Böhmer et Bassenge, les bijoutiers de la couronne, l'avaient fait pour la Du Barry. Le cardinal de Rohan-Soubise avait cru l'offrir à Marie-Antoinette, reine de France. Et l'aventurière Jeanne de Valois, comtesse de la Motte, l'avait mis en morceaux un soir de février 1785. Son mari et leur complice, Rétaux de Villette, l'avaient aidée.

À vrai dire, seule la monture était authentique. Rétaux de Villette l'avait gardée. Pendant ce temps, le sieur de la Motte et sa femme dispersaient partout les pierres, arrachées brutalement. C'étaient des pierres admirables, que Böhmer avait choisies avec tant de soin. Plus tard, en Italie, Rétaux de Villette a vendu la monture à Gaston de Dreux-Soubise. Gaston était le neveu et l'héritier du cardinal. Son oncle l'avait sauvé de la ruine, lors de la célèbre faillite de Rohan-Guéménée. En souvenir de son oncle, Gaston a racheté les quelques diamants qui restaient chez le bijoutier anglais Jefferys. Il les a complétés avec d'autres diamants de même taille, mais de valeur beaucoup plus faible. Et il a réussi à refaire le merveilleux « collier en esclavage ». Le collier était de nouveau comme à sa sortie des mains de Böhmer et Bassenge.

Pendant près d'un siècle, les Dreux-Soubise ont été fiers de ce bijou historique. Pour plusieurs raisons, leur fortune avait beaucoup diminué. Mais ils ont préféré dépenser moins pour leur maison plutôt que vendre cette relique royale et précieuse. Le comte actuel, surtout, y tenait comme on tient à la maison de ses ancêtres. Par prudence, il avait loué un coffre au Crédit Lyonnais pour l'y garder. Quand sa femme voulait le porter, il allait le chercher lui-même l'après-midi. Et il l'y rapportait lui-même le lendemain.

Ce soir-là, à la réception du Palais de Castille, la comtesse a eu un vrai succès. La fête était donnée en l'honneur du roi Christian, et le roi a remarqué sa beauté magnifique. Les pierres précieuses coulaient autour de son cou gracieux. Les mille facettes des diamants brillaient comme des flammes à la lumière. Personne d'autre qu'elle, semblait-il, n'aurait pu porter un bijou si lourd avec tant d'aisance et de noblesse.

C'était un double triomphe. Le comte de Dreux l'a savouré profondément. Il s'en est félicité quand ils sont rentrés dans la chambre de leur vieil hôtel du faubourg Saint-Germain. Il était fier de sa femme. Et il était peut-être aussi fier du bijou qui honorait sa famille depuis quatre générations. Sa femme, elle, en tirait une vanité un peu enfantine. Mais cette vanité montrait bien son caractère hautain.

Elle a détaché le collier de ses épaules, avec regret. Elle l'a tendu à son mari. Il l'a examiné avec admiration, comme s'il ne le connaissait pas. Puis il l'a remis dans son écrin de cuir rouge, qui portait les armes du Cardinal. Il est passé dans un cabinet voisin. C'était plutôt une sorte d'alcôve, qu'on avait complètement séparée de la chambre. Sa seule entrée se trouvait au pied de leur lit. Comme les autres fois, il a caché l'écrin sur une planche assez haute. Il l'a mis parmi des cartons à chapeaux et des piles de linge. Il a refermé la porte et il s'est déshabillé.

Le matin, il s'est levé vers neuf heures. Il voulait aller au Crédit Lyonnais avant le déjeuner. Il s'est habillé, il a bu une tasse de café et il est descendu aux écuries. Là, il a donné des ordres. Un des chevaux l'inquiétait. Il l'a fait marcher et trotter devant lui dans la cour. Puis il est retourné auprès de sa femme.

Elle n'avait pas quitté la chambre. Elle se coiffait, avec l'aide de sa bonne. Elle lui a dit :

— Vous sortez !

— Oui… pour cette course…

— Ah ! En effet… c'est plus prudent…

Il est entré dans le cabinet. Mais au bout de quelques secondes, il a demandé, sans être surpris du tout :

— Vous l'avez pris, chère amie ?

Elle a répondu :

— Comment ? Mais non, je n'ai rien pris.

— Vous l'avez changé de place.

— Pas du tout… Je n'ai même pas ouvert cette porte.

Il est sorti du cabinet, le visage défait. Il a bégayé, d'une voix presque impossible à comprendre :

— Vous n'avez pas ?… Ce n'est pas vous ?… Alors…

Elle est accourue. Ils ont cherché comme des fous, en jetant les cartons par terre et en défaisant les piles de linge. Et le comte répétait :

— Inutile… Tout ce que nous faisons est inutile… C'est ici, là, sur cette planche, que je l'ai mis.

— Vous avez pu vous tromper.

— C'est ici, là, sur cette planche, et pas sur une autre.

La pièce était assez sombre, alors ils ont allumé une bougie. Ils ont enlevé tout le linge et tous les objets qui l'encombraient. Et quand il n'y a plus rien eu dans le cabinet, ils ont dû l'avouer avec désespoir. Le fameux collier, « le Collier en esclavage de la Reine », avait disparu.

La comtesse avait un caractère décidé. Elle n'a pas perdu son temps en plaintes inutiles. Elle a fait prévenir le commissaire, M. Valorbe. Ils avaient déjà eu l'occasion d'apprécier son intelligence et sa finesse. On lui a tout raconté en détail, et il a tout de suite demandé :

— Êtes-vous sûr, monsieur le comte, que personne n'a pu traverser votre chambre pendant la nuit ?

— Absolument sûr. J'ai le sommeil très léger. Et encore mieux : la porte de cette chambre était fermée au verrou. J'ai dû le tirer ce matin, quand ma femme a sonné la bonne.

— Et il n'y a pas d'autre passage pour entrer dans le cabinet ?

— Aucun.

— Pas de fenêtre ?

— Si, mais elle est condamnée.

— Je voudrais la voir…

On a allumé des bougies. Aussitôt, M. Valorbe a fait une remarque. La fenêtre était bloquée seulement jusqu'à mi-hauteur, par un bahut. En plus, ce bahut ne touchait pas exactement la fenêtre.

— Il la touche assez, a répondu M. de Dreux, pour qu'on ne puisse pas le déplacer sans faire beaucoup de bruit.

— Et sur quoi donne cette fenêtre ?

— Sur une courette intérieure.

— Et il y a encore un étage au-dessus du vôtre ?

— Deux. Mais au niveau de l'étage des domestiques, une grille à petites mailles protège la courette. C'est pour cela que nous avons si peu de lumière.

D'ailleurs, quand on a écarté le bahut, on a vu que la fenêtre était fermée. Ce ne serait pas le cas si quelqu'un était entré par l'extérieur.

— À moins, a fait remarquer le comte, que cette personne soit sortie par notre chambre.

— Dans ce cas, vous n'auriez pas trouvé le verrou de cette chambre fermé.

Le commissaire a réfléchi un instant. Puis il s'est tourné vers la comtesse :

— Madame, est-ce que les gens autour de vous savaient que vous alliez porter ce collier hier soir ?

— Bien sûr, je ne l'ai pas caché. Mais personne ne savait que nous l'enfermions dans ce cabinet.

— Personne ?

— Personne… À moins que…

— Je vous en prie, Madame, soyez précise. C'est un point très important.

Elle a dit à son mari :

— Je pensais à Henriette.

— Henriette ? Elle ne connaît pas ce détail, comme les autres.

— Tu en es certain ?

— Qui est cette dame ? a demandé M. Valorbe.

— Une amie de couvent. Elle s'est fâchée avec sa famille pour épouser une sorte d'ouvrier. À la mort de son mari, je l'ai accueillie avec son fils. Je leur ai meublé un appartement dans notre hôtel.

Et elle a ajouté, un peu gênée :

— Elle me rend quelques services. Elle est très habile de ses mains.

— À quel étage habite-t-elle ?

— Au nôtre, pas loin d'ici… au bout de ce couloir… Et même, j'y pense… la fenêtre de sa cuisine…

— Elle ouvre sur cette courette, n'est-ce pas ?

— Oui, juste en face de la nôtre.

Il y a eu un petit silence après cette déclaration.

Puis M. Valorbe a demandé qu'on le conduise chez Henriette.

Ils l'ont trouvée en train de coudre. Son fils Raoul, un petit garçon de six ou sept ans, lisait à côté d'elle. Le commissaire a été assez étonné de voir le pauvre appartement qu'on avait meublé pour elle. Il y avait en tout une pièce sans cheminée et un tout petit coin qui servait de cuisine. Le commissaire l'a interrogée. Elle a paru bouleversée d'apprendre le vol. La veille au soir, c'est elle-même qui avait habillé la comtesse et attaché le collier autour de son cou.

— Seigneur Dieu ! s'est-elle écriée. Qui m'aurait dit ça ?

— Et vous n'avez aucune idée ? Pas le moindre soupçon ? Il est pourtant possible que le coupable soit passé par votre chambre.

Elle a ri de bon cœur. Elle n'imaginait même pas qu'on pouvait la soupçonner :

— Mais je ne l'ai pas quittée, ma chambre ! Je ne sors jamais, moi. Et puis, vous n'avez donc pas vu ?

Elle a ouvert la fenêtre de la petite cuisine.

— Tenez, il y a bien trois mètres jusqu'au rebord d'en face.

— Qui vous a dit que nous pensions à un vol par ce côté-là ?

— Mais… le collier n'était-il pas dans le cabinet ?

— Comment le savez-vous ?

— Ben ! J'ai toujours su qu'on l'y mettait la nuit… On en a parlé devant moi…

Son visage était encore jeune, mais les chagrins l'avaient fané. Il montrait une grande douceur et de la résignation. Pourtant, tout à coup, dans le silence, elle a eu un air d'angoisse, comme devant un danger. Elle a attiré son fils contre elle. L'enfant lui a pris la main et l'a embrassée tendrement.

Quand ils ont été seuls, M. de Dreux a dit au commissaire :

— Je pense que vous ne la soupçonnez pas ? Je réponds d'elle. C'est l'honnêteté même.

— Oh ! Je suis tout à fait de votre avis, a affirmé M. Valorbe. J'avais seulement pensé qu'elle avait pu aider le voleur sans le savoir. Mais je reconnais qu'il faut abandonner cette explication. D'autant plus qu'elle ne résout pas du tout notre problème.

Le commissaire n'est pas allé plus loin dans son enquête. Le juge d'instruction l'a reprise et complétée les jours suivants. On a interrogé les domestiques. On a vérifié l'état du verrou. On a fait des essais pour fermer et ouvrir la fenêtre du cabinet. On a exploré la courette de haut en bas… Tout a été inutile. Le verrou était intact. La fenêtre ne pouvait ni s'ouvrir ni se fermer de l'extérieur.

Les recherches ont surtout visé Henriette. Car, malgré tout, on revenait toujours vers elle. On a étudié sa vie dans les moindres détails. On a constaté qu'en trois ans, elle était sortie de l'hôtel seulement quatre fois. Et les quatre fois, c'était pour des courses qu'on a pu retrouver. En réalité, elle servait de femme de chambre et de couturière à Mme de Dreux. Et Mme de Dreux était très dure avec elle. Tous les domestiques l'ont raconté en secret.

Au bout d'une semaine, le juge d'instruction est arrivé aux mêmes conclusions que le commissaire. Il disait :

— D'ailleurs, imaginons que nous connaissions le coupable. Et nous n'en sommes pas là ! Nous ne saurions pas mieux comment le vol a été commis. À droite et à gauche, deux obstacles nous bloquent : une porte et une fenêtre fermées. Le mystère est double ! Comment a-t-on pu entrer ? Et, ce qui était beaucoup plus difficile, comment a-t-on pu sortir ? Derrière soi, on a laissé une porte fermée au verrou et une fenêtre fermée !

Après quatre mois d'enquête, le juge avait une idée secrète. M. et Mme de Dreux avaient de gros besoins d'argent, et c'était vrai. Alors, selon lui, ils avaient vendu le Collier de la Reine. Il a classé l'affaire.

Le vol du précieux bijou a été un coup dur pour les Dreux-Soubise. Ils en ont longtemps gardé la marque. Leur crédit ne reposait plus sur ce trésor, qui était comme une réserve. Alors leurs créanciers sont devenus plus exigeants, et les prêteurs moins aimables. Ils ont dû faire de gros sacrifices, vendre des biens, prendre des hypothèques. Bref, ils auraient été ruinés si deux gros héritages de parents éloignés ne les avaient pas sauvés.

Ils ont aussi souffert dans leur orgueil, comme s'ils avaient perdu une partie de leur noblesse. Et, chose bizarre, la comtesse s'en est prise à son ancienne amie de pension. Elle avait contre elle une vraie rancune et l'accusait ouvertement. On a d'abord envoyé Henriette à l'étage des domestiques. Puis on l'a renvoyée du jour au lendemain.

Et la vie a continué, sans événements importants. Ils ont beaucoup voyagé.

Pendant cette période, un seul fait est à noter. Quelques mois après le départ d'Henriette, la comtesse a reçu une lettre d'elle. Cette lettre l'a beaucoup étonnée :

« Madame,

« Je ne sais pas comment vous remercier. Car c'est bien vous, n'est-ce pas, qui m'avez envoyé cela ? Ce ne peut être que vous. Personne d'autre ne sait que je vis au fond de ce petit village. Si je me trompe, excusez-moi. Et acceptez au moins tous mes remerciements pour vos bontés passées… »

Que voulait-elle dire ? Les bontés de la comtesse envers elle, passées ou présentes, n'étaient en fait que beaucoup d'injustices. Que signifiaient ces remerciements ?

On lui a demandé de s'expliquer. Elle a répondu qu'elle avait reçu par la poste deux billets de mille francs. La lettre n'était ni recommandée ni assurée. Elle a joint l'enveloppe à sa réponse. Le cachet de la poste venait de Paris. Il y avait seulement son adresse, écrite d'une écriture visiblement déguisée.

D'où venaient ces deux mille francs ? Qui les avait envoyés ? La justice a fait une enquête. Mais quelle piste pouvait-on suivre dans une telle obscurité ?

Et la même chose est arrivée douze mois après. Puis une troisième fois, et une quatrième fois. Et cela a continué chaque année pendant six ans. Mais la cinquième et la sixième année, la somme a doublé. Henriette, tombée malade tout à coup, a ainsi pu se soigner comme il fallait.

Il y a eu une autre différence. La poste a saisi une des lettres, sous prétexte qu'elle n'était pas assurée. Alors les deux dernières lettres ont été envoyées selon le règlement. La première venait de Saint-Germain, l'autre de Suresnes. L'expéditeur a d'abord signé Anquety, puis Péchard. Les adresses qu'il a données étaient fausses.

Au bout de six ans, Henriette est morte. L'énigme est restée entière.

* * *

Tous ces événements sont connus du public. L'affaire a passionné l'opinion. Le destin de ce collier est étrange. Il a bouleversé la France à la fin du dix-huitième siècle. Et un siècle plus tard, il a encore provoqué tant d'émotion ! Mais ce que je vais raconter, personne ne le sait. Seuls les principaux intéressés le savent, et quelques personnes. Le comte leur a demandé de garder un secret absolu. Mais il est probable qu'un jour ou l'autre, elles vont manquer à leur promesse. Alors moi, je n'ai aucun scrupule à lever le voile. On aura ainsi la clé de l'énigme. Et on aura aussi l'explication de la lettre publiée par les journaux d'avant-hier matin. C'est une lettre extraordinaire. Elle a ajouté encore, si c'est possible, un peu d'ombre et de mystère à ce drame déjà si obscur.

Cela s'est passé il y a cinq jours. Ce jour-là, plusieurs invités déjeunaient chez M. de Dreux-Soubise. Il y avait ses deux nièces et sa cousine. Comme hommes, il y avait le président d'Essaville, le député Bochas et le chevalier Floriani. Le comte avait connu le chevalier en Sicile. Il y avait aussi le général marquis de Rouzières, un vieux camarade de cercle.

Après le repas, les dames ont servi le café. Les messieurs ont eu la permission de fumer une cigarette, mais sans quitter le salon. On a bavardé. Une des jeunes filles s'est amusée à tirer les cartes et à dire l'avenir. Puis on en est venu à parler de crimes célèbres. Alors M. de Rouzières a rappelé l'aventure du collier. Il ne manquait jamais une occasion de taquiner le comte. Et M. de Dreux détestait ce sujet de conversation.

Aussitôt, chacun a donné son avis. Chacun a refait l'enquête à sa manière. Et bien sûr, toutes les hypothèses se contredisaient, et aucune n'était acceptable.

— Et vous, Monsieur, a demandé la comtesse au chevalier Floriani, quelle est votre opinion ?

— Oh ! Moi, je n'ai pas d'opinion, Madame.

Tout le monde a protesté. Justement, le chevalier venait de raconter de façon brillante plusieurs aventures. Il les avait vécues avec son père, qui était magistrat à Palerme. Il y avait montré son bon jugement et son goût pour ces questions.

— J'avoue, a-t-il dit, que j'ai parfois réussi quand de plus habiles avaient abandonné. Mais de là à me prendre pour un Sherlock Holmes… Et puis, je sais à peine de quoi il s'agit.

Tout le monde s'est tourné vers le maître de la maison. À contrecœur, il a dû résumer les faits. Le chevalier a écouté, il a réfléchi, il a posé quelques questions. Et il a murmuré :

— C'est drôle… À première vue, la chose ne me semble pas si difficile à deviner.

Le comte a haussé les épaules. Mais les autres invités se sont pressés autour du chevalier. Il a repris, d'un ton un peu sûr de lui :

— En général, pour trouver l'auteur d'un crime ou d'un vol, il faut savoir comment il a été commis. Ou du moins, comment il a pu être commis. Ici, selon moi, rien de plus simple. Car nous n'avons pas plusieurs hypothèses. Nous avons une certitude, une seule certitude, une certitude stricte. La voici : l'individu pouvait entrer seulement par la porte de la chambre ou par la fenêtre du cabinet. Or, on n'ouvre pas de l'extérieur une porte fermée au verrou. Donc, il est entré par la fenêtre.

— Elle était fermée, et on l'a retrouvée fermée, a déclaré nettement M. de Dreux.

Floriani a continué, sans tenir compte de l'interruption :

— Pour cela, il a seulement eu besoin de faire un pont, avec une planche ou une échelle. Un pont entre le balcon de la cuisine et le rebord de la fenêtre. Et dès que l'écrin…

— Mais je vous répète que la fenêtre était fermée ! s'est écrié le comte avec impatience.

Cette fois, Floriani a dû répondre. Il l'a fait avec le plus grand calme, comme un homme qu'une objection si peu importante ne trouble pas.

— Je veux bien croire qu'elle l'était. Mais n'y a-t-il pas un vasistas ?

— Comment le savez-vous ?

— D'abord, c'est presque une règle dans les hôtels de cette époque. Ensuite, il faut bien qu'il y en ait un. Sinon, le vol est impossible à expliquer.

— En effet, il y en a un. Mais il était fermé, comme la fenêtre. On n'y a même pas fait attention.

— C'est une erreur. Car si on y avait fait attention, on aurait vu qu'il avait été ouvert.

— Et comment ?

— Je suppose qu'il est comme tous les autres. Il s'ouvre avec un fil de fer tressé, qui a un anneau au bout, en bas ?

— Oui.

— Et cet anneau pendait entre la fenêtre et le bahut ?

— Oui, mais je ne comprends pas…

— Voici. On a fait une fente dans la vitre. Par cette fente, avec un outil quelconque, on a pu attraper l'anneau. Disons, une baguette de fer avec un crochet. Puis on a tiré dessus, et on a ouvert.

Le comte a ricané :

— Parfait ! Parfait ! Vous arrangez tout cela si facilement ! Seulement, vous oubliez une chose, cher Monsieur : il n'y a pas eu de fente dans la vitre.

— Il y a eu une fente.

— Allons donc ! On l'aurait vue.

— Pour voir, il faut regarder, et on n'a pas regardé. La fente existe. Il est matériellement impossible qu'elle n'existe pas. Elle est le long de la vitre, contre le mastic… Dans le sens vertical, bien entendu…

Le comte s'est levé. Il semblait très énervé. Il a fait deux ou trois fois le tour du salon d'un pas nerveux. Puis il s'est approché de Floriani :

— Rien n'a changé là-haut depuis ce jour-là… Personne n'est entré dans ce cabinet.

— Dans ce cas, Monsieur, vous pouvez vérifier si mon explication correspond à la réalité.

— Elle ne correspond à aucun des faits que la justice a constatés. Vous n'avez rien vu, vous ne savez rien. Et vous allez contre tout ce que nous avons vu et tout ce que nous savons.

Floriani n'a pas semblé remarquer la colère du comte. Il a dit en souriant :

— Mon Dieu, Monsieur, j'essaie de voir clair, voilà tout. Si je me trompe, prouvez-moi mon erreur.

— Tout de suite… J'avoue qu'à la fin, votre assurance…

M. de Dreux a encore marmonné quelques mots. Puis, tout à coup, il est allé vers la porte et il est sorti.

Personne n'a dit un mot. On attendait avec inquiétude, comme si une petite partie de la vérité allait vraiment apparaître. Et le silence était extrêmement grave.

Enfin, le comte est apparu à la porte. Il était pâle et très agité. Il a dit à ses amis, d'une voix tremblante :

— Je vous demande pardon… Les révélations de Monsieur sont si inattendues… Je n'aurais jamais pensé…

Sa femme l'a interrogé avec avidité :

— Parle… Je t'en supplie… Qu'y a-t-il ?

Il a bégayé :

— La fente existe… à l'endroit exact qu'il a dit… le long de la vitre…

Il a saisi brusquement le bras du chevalier. Et il lui a dit d'un ton autoritaire :

— Et maintenant, Monsieur, continuez… Je reconnais que vous avez raison jusqu'ici. Mais maintenant… Ce n'est pas fini… Répondez… Que s'est-il passé, selon vous ?

Floriani s'est dégagé doucement. Après un instant, il a dit :

— Eh bien, selon moi, voilà ce qui s'est passé. L'individu savait que Mme de Dreux allait au bal avec le collier. Il a installé sa passerelle pendant votre absence. À travers la fenêtre, il vous a surveillé, et il vous a vu cacher le bijou. Dès que vous êtes parti, il a coupé la vitre et il a tiré l'anneau.

— D'accord. Mais la distance est trop grande. Par le vasistas, il ne pouvait pas atteindre la poignée de la fenêtre.

— S'il n'a pas pu ouvrir la fenêtre, c'est qu'il est entré par le vasistas lui-même.

— Impossible. Aucun homme n'est assez mince pour passer par là.

— Alors, ce n'est pas un homme.

— Comment !

— Bien sûr. Si le passage est trop étroit pour un homme, il faut bien que ce soit un enfant.

— Un enfant !

— Ne m'avez-vous pas dit que votre amie Henriette avait un fils ?

— En effet… un fils qui s'appelait Raoul.

— Il est extrêmement probable que c'est ce Raoul qui a commis le vol.

— Quelle preuve en avez-vous ?

— Quelle preuve !… Ce ne sont pas les preuves qui manquent… Par exemple…

Il s'est tu et il a réfléchi quelques secondes. Puis il a repris :

— Par exemple, cette passerelle. On ne peut pas croire que l'enfant l'a apportée de dehors puis remportée, sans que personne le remarque. Il a dû utiliser ce qu'il avait sous la main. Dans le petit coin où Henriette faisait sa cuisine, il y avait des étagères au mur, n'est-ce pas ? Des étagères pour poser les casseroles ?

— Deux étagères, si je me souviens bien.

— Il faudrait vérifier si ces planches sont vraiment fixées sur les tasseaux de bois qui les portent. Sinon, nous pourrions penser que l'enfant les a déclouées, puis attachées l'une à l'autre. Et il y avait un fourneau. Alors, on trouverait peut-être aussi le crochet à fourneau. Il a dû s'en servir pour ouvrir le vasistas.

Sans dire un mot, le comte est sorti. Cette fois, les invités n'ont même pas senti la petite inquiétude de la première fois. Ils savaient, ils savaient absolument, que Floriani avait raison. Cet homme donnait une impression de certitude totale. On ne l'écoutait pas comme un homme qui tire des conclusions des faits. On l'écoutait comme un homme qui raconte des événements. Et on pouvait facilement vérifier ces événements, l'un après l'autre.

Personne n'a été étonné quand le comte est revenu et a déclaré :

— C'est bien l'enfant, c'est bien lui. Tout le prouve.

— Vous avez vu les planches… le crochet ?

— J'ai vu… Les planches ont été déclouées… Le crochet est encore là.

Mais Mme de Dreux-Soubise s'est écriée :

— C'est lui… Vous voulez plutôt dire que c'est sa mère. Henriette est la seule coupable. Elle a dû obliger son fils…

— Non, a affirmé le chevalier. La mère n'y est pour rien.

— Allons donc ! Ils habitaient la même chambre. L'enfant n'aurait pas pu agir sans qu'Henriette le sache.

— Ils habitaient la même chambre. Mais tout s'est passé dans la pièce voisine, la nuit, pendant que la mère dormait.

— Et le collier ? a dit le comte. On l'aurait trouvé dans les affaires de l'enfant.

— Pardon ! Lui, il sortait. Le matin où vous l'avez trouvé devant sa table de travail, il revenait de l'école. La justice a dépensé toutes ses forces contre la mère innocente. Elle aurait peut-être mieux fait de fouiller là-bas, dans le pupitre de l'enfant, parmi ses livres de classe.

— D'accord. Mais ces deux mille francs qu'Henriette recevait chaque année ? N'est-ce pas la meilleure preuve qu'elle était complice ?

— Si elle avait été complice, est-ce qu'elle vous aurait remerciés pour cet argent ? Et puis, on la surveillait, non ? L'enfant, lui, est libre. Il peut facilement courir jusqu'à la ville voisine. Il peut trouver un marchand quelconque et lui vendre un diamant à bas prix. Ou deux diamants, selon le cas… À une seule condition : l'argent doit être envoyé de Paris. Et on recommencera l'année suivante.

Un malaise étrange pesait sur les Dreux-Soubise et leurs invités. Vraiment, il y avait autre chose dans le ton et l'attitude de Floriani. Ce n'était pas seulement cette certitude qui, dès le début, avait tant agacé le comte. Il y avait aussi comme de l'ironie. Et cette ironie semblait plutôt hostile. Elle n'était pas sympathique et amicale, comme il aurait fallu.

Le comte a fait semblant de rire.

— Tout cela est si ingénieux que j'en suis ravi. Mes compliments. Quelle imagination brillante !

— Mais non, mais non, s'est écrié Floriani, plus sérieusement. Je n'imagine pas. Je décris des circonstances qui ont forcément été comme je les montre.

— Qu'en savez-vous ?

— Ce que vous-même m'en avez dit. J'imagine la vie de la mère et de l'enfant, là-bas, au fond de la province. La mère tombe malade. Le petit invente des ruses pour vendre les pierres. Il veut sauver sa mère, ou au moins adoucir ses derniers moments. Mais la maladie est plus forte. Elle meurt. Des années passent. L'enfant grandit et devient un homme. Et alors… Cette fois, je veux bien laisser travailler mon imagination… Supposons que cet homme ait besoin de revenir dans les lieux de son enfance. Il veut les revoir. Il veut retrouver ceux qui ont soupçonné et accusé sa mère… Imaginez-vous l'intérêt émouvant d'une telle rencontre ? Dans la vieille maison où le drame s'est passé ?

Ses paroles ont résonné quelques secondes dans le silence inquiet. Sur le visage de M. et Mme de Dreux, on voyait un effort désespéré pour comprendre. Et en même temps, on voyait la peur, l'angoisse de comprendre. Le comte a murmuré :

— Mais qui êtes-vous donc, Monsieur ?

— Moi ? Mais le chevalier Floriani. Vous m'avez rencontré à Palerme, et vous avez été assez bon pour m'inviter chez vous plusieurs fois déjà.

— Alors, que signifie cette histoire ?

— Oh ! Mais rien du tout ! C'est un simple jeu de ma part. J'essaie d'imaginer la joie du fils d'Henriette, s'il vit encore. Il serait heureux de vous dire qu'il a été le seul coupable. Et qu'il l'a été parce que sa mère était malheureuse. Elle allait perdre sa place de… domestique, qui la faisait vivre. Et l'enfant souffrait de voir sa mère malheureuse.

Il parlait avec une émotion retenue, à moitié levé, penché vers la comtesse. Il ne pouvait plus y avoir aucun doute. Le chevalier Floriani était le fils d'Henriette. Tout le montrait, dans son attitude, dans ses paroles. D'ailleurs, n'était-ce pas clairement son intention ? Ne voulait-il pas être reconnu comme le fils d'Henriette ?

Le comte a hésité. Comment devait-il se conduire avec cet homme audacieux ? Sonner ? Faire un scandale ? Démasquer celui qui l'avait volé autrefois ? Mais c'était il y a si longtemps ! Et qui voudrait croire cette histoire absurde d'enfant coupable ? Non, il valait mieux accepter la situation et faire semblant de ne pas comprendre. Alors le comte s'est approché de Floriani et s'est écrié gaiement :

— Très amusant, très curieux, votre roman. Je vous jure qu'il me passionne. Mais selon vous, qu'est devenu ce bon jeune homme, ce modèle des fils ? J'espère qu'il ne s'est pas arrêté après un si beau début.

— Oh ! Bien sûr que non.

— N'est-ce pas ! Après un tel début ! Prendre le Collier de la Reine à six ans ! Le célèbre collier que Marie-Antoinette désirait tant !

Floriani a accepté le jeu du comte et il a fait remarquer :

— Et le prendre sans le moindre ennui ! Personne n'a eu l'idée d'examiner l'état des vitres. Personne n'a remarqué que le rebord de la fenêtre était trop propre. Il y avait une épaisse poussière, et il l'avait essuyée pour effacer ses traces… Avouez qu'il y avait de quoi faire tourner la tête d'un gamin de son âge. C'est donc si facile ? Il suffit donc de vouloir et de tendre la main ?… Ma foi, il a voulu…

— Et il a tendu la main.

— Les deux mains, a repris le chevalier en riant.

Il y a eu un frisson. Quel mystère cachait la vie de ce prétendu Floriani ? La vie de cet aventurier devait être extraordinaire ! À six ans, il était déjà un voleur génial. Et aujourd'hui, il venait défier sa victime chez elle. Peut-être pour le plaisir, comme un amateur qui cherche des émotions. Ou peut-être, au plus, pour satisfaire une rancune. Il le faisait avec audace, avec folie. Et pourtant, il gardait toute la politesse d'un gentleman en visite !

Il s'est levé et il s'est approché de la comtesse pour lui dire au revoir. Elle a retenu un mouvement de recul. Il a souri.

— Oh ! Madame, vous avez peur ! Ai-je donc poussé trop loin ma petite comédie de sorcier de salon ?

Elle s'est maîtrisée. Elle a répondu sur le même ton léger, un peu moqueur :

— Pas du tout, Monsieur. Au contraire, la légende de ce bon fils m'a beaucoup intéressée. Et je suis heureuse que mon collier ait permis un destin aussi brillant. Mais ne croyez-vous pas que le fils de cette… femme, de cette Henriette, obéissait surtout à sa vocation ?

Il a tressailli, car il a senti l'attaque. Il a répondu :

— J'en suis sûr. Et même, il fallait que cette vocation soit sérieuse pour que l'enfant ne se décourage pas.

— Et pourquoi donc ?

— Mais oui, vous le savez bien : la plupart des pierres étaient fausses. Seuls étaient vrais les quelques diamants rachetés au bijoutier anglais. Les autres avaient été vendus un par un, à cause des dures nécessités de la vie.

— C'était toujours le Collier de la Reine, Monsieur, a dit la comtesse d'un ton hautain. Et voilà, il me semble, ce que le fils d'Henriette ne pouvait pas comprendre.

— Il a dû comprendre, Madame, que le collier, faux ou vrai, était surtout un objet pour se montrer. Une sorte d'enseigne.

M. de Dreux a fait un geste. Mais sa femme a parlé avant lui.

— Monsieur, a-t-elle dit, si l'homme dont vous parlez a la moindre pudeur…

Elle s'est arrêtée, intimidée par le regard calme de Floriani.

Il a répété :

— Si cet homme a la moindre pudeur…

Elle a senti qu'elle ne gagnerait rien à lui parler ainsi. Elle était en colère et indignée. Elle tremblait d'orgueil humilié. Pourtant, malgré elle, elle lui a parlé presque poliment :

— Monsieur, la légende dit une chose sur Rétaux de Villette. Il a eu le Collier de la Reine entre les mains. Avec Jeanne de Valois, il en a arraché tous les diamants. Mais il n'a pas osé toucher à la monture. Il a compris que les diamants étaient seulement la décoration, un détail. La monture, elle, était l'œuvre essentielle, la vraie création de l'artiste. Et il l'a respectée. Pensez-vous que cet homme a compris la même chose ?

— Je ne doute pas que la monture existe encore. L'enfant l'a respectée.

— Eh bien, Monsieur, si vous le rencontrez, dites-lui une chose. Il garde injustement une de ces reliques qui sont le bien et la gloire de certaines familles. Il a pu en arracher les pierres. Mais le Collier de la Reine appartient toujours à la maison de Dreux-Soubise. Il nous appartient comme notre nom, comme notre honneur.

Le chevalier a répondu simplement :

— Je le lui dirai, Madame.

Il s'est incliné devant elle. Il a salué le comte, puis tous les invités, les uns après les autres. Et il est sorti.

* * *

Quatre jours après, Mme de Dreux a trouvé un écrin sur la table de sa chambre. C'était un écrin de cuir rouge aux armes du Cardinal. Elle l'a ouvert. C'était le Collier en esclavage de la Reine.

Dans la vie d'un homme qui aime l'unité et la logique, tout doit servir le même but. Et un peu de publicité ne fait jamais de mal. Alors, le lendemain, l'*Écho de France* a publié ces lignes sensationnelles :

« Le Collier de la Reine a été retrouvé par Arsène Lupin. C'est le célèbre bijou historique volé autrefois à la famille de Dreux-Soubise. Arsène Lupin s'est empressé de le rendre à ses vrais propriétaires. On ne peut qu'applaudir à ce geste délicat et chevaleresque. »

### Glossaire

- **monture**: partie en métal qui tient les pierres d'un bijou.
- **collier en esclavage**: collier fait de plusieurs rangs de pierres qui tombent sur la poitrine.
- **écrin**: petite boîte pour ranger un bijou.
- **cabinet**: petite pièce à côté d'une chambre.
- **verrou**: petite barre de métal qui ferme une porte de l'intérieur.
- **bahut**: grand meuble ancien, sorte de coffre.
- **courette**: très petite cour entre les murs d'un immeuble.
- **vasistas**: petite fenêtre qui s'ouvre en haut d'une grande fenêtre.
- **mastic**: pâte qui tient la vitre dans le cadre de la fenêtre.
- **tasseaux**: petits morceaux de bois fixés au mur pour porter une planche.
- **pupitre**: table d'écolier avec un couvercle, où l'on range ses livres.
- **hôtel**: ici, grande maison privée en ville (pas un hôtel pour voyageurs).

## Le sept de cœur

Il y a une question qu'on se pose, et qu'on m'a souvent posée:

—Comment ai-je connu Arsène Lupin?

Personne ne doute que je le connaisse. Je donne beaucoup de détails sur cet homme étonnant. J'expose des faits certains et j'apporte des preuves nouvelles. J'explique aussi certains de ses actes. Avant moi, on voyait seulement ce qui se passait à l'extérieur. On ne comprenait pas les raisons secrètes, ni le mécanisme caché. Tout cela prouve une chose. Nous n'avons pas une vraie intimité: la vie même de Lupin la rendrait impossible. Mais nous avons des relations amicales, et il me fait souvent des confidences.

Mais comment l'ai-je connu? Pourquoi ai-je la chance d'être son historiographe? Pourquoi moi, et pas un autre?

La réponse est facile: c'est le hasard seul qui a fait ce choix. Je n'y ai aucun mérite. C'est le hasard qui m'a mis sur sa route. C'est par hasard que je me suis trouvé mêlé à l'une de ses aventures les plus étranges et les plus mystérieuses. C'est par hasard, enfin, que j'ai joué un rôle dans un drame. Lupin en était le merveilleux metteur en scène. C'était un drame obscur et compliqué, plein de surprises. Pour cette raison, je suis un peu embarrassé au moment de le raconter.

Le premier acte se passe pendant cette fameuse nuit du 22 au 23 juin, dont on a tant parlé. Je le dis tout de suite: cette nuit-là, je me suis conduit de façon assez anormale. À mon avis, c'est à cause de l'état d'esprit très spécial où j'étais en rentrant chez moi. Nous avions dîné entre amis au restaurant de la Cascade. Toute la soirée, nous avions fumé, et un orchestre de tziganes avait joué des valses tristes. Et nous avions parlé seulement de crimes et de vols, d'histoires effrayantes et sombres. Ce n'est jamais une bonne préparation pour dormir.

Les Saint-Martin sont partis en automobile. Jean Daspry et moi, nous sommes rentrés à pied, dans la nuit noire et chaude. C'était ce charmant Daspry, toujours sans souci. Six mois plus tard, il devait être tué de façon si tragique à la frontière du Maroc. Nous sommes arrivés devant le petit hôtel où j'habitais depuis un an, à Neuilly, sur le boulevard Maillot. Alors il m'a dit:

—Vous n'avez jamais peur?

—Quelle idée!

—Mais ce pavillon est tellement isolé! Pas de voisins... des terrains vagues... Vraiment, je ne suis pas peureux, et pourtant...

—Eh bien, vous êtes gai, vous!

—Oh! je dis cela comme je dirais autre chose. Les Saint-Martin m'ont impressionné avec leurs histoires de brigands.

Il m'a serré la main et il s'est éloigné. J'ai pris ma clef et j'ai ouvert.

—Allons bon! ai-je murmuré. Antoine a oublié de m'allumer une bougie.

Et soudain, je me suis rappelé: Antoine n'était pas là. Je lui avais donné congé.

Tout de suite, l'ombre et le silence m'ont paru désagréables. Je suis monté jusqu'à ma chambre en tâtonnant dans le noir, le plus vite possible. Et aussitôt, contre mon habitude, j'ai tourné la clef et j'ai poussé le verrou.

La flamme de la bougie m'a rendu mon calme. Pourtant, j'ai pris soin de sortir mon revolver de son étui. C'était un gros revolver, qui pouvait tirer très loin. Je l'ai posé à côté de mon lit. Cette précaution m'a tout à fait rassuré. Je me suis couché. Comme d'habitude, pour m'endormir, j'ai pris le livre qui m'attendait chaque soir sur la table de nuit.

J'ai été très étonné. La veille, j'avais marqué ma page avec mon coupe-papier. Mais à la place du coupe-papier, il y avait une enveloppe. Elle était fermée par cinq cachets de cire rouge. Je l'ai prise vivement. Sur l'enveloppe, il y avait mon nom et mon prénom, avec ce mot: «Urgente».

Une lettre! une lettre à mon nom! Qui avait pu la mettre à cet endroit? Un peu nerveux, j'ai déchiré l'enveloppe et j'ai lu:

«*Vous avez ouvert cette lettre. À partir de ce moment, quoi qu'il arrive, quoi que vous entendiez, ne bougez plus. Ne faites pas un geste, ne poussez pas un cri. Sinon, vous êtes perdu.*»

Moi non plus, je ne suis pas un peureux. Comme tout le monde, je sais faire face à un vrai danger. Et je sais sourire des dangers imaginaires qui effraient notre imagination. Mais, je le répète, j'étais dans un état d'esprit anormal. J'étais plus facile à impressionner, et j'avais les nerfs à vif. Et puis, il y avait dans tout cela quelque chose de troublant et d'inexplicable. Même l'homme le plus courageux en aurait été troublé, n'est-ce pas?

Mes doigts serraient la feuille avec fièvre. Mes yeux relisaient sans cesse les phrases menaçantes... «Ne faites pas un geste... ne poussez pas un cri... sinon, vous êtes perdu...» Allons donc! ai-je pensé, c'est une plaisanterie, une farce stupide.

J'ai été sur le point de rire. J'ai même voulu rire à haute voix. Qui m'en a empêché? Quelle peur vague m'a serré la gorge?

Au moins, j'allais souffler la bougie. Non, je n'ai pas pu la souffler. «Pas un geste, ou vous êtes perdu», disait la lettre.

Mais pourquoi lutter contre ces idées qu'on se donne soi-même? Elles sont souvent plus fortes que les faits les plus précis. Il suffisait de fermer les yeux. J'ai fermé les yeux.

Au même moment, un bruit léger a traversé le silence, puis il y a eu des craquements. Ils venaient, me semblait-il, d'une grande salle voisine. J'y avais installé mon cabinet de travail. Seule l'antichambre la séparait de ma chambre.

Un vrai danger approchait, et cela m'a excité. J'ai senti que j'allais me lever, prendre mon revolver et courir dans cette salle. Mais je ne me suis pas levé. En face de moi, un des rideaux de la fenêtre de gauche avait bougé.

Le doute n'était pas possible: il avait bougé. Il bougeait encore! Et j'ai vu, oh! je l'ai vu clairement, une forme humaine entre les rideaux et la fenêtre. L'espace était trop étroit. Le corps empêchait le tissu de tomber droit.

Et cet être me voyait aussi. J'en étais sûr: il me voyait à travers les mailles très larges du tissu. Alors j'ai tout compris. Les autres emportaient leur butin. Et lui, sa mission était de me surveiller, pour m'empêcher d'agir. Me lever? Prendre un revolver? Impossible... il était là! Au moindre geste, au moindre cri, j'étais perdu.

Un coup violent a secoué la maison. Ensuite, il y a eu des petits coups, par deux ou par trois. On aurait dit un marteau qui frappe sur des clous et qui rebondit. Du moins, c'est ce que j'imaginais, dans la confusion de mon cerveau. Et d'autres bruits se mêlaient à ceux-là. C'était un vrai vacarme. Il prouvait qu'on ne se gênait pas et qu'on agissait sans aucune crainte.

On avait raison: je n'ai pas bougé. Était-ce de la lâcheté? Non, c'était plutôt un épuisement total. J'étais incapable de bouger un seul de mes membres. C'était aussi de la sagesse. En effet, pourquoi lutter? Derrière cet homme, il y en avait dix autres, prêts à venir à son appel. Allais-je risquer ma vie pour sauver quelques tapisseries et quelques bibelots?

Et cette torture a duré toute la nuit. Une torture insupportable, une angoisse terrible! Le bruit s'était arrêté, mais *j'attendais sans cesse* qu'il recommence. Et l'homme! l'homme qui me surveillait, l'arme à la main! Mon regard effrayé ne le quittait pas. Et mon cœur battait! Et la sueur coulait de mon front et de tout mon corps!

Et tout à coup, un bien-être immense m'a envahi. Une voiture de laitier est passée sur le boulevard. Je connaissais bien le bruit de ses roues. En même temps, j'ai eu l'impression que l'aube se glissait entre les volets fermés. Dehors, un peu de jour se mêlait à l'ombre.

Et le jour est entré dans la chambre. Et d'autres voitures sont passées. Et tous les fantômes de la nuit ont disparu.

Alors j'ai sorti un bras du lit, lentement, en cachette. En face, rien n'a bougé. J'ai bien regardé le pli du rideau, l'endroit précis où je devais viser. J'ai compté exactement les mouvements à faire. Puis, rapidement, j'ai saisi mon revolver et j'ai tiré.

J'ai sauté hors du lit avec un cri de délivrance, et je me suis jeté sur le rideau. Le tissu était troué, la vitre était trouée. Quant à l'homme, je n'avais pas pu le toucher... pour une bonne raison: il n'y avait personne.

Personne! Ainsi, toute la nuit, un pli de rideau m'avait hypnotisé! Et pendant ce temps, des malfaiteurs... Plein de rage, d'un élan que rien n'aurait pu arrêter, j'ai tourné la clef dans la serrure. J'ai ouvert ma porte, j'ai traversé l'antichambre, j'ai ouvert une autre porte. Et je me suis précipité dans la salle.

Mais sur le seuil, je suis resté cloué sur place, sans souffle, stupéfait. J'étais encore plus étonné que par l'absence de l'homme: rien n'avait disparu. Je croyais que tout avait été emporté: les meubles, les tableaux, les vieux velours et les vieilles soies. Mais toutes ces choses étaient à leur place!

C'était incompréhensible! Je ne croyais pas mes yeux! Pourtant, ce vacarme, ces bruits de déménagement... J'ai fait le tour de la pièce. J'ai inspecté les murs. J'ai vérifié un par un tous ces objets que je connaissais si bien. Rien ne manquait! Et le plus étrange, c'est que rien ne montrait non plus le passage des malfaiteurs. Aucun indice, pas une chaise dérangée, pas une trace de pas.

—Voyons, voyons, me disais-je, la tête entre les mains, je ne suis pourtant pas fou! J'ai bien entendu!...

J'ai examiné la salle centimètre par centimètre, avec les méthodes de recherche les plus minutieuses. Cela n'a servi à rien. Ou plutôt... mais pouvais-je appeler cela une découverte? Sous un petit tapis persan posé sur le parquet, j'ai ramassé une carte à jouer. C'était un sept de cœur, pareil à tous les sept de cœur des jeux de cartes français. Mais un détail assez curieux a attiré mon attention. La pointe de chacun des sept cœurs rouges était percée d'un trou. C'était un trou rond et régulier, comme celui qu'aurait fait le bout d'un poinçon.

C'était tout. Une carte, et une lettre trouvée dans un livre. À part cela, rien. Était-ce assez pour affirmer que je n'avais pas été le jouet d'un rêve?

* * *

Toute la journée, j'ai continué mes recherches dans le salon. C'était une grande pièce, trop grande pour cette petite maison. Sa décoration montrait le goût bizarre de l'homme qui l'avait imaginée. Le parquet était une mosaïque de petites pierres de toutes les couleurs. Elles formaient de grands dessins symétriques. La même mosaïque couvrait les murs, en panneaux. Il y avait des allégories de style pompéien, des compositions de style byzantin, une fresque du Moyen Âge. Un Bacchus était assis à cheval sur un tonneau. Un empereur couronné d'or, avec une barbe fleurie, tenait un glaive dans sa main droite.

Tout en haut, un peu comme dans un atelier de peintre, il y avait une seule fenêtre, très grande. Cette fenêtre restait toujours ouverte la nuit. Les hommes étaient donc sans doute passés par là, avec une échelle. Mais là encore, rien n'était certain. L'échelle aurait dû laisser des traces sur la terre dure de la cour: il n'y en avait pas. L'herbe du terrain vague, autour de la maison, aurait dû être fraîchement écrasée: elle ne l'était pas.

J'avoue que je n'ai pas eu l'idée d'aller à la police. Car les faits que j'aurais dû raconter étaient trop légers et trop absurdes. On se serait moqué de moi. Mais le surlendemain, c'était mon jour de chronique au *Gil Blas*, le journal où j'écrivais à cette époque. Mon aventure m'obsédait, et je l'ai racontée en détail.

L'article n'est pas passé inaperçu. Mais j'ai bien vu qu'on ne le prenait pas au sérieux. On le considérait plutôt comme une histoire inventée que comme une histoire vraie. Les Saint-Martin se sont moqués de moi. Daspry, lui, connaissait assez bien ce genre de choses. Il est venu me voir, il s'est fait expliquer l'affaire et il l'a étudiée... mais sans plus de succès.

Or, un des matins suivants, la sonnette de la grille a sonné. Antoine est venu me dire qu'un monsieur voulait me parler. Il n'avait pas voulu donner son nom. J'ai demandé qu'on le fasse monter.

C'était un homme d'une quarantaine d'années, très brun, avec un visage énergique. Ses habits étaient propres, mais usés. On voyait qu'il voulait être élégant. Mais ses manières étaient plutôt vulgaires.

Sans préambule, il m'a parlé d'une voix rauque. Son accent m'a confirmé à quel milieu social il appartenait:

—Monsieur, j'étais en voyage. Dans un café, j'ai vu le *Gil Blas*. J'ai lu votre article. Il m'a intéressé... beaucoup.

—Je vous remercie.

—Et je suis revenu.

—Ah!

—Oui, pour vous parler. Tous les faits que vous avez racontés sont-ils exacts?

—Absolument exacts.

—Vous n'en avez pas inventé un seul?

—Pas un seul.

—Dans ce cas, j'aurais peut-être des renseignements à vous donner.

—Je vous écoute.

—Non.

—Comment, non?

—Avant de parler, je dois vérifier s'ils sont justes.

—Et pour les vérifier?

—Je dois rester seul dans cette pièce.

Je l'ai regardé avec surprise.

—Je ne comprends pas très bien...

—J'ai eu une idée en lisant votre article. Certains détails ressemblent de façon vraiment extraordinaire à une autre aventure. Le hasard me l'a fait connaître. Si je me suis trompé, il vaut mieux que je me taise. Et le seul moyen de le savoir, c'est de rester seul...

Qu'est-ce qui se cachait derrière cette demande? Plus tard, je me suis rappelé que l'homme avait l'air inquiet en parlant. Son visage était plein d'angoisse. Mais sur le moment, j'étais un peu étonné, sans plus. Sa demande ne me semblait pas vraiment anormale. Et puis, j'étais si curieux!

J'ai répondu:

—D'accord. Combien de temps vous faut-il?

—Oh! trois minutes, pas plus. Dans trois minutes, je vous rejoindrai.

Je suis sorti de la pièce. En bas, j'ai pris ma montre. Une minute a passé. Deux minutes... Pourquoi est-ce que je me sentais oppressé? Pourquoi ces instants me paraissaient-ils plus graves que les autres?

Deux minutes et demie... Deux minutes trois quarts... Et soudain, un coup de feu a éclaté.

En quelques grands pas, j'ai monté l'escalier et je suis entré. Un cri d'horreur m'a échappé.

Au milieu de la salle, l'homme était étendu, immobile, couché sur le côté gauche. Du sang coulait de son crâne, mêlé à des morceaux de cervelle. Près de son poing, il y avait un revolver qui fumait encore.

Une convulsion l'a secoué, et puis plus rien.

Mais quelque chose m'a frappé, encore plus que ce spectacle horrible. À cause de cela, je n'ai pas appelé au secours tout de suite. Je ne me suis pas mis à genoux pour voir si l'homme respirait. À deux pas de lui, par terre, il y avait un sept de cœur!

Je l'ai ramassé. Les sept pointes des sept cœurs rouges étaient percées d'un trou...

* * *

Une demi-heure plus tard, le commissaire de police de Neuilly est arrivé, puis le médecin légiste, puis le chef de la Sûreté, M. Dudouis. J'avais fait bien attention à ne pas toucher au cadavre. Rien n'a donc pu fausser les premières constatations.

Elles ont été courtes. Elles ont été d'autant plus courtes qu'on n'a d'abord rien trouvé, ou presque rien. Dans les poches du mort, aucun papier. Sur ses vêtements, aucun nom. Sur son linge, aucune initiale. En somme, pas un seul indice pour savoir qui il était. Et dans la salle, le même ordre qu'avant. Les meubles n'avaient pas été dérangés. Les objets étaient toujours à la même place. Pourtant, cet homme n'était pas venu chez moi seulement pour se tuer! Il n'avait pas choisi ma maison parce qu'elle lui semblait la meilleure pour un suicide! Une raison avait dû le pousser à cet acte de désespoir. Et cette raison devait venir d'un fait nouveau. Il l'avait découvert pendant les trois minutes passées seul.

Quel fait? Qu'avait-il vu? Qu'avait-il surpris? Quel terrible secret avait-il découvert? On ne pouvait rien supposer.

Mais au dernier moment, il s'est passé une chose qui nous a paru très importante. Deux agents se baissaient pour soulever le cadavre et le porter sur un brancard. Ils ont vu alors que la main gauche s'était ouverte. Jusque-là, elle était fermée et crispée. Une carte de visite toute froissée en tombait.

Sur cette carte, on lisait: Georges Andermatt, rue de Berry, 37.

Qu'est-ce que cela voulait dire? Georges Andermatt était un grand banquier de Paris. Il avait fondé le Comptoir des métaux, et il en était le président. Cette entreprise avait beaucoup aidé les industries du métal en France. Il vivait dans un grand luxe: il possédait un mail-coach, des automobiles, des chevaux de course. Beaucoup de monde venait à ses réceptions. Et on parlait de Mme Andermatt pour sa grâce et sa beauté.

—Est-ce que ce serait le nom du mort? ai-je murmuré.

Le chef de la Sûreté s'est penché.

—Ce n'est pas lui. M. Andermatt est un homme pâle, aux cheveux un peu gris.

—Mais alors, pourquoi cette carte?

—Vous avez le téléphone, Monsieur?

—Oui, dans le vestibule. Venez avec moi, s'il vous plaît.

Il a cherché dans l'annuaire et il a demandé le 415.21.

—M. Andermatt est-il chez lui?... Veuillez lui dire que M. Dudouis lui demande de venir très vite au 102 du boulevard Maillot. C'est urgent.

Vingt minutes plus tard, M. Andermatt descendait de son automobile. On lui a expliqué pourquoi on avait besoin de lui. Puis on l'a conduit devant le cadavre.

Pendant une seconde, l'émotion a contracté son visage. Il a dit à voix basse, comme s'il parlait malgré lui:

—Étienne Varin.

—Vous le connaissiez?

—Non... ou plutôt oui... mais seulement de vue. Son frère...

—Il a un frère?

—Oui, Alfred Varin... Son frère est venu autrefois me demander quelque chose... je ne sais plus à quel sujet...

—Où habite-t-il?

—Les deux frères habitaient ensemble... rue de Provence, je crois.

—Et vous n'avez aucune idée de la raison de ce suicide?

—Aucune.

—Pourtant, cette carte qu'il tenait dans sa main?... Votre carte, avec votre adresse!

—Je n'y comprends rien. C'est évidemment un hasard. L'enquête nous l'expliquera.

Un hasard bien curieux, en tout cas, ai-je pensé. Et j'ai senti que nous avions tous la même impression.

J'ai retrouvé cette impression dans les journaux du lendemain. Je l'ai retrouvée aussi chez tous les amis avec qui j'ai parlé de l'aventure. Cette affaire était pleine de mystères. Il y avait eu la double découverte, si troublante, de ce sept de cœur percé sept fois. Il y avait eu ces deux événements, aussi étranges l'un que l'autre, dans ma maison. Au milieu de tout cela, cette carte de visite semblait enfin promettre un peu de lumière. Grâce à elle, on allait arriver à la vérité.

Mais, contrairement à ce qu'on attendait, M. Andermatt n'a donné aucune indication.

—J'ai dit ce que je savais, répétait-il. Que veut-on de plus? Je suis le premier surpris qu'on ait trouvé cette carte là. Comme tout le monde, j'attends qu'on éclaircisse ce point.

On ne l'a pas éclairci. L'enquête a montré que les frères Varin étaient d'origine suisse. Sous des noms différents, ils avaient mené une vie très agitée. Ils fréquentaient les maisons de jeu. Ils étaient en relation avec toute une bande d'étrangers que la police surveillait. Cette bande s'était dispersée après une série de cambriolages. On a prouvé seulement plus tard que les deux frères y avaient participé. Six ans plus tôt, les frères Varin avaient bien habité au numéro 24 de la rue de Provence. Mais là-bas, personne ne savait ce qu'ils étaient devenus.

J'avoue que, pour ma part, cette affaire me semblait si embrouillée que je ne croyais guère qu'on trouverait une solution. Et j'essayais de ne plus y penser. Jean Daspry, au contraire, se passionnait chaque jour davantage. Je le voyais beaucoup à cette époque.

C'est lui qui m'a montré cet entrefilet d'un journal étranger. Toute la presse le reproduisait et le commentait:

«On va bientôt faire les premiers essais d'un sous-marin qui doit changer complètement la guerre sur mer dans l'avenir. Ces essais auront lieu devant l'empereur, dans un endroit qui restera secret jusqu'à la dernière minute. Une indiscrétion nous a appris son nom: il s'appelle *Le Sept-de-cœur*.»

Le sept de cœur! Était-ce une simple coïncidence? Ou bien fallait-il voir un lien entre le nom de ce sous-marin et les événements dont nous avons parlé? Mais quel genre de lien? Ce qui se passait ici ne pouvait pas avoir de rapport avec ce qui se passait là-bas.

—Qu'en savez-vous? me disait Daspry. Des effets très différents viennent souvent d'une seule cause.

Le surlendemain, un autre entrefilet nous est arrivé:

«On dit que les plans du *Sept-de-cœur*, le sous-marin qui va bientôt faire ses essais, sont l'œuvre d'ingénieurs français. Ces ingénieurs auraient d'abord demandé l'aide de leurs compatriotes, mais sans succès. Ensuite, ils se seraient adressés à l'Amirauté anglaise, sans plus de succès. Nous ne sommes pas sûrs que ces nouvelles soient exactes.»

Je n'ose pas trop insister sur ces faits très délicats. On s'en souvient, ils ont causé une émotion énorme. Pourtant, maintenant, tout danger de complication a disparu. Je dois donc parler de l'article de l'*Écho de France*, qui a fait tant de bruit à l'époque. Il a jeté sur l'affaire du Sept de cœur, comme on l'appelait, un peu de lumière... une lumière confuse.

Le voici, tel qu'il a paru, signé Salvator:

*L'affaire du Sept-de-cœur. Un coin du voile soulevé.*

«Nous serons brefs. Il y a dix ans, un jeune ingénieur des mines, Louis Lacombe, voulait donner tout son temps et toute sa fortune à ses recherches. Il a donc quitté son poste. Il a loué, au numéro 102 du boulevard Maillot, un petit hôtel. Un comte italien venait de le faire construire et décorer. Lacombe connaissait deux hommes, les frères Varin, de Lausanne. L'un l'aidait comme préparateur dans ses expériences. L'autre lui cherchait des gens pour financer ses travaux. Par eux, il a fait la connaissance de M. Georges Andermatt, qui venait de fonder le Comptoir des Métaux.

«Après plusieurs rencontres, il a réussi à l'intéresser à un projet de sous-marin. Ils se sont mis d'accord. Quand l'invention serait tout à fait au point, M. Andermatt utiliserait son influence. Il obtiendrait du ministère de la Marine une série d'essais.

«Pendant deux ans, Louis Lacombe est venu très souvent à l'hôtel Andermatt. Il montrait au banquier les progrès de son projet. Un jour, il a enfin été satisfait de son travail: il avait trouvé la formule définitive qu'il cherchait. Il a alors demandé à M. Andermatt de commencer les démarches.

«Ce jour-là, Louis Lacombe a dîné chez les Andermatt. Il est parti le soir, vers onze heures et demie. Depuis, on ne l'a plus revu.

«Relisez les journaux de l'époque. Vous verrez que la famille du jeune homme s'est adressée à la justice, et que le parquet s'est inquiété. Mais on n'a rien pu prouver. En général, on a pensé que Louis Lacombe était parti en voyage sans prévenir personne. Il avait la réputation d'un garçon original et capricieux.

«Acceptons cette hypothèse... difficile à croire. Mais une question se pose, très importante pour notre pays: que sont devenus les plans du sous-marin? Louis Lacombe les a-t-il emportés? Sont-ils détruits?

«Nous avons fait une enquête très sérieuse. Elle montre que ces plans existent. Les frères Varin les ont eus entre les mains. Comment? Nous ne le savons pas encore. Nous ne savons pas non plus pourquoi ils n'ont pas essayé de les vendre plus tôt. Avaient-ils peur qu'on leur demande comment ils les avaient obtenus? En tout cas, cette peur n'a pas duré. Et nous pouvons affirmer ceci avec certitude: les plans de Louis Lacombe appartiennent à une puissance étrangère. Nous pouvons même publier les lettres échangées à ce sujet entre les frères Varin et le représentant de cette puissance. Aujourd'hui, nos voisins construisent le *Sept-de-cœur* imaginé par Louis Lacombe.

«Ceux qui ont participé à cette trahison sont optimistes. Mais la réalité leur donnera-t-elle raison? Nous avons des raisons d'espérer le contraire. Et nous voudrions croire que les événements ne nous tromperont pas.»

Et un post-scriptum ajoutait:

«Dernière heure. Nous avions raison d'espérer. Nos informations personnelles nous permettent d'annoncer une nouvelle: les essais du *Sept-de-cœur* n'ont pas été satisfaisants. Il manquait sans doute un document aux plans vendus par les frères Varin. C'est le dernier document que Louis Lacombe a apporté à M. Andermatt le soir de sa disparition. Il est indispensable pour comprendre tout le projet. C'est une sorte de résumé. On y trouve les conclusions définitives, les calculs et les mesures des autres papiers. Sans ce document, les plans sont imparfaits. Et sans les plans, le document est inutile.

«Il est donc encore temps d'agir et de reprendre ce qui nous appartient. Pour ce travail très difficile, nous comptons beaucoup sur l'aide de M. Andermatt. Il voudra sûrement expliquer sa conduite, si étrange depuis le début. Il dira pourquoi il n'a pas raconté ce qu'il savait au moment du suicide d'Étienne Varin. Il dira aussi pourquoi il n'a jamais révélé la disparition des papiers, qu'il connaissait. Il dira pourquoi, depuis six ans, il fait surveiller les frères Varin par des agents qu'il paie.

«Nous attendons de lui, non pas des paroles, mais des actes. Sinon...»

La menace était brutale. Mais en quoi consistait-elle? Quel moyen Salvator, l'auteur... anonyme de l'article, avait-il pour faire peur à M. Andermatt?

Une foule de journalistes s'est jetée sur le banquier. Dans dix interviews, il a montré son mépris pour cette sommation. Alors, le correspondant de l'*Écho de France* a répondu par ces trois lignes:

«Que M. Andermatt le veuille ou non, il est dès maintenant notre collaborateur dans l'œuvre que nous avons commencée.»

* * *

Le jour où cette réponse a paru, Daspry et moi, nous avons dîné ensemble. Le soir, les journaux étaient ouverts sur ma table. Nous discutions l'affaire et nous l'examinions de tous les côtés. Nous étions irrités, comme quand on marche sans fin dans le noir et qu'on se heurte toujours aux mêmes obstacles.

Et soudain, la porte s'est ouverte. Mon domestique ne m'avait pas prévenu, et la sonnette n'avait pas sonné. Une dame est entrée, couverte d'un voile épais.

Je me suis levé aussitôt et je me suis avancé. Elle m'a dit:

—C'est vous, Monsieur, qui habitez ici?

—Oui, Madame, mais je vous avoue...

—La grille sur le boulevard n'était pas fermée, a-t-elle expliqué.

—Mais la porte du vestibule?

Elle n'a pas répondu. J'ai pensé qu'elle avait dû faire le tour par l'escalier de service. Elle connaissait donc le chemin?

Il y a eu un silence un peu gêné. Elle a regardé Daspry. Malgré moi, comme je l'aurais fait dans un salon, je le lui ai présenté. Puis je l'ai priée de s'asseoir et de m'expliquer le but de sa visite.

Elle a enlevé son voile. J'ai vu qu'elle était brune, avec un visage régulier. Elle n'était pas très belle, mais elle avait un charme infini. Ce charme venait surtout de ses yeux, des yeux graves et douloureux.

Elle a dit simplement:

—Je suis Mme Andermatt.

—Madame Andermatt! ai-je répété, de plus en plus étonné.

Encore un silence. Puis elle a repris, d'une voix calme et de l'air le plus tranquille:

—Je viens au sujet de cette affaire... que vous connaissez. J'ai pensé que vous pourriez peut-être me donner quelques renseignements...

—Mon Dieu, Madame, je n'en sais pas plus que les journaux. Dites-moi exactement comment je peux vous être utile.

—Je ne sais pas... Je ne sais pas...

Alors seulement, j'ai senti que son calme était faux. Sous cet air de parfaite sécurité, elle cachait un grand trouble. Et nous nous sommes tus, aussi gênés l'un que l'autre.

Mais Daspry n'avait pas cessé de l'observer. Il s'est approché et il lui a dit:

—Voulez-vous me permettre, Madame, de vous poser quelques questions?

—Oh! oui, s'est-elle écriée, comme cela je parlerai.

—Vous parlerez... quelles que soient ces questions?

—Quelles qu'elles soient.

Il a réfléchi, puis il a dit:

—Vous connaissiez Louis Lacombe?

—Oui, par mon mari.

—Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois?

—Le soir où il a dîné chez nous.

—Ce soir-là, rien ne vous a fait penser que vous ne le reverriez plus?

—Non. Il avait bien parlé d'un voyage en Russie, mais de façon si vague!

—Vous pensiez donc le revoir?

—Le surlendemain, à dîner.

—Et comment expliquez-vous cette disparition?

—Je ne l'explique pas.

—Et M. Andermatt?

—Je ne sais pas.

—Pourtant...

—Ne me posez pas de questions là-dessus.

—L'article de l'*Écho de France* semble dire...

—Il semble dire que les frères Varin ont quelque chose à voir avec cette disparition.

—Est-ce votre avis?

—Oui.

—Sur quoi repose votre conviction?

—En nous quittant, Louis Lacombe portait une serviette. Elle contenait tous les papiers de son projet. Deux jours après, mon mari a eu une rencontre avec l'un des frères Varin, celui qui est vivant. Pendant cette rencontre, mon mari a eu la preuve que ces papiers étaient entre les mains des deux frères.

—Et il ne les a pas dénoncés?

—Non.

—Pourquoi?

—Parce que, dans la serviette, il y avait autre chose que les papiers de Louis Lacombe.

—Quoi?

Elle a hésité. Elle a été sur le point de répondre. Puis, finalement, elle s'est tue. Daspry a continué:

—Voilà donc pourquoi votre mari faisait surveiller les deux frères, sans prévenir la police. Il espérait reprendre les papiers, et aussi cette chose... compromettante. Grâce à elle, les deux frères lui faisaient une sorte de chantage.

—À lui... et à moi.

—Ah! à vous aussi?

—À moi surtout.

Elle a prononcé ces trois mots d'une voix sourde. Daspry l'a observée. Il a fait quelques pas, puis il est revenu vers elle:

—Vous avez écrit à Louis Lacombe?

—Bien sûr... mon mari était en relation...

—En dehors de ces lettres officielles, n'avez-vous pas écrit à Louis Lacombe... d'autres lettres? Excusez-moi d'insister. Mais je dois absolument connaître toute la vérité. Avez-vous écrit d'autres lettres?

Toute rouge, elle a murmuré:

—Oui.

—Et ce sont ces lettres que les frères Varin avaient?

—Oui.

—M. Andermatt le sait donc?

—Il ne les a pas vues. Mais Alfred Varin lui a dit qu'elles existaient. Il l'a menacé de les publier si mon mari agissait contre eux. Mon mari a eu peur... il a reculé devant le scandale.

—Seulement, il a tout fait pour leur reprendre ces lettres.

—Il a tout fait... du moins, je le suppose. Car il y a eu cette dernière rencontre avec Alfred Varin. Ensuite, mon mari me l'a racontée en quelques mots très violents. Depuis, entre mon mari et moi, il n'y a plus eu d'intimité, plus de confiance. Nous vivons comme deux étrangers.

—Dans ce cas, si vous n'avez rien à perdre, de quoi avez-vous peur?

—Je lui suis devenue indifférente, c'est vrai. Mais je suis la femme qu'il a aimée, celle qu'il aurait encore pu aimer. Oh! cela, j'en suis sûre, a-t-elle murmuré d'une voix ardente. Il m'aurait encore aimée, s'il n'avait pas mis la main sur ces maudites lettres...

—Comment! il aurait réussi... Mais les deux frères se méfiaient, pourtant?

—Oui. Et ils se vantaient même, paraît-il, d'avoir une cachette sûre.

—Alors?...

—J'ai toutes les raisons de croire que mon mari a découvert cette cachette!

—Allons donc! Où était-elle?

—Ici.

J'ai sursauté.

—Ici!

—Oui, et je l'avais toujours soupçonné. Louis Lacombe était très ingénieux et passionné de mécanique. Pendant ses heures libres, il s'amusait à fabriquer des coffres et des serrures. Les frères Varin ont dû découvrir une de ces cachettes. Ensuite, ils s'en sont servis pour cacher les lettres... et sans doute aussi d'autres choses.

—Mais ils n'habitaient pas ici! me suis-je écrié.

—Jusqu'à votre arrivée, il y a quatre mois, ce pavillon est resté vide. Ils y revenaient donc sans doute. Et puis, ils ont pensé que votre présence ne les gênerait pas, le jour où ils viendraient reprendre tous leurs papiers. Mais ils avaient oublié mon mari. Dans la nuit du 22 au 23 juin, il a forcé le coffre. Il a pris... ce qu'il cherchait. Et il a laissé sa carte. Il voulait bien montrer aux deux frères qu'il n'avait plus peur d'eux, et que les rôles changeaient. Deux jours plus tard, l'article du *Gil Blas* a prévenu Étienne Varin. Il est venu chez vous en toute hâte. Il est resté seul dans ce salon. Il a trouvé le coffre vide... et il s'est tué.

Au bout d'un moment, Daspry a demandé:

—C'est une simple supposition, n'est-ce pas? M. Andermatt ne vous a rien dit?

—Non.

—Son attitude envers vous n'a pas changé? Il ne vous a pas paru plus sombre, plus inquiet?

—Non.

—Et vous croyez qu'il serait ainsi, s'il avait trouvé les lettres! Pour moi, il ne les a pas. Pour moi, ce n'est pas lui qui est entré ici.

—Mais qui, alors?

—Le personnage mystérieux qui conduit cette affaire et qui en tient tous les fils. Il la dirige vers un but que nous voyons à peine, au milieu de tant de complications. Depuis la première heure, on sent son action, visible et toute-puissante. C'est lui et ses amis qui sont entrés dans cette maison le 22 juin. C'est lui qui a découvert la cachette. C'est lui qui a laissé la carte de M. Andermatt. C'est lui qui a la correspondance et les preuves de la trahison des frères Varin.

—Qui, lui? l'ai-je interrompu, un peu impatient.

—Le correspondant de l'*Écho de France*, bien sûr, ce Salvator! N'est-ce pas évident? Dans son article, il donne des détails. Or, seul l'homme qui a découvert les secrets des deux frères peut les connaître, non?

—Dans ce cas, a balbutié Mme Andermatt, effrayée, il a aussi mes lettres! Et c'est lui, à son tour, qui menace mon mari! Mon Dieu, que faire?

—Lui écrire, a dit Daspry d'un ton net. Se confier à lui, sans détour. Lui raconter tout ce que vous savez et tout ce que vous pourrez apprendre.

—Que dites-vous!

—Votre intérêt est le même que le sien. Il est certain qu'il agit contre le frère qui est encore vivant. Ce n'est pas contre M. Andermatt qu'il cherche des armes, mais contre Alfred Varin. Aidez-le.

—Comment?

—Votre mari a-t-il ce document qui complète les plans de Louis Lacombe et qui permet de les utiliser?

—Oui.

—Prévenez-en Salvator. Si c'est nécessaire, essayez de lui procurer ce document. Bref, écrivez-lui. Que risquez-vous?

Le conseil était hardi, et même dangereux, à première vue. Mais Mme Andermatt n'avait guère le choix. D'ailleurs, comme disait Daspry, que risquait-elle? Si l'inconnu était un ennemi, cette démarche n'aggravait pas la situation. Si c'était un étranger qui avait son propre but, ces lettres ne devaient pas être très importantes pour lui.

En tout cas, c'était une idée. Mme Andermatt ne savait plus quoi faire, et elle a été trop heureuse de l'accepter. Elle nous a remerciés avec beaucoup d'émotion. Et elle a promis de nous tenir au courant.

Le surlendemain, en effet, elle nous a envoyé le mot qu'elle avait reçu en réponse:

«Les lettres n'y étaient pas. Mais je les aurai, soyez tranquille. Je veille à tout. S.»

J'ai pris le papier. C'était l'écriture du billet qu'on avait mis dans mon livre de chevet, le soir du 22 juin.

Daspry avait donc raison: Salvator était bien le grand organisateur de cette affaire.

* * *

En vérité, nous commencions à voir quelques lueurs dans l'obscurité qui nous entourait. Certains points s'éclairaient d'une lumière inattendue. Mais d'autres restaient bien obscurs, comme la découverte des deux sept de cœur! Pour ma part, j'y revenais toujours. Ces deux cartes m'intriguaient peut-être plus qu'il ne fallait. Leurs sept petits cœurs percés avaient frappé mes yeux dans des circonstances si troublantes! Quel rôle jouaient-elles dans le drame? Quelle importance fallait-il leur donner? Le sous-marin construit d'après les plans de Louis Lacombe s'appelait le *Sept-de-cœur*. Que fallait-il conclure de ce fait?

Daspry, lui, s'occupait peu des deux cartes. Il étudiait un autre problème, dont la solution lui semblait plus urgente. Il cherchait sans se fatiguer la fameuse cachette.

—Et qui sait, disait-il, si je n'y trouverais pas les lettres que Salvator n'y a pas trouvées... peut-être par distraction? Les frères Varin pensaient que cet endroit était impossible à trouver. Ils savaient que ces lettres étaient une arme d'une valeur énorme. Il est si peu croyable qu'ils les aient enlevées de là!

Et il cherchait. Bientôt, la grande salle n'a plus eu de secrets pour lui. Alors, il a étendu ses recherches à toutes les autres pièces du pavillon. Il a fouillé l'intérieur et l'extérieur. Il a examiné les pierres et les briques des murs. Il a soulevé les ardoises du toit.

Un jour, il est arrivé avec une pioche et une pelle. Il m'a donné la pelle et il a gardé la pioche. Puis il a montré le terrain vague:

—Allons-y.

Je l'ai suivi sans enthousiasme. Il a divisé le terrain en plusieurs parties, et il les a inspectées l'une après l'autre. Dans un coin, les murs de deux propriétés voisines formaient un angle. Là, il y avait un tas de grosses pierres et de cailloux, couvert de ronces et d'herbes. Ce tas a attiré son attention. Il s'est mis à le démolir.

J'ai dû l'aider. Pendant une heure, en plein soleil, nous avons peiné sans résultat. Puis, sous les pierres enlevées, nous sommes arrivés à la terre elle-même, et nous l'avons creusée. Alors la pioche de Daspry a fait apparaître des os. C'était un reste de squelette. Autour, il y avait encore des morceaux de vêtements en lambeaux.

Et soudain, je me suis senti pâlir. Je voyais une petite plaque de fer, plantée dans la terre. Elle avait la forme d'un rectangle, et il me semblait y voir des taches rouges. Je me suis baissé. C'était bien cela. La plaque avait la taille d'une carte à jouer. Les taches rouges, d'un rouge de minium rongé par endroits, étaient au nombre de sept. Elles étaient placées comme les sept points d'un sept de cœur. Et chacune était percée d'un trou à sa pointe.

—Écoutez, Daspry, j'en ai assez de toutes ces histoires. Tant mieux pour vous si elles vous intéressent. Moi, je vous quitte.

Était-ce l'émotion? Était-ce la fatigue d'un travail fait sous un soleil trop fort? En tout cas, j'ai chancelé en partant. J'ai dû me mettre au lit, et j'y suis resté quarante-huit heures. J'avais de la fièvre, je brûlais. Des squelettes m'obsédaient. Ils dansaient autour de moi et se jetaient à la tête leurs cœurs pleins de sang.

Daspry m'est resté fidèle. Chaque jour, il m'a donné trois ou quatre heures. Il est vrai qu'il les passait dans la grande salle, à fouiller, à cogner, à tapoter.

—Les lettres sont là, dans cette pièce, venait-il me dire de temps en temps. Elles sont là. J'en mettrais ma main au feu.

—Laissez-moi tranquille, lui répondais-je, exaspéré.

Le matin du troisième jour, je me suis levé. J'étais encore assez faible, mais guéri. Un bon déjeuner m'a redonné des forces. Mais vers cinq heures, j'ai reçu un petit bleu. Plus que tout le reste, il m'a complètement guéri. En effet, malgré tout, il a de nouveau piqué ma curiosité au vif.

Le pneumatique contenait ces mots:

«Monsieur,

«Le drame dont le premier acte a eu lieu dans la nuit du 22 au 23 juin arrive à sa fin. Je dois mettre face à face les deux principaux personnages de ce drame. La force même des choses exige que cette rencontre ait lieu chez vous. Je vous serais donc infiniment reconnaissant de me prêter votre maison pour la soirée d'aujourd'hui. Il serait bon que votre domestique soit absent de neuf heures à onze heures. Et je préférerais que vous-même ayez l'extrême gentillesse de laisser la place libre aux adversaires. Dans la nuit du 22 au 23 juin, vous avez pu le constater: je respecte avec un très grand soin tout ce qui vous appartient. De mon côté, je croirais vous offenser si je doutais un seul instant de votre discrétion absolue envers celui qui signe

«Votre dévoué,

«SALVATOR.»

Il y avait dans cette lettre un ton d'ironie polie. Et sa demande montrait une si jolie fantaisie que j'ai été ravi. C'était d'une légèreté charmante. Mon correspondant semblait si sûr que j'allais accepter! Pour rien au monde, je n'aurais voulu le décevoir, ou répondre à sa confiance par de l'ingratitude.

À huit heures, mon domestique venait de sortir: je lui avais offert une place de théâtre. C'est à ce moment-là que Daspry est arrivé. Je lui ai montré le petit bleu.

—Eh bien? m'a-t-il dit.

—Eh bien, je laisse la grille du jardin ouverte, pour qu'on puisse entrer.

—Et vous vous en allez?

—Jamais de la vie!

—Mais puisqu'on vous demande...

—On me demande d'être discret. Je serai discret. Mais je veux absolument voir ce qui va se passer.

Daspry s'est mis à rire.

—Ma foi, vous avez raison, et je reste aussi. J'ai l'impression qu'on ne va pas s'ennuyer.

Un coup de sonnette l'a interrompu.

—Eux, déjà? a-t-il murmuré. Et avec vingt minutes d'avance! Impossible.

Du vestibule, j'ai tiré le cordon qui ouvrait la grille. Une silhouette de femme a traversé le jardin: c'était Mme Andermatt.

Elle paraissait bouleversée. Elle a balbutié, en suffoquant:

—Mon mari... il vient... il a rendez-vous... on doit lui donner les lettres...

—Comment le savez-vous? lui ai-je demandé.

—Par hasard. Par un mot que mon mari a reçu pendant le dîner.

—Un petit bleu?

—Un message téléphonique. Le domestique me l'a donné par erreur. Mon mari l'a pris tout de suite, mais c'était trop tard... je l'avais lu.

—Vous l'aviez lu...

—Il disait à peu près ceci: «*À neuf heures, ce soir, soyez au boulevard Maillot avec les documents qui concernent l'affaire. En échange, les lettres.*» Après le dîner, je suis remontée dans ma chambre, et puis je suis sortie.

—Sans que M. Andermatt le sache?

—Oui.

Daspry m'a regardé.

—Qu'en pensez-vous?

—Je pense comme vous: M. Andermatt est un des adversaires qu'on a convoqués.

—Convoqués par qui? et dans quel but?

—C'est justement ce que nous allons savoir.

Je les ai conduits dans la grande salle.

Il y avait juste assez de place pour nous trois sous le manteau de la cheminée. Nous pouvions nous cacher derrière la tenture de velours. Nous nous sommes installés. Mme Andermatt s'est assise entre nous deux. Par les fentes du rideau, nous voyions toute la pièce.

Neuf heures ont sonné. Quelques minutes plus tard, la grille du jardin a grincé.

J'avoue que je ressentais une certaine angoisse. Une nouvelle fièvre m'agitait. J'allais enfin connaître le mot de l'énigme! Depuis des semaines, cette aventure étrange se déroulait devant moi, avec tous ses rebondissements. Elle allait enfin prendre son vrai sens. Et c'est sous mes yeux que la bataille allait avoir lieu.

Daspry a pris la main de Mme Andermatt et il a murmuré:

—Surtout, pas un mouvement! Quoi que vous entendiez ou voyiez, restez immobile.

Quelqu'un est entré. Je l'ai reconnu tout de suite, car il ressemblait beaucoup à Étienne Varin: c'était son frère Alfred. La même démarche lourde, le même visage couleur de terre, envahi par la barbe.

Il est entré avec l'air inquiet d'un homme habitué à craindre des pièges autour de lui. Il les sent et il les évite. D'un coup d'œil, il a regardé toute la pièce. J'ai eu l'impression que cette cheminée cachée par une portière de velours lui déplaisait. Il a fait trois pas vers nous. Mais une idée plus forte, sans doute, l'a détourné, car il est allé vers le mur. Il s'est arrêté devant le vieux roi en mosaïque, à la barbe fleurie et au glaive flamboyant. Il l'a examiné longtemps. Il est monté sur une chaise. Il a suivi du doigt le contour des épaules et du visage, et il a touché certaines parties de l'image.

Mais brusquement, il a sauté de sa chaise et il s'est éloigné du mur. On entendait des pas. M. Andermatt est apparu à la porte.

Le banquier a poussé un cri de surprise.

—Vous! Vous! C'est vous qui m'avez appelé?

—Moi? mais pas du tout, a protesté Varin. C'est votre lettre qui m'a fait venir.

Sa voix cassée m'a rappelé celle de son frère.

—Ma lettre!

—Une lettre signée de vous, où vous m'offrez...

—Je ne vous ai pas écrit.

—Vous ne m'avez pas écrit!

D'instinct, Varin s'est mis sur ses gardes. Ce n'était pas contre le banquier, mais contre l'ennemi inconnu qui l'avait attiré dans ce piège. Une seconde fois, ses yeux se sont tournés vers nous. Puis il est allé rapidement vers la porte.

M. Andermatt lui a barré le passage.

—Que faites-vous donc, Varin?

—Il y a là-dessous des manigances qui ne me plaisent pas. Je m'en vais. Bonsoir.

—Un instant!

—Voyons, Monsieur Andermatt, n'insistez pas. Nous n'avons rien à nous dire.

—Nous avons beaucoup de choses à nous dire, et l'occasion est trop bonne...

—Laissez-moi passer.

—Non, non, non, vous ne passerez pas.

Varin a reculé. L'attitude décidée du banquier lui faisait peur. Il a grommelé:

—Alors, vite, parlons, et que ce soit fini!

Une chose m'étonnait. Et j'étais sûr que mes deux compagnons ressentaient la même déception. Comment se faisait-il que Salvator ne soit pas là? Ne voulait-il pas intervenir? Cette rencontre entre le banquier et Varin lui semblait-elle suffisante, à elle seule? J'étais très troublé. Ce duel, c'est lui qui l'avait organisé, c'est lui qui l'avait voulu. Mais puisqu'il était absent, le duel prenait un air tragique. On aurait dit un de ces événements que le destin fait naître et commande, avec un ordre implacable. Une force poussait ces deux hommes l'un contre l'autre. Et elle impressionnait d'autant plus qu'elle était en dehors d'eux.

Au bout d'un moment, M. Andermatt s'est approché de Varin. Bien en face de lui, les yeux dans les yeux, il a dit:

—Maintenant que des années ont passé et que vous n'avez plus rien à craindre, répondez-moi franchement, Varin. Qu'avez-vous fait de Louis Lacombe?

—En voilà une question! Comme si je pouvais savoir ce qu'il est devenu!

—Vous le savez! Vous le savez! Votre frère et vous, vous le suiviez partout. Vous viviez presque chez lui, dans cette maison même où nous sommes. Vous connaissiez tous ses travaux, tous ses projets. Et le dernier soir, Varin, j'ai raccompagné Louis Lacombe jusqu'à ma porte. Alors j'ai vu deux silhouettes qui se cachaient dans l'ombre. Cela, je suis prêt à le jurer.

—Et après, quand vous l'aurez juré?

—C'était votre frère et vous, Varin.

—Prouvez-le.

—Mais la meilleure preuve, la voici. Deux jours plus tard, vous m'avez montré vous-même les papiers et les plans de la serviette de Lacombe. Et vous m'avez proposé de me les vendre. Comment ces papiers étaient-ils entre vos mains?

—Je vous l'ai dit, Monsieur Andermatt. Nous les avons trouvés sur la table de Louis Lacombe, le lendemain matin de sa disparition.

—Ce n'est pas vrai.

—Prouvez-le.

—La justice aurait pu le prouver.

—Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressé à la justice?

—Pourquoi? Ah! pourquoi...

Il s'est tu, le visage sombre. Et l'autre a repris:

—Voyez-vous, Monsieur Andermatt, si vous aviez eu la moindre certitude, notre petite menace ne vous aurait pas arrêté...

—Quelle menace? Ces lettres? Est-ce que vous imaginez que j'y ai cru un seul instant?...

—Si vous ne croyiez pas à ces lettres, pourquoi m'avez-vous offert des sommes énormes pour les récupérer? Et pourquoi, depuis, nous avez-vous fait chasser comme des bêtes, mon frère et moi?

—Pour reprendre des plans auxquels je tenais.

—Allons donc! C'était pour les lettres. Une fois les lettres entre vos mains, vous nous dénonciez. Jamais de la vie je ne les aurais lâchées!

Il a éclaté de rire, puis il s'est arrêté tout d'un coup.

—Mais ça suffit. Nous pouvons répéter les mêmes paroles, nous n'avancerons pas plus. Par conséquent, nous en resterons là.

—Nous n'en resterons pas là, a dit le banquier. Et puisque vous avez parlé des lettres, vous ne sortirez pas d'ici avant de me les avoir rendues.

—Je sortirai.

—Non, non.

—Écoutez, Monsieur Andermatt, je vous conseille...

—Vous ne sortirez pas.

—C'est ce que nous verrons, a dit Varin.

Il y avait une telle rage dans sa voix que Mme Andermatt a étouffé un petit cri.

Il a dû l'entendre, car il a voulu passer de force. M. Andermatt l'a repoussé violemment. Alors, je l'ai vu glisser la main dans la poche de sa veste.

—Une dernière fois!

—Les lettres d'abord.

Varin a sorti un revolver et il a visé M. Andermatt:

—Oui, ou non?

Le banquier s'est baissé vivement.

Un coup de feu a éclaté. L'arme est tombée.

J'étais stupéfait. Le coup de feu était parti tout près de moi! C'était Daspry. D'une balle de pistolet, il avait fait sauter l'arme de la main d'Alfred Varin!

Il s'est dressé soudain entre les deux adversaires, face à Varin, et il a ricané:

—Vous avez de la chance, mon ami, une sacrée chance. C'est la main que je visais, et c'est le revolver que je touche.

Les deux hommes le regardaient, immobiles et stupéfaits. Il a dit au banquier:

—Excusez-moi, Monsieur, de me mêler de ce qui ne me regarde pas. Mais vraiment, vous jouez votre partie avec trop de maladresse. Permettez-moi de tenir les cartes.

Puis il s'est tourné vers l'autre:

—À nous deux, camarade. Et vite, je t'en prie. L'atout est cœur, et je joue le sept.

Et il lui a mis sous le nez, à trois pouces, la plaque de fer marquée des sept points rouges.

Jamais je n'ai vu un homme aussi bouleversé. Il était livide, les yeux grands ouverts, le visage tordu d'angoisse. Il semblait hypnotisé par cette image.

—Qui êtes-vous? a-t-il balbutié.

—Je l'ai déjà dit: un monsieur qui s'occupe de ce qui ne le regarde pas... mais qui s'en occupe à fond.

—Que voulez-vous?

—Tout ce que tu as apporté.

—Je n'ai rien apporté.

—Si, sinon tu ne serais pas venu. Ce matin, tu as reçu un mot qui te convoquait ici pour neuf heures. On te demandait d'apporter tous les papiers que tu avais. Or, te voici. Où sont les papiers?

Il y avait dans la voix de Daspry, et dans son attitude, une autorité qui me surprenait. C'était une façon d'agir toute nouvelle chez cet homme, d'habitude plutôt nonchalant et doux. Complètement dominé, Varin a montré une de ses poches.

—Les papiers sont là.

—Ils y sont tous?

—Oui.

—Tous ceux que tu as trouvés dans la serviette de Louis Lacombe et que tu as vendus au major von Lieben?

—Oui.

—Est-ce la copie ou l'original?

—L'original.

—Combien en veux-tu?

—Cent mille.

Daspry a éclaté de rire.

—Tu es fou. Le major ne t'en a donné que vingt mille. Vingt mille jetés à l'eau, puisque les essais ont raté.

—On n'a pas su se servir des plans.

—Les plans sont incomplets.

—Alors, pourquoi me les demandez-vous?

—J'en ai besoin. Je t'en offre cinq mille francs. Pas un sou de plus.

—Dix mille. Pas un sou de moins.

—D'accord.

Daspry est revenu vers M. Andermatt.

—Veuillez signer un chèque, Monsieur.

—Mais... c'est que je n'ai pas...

—Votre carnet de chèques? Le voici.

Stupéfait, M. Andermatt a touché le carnet que Daspry lui tendait.

—C'est bien le mien... Comment est-ce possible?

—Pas de paroles inutiles, je vous en prie, cher Monsieur. Vous n'avez qu'à signer.

Le banquier a sorti son stylo et il a signé. Varin a avancé la main.

—Bas les pattes, a dit Daspry. Tout n'est pas fini.

Et il s'est adressé au banquier:

—Il était aussi question de lettres, que vous réclamez?

—Oui, un paquet de lettres.

—Où sont-elles, Varin?

—Je ne les ai pas.

—Où sont-elles, Varin?

—Je ne sais pas. C'est mon frère qui s'en occupait.

—Elles sont cachées ici, dans cette pièce.

—Dans ce cas, vous savez où elles sont.

—Comment le saurais-je?

—Eh bien, n'est-ce pas vous qui avez visité la cachette? Vous semblez aussi bien informé... que Salvator.

—Les lettres ne sont pas dans la cachette.

—Elles y sont.

—Ouvre-la.

Varin a eu un regard méfiant. Daspry et Salvator étaient-ils vraiment la même personne, comme tout le laissait penser? Si oui, il ne risquait rien à montrer une cachette déjà connue. Si non, c'était inutile...

—Ouvre-la, a répété Daspry.

—Je n'ai pas de sept de cœur.

—Si, celui-là, a dit Daspry, en lui tendant la plaque de fer.

Varin a reculé, terrifié:

—Non... non... je ne veux pas...

—Peu importe...

Daspry est allé vers le vieux roi à la barbe fleurie. Il est monté sur une chaise. Il a posé le sept de cœur au bas du glaive, contre la garde. Les bords de la plaque recouvraient exactement les deux bords de l'épée. Puis il a pris un poinçon. Il l'a mis, l'un après l'autre, dans chacun des sept trous percés à la pointe des sept cœurs. Chaque fois, il a appuyé sur une des petites pierres de la mosaïque. Quand la septième petite pierre s'est enfoncée, il y a eu un déclic. Tout le buste du roi a pivoté. Il a découvert une large ouverture, aménagée comme un coffre. Elle avait des parois de fer et deux étagères d'acier brillant.

—Tu vois bien, Varin, le coffre est vide.

—En effet... Alors c'est que mon frère a dû retirer les lettres.

Daspry est revenu vers l'homme et lui a dit:

—Ne joue pas au plus malin avec moi. Il y a une autre cachette. Où est-elle?

—Il n'y en a pas.

—Est-ce de l'argent que tu veux? Combien?

—Dix mille.

—Monsieur Andermatt, ces lettres valent-elles dix mille francs pour vous?

—Oui, a dit le banquier d'une voix forte.

Varin a fermé le coffre. Il a pris le sept de cœur, avec un dégoût visible. Il l'a posé sur le glaive, contre la garde, exactement au même endroit. L'un après l'autre, il a enfoncé le poinçon à la pointe des sept cœurs. Il y a eu un second déclic. Mais cette fois, chose inattendue, seule une partie du coffre a pivoté. Elle a découvert un petit coffre, creusé dans l'épaisseur même de la porte qui fermait le grand.

Le paquet de lettres était là, attaché par une ficelle et cacheté. Varin l'a donné à Daspry. Celui-ci a demandé:

—Le chèque est prêt, Monsieur Andermatt?

—Oui.

—Et vous avez aussi le dernier document de Louis Lacombe, celui qui complète les plans du sous-marin?

—Oui.

L'échange s'est fait. Daspry a mis dans sa poche le document et le chèque, et il a tendu le paquet à M. Andermatt.

—Voici ce que vous désiriez, Monsieur.

Le banquier a hésité un moment. On aurait dit qu'il avait peur de toucher à ces pages maudites. Il les avait cherchées avec tant d'acharnement! Puis, d'un geste nerveux, il les a prises.

Près de moi, j'ai entendu un gémissement. J'ai saisi la main de Mme Andermatt: elle était glacée.

Et Daspry a dit au banquier:

—Je crois, Monsieur, que notre conversation est terminée. Oh! pas de remerciements, je vous en supplie. C'est seulement le hasard qui m'a permis de vous être utile.

M. Andermatt est parti. Il emportait les lettres de sa femme à Louis Lacombe.

—À merveille! s'est écrié Daspry d'un air enchanté. Tout s'arrange pour le mieux. Il ne nous reste plus qu'à terminer notre affaire, camarade. Tu as les papiers?

—Les voilà, tous.

Daspry les a feuilletés. Il les a examinés avec attention, puis il les a enfoncés dans sa poche.

—Parfait, tu as tenu parole.

—Mais...

—Mais quoi?

—Les deux chèques?... l'argent?...

—Eh bien, tu ne manques pas de culot, mon bonhomme! Comment, tu oses réclamer!

—Je réclame ce qu'on me doit.

—On te doit donc quelque chose pour des papiers que tu as volés?

Mais l'homme semblait fou de rage. Il tremblait de colère, les yeux pleins de sang.

—L'argent... les vingt mille... a-t-il bégayé.

—Impossible... j'en ai besoin pour autre chose.

—L'argent!...

—Allons, sois raisonnable, et laisse donc ton poignard tranquille.

Il lui a saisi le bras si brutalement que l'autre a hurlé de douleur. Et il a ajouté:

—Va-t'en, camarade, l'air te fera du bien. Veux-tu que je te raccompagne? Nous passerons par le terrain vague. Je te montrerai un tas de cailloux sous lequel...

—Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai!

—Mais si, c'est vrai. Cette petite plaque de fer aux sept points rouges vient de là-bas. Elle ne quittait jamais Louis Lacombe, tu te rappelles? Ton frère et toi, vous l'avez enterrée avec le cadavre... et avec d'autres choses qui intéresseront énormément la justice.

Varin s'est caché le visage dans ses poings, plein de rage. Puis il a dit:

—Bon. Je suis roulé. N'en parlons plus. Un mot pourtant... un seul mot... je voudrais savoir...

—J'écoute.

—Dans ce coffre, dans le plus grand des deux, il y avait une cassette?

—Oui.

—Quand vous êtes venu ici, la nuit du 22 au 23 juin, elle y était?

—Oui.

—Elle contenait?...

—Tout ce que les frères Varin y avaient enfermé. Une assez jolie collection de bijoux, de diamants et de perles. Lesdits frères les avaient ramassés à droite et à gauche.

—Et vous l'avez prise?

—Bien sûr! Mets-toi à ma place.

—Alors... c'est en voyant que la cassette avait disparu que mon frère s'est tué?

—Probablement. La disparition de votre correspondance avec le major von Lieben n'aurait pas suffi. Mais la disparition de la cassette... Est-ce tout ce que tu voulais me demander?

—Encore ceci: votre nom?

—Tu dis cela comme si tu pensais à te venger.

—Parbleu! La chance tourne. Aujourd'hui, c'est vous le plus fort. Demain...

—Ce sera toi.

—J'y compte bien. Votre nom?

—Arsène Lupin.

—Arsène Lupin!

L'homme a chancelé, comme assommé par un coup de massue. On aurait dit que ces deux mots lui enlevaient tout espoir. Daspry s'est mis à rire.

—Ah ça! tu imaginais qu'un M. Durand ou un M. Dupont aurait pu monter toute cette belle affaire? Allons donc, il fallait au moins un Arsène Lupin. Et maintenant que tu sais, mon petit, va préparer ta revanche. Arsène Lupin t'attend.

Et il l'a poussé dehors, sans un mot de plus.

* * *

—Daspry, Daspry! ai-je crié.

Malgré moi, je lui donnais encore le nom sous lequel je l'avais connu.

J'ai écarté le rideau de velours.

Il est accouru.

—Quoi? Qu'y a-t-il?

—Mme Andermatt ne se sent pas bien.

Il s'est occupé d'elle tout de suite et lui a fait respirer des sels. Et tout en la soignant, il me questionnait:

—Eh bien, que s'est-il donc passé?

—Les lettres, lui ai-je dit... les lettres de Louis Lacombe, que vous avez données à son mari!

Il s'est frappé le front.

—Elle a cru que j'avais fait cela!... Mais oui, après tout, elle pouvait le croire. Que je suis bête!

Mme Andermatt avait repris connaissance et l'écoutait avidement. Il a sorti de son portefeuille un petit paquet. Il était exactement semblable à celui que M. Andermatt avait emporté.

—Voici vos lettres, madame, les vraies.

—Mais... les autres?

—Les autres sont les mêmes que celles-ci. Mais c'est moi qui les ai recopiées cette nuit, et je les ai soigneusement arrangées. Votre mari sera d'autant plus heureux de les lire qu'il ne se doutera pas de l'échange. En effet, tout a semblé se passer sous ses yeux...

—L'écriture...

—Il n'y a pas d'écriture qu'on ne puisse imiter.

Elle l'a remercié avec les mêmes mots de reconnaissance qu'elle aurait dits à un homme de son monde. J'ai bien vu qu'elle n'avait pas dû entendre les dernières phrases entre Varin et Arsène Lupin.

Moi, je le regardais, assez gêné. Je ne savais pas trop quoi dire à cet ancien ami. Il se montrait à moi sous un jour si inattendu! Lupin! C'était Lupin! Mon camarade de cercle n'était autre que Lupin! Je n'en revenais pas. Mais lui, très à l'aise, m'a dit:

—Vous pouvez faire vos adieux à Jean Daspry.

—Ah!

—Oui, Jean Daspry part en voyage. Je l'envoie au Maroc. Il est très possible qu'il y trouve une fin digne de lui. J'avoue même que c'est son intention.

—Mais Arsène Lupin reste avec nous?

—Oh! plus que jamais. Arsène Lupin n'est encore qu'au début de sa carrière, et il compte bien...

Une curiosité irrésistible m'a poussé vers lui. Je l'ai entraîné un peu loin de Mme Andermatt:

—Vous avez donc fini par découvrir la seconde cachette, celle où se trouvait le paquet de lettres?

—J'ai eu assez de mal! C'est seulement hier, l'après-midi, pendant que vous étiez couché. Et pourtant, Dieu sait que c'était facile! Mais les choses les plus simples sont celles auxquelles on pense en dernier.

Et il m'a montré le sept de cœur:

—J'avais bien deviné une chose. Pour ouvrir le grand coffre, il fallait appuyer cette carte contre le glaive du bonhomme en mosaïque...

—Comment aviez-vous deviné cela?

—Facilement. Grâce à mes informations personnelles, je savais, en venant ici le 22 juin au soir...

—Après m'avoir quitté...

—Oui. Et après vous avoir mis dans un certain état d'esprit, avec des conversations bien choisies. Un homme nerveux et impressionnable comme vous allait forcément me laisser agir à mon idée, sans sortir de son lit.

—Le raisonnement était juste.

—Je savais donc, en venant ici, qu'une cassette était cachée dans un coffre à serrure secrète. Et je savais que le sept de cœur était la clef, le mot de cette serrure. Il fallait seulement poser ce sept de cœur à un endroit qui lui soit visiblement réservé. Une heure d'examen m'a suffi.

—Une heure!

—Observez le bonhomme en mosaïque.

—Le vieil empereur?

—Ce vieil empereur représente exactement le roi de cœur de tous les jeux de cartes: Charlemagne.

—C'est vrai... Mais pourquoi le sept de cœur ouvre-t-il tantôt le grand coffre et tantôt le petit? Et pourquoi n'avez-vous d'abord ouvert que le grand coffre?

—Pourquoi? Mais parce que je m'obstinais à poser toujours mon sept de cœur dans le même sens. Hier seulement, je l'ai retourné. J'ai mis le septième point, celui du milieu, en haut au lieu de le mettre en bas. Et je me suis aperçu que la position des sept points changeait.

—Parbleu!

—Évidemment, parbleu, mais encore fallait-il y penser.

—Autre chose: vous ne saviez rien de l'histoire des lettres avant que Mme Andermatt...

—En parle devant moi? Non, rien. Dans le coffre, à part la cassette, je n'avais trouvé que la correspondance des deux frères. C'est elle qui m'a fait découvrir leur trahison.

—En somme, c'est le hasard qui vous a conduit? D'abord, vous avez reconstitué l'histoire des deux frères. Ensuite, vous avez cherché les plans et les documents du sous-marin?

—Par hasard.

—Mais dans quel but les avez-vous cherchés?...

Daspry m'a interrompu en riant:

—Mon Dieu! comme cette affaire vous intéresse!

—Elle me passionne.

—Eh bien, tout à l'heure, je vais raccompagner Mme Andermatt. Je vais aussi faire porter à l'*Écho de France* le mot que je vais écrire. Ensuite, je reviendrai, et nous parlerons de tous les détails.

Il s'est assis et il a écrit une de ces petites notes, courtes et frappantes, où il aimait montrer sa fantaisie. Qui ne se rappelle pas le bruit que celle-ci a fait dans le monde entier?

«Arsène Lupin a résolu le problème que Salvator a posé dernièrement. Il possède tous les documents et tous les plans originaux de l'ingénieur Louis Lacombe. Il les a fait parvenir au ministre de la Marine. À cette occasion, il ouvre une souscription pour offrir à l'État le premier sous-marin construit d'après ces plans. Et il s'inscrit lui-même en tête de cette souscription, pour la somme de vingt mille francs.»

—Les vingt mille francs des chèques de M. Andermatt? lui ai-je demandé, quand il m'a donné le papier à lire.

—Exactement. Il était juste que Varin paie en partie sa trahison.

* * *

Et voilà comment j'ai connu Arsène Lupin. Voilà comment j'ai appris que Jean Daspry, mon camarade de cercle, que je rencontrais dans le monde, n'était autre qu'Arsène Lupin, le gentleman-cambrioleur. Voilà comment notre grand homme et moi, nous sommes devenus amis, et cette amitié est très agréable. Et voilà comment, peu à peu, grâce à la confiance qu'il veut bien me faire, je suis devenu son très humble, très fidèle et très reconnaissant historiographe.

### Glossaire

- **historiographe**: personne qui écrit l'histoire de quelqu'un ou d'une époque.
- **petit hôtel**: petite maison privée en ville (pas un hôtel pour voyageurs).
- **pavillon**: petite maison séparée des autres.
- **terrain vague**: terrain sans maison et sans jardin, où l'herbe pousse librement.
- **verrou**: petite barre de métal qui ferme une porte de l'intérieur.
- **poinçon**: outil de métal pointu qui sert à faire des trous.
- **sept de cœur**: carte à jouer avec sept cœurs rouges.
- **médecin légiste**: médecin qui examine les morts pour la police.
- **entrefilet**: petit article de journal.
- **sous-marin**: bateau qui navigue sous l'eau.
- **chantage**: menacer quelqu'un de dire un secret pour obtenir quelque chose.
- **cachette**: endroit secret où l'on cache quelque chose.
- **minium**: peinture rouge orangé, utilisée autrefois pour protéger le fer.
- **petit bleu / pneumatique**: message rapide envoyé dans Paris par des tubes, sur papier bleu.
- **tenture / portière**: grand rideau de tissu épais devant un mur ou une ouverture.
- **glaive**: épée ancienne.
- **L'atout est cœur**: aux cartes, la couleur «cœur» est la plus forte; ici, c'est un jeu de mots avec le sept de cœur.
- **carnet de chèques**: petit cahier de chèques donné par la banque.
- **Bas les pattes**: façon familière de dire «Ne touche pas!».
- **cassette**: petite boîte où l'on garde des objets précieux.
- **sels**: produit à l'odeur forte qu'on fait respirer à une personne qui se sent mal.
- **camarade de cercle**: ami qui fait partie du même club de messieurs.
- **souscription**: collecte d'argent où chacun donne une somme pour un projet.

## Le coffre-fort de madame Imbert

À trois heures du matin, il y avait encore une demi-douzaine de voitures devant un petit hôtel du boulevard Berthier. Sur ce boulevard, les maisons occupaient un seul côté: c'étaient de petits hôtels de peintres. La porte de l'hôtel s'est ouverte. Un groupe d'invités, des messieurs et des dames, sont sortis. Quatre voitures sont parties, à droite et à gauche. Sur l'avenue, il ne restait que deux messieurs. Ils se sont quittés au coin de la rue de Courcelles, où habitait l'un d'eux. L'autre a décidé de rentrer à pied jusqu'à la Porte-Maillot.

Il a donc traversé l'avenue de Villiers. Puis il a continué son chemin sur le trottoir, en face des fortifications. Par cette belle nuit d'hiver, claire et froide, c'était un plaisir de marcher. On respirait bien. Le bruit des pas résonnait joyeusement.

Mais au bout de quelques minutes, il a eu l'impression désagréable qu'on le suivait. Il s'est retourné, et il a vu en effet l'ombre d'un homme qui se glissait entre les arbres. Il n'était pas peureux. Pourtant, il a marché plus vite, pour arriver le plus tôt possible à l'octroi des Ternes. Mais l'homme s'est mis à courir. Assez inquiet, le monsieur a pensé qu'il était plus prudent de lui faire face. Il a voulu sortir son revolver de sa poche.

Il n'en a pas eu le temps. L'homme l'a attaqué violemment. Tout de suite, une lutte a commencé sur le boulevard désert. Ils se battaient corps à corps, et le monsieur a senti aussitôt qu'il était le plus faible. Il a appelé au secours et il s'est débattu. Mais il a été renversé contre un tas de cailloux. L'homme le serrait à la gorge. Il lui enfonçait un mouchoir dans la bouche pour le bâillonner. Les yeux du monsieur se sont fermés, ses oreilles ont bourdonné. Il allait perdre connaissance. Mais soudain, l'homme qui l'étouffait de son poids l'a lâché. Il s'est relevé pour se défendre à son tour contre une attaque imprévue.

Un coup de canne sur le poignet, un coup de botte sur la cheville... L'homme a poussé deux grognements de douleur. Il s'est enfui en boitant et en jurant.

Le nouvel arrivant n'a même pas pris la peine de le poursuivre. Il s'est penché et il a dit:

—Êtes-vous blessé, Monsieur?

Il n'était pas blessé, mais très étourdi, et il ne pouvait pas tenir debout. Heureusement, un des employés de l'octroi a entendu les cris et il est arrivé en courant. On a fait venir une voiture. Le monsieur y est monté avec son sauveur. On l'a conduit à son hôtel de l'avenue de la Grande-Armée.

Devant la porte, il s'était tout à fait remis. Il a remercié son sauveur avec beaucoup de chaleur.

—Je vous dois la vie, Monsieur. Croyez bien que je ne l'oublierai pas. Je ne veux pas effrayer ma femme maintenant. Mais je tiens à ce qu'elle vous dise elle-même, dès aujourd'hui, toute ma reconnaissance.

Il l'a invité à déjeuner et il lui a dit son nom: Ludovic Imbert. Puis il a ajouté:

—Puis-je savoir à qui j'ai l'honneur...

—Mais certainement, a répondu l'autre.

Et il s'est présenté:

—Arsène Lupin.

* * *

À cette époque, Arsène Lupin n'était pas encore célèbre. Cette célébrité est venue plus tard, avec l'affaire Cahorn, son évasion de la Santé et tant d'autres exploits retentissants. Il ne s'appelait même pas Arsène Lupin. Ce nom allait devenir très brillant dans l'avenir. Mais il a été inventé spécialement pour le sauveur de M. Imbert. On peut dire que c'est dans cette affaire qu'il a reçu le baptême du feu. Il était prêt au combat, c'est vrai, et bien armé. Mais il n'avait pas d'argent, ni l'autorité que donne le succès. Arsène Lupin n'était encore qu'un apprenti. Pourtant, dans ce métier, il allait bientôt devenir un maître.

Aussi, quel frisson de joie quand il s'est réveillé et qu'il s'est rappelé l'invitation de la nuit! Enfin, il touchait au but! Enfin, il commençait une œuvre digne de sa force et de son talent! Les millions des Imbert: quelle proie magnifique pour un appétit comme le sien!

Il s'est habillé d'une façon spéciale. Il a mis une redingote usée, un pantalon râpé, un chapeau de soie un peu rougeâtre, des manchettes et des faux-cols effilochés. Tout était très propre, mais tout sentait la misère. Comme cravate, il portait un ruban noir. Il y avait piqué une épingle avec un faux diamant, comme ceux qu'on trouve dans les noix à surprise. Ainsi habillé, il a descendu l'escalier de son logement, à Montmartre. Au troisième étage, sans s'arrêter, il a frappé une porte fermée avec le pommeau de sa canne. Dehors, il est allé jusqu'aux boulevards extérieurs. Un tramway passait, et il y est monté. Quelqu'un marchait derrière lui: c'était le locataire du troisième étage. Il s'est assis à côté de lui.

Au bout d'un instant, cet homme lui a dit:

—Eh bien, patron?

—Eh bien, c'est fait.

—Comment?

—J'y déjeune.

—Vous y déjeunez!

—Tu ne voudrais pas, j'espère, que j'aie risqué pour rien une vie aussi précieuse que la mienne? J'ai sauvé M. Ludovic Imbert de la mort certaine que tu lui préparais. M. Ludovic Imbert est un homme reconnaissant. Il m'invite à déjeuner.

Un silence, puis l'autre a osé demander:

—Alors, vous n'y renoncez pas?

—Mon petit, a dit Arsène, j'ai organisé la petite attaque de cette nuit. À trois heures du matin, le long des fortifications, je me suis donné la peine de te frapper. Je t'ai donné un coup de canne sur le poignet et un coup de pied sur le tibia. J'ai ainsi risqué de blesser mon unique ami. Ce n'est pas pour renoncer maintenant au profit d'un sauvetage si bien organisé.

—Mais les mauvais bruits qui courent sur la fortune...

—Laisse-les courir. Il y a six mois que je suis cette affaire. Six mois que je me renseigne, que j'étudie, que je tends mes filets. J'ai interrogé les domestiques, les prêteurs et les hommes de paille. Depuis six mois, je vis dans l'ombre du mari et de la femme. Je sais donc à quoi m'en tenir. La fortune vient peut-être du vieux Brawford, comme ils le disent, ou peut-être d'ailleurs. Mais j'affirme qu'elle existe. Et puisqu'elle existe, elle est à moi.

—Bigre, cent millions!

—Disons dix, ou même cinq, peu importe! Il y a de gros paquets de titres dans le coffre-fort. Ce serait bien étonnant si, un jour ou l'autre, je ne mettais pas la main sur la clef.

Le tramway s'est arrêté place de l'Étoile. L'homme a murmuré:

—Alors, pour le moment?

—Pour le moment, rien à faire. Je te préviendrai. Nous avons le temps.

Cinq minutes plus tard, Arsène Lupin montait le magnifique escalier de l'hôtel Imbert. Ludovic le présentait à sa femme. Gervaise était une gentille petite dame, toute ronde, très bavarde. Elle a très bien reçu Lupin.

—J'ai voulu que nous soyons seuls pour fêter notre sauveur, a-t-elle dit.

Et dès le début, on a traité «notre sauveur» comme un vieil ami. Au dessert, ils étaient devenus très intimes, et les confidences allaient bon train. Arsène a raconté sa vie. Il a parlé de son père, un magistrat très honnête, des tristesses de son enfance, de ses difficultés présentes. Gervaise, à son tour, a raconté sa jeunesse et son mariage. Elle a parlé de la bonté du vieux Brawford et des cent millions dont elle avait hérité. Elle a parlé des obstacles qui l'empêchaient d'en profiter. Elle avait dû emprunter de l'argent à des taux énormes. Elle avait des disputes sans fin avec les neveux de Brawford. Et les oppositions! et les séquestres! Elle a tout raconté!

—Pensez donc, Monsieur Lupin, les titres sont là, à côté, dans le bureau de mon mari! Et si nous en détachons un seul coupon, nous perdons tout! Ils sont là, dans notre coffre-fort, et nous ne pouvons pas y toucher!

Monsieur Lupin a frissonné un peu à l'idée que les titres étaient si près. Et il a senti très clairement une chose: Monsieur Lupin n'aurait jamais une âme assez noble pour avoir les mêmes scrupules que la bonne dame.

—Ah! ils sont là, a-t-il murmuré, la gorge sèche.

—Ils sont là.

Une amitié commencée de cette façon ne pouvait que devenir plus étroite. On l'a interrogé avec délicatesse, et Arsène Lupin a avoué sa misère et sa détresse. Tout de suite, le pauvre garçon a été nommé secrétaire particulier du couple, avec un salaire de cent cinquante francs par mois. Il continuerait à habiter chez lui. Mais il viendrait chaque jour chercher son travail. Et, pour que ce soit plus pratique, on lui donnait comme bureau une des chambres du deuxième étage.

Il a choisi lui-même la chambre. Par quel heureux hasard se trouvait-elle juste au-dessus du bureau de Ludovic?

* * *

Arsène a vite compris que son poste de secrétaire ressemblait beaucoup à une sinécure. En deux mois, il n'a eu que quatre lettres sans importance à recopier. On ne l'a appelé qu'une seule fois dans le bureau de son patron. Il n'a donc pu regarder le coffre-fort officiellement qu'une seule fois. De plus, il a remarqué une chose: on ne le jugeait sans doute pas digne de rencontrer le député Anquety ou le bâtonnier Grouvel. En effet, on a oublié de l'inviter aux fameuses réceptions mondaines.

Il ne s'en est pas plaint. Il préférait de beaucoup garder sa modeste petite place dans l'ombre. Il restait à l'écart, heureux et libre. D'ailleurs, il ne perdait pas son temps. D'abord, il a fait plusieurs visites secrètes au bureau de Ludovic, et il a présenté ses respects au coffre-fort. Mais le coffre est resté fermé, sans aucune ouverture possible. C'était un énorme bloc de fonte et d'acier, à l'air menaçant. Les limes, les vrilles et les pinces-monseigneur ne pouvaient rien contre lui.

Arsène Lupin n'était pas têtu.

—Là où la force échoue, la ruse réussit, s'est-il dit. L'essentiel, c'est d'avoir un œil et une oreille dans la place.

Il a donc pris les mesures nécessaires. Il a fait des sondages minutieux et difficiles à travers le parquet de sa chambre. Puis il a installé un tuyau de plomb. Ce tuyau arrivait au plafond du bureau, entre deux moulures de la corniche. Il lui servait à la fois de tube pour écouter et de longue-vue. Grâce à lui, il espérait voir et entendre.

Dès lors, il a vécu à plat ventre sur son parquet. Et en effet, il a souvent vu les Imbert discuter devant le coffre. Ils consultaient des registres et ils manipulaient des dossiers. Pour ouvrir la serrure, ils tournaient l'un après l'autre quatre boutons. Alors Lupin essayait de compter les crans qui passaient, pour connaître le chiffre. Il surveillait leurs gestes, il écoutait leurs paroles. Que faisaient-ils de la clef? La cachaient-ils?

Un jour, il les a vus sortir de la pièce sans refermer le coffre. Il est descendu en vitesse et il est entré d'un pas décidé. Mais ils étaient revenus.

—Oh! excusez-moi, a-t-il dit, je me suis trompé de porte.

Mais Gervaise s'est précipitée vers lui et l'a fait entrer:

—Entrez donc, Monsieur Lupin, entrez donc, n'êtes-vous pas chez vous ici? Vous allez nous donner un conseil. Quels titres devons-nous vendre? De l'Extérieure ou de la Rente?

—Mais, l'opposition? a objecté Lupin, très étonné.

—Oh! elle ne bloque pas tous les titres.

Elle a ouvert la porte du coffre. Sur les étagères s'entassaient des portefeuilles fermés par des sangles. Elle en a pris un. Mais son mari a protesté:

—Non, non, Gervaise, ce serait de la folie de vendre de l'Extérieure. Elle va monter... Tandis que la Rente est au plus haut. Qu'en pensez-vous, mon cher ami?

Le cher ami n'avait aucune opinion. Pourtant, il a conseillé de sacrifier la Rente. Alors elle a pris une autre liasse et, dans cette liasse, un papier au hasard. C'était un titre 3% de 1.374 francs. Ludovic l'a mis dans sa poche. L'après-midi, il est allé chez un agent de change avec son secrétaire. Il a fait vendre ce titre, et il a touché quarante-six mille francs.

Gervaise avait beau dire, Arsène Lupin ne se sentait pas chez lui. Au contraire, sa situation dans l'hôtel Imbert le surprenait beaucoup. Plusieurs fois, il a pu constater que les domestiques ne connaissaient pas son nom. Ils l'appelaient «monsieur». Ludovic parlait toujours de lui de cette façon: «Vous préviendrez monsieur... Est-ce que monsieur est arrivé?» Pourquoi ce nom mystérieux?

D'ailleurs, après l'enthousiasme du début, les Imbert lui parlaient à peine. Ils le traitaient avec le respect qu'on doit à un bienfaiteur, mais ils ne s'occupaient jamais de lui! Ils semblaient le considérer comme un original qui n'aime pas qu'on le dérange. On respectait sa solitude, comme si c'était une règle fixée par lui, un caprice de sa part. Une fois, en passant dans le vestibule, il a entendu Gervaise dire à deux messieurs:

—C'est un tel sauvage!

Soit, a-t-il pensé, nous sommes un sauvage. Il a renoncé à comprendre les bizarreries de ces gens, et il a continué son plan. Il en était certain maintenant: il ne fallait compter ni sur le hasard ni sur une distraction de Gervaise. Car la clef du coffre ne la quittait jamais. Et elle n'aurait jamais emporté cette clef sans brouiller d'abord les lettres de la serrure. Il devait donc agir.

Un événement a accéléré les choses: certains journaux ont mené une violente campagne contre les Imbert. On les accusait d'escroquerie. Arsène Lupin a assisté aux rebondissements du drame et à l'agitation du couple. Et il a compris une chose: s'il attendait encore, il allait tout perdre.

Cinq jours de suite, au lieu de partir vers six heures comme d'habitude, il s'est enfermé dans sa chambre. On croyait qu'il était sorti. Lui, il s'allongeait sur le parquet et il surveillait le bureau de Ludovic.

Pendant ces cinq soirs, l'occasion qu'il attendait ne s'est pas présentée. Alors il est parti au milieu de la nuit par la petite porte qui donnait sur la cour. Il en avait une clef.

Mais le sixième jour, il a appris une nouvelle. Les Imbert voulaient répondre aux insinuations méchantes de leurs ennemis. Ils avaient donc proposé d'ouvrir le coffre et d'en faire l'inventaire.

—C'est pour ce soir, a pensé Lupin.

Et en effet, après le dîner, Ludovic s'est installé dans son bureau. Gervaise l'a rejoint. Ils se sont mis à feuilleter les registres du coffre.

Une heure a passé, puis une autre heure. Lupin a entendu les domestiques aller se coucher. Maintenant, il n'y avait plus personne au premier étage. Minuit. Les Imbert continuaient leur travail.

—Allons-y, a murmuré Lupin.

Il a ouvert sa fenêtre. Elle donnait sur la cour. Il n'y avait ni lune ni étoiles, et il faisait tout noir. Il a sorti de son armoire une corde à nœuds. Il l'a attachée solidement à la rampe du balcon. Il a passé la jambe par-dessus. Puis il s'est laissé glisser doucement, en s'aidant d'une gouttière, jusqu'à la fenêtre au-dessous de la sienne. C'était la fenêtre du bureau. D'épais rideaux doublés cachaient la pièce. Debout sur le balcon, il est resté un moment immobile. Il tendait l'oreille et il guettait.

Le silence l'a rassuré. Il a poussé légèrement les deux battants de la fenêtre. Si personne ne les avait vérifiés, ils devaient s'ouvrir. En effet, dans l'après-midi, il avait tourné l'espagnolette de façon qu'elle ne ferme plus.

Les battants se sont ouverts. Alors, avec d'infinies précautions, il les a ouverts un peu plus. Dès qu'il a pu passer la tête, il s'est arrêté. Un peu de lumière passait entre les deux rideaux mal fermés. Il a vu Gervaise et Ludovic assis à côté du coffre.

Ils parlaient peu, à voix basse, absorbés par leur travail. Arsène a calculé la distance qui le séparait d'eux. Il a prévu les mouvements exacts pour les maîtriser l'un après l'autre, avant qu'ils puissent appeler au secours. Il allait se précipiter, quand Gervaise a dit:

—Comme la pièce s'est refroidie tout à coup! Je vais me coucher. Et toi?

—Je voudrais finir.

—Finir! Mais tu en as pour toute la nuit.

—Mais non, une heure au plus.

Elle est partie. Vingt minutes, trente minutes ont passé. Arsène a poussé la fenêtre un peu plus. Les rideaux ont bougé. Il a poussé encore. Ludovic s'est retourné. Il a vu les rideaux gonflés par le vent, et il s'est levé pour fermer la fenêtre...

Il n'y a pas eu un cri, pas même un semblant de lutte. En quelques gestes précis, et sans lui faire le moindre mal, Arsène l'a étourdi. Il lui a enveloppé la tête dans le rideau et il l'a ficelé. Il l'a fait de telle manière que Ludovic n'a même pas pu voir le visage de son agresseur.

Puis, rapidement, Arsène est allé vers le coffre. Il a pris deux portefeuilles et il les a mis sous son bras. Il est sorti du bureau, il a descendu l'escalier, il a traversé la cour et il a ouvert la porte de service. Une voiture attendait dans la rue.

—Prends cela d'abord, a-t-il dit au cocher, et suis-moi.

Il est retourné jusqu'au bureau. En deux voyages, ils ont vidé le coffre. Puis Arsène est monté dans sa chambre. Il a enlevé la corde et il a effacé toutes les traces de son passage. C'était fini.

Quelques heures plus tard, Arsène Lupin, aidé de son compagnon, a examiné le contenu des portefeuilles. Il s'y attendait, et il n'a donc pas été déçu: la fortune des Imbert n'était pas aussi grande qu'on le disait. Les millions ne se comptaient pas par centaines, ni même par dizaines. Mais enfin, le total faisait encore une somme très respectable. Et c'étaient d'excellentes valeurs: des obligations de chemins de fer, des Villes de Paris, des fonds d'État, du Suez, des mines du Nord, etc.

Il s'est déclaré satisfait.

—Bien sûr, a-t-il dit, nous allons perdre beaucoup quand il faudra les vendre. Nous allons nous heurter à des oppositions. Et plus d'une fois, il faudra vendre à bas prix. Peu importe! Avec ce premier capital, je pourrai vivre comme je veux... et réaliser quelques rêves qui me tiennent à cœur.

—Et le reste?

—Tu peux le brûler, mon petit. Ces tas de papiers faisaient bonne figure dans le coffre-fort. Pour nous, ils sont inutiles. Quant aux titres, nous allons les enfermer bien tranquillement dans le placard. Et nous attendrons le bon moment.

Le lendemain, Arsène a pensé que rien ne l'empêchait de retourner à l'hôtel Imbert. Mais en lisant les journaux, il a appris une nouvelle inattendue: Ludovic et Gervaise avaient disparu.

On a ouvert le coffre avec une grande solennité. Les magistrats y ont trouvé ce qu'Arsène Lupin avait laissé... peu de chose.

* * *

Voilà les faits. Et voilà comment l'intervention d'Arsène Lupin explique certains d'entre eux. C'est lui-même qui m'a raconté cette histoire, un jour où il avait envie de faire des confidences.

Ce jour-là, il marchait de long en large dans mon cabinet de travail. Dans ses yeux, il y avait une petite fièvre que je ne leur connaissais pas.

—En somme, lui ai-je dit, c'est votre plus beau coup?

Sans me répondre directement, il a repris:

—Il y a dans cette affaire des secrets impénétrables. Même après l'explication que je vous ai donnée, il reste tant de choses obscures! Pourquoi cette fuite? Pourquoi n'ont-ils pas profité de l'aide que je leur apportais sans le vouloir? C'était si simple de dire: «Les cent millions étaient dans le coffre. Ils n'y sont plus, parce qu'on les a volés»!

—Ils ont perdu la tête.

—Oui, voilà, ils ont perdu la tête... D'un autre côté, il est vrai...

—Il est vrai?...

—Non, rien.

Que voulait dire cette hésitation? Il n'avait pas tout dit, c'était visible. Et ce qu'il n'avait pas dit, il n'avait pas envie de le dire. J'étais intrigué. La chose devait être grave pour faire hésiter un tel homme.

Je lui ai posé des questions au hasard.

—Vous ne les avez pas revus?

—Non.

—Et vous n'avez jamais ressenti un peu de pitié pour ces deux malheureux?

—Moi! s'est-il écrié en sursautant.

Sa révolte m'a étonné. Avais-je touché juste? J'ai insisté:

—Évidemment. Sans vous, ils auraient peut-être pu faire face au danger... ou au moins partir les poches pleines.

—Des remords, c'est bien ce que vous me prêtez, n'est-ce pas?

—Eh bien, oui!

Il a frappé violemment sur ma table.

—Alors, d'après vous, je devrais avoir des remords?

—Appelez cela des remords ou des regrets, enfin un sentiment quelconque...

—Un sentiment quelconque pour des gens...

—Pour des gens à qui vous avez volé une fortune.

—Quelle fortune?

—Enfin... ces deux ou trois liasses de titres...

—Ces deux ou trois liasses de titres! Je leur ai volé des paquets de titres, n'est-ce pas? Une partie de leur héritage? Voilà ma faute? Voilà mon crime?

«Mais, sacrebleu, mon cher, vous n'avez donc pas deviné qu'ils étaient faux, ces titres?... vous entendez?

ILS ÉTAIENT FAUX!

Je l'ai regardé, stupéfait.

—Faux, les quatre ou cinq millions.

—Faux, s'est-il écrié avec rage, archi-faux! Les obligations, les Villes de Paris, les fonds d'État: du papier, rien que du papier! Pas un sou, je n'ai pas tiré un sou de tout le paquet! Et vous me demandez d'avoir des remords? Mais c'est eux qui devraient en avoir! Ils m'ont roulé comme un vulgaire gogo! Ils m'ont plumé comme la dernière de leurs dupes, et la plus stupide!

Une vraie colère l'agitait, faite de rancune et d'amour-propre blessé.

—Mais du début à la fin, j'ai été le perdant! Dès la première heure! Savez-vous quel rôle j'ai joué dans cette affaire? Ou plutôt, quel rôle ils m'ont fait jouer? Celui d'André Brawford! Oui, mon cher, et je n'y ai vu que du feu!

«C'est après, en lisant les journaux et en rapprochant certains détails, que je l'ai compris. Moi, je jouais le bienfaiteur, le monsieur qui avait risqué sa vie pour sauver quelqu'un des griffes des apaches. Et pendant ce temps, eux, ils me faisaient passer pour un des Brawford!

«N'est-ce pas admirable? Cet original qui avait sa chambre au deuxième étage, ce sauvage qu'on montrait de loin, c'était Brawford. Et Brawford, c'était moi! Grâce à moi, grâce à la confiance que j'inspirais sous le nom de Brawford, les banquiers prêtaient de l'argent. Et les notaires conseillaient à leurs clients d'en prêter! Hein, quelle école pour un débutant! Ah! je vous jure que la leçon m'a servi!

Il s'est arrêté brusquement et il m'a saisi le bras. Son ton était exaspéré. Mais on y sentait facilement aussi un peu d'ironie et d'admiration. Et il m'a dit cette phrase extraordinaire:

—Mon cher, à l'heure qu'il est, Gervaise Imbert me doit quinze cents francs!

Cette fois, je n'ai pas pu m'empêcher de rire. C'était vraiment d'un comique parfait. Et lui-même a eu un accès de franche gaieté.

—Oui, mon cher, quinze cents francs! Non seulement je n'ai jamais touché le premier sou de mon salaire, mais en plus, elle m'a emprunté quinze cents francs! Toutes mes économies de jeune homme! Et savez-vous pourquoi? Je vous le donne en mille... Pour ses pauvres! Comme je vous le dis! Pour de prétendus malheureux qu'elle aidait sans que Ludovic le sache!

«Et je me suis laissé prendre! C'est assez drôle, hein? Arsène Lupin volé de quinze cents francs, et volé par la bonne dame à qui il prenait quatre millions de titres faux! Et que de plans, d'efforts et de ruses géniales il m'a fallu pour arriver à ce beau résultat!

«C'est la seule fois de ma vie que je me suis fait rouler. Mais fichtre, je l'ai bien été cette fois-là, et proprement, et en grand!...

### Glossaire

- **octroi**: bureau à l'entrée de Paris où l'on payait une taxe sur les marchandises.
- **fortifications**: anciens murs autour de Paris.
- **redingote**: longue veste d'homme, serrée à la taille.
- **faux-col**: col de chemise qu'on peut enlever et changer.
- **sinécure**: travail facile, payé, où l'on n'a presque rien à faire.
- **coffre-fort**: grande boîte en métal, fermée à clé, pour garder l'argent.
- **titres**: papiers qui représentent de l'argent placé (actions, obligations).
- **opposition / séquestre**: décision de justice qui bloque des biens: on ne peut plus les vendre.
- **agent de change**: personne qui achète et vend des titres à la Bourse.
- **espagnolette**: barre de métal qui ferme les deux battants d'une fenêtre.
- **apaches**: voyous dangereux de Paris, à cette époque.
- **gogo**: personne naïve, facile à tromper.

## La perle noire

Un violent coup de sonnette a réveillé la concierge du numéro 9 de l'avenue Hoche. Elle a tiré le cordon en grognant:

—Je croyais que tout le monde était rentré. Il est au moins trois heures!

Son mari a dit, de mauvaise humeur:

—C'est peut-être pour le docteur.

En effet, une voix a demandé:

—Le docteur Harel... quel étage?

—Troisième à gauche. Mais le docteur ne se dérange pas la nuit.

—Il faudra bien qu'il se dérange.

Le monsieur est entré dans le vestibule. Il a monté un étage, puis deux étages. Il ne s'est même pas arrêté sur le palier du docteur Harel. Il a continué jusqu'au cinquième. Là, il a essayé deux clés. L'une a ouvert la serrure, l'autre le verrou de sûreté.

—À merveille, a-t-il murmuré. Le travail devient beaucoup plus simple. Mais avant d'agir, il faut préparer notre fuite. Voyons... Est-ce que, logiquement, j'ai eu le temps de sonner chez le docteur et d'être renvoyé par lui? Pas encore... Un peu de patience...

Au bout d'une dizaine de minutes, il est redescendu. Il a frappé à la vitre de la loge en se plaignant du docteur. On lui a ouvert, et il a claqué la porte derrière lui. Mais cette porte ne s'est pas fermée. Très vite, l'homme avait posé un morceau de fer à l'endroit où la serrure s'accroche. Ainsi, la porte ne pouvait pas se fermer.

Il est donc rentré sans bruit, sans que les concierges le sachent. En cas d'alerte, il pouvait s'enfuir facilement.

Tranquillement, il a remonté les cinq étages. Dans l'antichambre, il a allumé une lampe électrique de poche. Il a posé son pardessus et son chapeau sur une des chaises. Il s'est assis sur une autre. Puis il a enveloppé ses bottines dans d'épais chaussons de feutre.

—Ouf! ça y est... Et comme c'était facile! Je me demande pourquoi tout le monde ne choisit pas le confortable métier de cambrioleur. Avec un peu d'adresse et de réflexion, c'est le plus charmant des métiers. Un métier très calme... un métier de père de famille... Trop facile même... cela devient ennuyeux.

Il a déplié un plan détaillé de l'appartement.

—Commençons par trouver notre chemin. Ici, je vois le rectangle du vestibule, où je suis. Du côté de la rue, il y a le salon, le boudoir et la salle à manger. Inutile de perdre mon temps par là. Il paraît que la comtesse a très mauvais goût... pas un seul bibelot de valeur!... Donc, allons droit au but... Ah! voici le dessin d'un couloir, le couloir qui mène aux chambres. À trois mètres, je dois trouver la porte du placard aux robes. Ce placard communique avec la chambre de la comtesse.

Il a replié son plan et il a éteint sa lampe. Puis il est entré dans le couloir en comptant:

—Un mètre... Deux mètres... trois mètres... Voici la porte... Mon Dieu, comme tout s'arrange bien! Un simple verrou, un petit verrou, me sépare de la chambre. En plus, je sais que ce verrou se trouve à un mètre quarante-trois du plancher... Donc, je vais faire une petite coupure autour, et nous en serons débarrassé...

Il a sorti de sa poche les outils nécessaires. Mais une idée l'a arrêté.

—Et si, par hasard, ce verrou n'était pas fermé? Essayons toujours... Ça ne coûte rien!

Il a tourné le bouton de la serrure. La porte s'est ouverte.

—Mon brave Lupin, vraiment, la chance est avec toi. De quoi as-tu besoin maintenant? Tu connais les lieux où tu vas travailler. Tu connais l'endroit où la comtesse cache la perle noire... Donc, pour que la perle noire soit à toi, il suffit tout bêtement d'une chose. Tu dois être plus silencieux que le silence, plus invisible que la nuit.

Arsène Lupin a mis au moins une demi-heure pour ouvrir la seconde porte. C'était une porte vitrée qui donnait sur la chambre. Mais il a travaillé avec beaucoup de précautions. Ainsi, même si la comtesse n'avait pas dormi, aucun grincement suspect n'aurait pu l'inquiéter.

D'après son plan, il n'avait qu'à suivre le bord d'une chaise-longue. Cela le menait à un fauteuil, puis à une petite table près du lit. Sur la table, il y avait une boîte de papier à lettres. Et dans cette boîte, tout simplement, il y avait la perle noire.

Il s'est allongé sur le tapis et il a suivi le bord de la chaise-longue. Mais au bout, il s'est arrêté pour calmer les battements de son cœur. Il n'avait pas peur. Pourtant, il ne pouvait pas vaincre cette sorte d'angoisse nerveuse qu'on sent dans un silence trop grand. Et cela l'étonnait, car il avait déjà vécu sans émotion des minutes plus graves. Aucun danger ne le menaçait. Alors pourquoi son cœur battait-il comme une cloche folle? Était-ce cette femme endormie qui l'impressionnait, cette vie si proche de la sienne?

Il a écouté, et il a cru entendre le rythme d'une respiration. Cela l'a rassuré, comme la présence d'un ami.

Il a cherché le fauteuil. Puis, par petits gestes très lents, il a rampé vers la table. Il tâtait l'obscurité avec son bras tendu. Sa main droite a rencontré un des pieds de la table.

Enfin! Il n'avait plus qu'à se lever, à prendre la perle et à partir. Heureusement! Car son cœur recommençait à sauter dans sa poitrine comme une bête terrifiée. Il battait si fort qu'il lui semblait impossible que la comtesse ne se réveille pas.

Par un effort de volonté extraordinaire, il l'a calmé. Puis il a essayé de se relever. À ce moment, sa main gauche a heurté un objet sur le tapis. Il l'a reconnu tout de suite: c'était un chandelier, un chandelier renversé. Et aussitôt, il a touché un autre objet: une pendule. C'était une de ces petites pendules de voyage recouvertes d'un étui de cuir.

Quoi? Que se passait-il? Il ne comprenait pas. Ce chandelier... cette pendule... Pourquoi ces objets n'étaient-ils pas à leur place habituelle? Ah! que se passait-il dans cette ombre effrayante?

Et soudain, un cri lui a échappé. Il avait touché... oh! une chose étrange, une chose sans nom! Mais non, non, la peur lui troublait l'esprit. Vingt secondes, trente secondes, il est resté immobile, terrifié, de la sueur aux tempes. Et ses doigts gardaient la sensation de ce contact.

Par un effort terrible, il a tendu le bras de nouveau. Sa main a encore touché la chose, la chose étrange, sans nom. Il l'a palpée. Il a obligé sa main à la toucher et à comprendre. C'étaient des cheveux, un visage... et ce visage était froid, presque glacé.

Si terrible que soit la réalité, un homme comme Arsène Lupin la domine dès qu'il la connaît. Rapidement, il a allumé sa lampe. Une femme était étendue devant lui, couverte de sang. D'horribles blessures déchiraient son cou et ses épaules. Il s'est penché et il l'a examinée. Elle était morte.

—Morte, morte, a-t-il répété, stupéfait.

Il regardait ces yeux fixes, cette bouche tordue, cette peau livide. Et ce sang, tout ce sang qui avait coulé sur le tapis! Maintenant, il séchait, épais et noir.

Il s'est relevé et il a tourné le bouton de l'électricité. La pièce s'est remplie de lumière. Il a pu voir tous les signes d'une lutte terrible. Le lit était entièrement défait, les couvertures et les draps arrachés. Par terre, il y avait le chandelier, puis la pendule—les aiguilles marquaient onze heures vingt. Plus loin, il y avait une chaise renversée. Et partout, du sang, des flaques de sang.

—Et la perle noire? a-t-il murmuré.

La boîte de papier à lettres était à sa place. Il l'a ouverte rapidement. Elle contenait l'écrin. Mais l'écrin était vide.

—Fichtre, s'est-il dit, tu t'es vanté un peu trop tôt de ta chance, mon ami Arsène Lupin... La comtesse assassinée, la perle noire disparue... La situation n'est pas brillante! Filons. Sinon, tu risques d'être accusé de choses très graves.

Pourtant, il n'a pas bougé.

—Filer? Oui, un autre filerait. Mais Arsène Lupin? N'y a-t-il pas mieux à faire? Voyons, procédons par ordre. Après tout, ta conscience est tranquille... Imagine que tu es commissaire de police et que tu dois faire une enquête... Oui, mais pour cela, il faudrait avoir l'esprit plus clair. Et le mien est dans un état!

Il est tombé dans un fauteuil, les poings serrés contre son front brûlant.

* * *

L'affaire de l'avenue Hoche est une de celles qui nous ont le plus intrigués ces derniers temps. Je ne l'aurais certainement pas racontée sans le rôle d'Arsène Lupin. Ce rôle l'éclaire d'une lumière très spéciale. Peu de gens le soupçonnent. Et personne, en tout cas, ne connaît la vérité exacte et curieuse.

Qui ne connaissait pas Léontine Zalti? Beaucoup de gens l'avaient rencontrée au bois de Boulogne. C'était l'ancienne chanteuse, l'épouse puis la veuve du comte d'Andillot. Il y a une vingtaine d'années, le luxe de la Zalti éblouissait Paris. La Zalti, comtesse d'Andillot, était célèbre dans toute l'Europe pour ses parures de diamants et de perles. On disait qu'elle portait sur ses épaules le coffre-fort de plusieurs banques. On disait aussi qu'elle portait les mines d'or de plusieurs compagnies australiennes. Les grands bijoutiers travaillaient pour la Zalti comme autrefois pour les rois et les reines.

Et qui ne se souvient pas de la catastrophe où toutes ces richesses ont disparu? Banques et mines d'or, le gouffre a tout avalé. Sa merveilleuse collection a été vendue aux enchères. Il n'est resté que la fameuse perle noire. La perle noire! C'est-à-dire une fortune, si elle avait voulu la vendre.

Elle n'a pas voulu. Elle a préféré vivre plus pauvrement, dans un simple appartement. Elle vivait là avec sa dame de compagnie, sa cuisinière et un domestique. Elle ne voulait pas vendre ce bijou d'une valeur immense. Il y avait à cela une raison, et elle n'avait pas peur de la dire. La perle noire était le cadeau d'un empereur! Presque ruinée, réduite à une vie très modeste, elle est restée fidèle à cette compagne de ses beaux jours.

—Moi vivante, disait-elle, je ne la quitterai pas.

Du matin au soir, elle la portait à son cou. La nuit, elle la mettait dans un endroit qu'elle seule connaissait.

Les journaux ont rappelé tous ces faits, et la curiosité du public a grandi. C'est une chose bizarre, mais facile à comprendre pour ceux qui connaissent le secret. C'est justement l'arrestation de l'assassin probable qui a compliqué le mystère. Elle a aussi fait durer l'émotion. En effet, le surlendemain, les journaux ont publié la nouvelle suivante:

«On nous annonce l'arrestation de Victor Danègre, le domestique de la comtesse d'Andillot. Les preuves contre lui sont très lourdes. M. Dudouis, le chef de la Sûreté, a fouillé sa petite chambre sous le toit. Il y a trouvé son gilet de livrée, caché entre le sommier et le matelas. Sur la manche en lustrine de ce gilet, on a vu des taches de sang. De plus, il manquait au gilet un bouton couvert de tissu. Or, dès le début des recherches, on avait ramassé ce bouton sous le lit même de la victime.

«Après le dîner, Danègre n'est probablement pas remonté dans sa chambre. Il s'est sans doute glissé dans le cabinet aux robes. Et par la porte vitrée, il a sans doute vu la comtesse cacher la perle noire.

«Nous devons dire que, jusqu'ici, aucune preuve n'a confirmé cette idée. En tout cas, un autre point reste obscur. À sept heures du matin, Danègre est allé au bureau de tabac du boulevard de Courcelles. La concierge d'abord, puis la marchande de tabac l'ont déclaré. D'autre part, la cuisinière de la comtesse et sa dame de compagnie dorment toutes les deux au bout du couloir. Elles se sont levées à huit heures. Elles affirment qu'à ce moment, la porte de l'antichambre et la porte de la cuisine étaient fermées à double tour. Ces deux femmes sont au service de la comtesse depuis vingt ans. Personne ne peut les soupçonner. On se demande donc comment Danègre a pu sortir de l'appartement. S'était-il fait faire une autre clé? L'enquête éclaircira ces différents points.»

L'enquête n'a absolument rien éclairci, au contraire. On a appris que Victor Danègre était un récidiviste dangereux. C'était aussi un alcoolique et un homme de mauvaise vie. Un coup de couteau ne lui faisait pas peur. Mais plus on étudiait l'affaire, plus elle devenait obscure. Les contradictions devenaient de plus en plus inexplicables.

D'abord, une demoiselle de Sinclèves a parlé. C'était la cousine de la victime et sa seule héritière. Elle a déclaré qu'un mois avant sa mort, la comtesse lui avait écrit une lettre. Dans cette lettre, la comtesse lui expliquait comment elle cachait la perle noire. Le lendemain du jour où Mlle de Sinclèves avait reçu cette lettre, elle avait constaté sa disparition. Qui l'avait volée?

De leur côté, les concierges ont raconté qu'ils avaient ouvert la porte à un homme. Cet homme était monté chez le docteur Harel. On a fait venir le docteur. Personne n'avait sonné chez lui. Alors, qui était cet homme? Un complice?

La presse et le public ont adopté cette idée d'un complice. Ganimard, le vieil inspecteur principal Ganimard, la défendait aussi, et ce n'était pas sans raison.

—Il y a du Lupin là-dessous, disait-il au juge.

—Bah! répondait le juge, vous le voyez partout, votre Lupin.

—Je le vois partout, parce qu'il est partout.

—Dites plutôt que vous le voyez chaque fois que quelque chose ne vous paraît pas très clair. D'ailleurs, dans cette affaire, remarquez une chose. Le crime a été commis à onze heures vingt du soir: la pendule le prouve. Et la visite de nuit dont parlent les concierges a eu lieu seulement à trois heures du matin.

La justice se laisse souvent entraîner par sa première conviction. Alors, elle force les événements à s'accorder avec sa première explication. Le triste passé de Victor Danègre a influencé le juge. C'était un récidiviste, un ivrogne et un homme de mauvaise vie. Aucun fait nouveau n'a confirmé les deux ou trois indices trouvés au début. Pourtant, rien n'a pu faire changer le juge d'avis. Il a terminé son enquête. Quelques semaines après, le procès a commencé.

Le procès a été confus et lent. Le président l'a dirigé sans passion. L'accusation a attaqué mollement. Dans ces conditions, le travail de l'avocat de Danègre était facile. Il a montré les trous et les impossibilités de l'accusation. Il n'existait aucune preuve matérielle. Qui avait fabriqué la clé? Sans cette clé, Danègre n'aurait pas pu refermer la porte de l'appartement à double tour, après son départ. Qui l'avait vue, cette clé, et qu'était-elle devenue? Qui avait vu le couteau de l'assassin, et qu'était-il devenu?

—Et en tout cas, a conclu l'avocat, prouvez que c'est mon client qui a tué. Prouvez que le voleur et l'assassin n'est pas ce mystérieux personnage. Cet homme est entré dans la maison à trois heures du matin. La pendule marquait onze heures, me direz-vous? Et alors? Ne peut-on pas mettre les aiguilles d'une pendule à l'heure que l'on veut?

Victor Danègre a été acquitté.

* * *

Il est sorti de prison un vendredi, à la fin du jour. Il était maigre et déprimé par six mois de cellule. L'enquête, la solitude, le procès, les discussions du jury: tout cela l'avait rempli d'une peur maladive. La nuit, d'affreux cauchemars et des visions d'échafaud le hantaient. Il tremblait de fièvre et de terreur.

Sous le nom d'Anatole Dufour, il a loué une petite chambre sur les hauteurs de Montmartre. Il vivait de petits travaux, faits au hasard, à droite et à gauche.

Quelle triste vie! Trois patrons différents l'ont engagé, trois fois. Chaque fois, on l'a reconnu et on l'a renvoyé immédiatement.

Souvent, il remarquait, ou il croyait remarquer, que des hommes le suivaient. C'étaient des hommes de la police, il n'en doutait pas. Ils voulaient toujours le faire tomber dans un piège. Et d'avance, il sentait la main dure qui allait le prendre au collet.

Un soir, il dînait dans un petit restaurant du quartier. Quelqu'un s'est assis en face de lui. C'était un homme d'une quarantaine d'années, vêtu d'une redingote noire pas très propre. Il a commandé une soupe, des légumes et un litre de vin.

Quand il a eu mangé sa soupe, il a tourné les yeux vers Danègre. Il l'a regardé longuement.

Danègre a pâli. C'était sûrement un des hommes qui le suivaient depuis des semaines. Que lui voulait-il? Danègre a essayé de se lever. Il n'a pas pu. Ses jambes tremblaient sous lui.

L'homme s'est versé un verre de vin, puis il a rempli le verre de Danègre.

—Nous trinquons, camarade?

Victor a bégayé:

—Oui... oui... à votre santé, camarade.

—À votre santé, Victor Danègre.

L'autre a sursauté:

—Moi!... moi!... mais non... je vous jure...

—Vous me jurez quoi? Que vous n'êtes pas vous? Que vous n'êtes pas le domestique de la comtesse?

—Quel domestique? Je m'appelle Dufour. Demandez au patron.

—Dufour, Anatole, oui, pour le patron. Mais Danègre pour la justice, Victor Danègre.

—Pas vrai! pas vrai! On vous a menti.

L'homme a sorti une carte de sa poche et la lui a tendue. Victor a lu: «Grimaudan, ex-inspecteur de la Sûreté. Renseignements confidentiels.» Il a tressailli.

—Vous êtes de la police?

—Je n'en suis plus. Mais le métier me plaisait, et je continue d'une façon qui... rapporte plus d'argent. De temps en temps, on trouve des affaires en or... comme la vôtre.

—La mienne?

—Oui, la vôtre. C'est une affaire exceptionnelle, si vous voulez bien m'aider un peu.

—Et si je ne veux pas?

—Il le faudra. Vous êtes dans une situation où vous ne pouvez rien me refuser.

Une peur sourde envahissait Victor Danègre. Il a demandé:

—Qu'est-ce qu'il y a?... Parlez.

—Soit, a répondu l'autre, finissons-en. En deux mots, voici: je suis envoyé par Mlle de Sinclèves.

—Sinclèves?

—L'héritière de la comtesse d'Andillot.

—Eh bien?

—Eh bien, Mlle de Sinclèves m'a chargé de vous réclamer la perle noire.

—La perle noire?

—Celle que vous avez volée.

—Mais je ne l'ai pas!

—Vous l'avez.

—Si je l'avais, ce serait moi l'assassin.

—C'est vous l'assassin.

Danègre a essayé de rire.

—Heureusement, mon bon monsieur, la Cour d'assises n'a pas été du même avis. Tous les jurés, vous entendez, m'ont déclaré innocent. Et quand on a sa conscience pour soi et l'estime de douze braves gens...

L'ex-inspecteur lui a saisi le bras:

—Pas de belles phrases, mon petit. Écoutez-moi bien et pesez mes paroles: elles en valent la peine. Danègre, trois semaines avant le crime, vous avez volé une clé à la cuisinière. C'était la clé de la porte de service. Et vous avez fait faire une clé semblable chez Outard, serrurier, 244, rue Oberkampf.

—Pas vrai, pas vrai, a grondé Victor. Personne n'a vu cette clé... elle n'existe pas.

—La voici.

Après un silence, Grimaudan a continué:

—Vous avez tué la comtesse avec un couteau à virole, acheté au bazar de la République. Vous l'avez acheté le jour même où vous avez commandé votre clé. La lame est triangulaire, avec une rainure creusée au milieu.

—Des blagues, tout ça! Vous parlez au hasard. Personne n'a vu le couteau.

—Le voici.

Victor Danègre a eu un mouvement de recul. L'ex-inspecteur a continué:

—Il y a dessus des taches de rouille. Est-ce que je dois vous expliquer d'où elles viennent?

—Et alors?... Vous avez une clé et un couteau... Qui peut affirmer qu'ils étaient à moi?

—Le serrurier d'abord, et ensuite l'employé qui vous a vendu le couteau. J'ai déjà rafraîchi leur mémoire. Quand ils seront en face de vous, ils vous reconnaîtront sûrement.

Il parlait d'une voix sèche et dure, avec une précision terrifiante. Danègre tremblait de peur. Ni le juge, ni le président des assises, ni l'avocat général ne l'avaient serré d'aussi près. Aucun d'eux n'avait vu aussi clair dans ces choses. Et lui-même ne les voyait plus très nettement.

Pourtant, il a encore essayé de jouer l'indifférence.

—Si ce sont là toutes vos preuves!

—Il me reste celle-ci. Après le crime, vous êtes reparti par le même chemin. Mais au milieu du cabinet aux robes, vous avez eu très peur. Vous avez dû vous appuyer contre le mur pour garder votre équilibre.

—Comment le savez-vous? a bégayé Victor... Personne ne peut le savoir.

—La justice, non. Aucun de ces messieurs du parquet ne pouvait avoir l'idée d'allumer une bougie et d'examiner les murs. Mais si on le faisait, on verrait une marque rouge très légère sur le plâtre blanc. Elle est pourtant assez nette. On y retrouve l'empreinte du dessous de votre pouce, de votre pouce tout humide de sang. Vous l'avez posé contre le mur. Or, vous le savez bien: en anthropométrie, c'est un des principaux moyens d'identification.

Victor Danègre était tout pâle. Des gouttes de sueur coulaient de son front sur la table. Il regardait avec des yeux de fou cet homme étrange. Cet homme parlait de son crime comme s'il en avait été le témoin invisible.

Il a baissé la tête, vaincu, impuissant. Depuis des mois, il luttait contre tout le monde. Mais contre cet homme-là, il sentait qu'il n'y avait rien à faire.

—Si je vous rends la perle, a-t-il bégayé, combien me donnerez-vous?

—Rien.

—Comment! Vous vous moquez de moi! Je vous donnerais une chose qui vaut des milliers et des centaines de milliers, et je n'aurais rien?

—Si, la vie.

Le misérable a frissonné. Grimaudan a ajouté, d'un ton presque doux:

—Voyons, Danègre, cette perle n'a aucune valeur pour vous. Vous ne pouvez pas la vendre. À quoi bon la garder?

—Il y a des recéleurs... Et un jour ou l'autre, à n'importe quel prix...

—Un jour ou l'autre, il sera trop tard.

—Pourquoi?

—Pourquoi? Mais parce que la justice vous aura attrapé de nouveau. Et cette fois, je lui donnerai les preuves: le couteau, la clé, l'empreinte du pouce. Alors, vous êtes fichu, mon bonhomme.

Victor a serré sa tête dans ses deux mains et il a réfléchi. En effet, il se sentait perdu, perdu sans aucun espoir. En même temps, une grande fatigue l'envahissait. Il avait un immense besoin de repos et d'abandon.

Il a murmuré:

—Quand vous la faut-il?

—Ce soir, avant une heure.

—Sinon?

—Sinon, je mets à la poste cette lettre. Dans cette lettre, Mlle de Sinclèves vous dénonce au procureur de la République.

Danègre s'est versé deux verres de vin et il les a bus l'un après l'autre. Puis il s'est levé:

—Payez l'addition, et allons-y... J'en ai assez de cette maudite affaire.

La nuit était tombée. Les deux hommes ont descendu la rue Lepic. Ils ont suivi les boulevards extérieurs, en direction de l'Étoile. Ils marchaient en silence. Victor était très fatigué et il avait le dos courbé.

Au parc Monceau, il a dit:

—C'est du côté de la maison...

—Parbleu! Avant votre arrestation, vous n'en êtes sorti que pour aller au bureau de tabac.

—Nous y sommes, a dit Danègre d'une voix sourde.

Ils ont longé la grille du jardin. Ils ont traversé une rue, et le bureau de tabac était au coin de cette rue. Quelques pas plus loin, Danègre s'est arrêté. Ses jambes tremblaient. Il est tombé sur un banc.

—Eh bien? a demandé son compagnon.

—C'est là.

—C'est là! Qu'est-ce que vous me racontez?

—Oui, là, devant nous.

—Devant nous! Dites donc, Danègre, il ne faudrait pas...

—Je vous répète qu'elle est là.

—Où?

—Entre deux pavés.

—Lesquels?

—Cherchez.

—Lesquels? a répété Grimaudan.

Victor n'a pas répondu.

—Ah! parfait, tu veux te moquer de moi, mon bonhomme.

—Non... mais... je vais mourir de misère.

—Et alors, tu hésites? Allons, je serai généreux. Combien te faut-il?

—De quoi acheter mon billet d'entrepont pour l'Amérique.

—D'accord.

—Et un billet de cent francs pour les premiers frais.

—Tu en auras deux. Parle.

—Comptez les pavés, à droite de l'égout. C'est entre le douzième et le treizième.

—Dans le ruisseau?

—Oui, en bas du trottoir.

Grimaudan a regardé autour de lui. Des tramways passaient, des gens passaient. Mais bah! qui pouvait se douter de quelque chose?...

Il a ouvert son canif et il l'a planté entre le douzième et le treizième pavé.

—Et si elle n'y est pas?

—Si personne ne m'a vu me baisser et l'enfoncer, elle y est encore.

Était-ce possible qu'elle soit là? La perle noire, jetée dans la boue d'un ruisseau, à la portée du premier passant! La perle noire... une fortune!

—À quelle profondeur?

—Dix centimètres, à peu près.

Il a creusé le sable mouillé. La pointe de son canif a heurté quelque chose. Avec ses doigts, il a agrandi le trou.

Il a vu la perle noire.

—Tiens, voilà tes deux cents francs. Je t'enverrai ton billet pour l'Amérique.

Le lendemain, l'*Écho de France* a publié ce petit article. Les journaux du monde entier l'ont reproduit:

«Depuis hier, la fameuse perle noire est entre les mains d'Arsène Lupin. Il l'a reprise à l'assassin de la comtesse d'Andillot. Bientôt, des copies de ce précieux bijou seront exposées à Londres, à Saint-Pétersbourg et à Calcutta. Elles le seront aussi à Buenos-Ayres et à New York.

«Arsène Lupin attend les propositions que ses correspondants voudront bien lui faire.»

* * *

—Et voilà comment le crime est toujours puni et la vertu récompensée, a conclu Arsène Lupin.

Il venait de me révéler les secrets de l'affaire.

—Et voilà comment le destin vous a choisi, sous le nom de Grimaudan, ex-inspecteur de la Sûreté. Vous deviez prendre à l'assassin le profit de son crime.

—Justement. Et j'avoue que c'est une des aventures dont je suis le plus fier. Après avoir constaté la mort de la comtesse, j'ai passé quarante minutes dans son appartement. Ces quarante minutes sont parmi les plus étonnantes et les plus profondes de ma vie. En quarante minutes, alors que j'étais pris dans une situation très compliquée, j'ai reconstitué le crime. Grâce à quelques indices, j'ai acquis une certitude: le coupable ne pouvait être qu'un domestique de la comtesse. Enfin, j'ai compris une chose. Pour avoir la perle, il fallait que ce domestique soit arrêté. Alors, j'ai laissé le bouton de gilet. Mais il ne fallait pas qu'on trouve contre lui des preuves certaines de sa culpabilité. Alors, j'ai ramassé le couteau oublié sur le tapis. J'ai emporté la clé oubliée dans la serrure. J'ai fermé la porte à double tour. Et j'ai effacé les traces des doigts sur le plâtre du cabinet aux robes. À mon avis, c'était un de ces éclairs...

—De génie, ai-je dit pour l'interrompre.

—De génie, si vous voulez. Et cet éclair ne serait pas venu à l'esprit du premier venu. J'ai deviné en une seconde les deux parties du problème: une arrestation et un acquittement. Je me suis servi de l'énorme machine de la justice pour briser mon homme, pour l'abrutir. Bref, je l'ai mis dans un certain état d'esprit. Ainsi, une fois libre, il devait fatalement tomber dans le piège un peu grossier que je lui tendais!...

—Un peu? Dites beaucoup, car il ne courait aucun danger.

—Oh! pas le moindre danger, puisqu'un acquittement est toujours définitif.

—Pauvre diable...

—Pauvre diable... Victor Danègre! Vous ne pensez donc pas que c'est un assassin? Ç'aurait été tout à fait immoral que la perle noire lui reste. Il vit, pensez donc, Danègre vit!

—Et la perle noire est à vous.

Il l'a sortie d'une des poches secrètes de son portefeuille. Il l'a examinée. Il l'a caressée de ses doigts et de ses yeux émus. Et il soupirait:

—Quel est le boyard, quel est le rajah stupide et vaniteux qui possédera ce trésor? À quel milliardaire américain ira ce petit morceau de beauté et de luxe? Il ornait les blanches épaules de Léontine Zalti, comtesse d'Andillot...

### Glossaire

- **tirer le cordon**: pour la concierge: ouvrir la porte de l'immeuble depuis sa loge, en tirant une corde.
- **écrin**: petite boîte pour ranger un bijou.
- **filer**: partir très vite (familier).
- **récidiviste**: personne qui a déjà été condamnée et qui recommence à commettre des crimes.
- **gilet de livrée**: gilet de l'uniforme que porte un domestique.
- **acquitté**: déclaré non coupable par le tribunal.
- **couteau à virole**: couteau avec un anneau de métal autour du manche.
- **recéleur**: personne qui achète et revend des objets volés.
- **billet d'entrepont**: billet le moins cher sur un grand bateau, pour voyager dans la partie basse.
- **pavé / ruisseau**: pierre de la rue / petit canal au bord du trottoir où coule l'eau.

## Herlock Sholmès arrive trop tard

—C'est étrange comme vous ressemblez à Arsène Lupin, Velmont!

—Vous le connaissez?

—Oh! comme tout le monde, par ses photographies. Aucune n'est pareille aux autres. Mais chacune donne l'impression d'un même visage... et ce visage est bien le vôtre.

Horace Velmont a eu l'air plutôt vexé.

—N'est-ce pas, mon cher Devanne! Et croyez-moi, vous n'êtes pas le premier à me le faire remarquer.

—La ressemblance est très forte, a insisté Devanne. Mon cousin d'Estevan vous a recommandé à moi. Et vous êtes le peintre connu dont j'admire les belles marines. Sans cela, j'aurais peut-être averti la police de votre présence à Dieppe!

Cette plaisanterie a fait rire tout le monde. On était dans la grande salle à manger du château de Thibermesnil. Il y avait là Velmont, l'abbé Gélis, le curé du village, et une douzaine d'officiers. Leurs régiments faisaient des manœuvres dans les environs. Ils avaient accepté l'invitation du banquier Georges Devanne et de sa mère. L'un d'eux s'est écrié:

—Mais justement, Arsène Lupin n'a-t-il pas été signalé sur la côte? C'était après son fameux coup dans le train rapide de Paris au Havre.

—Parfaitement, il y a trois mois de cela. Et la semaine suivante, au casino, j'ai fait la connaissance de notre excellent Velmont. Depuis, il a bien voulu me faire l'honneur de quelques visites. C'est un agréable début, avant une visite plus sérieuse qu'il me fera un de ces jours... ou plutôt une de ces nuits!

On a ri de nouveau, et on est passé dans l'ancienne salle des gardes. C'est une pièce immense et très haute. Elle occupe toute la partie basse de la tour Guillaume. Georges Devanne y a réuni des richesses incomparables. Les seigneurs de Thibermesnil les ont accumulées au cours des siècles. Des bahuts et des crédences, des landiers et des girandoles décorent la salle. De magnifiques tapisseries pendent aux murs de pierre. Les embrasures des quatre fenêtres sont profondes et elles ont des bancs. Elles se terminent par des fenêtres en pointe, avec des vitraux encadrés de plomb. Entre la porte et la fenêtre de gauche se dresse une immense bibliothèque de style Renaissance. En haut de ce meuble, on lit en lettres d'or: «Thibermesnil». Et au-dessous, il y a la fière devise de la famille: «Fais ce que veulx.»

Comme on allumait des cigares, Devanne a repris:

—Seulement, dépêchez-vous, Velmont. C'est la dernière nuit qui vous reste.

—Et pourquoi? a demandé le peintre, qui prenait vraiment la chose en riant.

Devanne allait répondre, mais sa mère lui a fait un signe. Pourtant, l'excitation du dîner et le désir d'intéresser ses invités ont été plus forts.

—Bah! a-t-il murmuré, je peux parler maintenant. Il n'y a plus de risque d'indiscrétion.

On s'est assis autour de lui avec une grande curiosité. Il a déclaré, de l'air content de quelqu'un qui annonce une grosse nouvelle:

—Demain, à quatre heures du soir, Herlock Sholmès sera mon invité. Herlock Sholmès, le grand policier anglais pour qui aucun mystère n'existe! Le plus extraordinaire déchiffreur d'énigmes qu'on ait jamais vu! Ce personnage prodigieux qui semble sorti tout entier de l'imagination d'un romancier!

Tout le monde s'est exclamé. Herlock Sholmès à Thibermesnil! C'était donc sérieux? Arsène Lupin était vraiment dans la région?

—Arsène Lupin et sa bande ne sont pas loin. Il y a d'abord l'affaire du baron Cahorn. Et puis, il y a les cambriolages de Montigny, de Gruchet et de Crasville. Qui les a faits, sinon notre voleur national? Aujourd'hui, c'est mon tour.

—Et vous êtes prévenu, comme le baron Cahorn?

—Le même truc ne réussit pas deux fois.

—Alors?

—Alors?... Alors, voici.

Il s'est levé. Sur une étagère de la bibliothèque, il a montré du doigt un petit espace vide entre deux énormes livres.

—Il y avait là un livre du XVIe siècle, intitulé la *Chronique de Thibermesnil*. C'était l'histoire du château depuis sa construction par le duc Rollon. Le duc l'avait construit à la place d'une forteresse féodale. Le livre contenait trois images gravées. La première montrait tout le domaine, vu d'en haut. La deuxième montrait le plan des bâtiments. Et la troisième—écoutez bien—montrait le tracé d'un souterrain. Une des sorties de ce souterrain s'ouvre à l'extérieur de la première ligne des remparts. Et l'autre arrive ici, oui, dans la salle même où nous sommes. Or, ce livre a disparu le mois dernier.

—Fichtre, a dit Velmont, c'est mauvais signe. Mais cela ne suffit pas pour faire venir Herlock Sholmès.

—Bien sûr, cela n'aurait pas suffi. Mais il s'est passé un autre fait, et ce fait donne au premier toute son importance. La Bibliothèque nationale avait un second exemplaire de cette Chronique. Les deux exemplaires étaient différents sur certains détails du souterrain. Par exemple, il y avait un profil, une échelle et diverses notes. Ces notes n'étaient pas imprimées, mais écrites à l'encre et plus ou moins effacées. Je connaissais ces détails. Je savais aussi une chose: pour retrouver le tracé exact, il fallait comparer avec soin les deux cartes. Or, mon exemplaire a disparu. Et le lendemain, un lecteur a demandé celui de la Bibliothèque nationale. Il l'a emporté! Personne n'a pu comprendre comment ce vol avait été fait.

Des exclamations ont accueilli ces paroles.

—Cette fois, l'affaire devient sérieuse.

—C'est pourquoi, cette fois, a dit Devanne, la police s'est inquiétée. Il y a eu une double enquête, mais elle n'a donné aucun résultat.

—Comme toutes les enquêtes sur Arsène Lupin.

—Exactement. C'est alors que j'ai eu l'idée de demander l'aide de Herlock Sholmès. Il m'a répondu qu'il désirait vivement entrer en contact avec Arsène Lupin.

—Quelle gloire pour Arsène Lupin! a dit Velmont. Mais si notre voleur national, comme vous l'appelez, n'a aucun projet sur Thibermesnil, Herlock Sholmès n'aura rien à faire?

—Il y a autre chose, et cela l'intéressera beaucoup: la découverte du souterrain.

—Comment? Vous nous avez dit qu'une des entrées s'ouvrait sur la campagne, et l'autre dans ce salon même!

—Mais où? À quel endroit de ce salon? Sur les cartes, la ligne du souterrain arrive d'un côté à un petit cercle. À côté, il y a deux majuscules: «T. G.» Cela veut sans doute dire Tour Guillaume, n'est-ce pas? Mais la tour est ronde. Qui pourrait dire à quel endroit du cercle commence le tracé du dessin?

Devanne a allumé un second cigare et il s'est versé un verre de bénédictine. On le pressait de questions. Il souriait, heureux de l'intérêt qu'il provoquait. Enfin, il a dit:

—Le secret est perdu. Personne au monde ne le connaît. Selon la légende, les puissants seigneurs se le transmettaient de père en fils, sur leur lit de mort. Mais un jour, Geoffroy, le dernier de la famille, a eu la tête coupée sur l'échafaud. C'était le 7 thermidor an II, et il était dans sa dix-neuvième année.

—Mais depuis un siècle, on a dû chercher?

—On a cherché, mais sans succès. Moi-même, j'ai acheté le château à l'arrière-petit-neveu du conventionnel Leribourg. Ensuite, j'ai fait faire des fouilles. À quoi bon? Pensez que cette tour est entourée d'eau. Elle est reliée au château par un seul point. Donc, le souterrain doit passer sous les anciens fossés. D'ailleurs, le plan de la Bibliothèque nationale montre une suite de quatre escaliers, avec quarante-huit marches. Cela fait penser à une profondeur de plus de dix mètres. Et l'échelle de l'autre plan donne une distance de deux cents mètres. En réalité, tout le problème est ici, entre ce plancher, ce plafond et ces murs. Ma foi, j'avoue que j'hésite à les démolir.

—Et on n'a aucun indice?

—Aucun.

L'abbé Gélis a fait une objection:

—Monsieur Devanne, nous devons tenir compte de deux citations.

—Oh! s'est écrié Devanne en riant, M. le curé adore fouiller dans les archives. Il lit beaucoup de vieux mémoires, et tout ce qui touche à Thibermesnil le passionne. Mais l'explication dont il parle ne fait qu'embrouiller les choses.

—Mais encore?

—Vous y tenez?

—Énormément.

—Alors, sachez une chose. D'après les lectures de M. le curé, deux rois de France ont connu la solution de l'énigme.

—Deux rois de France!

—Henri IV et Louis XVI.

—Ce ne sont pas n'importe qui. Et comment M. l'abbé le sait-il?...

—Oh! c'est très simple, a continué Devanne. Deux jours avant la bataille d'Arques, le roi Henri IV est venu souper et dormir dans ce château. À onze heures du soir, on a amené auprès de lui Louise de Tancarville, la plus jolie dame de Normandie. Elle est passée par le souterrain, avec l'aide du duc Edgard. Ce jour-là, le duc a révélé le secret de famille. Plus tard, Henri IV a confié ce secret à son ministre Sully. Sully raconte l'anecdote dans ses «Royales Œconomies d'État». Mais il n'ajoute aucun commentaire, sauf cette phrase incompréhensible:

«*La hache tournoie dans l'air qui frémit, mais l'aile s'ouvre, et l'on va jusqu'à Dieu.*»

Il y a eu un silence, et Velmont a ricané:

—Ce n'est pas d'une grande clarté.

—N'est-ce pas? M. le curé pense que Sully a noté là la solution de l'énigme. Mais il ne voulait pas trahir le secret devant les secrétaires à qui il dictait ses mémoires.

—L'idée est ingénieuse.

—Je l'admets. Mais quelle est cette hache qui tourne, et cet oiseau qui s'envole?

—Et qu'est-ce qui va jusqu'à Dieu?

—Mystère!

Velmont a repris:

—Et ce bon Louis XVI? Lui aussi, il a fait ouvrir le souterrain pour recevoir la visite d'une dame?

—Je ne sais pas. Tout ce qu'on peut dire, c'est que Louis XVI a séjourné à Thibermesnil en 1784. Et puis, il y a la fameuse armoire de fer, trouvée au Louvre grâce à la dénonciation de Gamain. Elle contenait un papier avec ces mots, écrits par le roi: «*Thibermesnil*: 2-6-12.»

Horace Velmont a éclaté de rire:

—Victoire! L'obscurité disparaît de plus en plus. Deux fois six font douze.

—Riez si vous voulez, Monsieur, a dit l'abbé. Pourtant, ces deux citations contiennent la solution. Et un jour ou l'autre, quelqu'un viendra qui saura les comprendre.

—Herlock Sholmès d'abord, a dit Devanne... À moins qu'Arsène Lupin n'arrive avant lui. Qu'en pensez-vous, Velmont?

Velmont s'est levé. Il a mis la main sur l'épaule de Devanne et il a déclaré:

—Je pense ceci. Votre livre et celui de la Bibliothèque donnaient des informations. Mais il leur manquait un renseignement de la plus haute importance. Et vous avez eu la gentillesse de me l'offrir. Je vous en remercie.

—De sorte que?...

—De sorte que maintenant, la hache a tournoyé, l'oiseau s'est enfui, et deux fois six font douze. Donc je n'ai plus qu'à me mettre au travail.

—Sans perdre une minute.

—Sans perdre une seconde! Il faut bien que je cambriole votre château cette nuit, c'est-à-dire avant l'arrivée de Herlock Sholmès.

—C'est vrai, vous n'avez que le temps. Voulez-vous que je vous conduise?

—Jusqu'à Dieppe?

—Jusqu'à Dieppe. J'en profiterai pour ramener moi-même M. et Mme d'Androl, et une jeune fille de leurs amis. Ils arrivent par le train de minuit.

Puis Devanne s'est tourné vers les officiers et il a ajouté:

—D'ailleurs, nous nous retrouverons tous ici demain pour déjeuner, n'est-ce pas, Messieurs? Je compte bien sur vous. En effet, vos régiments doivent encercler ce château et le prendre d'assaut à onze heures précises.

L'invitation a été acceptée, et on s'est séparé. Un instant plus tard, une 20-30 Étoile d'or emmenait Devanne et Velmont sur la route de Dieppe. Devanne a déposé le peintre devant le casino, puis il est allé à la gare.

À minuit, ses amis descendaient du train. À minuit et demi, l'automobile passait les portes de Thibermesnil. À une heure, après un léger souper servi dans le salon, chacun est allé se coucher. Peu à peu, toutes les lumières se sont éteintes. Le grand silence de la nuit a enveloppé le château.

* * *

Mais la lune a écarté les nuages qui la cachaient. Par deux des fenêtres, elle a rempli le salon de lumière blanche. Cela n'a duré qu'un moment. Très vite, la lune s'est cachée derrière les collines. Alors, l'obscurité est venue. L'ombre plus épaisse rendait le silence plus grand. De temps en temps, les craquements des meubles le troublaient à peine. On entendait aussi le bruit léger des roseaux sur l'étang. L'eau verte de l'étang baigne les vieux murs.

La pendule comptait les secondes, sans fin. Elle a sonné deux heures. Puis les secondes sont de nouveau tombées, rapides et monotones, dans la paix lourde de la nuit. Puis trois heures ont sonné.

Et tout à coup, quelque chose a claqué. C'était comme un signal de chemin de fer qui s'ouvre et se referme au passage d'un train. Et un mince rayon de lumière a traversé tout le salon. On aurait dit une flèche qui laisse derrière elle une traînée brillante. Le rayon sortait du creux central d'une colonne plate qui soutient, à droite, le haut de la bibliothèque. D'abord, il s'est arrêté sur le mur d'en face, en un cercle brillant. Puis il s'est promené de tous les côtés, comme un regard inquiet qui fouille l'ombre. Puis il a disparu et il est revenu. Pendant ce temps, toute une partie de la bibliothèque tournait sur elle-même. Elle découvrait une large ouverture, en forme de voûte.

Un homme est entré, une lanterne électrique à la main. Un deuxième homme et un troisième sont apparus, avec un rouleau de cordes et différents outils. Le premier a inspecté la pièce. Il a écouté, puis il a dit:

—Appelez les camarades.

Huit camarades sont venus par le souterrain. C'étaient des gaillards solides, au visage énergique. Et le déménagement a commencé.

Ça a été rapide. Arsène Lupin passait d'un meuble à l'autre et il l'examinait. Selon sa taille ou sa valeur artistique, il le laissait ou il ordonnait:

—Enlevez!

Et l'objet était enlevé. La grande bouche ouverte du tunnel l'avalait et l'envoyait dans les profondeurs de la terre.

Ainsi, les hommes ont fait disparaître six fauteuils et six chaises Louis XV. Ils ont pris des tapisseries d'Aubusson et des girandoles signées Gouthière. Ils ont aussi pris deux Fragonard, un Nattier, un buste de Houdon et des statuettes. Parfois, Lupin s'arrêtait devant un magnifique bahut ou un superbe tableau. Il soupirait:

—Trop lourd, celui-là... trop grand... quel dommage!

Et il continuait son examen.

En quarante minutes, le salon a été «désencombré», comme disait Arsène. Et tout cela s'était fait dans un ordre admirable, sans aucun bruit. C'était comme si tous les objets que ces hommes portaient étaient entourés d'une épaisse couche de coton.

Alors, il a parlé au dernier homme, qui partait avec un cartel signé Boulle dans les bras:

—Inutile de revenir. C'est entendu, n'est-ce pas? Dès que l'auto-camion sera chargé, vous filez jusqu'à la grange de Roquefort.

—Mais vous, patron?

—Qu'on me laisse la motocyclette.

L'homme est parti. Lupin a refermé la partie mobile de la bibliothèque. Puis il a fait disparaître les traces du déménagement et il a effacé les marques de pas. Ensuite, il a soulevé le rideau d'une porte et il est entré dans une galerie. Cette galerie reliait la tour et le château. Au milieu, il y avait une vitrine. C'était à cause de cette vitrine qu'Arsène Lupin avait continué ses recherches.

Elle contenait des merveilles. C'était une collection unique de montres, de tabatières, de bagues, de châtelaines et de miniatures très joliment faites. Avec une pince, il a forcé la serrure. Il a eu un plaisir immense à prendre ces bijoux d'or et d'argent. C'étaient de petites œuvres d'art, si précieuses et si délicates!

Il portait autour du cou, en bandoulière, un large sac de toile. Ce sac était spécialement préparé pour ces bonnes occasions. Il l'a rempli. Il a aussi rempli les poches de sa veste, de son pantalon et de son gilet. Son bras gauche se refermait sur une pile de réticules en perles. Nos ancêtres les aimaient beaucoup, et la mode d'aujourd'hui les recherche passionnément... C'est alors qu'un léger bruit a frappé son oreille.

Il a écouté: il ne se trompait pas, le bruit devenait plus net.

Et soudain, il s'est rappelé une chose. Au bout de la galerie, un escalier intérieur menait à un appartement. Personne ne l'occupait jusqu'ici. Mais depuis ce soir, il était réservé à une jeune fille. C'était celle que Devanne était allé chercher à Dieppe, avec ses amis d'Androl.

D'un geste rapide, il a appuyé sur le bouton de sa lanterne: elle s'est éteinte. Il a eu juste le temps d'arriver dans l'embrasure d'une fenêtre. Au même moment, en haut de l'escalier, la porte s'est ouverte. Une faible lumière a éclairé la galerie.

Il était à moitié caché par un rideau, et il ne voyait rien. Mais il a senti qu'une personne descendait les premières marches avec précaution. Il a espéré qu'elle n'irait pas plus loin. Pourtant, elle est descendue et elle a fait plusieurs pas dans la pièce. Mais elle a poussé un cri. Elle avait sans doute vu la vitrine brisée, vide aux trois quarts.

Au parfum, il a deviné la présence d'une femme. Ses vêtements touchaient presque le rideau qui le cachait. Il lui a semblé qu'il entendait battre le cœur de cette femme. Il lui a semblé aussi qu'elle devinait la présence d'un autre être. Cet être était derrière elle, dans l'ombre, tout près de sa main... Il s'est dit: «Elle a peur... elle va partir... il est impossible qu'elle ne parte pas.» Elle n'est pas partie. La bougie qui tremblait dans sa main est devenue plus ferme. Elle s'est retournée. Elle a hésité un instant et elle a semblé écouter le silence effrayant. Puis, d'un coup, elle a écarté le rideau.

Ils se sont vus.

Arsène, bouleversé, a murmuré:

—Vous... vous... Mademoiselle.

C'était miss Nelly.

Miss Nelly! La passagère du transatlantique! Pendant cette traversée inoubliable, elle avait mêlé ses rêves aux rêves du jeune homme. Elle avait assisté à son arrestation. Et plutôt que de le trahir, elle avait eu un joli geste. Elle avait jeté à la mer le kodak où il avait caché les bijoux et les billets de banque... Miss Nelly! La chère créature souriante! Son image avait si souvent rendu tristes ou joyeuses ses longues heures de prison!

Le hasard qui les mettait l'un en face de l'autre était si extraordinaire! Ils se retrouvaient dans ce château, à cette heure de la nuit! À cause de cela, ils ne bougeaient pas et ne disaient pas un mot. Ils étaient stupéfaits, comme hypnotisés. Chacun était pour l'autre une apparition fantastique.

Chancelante, brisée par l'émotion, miss Nelly a dû s'asseoir.

Il est resté debout en face d'elle. Les secondes passaient, interminables. Et peu à peu, il a compris quelle impression il devait donner à cet instant. Il avait les bras chargés de bibelots, les poches gonflées et son sac plein à craquer. Une grande honte l'a envahi. Il a rougi de se trouver là, dans cette vilaine position du voleur pris en flagrant délit. Pour elle, maintenant, quoi qu'il arrive, il était le voleur. Il était celui qui met la main dans la poche des autres. Il était celui qui ouvre les serrures avec un crochet et qui entre en cachette.

Une des montres a roulé sur le tapis, puis une autre. D'autres objets allaient encore glisser de ses bras, et il ne savait pas comment les retenir. Alors, il s'est décidé brusquement. Il a laissé tomber une partie des objets sur le fauteuil. Il a vidé ses poches et il a enlevé son sac.

Il s'est senti plus à l'aise devant Nelly. Il a fait un pas vers elle, pour lui parler. Mais elle a eu un mouvement de recul. Puis elle s'est levée vite, comme prise de peur, et elle s'est précipitée vers le salon. Le rideau de la porte est retombé derrière elle. Il l'a rejointe. Elle était là, stupéfaite, tremblante. Ses yeux regardaient avec terreur l'immense pièce dévastée.

Aussitôt, il lui a dit:

—À trois heures, demain, tout sera remis en place... Les meubles seront rapportés...

Elle n'a pas répondu, et il a répété:

—Demain, à trois heures, je m'y engage... Rien au monde ne pourra m'empêcher de tenir ma promesse... Demain, à trois heures...

Un long silence est tombé sur eux. Il n'osait pas le rompre. L'émotion de la jeune fille le faisait vraiment souffrir. Doucement, sans un mot, il s'est éloigné d'elle.

Et il pensait:

—Qu'elle s'en aille!... Qu'elle se sente libre de partir!... Qu'elle n'ait pas peur de moi!...

Mais soudain, elle a tressailli et elle a bégayé:

—Écoutez... des pas... j'entends marcher...

Il l'a regardée avec étonnement. Elle semblait bouleversée, comme devant un danger.

—Je n'entends rien, a-t-il dit, et quand même...

—Comment! Mais il faut fuir... vite, fuyez...

—Fuir... pourquoi?

—Il le faut... il le faut... Ah! ne restez pas...

D'un seul élan, elle a couru jusqu'à l'entrée de la galerie et elle a écouté. Non, il n'y avait personne. Peut-être le bruit venait-il de dehors?... Elle a attendu une seconde. Puis, rassurée, elle s'est retournée.

Arsène Lupin avait disparu.

* * *

Devanne a découvert le pillage de son château. À cet instant même, il s'est dit: «C'est Velmont qui a fait le coup. Et Velmont n'est autre qu'Arsène Lupin.» Tout s'expliquait ainsi, et rien ne s'expliquait autrement. Mais cette idée n'a fait que l'effleurer, car il était si peu probable que Velmont ne soit pas Velmont! Velmont était le peintre connu, le camarade de cercle de son cousin d'Estevan. Le brigadier de gendarmerie a été averti tout de suite. Quand il est arrivé, Devanne n'a même pas pensé à lui parler de cette idée absurde.

Toute la matinée, il y a eu à Thibermesnil un va-et-vient incroyable. Les gendarmes, le garde champêtre, le commissaire de police de Dieppe, les habitants du village: tout ce monde s'agitait. Ils étaient dans les couloirs, dans le parc ou autour du château. Les troupes en manœuvre approchaient, et on entendait le crépitement des fusils. Cela rendait la scène encore plus pittoresque.

Les premières recherches n'ont donné aucun indice. Les fenêtres n'avaient pas été brisées, ni les portes forcées. Le déménagement s'était donc sûrement fait par la sortie secrète. Pourtant, il n'y avait aucune trace de pas sur le tapis, aucune marque étrange sur les murs.

Il y avait une seule chose inattendue, qui montrait bien la fantaisie d'Arsène Lupin. La fameuse Chronique du XVIe siècle avait repris sa place. Et à côté, il y avait un livre semblable. C'était l'exemplaire volé à la Bibliothèque nationale.

À onze heures, les officiers sont arrivés. Devanne les a accueillis gaiement. La perte de telles richesses artistiques l'ennuyait, bien sûr. Mais sa fortune lui permettait de la supporter sans mauvaise humeur. Ses amis d'Androl et Nelly sont descendus.

Après les présentations, on a remarqué qu'il manquait un invité: Horace Velmont. Allait-il venir?

Son absence aurait réveillé les soupçons de Georges Devanne. Mais à midi précis, il est entré. Devanne s'est écrié:

—À la bonne heure! Vous voilà!

—Ne suis-je pas à l'heure?

—Si, mais vous auriez pu être en retard... après une nuit si agitée! Car vous savez la nouvelle?

—Quelle nouvelle?

—Vous avez cambriolé le château.

—Allons donc!

—Comme je vous le dis. Mais d'abord, offrez votre bras à Miss Underdown, et passons à table... Mademoiselle, permettez-moi...

Il s'est arrêté, frappé par le trouble de la jeune fille. Puis, soudain, il s'est souvenu:

—C'est vrai, à propos, vous avez voyagé avec Arsène Lupin, autrefois... avant son arrestation... La ressemblance vous étonne, n'est-ce pas?

Elle n'a pas répondu. Devant elle, Velmont souriait. Il s'est incliné, et elle a pris son bras. Il l'a conduite à sa place et il s'est assis en face d'elle.

Pendant le déjeuner, on a parlé seulement d'Arsène Lupin, des meubles enlevés, du souterrain et de Herlock Sholmès. À la fin du repas seulement, on a parlé d'autres sujets. Alors, Velmont s'est mêlé à la conversation. Il a été tour à tour amusant et sérieux, éloquent et plein d'esprit. Et tout ce qu'il disait, il semblait le dire seulement pour intéresser la jeune fille. Mais elle était perdue dans ses pensées, et elle ne semblait pas l'entendre.

On a servi le café sur la terrasse. Elle domine la cour d'honneur et le jardin à la française, du côté de la façade principale. Au milieu de la pelouse, la musique du régiment s'est mise à jouer. Et la foule des paysans et des soldats s'est répandue dans les allées du parc.

Pourtant, Nelly se souvenait de la promesse d'Arsène Lupin: «À trois heures tout sera là, je m'y engage.»

À trois heures! Et les aiguilles de la grande horloge, sur l'aile droite du château, marquaient deux heures quarante. Malgré elle, elle les regardait sans cesse. Et elle regardait aussi Velmont. Il se balançait tranquillement dans un confortable rocking-chair.

Deux heures cinquante... deux heures cinquante-cinq... Une sorte d'impatience, mêlée d'angoisse, serrait le cœur de la jeune fille. Le miracle pouvait-il vraiment se produire? Et se produire à la minute fixée, alors que le château, la cour, la campagne étaient pleins de monde? Et en ce moment même, le procureur de la République et le juge d'instruction continuaient leur enquête!

Et pourtant... pourtant, Arsène Lupin avait promis de façon si solennelle! Cela sera comme il l'a dit, a-t-elle pensé. Elle était impressionnée par l'énergie, l'autorité et la certitude de cet homme. Et cela ne lui semblait plus un miracle. C'était un événement naturel, qui devait arriver par la force des choses.

Pendant une seconde, leurs regards se sont croisés. Elle a rougi et elle a tourné la tête.

Trois heures... Le premier coup a sonné, le deuxième coup, le troisième... Horace Velmont a sorti sa montre. Il a levé les yeux vers l'horloge, puis il a remis sa montre dans sa poche. Quelques secondes ont passé. Et voici que la foule s'est écartée autour de la pelouse. Elle laissait passer deux voitures qui venaient de franchir la grille du parc. Chacune était tirée par deux chevaux. C'étaient des fourgons, de ceux qui suivent les régiments. Ils portent les malles des officiers et les sacs des soldats. Les fourgons se sont arrêtés devant le perron. Un sergent-fourrier a sauté d'un des sièges et il a demandé M. Devanne.

Devanne est accouru et il a descendu les marches. Sous les bâches, il a vu ses meubles, ses tableaux, ses objets d'art. Tout était rangé avec soin et bien enveloppé.

On a posé des questions au fourrier. Pour répondre, il a montré l'ordre qu'il avait reçu de l'adjudant de service. Cet adjudant l'avait pris le matin, au rapport. D'après cet ordre, la deuxième compagnie du quatrième bataillon avait une mission. Des meubles avaient été déposés au carrefour des Halleux, dans la forêt d'Arques. La compagnie devait les porter à trois heures à M. Georges Devanne, propriétaire du château de Thibermesnil. Signé: le colonel Beauvel.

—Au carrefour, a ajouté le sergent, tout était prêt, en ligne sur l'herbe, et gardé par... les passants. Ça m'a semblé drôle, mais quoi! L'ordre était très clair.

Un des officiers a examiné la signature. Elle était parfaitement imitée, mais fausse.

La musique avait cessé de jouer. On a vidé les fourgons, et on a remis les meubles à leur place.

Au milieu de toute cette agitation, Nelly est restée seule au bout de la terrasse. Elle était grave et inquiète. Des pensées confuses l'agitaient, et elle ne cherchait pas à les mettre en mots. Soudain, elle a vu Velmont qui s'approchait. Elle aurait voulu l'éviter. Mais l'angle de la balustrade qui borde la terrasse l'entourait de deux côtés. Et il y avait une rangée de grandes caisses d'arbustes: des orangers, des lauriers-roses et des bambous. Elle ne pouvait partir que par le chemin où avançait le jeune homme. Elle n'a pas bougé. Un rayon de soleil tremblait sur ses cheveux d'or, agité par les feuilles fines d'un bambou. Quelqu'un a dit très bas:

—J'ai tenu ma promesse de cette nuit.

Arsène Lupin était près d'elle, et autour d'eux il n'y avait personne.

Il a répété, d'un air hésitant et d'une voix timide:

—J'ai tenu ma promesse de cette nuit.

Il attendait un mot de remerciement, ou au moins un geste. Ce geste aurait prouvé qu'elle s'intéressait à ce qu'il avait fait. Elle s'est tue.

Ce mépris a irrité Arsène Lupin. En même temps, il sentait profondément tout ce qui le séparait de Nelly, maintenant qu'elle savait la vérité. Il aurait voulu se justifier, chercher des excuses. Il aurait voulu montrer ce que sa vie avait d'audacieux et de grand. Mais d'avance, les mots le blessaient. Il sentait que toute explication serait absurde et insolente. Alors, envahi par une vague de souvenirs, il a murmuré tristement:

—Comme le passé est loin! Vous vous rappelez les longues heures sur le pont de la *Provence*? Ah! tenez... vous aviez, comme aujourd'hui, une rose à la main, une rose pâle comme celle-ci... Je vous l'ai demandée... vous n'avez pas eu l'air d'entendre... Pourtant, après votre départ, j'ai trouvé la rose... oubliée sans doute... Je l'ai gardée...

Elle n'a toujours pas répondu. Elle semblait très loin de lui. Il a continué:

—En souvenir de ces heures, ne pensez pas à ce que vous savez. Que le passé rejoigne le présent! Que je ne sois pas celui que vous avez vu cette nuit, mais celui d'autrefois! Et que vos yeux me regardent comme ils me regardaient, même une seule seconde... Je vous en prie... Ne suis-je plus le même?

Elle a levé les yeux, comme il le demandait, et elle l'a regardé. Puis, sans un mot, elle a posé son doigt sur une bague qu'il portait à l'index. On ne voyait que l'anneau. Mais la pierre était tournée vers l'intérieur de la main: c'était un rubis merveilleux.

Arsène Lupin a rougi. Cette bague appartenait à Georges Devanne.

Il a souri avec amertume:

—Vous avez raison. Ce qui a été sera toujours. Arsène Lupin n'est et ne peut être qu'Arsène Lupin. Et entre vous et lui, il ne peut même pas y avoir un souvenir... Pardonnez-moi... J'aurais dû comprendre une chose: ma seule présence auprès de vous est un outrage...

Il s'est écarté le long de la balustrade, le chapeau à la main. Nelly est passée devant lui. Il a eu envie de la retenir, de la supplier. Mais le courage lui a manqué. Il l'a suivie des yeux, comme ce jour lointain où elle traversait la passerelle sur le quai de New-York. Elle a monté les marches qui mènent à la porte. Un instant encore, sa fine silhouette s'est dessinée parmi les marbres du vestibule. Puis il ne l'a plus vue.

Un nuage a caché le soleil. Immobile, Arsène Lupin regardait la trace des petits pas dans le sable. Tout à coup, il a tressailli. Sur la caisse de bambou où Nelly s'était appuyée, il y avait la rose. C'était la rose pâle qu'il n'avait pas osé lui demander... Oubliée sans doute, elle aussi? Mais oubliée exprès, ou par distraction?

Il l'a saisie avec passion. Des pétales sont tombés. Il les a ramassés un par un, comme des reliques...

—Allons, s'est-il dit, je n'ai plus rien à faire ici. Pensons à partir. Surtout que si Herlock Sholmès s'en mêle, ça pourrait mal tourner.

* * *

Le parc était désert. Pourtant, près du pavillon de l'entrée, il y avait un groupe de gendarmes. Lupin s'est enfoncé dans les buissons. Il a escaladé le mur du parc. Puis il a pris un sentier qui serpentait dans les champs, pour aller à la gare la plus proche. Il marchait depuis moins de dix minutes quand le chemin est devenu étroit, serré entre deux talus. Au moment où il arrivait dans ce passage, quelqu'un y entrait en venant en sens inverse.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années peut-être, assez fort, le visage rasé. Son costume montrait bien qu'il était étranger. Il tenait à la main une lourde canne, et une sacoche pendait à son cou.

Ils se sont croisés. L'étranger a dit, avec un accent anglais à peine perceptible:

—Excusez-moi, Monsieur... c'est bien ici la route du château?

—Tout droit, Monsieur, et à gauche dès que vous serez au pied du mur. On vous attend avec impatience.

—Ah!

—Oui, mon ami Devanne nous a annoncé votre visite dès hier soir.

—Tant pis pour M. Devanne s'il a trop parlé.

—Et je suis heureux d'être le premier à vous saluer. Herlock Sholmès n'a pas d'admirateur plus passionné que moi.

Dans sa voix, il y a eu une très légère nuance d'ironie. Il l'a regrettée tout de suite. Car Herlock Sholmès l'a examiné des pieds à la tête. Son œil était à la fois si enveloppant et si perçant! Alors Arsène Lupin a eu l'impression d'être saisi, emprisonné, enregistré par ce regard. Jamais aucun appareil photographique ne l'avait saisi avec autant d'exactitude et de profondeur.

—Le cliché est pris, a-t-il pensé. Plus la peine de me déguiser devant ce bonhomme-là. Seulement... m'a-t-il reconnu?

Ils se sont salués. Mais un bruit de pas a résonné: un bruit de chevaux qui dansent dans un cliquetis d'acier. C'étaient les gendarmes. Les deux hommes ont dû se coller contre le talus, dans l'herbe haute, pour ne pas être bousculés. Les gendarmes sont passés. Comme ils se suivaient à une certaine distance, cela a été assez long. Et Lupin pensait:

—Tout dépend de cette question: m'a-t-il reconnu? Si oui, il y a beaucoup de chances qu'il profite de la situation. Le problème est angoissant.

Quand le dernier cavalier est passé, Herlock Sholmès s'est relevé. Sans rien dire, il a brossé son vêtement sali de poussière. La courroie de son sac était prise dans une branche d'épines. Arsène Lupin s'est empressé de l'aider. Une seconde encore, ils se sont examinés. Si quelqu'un avait pu les voir à cet instant, ç'aurait été un spectacle émouvant. C'était la première rencontre de ces deux hommes si étranges, si puissamment armés, tous deux vraiment supérieurs. Leurs talents spéciaux les destinaient fatalement à se heurter. Ils étaient comme deux forces égales que l'ordre des choses pousse l'une contre l'autre à travers l'espace.

Puis l'Anglais a dit:

—Je vous remercie, Monsieur.

—Tout à votre service, a répondu Lupin.

Ils se sont quittés. Lupin s'est dirigé vers la gare, Herlock Sholmès vers le château.

Le juge d'instruction et le procureur étaient partis après des recherches inutiles. On attendait Herlock Sholmès avec une curiosité justifiée par sa grande réputation. On a été un peu déçu par son air de bon bourgeois. Il était si différent de l'image qu'on se faisait de lui! Il n'avait rien d'un héros de roman. Il ne ressemblait pas au personnage mystérieux et diabolique que le nom de Herlock Sholmès fait imaginer. Devanne, pourtant, s'est écrié, plein d'enthousiasme:

—Enfin, Maître, c'est vous! Quel bonheur! Il y a si longtemps que j'espérais... Je suis presque heureux de tout ce qui s'est passé. Grâce à cela, j'ai le plaisir de vous voir. Mais, à propos, comment êtes-vous venu?

—Par le train!

—Quel dommage! Je vous avais pourtant envoyé mon automobile au débarcadère.

—Une arrivée officielle, n'est-ce pas? Avec tambour et musique! Excellent moyen pour me faciliter le travail, a grogné l'Anglais.

Ce ton peu aimable a déconcerté Devanne. Il a essayé de plaisanter et il a repris:

—Heureusement, le travail est plus facile que je ne vous l'avais écrit.

—Et pourquoi?

—Parce que le vol a eu lieu cette nuit.

—Si vous n'aviez pas annoncé ma visite, Monsieur, le vol n'aurait probablement pas eu lieu cette nuit.

—Et quand donc?

—Demain, ou un autre jour.

—Et dans ce cas?

—Lupin aurait été pris au piège.

—Et mes meubles?

—Ils n'auraient pas été enlevés.

—Mes meubles sont ici.

—Ici?

—Ils ont été ramenés à trois heures.

—Par Lupin?

—Par deux fourgons militaires.

Herlock Sholmès a enfoncé violemment son chapeau sur sa tête et il a rajusté son sac. Mais Devanne, très inquiet, s'est écrié:

—Que faites-vous?

—Je m'en vais.

—Et pourquoi?

—Vos meubles sont là, Arsène Lupin est loin. Mon rôle est terminé.

—Mais j'ai absolument besoin de votre aide, cher monsieur. Ce qui s'est passé hier peut recommencer demain. En effet, nous ne savons pas le plus important. Comment Arsène Lupin est-il entré? Comment est-il sorti? Et pourquoi, quelques heures plus tard, a-t-il tout rendu?

—Ah! vous ne savez pas...

L'idée d'un secret à découvrir a adouci Herlock Sholmès.

—Soit, cherchons. Mais vite, n'est-ce pas? Et autant que possible, seuls.

Cette phrase visait clairement les autres personnes présentes. Devanne a compris, et il a fait entrer l'Anglais dans le salon. D'un ton sec, en phrases qui semblaient comptées d'avance, Sholmès l'a questionné. Et avec quelle économie de mots! Il a posé des questions sur la soirée de la veille, sur les invités, sur les habitués du château. Puis il a examiné les deux volumes de la Chronique. Il a comparé les cartes du souterrain. Il s'est fait répéter les citations trouvées par l'abbé Gélis. Ensuite, il a demandé:

—C'est bien hier que, pour la première fois, vous avez parlé de ces deux citations?

—Hier.

—Vous ne les aviez jamais dites à M. Horace Velmont?

—Jamais.

—Bien. Commandez votre automobile. Je repars dans une heure.

—Dans une heure!

—Arsène Lupin n'a pas mis plus de temps pour résoudre le problème que vous lui avez posé.

—Moi!... je lui ai posé...

—Eh! oui, Arsène Lupin et Velmont, c'est la même personne.

—Je m'en doutais... ah! le bandit!

—Or, hier soir, à dix heures, vous avez donné à Lupin les éléments de vérité qui lui manquaient. Il les cherchait depuis des semaines. Pendant la nuit, Lupin a eu le temps de comprendre, de réunir sa bande et de vous voler. J'ai la prétention d'être aussi rapide.

Il a marché d'un bout à l'autre de la pièce en réfléchissant. Puis il s'est assis, il a croisé ses longues jambes et il a fermé les yeux.

Devanne a attendu, assez embarrassé.

—Dort-il? Réfléchit-il?

À tout hasard, il est sorti pour donner des ordres. Quand il est revenu, il a vu Sholmès en bas de l'escalier de la galerie. Il était à genoux et il examinait le tapis.

—Qu'est-ce qu'il y a donc?

—Regardez... là... ces taches de bougie...

—Tiens, c'est vrai... et toutes fraîches...

—Et vous pouvez en voir aussi en haut de l'escalier. Il y en a encore plus autour de cette vitrine. Arsène Lupin l'a forcée, il a pris les bibelots, et il les a posés sur ce fauteuil.

—Et qu'en concluez-vous?

—Rien. Tous ces faits expliqueraient sans aucun doute pourquoi il a tout rendu. Mais c'est un côté de la question que je n'ai pas le temps d'étudier. L'essentiel, c'est le tracé du souterrain.

—Vous espérez toujours...

—Je n'espère pas, je sais. Il existe, n'est-ce pas, une chapelle à deux ou trois cents mètres du château?

—Une chapelle en ruines, où se trouve le tombeau du duc Rollon.

—Dites à votre chauffeur de nous attendre près de cette chapelle.

—Mon chauffeur n'est pas encore revenu... On doit me prévenir... Mais si je comprends bien, vous pensez que le souterrain arrive à la chapelle. Sur quel indice...

Herlock Sholmès l'a interrompu:

—Je vous prie, Monsieur, de me procurer une échelle et une lanterne.

—Ah! vous avez besoin d'une lanterne et d'une échelle?

—Apparemment, puisque je vous les demande.

Devanne était un peu surpris par cette logique un peu brutale. Il a sonné. On a apporté les deux objets.

Ensuite, les ordres se sont suivis, aussi stricts et précis que des commandements militaires.

—Mettez cette échelle contre la bibliothèque, à gauche du mot Thibermesnil...

Devanne a dressé l'échelle, et l'Anglais a continué:

—Plus à gauche... à droite... Halte!... Montez... Bien... Toutes les lettres de ce mot sont en relief, n'est-ce pas?

—Oui.

—Occupons-nous de la lettre H. Est-ce qu'elle tourne dans un sens ou dans l'autre?

Devanne a saisi la lettre H et il s'est exclamé:

—Mais oui, elle tourne! Vers la droite, et d'un quart de tour! Qui donc vous a révélé?...

Sans répondre, Herlock Sholmès a repris:

—Pouvez-vous, d'où vous êtes, atteindre la lettre R? Oui... Remuez-la plusieurs fois, comme un verrou qu'on pousse et qu'on retire.

Devanne a remué la lettre R. À sa grande stupéfaction, il y a eu un déclic à l'intérieur.

—Parfait, a dit Herlock Sholmès. Maintenant, il vous reste seulement à glisser votre échelle à l'autre bout, à la fin du mot Thibermesnil... Bien... Et maintenant, si je ne me suis pas trompé... Si tout se passe comme il faut, la lettre L va s'ouvrir comme un guichet.

Avec une certaine solennité, Devanne a saisi la lettre L. La lettre L s'est ouverte. Mais Devanne est tombé de son échelle! En effet, toute une partie de la bibliothèque a tourné sur elle-même. C'était la partie entre la première et la dernière lettre du mot. Elle a découvert l'entrée du souterrain.

Herlock Sholmès a dit, très calme:

—Vous n'êtes pas blessé?

—Non, non, a dit Devanne en se relevant. Pas blessé, mais stupéfait, je l'avoue... ces lettres qui bougent... ce souterrain grand ouvert...

—Et alors? Cela n'est-il pas exactement conforme à la citation de Sully?

—En quoi, Seigneur?

—Dame! L'H tournoie, l'R frémit et l'L s'ouvre... Et c'est ce qui a permis à Henri IV de recevoir Mlle de Tancarville à une heure inhabituelle.

—Mais Louis XVI? a demandé Devanne, abasourdi.

—Louis XVI était un grand forgeron et un serrurier habile. J'ai lu un «Traité des serrures de combinaison» qu'on lui attribue. Le seigneur de Thibermesnil a montré ce chef-d'œuvre de mécanique à son roi. C'était se conduire en bon courtisan. Pour s'en souvenir, le roi a écrit: 2-6-12. C'est-à-dire H. R. L.: la deuxième, la sixième et la douzième lettre du mot.

—Ah! parfait, je commence à comprendre... Seulement, voilà... Je comprends comment on sort de cette salle. Mais je ne comprends pas comment Lupin a pu y entrer. Car, remarquez-le bien, lui, il venait du dehors.

Herlock Sholmès a allumé la lanterne et il a fait quelques pas dans le souterrain.

—Tenez, tout le mécanisme est visible ici, comme les ressorts d'une horloge. Et toutes les lettres s'y retrouvent à l'envers. Lupin n'a donc eu qu'à les faire bouger de ce côté-ci du mur.

—Quelle preuve?

—Quelle preuve? Voyez cette flaque d'huile. Lupin avait même prévu qu'il faudrait graisser les rouages, a dit Herlock Sholmès avec une certaine admiration.

—Mais alors, il connaissait l'autre sortie?

—Comme je la connais. Suivez-moi.

—Dans le souterrain?

—Vous avez peur?

—Non, mais êtes-vous sûr de trouver votre chemin?

—Les yeux fermés.

Ils ont d'abord descendu douze marches, puis douze autres, et encore deux fois douze autres. Puis ils sont entrés dans un long couloir. Ses murs de briques montraient plusieurs réparations successives, et l'eau suintait par endroits. Le sol était humide.

—Nous passons sous l'étang, a remarqué Devanne, pas du tout rassuré.

Le couloir arrivait à un escalier de douze marches. Il y avait ensuite trois autres escaliers de douze marches. Ils les ont remontés avec peine. Ils sont arrivés dans un petit trou creusé directement dans la roche. Le chemin n'allait pas plus loin.

—Diable, a murmuré Herlock Sholmès, rien que des murs nus. Cela devient embarrassant.

—Et si on retournait? a murmuré Devanne. Car enfin, je ne vois pas du tout pourquoi il faudrait en savoir plus. J'en sais assez.

Mais l'Anglais a levé la tête, et il a poussé un soupir de soulagement. Au-dessus d'eux, il y avait le même mécanisme qu'à l'entrée. Il a seulement eu à faire bouger les trois lettres. Un bloc de granit a basculé. De l'autre côté, c'était la pierre tombale du duc Rollon. Les douze lettres «Thibermesnil» y étaient gravées en relief. Et ils se sont retrouvés dans la petite chapelle en ruines que l'Anglais avait indiquée.

—«Et l'on va jusqu'à Dieu», c'est-à-dire jusqu'à la chapelle, a-t-il dit.

C'était la fin de la citation. Devanne était stupéfait par l'intelligence et la rapidité de Herlock Sholmès. Il s'est écrié:

—Est-ce possible? Est-ce possible que cette simple indication vous ait suffi?

—Bah! a dit l'Anglais, elle était même inutile. Sur l'exemplaire de la Bibliothèque nationale, le trait se termine à gauche par un cercle. Ça, vous le savez. Mais à droite, il se termine par une petite croix, et ça, vous ne le savez pas. Elle est si effacée qu'on ne peut la voir qu'à la loupe. Cette croix veut évidemment dire la chapelle où nous sommes.

Le pauvre Devanne n'en croyait pas ses oreilles.

—C'est incroyable, miraculeux, et pourtant d'une simplicité enfantine! Comment se fait-il que personne n'ait jamais percé ce mystère?

—Parce que personne n'a jamais réuni les trois ou quatre éléments nécessaires: les deux livres et les citations... Personne, sauf Arsène Lupin et moi.

—Mais moi aussi, a objecté Devanne, et l'abbé Gélis... Nous en savions autant que vous, tous les deux. Et pourtant...

Sholmès a souri.

—Monsieur Devanne, tout le monde n'est pas capable de déchiffrer les énigmes.

—Mais voilà dix ans que je cherche. Et vous, en dix minutes...

—Bah! l'habitude...

Ils sont sortis de la chapelle, et l'Anglais s'est écrié:

—Tiens, une automobile qui attend!

—Mais c'est la mienne!

—La vôtre? Mais je pensais que le chauffeur n'était pas revenu.

—En effet... et je me demande...

Ils se sont avancés jusqu'à la voiture, et Devanne a appelé le chauffeur:

—Édouard, qui vous a donné l'ordre de venir ici?

—Mais, a répondu l'homme, c'est M. Velmont.

—M. Velmont? Vous l'avez donc rencontré?

—Près de la gare, et il m'a dit d'aller à la chapelle.

—D'aller à la chapelle! Mais pourquoi?

—Pour y attendre monsieur... et l'ami de monsieur.

Devanne et Herlock Sholmès se sont regardés. Devanne a dit:

—Il a compris que l'énigme serait un jeu pour vous. C'est un hommage délicat.

Un sourire de satisfaction a plissé les lèvres minces du détective. L'hommage lui plaisait. Il a dit, en hochant la tête:

—C'est un homme. D'ailleurs, rien qu'en le voyant, je l'avais jugé.

—Vous l'avez donc vu?

—Nous nous sommes croisés tout à l'heure.

—Et vous saviez que c'était Horace Velmont, je veux dire Arsène Lupin?

—Non, mais je l'ai vite deviné... à une certaine ironie de sa part.

—Et vous l'avez laissé s'échapper?

—Ma foi, oui... Pourtant, la partie était belle pour moi... Il y avait cinq gendarmes qui passaient.

—Mais, sacrebleu! C'était l'occasion ou jamais d'en profiter...

—Justement, Monsieur, a dit l'Anglais avec fierté. Quand il s'agit d'un adversaire comme Arsène Lupin, Herlock Sholmès ne profite pas des occasions... Il les fait naître...

Mais l'heure pressait. Et puisque Lupin avait eu la charmante attention d'envoyer l'automobile, il fallait en profiter sans attendre. Devanne et Herlock Sholmès se sont installés au fond de la confortable limousine. Édouard a donné le tour de manivelle, et la voiture est partie. Des champs, des bouquets d'arbres ont défilé. Les douces collines du pays de Caux s'aplatissaient devant eux. Soudain, les yeux de Devanne ont été attirés par un petit paquet posé dans un des vide-poches.

—Tiens, qu'est-ce que c'est que ça? Un paquet! Et pour qui donc? Mais c'est pour vous.

—Pour moi?

—Lisez: «M. Herlock Sholmès, de la part d'Arsène Lupin.»

L'Anglais a saisi le paquet et il l'a défait. Il a enlevé les deux feuilles de papier qui l'enveloppaient. C'était une montre.

—Aoh! a-t-il dit, avec un geste de colère...

—Une montre, a dit Devanne. Est-ce que, par hasard?...

L'Anglais n'a pas répondu.

—Comment! C'est votre montre! Arsène Lupin vous renvoie votre montre! Mais s'il vous la renvoie, c'est qu'il l'avait prise... Il avait pris votre montre! Ah! elle est bonne, celle-là! La montre de Herlock Sholmès volée par Arsène Lupin! Mon Dieu, que c'est drôle! Non, vraiment... vous m'excuserez... mais c'est plus fort que moi.

Il riait aux éclats, sans pouvoir s'arrêter. Et quand il a eu bien ri, il a déclaré, d'un ton convaincu:

—Oh! c'est un homme, en effet.

L'Anglais n'a pas bougé. Jusqu'à Dieppe, il n'a pas dit un mot, les yeux fixés sur l'horizon qui fuyait. Son silence était terrible, impossible à comprendre, plus violent que la pire colère. Au débarcadère, il a parlé simplement, sans colère cette fois. Mais on sentait dans sa voix toute la volonté et toute l'énergie de cet homme:

—Oui, c'est un homme. Et sur son épaule, j'aurai plaisir à poser cette main que je vous tends, Monsieur Devanne. Et j'ai l'idée, voyez-vous, qu'Arsène Lupin et Herlock Sholmès se rencontreront de nouveau un jour ou l'autre... Oui, le monde est trop petit pour qu'ils ne se rencontrent pas... Et ce jour-là...

FIN

### Glossaire

- **marines**: tableaux qui représentent la mer.
- **salle des gardes**: dans un vieux château, grande salle où se tenaient autrefois les soldats.
- **bahut / crédence**: grand coffre ancien / meuble ancien où l'on pose la vaisselle.
- **landiers / girandoles**: grands supports de fer pour le bois dans la cheminée / grands chandeliers à plusieurs branches.
- **embrasure**: espace creusé dans un mur épais, autour d'une fenêtre.
- **conventionnel**: membre de la Convention, l'assemblée de la Révolution française.
- **cartel**: pendule décorée que l'on accroche au mur.
- **châtelaines**: chaînes décorées que l'on porte à la ceinture.
- **réticules**: petits sacs à main.
- **en flagrant délit**: au moment même où l'on commet une faute.
- **fourgon**: grande voiture fermée qui transporte des bagages, ici pour l'armée.
- **sergent-fourrier**: sous-officier qui s'occupe du matériel et des bagages d'une compagnie.
- **perron**: petit escalier extérieur devant l'entrée d'une grande maison.
- **balustrade**: petite barrière de pierre au bord d'une terrasse.
- **talus**: bord de terre en pente, le long d'un chemin.
- **débarcadère**: quai où arrivent et partent les bateaux.
- **guichet**: petite ouverture dans une porte ou dans un mur.
- **la hache, l'air, l'aile**: ces mots se prononcent comme les lettres H, R et L.
- **courtisan**: homme qui vit près du roi et qui cherche à lui plaire.
- **manivelle**: poignée qu'on tourne à la main pour démarrer le moteur d'une vieille automobile.
